‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 15 sur 37 · I

I

Paul Verlaine nous a tracé la physionomie d’Arthur Rimbaud lors de son arrivée à Paris en octobre 1871. « C’était — dit-il dans des notes parues à la Plume du 15 novembre 1895 — une vraie tête d’enfant, dodue et fraîche, sur un grand corps osseux et comme maladroit d’adolescent qui grandissait encore et de qui la voix, très accentuée en ardennais, presque patoisante, avait ces hauts et ces bas de la mue. » Depuis son retour de la Commune, le jeune homme s’était, chez sa mère, repris en effet, peu à peu, de teint et de mine. Son costume, sans être celui d’un gommeux ni d’un godelureau de province, se présentait fort correct, fort honorable.

Durant le très court laps de temps qui avait séparé la date de la première lettre de Rimbaud de la date de son arrivée dans la capitale, l’auteur des Poèmes saturniens avait à ses amis du « Parnasse contemporain » parlé de la prodigieuse recrue qu’on allait faire il leur avait communiqué les poèmes si savoureux et si spéciaux du provincial, ainsi que ses missives décelant une âme aussi grande que singulière. On attendait avec curiosité la venue du pénétrant rimeur des Assis. Charles Cros en particulier, Charles Cros, l’inventeur avant tout le monde du téléphone, du phonographe et de la photographie des couleurs, et qui fut en même temps un délicat poète dont l’œuvre, le Coffret de Santal, a été par un palikare de goût quelque peu pillée, Charles Cros avait admiré. Il voulut aller avec Verlaine saluer Rimbaud à la descente du train. Mais, soit malentendu, soit station prolongée en un café, ils arrivèrent trop tard à la gare. Ce ne fut que rue Nicolet, chez Verlaine, où le voyageur, au débarqué, s’était aussitôt rendu, qu’ils purent lui souhaiter la bienvenue. Accueilli par Madame Verlaine et la mère de celle-ci, Madame Mauté, il causait déjà à ces femmes un étonnement, par son aspect d’extrême jeunesse.

Selon un récit fort tendancieux et léger, Rimbaud, dès cette première entrevue, se serait montré insociable. À table, il aurait mangé goulûment et n’aurait pas daigné répondre aux questions posées avec amabilité sur son existence à Charleville et sur sa poétique. La raison de cette attitude serait pourtant bien simple, bien claire et il faut, vraiment, être dénué de tout bon sens, de toute bonne vue, pour la mal voir, pour la faussement expliquer. Nous l’avons déjà fait connaître, cette raison. Faut-il répéter que Rimbaud était dans sa phase d’adolescence, qu’il se développait extraordinairement dans sa taille, allant atteindre 1 m. 80, et que, comme à tous les garçons de son âge, il lui fallait une abondante alimentation. L’on sait, en outre, qu’il était timide paradoxalement et peu causeur. Là, dans cette maison bourgeoise, dans ce milieu artiste tout nouveau pour lui, il demeurait dans la crainte que Cros et Verlaine, ces Parisiens considérés comme des esprits supérieurs et qui l’étaient de fait, ces Parisiens désinvoltes parlant avec la plus grande aisance et avec rapidité un français si joli, ne se moquassent, devant ou derrière lui, de sa provinciale gaucherie, de son accent ardennais un peu traînard, de sa voix muante, de son parler lourd qu’il sentait bien ne pas correspondre à l’efflorescence vertigineuse de sa pensée.

Les moqueries redoutées ne devaient pas, d’ailleurs, manquer de se produire. Non ce jour-là, car les interlocuteurs étaient ou trop intelligents ou trop réservés ; mais dans la suite, lorsqu’il eut affaire avec les prétentieux imbéciles vivant de tout temps, à Paris, dans le sillage des hommes de valeur pas assez énergiques ou trop pauvres pour pouvoir s’isoler. Et cela devait faire, et cela fit que la timidité d’Arthur Rimbaud, loin de s’atténuer au commerce des gens de lettres, s’augmenta et s’aigrit. Il en avait conscience, de cette timidité il en saisissait le côté absurde il en souffrait d’autant plus.

Dès en présence de personnes non familières (et Rimbaud ne se familiarisait pas facilement), ou dont la mise était plus recherchée que la sienne, une intense rougeur lui montait au visage et, la fierté héritée de sa mère appréhendant le ridicule de ce mouvement sanguin, il en éprouvait toujours comme une humiliation. Cela le rendait muet, lui mettait un tic nerveux dans la face. En ces instants, il eût voulu positivement se trouver à cent pieds sous terre. Fantin-Latour, questionné sur les manières d’être de Rimbaud, nous a dit que, durant l’unique séance de pose obtenue pour le portrait dans le Coin de Table, il ne proféra pas une parole ; et le grand peintre, alors qu’en réalité il y avait dans l’attitude de son modèle tout simplement une colère contre soi-même et peut-être une souffrance de se trouver assis, immobile, son menton dans sa longue et forte main noueusement articulée et gonflée d’engelures, le grand peintre crut voir du dédain impatient sur ce juvénile visage contracté, au regard bleu-clair luisant et souriant, à la forte bouche rouge plissée d’amertume.

Le pavillon de la rue Nicolet, à Montmartre, où Rimbaud venait d’être accueilli, était la propriété et l’habitation du beau-père de Verlaine, M. Mauté de Fleurville, normand d’origine et notaire honoraire.

Après la défaite de la Commune, sous laquelle il avait rempli la singulière fonction de chef du bureau de la Presse à l’Hôtel de Ville, Verlaine, se croyant compromis et n’ayant pas réintégré son antérieur emploi de la Préfecture de la Seine, avait consenti, malgré des inquiétudes sur l’accord possible, à venir là réfugier son ménage. L’existence en commun avec les beaux-parents n’allait pas du tout d’harmonie. Verlaine s’adonnait à l’alcool ; M. Mauté était de mœurs ultra-bourgeoises et chicanouses.

Àl’arrivée d’Arthur Rimbaud, l’ex-tabellion, qui n’eût pu se faire à l’idée d’héberger un artiste sans le sou, ne s’était heureusement pas trouvé chez lui, et, parti en voyage d’affaires, il ne devait rentrer que dans une quinzaine dé jours. Verlaine proposa de garder l’arrivant jusqu’à l’aboutissement des démarches en vue de lui assurer un logement chez des amis. Les dames acquiescèrent, à la condition que pour la rentrée du redouté chef de maison l’hôte serait ailleurs.

Mais il mangeait trop sans doute, au sens des Parisiennes, ce garçon d’Ardenne aux mains gourdes et pas assez mondain ! On le supporta mal, tout de suite. Le voyant gêné, et d’ailleurs heureux de fuir son maussade intérieur, Verlaine l’emmenait dans Paris et commençait à l’initier aux ivresses de l’absinthe.

Or, l’auteur des Poèmes saturniens s’intéressait de plus en plus aux conversations géniales et « prophétiques » de son hôte s’apprivoisant dans la rue, à ses manières toujours imprévues de douceur pénétrante et de force terrible, de « grâce croisée de violence nouvelle ». Rentré chez lui, il ne cachait pas son enthousiasme à sa femme. Celle-ci — est-ce perversité native ? est-ce malins propos ouïs de son mari ? est-ce antipathie pour la singularité de Rimbaud ? — en prit ombrage. Pourtant, a écrit Verlaine dans ses Confessions, « il ne s’agissait en principe non pas même d’une sympathie quelconque entre deux natures si différentes que celle du poète des Assis et la mienne, mais d’une admiration, d’un étonnement extrêmes en face de ce gamin de seize ans qui avait dès alors écrit des choses, a dit excellemment Fénéon, peut-être au-dessus de la littérature ».

Hélas ! il était fatal qu’un être aussi extraordinaire fût, au point de vue moral, dès l’abord méconnu. Verlaine, ne pouvant lui-même deviner toutela délicatesse etla noblesse cachées sous les dehors étranges de Rimbaud, ne garda pas, c’est certain, vis-à-vis de sa femme et de sa belle-mère, en présence du « gamin » toute la mesure convenable et qu’auraient exigée ses responsabilités. On rentrait quelquefois ivres à la maison. Dès la première scène entre les époux à son sujet, le commensal, révolté par ce genre inattendu d’avanie, quitta sans rien dire la rue Nicolet et s’en fut errer seul dans Paris.

Combien de jours resta-t-il ainsi de nouveau sans gîte, sans pain, en contact avec les pires misères citadines ? Nous ne saurions le dire au juste. Nous savons seulement, par ce que nous en a confié un jour Verlaine, que lorsque celui-ci, alarmé, plein de remords au sujet de la disparition de Rimbaud, et s’étant mis du reste à sa recherche, le rencontra par hasard dans la rue, sa bonne mine avait disparu. Il était hâve, haillonneux, couvert de vermine, et, mourant de faim et de froid, il se proposait de retourner à pied auprès de sa mère. L’on eût dit que la boue l’avait encore fait grandir ! Ses habits souillés et déchirés paraissaient à présent trop petits. Toute sa personne d enfance calamiteuse et géante revêtait un aspect fantastique. C’était un ange de Memling dans les guenilles d’un Callot.

Je me revois — écrira-t-il dans Une Saison en Enfer au souvenir de cette détresse — la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment… J’aurais pu y mourir… L’affreuse évocation ! J’exècre la misère.

Très ému de ce spectacle, Verlaine emmena tout de suite le miséreux se réconforter, en y employant les façons de spontanéité capables de toucher cet héroïque et farouche cœur. Puis, l’on s’en fut trouver Charles Cros et André Gill. Ceux-ci avisèrent, Verlaine les ayant quittés ; et ils décidèrent d’aller soumettre le cas à Théodore de Banville, leur aîné et leur maître.

L’accueil du poète des Exilés fut charmant. Il fit d’abord remarquer à ses visiteurs — nous racontons ceci d’après Stéphane Mallarmé, le tenant de Banville lui-même — que pour faire, comme ils disaient, du grand art, une chambre vant tout était nécessaire ; et il la loua aussitôt dans les combles de la maison habitée par lui, rue de Buci. Ensuite, madame de Banville meubla cette chambre d’un lit, d’une chaise, d’une table sur laquelle on prit soin de mettre du papier, de l’encre et des plumes. Et Rimbaud, un soir, vint s’y installer.

Les nuits précédentes, il avait couché dans les garnis ignobles environnant la place Maubert. Devant le lit immaculé, il fut saisi du scrupule d’y laisser traces de sa misère. Se dépouillant des lambeaux sordides qui le couvraient si mal, il en fit un paquet et les lança par dessus le toit en face de sa mansarde, au grand scandale, certes non escompté par lui, des bonnes de tous étages embusquées derrière les croisées de leurs cuisines et guettant les agissements du nouveau locataire dont le torse nu avait soudainement surgi de l’embrasure de sa fenêtre. Théodore de Banville, auquel on s’alla plaindre de pareille indécence, monta s’enquérir à la mansarde. « C’est, balbutia Rimbaud, tout surpris, tout rouge de confusion, que je ne puis fréquenter une chambre si propre, un lit si virginal, avec mes habits et ma chemise tout criblés de poux. » Le bon maître n’avait pas songé, jusque-là, que ce vagabond muet pût éprouver du dégoût pour ses haillons et peut-être tomber d’inanition. Il lui fit porter bien vite des habits de rechange et l’invita à partager son dîner.

Néanmoins, Rimbaud ne devait pas habiter plus de quelques jours la mansarde de la rue de Buci. Son vouloir de libres allures prit ombrage des chuchotements et des sourires commémoratifs du soir de son arrivée, sourires et chuchotements qu’en rentrant et sortant il surprenait aux physionomies des servantes rencontrées. Ne pouvant surmonter la sensation humiliante qu’il en éprouvait, dans cet escalier de service ; il résolut de ne plus reparaître à la maison.

L’exquise sollicitude de Théodore de Banville s’inquiéta de ne plus voir rentrer le trop sourcilleux poète. Elle s’informa. On lui dit que Rimbaud refusait catégoriquement de revenir habiter la chambrette. Charles Cros l’avait accueilli et logé dans son laboratoire. Madame de Banville y fit porter le lit et les autres menus meubles.

Il va sans dire qu’un être d’une telle susceptibilité d’âme et d’un pareil insouci matériel ne pouvait s’accommoder longtemps d’un gîte étranger, fût-ce celui offert par le meilleur et le plus désintéressé des amis.

On a dit sottement de Rimbaud qu’il était insupportable. Il était, au contraire, pour ses familiers, un charmeur ; et il fut toujours, à ce titre, recherché. Seulement, depuis l’aventure Izambard, le commerce avec les vaniteux lui devenait très pénible. Il redoutait d’eux d’inconscientes trahisons, leur préférait les purs idiots ; et c’est pourquoi, d’ailleurs, il ne fit pas long séjour dans le laboratoire de Cros, où, en même temps que lui, se trouvait hospitalisé un jeune et bellâtre peintre, de talent et d’intelligence médiocres.

Il alla demeurer, rue Racine, avec le génial et fantastique Cabaner, au cœur excellent. Puis, on le vit rue Victor-Cousin.

Enfin, se trouvant en possession d’une petite somme d’argent, il put, moyennant 12 frs. 50 demi-terme du loyer, aller occuper un domicile bien sien, rue Campagne-Première, à Montparnasse. Il y emménagea en janvier 1872, pour y rester jusqu’en avril suivant, date de son retour à Charleville.

Arrivé à Paris fin septembre 1871, il n’y aura donc demeuré que six mois. De sorte que, chez les littérateurs français comme partout ailleurs hors des Ardennes natales il ne fut, en définitive, qu’un passant ; un « passant considérable » a dit cet autre halluciné du verbe, Mallarmé.

Si l’on juge de la valeur d’une personnalité par le nombre et la durée des haines qu’elle suscite, il a fallu bien peu de temps à Rimbaud pour s’élever au-dessus de ses contemporains et provoquer leur envie, « l’envie aux yeux de basilic ». Jamais homme, à notre connaissance ne se sentit, en six mois d’existence, autant diffamé que cet adolescent vivant de privations dans une fièvre de génie. Jamais calomnies ne se répercutèrent avec plus de persistance que celles dont on voulut l’atteindre.

Aussi, malgré des traces laissées nombreuses et ineffaçables dans le souvenir d’une génération bruyante d’artistes, l’action d’Arthur Rimbaud à Paris est-elle demeurée jusqu’ici de signification obscure. On l’a comprise généralement mal souvent, pas du tout. On a systématiquement expliqué à côté. Puis, la lâcheté et l’hypocrisie s’en mêlant, on a volontiers commenté à rebours et propagé avec complaisance telles méchantes interprétations, devenues bientôt matière à gorges-chaudes. Pour un Paul Verlaine, un Charles Cros, un Raoul Ponchon, un Forain, un Cabaner, admirateurs, avec combien de vagues Parnassiens, destinés à asseoir leur médiocrité sur un rond de cuir ou sur un siège d’assemblée parlementaire ; avec combien de prétentieux photographes et de faux peintres, le natif et immense poète des Illuminations eut-il affaire, qui, à l’applaudissement de leurs pareils, outragèrent son orgueil légitime de dieu en haillons de leur suffisance bien mise d’imbéciles ?

Quand on sait la vie antérieure de Rimbaud, quand on songe à tout ce qu’il y avait de suprême et angélique ambition dans les visées de cet enfant de seize ans plus poète que jamais personne ne le fut, comme on sent, à y bien réfléchir, qu’il dut, en fin de compte, se complaire honoré par le mépris de gens qualifiant Villiers de l’Isle-Adam de crapule ou de raté ! Comme ensuite, poursuivant la réflexion, on comprend qu’il se soit parfois ingénié à les scandaliser en assumant le masque excessif de tout ce qui blessait leur pudibonderie de Prudhommes déguisés ! Lui, toute droiture, toute sincérité dans le génie et, d’ordinaire, si méditatif et clos, réservé incroyablement, comme, aux heures d’ivresse alcoolique, il dut jouir du spectacle de la terreur et du dégoût causés à ces pleutres par l’outrance et le paradoxe cyniques de ses gestes mystificateurs et de ses fausses confidences !

On lui fit d’abord, naturellement, une réputation d’ivrogne. Or Rimbaud, jusqu’ici, malgré qu’il eût déjà pensé à s’exciter l’esprit par des moyens artificiels, ignorait l’ébriété. Quelques gouttes d’absinthe, dans la crise mentale qu’il traversait, devaient suffire pour le mettre hors de soi. Nous venons de l’inférer : on le vit, dans ces moments d’ivresse, prendre une audace extrême de langage et devenir d’une violence extravagante d’invectives et de sarcasmes. Mais n’était-ce pas surtout, pour lui, revanche à sa folle timidité ? Et cela amusait Verlaine. Et cela amusait les rimeurs de rencontre, qui, tant qu’elles ne les atteignirent personnellement, trouvèrent drôles les ébriétés agressives de ce jeune homme si taciturne en sang-froid, et ne se firent point faute de l’abreuver, mais qui, dès que leur infatuation se vit l’objet direct des appréciations tranchantes du voyant, se mirent à le haïr de toute la malice venimeuse de leur âme de prudence et de lâcheté.

Ivrogne ? C’est bien vrai, oui, qu’il consentit, un temps, à attiser son feu intérieur en absorbant de l’alcool et du haschich ; mais cela, qui l’exaltait moins divinement que la contemplation de sa propre pensée, il le faisait, insistons-y, plus encore pour avoir l’occasion de stupéfier ses détracteurs que pour la jouissance égoïste, l’expérimentation d’extrêmes irritations des sens embrasant sa cervelle de visions tantôt amères et tantôt douces, soleils noirs et lunes blanches, fulgurances de malheur et de béatitude :

Qu’est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout enfer renversant
Tout ordre ; et l’Aquilon encor sur les débris ;
Et toute vengeance ? — Rien !… Mais si, toute encore,
Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats :
Périssez ! Puissance, justice, histoire : à bas !
Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or !

Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur.
Mon esprit tournons dans la morsure : Ah, passez,
Républiques de ce monde ! Des empereurs,
Des régiments, des colons, des peuples assez !
Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
A nous, romanesques amis : ça va nous plaire !
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !
Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
Notre marche vengeresse a tout occupé,
Cités et campagnes ! — Nous serons écrasés !
Les volcans sauteront ! Et l’Océan frappé…
Oh ! mes amis ! — Mon cœur, c’est sûr, ils sont des frères :
Noirs inconnus, si nous allions ! Allons ! Allons…
Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond.

Nous croyons pouvoir, sans crainte de nous méprendre, attribuer ces vers de destruction, ce « vertige tourbillonnant dans un sarcasme féroce, à l’influence de l’absinthe. Ils ont été faits à Paris, dans un café et en présence d’amis, au commencement de 1872 ou plutôt fin 1871. Après coup, le poète, revenu au calme, y a ajouté, afin qu’on ne se méprît pas, ce commentaire ironique

Ce n’est rien ; j’y suis, j’y suis toujours.

Voici maintenant un poème en prose, probablement composé après une absorption de haschich. On le doit dater du commencement de 1872, avril probablement, et il a été incontestablement écrit à Charleville. La phrase qui l’achève, ironique également, est un après-coup dicté par le souvenir d’une lecture de Thomas de Quincey. Il semble que Rimbaud vient d’éprouver pour la première fois la plénitude des effets du poison :

MATINÉE D’IVRESSE

Ômon Bien ! Ô mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point. Chevalet féerique ! Hourra pour l’œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines, même quand, la fanfare tournant, nous serons rendus à l’ancienne inharmonie. Ô maintenant, nous si digne de ces tortures ! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés : cette promesse, cette démence ! L’élégance, la science, la violence ! On nous a promis d’enterrer dans l’ombre l’arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit — ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité — cela finit par une débandade de parfums.

Rire des enfants, discrétions des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d’ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.

Petite veille d’ivresse, sainte ! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t’affirmons, méthode ! Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.

Voici le temps des Assassins.

Et les cancans des camarades allaient leur train de boules de neige, se grossissant, se salissant, se noircissant dans leur roulement à travers les rues du Quartier-Latin, de Montparnasse et de Montmartre. Victor Hugo, au cours d’une soiréeà laquelle, dès novembre 1871, Rimbaud fut convié, avait appelé « Shakespeare enfant » le poète du Bateau ivre. Carjat, le lendemain, l’avait voulu photographier pour sa collection des célébrités contemporaines. Fantin-Latour, en janvier 1872, l’avait voulu, à la grande fureur d’Albert Mérat, peindre dans son tableau pour le Salon : Coin de Table. Son génie, malgré qu’incompris, était évident et déjà illustre. Les subalternes de lettres en écumaient d’envie. À partir du jour où, après l’avoir grisé, ils s’entendirent qualifier par lui selon leur étiage, Arthur Rimbaud ne fut plus qu’un voyou, un brigand, un pédéraste !

Lui ne prévoyait pas quel calvaire la rancune de ces gens lui préparait ainsi. Ingénument, fondu dans son rêve gigantesque de beauté et de bonté, tout cœur et tout esprit, il les aimait en les malmenant. Il les aimait, sans doute aussi parce qu’ils lui faisaient goûter la félicité de l’opprobre.

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