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C’est, certes, la même campagne. La même maison rustique de mes parents la salle même où les dessus de portes sont des bergeries roussies, avec des armes et des lions. Au dîner, il y a un salon avec des bougies et des vins et des boiseries antiques. La table à manger est très grande. Les servantes ! elles étaient plusieurs, autant que je m’en suis souvenu. — Il y avait là un de mes jeunes amis anciens, prêtre et vêtu en prêtre maintenant c’était pour être plus libre. Je me souviens de sa chambre de pourpre, à vitres de papier jaune et ses livres, cachés, qui avaient trempé dans l’océan !
Moi, j’étais abandonné, dans cette maison de campagne sans fin lisant dans la cuisine, séchant la boue de mes habits devant les hôtes, aux conversations du salon ému jusqu’à la mort par le murmure du lait du matin et de la nuit du siècle dernier.
J’étais dans une chambre très sombre que faisais-je ? Une servante vint près de moi je puis dire que c’était un petit chien quoiqu’elle fût belle, et d’une noblesse maternelle inexprimable pour moi pure, connue, toute charmante Elle me pinça le bras.
Je ne me rappelle même plus bien sa figure ce n’est pas pour me rappeler son bras, dont je roulai la peau dans mes deux doigts ; ni sa bouche, que la mienne saisit comme une petite vague désespérée, minant sans fin quelque chose. Je la renversai dans une corbeille de coussins et de toiles de navire, en un coin noir. Je ne me rappelle plus que son pantalon à dentelles blanches. — Puis, ô désespoir, la cloison devint vaguement l’ombre des arbres, et je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse de la nuit.
Nonobstant, le jeune et si dolent poète, héritier aussi par sa mère d’une grande activité physique, s’impatientait de plus en plus dans ce milieu dormeur et étriqué de province. L’ennui, un ennui de stagnation, désormais impossible à tromper par des promenades dans l’Ardenne connue et archiconnue, l’avait ramené au désir d’aller se produire à Paris. Convaincu toujours que là il rencontrerait des âmes correspondantes à la sienne, il se préoccupait des moyens d’y partir dans des conditions meilleures qu’autrefois. Il ne visait plus au martyre pour le bonheur du peuple ; il voulait simplement aller prendre rang dans la phalange armée pour le combat spirituel.
Il va de soi qu’après l’expérience des trois précédents voyages, Madame Rimbaud n’aurait pas sans terreur envisagé, et consenti de sa bourse, un nouveau départ de son fils pour la capitale. Celui-ci le savait bien. Aussi, ne s’ouvrit-il pas aux siens de ses intentions et préféra-t-il en parler à Bretagne et à Deverrière.
Bretagne offrit une recommandation pour Paul Verlaine. Rimbaud, sous cette égide, s’enhardit à écrire au collaborateur du Parnasse contemporain, dont il connaissait déjà et aimait les œuvres, une lettre sollicitant opinion sur des vers insérés dans le pli (les Effarés, les Assis, les Douaniers, les Sœurs de Charité, le Cœur volé, etc.) et demandant, au cas où ces choses seraient jugées favorablement et où elles mériteraient encouragement, qu’on voulût bien aider leur auteur, pauvre, à se créer des relations littéraires dans la capitale. La réponse ne se fit point attendre : Verlaine transporté d’enthousiasme envoyait à la « chère grande âme » un frénétique bravo ; et, après un court échange d’épistoles, Rimbaud incité par le poète des Fêtes galantes à ne point différer sa venue à Paris et invité à descendre chez lui, Verlaine, dont la maison ne pouvait ne pas être celle d’un tel frère, Rimbaud se décida à partir. Ce fut Deverrière, quelque peu redevable à l’adolescent d’une collaboration à son journal, qui fournit, sans plus, les vingt francs nécessaires au trajet en chemin de fer.
Et, par un rutilant après-midi d’automne, Arthur, ayant malgré tout dans l’esprit de sombres pressentiments, quitta Charleville sans autre bagage que ses poésies, dont le Bateau ivre à peine terminé et lu, la veille, à son camarade d’enfance, Ernest Delahaye.
Il allait, à Paris, préparer son calvaire.