‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 22 sur 37 · III

III

Arthur Rimbaud, donc, n’était pas de nature à se lier facilement. Il n’avait pas l’habitude, en dépit de la largesse de son cœur, de rechercher la compagnie de quiconque. Assurément, ce fut Verlaine, d’un caractère plus liant, plus lierre, qui rechercha la sienne.

Dans ce temps-là, sait-on, le ménage du poète de la Bonne Chanson n’allait pas du tout d’accord. La vie auprès de sa femme, chez les hostiles beaux-parents, lui devenait pénible, le rendait maussade. Il n’y a rien d’étrange à ce qu’il ait été heureux, lui si vagant, de fuir les positifs reproches, lourds et menaçants de chicane, dont retentissait presque perpétuellement à son endroit le pavillon de l’ancien notaire, pour aller oublier ses chagrins matrimoniaux dans la compagnie du poète du Baleau ivre, dont la conversation lui ouvrait bien des fenêtres sur du rêve jusqu’alors inaperçu. Sa sensibilité intellectuelle, son sentimentalisme s’émouvaient fortement des spéculations métaphysiques, du sensorialisme et des ambitions linguistiques de Rimbaud.

Précisément, celui-ci s’ingéniait à une rénovation de l’art poétique tout entier. Il venait d’écrire le sonnet des

VOYELLES :

A, noir ; E, blanc ; I, rouge ; U, vert ; O, bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfe d’ombre. E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lance de glaçons fiers, rais blancs, frissons d’ombelles !
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes.
U, cycles, vibrements divins des mers virides ;
Paix des pâtis semés d’animaux ; paix des rides
Qu’imprima l’alchimie aux doux fronts studieux.

Ô, suprême clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges…
— Ô l’Oméga, rayon violet de ses yeux !
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L’étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L’infini roulé blanc de ta nuque à tes reins ;
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles,
Et l’Homme saigné noir à ton flanc souverain…

Et Verlaine, en l’esprit duquel dormaient des virtualités de révolte prosodique, s’excitait, se suscitait sous le fouet de tant de puissance sensorielle et d’originalité mentale.

Le sonnet des Voyelles, les Chercheuses de Poux avaient été le premier coup de mine dans la disposition intérieure de l’édifice technique du Parnasse. Ce coup de mine, en ébranlant les cloisons et les charpentes, devait logiquement amener l’écroulement des façades. Les rythmes fixés de la versification banvillesque, rythmes traditionnels pour la plupart, ne pouvaient plus contenir ou loger à l’aise la somme de vie lyrique qu’entendait promouvoir Rimbaud. Il nous a dit qu’il trouvait alors dérisoires les célébrités de la poésie moderne, depuis Victor Hugo jusqu’à y compris Catulle Mendès, et qu’il préférait à cette poésie la littérature démodée, les contes de fées et la chanson populaire. Après avoir inventé la couleur des voyelles, il lui fallait « régler la forme et le mouvement de chaque consonne » et, étant ainsi maître de l’assonance et de l’allitération, chercher, dans son instinct, de nouveaux rythmes. Nous savons bien qu’il se moquera plus tard, bientôt, — quelle est celle de ses créations dont cet esprit si vertigineusement évolutif ne se gaussera pas ? — de ces ambitions littéraires ; mais il les eut en toute fermeté de conviction et les réalisa dans une mesure plus grande qu’il ne devait le croire lui-même. Il parvenait, dit Verlaine, à des miracles « de ténuité, de flou vrai, de charmant presque inappréciable à force d’être grêle et fluet ». Cela est vrai, si l’on ne considère que l’extérieur, l’immédiatement appréciable de poèmes tels que Éternité et Chanson de la plus haute Tour ; mais si l’on s’attache au fond, on s’aperçoit qu’ils sont, au contraire, d’une singulière intensité de pensée et d’une terrible précia’ion verbale.

Écoutez ces vers de onze syllabes, sans césure, à combinaison nouvelle de rimes à peine distinctes : ils sont d’avant les Romances sans Paroles et l’Art poétique de Verlaine ; l’indécision en la précision de la fuite de l’âme, et de quelle âme ! s’y surprend singulièrement dans combien plus de vertu particulariste et de musique rare

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