XII
À Roche, lorsque, le 20 juillet, vers midi, il entra dans la maison familiale, le bras en écharpe et la figure pleine de désespoir et de souffrance, on était à déjeuner, Madame Rimbaud, tenue par son fils au courant des événements, l’attendait.
Àpeine entré, sans répondre aux paroles de bienvenue, il va s’effondrer sur une chaise. Une crise affreuse de sanglots le secoue. « Ô Verlaine ! Verlaine ! » gémit-il seulement de temps à autre.
Quand la crise fut calmée, sa mère lui demanda s’il se rendait compte enfin du tort qu’il s’était fait en ne suivant pas le conseil, si souvent répété, de rompre avec Verlaine. Il jura, avec invectives à l’adresse des auteurs responsables du malheur, que c’en était bien fini désormais, et quoi qu’il arrivât, de cette amitié calamiteuse.
— Et tes papiers, te les a-t-on rendus, au moins ?
— Non. Je les compte à présent perdus. Du reste, je ne veux plus tenter de les ravoir.
La journée s’acheva pour lui dans la tristesse la plus morne. Il ne fallait pas songer à le consoler, refermé qu’il était ainsi farouchement sur sa peine. On essaya de le distraire. Ce fut en vain.
Dès le lendemain, s’isolant dans son grenier à grain où, au printemps, il l’avait ébauchée, il continua d’écrire et de mettre au point Une Saison en Enfer.
Ce jour-là et les jours suivants, dans la salle à manger, à la table de famille, il est de plus en plus triste, muet. Mais, aux heures de travail, à travers le plancher, on perçoit les sanglots qui réitèrent, convulsifs, coupés, tour à tour, de gémissements, de ricanements, de cris de colère, de malédictions.
L’état d’âme dans lequel nous avons vu Rimbaud à l’hôpital Saint-Jean de Bruxelles ne se modifiait guère parmi l’auguste sérénité de l’estivale campagne. « Le combat spirituel aussi brutal que la bataille d’hommes persistait à faire rage en lui.
La nouvelle de la condamnation de Verlaine vint exaspérer encore son dégoût du monde des lettres ; et la sévérité du tribunal brabançon l’affermit dans l’assurance que « la vision de la justice est le plaisir deDieu seul », que Dieu seul a le pouvoir de découvrir la vérité dans l’âme et le corps.
Dieu. S’il ne l’avait nié jadis, il l’avait blasphémé ; il s’était armé d’imprécations contre lui. Aujourd’hui, il ne voulait pas encore rendre les armes. Et c’est de ce fatidique conflit intérieur entre sa nouvelle vision de la divinité et sa volonté de révolte, la raison présidant au combat, qu’est sortie Une Saison en Enfer.
Nous ne croyons pas que cet ouvrage, de même que les Illuminations dont il diffère tant, ait un équivalent d’intensité en aucune littérature. Jamais drame de conscience, que nous sachions, ne fut, sur des substructions de sincérité aussi fortes, construit avec une telle puissance et une telle âpreté de verbe dévêtu, ne fut conduit avec une telle rigueur de logique dans la mêlée la plus effroyable qu’on puisse imaginer des milices du Bien en rivalité impitoyable avec celles du Mal, — et c’est surtout en cela qu’il serait, depuis les cathédrales gothiques, ce livre de quarante-cinq pages, l’affirmation la plus dense, la plus substantielle du christianisme, un témoignage poignant de la réalité catholique. Chaque mot y est un geste ; chaque proposition y est une scène ; chaque alinéa y est un acte ; il n’est jusqu’à la ponctuation qui n’y agisse décisivement. Tous coups portés par les adversaires semblent mortels ; et cependant les blessés, immortels qu’ils sont comme les lois divines, se relèvent toujours pour frapper sans moins d’énergie ni de fureur.
Ah il était revenu de bien loin, Jean-Arthur Rimbaud qui, un an auparavant, avait entrevu la communion des vices et des vertus et avait pensé, par cette fusion, ramener l’humanité & l’Eden, « à l’Orient et à la sagesse, première et éternelle ». Sophisme cela, sophisme de la folie ! juge-t-il à présent. Il le voit bien, ce rêve est l’Impossible. Aussi, chargé du péché d’autrui dont il se sent, dont il se croit, dont il est solidaire, car « les cadavres des méchants et des fainéants tombent sur le cœur des autres », c’est bien en Enfer qu’il est, « en bas », son être de lumière en butte à l’ignominie et à la griffe du monde, lui qui n’en est pas de ce monde, lui qui a vainement exploré ses atavismes et ses hérédités pour y reconnaître quelqu’un de semblable à lui, lui qui a gardé permanent dans sa conscience le reflet, le sceau de la dignité édénique !
N’eus-je pas une fois une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d’or, trop de chance ! Par quel crime, par quelle erreur, ai-jee mérité ma faiblesse actuelle ? Vous qui prétendez que des bêtes poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tâchez de raconter ma chute et mon sommeil. Moi, je ne puis pas plus m’expliquer que le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais plus parler !
Il ne sait plus parler, maintenant que faible, maintenant que les yeux dessillés à la sombre réalité terrestre, il a vu~ce monde méchant, peccamineux, maudit, incitateur de crime et de mort ; qui est « bien l’Enfer, l’ancien, celui dont le fils de l’Homme ouvrit les portes », et qu’il personnifie dans Satan en lui dédiant son ouvrage.
Mais quelle erreur personnelle lui a donc valu sa chute, cette chute dans cette nuit ? « Je n’ai pas fait le mal », dit-il. Ne serait-ce point le péché originel, cette tare adamique, qui, par transmission, en l’ayant fait naître poète, lui obscurcit parfois l’esprit et l’endort ? Oui, c’est cela car,« s’il avait été éveillé jusqu’à ce moment-ci », son esprit, c’est qu’il n’aurait pas « cédé aux instincts délétères, à une époque immémoriale ». Pour avoir voulu, comme le premier homme, goûter aux fruits de l’arbre de la science du bien et du mal, le voici identifié avec l’humanité selon le concept catholique, avec cette humanité dont il assume, dès la première page de son livre, les désastres, les forfaits et la démence.
Son esprit dort. « S’il était bien éveillé toujours à partir de ce moment », il serait bientôt à la vérité « qui peut-être nous entoure avec ses anges pleurant ». « S’il avait toujours été bien éveillé », il voguerait « en pleine sagesse !… Ô pureté, pureté » !
Il ne sait plus parler. Il ne veut plus parler. Car parler comme parlent les autres hommes, à quoi bon ? Il le saurait, certes. Il l’a fait autrefois, et mieux qu’eux ! À présent, il trouve cela stupide
N’y a-t-il pas un supplice réel en ce que, depuis cette déclaration de la science, le christianisme, l’homme se joue, se prouve des évidences, se gonfle du plaisir de répéter ces preuves, et ne vit que comme cela ? Torture subtile, niaise ; source de mes divagations spirituelles. La nature pourrait s’ennuyer, peut-être ! M. Prudhomme est né avec le Christ.
Sans doute, il y aura des heures où son esprit sera bien éveillé, où il voguera en pleine sagesse, dans la pureté. « Mais l’horloge ne sera pas arrivée à ne plus sonner que l’heure de la pure douleur », et le péché originel reviendra « déchirante infortune ! » — arrêter de nouveau son ascension vers Dieu, vérité, justice, charité, lumière, beauté. Il retombera alors dans la Nuit de l’Enfer, dans le monde délirant et grotesque, qui lui soufflera le doute, l’erreur, la haine, « magies, parfums faux, musiques puériles », l’art, la laideur, la sottise ; qui lui criera : « Orgueil » quand il aura des élans mystiques, non plus pour les bizarreries du style et les nouveautés de la pensée, mais vers la perfection morale, le Ciel ; qui l’humiliera, qui essayera de le déshonorer. Ce sera « le sommeil dans un nid de flammes » ; et il se complaira encore, peut-être, dans les menteuses délices de ce supplice, où « les hallucinations sont innombrables ». Nonobstant, quoique passé ma !tre en ces « fantasmagories », pour ne pas exciter l’envie, il s’en taira. « Poètes et visionnaires seraient jaloux », déclare-t-il. « Je suis mille fois le plus riche, soyons avare comme la mer.
Et, avec une cruauté de « bête féroce a, il raille, dans les chapitres intitulés Délires, ce à quoi son cœur et son imagination se sont jusqu’ici le plus attachés au monde ; il est sans pitié pour lui-même, sans pitié pour les créations antérieures de son génie.
De temps en temps, un Éclair vient sillonner sa nuit Tu travailleras à la sueur de ton front ! C’est la parole de Dieu à Adam après le péché, reprise par « l’Ecclésiaste moderne, c’est-à-dire Tout le monde ». Hélas ! il a « horreur de tous les métiers » ; le laboureur, ainsi que l’écrivain, le dégoûte : « la main à plume vaut la main à charrue » ; il n’aura jamais sa main… Et l’éclair s’efface. Le damné retombe dans l’obscurité, bientôt resillonnée de la fulgurance, qui montre maintenant le travail et le salut dans le sacerdoce ou dans le cloître… La nuit se referme,suggérant l’idée du suicide.
Est-ce l’aube qui pointe
Non non à présent — s’écrie Rimbaud — je me révolte contre la mort ! Le travail paraît trop léger à mon orgueil ma trahison au monde serait un trop court. Au dernier moment, j’attaquerais à droite, à gauche. Alors — oh ! – chère pauvre âme, l’éternité serait-elle pas perdue pour nous !
Le Matin paraît. Les ténèbres sont dissipées. Comme toujours, ce matin-là, les yeux las du maudit « se réveillent à l’étoile d’argent N, au guide qu’est le travail « sans que s’émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le coeur, l’âme, l’esprit ». Pourtant, la fraîcheur et la tendresse aurorales lui font entrevoir, au ciel renaissant, par delà l’horizon encore imprécis, une lumière réconfortante d’espoir :
Quand irons-nous, par delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer — les premiers ! — Noël sur la terre ?… Le chant des cieux, la marche des peuples ! Esclaves, ne maudissons pas la vie.
Et c’est cet espoir même du salut dans l’élaboration d’une œuvre de sagesse pour laquelle, affranchi desnécessités matérielles et loin des civilisations insanes et inanes, s’émouvront de concert soncœur, son âme etson esprit,en puissance enfin de s’élever par un mysticisme vierge vers la perfection divine, vers la pure beauté qu’il sait saluer à présent ; c’est cet espoir même qui le fait renoncer à l’art de la poésie — « point de cantiques », dit-il dans son Adieu — et délibérément chercher, par le moyen du travail positif et rémunérateur, à acquérir la fortune qu’il n’a pas et à conquérir par là l’indépendance totale, le droit à l’Idéal…
Or, voici arriver l’automne, la maturité. Il n’a pourtant que dix-huit ans ! Mais pourquoi regretterait-il la continuation de sa jeunesse, puisqu’il est engagé « à la découverte de la clarté divine », qui ne s’enclot dans aucune période de temps ? À présent que, par devoir assumé, il est décidé au travail vulgaire, à l’étreinte de « la réalité rugueuse », sa « barque élevée dans les brumes immobiles tourne », malgré lui, « vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue » : il évoque Paris. Et cette évocation ramène en son souvenir la vision de l’essor prodigieux de son génie, condamné aujourd’hui par sa conscience à se taire et dont, avec un dernier regret, il prononce magnifiquement l’arrêt :
Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d’or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J’ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d’artiste et de conteur emportée. — Moi ! moi…
Enfin — conclut-il dans un sublime mouvement de repentir et de sacrifice — je demanderai pardon pour m’être nourri de mensonge. Et allons.
… Allons ! — « En marche » — Quoiqu’il ne se reconnaisse à Paris aucunes relations capables de l’aider à la conquête d’une position d’attente et libératrice, il lui faut y partir. « L’heure nouvelle est au moins très sévère », dit-il. Il n’a pas d’amis. C’est vrai. Mais ne se rit-il pas à présent des vaines et traîtresses affections, et ce détachement ne serait-il pas plutôt une chance de victoire ? Dans le mutisme de sa vie solitaire au milieu des foules bavardes, durant cette vigile en le labeur machina ! qui le laissera s’imprégner de « vigueur et de tendresse réelle », il se préparera du moins, avec « une ardente patience », à entrer aux « splendides villes » de son but idéal, dans les fêtes de sa pensée, où il lui sera enfin loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.
Nous ne nous targuons point d’avoir, en ces quelques pages, donné une complète explication d’Une Saison en Enfer. Ajournant même nos observations sur ce que cette œuvre comporte de prophétique, nous avons essayé seulement, pour rester biographe, d’en indiquer l’arabesque psychologique. L’écriture de Rimbaud, en général, offre, par ses racines comme par sa tige et ses ramures, par la pensée comme par l’expression, un tel prolongement, une telle marque d’infini, qu’il faudrait l’attention de plusieurs générations d’analystes pour en mesurer, pour en saisir toute l’étendue. Il y a dans la parole de ce passant parmi nous, et peut-être davantage dans son silence, matière à dissertations aussi bien pour les théosophes et les théologiens que pour les philosophes et les esthéticiens. Voici qu’on commence à proclamer d’Une Saison en Enfer qu’elle est un chef-d’œuvre de la littérature française. Il nous paraît, après y avoir longuement réfléchi, qu’elle est autre chose d’encore plus exceptionnel. Elle est, de même au reste que les Illuminations, un fait métaphysique, un miracle. Car Rimbaud, évidemment, fut plus qu’un écrivain, plus qu’un poète, plus qu’un homme. Il est, selon l’expression de Paul Claudel, « un esprit angélique certainement éclairé de la lumière d’en haut » ; il est, selon la définition de Paul Valéry, « un feu, un acte pur de divination ».
Faut-il voir dans le seul ouvrage que cet être extraordinaire daigna faire imprimer, mais dont il détruisit les exemplaires aussitôt l’édition parue, dès qu’il constata que ses contemporains ne le comprendraient point ou que mal ; faut-il voir dans Une Saison en Enfer un mouvement de conversion ? Oui. C’est bien une conversion, dans le sens absolu du mot. En ce fait, que l’auteur y part de l’esprit pour, par une marche circulaire à travers le monde, en des cyclones de pensée, revenir à l’esprit. Et ce qu’il y a d’énorme dans cet événement, c’est qu’il semble entraîner avec lui l’humanité. « Le monde marche ! » s’écrie Rimbaud. « Pourquoi ne tournerait-il pas ? » Puis : « C’est la vision des Nombres ; nous allons à I’Esprit : c’est très certain, c’est oracle, ce que je dis ». Or, « par l’esprit on va à Dieu ».
Si ce n’est des effluves mystiques dégagés par la spiritualité de Rimbaud, d’où viendrait que ses amis les mieux capables tout au moins de le sentir, Verlaine, Germain Nouveau, — nous n’osons dire Forain ni nommer Paul Bourget, — soient devenus, sous des aspects divers, des catholiques croyants ? d’où viendrait, et ceci est encore plus significatif, que les quelques grandes intelligences, de sa génération et de la suivante, qui furent ou sont ferventes de son œuvre, J.-K. Huysmans, dont les livres religieux dans l’ensemble et par leurs données forment en quelque sorte le commentaire d’Une Saison en Enfer écrit selon la technique indiquée par le sonnet des Voyelles, Paul Claudel, Francis Jammes, d’autres, soient revenus à la foi catholique ? Nous savons, en outre, que Louis Le Cardonnel est le poète de la génération symboliste qui, le premier, lut les Illuminations dans le manuscrit.
« C’est à Rimbaud, nous écrit Paul Claudel, que je dois humainement mon retour à la foi. Je pataugeais dans les marécages du rationalisme, et je pensais que le monde entier est aussi explicable qu’une machine à battre, quand la petite livraison de la Vogue du 13 mai 1886 est venue briser les murs de la prison infecte où j’étouffais et m’apporter la prodigieuse révélation du surnaturel partout présent autour de nous. Aucun livre ne m’a aidé plus que la Saison en Enfer dans cette terrible agonie qu’est la reconquête de la vérité perdue. »
Enfin, que signifierait donc la prose parabolique suivante, trouvée parmi des ébauches d’Une Saison Enfer et faisant corps avec elles, si ce n’est qu’Arthur Rimbaud, au moment où il la traça, un jour de mars ou avril 1873, à Charleville ou à Roche, était revenu à l’Évangile ? Il s’y évoque, ange et paralytique guéri par Jésus, quittant avec assurance le monde des infirmes et des damnés de la littérature.
Cette saison, la piscine des cinq galeries était un point d’ennui. Il semblait que ce fût un sinistre lavoir, toujours accablé de la pluie et noir ; et les mendiants s’agitant sur les marches intérieures blêmies par ces lueurs d’orages précurseurs des éclairs d’enfer, tu plaisantais sur leurs yeux bleus aveugles, sur les linges blancs ou bleus dont s’entouraient leurs moignons. Ô buanderie militaire, ô bain populaire L’eau était toujours noire, et nul infirme n’y tombait même en songe.
C’est là que Jésus fit la première action grave avec les infâmes infirmes. Il y avait un jour, de février, mars ou avril, où le soleil de deux heures après midi laissait s’étaler une grande faulx de lumière sur l’eau ensevelie ; et comme, là-bas, loin derrière les infirmes, j’aurais pu voir tout ce que ce rayon seul éveillait de bourgeons et de cristaux et de vers, dans ce lavoir, pareil à un ange blanc couché sur le côté, tous les reflets infiniment pâles remuaient.
L’eau de Mort. Tous les péchés, fils légers et tenaces du démon, qui pour les cœurs un peu sensibles rendaient ces hommes plus efTrayants que des monstres, voulaient se jeter à cette eau. Les infirmes descendaient, ne raillant plus ; mais avec envie.
Les premiers entrés sortaient guéris, disait-on. Non. Les péchés les rejetaient sur les marches, et les forçaient de chercher d’autres postes car leur démon ne ’peut rester qu’aux lieux où l’aumône est sûre.
Jésus entra aussitôt après l’heure de midi. Personne ne lavait ni ne descendait de bêtes. La lumière dans la piscine était jaune comme les dernières feuilles des vignes. Le divin Maître se tenait contre une colonne ; il regardait les fils du Péché le démon tirait sa langue en leur langue, et riait.
Le Paralytique se leva, qui était resté couché sur le ftanc. la ce fut d’un pas singulièrement assuré qu’ils le virent franchir la galerie et disparaître dans la ville, les Damnés.
Lui, Rimbaud, qui, durant les années passées, aurait cru déchoir à s’inspirer d’un art littéraire quel qu’il fût, paraphrase saint Jean, ce saint Jean avec lequel d’ailleurs il offre tant d’affinités, ce Jean dont au baptême il a reçu le nom, ce saint Jean à qui l’hôpital de Bruxelles est dédié, ce Jean sous le nom duquel, en l’hôpital de la Conception à Marseille, il préférera mourir
Une Saison en Enfer terminée, il envoya le manuscrit aux éditeurs Poot et Cie. Ensuite, il se rendit à plusieurs reprises dans la capitale belge — ce qui prouverait qu’il n’en avait pas été expulsé au moment du procès — pour, sans nul doute, y surveiller l’impression de son livre. C’est, croyons-nous, lors d’un de ces voyages qu’il fit porter à Verlaine, détenu aux Petits-Carmes, l’exemplaire possédé actuellement par M. Louis Barthou.
Aussitôt l’édition confectionnée, Rimbaud, ne voulant pas apparemment qu’elle fût mise en vente, la rapporta tout entière à Roche. Quelques jours après, il fit parvenir à son ami J. L. Forain un lot de trois ou quatre exemplaires, destinés — nous écrit M. Jean Richepin — à Ponchon, Forain, un autre et lui, Richepin. Puis, il partit pour Paris. C’était vers la fin d’octobre de cette année 1873.
Alfred Poussin, le poète des Versiculets, nous a dit l’avoir rencontré le 1 novembre, près de l’Odéon, au café Tabourey, fréquenté presque exclusivement par des littérateurs. L’ayant vu à l’écart de tout le monde et assis devant une table non servie, l’auteur de la Jument morte, arrivé récemment de sa province avec le désir de se créer des relations dans le monde des lettres, lui offrit à boire, pour la seule raison que le garçon servant avait, non sans dédain, désigné le solitaire comme un poète. Rimbaud était pâle et, de même qu’à l’ordinaire, muet. Son attitude, ainsi que son visage, décelait quelque chose de virilement amer et de redoutable, qui impressionnait. Il ne répondit pas aux propos amènes de son amphitryon imprévu, — et Poussin, le reste de sa vie, devait garder de cette rencontre un souvenir d’effroi. Cependant, à côté, les autres consommateurs causaient de Rimbaud entre haut et bas, sinistrement et avec une bêtise lâche.
Àla fermeture du café — aube du Jour des Morts — le calomnié reprit à grandes enjambées le chemin des Ardennes.
Arrivé à Roche, il jeta au feu le tas presque intact des exemplaires d’Une Saison en Enfer. Il brûla, en même temps, tout ce qui de ses manuscrits antérieurs se trouvait à la maison.
Et c’est ainsi qu’en pleine adolescence, ses dix-neuf ans venant, de sonner, Arthur Rimbaud consomma la « trahison au monde », de son verbe miraculeux.
Le poète se naufrageait lui-même. Mais les épaves de son embarcation, recueillies, sont à présent des phares.
APPENDICE
PIÈCES JUSTIFICATIVES