‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 11 sur 37 · X

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Épave de la Commune, Arthur Rimbaud va demeurer jusqu’en septembre dans son pays natal.

Dès les premiers jours de juin, un incident se produisit, qui devait séparer à jamais le jeune poète de son professeur de rhétorique :

Les élans d’amour, pour le peuple, du néophyte révolutionnaire venaient, on l’a vu, de se rompre dans de la boue sanglante ; il avait rapporté de Paris une vision tumultueuse de désespoir. La misanthropie gagnait déjà ses immenses facultés d’aimer ; le dégoûta à l’égard des foules assaillait son merveilleux cœur. Il ne pouvait s’épancher auprès de sa mère du flot de tristesse noyant l’esquif de son âme bouleversée Madame Rimbaud, depuis la première fugue, était plus âprement douloureuse que son fils. Il chercha diversion ; il écrivit à M. Izambard, en lui envoyant le Cœur volé, une lettre affectueuse, dans laquelle il énonçait de nouvelles visées en art poétique et proscrivait les acquisitions antérieures sous ce rapport. Sans doute espérait-il par là intéresser l’ami que pas encore il ne jugeait « comme les autres ». Il devait aussi penser que sa lettre allait être le point de départ d’un échange de propos esthétiques et d’un troc de ces cordialités délicates dont il éprouvait un si pressant besoin. Hélas ! l’universitaire ne pouvait comprendre le Cœur volé, non plus que les spéciales et vigoureuses ambitions littéraires de l’auteur ; il répondit par une épître de moqueries si lourdes et par l’envoi d’une parodie si vulgaire, si incompréhensive du Cœur volé, que Rimbaud, cruellement déçu dans son esprit comme dans son cœur, fut pris d’une colère folle et répliqua par des violences hyperboliques, tout en donnant au censeur congé de son âme. M. Izambard, redevenu soudain plus pédagogue que jamais, renvoya la diatribe à la mère du forcené, avec des appréciations à tout le moins suggérant des mesures coercitives. Madame Rimbaud, que cela ne fit que torturer davantage, demanda des explications à Arthur. Avec un haussement d’épaules, il les donna en deux qualificatifs précis. Ce fut fini… Non ! car l’ex-professeur n’a pas encore, en l’année 1911 qu’il est, pardonné à cette mère la réserve silencieuse avec quoi elle accueillit sa dénonciation.

Et la sensibilité morale de Rimbaud, envasée par l’amitié, voulut, après cet incident, se renflouer et voguer vers les tendresses du beau sexe. En vue du port, sa barque d’amour, portant pavillon céleste, devait se briser contre le rocher des préjugés.

Un jour de cet été de 1871, Madame Rimbaud reçoit d’un industriel voisin une épistole signalant, en termes d’ailleurs assez aimables, les allures incorrectes de son enfant, qu’elle devrait bien, disait-on, surveiller plus attentivement. Voici à quoi faisait allusion l’excellent bourgeois carolopolitain :

Le vibrant poète, au sortir quotidien de chez lui, voyant souventes fois derrière les rideaux entrouverts d’une fenêtre du quai de la Madeleine une brune aux yeux bleus dont les regards ne se baissaient pas trop au croisement des siens, en était tombé amoureux et avait osé, en toute droiture d’ingénuité, adresser à la belle une déclaration de bon ton lyrique et donnant rendez-vous. Les parents, ainsi qu’il convient, avaient lu le poulet, et, comme la teneur en était sympathique et point banale, ils avaient, curieux, décidé de laisser leur fille aller au rendez-vous. En présence de son « âme », triomphante en ses atours et flanquée d’une servante, la timidité physique de l’amoureux s’était incendié le visage et paralysé la langue : cependant que la demoiselle, reconnaissant son voisin, et dépitée sans doute de tant de confusion, le toisait d’un air impertinent et que la servante éclatait de rire…

L’austérité de Madame Rimbaud ne s’émut pas beaucoup du rapport paternel. Elle était intelligente elle savait son fils chaste, positivement, et la jeune fille, de bonne maison. Dans la crainte perpétuelle où elle vivait d’une nouvelle fugue d’Arthur, elle envisagea plutôt comme une bénédiction cette circonstance amoureuse, capable peut-être de le rendre plus sédentaire. Puis, quoique la demoiselle fût d’un âge de quelques années plus avancé, un mariage, dans l’avenir, était possible, qui fixerait près d’elle, pour toujours, son fils. Elle ne fit donc à celui-ci d’observations que pour le mettre en garde contre des imprudences pouvant abolir cette souriante perspective.

Mais le poète avait reçu de l’attitude de la belle et du rire de la servante une humiliation profonde. Convaincu qu’il ne pourrait jamais arriver à se faire comprendre des femmes, il fit sur ses joies idéales d’amant « le bond sourd de la bête féroce » en rimant l’invective de Mes petites Amoureuses.

Le grave et désolé poème suivant, inédit, est aussi de ce moment tragique.

LES SŒURS DE CHARITÉ

Le jeune homme dont l’œil est brillant, la peau brune,
Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu
Et qu’eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune,
Adoré, dans la Perse, un génie inconnu,
Impétueux avec des douceurs virginales
Et noires, fier de ses premiers entêtements,
Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales
Qui se retournent sur des lits de diamants ;

Le jeune homme devant les laideurs de ce monde
Tressaille dans son cœur, largement irrité,
Et, plein d’une blessure éternelle et profonde,
Se prend à désirer sa sœur de charité.
Mais, ô femme, monceau d’entrailles, pitié douce,
Tu n’es jamais la Sœur de charité, jamais !
Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse,
Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.
Aveugle irréveillée aux immenses prunelles,
Tout notre embrassement n’est qu’une question :
C’est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles,
Nous te berçons, charmante et grave passion.
Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances
Et les brutalités souffertes autrefois,
Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,
Comme un excès de sang épanché tous les mois.
— Quand la femme portée un instant l’épouvante,
Amour, appel de vie et chanson d’action,
Viennent la Muse verte et la Justice ardente
Le déchirer de leur auguste obession.
Ah ! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes,
Délaissé des deux Sœurs implacables, geignant
Avec tendresse après la science aux bras aimes,
Il porte à la nature en fleurs son front saignant.
Mais la noire alchimie et les saintes études
Répugnent au blessé, sombre savant d’orgueil ;
II sent marcher sur lui d’atroces solitudes.
Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,

Qu’il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades
Immenses à travers les nuits de Vérité,
Et t’appelle en son âme et ses membres malades,
Ô Mort mystérieuse, ô Sœur de charité !

Àla suite de sa mésaventure sentimentale, Rimbaud, on le constate par ces vers, se prend, un instant, à désirer la mort. Ses allures s’accentuent d’amère étrangeté.

Puis, on le voit se promener à travers les rues de Charleville dans une tenue systématiquement négligée, la pipe à la bouche, les cheveux longs et en désordre. Son masque d’enfance assume une expression audacieusement narquoise : défi, sans doute, à sa timidité et à sa détresse !

De temps à autre, il fréquentait avec divers personnages républicains beaucoup plus âgés que lui, professeurs nouveaux du collège, journalistes ou autres grands hommes de province à prétentions artistes et bohèmes. Son ironie, devenue blasphématoire, s’amusait à étonner ces braves gens, qui l’admiraient, mais à qui, pourtant, il n’était pas sans causer quelque terreur. C’est le moment où son esprit est le plus exaspérément révolté. Et plus ses auditeurs lui marquent d’étonnement, plus, avec une manie baudelairienne de mystification, il s’ingénie à les dérouter.

Il ne faudrait pas croire, toutefois, qu’il fût devenu un bavard. Non. Ses paradoxes, ramassés sur eux-mêmes, ne s’élançaient qu’en boutades, dans les instants où son habituel silence, son isolement étaient poussés hors de soi par un ambiant ressassement de lieux communs.

Cette période de son développement intellectuel est aussi l’époque de la crise physiologique de sa puberté. Si son âme est pleine d’orages, son système nerveux est trépidant.

Quand il est à la maison, on le trouve trop sombre, irascible ; ses gestes sont saccadés, ses manières grossières. À sa mère, retombant à son sujet dans le désespoir, il apparaît si singulier que, un moment, elle le croit devenu fou. Mais elle refléchit qu’il est dans l’âge critique, pense qu’il s’est surmené l’esprit par l’étude, qu’il a été trop impressionné par la guerre et la Commune, et elle espère que, la crise physiologique passée, il redeviendra plus raisonnable. Ses petites sœurs elles-mêmes ne sont pas sans s’attrister des façons d’être nouvelles du grand frère, dont elles aimaient tant la distinction. Les délicates attentions d’autrefois sont à présent très rares. Il ne s’intéresse plus à leurs jeux, présidés naguère par lui avec une si ingénieuse initiative. Ce n’est pas sans effarement que, dans leur candeur, elles l’observent devenir violent dans ses gestes, acariâtre dans ses paroles, prononcées d’une voix tout autre que celle dont la musique leur agréait auparavant, de cette voix de la mue alternativement trop aiguë et trop grave. Elles s’étonnent aussi de sa carrure et de sa taille, qui, de jour en jour, se développent ; de son teint hâlé, rapporté du dernier voyage à Paris, et qui remplace les roseurs et les pâleurs si jolies d’antan. Mais ce qui les émeut par-dessus tout, c’est le dédain que lui, autrefois si pieux, affecte pour leurs jeunes dévotions.

Parmi les gens qu’il voyait alors à Charleville, il y avait un bohème nommé Charles Bretagne, employé aux contributions indirectes, poète bachique, vague dessinateur à ses moments perdus, entomologiste et joueur d’alto. À cause de son âge relativement avancé, on le surnommait « le père Bretagne ». Très barbu, très anticlérical, gras, gros buveur de bière, grand culotteur de pipes, sa physionomie ressemblait assez, en grotesque, au personnage du Bon Bock de Manet. Bon garçon, au demeurant, et heureux de vivre, il tenait ses assises dans un estaminet, qu’il emplissait de sa vaste et prétentieuse personne. Il était originaire de l’Artois, avait connu les ascendants maternels de Paul Verlaine et connaissait l’auteur des Fêtes galantes, pour l’avoir rencontré à Lécluse ou à Fampoux. De concert avec un certain Deverrière, journaliste radical, il jouait vis-à-vis de Rimbaud les Mécène. Et, en échange des prêts de livres et de journaux, des bocks et du tabac dont on le gratifiait, le jeune poète, pour ne pas demeurer en reste d’amabilités, donnait des vers manuscrits dont la truculence transportait d’aise l’anticléricalisme de ces messieurs, sans blesser leur républicanisme à la Gambetta.

Les échantillons qui nous ont été conservés, des poèmes anti-religieux auxquels Rimbaud, pour étonner ces fantoches, exerçait sa verve dès lors géniale, sont : les Pauvres à l’Église, les Poètes de Sept ans, les Premières Communions où ce vers :

Christ, ô Christ ! éternel voleur des énergies,

condense toute la doctrine anti-chrétienne sur laquelle Nietzsche, quelques années après, ratiocinera abondamment, et aussi un fragment d’une longue pièce assez inégale, intitulée l’Homme juste, découverte récemment et où se trouvent ces vers, dont quelques-uns font pressentir le Bateau ivre :

Et le Juste restait debout dans l’épouvante
Bleuâtre des gazons après le soleil mort
« Alors, mettrais-tu tes genouillères en vente,
Ô Vieillard ? Pèlerin sacré, barde d’Armor,
Pleureur des Oliviers, main que la pitié gante,
Barbe de la famille et poing de la cité,
Croyant très doux : ô cœur tombé dans les calices,
Majestés et vertus, amour et cécité,
Juste ! ................
Je suis celui qui souffre et qui s’est révolté. »
J’avais crié cela sur la terre, et la nuit
Calme et blanche occupait les cieux pendant ma fièvre.
Je relevai mon front : le fantôme avait fui,
Emportant l’ironie atroce de ma lèvre.
— Vents nocturnes, venez au maudit Parlez-lui ;
Cependant que, silencieux sous les pilastres
D’azur, allongeant les comètes et les nœuds
D’univers, remuement énorme sans désastres,
L’Ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux
Et de sa drague en feu laisse filer les astres !

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