‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 16 sur 37 · II

II

Il ne faudrait pas croire, car ce serait commettre une grossière erreur, que les heures de Rimbaud, à Paris, s’écoulèrent dans les cafés. Sa nature s’opposait violemment à ce qu’il restât longtemps assis ; elle s’opposait également à ce qu’il fût jamais l’assidu de quelqu’un. Quand il ne parcourait pas, solitaire et intéressé, les rues kaleïdoscopiques des quartiers si divers de la grande ville, promenades qu’il préférait à tout, il fréquentait aux bibliothèques et aux musées, toujours sans compagnie, si ce n’est au Louvre où, parfois, il rencontrait Forain, miséreux comme lui, chercheur comme lui de nouveautés esthétiques, contempteur comme lui des bourgeoisismes et ces deux gamins de génie, à l’esprit amer et infernal, tout en parcourant les galeries, noyaient de leur dérision, certes autorisée, qui les célébrités de la peinture moderne, qui les notoriétés actuelles de la Httérature.

On doit, pour une part, attribuer aux premières visites dans les musées l’inspiration du sonnet des Voyelles et des Chercheuses de Poux. Rimbaud s’efforçait, dès lors, à réaliser en poésie une synthèse émotive au moyen d’un langage intéressant à la fois tous les modes de sentir ; et il y réussissait admirablement par ce tableau si musical, si bien quintuplement sensuel dans sa pureté harmonieuse

LES CHERCHEUSES DE POUX

Quand le front de l’enfant plein de routes tourmentes
Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,
Il vient près de son lit deux grandes soeurs charmantes
Avec de frêltes doigts aux ongles argentins.

Elles assoient l’enfant auprès d’une croisée
Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs
Et, dans ses lourds cheveux où tombe la rosée,
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
Il écoute chanter leurs haleines craintives
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés
Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
Soupir d’harmonica qui pourrait délirer :
L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

Dans les premiers moments de sa vie parisienne, après qu’il eut quitté la maison de Théodore de Banville et après la présentation à Victor Hugo, Rimbaud reçut de quelques admirateurs une aide pécuniaire. Mais ce subside, très restreint et d’ailleurs précaire, il ne toléra pas qu’on le lui servît longtemps. Se complaire redevable, en même temps qu’obligé, n’était point de son éducation ; cela, au surplus, l’eût gêné dans ses prétentions à la liberté totale. Il essaya, sans y réussir, de divers métiers, entre autres celui de camelot, en vendant sur le trottoir de la rue de Rivoli des anneaux pour la sureté des clefs, et celui de chroniqueur, en portant au Figaro des proses, qu’on mit alors au panier et qu’il serait aujourd’hui intéressant de connaitre, si l’on en juge par le titre de deux d’entre elles : les Nuits blanches, le Bureau des Cocardiers.

De sorte que l’existence menée par le jeune homme à Paris, durant ce semestre, fut, en général, celle effroyable de ces pauvres trop fiers pour demander secours, trop honnêtes pour commettre un quelconque larçin. Aussi, quoiqu’il crût avec une rapidité insolite et que cet état physiologique nécessitât, nous l’avons déjà dit, une surabondance d’alimentation, passa-t-il souvent des jours entiers, et même plusieurs jours de suite, sans manger. S’il dinait, c’était, la plupart du temps, de croûtes ramassées dans la rue ou de détritus des marchés. Avec un estomac garni de cette façon, étant donné que sa complexion trop nerveuse supportait mal la boisson, la moindre libation offerte par Cros ou Verlaine devait, c’est évident, le mettre en démence. Et cette constatation ne suffirait-elle point aussi pour ramener à leur valeur les anecdotes ressassées par ses ennemis et grossies par écho, tant celle du dîner des Vilains Bonshommes que les autres ?

Ah, les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l’ivresse, les mille amours qui m’ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés !

s’écrira encore Rimbaud, dans Une Saison en Enfer, au souvenir de cette vie.

Cependant la haine calomniatrice s’acharnait contre lui. Ah, messieurs les arrivistes de lettres, futurs journalistes, il ne fait pas bon vivre parmi vous quand on est pauvre et qu’on a du talent ! Et la méchante réputation qu’on lui faisait poursuivra Rimbaud jusqu’au delà du tombeau, même quand l’histoire de sa vie l’aura montré dans sa vérité de noblesse. Il aurait excité, a-t-on prétendu, le fâcheux penchant du Pauvre Lélian aux excès alcooliques. Répétons qu’avant de connaître Verlaine, Rimbaud ne s’était jamais grisé, et faisons remarquer qu’après sa rupture avec Verlaine il se déshabituera de boire en très peu de temps : ce sont là des faits qui ne peuvent, à cette heure, être contestés par personne. Nous savons en outre que, dès le commencement de 1872, c’est-à-dire six mois après son entrée en relations avec le poète des Romances sans Paroles, il touchera la lie de ces breuvages affolants et qu’il les prendra en dégoût. N’a-t-il pas, aux Illuminations, chansonné sa répugnance et démontré par là que si, à l’époque de son retour à Charleville, après Paris, il éprouvait des soifs, ce n’étaient déjà plus des soifs de vin et de spiritueux ? Il est, au surplus, prouvé que l’une des principales causes des dissentiments qui, plus tard, s’élevèrent à Londres entre les deux amis fut la véhémence des reproches faits par Rimbaud à Verlaine au sujet de son incorrigible ivrognerie.

Nous reproduirons ici les chansons auxquelles il vient d’être fait allusion. L’intérêt biographique présenté par elles nous y oblige conçues dans l’esprit de la chanson populaire et dans son rythme, elles forment comme le prélude, comme l’ouverture de « l’opéra fabuleux » que va devenir le poète. Puis, les éditions jusqu’ici parues des Illuminations les ont présentées selon une mauvaise distribution, avec des lacunes ; cela, non certes par la faute des éditeurs, mais parce que le manuscrit d’après lequel on les imprima en premier, des brouillons ou des copies sans doute, était mal en ordre et sans pagination. La version qu’on va lire nous est fournie par un manuscrit autographe daté de mai 1872 elle semble par son dispositif être la version initiale et apparaît aussi comme la plus complète et la mieux à la portée du public.

COMÉDIE DE LA SOIF

Page 1