VI
La guerre franco-allemande venait d’être déclarée. Elle emplissait cette région-frontière de l’Est d’un tumulte capiteux de troupes en marche et contremarche, en ordre ou en désordre. Les journaux d’opposition, en attaquant de plus en plus le régime impérial, chauffaient le patriotisme. De plus en plus, notre rhétoricien, tout en trouvant ridicules les gestes belliqueux des civils carolopolitains, s’émouvait de républicanisme.
Aussitôt la distribution des prix, M. Izambard avait regagné Douai, laissant ses livres à la libre disposition de son élève. Celui-ci, demeuré seul avec ses nouvelles idées et sa soif de lectures, eut tôt fait d’absorber tout le vin littéraire ou artistique, généreux ou non, de cette bibliothèque. Il continua épistolairement ses relations avec le professeur de rhétorique. La lettre qu’on va lire montrera, certes mieux que tout commentaire, la psychologie d’Arthur Rimbaud à ce moment :
Monsieur G. Izambard, 29, rue de l’Abbaye-des-Prés,
Douai (Nord). Très pressé.
Charleville, 25 août 70.
Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! — Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n’ai plus d’illusions. Parce qu’elle est à côté de Mézières — une ville qu’on ne trouve pas parce qu’elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious, cette benoîte population gesticule prudhommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C’est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme ! C’est épatant, comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !… Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! c’est mon principe.
Je suis dépaysé, malade, furieux, bête, renversé ; j’espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries, enfin : j’espérais surtout des journaux, des livres… Rien ! Rien ! Le courrier n’envoie plus rien aux libraires ; Paris se moque de nous joliment : pas un seul livre nouveau ! c’est la mort ! Me voilà réduit, en fait de journaux, à l’honorable Courrier des Ardennes, propriétaire, gérant, directeur, rédacteur en chef et rédacteur unique, A. Pouillard ! Ce journal résume les aspirations, les vœux et les opinions de la population, ainsi, jugez ! c’est du propre !… On est exilé dans sa patrie !!!
Heureusement, j’ai votre chambre : — Vous vous rappelez la permission que vous m’avez donnée. — J’ai emporté la moitié de vos livres ! J’ai pris le Diable à Paris. Dites-moi un peu s’il y a jamais eu quelque chose de plus idiot que les dessins de Granville ? — J’ai Costal l’indien, j’ai la Robe de Nessus, deux romans intéressants. Puis, que vous dire ?… j’ai lu tous vos livres, tous ; il y a trois jours, je suis descendu aux Épreuves, puis aux Glaneuses, — oui, j’ai relu ce volume ! — puis ce fut tout !… Plus rien ; votre bibliothèque, ma dernière planche de salut, était épuisée !… Le Don Quichotte m’apparut ; hier j’ai passé, deux heures durant, la revue des bois de Doré : maintenant, je n’ai plus rien ! — Je vous envoie des vers ; lisez cela un matin, au soleil, comme je les ai faits vous n’êtes plus professeur, maintenant, j’espère !…
… [partie déchirée]… vouloir connaître Louisa Siefert, quand je vous ai prêté ses derniers vers ; je viens de me procurer des parties de son premier volume de poésies, les Rayons perdus, 4 édition. J’ai là une pièce très émue et fort belle ; Marguerite :
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Moi j’étais à l’écart, tenant sur mes genoux
Ma petite cousine aux grands yeux bleus si doux
C’est une ravissante enfant que Marguerite
Avec ses cheveux blonds, sa bouche si petite
Et son teint transparent…
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Marguerite est trop jeune. Oh ! si c’était ma fille,
Si j’avais une enfant, tête blonde et gentille,
Fragile créature en qui je revivrais,
Rose et candide avec de grands yeux indiscrets !
Des larmes sourdent presque au bord de ma paupière
Quand je pense à l’enfant qui me rendrait si fière,
Et que je n’aurai pas, que je n’aurai jamais ;
Car l’avenir, cruel en celui que j’aimais,
De cette enfant aussi veut que je désespère.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Jamais on ne dira de moi c’est une mère
Et jamais un enfant ne me dira : maman !
C’en est fini pour moi du céleste roman
Que toute jeune fille à mon âge imagine.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
— Ma vie à dix-huit ans compte tout un passé.
— C’est, aussi beau que les plaintes d’Antigone άγϰηφη dans Sophocle. — J’ai les Fêtes galantes de Paul Verlaine, un joli in-12 écu. C’est fort bizarre, très drôle ; mais, vraiment, c’est adorable. Parfois, de fortes licences ; ainsi :
Et la tigresse épou — vantable d’Hyrcanie
est un vers de ce volume. — Achetez, je vous le conseille, la Bonne Chanson, un petit volume de vers du même poète ça vient de paraître chez Lemerre ; je ne l’ai pas lu ; rien n’arrive ici ; mais plusieurs journaux en disent beaucoup de bien.
Au revoir, envoyez-moi une lettre de 25 pages — poste restante — et bien vite.
A. Rimbaud.
P.-S. — À bientôt, des révélations sur la vie que je vais mener après… les vacances.
Madame Rimbaud, pendant les vacances scolaires, avait l’habitude d’aller promener ses enfants dans la prairie séparant alors Mézières de Charleville, et où chacun, sous la surveillance maternelle, s’ébattait selon son goût. Les garçons, ordinairement, profitaient de la présence de barques amarrées au bord de la Meuse pour se livrer ensemble à une navigation n’allant pas plus loin que le bout de l’amarre. À moins que, en l’absence de son frère, Arthur ne préférât s’étendre sur le fond d’une de ces petites nefs ballotantes, pour y faire quelque lecture ou pour s’y plonger dans une longue rêverie.
Du quai de Madeleine, où l’on sait que la famille demeurait à présent, quand on avait franchi Charleville et atteint le viaduc séparant les deux cités, on accédait à la prairie par une ouverture ménagée à l’extrémité de la balustrade de ce viaduc, au point de sa jonction avec le pont-levis rabattu sur le fossé des fortifications de Mézières, et après avoir suivi, le long du fossé, un glacis herbeux planté de peupliers.
Arrivés dans la prairie, on jouissait, à gauche, de la vue des ouvrages assez formidables de Vauban. En face, c’était la rivière à droite, la prairie s’étendant vers Warcq. Derrière soi, on avait le viaduc construit sur un pré et, au loin, fermant l’horizon, trouée par le tunnel du chemin de fer, la colline du Bois-en-Val bordant la Meuse à sa sortie de Mézières.
L’après-midi du 29 août, la famille Rimbaud se trouvait dans cette prairie. Il faisait très chaud. Le ciel s’envahissait de nuages. On était, de surcroît, assez angoissé par les mauvaises nouvelles des opérations militaires. Arthur, en particulier, par des rougeurs et des pâleurs alternées, marquait sur son visage de l’inquiétude et de l’agitation. Tout à coup, il déclara vouloir retourner à la maison pour y prendre un livre.
Il partit. Mais il ne revint pas.
C’est en vain que sa mère, dont le souci se lassait d’attendre, retourna quai de la Madeleine pour l’y retrouver ; en vain que, la clef étant restée sur la porte et faisant ainsi supposer son fils dans son voisinage, elle alla s’enquérir ; en vain qu’elle courut ensuite aux endroits qu’il avouait fréquenter. Personne ne put la renseigner. La nuit venue, Arthur n’était pas encore rentré. L’anxiété de madame Rimbaud devint de l’affolement. Entraînant ses fillettes avec elle, elle passa une grande partie de la nuit à parcourir les rues de Charleville et de Mézières dans un indescriptible état d’angoisse ; interrogeant les cabarets, questionnant les groupes de jeunes gens qui allaient avec enthousiasme s’enrôler comme volontaires, scrutant les salles de la gare et les bords de la Meuse. Et la nouvelle des victoires des Prussiens, de leur marche au-devant de l’armée française, de leur approche de Sedan, parcourait sinistrement les rues, au cours de cette nuit d’émoi Quand la mère si énergique, trop énergique peut-être, rentra chez elle avec ses petites filles tremblantes d’effroi, le fils n’était toujours pas à la maison.
Il avait vendu ses livres de prix et était parti en chemin de fer pour Paris.
Dans un poème, qu’il écrira en 1872 et dont l’inspiration est d’une tristesse prophétique en même temps que rétrospective, tristesse fille de celle du Bateau ivre, Arthur Rimbaud, avec des mots hallucinés et selon le procédé ultra-subjectif et symboliste de la plupart des Illuminations, a évoqué cet épisode de sa vie. Transcrivons ici, par anticipation, l’éblouissement de ces vers, en les faisant suivre d’une glose explicative soulignant le mouvement autobiographique et précisant peut-être, en même temps, le contour, l’arabesque, le « système »a de la pensée la plus irradiante qui se soit jamais exprimée en langue française :