Chapitre 1
Cette année-là, la fête du Comice agricole devait se célébrer à Sexey-aux-Groseilles et le paisible village était en révolution.
C’était un grand honneur pour le petit bourg, joliment situé au bord de la Meuse claire, au bas d’un coteau planté de vignes, parmi les prairies dont le velours tendre s’étendait sans un pli au fond de la vallée.
Il y avait plus de trente ans que le village ne s’était trouvé à pareille fête ; à peine si les gens avaient gardé le souvenir des réjouissances autrefois célébrées. Aussi tout chacun, sentant bien que c’était un moment solennel dans la vie du petit village, se promettait à part soi de faire tous ses efforts pour rehausser l’éclat de la cérémonie.
Sur le coup de midi, comme tous les travailleurs étaient rentrés des champs, le tambour communal parcourut les rues, sa caisse de cuivre accrochée sur le genou, allant et venant suivant le rythme de sa marche. Il s’arrêtait aux carrefours, tapant à tour de bras sur la peau d’âne, dont le ronflement sonore faisait fuir les volailles épeurées ; puis, prenant la précaution d’assujettir ses lunettes sur son nez, il tirait un papier blanc plié sous son baudrier de cuir, et le déployant lentement, il se mettait à lire, d’une voix forte, un peu déroutée par la splendeur insolite de certains termes du style administratif.
« Le maire de cette commune fait assavoir à ses administrés que demain, 20 septembre 1887, aura lieu dans cette localité la réunion du Comice agricole de l’arrondissement de Colombey. Il compte sur le bon esprit des habitants, dont il a su maintes fois apprécier l’empressement, pour donner à cette solennité toute l’importance qu’elle comporte. En conséquence, lesdits habitants devront enlever les fumiers devant les maisons, parer, par tous les moyens qui sont à leur disposition, les édifices publics et privés, pavoiser leurs chaumières, à seule fin que les étrangers de passage dans la localité et les autorités compétentes remportent un bon souvenir de l’accueil qui leur aura été fait. »
Debout sur leurs portes basses, qui semblaient trop petites pour leur haute stature, les paysans écoutaient en hochant la tête d’un air entendu et connaisseur. Pour sûr que le maire était un homme capable, et qui n’avait pas son pareil pour tourner une phrase et dire ses quatre volontés. Un maire comme ça, c’était l’orgueil d’une commune.
Puis ils retournaient s’attabler devant leurs assiettes fumantes, où des morceaux de lard rose tremblaient parmi des platées de choux.
Tout à coup, un clair carillon tomba en volées frémissantes du haut du clocher d’ardoise, faisant courir une pluie d’ondes sonores sur les petits toits de tuile brune rongés de mousses, envahis de joubarbes et d’herbes sauvages. Les sons tombaient dans les rues claires, traversaient les ruelles bordées de sureaux et d’osiers vivaces, prenaient leur vol à travers les campagnes ensoleillées, où des bouquets d’arbres dormaient dans la lumière argentée et fine, comme aiguisée par le vent léger. Et quand les notes, joyeuses, arrivaient au bord de la rivière, on eût dit qu’elles recevaient une force nouvelle, et elles s’en allaient au loin, portées sur les eaux éclaboussées de soleil, jusqu’aux petits villages blottis dans les tournants de la vallée.
Comme si cette musique d’allégresse eût ragaillardi les êtres et les choses, le petit village, sortant de sa longue torpeur, s’animait soudain de bruits joyeux et de cris d’animaux de toute espèce. Les coqs, battant des ailes sur leurs fumiers, tiraient de leur gosier des sons d’un éclat plus cuivré. Prise d’une sorte de folie, une troupe d’oies, qui revenaient en jacassant de la mare voisine, partit soudain d’un vol lourd, tandis qu’elles emplissaient la rue du rauque claironnement de leurs voix. Puis elles allèrent s’abattre sur la grande place, et elles y restèrent longtemps, frémissantes, inquiètes, tendant leur grand cou et poussant de temps à autre un long sifflement de colère.
L’après-midi, on se mit en devoir d’exécuter les ordres de l’autorité municipale. On chargea les fumiers sur des voitures et on les emmena dans les champs, loin de tous les regards. On rentra dans les bûchers les tas de fagots amoncelés devant les granges. Tout le monde s’était mis à la besogne, sentant vaguement qu’il y allait de l’honneur et du bon renom de la commune dans l’opinion des étrangers.
Pour une fois, les dissensions intestines, qui travaillent ces petits villages, s’étaient tues ; les républicains, les rouges comme on dit là-bas, s’attelaient à la besogne avec la même ardeur que les calotins et les mangeurs de bon Dieu, car la cérémonie qui se préparait était chose d’importance et chacun avait à cœur d’être prêt.
Les fumiers une fois enlevés, on combla les trous béants dans la terre fangeuse, noircie par les suintements du purin, avec des brassées de roseaux que les femmes avaient coupés dans les mares et le long des haies. Cela faisait devant chaque maison un tapis de verdure, d’où montaient des odeurs fraîches et pénétrantes.
Des chariots revenaient du bois, lourdement chargés de ramures verdoyantes. Ils descendaient lentement la grande côte, pareils à des morceaux de forêt mouvante.
On avait planté le long des murs des rangées de petits sapins et de jeunes charmes coupés dans la forêt et qui étaient reliés par des fils de fer supportant des rangées de lampions en papier et de ballons multicolores. Cela faisait dans ce petit village une haie verte, murmurante, qui doucement bruissait dans le vent. Aux carrefours, des cordes tendues d’un toit à l’autre supportaient des girandoles, des espèces de lustres fabriqués avec des cercles de tonneaux garnis de mousse, et comme l’initiative de chacun s’était donné libre cours, cela créait des rivalités et des triomphes dont on n’était pas peu fier.
Par place, des drapeaux étaient déployés aux fenêtres, éclaboussant de leurs couleurs chaudes les vieilles façades lézardées. Devant la mairie, au-dessus du porche d’entrée, une grande flamme bordée d’une lourde frange d’or balayait le vide des plis somptueux de sa soie bruissante.
Mais celui qui avait le plus de succès, c’était bien le boulanger.
Il avait imaginé de confectionner, avec des papiers rouges, blancs et bleus, une sorte de chaîne aux anneaux variés qui festonnait le toit de sa maison, retombait sur les fenêtres, encadrait les portes d’une guirlande tricolore, patriotique et joyeuse à l’œil. Et debout sur le seuil de sa porte, croisant sur sa large poitrine ses bras blancs de farine, il fumait sa pipe avec satisfaction, savourant l’ébahissement des gens, qui s’arrêtaient et ouvraient de grands yeux, pour mieux voir ce spectacle inaccoutumé.
Enfin, vers les quatre heures de l’après-midi, on put respirer un peu.
C’est vrai qu’il avait maintenant un air de coquetterie et d’aisance qui faisait plaisir à voir, ce petit village, avec ses rues bien propres, balayées par le cantonnier municipal, ses caniveaux bien nets, que n’encombrait plus aucun amas de gravier et de pierrailles, et tandis que les ombres du soir s’allongeaient au bord des toits, et que les rayons du couchant doraient les vieilles façades de leur transparence chaude, les maisons, lassées d’habitude et comme affaissées au bord de la route dans une lassitude infinie de vivre, avaient l’air de se redresser et de porter joyeusement leurs toitures de tuiles, fleuries d’herbes sauvages, comme des coiffures de fête.
On était tout à la satisfaction du devoir accompli, quand on s’aperçut qu’un tas de fumier restait à l’entrée d’une cour, juste à l’endroit où la rue tournait pour déboucher dans la prairie où devait avoir lieu le concours d’animaux gras et l’exposition d’instruments agricoles.
Ce fut une consternation.
Il s’étalait énorme, insolent, splendide, ce tas de fumier, et maintenant qu’il était seul, que tous les autres avaient disparu, il semblait qu’on ne voyait plus que lui. Il offusquait la calme splendeur du couchant de son amoncellement de paille pourrie, entassée là depuis les temps anciens. Il éclaboussait le village propre et déjà endimanché de sa masse fétide d’où coulaient des fleuves de purin. On eût dit que toutes les poules des environs s’y étaient donné rendez-vous, tellement elles étaient nombreuses, baissant leurs têtes coiffées d’une crête écarlate, becquetant la paille d’un coup de bec vif, et grattant des pattes. Des couveuses, suivies d’une ribambelle de poussins grouillants, allaient et venaient paisiblement, arrondissant leurs ailes ébouriffées et poussant de temps à autre des appels d’une voix enrouée, et dans le soir chaud, de sa masse en fermentation se levait une buée de vapeur, qu’une nuée de moucherons rayait de leur danse grêle.
Quelqu’un dit :
– C’est encore un coup du père Coliche ! Il ne vaut pas les quat’ fers d’un chien, ce vieux grigou.
On alla prévenir le maire.
Il arriva en coup de vent, flanqué de l’instituteur et du garde champêtre. Depuis le matin il donnait aux préparatifs le dernier coup d’œil, l’œil du maître que rien ne remplace. C’était un ancien huissier de la ville, retiré aux champs après fortune faite, et, comme il avait beaucoup d’argent, cela lui valait chez ces pays pauvres une immense considération.
Dès qu’il vit le tas de fumier, il le parcourut d’un regard dominateur et souverain, comme un général qui inspecte un champ de bataille. Puis il se recueillit quelques instants, fronça ses gros sourcils et laissa tomber ces mots du bout de ses lèvres dédaigneuses :
– Nous allons régler cette affaire.
Les trois hommes, à la file, pénétrèrent dans la cour du fermier Coliche.
Une machine à battre ronflait dans la grange, emplissant la cour d’un vacarme assourdissant ; l’air était plein de poussière ou dansaient des atomes impalpables et dorés. Dans un coin des porcs grognaient et soulevaient de leurs groins la porte battante de leurs réduits ; des odeurs fortes, qui prenaient à la gorge et qui piquaient les yeux, sortaient des étables chaudes.
Le père Coliche s’avança au-devant des visiteurs.
C’était un homme d’une soixantaine d’années, solide encore, trapu et fort comme un taureau. Le col de sa chemise entr’ouvert laissait voir son encolure terrible et sa poitrine velue, ruisselante de sueur. Il portait aux oreilles des boucles d’or, et sa barbe sale, toute grise de poussière, retombait comme une broussaille sur sa blouse, dont le devant, enduit de crasse, avait une rigidité de carton. On le craignait, mais on ne le respectait pas, bien qu’il fût riche, car c’était un soiffard sans pareil, et comme il se soûlait avec ses domestiques, quand il avait bu il ne savait pas tenir son rang, si bien que ses gens le relevaient des fumiers où il se vautrait et le redressaient en le tutoyant, et le mettaient au lit, tout en lui administrant des horions et des bourrades familières.
Le maire l’entreprit doucement, cherchant à l’amadouer, à le rendre docile et complaisant.
– Voyons, Coliche, vous n’êtes pas raisonnable. Je sais bien que l’ouvrage presse et que grain battu ne craint pas la souris, mais mes ordres sont des ordres, et, quand tout le monde obéit, vous feriez bien de vous conformer.
La machine à battre s’était tue, et les gens de la ferme, tenant à la main des râteaux et des fourches, étaient sortis sur le seuil de la grange, suivant d’un œil amusé la discussion.
Le vieux paysan se grattait l’oreille d’un air niais, profondément ravi de l’incident, car il trouvait un malin plaisir à faire enrager ce Monsieur le Maire qu’il détestait.
Il répondit, trouvant une de ces grosses finasseries dont les paysans sont coutumiers, et qu’ils savent si bien débiter, sans avoir l’air d’y toucher, avec des jeux de physionomie narquois et goguenards.
– J’dis pas, monsieur le maire, j’dis pas. J’suis point récalcitrant à vos ordres, mais ce qui est fait est point à faire et j’ai point de monde pour mener mon fumier aux champs. Et pis, c’est guère le temps de l’étendre, vu qu’y a pas plu depuis au moins trois semaines, et pour sûr qu’y fait bien trop desséchant pour ce travail. Pensez donc, du si bon fumier qui serait perdu !
On voyait qu’il était buté, qu’il se cramponnait à son idée avec cette lenteur têtue et désespérante des paysans, comparable seulement à l’obstination muette des animaux, à la patience des choses inorganiques, insensibles au vent, au soleil, à la pluie. Une lueur de malice s’alluma dans ses yeux jaunes.
Le maire, faisant appel à d’autres sentiments, lui représentait le scandale qui éclaterait le lendemain, quand le cortège passerait le long de sa cour, devant ce tas d’ordures. Que diraient le sous-préfet et le député, qui devait prononcer un grand discours, dans ce jour de fête et d’assemblée solennelle ? Quelle figure feraient-ils quand ils recevraient en plein nez l’odeur de son encensoir ? Et les gens du pays environnant, venus à plus de six lieues à la ronde, comme ils se gausseraient de Sexey-aux-Groseilles !
Le vieux répétait :
– J’dis pas, j’dis pas, mon pauv’ cher monsieur. Pour sûr que vous avez raison ! Pour sûr que vous avez raison, et il ne peut pas en être autrement, vu que vous êtes bien de nous deux le plus capable. Mais j’ai pas de monde, mon pauv’ cher monsieur, et j’ai tant d’ouvrage !
Il gémissait, trouvant au fond de son gosier des inflexions hypocritement pleurardes pour déplorer son insuffisance à faire toute cette besogne.
Alors le maire le prit subitement de très haut, et d’une voix que gagnait la colère, parla, de procès-verbal, menaça des gendarmes, tandis, que le garde champêtre, tourné à demi vers le délinquant, se montrait tout prêt à sévir. Le père Coliche, gagné par cette peur atroce, aiguë, affolante, que les paysans ont de la justice, battait en retraite, se faisait humble, résigné et coi, attendant le bon plaisir du maître et souverain de la commune
– C’est dit, Coliche, et que ça ne traîne pas. Je vais faire enlever votre fumier d’office.
– Moi, gémit-il, j’suis point rédhibitoire. Mais si c’était un effet de vot’ bonté de l’mettre au bout de ma terre de Chanteleure, c’ fumier, sauf vot’ respect, ça m’avantagerait bien.
Au fond, il était ravi, car c’était autant d’ouvrage de fait, sans qu’il lui en coûtât rien.
Puis il se retourna vers ses journaliers :
– Hardi, les enfants. Recommençons la bataille !
Et la machine à battre de nouveau fit entendre son ronflement sonore, dans l’ombre de l’immense grenier, traversé de rais de soleil, où flottaient des poussières lumineuses.
Quatre gaillards robustes vinrent avec des pelles et des fourches prendre possession du fumier. Ils grimpèrent à l’assaut de sa masse imposante, comme d’une place forte prise à l’ennemi, puis ils se mirent à le charger sur de lourds chariots, tassant le terreau et les couches pourries plus anciennes qu’ils aplatissaient avec une grande pelle de bois. Monsieur le maire surveillait leur travail et il ne se décida à porter ses pas ailleurs que lorsque la dernière voiture, cahotée, grinçante et dont la membrure pliait à se rompre sous l’énorme charge, eut monté le chemin raviné de la côte, tirée par six vigoureux percherons…
Puis tout le monde se porta à l’entrée du village pour voir les derniers préparatifs.
Un arc de triomphe était dressé devant la première maison du village, juste à l’endroit où les ceps de vigne commençaient à incliner au-dessus des petits murs croulants leurs sarments flexibles garnis de vrilles.
Un large portique, fait de planches découpées et peintes de couleurs vives, montait très haut dans l’air. Les pilastres de chaque côté imitaient des colonnes cannelées, autour desquelles s’enroulaient des guirlandes de mousses en larges torsades, où de place en place étaient piquées des roses en papier au cœur énorme, épanouies comme des choux. Des écussons y étaient accrochés, portant les attributs symboliques de la vie rustique, d’où sortaient des faisceaux de drapeaux groupés en éventail. Au sommet du portique, parmi des trophées d’instruments agricoles, la silhouette d’une grosse dame un peu dévêtue se dressait, serrant sur ses plantureuses mamelles un trésor ruisselant de navets, d’artichauts, de pommes de terre, qui croulaient le long de ses flancs, mal retenus par son étreinte généreuse et imprévoyante. Immédiatement sous ses pieds, un cartouche se balançait dans le vide, orné par la plume de l’instituteur de lettres d’une fantaisie extravagante, et l’on pouvait lire ces mots à travers les arabesques d’une bâtarde terriblement compliquée :
Honneur au Comice :
Honneur à l’Industrie et au Commerce
et à l’Agriculture !
Soyez les bienvenus.
Et sur tout le monument courait une profusion de lampions tricolores, suspendus à des fils de fer, et aussi des poignées d’épis blonds, nouées de distance en distance, ou formant des entrelacements disposés à souhait pour le plaisir des yeux. Sous les souffles légers qui se levaient dans le soir, la chose s’animait par instants d’un étrange frisson de vie, faite de claquements d’étoffes et de froissements de papier, tandis que le grand cartouche de papier blanc palpitait dans le soir comme une aile. Quelques étoiles d’or s’allumèrent en tremblant sous l’arche du portique, béant comme une porte ouverte sur le velours tendre du ciel.
Cette fois, il n’y avait qu’un cri d’enthousiasme ! C’était tapé et les gens de la ville n’auraient pas fait mieux, pour sûr. On entourait l’instituteur, dont la science avait présidé à l’édification du monument, et on le complimentait. Lui, modeste et flatté, souriait doucement et se rengorgeait, ayant l’air de recéler au fond de sa personne des profondeurs de génie autrement inventives et puissantes, et quand les félicitations devenaient trop pressantes et l’ovation trop tumultueuse, il se glissait le long des murs et disparaissait.
Des enfants qui sortaient de l’école, où les avait surveillés un maître-adjoint, s’arrêtèrent béants de stupeur, pâles d’admiration et de surprise, figés devant l’architecture somptueuse dans des poses d’immobilité contemplative qui paraissaient ne devoir pas finir.
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À l’entrée de la grande prairie, près d’une mare bordée de saules ébranchés et de peupliers frémissants, on avait dressé une tribune de planches de sapin, qui exhalaient encore une odeur résineuse et pénétrante.
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Maintenant sur la route poudreuse où traînait encore un reste de jour pâle, deux hommes s’avançaient : un vieux aux yeux rouges et saignants, aux prunelles usées et vitreuses, dont les cheveux blancs étaient ébouriffés sous une casquette de loutre ayant perdu tous ses poils. Il se traînait plus qu’il ne marchait, s’appuyant sur une carriole qu’il poussait devant lui, une sorte de brouette montée sur quatre roues de bois, qui geignaient à chaque tour. Des peaux de lapin encore saignantes étaient étalées sur un vieux sac de toile grise plein de chiffons et de ferrailles.
Parfois il toussait à rendre l’âme et tout son corps courbé, usé, tordu par l’âge et la misère, était secoué par l’âpre quinte qui lui déchirait la poitrine. Alors, pour reprendre haleine, il allait s’asseoir sur le talus de la route, tout blanc de poussière, et il y restait avec un air d’abandon et de stupeur, qui faisait de lui une loque, un haillon d’homme jeté là parmi les choses innommables qui pourrissent dans les fossés des grandes routes.
L’autre lui disait quelques mots pour lui redonner du courage.
– Allons, père, un coup de collier et nous arrivons.
C’était le père Matouillot et son fils Jean, dit Jean des Brebis.
Celui-ci n’avait pas d’âge, et on pouvait aussi bien lui donner vingt, trente ou quarante ans.
C’était un être à la fois bon et rude, vêtu lui aussi de loques grisâtres, couvertes de poussière, qui donnaient à sa personne la couleur indéfinissable de la terre. Ce qui chez le père était souffrance, sénilité et décrépitude, devenait chez le fils tournure grotesque et déformation comique. Bossu comme on ne l’est pas, toute son encolure puissante rentrait dans ses larges épaules, pendant qu’une gibbosité s’élevant sur son épine dorsale, remontant derrière sa tête, le faisait ressembler à un Polichinelle lamentable, fripé par des aventures de grand chemin. Vêtu d’un vieux manteau de cuirassier dont les boutons d’étain clair luisaient encore par places sur la trame usée de l’étoffe bleue, il serrait dans sa poigne solide un bâton de cormier noué d’une lanière de cuir, comme en portent les toucheurs de bœufs. Son visage surtout était étrange et rude ; une rude toison de cheveux blonds bouclés comme une laine, sa barbe courte et frisée ébauchaient en lui la vague ressemblance d’un mouton, qu’accentuait encore le front bas, inégalement modelé par le pouce brutal de la nature marâtre. Ce qui était plus comique, c’était son nez énorme, grotesquement courbé, pareil à une bosse au milieu du visage, comme si la nature s’était amusée à reproduire là en petit la protubérance qui siégeait sur ses deux épaules. Seulement les yeux grands et calmes avaient cette douceur intelligente et fine qu’ont parfois les yeux des animaux et des infirmes : on dirait que le sort s’acharne par dérision à leur donner des nerfs plus délicats, pour qu’ils sentent mieux leur misère
On l’appelait Jean des Brebis parce qu’il avait gardé, pendant longtemps, les troupeaux d’un riche négociant de la ville. A le voir, suivi de son grand chien loup, dressant sa stature difforme enveloppée d’une houppelande de poil de chèvre sur les chaumes grisâtres et détrempés, on n’avait pu désormais se le figurer dans une autre condition, et le nom lui était resté, un de ces sobriquets comme on en donne si facilement aux misérables à la campagne, et qui sont un peu infamants.
De fait, il pratiquait toutes sortes de métiers, n’ayant pas le droit d’être difficile. C’est lui qui gardait les chevaux des riches fermiers, à la porte des cafés, pendant qu’ils étaient occupés à vendre leurs denrées autour des tables chargées de bocks. D’autres fois les ménagères l’employaient, sur le marché, à porter des sacs de pommes de terre. Il curait les fosses à purin, enterrait les bêtes mortes, faisait toute sorte de besognes un peu viles, qu’on n’aurait pas osé demander à d’honnêtes gens, et quoiqu’il fût bon et serviable, tout le monde prenait envers lui un air de familiarité bourrue, où entrait beaucoup de mépris. Lui laissait dire et, comme il était intelligent, il ne se gênait pas pour donner son avis sur les hommes et sur les choses. On l’écoutait volontiers et on recevait ses conseils avec une stupéfaction visible de trouver autant de cervelle au fond d’une caboche aussi disgraciée. Quand il n’avait rien de mieux à faire, il parcourait les villages avec son vieux père, achetant les os, les cendres, la ferraille. Ayant toujours le mot pour rire, il lançait des calembredaines, des histoires invraisemblables qu’il colportait d’un bourg à l’autre. La politique surtout était son fort ; il fallait l’entendre, en temps d’élections, narrer des drôleries sur le candidat qui n’était pas de son bord et, comme il était malin et avisé, qu’il parlait fort et longtemps, les candidats le craignaient et cherchaient à se l’attacher.
Il n’avait pas peu contribué au succès du député Arsène Mitouret aux dernières élections… Et il en concevait quelque fierté.
Il était donc un personnage à sa façon, et comme il traînait à ses trousses un bon nombre de truands et de galapiats, qui bâillaient au soleil des faubourgs populeux, on disait partout qu’il valait mieux avoir Jean des Brebis pour soi que contre soi.
Lui, tout au fond, savourait cette popularité canaille qui soulevait sur ses pas des coups de gueule pareils à des acclamations, qui lui valait des coups de poing robustes et des bourrades tendres comme des embrassements.
Les deux hommes passèrent sous le portique et, comme ils étaient pressés, c’est à peine s’ils lui donnèrent un coup d’œil.
Ils s’arrêtèrent devant l’auberge de la Pomme d’ortenue par Rosalie Mâchefer, et, montant les trois ou quatre marches de l’escalier de pierre, ils pénétrèrent dans la grande salle du rez-de-chaussée.
Dans la cheminée lorraine, dont le vaste manteau aurait pu abriter une douzaine d’hommes, un grand feu flambait, pareil à un bûcher, léchant de ses langues d’or et de pourpre, avivées de clartés bleues, le mur recouvert de suie, où s’allumaient des traînées d’étincelles. Une armée de marmites et de casseroles de toutes tailles, serrant leurs flancs ventrus, reposait sur un lit de braise rougeoyante, largement étalée, et des servantes se penchaient, la face allumée par le rayonnement du brasier, levant de temps à autre un couvercle, goûtant une sauce, ajoutant par-ci par-là une pincée de poivre ou un clou de girofle. — Un tournebroche monumental tournait devant la flamme, avec un grand bruit de ferraille, supportant un chapelet de volailles dont la peau rissolée et craquelée se dorait peu à peu à la chaleur du foyer : la graisse blonde coulait dans une lèchefrite de fer blanc, aussi large qu’une bassine. — Et des odeurs de chairs cuites à point, bardées de lard, montaient, appétissantes, délicieuses, qui vous mettaient au ventre une sensation de faim âpre et cuisante et vous faisaient venir l’eau à la bouche.
Par moments, une femme jetait dans le feu une brassée de bois sec. Alors la flamme montait, fouillant la pénombre de la grande pièce où le jour mourait doucement, faisant étinceler sur des rayons les cuivres des lourdes bassines, astiquées pour la circonstance.
Rosalie Mâchefer, une vieille femme dont le bonnet de travers, les jupes tournées sur les hanches montraient bien l’affairement et le désarroi, donnait des ordres à ses valets, répondait aux clients, plongeait ses mains dans les poches de son tablier où des poignées de billon sonnaillaient. — Pour rendre la monnaie, elle tirait les gros sous qu’elle comptait avec des mouvements rapides de ses doigts gourds…
Jean des Brebis l’avait abordée doucement :
– Madame Rosalie, ça serait-y un effet de vot’ bonté de nous donner à souper et pis à coucher ? Nous sommes venus pour la fête.
– Je voudrais bien, mon fi ; — c’était son habitude de donner ce nom-là à tout le monde ; — pour sûr que je voudrais bien, — mais tout est retenu d’avance, — du haut en bas. — La maison est pleine comme un œuf !
– Des fois vous pourriez peut-être nous mettre dans le grenier, sur le foin. Ça ne nous fait pas peur.
– Si le cœur t’en dit, — mon fi, — à ton aise !
Les deux hommes soupèrent à un bout de table, d’un morceau de pain et de fromage.
Puis le vieux Matouillot prit sa chaise et alla s’asseoir devant l’âtre en feu, présentant à la flamme ses mains gercées, qu’il agitait d’un mouvement monotone, pareil à un tremblement. Ses prunelles usées et vitreuses regardaient fixement le chapelet de volailles rissolantes, les bonnes choses qui cuisent pour les riches et que les pauvres diables ont le droit de contempler de loin, et de savourer en imagination par l’odeur. Seulement il hochait la tête. Et son silence était si calme, si détaché, si patient qu’on n’aurait pu dire si c’était la colère ou la résignation qui lui faisait approuver des choses profondes qu’il se disait à lui-même.
Dans la pièce voisine, des marchands de bestiaux soupaient gaiement et leurs gros rires éclataient pas moments, des rires de gens heureux qui leur secouent puissamment les entrailles.
On les voyait très bien par la porte entr’ouverte. Facilement reconnaissables à leurs casquettes de soie ballonnées, à leurs blouses bleues qui leur descendaient sur les talons, dont le devant entr’ouvert laissait voir la courroie d’une sacoche de cuir garnie d’écus, ils avaient des figures rougeaudes, bien rasées, suant la santé et le contentement de vivre.
L’un d’eux, qui avait reconnu Jean des Brebis, vint lui frapper sur l’épaule.
– Te v’là, toi, vieille pratique. Manquait pu qu’toi !
Jean, qui n’aimait pas se laisser tarabuster, répondit du tac au tac :
– Je suis aussi bon que toi d’être ici, vieille canaille. Si je viens, c’est pas pour voler le pauvre monde.
L’autre riait, clignait des yeux d’un air malin, à demi tourné vers l’assistance attablée dans l’autre pièce, tandis que d’un va-et-vient machinal de sa main, il palpait les épaules de Jean des Brebis.
– V’là-t’y que tu te fâches ? Là, mon vieux, comme ça, j’aurai de la chance demain dans mes affaires.
Et Jean des Brebis se mit à rire comme tout le monde.
L’autre reprit :
– Et pis demain tu vas voir ton grand ami, l’Arsène Mitouret. Vous êtes bien ensemble, tout vous deux. Quand donc qu’y va te faire donner une bonne place ? Avec ta jugeotte, t’aurais bonne mine dans le beau monde.
Jean répondit, vexé :
– Pour sûr que je le verrai et que j’y parlerai, vu que celui-là est un frère, et pas fier pour deux sous avec le peuple. C’est des gars comme ça qu’y nous faut. Oui, je le verrai. Ah ! tout de même, j’y ai donné un rude coup d’épaule aux dernières élections !
Il riait doucement, de toute sa face moutonnière et crépue, plein d’aise et de satisfaction au souvenir de la victoire.
La nuit vint, enveloppant les campagnes de ce silence immense, illimité, qui monte jusqu’aux astres. Les deux hommes reposaient côte à côte parmi le foin craquant et parfumé. Dans les champs, des formes confuses dessinaient vaguement les bouquets d’arbres, les toits des fermes endormies au ras de la terre. Dans l’étendue de la voûte nocturne, seule vivait étrangement la palpitation des étoiles dont le poudroiement lumineux animait le velours sombre du ciel, et la Meuse, — qui n’était plus qu’une grande chose mouvante dans les ténèbres, — les reflétait une à une, comme jalouse de les emporter dans son eau, traînant à sa surface enténébrée, parmi les roseaux vibrants et les saules mystérieux, leur reflet d’argent qui se déformait, s’allongeait, se tordait comme un frisson de métal.
Dans le village tout dormait. Une porte s’ouvrit, laissant filtrer dans la nuit la trouée rouge d’une lampe, projetant sur le mur l’ombre gigantesque d’un homme dont la tête se perdait dans les étoiles. C’était un paysan qui interrogeait le ciel, anxieux du temps qu’il ferait le lendemain. — On entendit l’homme dire tout haut dans la nuit : « Ça (Ca) va bien, demain y fera les quatre soleils ! » Puis il referma sa porte.
Et il n’y eut plus dans la nuit paisible que des bruits très doux, des claquements d’étoffes et des froissements de soie et de papier. C’étaient les lampions et les drapeaux que les souffles agitaient dans la haie de sapins doucement murmurante.
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