Chapitre 2
L’aube se leva dans un frisson nacré, versant sur les campagnes un flot de poésie et de tendresse. Le ciel était d’un bleu humide et tendre, comme le calice d’une grande fleur mouillée de rosée. Des oisillons se mirent à gazouiller sur le bord des toits et les grands peupliers, caressés par un rayon de lumière naissante, se chuchotaient dans le vent des choses mystérieuses et fraternelles.
Dans la prairie, des cordes tendues indiquaient les emplacements marqués pour chaque exposition. Ici les produits alimentaires, là les instruments aratoires, un peu plus loin le bétail. Des écriteaux étaient fixés au bout de piquets pour renseigner les exposants.
La mare aussi semblait s’éveiller sous la traînée oblique des rayons du soleil ; des ombres s’y allongeaient, les ombres des vieux saules penchés à la surface des eaux brunes, envahies de lentilles verdâtres. De temps à autre de grosses tanches, montant du fond vaseux, faisaient briller leur dos de bronze vert entre les feuilles de nénuphar largement étalées. Elles bondissaient hors de l’eau pour happer les mouches dont le vol rasait la surface, et leurs bonds faisaient sur l’eau noire de grands cercles brillants, qui doucement ondulaient et allaient mourir sur les bords, obstrués de roseaux et d’oseilles sauvages, chargés d’une poussière de graines sèches.
Les pêcheurs à la ligne venus de la ville voisine s’installaient au bord de la rivière, après avoir cherché une bonne place : on les voyait, assis sur des pliants, disparaissant sous leurs chapeaux de paille, et d’un geste de la main, pareil au geste du semeur, ils faisaient pleuvoir l’asticot et le blé cuit sur les eaux claires, où des brumes ondoyaient avec une lenteur de sommeil.
C’était une belle journée de septembre. Il ferait terriblement chaud sur le coup de midi, quand les ombres courtes se ramasseraient au pied des grands arbres.
Dans le village tout dormait encore, car on profitait d’un jour de fête et de repos pour rester dans les draps un peu plus tard que de coutume. Seuls les coqs, chantant d’une voix claire, se répondaient d’une maison à l’autre, dans le silence des rues emplies des lueurs pâles de l’aube. Parfois, on voyait une fille ébouriffée, et les yeux lourds de sommeil, soulever un peu les rideaux blancs de sa fenêtre au passage d’une voiture.
Puis le grand jour vint, tandis que le soleil montant à l’horizon empourprait le monde d’une lueur d’incendie.
La campagne au loin s’emplissait de sourdes rumeurs. C’était par les routes blanches un incessant défilé de carrioles, amenant les gens des villages voisins à la fête. On entendait les charretons rouler au loin derrière les bouquets d’arbres, puis s’approcher dans un tourbillon de poussière, projetant des cailloux sur leur passage, et faisant de larges embardées en travers de la route, au risque de descendre dans les fossés.
Sur le devant, des hommes vêtus d’une blouse bleue luisante se tenaient assis sur des bottes de paille et des femmes, en bonnets de lingerie, se cramponnaient aux brancards pour ne pas être lancées au dehors par les secousses violentes des véhicules.
Toutes ces voitures allaient s’entasser devant l’auberge de Rosalie Mâchefer dans un pêle-mêle bizarre et extravagant, levant leurs timons en l’air comme des bras. On y trouvait côte à côte le charreton élégant du riche fermier, venu des fonds de la vallée où la terre est grasse, noire et fertile : des voitures très soignées avec des panneaux brillants, des coussins de drap beige et tout un luxe de carrosserie neuve, étincelante au soleil ; — et aussi le lourd tombereau où l’on rentre les pommes de terre, pareil avec ses lourdes chaînes et l’attirail de ses ferrures monstrueuses à une voiture de barbare.
Et de temps à autre arrivaient aussi des chariots remplis de paille, descendus des plateaux lorrains où le sol est maigre, où la vie est chétive et misérable. Revêtus d’une couche de boue desséchée, ceux-là étaient traînés par de pauvres haridelles, des bidets au poil jaune et hérissé, où n’avait jamais passé la tondeuse, et qui avaient l’air, sous leur rude toison, de chevaux cosaques. Les harnais étaient rafistolés tant bien que mal avec des bouts de ficelle, et les paysans qui les conduisaient étaient rudes et pauvres, vêtus de coutil mince à bon marché, et leurs cheveux blonds, décolorés comme une filasse, leurs barbes rudes, le poil boueux des chevaux, tout cela avait la même teinte misérable et terne, la teinte des chaumes détrempés par la pluie, dont la fuite monotone emplit l’immensité des champs, par les soirs d’automne humides et frissonnants, alors que de longues flaques d’eau s’allument vaguement au creux des sillons d’argile.
Les deux hommes, le jeune et le vieux, sortirent de l’auberge et commencèrent leur promenade à travers les rues du village. Le vieux criait d’une voix grêle, dont le chantonnement traînait sur un ton de lente mélopée :
– Avez-vous des chiffons, de la ferraille, des peaux de lapin à vendre ?
La journée s’annonçait bonne et la recette fructueuse, car bien rares étaient les maisons d’où la ménagère ne sortait pas pour les héler au passage, apportant une peau de lapin saignante bourrée de paille fraîche. C’étaient des marchandages à n’en plus finir, des doléances geignardes et de longs pleurnichements que le vieux savait pousser avec une habileté consommée, des récriminations sur le prix des peaux qui avaient baissé (bassé), et qu’on ne vendait plus pour faire les chapeaux riches, tandis que les vieilles paysannes sérieuses et fermées à tout attendrissement défendaient leur marchandise sou par sou avec une âpreté ardente et concentrée.
Une femme même les conduisit dans son jardin près de la chambre à four et leur vendit un monceau de cendres qui avait bouilli dans une lessive. Jean des Brebis, se hâtant de profiter de l’occasion, chargea les cendres sur la carriole, car ça se vendait bien pour faire on ne savait quoi, de la verrerie fine sans doute. Ils firent aussi marché pour un lot de vieilles savates et de chiffons, dont la plupart étaient blancs, ce qui augmentait beaucoup leur valeur.
Maintenant la carriole était très lourde et le vieux Matouillot et Jean des Brebis unissant leurs forces avaient bien de la peine à la pousser devant eux. Il était temps de songer à se reposer et à profiter de la fête, puisque aussi bien une fois n’était pas coutume ! Ils retournèrent à l’auberge et remisèrent la carriole dans une étroite courette, auprès des jardins clos d’osiers vivaces. Puis ils se dirigèrent vers la prairie.
Chemin faisant, ils rencontrèrent un fermier pour qui Jean des Brebis avait curé un fossé l’année précédente, travail qui n’était pas payé encore. L’homme se dandinait gauchement, et portant la main à son gousset, il en tira deux écus de cinq francs.
– Faut pourtant que j’te règle mon compte.
– Tout de même, dit Jean des Brebis.
Et il ajouta poliment :
– Ça ne presse pas.
L’homme s’exécuta. Par-dessus le marché, il ajouta sentencieusement un proverbe :
– Les bons comptes font les bons amis.
– Pour sûr, dit Jean.
Et les deux hommes continuèrent leur chemin tandis que Jean faisait rouler dans sa main les deux larges pièces de cent sous qui rendaient un tintement clair.
– Maintenant, père, nous sommes riches. Nous allons nous payer un peu de bombance.
Par les petits sentiers envahis d’armoises touffues et de bardanes sèches, dont les graines épineuses s’attachaient à leurs haillons, ils arrivèrent à l’entrée de la prairie. Elle s’étalait à perte de vue, jusqu’aux côtes lointaines, comme un tapis de velours tendre, sans un pli. Les prés, qui avaient été fauchés une première fois, étaient couverts d’une seconde recoupe d’herbe épaisse, égale et drue, qui faisait une grande pelouse douce aux yeux, caressée de molles clartés, et tout au fond la nappe claire de la Meuse apparaissait par places entre des rangées de saules. Elle ruisselait au soleil avec cette jeunesse adorable de l’eau, qui est le sourire du jour, de l’eau qui reflète le mirage changeant des nuées et le vol des oiseaux qui passent.
Le vieux Matouillot avait emporté un sac de grosse toile grise, qu’il avait jeté sur son épaule, car on pourrait peut-être trouver l’occasion de faire du commerce.
– Père, dit Jean des Brebis, on va boire un coup, vu qu’y fait bien chaud.
– M’est avis que ça ne nous fera point de mal, répondit le vieillard.
Ils avisèrent une longue table de bois, dressée sous les saules qui bordaient la mare. Un garçon en tablier blanc, envoyé par Rosalie Mâchefer, attendait la venue des clients.
Les deux hommes s’attablèrent : le vieux dès qu’il fut assis poussa un soupir de satisfaction, car il se plaignait de ne plus se tenir sur ses jambes lassées.
– Vos guibolles ne sont plus solides, père ! dit Jean des Brebis.
Il lui parlait d’une voix rude, pleine d’une familiarité bourrue, de cette rondeur bienveillante qui pour les simples est la marque de la tendresse.
– Non, mon fi, dit l’autre, et j’suis tant vieux que j’saurai bientôt plus le nombre de mes années.
Il restait là tout rêveur, les yeux clignotant dans l’immense clarté.
– De quoi que j’buvons, fit Jean des Brebis, voulez-vous de la bière ?
– Point de bière, mon fi, point de ces saletés d’inventions qui vous mettent du feu dans l’estomac et le cuisant à la gorge, mais du bon vin de la vigne. Ça rafraîchit le sang des jeunes et ça donne de la force aux vieux.
Ils commandèrent un litre de vin rouge, et quand les verres furent pleins, ils trinquèrent cérémonieusement.
– A la tienne, Jean.
– A la vôtre, mon père.
Puis s’essuyant les lèvres du revers de la main, le vieux Matouillot conclut ;
– Ça vaut mieux qu’un coup d’pied dans le derrière.
Ils demandèrent au garçon un morceau de pain et quand Jean l’eut rompu en deux parts égales, ils le mangèrent silencieusement, à petites bouchées, ramassant du bout de leur doigt mouillé les miettes de pain qui traînaient sur la table.
Le litre vide, ils en firent venir un autre, puis un troisième. C’était un vin à la fois très doux et très fort qui leur monta tout de suite au cerveau, habitués qu’ils étaient à ne guère boire que de l’eau claire.
Le vieux devint subitement loquace, lancé dans un discours qui n’en finissait pas, comme s’il avait voulu se soulager en exprimant des choses qu’il avait dû refouler en lui au long des semaines :
– Voilà, c’est ça, je peux le dire à tout le monde et marcher la tête haute, vu que j’ai point fait mal à personne, ni causé tort d’un sou à âme qui vive. Pourtant j’ai eu de la misère et des peines. J’suis gueux comme Job et j’ai traîné la galère toute ma vie, ça je peux bien le dire, mais quand j’ai bu et mangé quelque part, j’ai toujours payé mon dû. Si quelqu’un a un reproche à me faire, qu’y vienne celui-là que je lui parle et que je le regarde entre les deux yeux. On est pauvre dans notre famille, mais on est fier tout de même et on a son honnêteté tout comme les riches, plus même qu’eux autres, qui ont gagné de l’argent à voler le pauvre monde. Toi, mon pauvre Jean, t’es trop bon, t’es trop confiant et ça te fera avoir de la misère. C’est comme ton Arsène Mitouret, ton député pour qui tu t’as donné tant de tracas, une supposition ; si par cas tu as quelque chose à lui demander, y t’enverra faire foutre, s’y n’a pu besoin de toi. Moi j’ai vu tant de méchancetés, que j’en sais plus le compte et je pourrais trop dire. Suffît. Maintenant que j’suis assez vieux pour faire un mort, j’demande qu’une chose au bon Dieu, c’est de m’en aller comme j’ai venu et sans rien devoir à personne. Et pour ce que vaut l’existence, j’recommencerais pas pour une pipe de tabac…
Le vieux s’animait dans la rage inexpliquée et furieuse qui grandissait en lui, au seul penser des vilenies contemplées au cours d’une longue existence d’homme : il tapait à tour de bras avec son bâton sur la table qui tremblait. Il tirait de son gosier des éclats de voix rauque et caverneuse.
Jean des Brebis essayait de le calmer :
– Vous faites pas tant de bile, mon père. Vous n’êtes pas si malheureux qu’ça ; pourvu qu’on vous donne votre petite affaire dans les villages, vos chiffons et votre ferraille, va comme j’te pousse…
Il balançait sa tête crépue et moutonnière, enfoncée dans ses épaules trapues, clignant des yeux dans la lumière, souriant d’aise à des choses vagues et douces, la clarté du jour et la fraîcheur du vin.
La prairie s’était peu à peu emplie de monde. Des paysans passaient par bandes, avec cet air gauche, cette démarche alourdie par l’effort continuel qu’ils font pour détacher du sol leurs pieds lourds de glèbe. Des vieux portaient des paniers d’osier, serrant contre leur poitrine des riflards de cotonnade verte d’une grosseur démesurée. Des vieilles au profil anguleux traînaient des marmots qui soufflaient à tue-tête dans des trompettes.
Le vieux Matouillot grattait le sol du bout de son bâton, et la tête penchée, le regard perdu dans le vide, il semblait chercher des choses lointaines parmi les brins d’herbe qu’il arrachait.
– Des fêtes, j’en ai vu des plus belles que celle-là, fit-il tout à coup. C’était en Quarante-huit, que je me rappelle ; tous les soirs, le ciel était rouge par dessus les côtes ; on se battait à Paris, à ce qu’on disait. Puis ç’avait été tout d’un coup l’égalité, la fraternité, un tas d’blagues, quoi. On dansait dans le pré, tout le monde ensemble, riches comme pauvres, sans que personne fasse des manières. On dressait des arbres de la liberté et les curés venaient les bénir…
– Les curés, n’en faut plus, dit Jean des Brebis, qui n’aimait pas les prêtres. C’était en lui une haine instinctive, sauvage, profonde, qui le dressait sur leur passage, gesticulant et hurlant, comme le chien qui a vu un chat perché sur le haut d’un mur.
Justement l’abbé Marmonnet passait dans un flot de peuple venu d’un canton reculé où les gens étaient plus arriérés que partout ailleurs. S’étant brouillé avec son évêque, il s’était mis en tête de devenir une manière d’homme politique et, une fois élu au conseil général, il y représentait la république des curés.
Il s’avançait, dominant la foule de sa haute taille. C’était un beau gars, râblé et bien portant, mieux fait pour conduire une charrue que pour dire la messe.
Du plus loin qu’il l’aperçut, Jean des Brebis leva le feutre troué qui lui servait de coiffure, et l’agitant dans l’air, il cria :
– A bas la calotte !
Des gens applaudirent, d’autres protestèrent : à quoi bon insulter une personne qui ne vous demandait rien ! D’autres, reconnaissant Jean des Brebis, lui détachaient dans le ventre une bourrade affectueuse :
– Ce sacré Jean, il n’avait pas son pareil au monde pour faire rire la société !
Le curé s’était arrêté, tout interdit, puis il reprit sa marche en haussant les épaules. Jean dit à son père :
– Si nous allions voir un peu ce qui se passe.
Le vieillard se leva en geignant et ils se mêlèrent à la foule.
Maintenant le concours agricole battait son plein. Dans un coin de la prairie, les pouliches galopaient sous le regard connaisseur de maître Lambrequin, le vétérinaire de la ville, un gros homme réputé pour ses bonnes fortunes. Elles allaient, levant leurs pieds garnis de fers tout neufs qui luisaient, grasses, la croupe rebondie, nourries d’avoine et de sainfoin, cabriolant parfois et jetant dans le vent un hennissement clair, tandis que, secouant la tête d’un mouvement brusque qui échevelait leurs crinières, elles forçaient l’homme qui les tenait par la bride à courir sur la pointe des pieds. Quelques-unes étaient accompagnées de leurs poulains qui tournaient autour d’elles, comiquement perchés sur leurs hautes jambes grêles. On attachait au frontail de celles qui avaient le prix des flots de rubans rouges, qu’elles paraissaient secouer avec orgueil.
Plus loin, dans les chènevières qui bordaient la prairie, des charrues labouraient la terre.
Comme il n’avait pas plu depuis plusieurs semaines, le sol était très dur. Les garçons de labour pressaient de toutes leurs forces sur le manche de la charrue, tandis que les attelages de chevaux, superbes de vie et de mouvement, l’œil plein de lueurs et les naseaux pleins de feu, jetaient au vent le carillon des sonnailles attachées à leurs colliers. La terre se fendait, s’entr’ouvrait, coulait doucement de chaque côté du soc, comme une eau ouverte par une étrave, et derrière la charrue, les sillons s’allongeaient de terre grasse, brune, un peu luisante à l’endroit où le soc avait passé. Un vieux qui conduisait un attelage de chevaux étiques soulevait un rire universel, parce qu’il grattait à peine la surface du sol. Un farceur fit remarquer qu’on pourrait à peine semer des fèves dans le sillon entr’ouvert.
Mais ce qui les étonna surtout, ce fut l’exposition des produits agricoles.
Des légumes géants étaient étalés sur des tables, choisis pour la majesté de leur taille et l’ampleur de leurs proportions. Des betteraves énormes trônaient parmi des écroulements de concombres et de courges monumentales. Un plant de pommes de terre montait, grand comme un arbre, et dans une corbeille on voyait l’entassement des tubercules récoltés entre ses racines. Une ruche surtout intrigua longtemps les deux hommes. Fermée par une cloison de verre, on voyait les abeilles se promener le long des rayons de cire vierge, actives, affairées, faisant tranquillement leur miel au milieu de ce brouhaha confus, où passaient des cris d’animaux et des clameurs de fête.
Un éleveur exposait des lapins d’une grosseur insolite, dans une cage perfectionnée dont il énumérait les avantages aux curieux. Il y avait de petits râteliers garnis de foin et de carottes hachées, comme dans une étable véritable pour le gros bétail. De l’eau claire luisait dans des auges minuscules, et l’éleveur expliquait que la croissance des lapins était bien plus rapide quand on prenait le soin de leur donner à boire.
A vrai dire, c’étaient des phénomènes. Des mâles, gros comme des cochons de lait, se promenaient dans la cage, approchant du grillage en fil de fer leurs museaux moustachus, plissés d’un froncement rapide.
Mais un plaisant s’approcha de l’éleveur et lui tapant sur l’épaule, lui dit, avec un clignement d’yeux à l’adresse du cercle de curieux :
– Dis donc, compère, c’est-y maintenant que tu te fais cinquante mille francs de rente avec tes élèves ?
L’autre répondit, vexé :
– Cause toujours, mon bonhomme. Si j’en tuais un et que je t’invite, pour sûr que tu ne refuserais pas.
– Bien sûr, et je t’offre de payer la sauce.
La tribune restait toujours vide et comme il devait s’y passer des choses importantes, elle attirait tous les regards.
Déjà une année de mitrons et de gâte-sauce, en tabliers et en toques blanches, tirait de longs chars-à-bancs la vaisselle envoyée par l’hôtel du Bras-d’Or pour le banquet de cent cinquante couverts, qui devrait avoir lieu en plein air, après la distribution des prix. De vieux journaliers suivaient d’un regard étonné les surtouts de ruolz et les chauffe-plats ornés de ciselures, somptueux comme des monceaux d’argent, et cherchant vainement à en deviner l’usage, concluaient qu’on devait manger des denrées diantrement bonnes, dans des plats aussi précieux. Des farceurs humaient l’air au passage des mannes d’osier renfermant les victuailles et se passaient la main sur le ventre d’un air goguenard.
Cela surtout intriguait le père Matouillot, ce festin à cent sous par tête. C’était pour lui une somme prodigieuse et il tracassait son fils pour savoir ce qu’on pouvait bien y manger.
– J’sais t’y moi, disait Jean des Brebis. Des faisans, de la volaille, peut-être bien des écrevisses, et pis on boit du Champagne au dessert.
Ce mot de Champagne rendait le vieux tout rêveur. Sans jamais en avoir bu, il en avait entendu parler toute sa vie. Pas de noces, de baptême, de première communion dans la haute, sans qu’on bût quelques bouteilles de ce précieux vin, coiffé d’or ; et dans son cœur vivait comme un regret tenace.
Un remous de la foule les jeta à l’entrée de la prairie ; des bouffées de vent leur apportaient les sons cuivrés d’une musique qui venait par les rues du village. Enfin la Lyre meusienneapparut, dans une flambée de soleil, qui faisait étinceler les cuivres des instruments, sous le flottement d’une bannière brodée d’or, chargée de médailles gagnées dans les concours. Les musiciens se balançaient de droite à gauche, marquant le rythme d’une marche triomphale de cette oscillation cadencée de leur corps. Le chef, à casquette galonnée, frappait le vide de son bâton et, dansant sur ses talons d’un air rageur, il déchaînait d’un geste de dompteur les rauques fanfares des trombones. Des meuglements de vaches montèrent très doux au fond de la prairie comme pour faire écho aux longues harmonies cuivrées. La grosse caisse faisait trembler les vieux murs ; des enfants se montraient avec admiration l’ophicléide énorme qui accablait un petit homme de sa masse puissante, bizarrement enroulée et continuellement mugissante.
Derrière s’avançaient en bon ordre les autorités. Le sous-préfet marchait au premier rang : un petit homme chauve, ventru, à lunettes d’or, à qui son habit noir, fleuri de broderies d’argent, ne parvenait pas à donner une mine imposante. Puis le conseil municipal de Sexey-aux-Groseilles. C’était un défilé de notables qui avaient sorti de l’armoire pour la circonstance d’antiques chapeaux hauts de forme, dont l’ensemble composait sur leurs têtes une sorte d’exposition rétrospective du couvrechef. Toutes les formes étaient représentées, depuis le chapeau tromblon du temps de Louis-Philippe, jusqu’au tuyau de poêle moderne, d’une correction plus étriquée et moins romantique. Des gibus hérissés comme des barbets qui ont couru dans les broussailles, s’effilaient en cônes, montaient en pain de sucre, s’aplatissaient bizarrement sur des ailes grandes ouvertes.
Enfin, il venait, LUI, le député, l’Arsène Mitouret, comme on chuchotait dans la foule : un bel homme, très jeune, qui portait beau, avec une belle barbe blonde qui enveloppait son visage d’un nuage doré. Le plastron largement échancré de son gilet laissait voir la chemise de lingerie fine magnifiquement barrée par un ruban tricolore.
Si grand était son prestige, si majestueuse sa taille, si ferme son assurance, qu’il semblait qu’on ne voyait plus que lui.
Longtemps vétérinaire dans l’arrondissement, il avait une façon de soigner le bétail malade qui plaisait à tous les paysans. Familier et jovial, il entrait dans les étables en racontant des gaudrioles, en rassurant les paysans affolés à l’idée de catastrophes possibles, et comme il était habile, et qu’il se tirait à son honneur des cas graves, il leur donnait à tous l’impression d’un sauveur miraculeux. Quand il avait affaire à un pauvre diable, il n’était pas trop regardant sur le nombre de ses visites. Tout cela lui faisait peu à peu une sorte de popularité qui allait s’accroissant par son impulsion même, comme une boule de neige roulant sur une pente.
Quand il avait voulu remplacer le député d’alors, un avocat intelligent et méditatif, dont le silence paraissait plein de hauteur et de dédain, ça n’avait pas fait un pli, comme on dit. En dépit des ricanements de quelques conservateurs qui faisaient la petite bouche devant ce succès populaire, il s’était senti porté sur les épaules de tout le monde.
Jean des Brebis n’avait pas ménagé sa peine. Il allait dans les villages, achetant pêle-mêle des suffrages et des peaux de lapin !
Tout chez Arsène plaisait sans qu’on sût pourquoi : le son de sa voix, sa fine moustache conquérante dont il accrochait le cœur des femmes, sa large poitrine, ses familiarités voulues et ses impertinences calculées avec le peuple, pareilles à la claque qu’on applique sur les flancs d’un bon cheval qui vous porte. Il pouvait tout se permettre impunément et, de lui, tout était accepté avec joie, avec amour. Très fort et très robuste, il faisait rouler ses biceps dans la discussion, comme un lutteur qui se prépare à tomber un adversaire, et dans les moments de grande conviction il savait, à propos, se donner de grands coups de poing sur la poitrine, à la place du cœur. Dans ses discours toujours les mêmes, deux ou trois métaphores, des images d’une rhétorique ampoulée, déclamatoire et vide, qui revenaient à tout bout de champ, lui tenaient lieu de pensée, de raisonnement, de logique, lui tenaient lieu de tout. On était de son avis avant qu’il eût parlé, et la grosse bête populaire, vaincue et heureuse d’être domptée, se roulait à ses pieds, se vautrait dans la poussière avec un sourd grondement qui ressemblait à un grognement de plaisir.
Jean des Brebis, qui était effroyablement gris, autant par l’effet de la chaleur que du vin bu, s’était faufilé au premier rang et, quand son héros passa, il cria de toutes ses forces, dressant sa taille difforme, et jetant en l’air son vieux feutre troué, ramassé dans le ruisseau, il cria de toutes ses forces :
– Vive Mitouret ! vive not’ député !
Le député sourit, se rengorgea et passa.
Le cortège gagnait les tribunes et les invités s’installaient à leurs places ; Jean des Brebis profita du tumulte pour rejoindre son homme. Le député venait d’allumer un cigare. On causait en attendant que la cérémonie commençât. Jean des Brebis tira de sa poche une cigarette et lui demanda du feu. Il exultait.
Le député tendit son cigare d’un geste nerveux et gêné, n’osant pas toutefois rebuter son admirateur, visiblement décontenancé en frôlant les haillons du pauvre hère. Ils formaient un assemblage si disparate, l’un tout dépenaillé, l’autre plein d’élégance, que des rires se levaient derrière eux qui firent froncer le sourcil au député.
A quelques pas se tenait une riche veuve de la ville, à qui le député faisait la cour et qu’il devait épouser prochainement, Mme Honorine Blanchon, une belle personne, dont la chevelure blonde enroulait ses lourdes torsades sous un grand chapeau de paille, fleuri de coquelicots rouges, dont la poitrine sculpturale était moulée dans un corsage de satin noir, garni de jais bruissant, et brillant comme une armure.
Elle prit un air dédaigneux en les regardant, tandis que les ailes de son nez délicatement chiffonné palpitaient insensiblement et qu’une moue de mépris plissait sa lèvre.
Arsène Mitouret tourna le dos à Jean des Brebis et gagna sa place à grandes enjambées. La distribution des prix commençait.
Le sous-préfet, déliant une liasse de papiers derrière laquelle disparaissait sa face de bureaucrate taciturne et rêveur, lut, d’une voix blanche et qu’on entendait à peine, un long discours, où il était question des sollicitudes gouvernementales acquises au monde des travailleurs.
Puis on lut le palmarès ; mais on n’écoutait pas, dans l’attente du morceau de résistance : le discours du député.
Enfin IL s’avança sur le devant de l’estrade et tandis que les cuivres rugissaient une Marseillaisehéroïque, une main dans la poche, appuyé sur la table couverte d’un tapis vert, dans une attitude pleine de nonchalance et de noblesse, il passait l’autre main sur son front, ramenant sur sa tête ses cheveux longs et cosmétiqués qui lui descendaient sur les yeux, comme pour rassembler l’essaim tumultueux de ses pensées.
Une voix clama :
– Vas-y, Arsène !
Et toute l’assistance, tournée à la fois vers l’endroit d’où cela venait, aperçut Jean des Brebis juché à la cime d’un saule, trépignant d’enthousiasme et gesticulant dans la lumière.
Quand les rires se furent calmés, le député parla. Il parla longtemps et fort, tendant sa main largement ouverte, dans un geste de tribun, pour attester la solennité des engagements pris devant le suffrage universel. Tête baissée, il fonçait comme un taureau sur un contradicteur imaginaire dont il réfutait facilement les objections ineptes, les balourdises naïvement étalées. Il parlait sans cesse de tenir « haut et ferme le drapeau des revendications agricoles ». Ah, ce drapeau, comme il le maniait, comme il en jouait, comme il le dressait fièrement sur sa hampe, ce drapeau imaginaire, qui était tout son discours. Et dans l’air embrasé, les travailleurs suivaient le vol de cet emblème glorieux, déployé à leurs yeux comme le vivant symbole des espérances enfin réalisées et des futures justices.
Assise au premier rang, Mme Honorine Blanchon roulait nerveusement ses gants, dans la paume de ses mains sèches, aux passages pathétiques.
Le député s’était tu qu’on l’écoutait encore.
Il se fit un silence religieux, solennel, une minute qui parut un siècle.
Puis quand on eut compris qu’il ne parlerait plus, un tonnerre d’applaudissements s’écroula, immense, qui remplissait les prés, les eaux, l’horizon lumineux et calme.
Et Mme Honorine ferma les yeux, abîmée dans un spasme voluptueux et tendre, et quand elle les rouvrit, elle sourit doucement au grand homme qui galamment s’inclina.
Ce furent des minutes heureuses.
Tout à coup, un rire énorme secoua l’assistance. Des trépignements roulèrent, tandis que des coups de sifflets stridents déchiraient la ferveur populaire. Arsène Mitouret pâlit.
A ses côtés, Jean des Brebis, tendant vers lui ses longs bras, plus laid, plus sale et plus difforme que jamais, voulait lui donner l’accolade et consacrer son triomphe…
Jean des Brebis, qui l’avait écouté avec émotion et recueillement, hochant la tête aux bons endroits et remuant les lèvres pour répéter mentalement toutes ses paroles, Jean des Brebis n’avait pu y tenir et, dégringolant de son saule, avait escaladé la tribune.
Le député tenta de l’écarter, mais l’ivrogne obstiné s’acharnait, les bras grands ouverts, la bouche pleine d’un balbutiement confus d’enthousiasme.
Mme Honorine Blanchon haussait les épaules. Alors Arsène, saisissant le manant d’une poigne solide, le lança comme une masse dans l’assistance. Il vint s’affaler, soufflant et lamentable, dans la musique, heurtant la grosse caisse qui rendit un gémissement sonore. Puis cet acte de vigueur accompli, Arsène regarda tranquillement dans les yeux de la grosse bête populaire, qui se coucha de nouveau à ses pieds, reniflant la poussière avec délices.
La journée suivit son cours…
Maintenant le soleil déclinant à l’horizon versait sur la prairie une coulée d’or transparente et chaude et les silhouettes trapues des grands bœufs paraissaient démesurément agrandies.
Jean des Brebis, assis dans le fossé parmi des papiers graisseux, regardait sans pensée les allées et venues des promeneurs. Il était plus triste, plus affaissé, plus misérable que jamais ; une stupeur infinie voilait ses yeux pâles, et son long nez bête semblait s’être allongé encore.
Toute sorte de regrets et de désillusions tovrnoyaient lentement dans sa tête, comme des meules qui vont sans trêve, broyant les grains de blé.
Et comme une réponse aux pensées secrètes qu’il n’osait exprimer, le vieux Matouillot, grattant toujours le sol de son bâton, proférait des sentences d’une vérité incontestable, où se résumait sa dure expérience des hommes et des choses.
– J’te l’avais bien dit, mon pauv’ Jean. Les hommes, y a pas plus menteur. Y n’savent quelle grimace vous faire quand ils ont besoin de vous, pis après, y a plus personne. Tous des blagueurs, que j’te dis.
Et là-bas, dans l’ombre claire où passaient des formes mouvantes, sur la prairie caressée de clartés glauques, où les ombres des saules s’allongeaient démesurément, le député tenant à son bras Mme Honorine Blanchon, amoureusement suspendue, langoureuse et fière, le député allait et venait dans les groupes, tout à son métier d’homme politique, préparant le succès pour les élections prochaines. Il avait une façon à lui de donner des poignées de main, une large main honnête, cordiale, qui vous secouait le bras jusqu’à l’épaule et vous apportait la sensation d’une étreinte loyale et franche. De temps à autre un paysan s’approchait de lui, et le tirant à l’écart, il lui murmurait doucement d’un ton de pauvre honteux quelque demande de protection, d’emploi, d’exemption de service militaire pour ses fils. Gravement le député s’arrêtait, tirait un carnet de sa poche et, griffonnant quelques mots, le refermait avec une assurance si tranquille que l’autre s’en allait content, sentant bien que l’affaire était dans le sac. Arrêtant au passage les couples des promeneurs, il s’informait de leur santé, de leurs intérêts avec une attention sympathique qui gagnait les cœurs. Puis il serrait la main de l’homme, débitait quelque compliment fade à la femme qui, toute rougissante, se confondait en salutations, il tapotait les joues du marmot. Pivotant sur les talons avec désinvolture, il allait deux pas plus loin recommencer le même manège.
Plusieurs fois Jean des Brebis, qui ne lui gardait pas rancune, chercha à se réconcilier avec lui. Il s’approchait, craintif, courbant l’échine, rasant le sol comme un animal qu’on va battre.
Le vieux Matouillot suivait, curieux et larmoyant. C’en était trop. A la dernière tentative, le député regarda Jean des Brebis dans le blanc des yeux :
– Fiche-moi la paix, hein, et si tu continues à m’embêter, je te fais emballer par la police, toi et ta vieille drogue de père.
Jean des Brebis, résigné et las, retourna s’asseoir dans le fossé.
Parfois un promeneur s’arrêtait devant eux, et contemplant ces deux formes d’êtres, confondant leurs haillons avec la couleur grisâtre de la terre, il blaguait Jean des Brebis, avec cette grosse ironie lourde des simples, qui fait tant de mal :
– Eh bien, Jean-Jean, t’as fait connaissance avec la grosse caisse.
Le soir tomba, versant sur la campagne une sérénité infinie. Une coulée d’ombre s’étala comme une mer où flottaient encore de molles clartés tournoyant sur les prés. De l’autre côté de la Meuse, les pêcheurs regagnaient la ville, leurs paquets de gaules sous le bras. Un dernier rayon traversa le ciel immense, comme une fusée d’or, accrochant une lueur pourprée aux têtes fines des grands peupliers, qui murmuraient dans le vent des choses mystérieuses et fraternelles. La campagne était pleine de la rumeur sourde des carrioles roulant vers les fermes voisines. Des détonations de pétard partaient, parmi des chants de fête et des aboiements de chien.
Assis dans le fossé à la même place, Jean des Brebis roulait dans sa tête des projets de vengeance, sentant sourdre en lui des rancunes formidables, puissantes à soulever un monde.
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Arsène Mitouret vient d’être battu au scrutin de ballottage.
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