5. CONCLUSION
Les pigeons qui tremblent dans la prairie,
Le gibier, qui court et qui voit la nuit,
Les bêtes des eaux, la bête asservie,
Les derniers papillons !… ont soif aussi.
Mais fondre où fond ce nuage sans guide,
Oh ! favorisé de ce qui est frais !
Expirer en ces violettes humides
Dont les aurores chargent les forêts ?
Cela, disons-nous, a été écrit à Charleville en mai 1873, dans le même temps, par conséquent, que Verlaine écrivait à Paris les « Ariettes oubliées » des Romances sans Paroles. Nous verrons que les deux poètes se communiquaient alors, par correspondance, leurs essais. Rimbaud, au foyer austère de sa mère, après le supplice parisien, s’interrogeait ; il faisait un premier examen de conscience. La Comédie de la Soif n’est pas encore Une Saison en Enfer, mais c’est déjà bien immense de lassitude temporelle et d’aspirations hors du monde.
Dans la première de ces chansons, il se demande s’il pourrait adopter la vie de ses ancêtres terriens en le travail paisible et aisé, tout en buvant comme eux, aux heures de soif, les rafraîchissements admis ; et il se répond : non ! plutôt mourir que vivre ainsi, plutôt être une brute totale. Et il termine par le vœu d’épuiser les hanaps de la vie, d’approfondir tous les secrets de la mort.
Dans la seconde, il se demande s’il va revenir à la poésie courante, à l’esprit des légendes et des mythologies ; et il se répond : non ! car cela ne s’accorderait plus avec ses besoins idéaux. Les chants qu’il adopterait maintenant seraient plutôt ceux de la soif d’inconnu qui le torture si intimement.
Dans la troisième, il se demande s’il écoutera les appels de ses amis de Paris, qui l’invitent à venir continuer avec eux cette vie de bohème littéraire, pleine d’ivresses et d’hallucinations alcooliques ; et sa réponse est toujours : non ! Il préférerait à cela la consomption de son être dans l’immobilité, le sommeil de l’anéantissement.
Dans la quatrième, il émet cette hypothèse, qu’il lui arrivera un jour, étant rassasié de connaissance et las de souffrance, de vivre paisiblement dans un pays de son choix. Mais aussitôt il repousse l’hypothèse, la trouvant misérable et indigne de lui ; car il ne doit jamais espérer ni paix, ni satiété.
Dans la cinquième, il constate que parmi la nature toute la faune est mue par une soif de jouissances matérielles. En agissant comme les bêtes de toute espèce, il ne s’en différencierait point ; et, « étincelle d’orde la lumière nature », il conclut qu’il doit aller se confondre en l’extase et le mouvement des mondes supérieurs, ou bien aller expirer, comme Narcisse, dans l’épanouissement frais et fleuri de sa pensée muette et cachée.
Il nous serait aisé de poursuivre par d’autres citations, soit des Illuminations, soit d’Une Saison en Enfer, la démonstration du prompt renoncement à l’alcool. À quoi bon ? Personne n’ignore à présent que Rimbaud n’aurait su jamais s’attarder à quoi que ce fût, et que cela constitue peut-être la caractéristique essentielle de sa personnalité.
Revenons à son existence à Paris jusqu’en avril 1873, date à laquelle on sait qu’il regagna Charleville.