‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 12 sur 37 · XI

XI

Mais Rimbaud ne s’attardera pas longtemps à ces virulences de polémique, pourtant si savoureuses, qui réjouissent trop les petits esprits mal compréhensifs qu’il fréquente à Charleville. Un « subjectivisme » d’une vertigineuse profondeur et d’une extraordinaire acuité d’expression se discerne désormais dans ses vers. L’aigle va prendre son vol pour planer bien au-dessus des contingences morales et politiques, dans les régions supérieures de la poésie absolue, vers lesquelles palpite son aile immense et impatiente de mysticisme total, et cela — miracle ! — tout en gardant dardé sur la terre, sur la nature, son regard incomparable d’éclat et de fascination. La poésie, pense-t-il, tout en étant l’intense expression de l’intense sensation, doit être créatrice et propagatrice de rêves. Le poète se doit d’être un visionnaire et un prophète ; il lui faut entendre dans le silence, voir dans les nuits, noter l’inexprimable, fixer du vertige.

Et, de fait, ainsi volontairement et divinement auto-suggestionné, dans les rues on le voit marcher du pas automatique des hallucinés, ses beaux yeux d’azur noyés dans l’extase.

Il a rejeté loin de lui les philosophies des Helvétius, les sociologies des Rousseau. Lamennais lui-même, le Lamennais des Paroles d’un Croyant, ne le passionne déjà plus. Baudelaire, en lequel il voit un précurseur, l’intéresse toujours ; Gérard de Nerval, le Gérard d’Aurélia l’inquiète ; mais il devra désormais s’enrichir l’esprit avec les acquisitions de son seul système sensoriel, qu’il affinera, qu’il exaspérera par tous les moyens, par le vin, par les poisons, par l’aventure.

Aussi, dès septembre de cette année 1871, s’étant tout entier replié sur lui-même, fera-t-il dans les régions supérieures de son idéal d’aujourd’hui le bond formidable du Bateau ivre, chef-d’œuvre visionnaire déjà, prophétique, terrible aussi et doux et tout, sanglotant prodige de la mer créée, énorme et vivante, par l’imagination de quelqu’un ne l’ayant jamais approchée dans la réalité ; du Bateau ivre, symbole de la vie entière de son auteur et que, pour cela, nous devons ici transcrire :

BATEAU IVRE

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots.
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors je me suis baigné dans le poème
De la mer infusé d’astres et lactescent,
Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif, parfois, descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que vos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants ; je sais le soir,
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir.
J’ai vu le soleil bas taché d’horreurs mystiques
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques,
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets.
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,
La circulation des sèves inouïes
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.
J’ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs.
J’ai heurté, savez-vous ? d’incroyables Florides,
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères aux peaux
D’hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux.
J’ai vu fermenter les marais, énormes nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan,
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises,
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient des arbres tordus avec de noirs parfums !
J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
Des écumes de fleurs ont béni mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer, dont le sanglot faisait mon roulis doux,
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais ainsi qu’une femme à genoux,
Presqu’île ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,
Et je voguais lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir à reculons.
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau,
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur,
Qui courais taché de limules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les Juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,

MANUSCRIT DE RIMBAUD
(Collection L. Barthou.)

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets.
J’ai vu des archipels sidéraux et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?
Mais, vrai, j’ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes,
Toute lune est atroce et tout soleil amer.
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons 1

Nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire d’analyser l’émotion puissamment scientifique tapie derrière le lyrisme de ce merveilleux poème. L’époque où se développait le génie d’Arthur Rimbaud est, rappelons-le, celle de la fin du second Empire et du commencement de la troisième République. On sait qu’en ce temps-là les sciences biologiques commençaient à se répandre, passionnant les mentalités studieuses. La linguistique, l’histoire et la doctrine comparées des religions étaient fort à la mode. Notre affamé de connaissances s’était, à coup sûr, assimilé en outre Darwin, Buchner, aussi bien que les philosophes allemands. Et, de même que dans sa douzième année il avait poussé jusqu’au mysticisme sa ferveur d’idéalisme chrétien, il devait à seize ans, après avoir blasphémé éperdûment, pousser le matérialisme jusqu’au mysticisme.

Combien est déplorable la perte du manuscrit en prose intitule la Chasse spirituelle, colligé, croyons-nous, après le Bateau ivre et confié par Rimbaud à Verlaine en 1872 ! Sa publication, en nous renseignant de façon peut-être explicite sur l’état des connaissances acquises par le poète, comblerait sans doute la lacune qu’on sent exister entre ses vers réguliers et les Illuminations. La Chasse spirituelle contenait « d’étranges mysticités et les plus aigus aperçus psychologiques », a dit Verlaine dans les Poètes maudits. Elle nous eût donc, en même temps, renseigné plus complètement sur l’intimité morale de Rimbaud.

En attendant qu’un remords, un hasard, — que sait-on ? — l’obligeance d’un bibliophile, permette la mise au jour de cette œuvre, voici trois feuillets récemment découverts d’un recueil probablement antérieur. Ce sont les seules proses de cette époque de la vie de Rimbaud qui nous soient jusqu’ici parvenues. Par les éclairs qui les traversent, elles présagent les Illuminations.

LES DÉSERTS DE L’AMOUR

AVERTISSEMENT

Ces écritures-ci sont d’un jeune, tout jeune homme, dont la vie s’est développée n’importe où ; sans mère, sans pays, insoucieux de tout ce qu’on connaît, fuyant toute force morale, comme furent déjà plusieurs pitoyables jeunes hommes. Mais, lui, si ennuyé et si troublé, qu’il ne fit que s’amener à la mort comme à une pudeur terrible et fatale. N’ayant pas aimé de femmes, — quoique plein de sang ! — il eut son âme et son cœur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes. Des rêves suivants — ses amours ! — qui lui vinrent dans ses lits ou dans les rues, et de leur suite et de leur fin, de douces considérations religieuses se dégagent peut-être. Se rappellera-t-on le sommeil continu des Mahométans légendaires, — braves pourtant et circoncis ! Mais, cette bizarre souffrance possédant une autorité inquiétante, il faut sincèrement désirer que cette Âme, égarée parmi nous tous, et qui veut la mort, ce semble, rencontre en cet instant-là des consolations sérieuses, et soit digne.

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