Sixième partie CRI-CRI
La pluie tombait lente, fine, pénétrante : un vilain temps de brouillasse, comme on dit. Les becs de gaz, vacillant au vent froid, apparaissaient noyés dans une buée de vapeur rousse, et sous le rayonnement de leur clarté, le pavé gras de la cour luisait vaguement.
L’aube se levait, une aube humide et frissonnante et d’une tristesse infinie. Les clairons des corps de garde sonnant la distribution du café se répondaient d’une caserne à l’autre, comme des chants de coqs enroués ; les sons traînaient au ras du sol, se prolongeaient en échos étouffés, comme s’ils s’engluaient dans la brume qui se levait des terres molles et détrempées.
Tout au fond de la cour, une lumière flamboyait, rougeoyant d’une lueur d’incendie. Le cuisinier, qu’un homme de garde était venu réveiller sur les deux heures du matin, préparait le café, assis auprès du percolateur, une machine de fer-blanc énorme et compliquée ; sur le pavé de la cour, le long des escaliers aux marches bordées de fer, s’égrenait un claquement de sabots traînaillant aux pieds des hommes de chambre ; ils se hâtaient maussades et les yeux lourds de sommeil, ayant pris à peine le temps de se vêtir, et certains même étant restés en bras de chemise, cela faisait de vagues taches blanches qui flottaient dans la nuit confuse. Parfois aussi les lourdes cruches de fer étamé, heurtées contre les murs dans la précipitation de leur course, faisaient entendre un long froissement sonore.
Cinq heures sonnaient à la grande horloge, dans la tour de bois dressant sa masse noire au-dessus des baraquements.
Juste à ce moment, Cri-Cri, l’adjudant de semaine, tourna la palissade et pénétra dans la cour du quartier.
Emmitouflé dans sa pèlerine d’ordonnance, dont le capuchon était rabattu sur sa tête, on ne voyait qu’un bout de sa moustache en croc ; les molettes de ses éperons sonnaient sur le pavé avec un petit bruit métallique, et tout en marchant, il jetait un regard vif et fureteur autour de lui, comme une bête qui guette une proie.
La sentinelle, qui l’avait vu venir, était sortie précipitamment de sa guérite. Drapée dans le lourd manteau de laine grise, elle se dressait comme une masse informe, rectifiant la position, exagérant la raideur de l’attitude militaire, s’appliquant de toute son attention à maintenir la crosse de son fusil à la pointe de son soulier. Ainsi campée, elle ne bougeait pas plus qu’un morceau de bois, oublié là au milieu de la cour, sous la pluie pénétrante.
Cri-Cri s’approcha ; il en fit lentement le tour, grommelant dans sa moustache des paroles confuses. Puis d’un geste brutal et décidé, il releva la grande capote et se mit en devoir de vérifier minutieusement l’ajustement de l’homme toujours immobile. Il examina l’astiquage du sac, suspendu dans le dos comme une armoire, s’assura si les cartouches d’ordonnance étaient bien dans la cartouchière, puis déboutonnant la veste du soldat, il lui fit montrer ses bretelles.
L’homme s’exécutait avec un zèle empressé et maladroit, toute sa personne étant parcourue d’un frémissement de crainte.
Alors Cri-Cri se remit en marche, vaguement décontenancé, furieux de n’avoir pas surpris la moindre infraction au règlement compliqué du service des places fortes, tandis que derrière lui la sentinelle ébauchait un sourire de soulagement et reprenait sa faction somnolente.
Maintenant le grand jour était venu, cette clarté douteuse de novembre qui filtre du ciel bas et qu’on dirait salie par les flots de boue ruisselant sur la terre. Autour des baraquements militaires, situés à l’extrémité des faubourgs d’une petite ville de l’Est, le paysage avait une grandeur morne et désolée. Les monts lointains disparaissaient sous la pluie, rayant l’horizon de fines hachures, et des ondulations de terrain fuyaient avec une douceur monotone, pareilles à des dos de bêtes géantes qui se seraient accroupies dans ce matin de froid et de misère. Des flaques d’eau boueuse luisaient au creux des sillons et de maigres buissons frissonnaient dans le vent. A perte de vue on ne voyait sur ces pentes que des établissements militaires, maussades et nus, avec leurs grandes façades que la pluie noyait de taches gises : les docks, la manutention, l’hôpital, une bâtisse qu’on venait de construire et dont la blancheur déconcertait dans cette campagne lépreuse ; les baraquements où les régiments étaient cantonnés avaient l’air de villages suisses, blottis au creux des pentes, avec leurs toits de planches, leur grande place vide, la tour centrale de l’horloge se dressant au milieu de leur entassement, comme un berger parmi son troupeau.
Cri-Cri s’était arrêté, regardant sans les voir toutes ces choses…
Toute sa vie tenait là : enfant de troupe, soldat, sous-officier, adjudant, il avait fait les cent pas dans cette cour ; les yeux fermés, il aurait pu compter les pieux de la palissade, les rangées de pavés usés par le frottement des godillots. Là-bas, dans un pli du terrain, il avait toujours vu ce peuplier isolé, dressant sur le ciel d’hiver la maigreur grelottante de ses branches nues.
Pourtant à ce moment-là, il lui sembla que ces pauvres choses lui parlaient un langage inaccoutumé. Dans la vie de tous les hommes, il y a des instants où les laideurs quotidiennes prennent une profondeur d’expression véritablement émouvante, comme des imbéciles tenant des propos qui les dépassent.
C’est qu’il allait bientôt quitter le quartier, attendant sa nomination de receveur dans une bourgade des Vosges. Il songeait avec attendrissement à la vie qu’il mènerait : l’existence béate, tranquille et renfermée du fonctionnaire. Il imaginait la douceur des habitudes régulières, le bruit des dominos frappés sur le marbre, à l’heure de l’absinthe, les flâneries dans le jardinet où l’on arrose des plants de capucines, et aussi les parties de pêche dans un petit ruisseau qu’il connaissait bien, qu’il voyait coulant dans des rives terreuses, parmi des pierres moussues, avec de grands remous où frétillaient des truites.
Mais il s’arracha à ces pensées.
Il pénétra dans la guérite vitrée où somnolait le maréchal des logis de planton. Au bruit de la porte, le margis se leva, comme poussé par un ressort, jugulaire au menton, la main rivée à la visière du képi. Sur la table graisseuse traînait un encrier de plomb et un grand cahier de toile grise. Cri-Cri vérifia longuement les noms des hommes manquants et des permissionnaires rentrés après l’appel du soir.
Puis il s’éloigna et monta dans les chambres.
La volée frissonnante du dernier appel montait dans le silence de la cour, jetant ses notes rapides sur le pavé gras. La porte de la chambrée entr’ouverte, il recula, une bouffée d’air lui jetant à la face l’odeur innommable des logis étroits, où des hommes sont parqués comme un bétail : une senteur fade de cirage, de sueur et de vieux linge. Des dormeurs, luttant contre le sommeil, se retournaient en s’étirant sur leurs lits, et des bâillements sonores montaient dans l’atmosphère lourde de la chambrée.
Il s’avança, faisant sonner ses éperons sur le plancher :
– Ah ! mes gaillards, on se la coule douce. Attendez, j’vas vous secouer le poil…
S’étant approché du râtelier d’armes, il passa son doigt ganté sur la planche. Un peu de poussière grise restait sur la peau de chamois.
– Quatre jours, brigadier Anstell, quatre jours ! Mal foutu, tout ça. Ces gens sont sales…
L’autre se retournait, ramenait à son menton la couverture et, tout endormi, se débattait sous la voix brutale en roulant des yeux bouffis de sommeil. Il était grotesque sous son bonnet de coton dont la houppe voltigeait autour de ses joues, et se frottant les yeux à poings fermés, il faisait tous ses efforts pour comprendre. A la fin la notion de la chose pénétra en lui, dissipa les brumes du sommeil, et l’écrasa, le foudroya, l’anéantit.
Alors l’adjudant Jules Martin, qu’on appelait Cri-Cri, s’éloigna d’un air satisfait :
– Et d’un ! fit-il entre ses dents serrées.
††
Ah ! le rossard, le bandit, la double vache ! En voilà un, certes, qui n’avait pas volé le nom de chien de quartier que tout le monde lui donnait ! Tous les jours, qu’il fût de service ou non, six heures tapant, il tournait l’angle de la palissade et apparaissait dans la cour du quartier, avec la régularité d’un automate mis en mouvement par une horloge allemande. Il allait et venait, promenant le long des murs sa silhouette maigre drapée dans sa pèlerine à capuchon, l’œil sournois et guettant en dessous, embusqué sur la piste du misérable gibier humain qu’il flairait dans le vent autour de lui.
Ah ! le rossard ! Dans les chambrées c’était encore pis. Il entrait doucement, sur la pointe des pieds, et il surprenait tout son monde par une exclamation familière : « Sont sales, ces gens-là, sont sales ! » Il crachait ses mots avec mépris et dégoût, comme offusqué par le tournoiement des atomes lumineux, par la poussière lente qui se dépose sur les objets au long des jours. On avait beau fourbir, polir et astiquer, il n’était jamais content. Il n’avait pas son pareil pour descendre d’un tour de main une charge de la planche du bat-flanc, pour l’étaler sur un lit, et guidé par un flair mystérieux, trouver parmi les vêtements la tache qu’on voulait dissimuler, l’accroc qu’on n’avait pas eu le temps de raccommoder.
Alors il exultait. Il avait une façon bien à lui de vous regarder en dessous, tandis que sa voix se faisait doucereuse et qu’un frémissement de joie agitait tout son corps. Alors on eût dit que son grand nez maigre s’allongeait ; ses yeux luisaient et par-dessous sa longue moustache effilée, ses lèvres se retroussaient sur ses dents blanches, comme un bouledogue qui va mordre : toute sa face chafouine exprimait une voluptueuse satisfaction. Et tout bas, bien bas, il disait au bleu terrifié, qui roulait des yeux énormes :
– Savez-vous comment je m’appelle, mon ami ?
Un silence.
– Je m’appelle Martin ! Y a quatre jours au bout de mon nom.
Et on n’y coupait pas de ses quatre jours. Pas moyen de le tromper celui-là… D’autres fois, quand on installait une revue et qu’on astiquait au cirage, il vous prenait en flagrant délit, en passant le bout de son doigt sur la patelette du sac, et il vous bouclait, ajoutant en manière de sentence :
– C’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire des grimaces.
« Vieux singe », « y a quatre jours au bout de mon nom », « je m’appelle Martin », on répétait ces choses-là dans son dos, quand il était parti, avec une sorte d’ironie. Mais n’empêche qu’on riait jaune et certains, qui passaient leurs treillis pour descendre à l’ours au lieu d’aller en permission, avaient des larmes dans les yeux.
Il allait, laissant derrière lui un sillage de malédiction.
Tout au bout du bat-flanc, dans l’ombre d’un coin mansardé, on entendait monter une grosse voix bourrue. C’était Meyer, un grand Alsacien blond et mollasse, que Cri-Cri avait le talent de faire sortir de son apathie par ses attaques incessantes, par un harcellement de mouche obstinée. Il le choisissait pour lui faire installer les revues de détail, qui sont longues et compliquées, comme un supplice chinois. Quand c’était fini, Meyer disait avec l’assurance de sa force :
– Attends la classe, je reprends l’train un soir et je lui casse la gueule, à Chules !
Pauvre comme Job, avec tout ça, et c’était là que les hommes prenaient leur revanche, quand ils causaient entre eux, en blaguant son vieil uniforme, ses galons ternis, son pantalon dont les rouges étaient devenus blancs à force d’avoir servi. Et les plaisants racontaient qu’il s’arrêtait sur le passage des gamelles, à l’heure où on sonnait la soupe, et qu’il flairait l’odeur du bon rata, tout à fait comme le petit chien Canon, un vrai chien de quartier, celui-là, qui se dressait sur ses pattes et humait la senteur des plats lorsque passaient les civières. Un métier de crève-faim que celui-là. Fallait avoir un poil dans la main, tout de même !
Il vivait ainsi, exécré de tout le monde, rôdant le long des murs, portant le poids de sa situation sociale mal définie, enveloppé d’une sorte de réprobation, ne pouvant fréquenter les sous-officiers qui le craignaient, pas plus que les officiers qui le dédaignaient et répondaient à son salut avec hauteur.
††
Le brigadier Joachim s’étira paresseusement, secoua sur la table massive du poste sa grosse pipe de merisier, dont la cendre coula en une traînée noirâtre, puis ayant décroché un trousseau de clefs, vint se planter sur la porte du corps de garde.
Un bon type, ce brigadier Joachim. Sa grosse tête de Vosgien placide était exactement emboîtée dans un lourd képi d’ordonnance, qui lui couvrait la nuque, ayant l’air d’être retenu dans sa descente par les larges oreilles écartées. Sanglé dans sa capote, il s’épanouissait, gonflé par l’importance de sa fonction et portant fièrement le sentiment de sa responsabilité.
Mais c’était tout de même un « bon zig », un brave homme avec qui on pouvait s’entendre. Il avait une façon de rouler sa grosse voix et d’ouvrir des yeux colères, qui, terrifiant les bleus à la manœuvre, les tenait immobiles et haletants sous le flot des objurgations et des invectives. Mais quand c’était fini, et qu’il avait « gueulé » suffisamment pour donner à autrui la mesure de son importance, il se déridait brusquement, vous regardait en clignant des yeux d’un air narquois, et vous détachait à bout portant une gaudriole, une blague, une grosse rigolade, avec une telle satisfaction qu’on était ragaillardi et qu’on sentait bien que la bonhomie naturelle avait pris le dessus. Alors le bleu se mettait à rire niaisement, d’un rire respectueux et approbateur.
Sacré Joachim, en voilà un que l’orgueil des galons n’avait pas gâté ! Les Parisiens, qui d’habitude sont si dédaigneux, si méprisants vis-à-vis de l’autorité subalterne, proclamaient, avec cette sûreté de décision qui leur est propre, que le brigadier Joachim était « un frère ».
Le poste de police, reculé à l’extrémité des baraquements, posé au bord de la route, avait une porte donnant sur une petite cour. Des couloirs, s’ouvrant dans les murs, conduisaient aux cellules, à la prison, à la salle de police, où l’on enfermait les disciplinaires, comme on disait là-bas, d’un mot solennel et administratif qui vous faisait peur.
Ayant avisé un homme de garde qui musardait dans la cour, le nez au vent et les mains dans les poches, le brigadier Joachim l’interpella d’une voix joyeuse et bourrue :
– Dites donc, la flemme ! quand vous aurez fini de vous ballader à la papa. Vous faut-il une permission de vingt-quatre heures et les bottes de l’adjudant ?
L’homme s’arrêta et se tournant vers le brigadier attendit ses ordres.
Alors Joachim dit, lui lançant à la volée le trousseau de clefs :
– Faites sortir le Bagnard.
L’homme pénétra au fond du couloir. On entendit un bruit de serrures ouvertes, de verrous tirés, tout l’attirail formidable et compliqué, qui donne aux portes de prisons leur allure rébarbative.
Le Bagnard apparut.
Comme il avait l’air misérable et malheureux, le pauvre bougre ! dans cet uniforme de prisonnier qui est déjà un vêtement de forçat. Une grande capote l’enveloppait, usée et salie à force d’avoir traîné sur la planche du bat-flanc. C’était un haillon, une loque innommable, dont la trame élimée apparaissait par endroits, une pauvre chose lamentable, qui, au contact des misères qu’elle avait abritées, semblait avoir pris quelque chose de leur détresse infinie, de leur muette désespérance. Les boutons étaient faits de rondelles de cuir, et les écussons qui ornaient primitivement le col graisseux avaient été décousus par le tailleur. Cela tombait piteusement le long de ce grand corps grêle, semblable à une livrée d’infamie, à un vêtement de honte et de douleur.
Le pauvre diable n’avait pas chaud là-dessous. Son pantalon de treillis, noué autour de ses godillots par des courroies de cuir, était d’une minceur grelottante.
Dès qu’il eut fait trois pas dans l’étroite courette le Bagnard chancela comme un homme ivre, étourdi sans doute par l’air vif et froid au sortir d’une longue claustration, puis il jeta autour de lui (loi) un regard sournois et inquiet, comme une bête traquée.
Yagde, il s’appelait Yagde. Il était bien connu de tout le bataillon, comme une forte tête. Ayant tiré deux ans à Biribi, on l’avait renvoyé au 33e d’artillerie pour y achever son temps. Il n’y était pas depuis trois semaines, qu’étant rentré un soir pris de boisson, il avait envoyé rouler d’un coup de tête dans le ventre le maréchal des logis de planton qui lui faisait des reproches sur sa mauvaise tenue. Alors on l’avait enfermé en cellule, en attendant qu’il passât devant le conseil de guerre.
D’habitude il était doux et serviable, mais très indiscipliné, savourant avec hauteur la légende de gloire que lui valaient ses années d’Afrique. On n’avait qu’à le provoquer, il aurait tapé sur les sous-offs, pour rien, pour la gloire, pour le plaisir de montrer qu’il était resté la forte tête, dont tout le monde avait peur.
Le brigadier Joachim lui commanda :
— Allons, l’artiste, venez balayer le corps de garde.
Yagde obéit. Saisissant le tronçon de balai, fait de quatre brins de bouleau, qui traînait dans un coin, il se mit en devoir de nettoyer la grande salle, Il travaillait avec lenteur, sans hâte, comme pour bien montrer qu’il obéissait parce qu’il le voulait bien ; et de temps à autre il s’arrêtait pour souffler dans ses doigts gourds.
Son calot de drap noir, enfoncé sur ses oreilles, rejoignait le col relevé de sa capote ; on ne voyait plus que deux petits yeux jaunes, qui luisaient et pétillaient de malice, dans sa face blême, hirsute, dont la barbe n’avait pas été rasée depuis au moins quinze jours.
Quand ses yeux rencontraient le brigadier Joachim, il riait d’un bon rire confiant et ragaillardi.
La besogne terminée, il s’arrêta en face du supérieur, les mains croisées sur le manche du balai :
– Eh bien ! vieux frère, tu vas pas me remboîter comme ça !
– Ça serait pas un coup à faire, vu que si l’adjudant rappliquait, ça pourrait des fois occasionner de la casse.
Alors l’homme de garde qui flânait dans le poste, occupé à déchiffrer les pancartes qui ornent les murs, affirma :
– Y a pas de pétard. J’ai vu Cri-Cri repasser depuis plus d’une demi-heure. Y s’tirait des flûtes, rapport à sa bourgeoise qui doit l’attendre.
Joachim, délivré de sa crainte, déclara au Bagnard :
– Prends-en à ton aise, mon vieux. Pour ce que ça coûte…
Yagde alla s’asseoir dans la cour.
Il y avait dans un coin un amoncellement de couvertures et de couvre-pieds de laine brune, qu’on distribuait aux hommes punis, pour s’envelopper pendant les nuits d’hiver. Yagde s’y installa paresseusement, son grand corps recroquevillé, ses mains nouées autour de ses genoux. Il soufflait d’aise et de contentement, savourant dans la vie de misère le charme d’un moment d’oubli, si doux après les journées d’emprisonnement et de solitude. Ses paupières flétries, éblouies par le grand jour, battaient rapidement, avec un clignotement monotone, et cela lui donnait la laideur amusante d’un oiseau de nuit, surpris par la lumière au creux d’un vieux mur, et qui s’effare et qui s’étonne.
Il faisait très bon dans cette étroite courette ! Un pâle rayon de soleil, descendant comme au fond d’un puits, y découpait en sinuosités aiguës l’ombre du rebord des toits, et tombant sur le pavé gras, venait s’abattre justement sur le prisonnier, qu’il réchauffait de sa lumière triste. Amusé par ce soleil, Yagde allongeait ses mains amaigries, en pourchassait joyeusement autour de lui les atomes innombrables, semblait les caresser voluptueusement sur ses genoux, comme un animal câlin qui s’y serait installé sans façons pour ronronner et y dormir.
Il faisait très bon dans cette étroite courette ! Un chat maigre, qui courait sur les murs, dressait sur le ciel pâle la ligne coupante de son échine anguleuse. Apercevant les hommes, il poussa un long miaulement triste et disparut. Un bruit confus arrivait jusqu’à eux, traversant les murs : quelque chose comme la respiration d’une bête repue, qui souffle devant sa crèche bien garnie, allongée sur la paille chaude de l’étable. C’était la machine à vapeur de la manutention voisine, dont le halètement montait à intervalles égaux.
Un peu de vapeur blanche sortant d’un tuyau d’échappement fusait dans le ciel pâle, comme un fin panache. La vapeur se condensant dans l’air froid, une petite pluie tiède tombait, mouillant le pavé dans un coin de la cour.
Et dans l’air flottait aussi une odeur exquise de pain chaud, qui venait des fours travaillant sans relâche dans les bâtiments de la manutention. Prenant sa tête dans ses mains, le pauvre diable s’était mis à rêver longuement. Eveillé par des associations mystérieuses, flottant dans sa cervelle aux idées rudimentaires, tout son passé lui revenait : il se revoyait tout enfant, jouant dans le petit jardin clos d’osiers secs, sur la pente d’une vallée des Vosges, alors que sa mère faisait cuire le pain et qu’une odeur fine de galette au lard traînait sous les pruniers, étendant dans le ciel vide leurs branchages grêles.
Le brigadier Joachim à son tour parut avoir de cette mélancolie une conscience obscure. Quelque chose monta en lui de vague, de doux et de fort. Il se prit à répéter des paroles confuses, tandis qu’il jetait sur le Bagnard un regard attendri
– Pauvre zig ! En v’là un qu’a pas de veine ! Des hommes, c’est pourtant pas des chiens…
C’était un accès de pitié, pitié cordiale et rude, franche comme un coup de vin bu dans l’auberge, à la fin d’une journée de travail et de chaleur. Il lui sembla que son cœur était tout chaviré. Pitié mélangée d’un sentiment d’égoïsme, comme toutes les pitiés humaines ; car, en songeant aux misères qui attendaient le pauvre bougre, il s’estimait heureux d’être docile et discipliné, et de n’avoir plus que deux cent trente jours à faire.
Pendant quelques instants, il s’aima dans la personne de ce misérable.
L’autre parut s’en apercevoir. Quelque chose de vague qui ressemblait à un sourire flotta autour de ses lèvres minces, et fixant sur le brigadier ses petits yeux aigus, il engagea la conversation.
– Fait rien friotlà dedans. Cette nuit j’ai pas pu dormir. J’avais les pattes gelées. J’ai passé plus de trois heures à battre la semelle contre ce mur.
– Combien d’jours que t’as encore à tirer ?
– Encore douze jours. Et puis les cognes viendront me prendre, et quand j’aurai passé au tourniquet, on me renverra là-bas…
Il s’arrêta et reprit :
– J’en ai ma claque, tu sais ! Pour ce que je fais ici, je serai aussi bien là-bas, puisqu’eux autres ne veulent rien savoir de ma gueule ?
Eux autres, qui ? On ne savait pas. L’adjudant, les maréchaux des logis, les officiers, l’institution formidable, qui usaient de leur pouvoir et de leur force, qu’il devinait confusément ligués contre lui, pour l’emprisonner, le punir, briser à force de privations cette volonté têtue qui ne voulait pas plier, se rendre maniable et docile.
Eux autres… Ils avaient raison, puisqu’ils étaient les plus forts.
– Au tourniquet, ça va vite, un qui dégoise, et l’autre qui jabote. Enregistré, pesé, on est emballé avant d’avoir dit ouf. Ça y est, ma vieille.
Là-bas, là-bas…
Alors en phrases courtes, qui s’épeuraient, qui semblaient chanceler devant une vision morne, d’une désolation infinie, il dit la vie des disciplinaires, la vie qui se traîne sous le soleil accablant, au ras des sables embrasés, comme un grêle cheminement d’insecte perdu dans toutes ces étendues éternellement silencieuses. Là-bas, là-bas… Il dit les soirs flamboyants, alors que des ombres fauves tombent des tentes de toile, et qu’on se traîne haletant sur le sol, pour y boire un peu de fraîcheur…
Des expressions lui revenaient à la mémoire. Là-bas on vous fait botteler du sable. Et il répétait ce mot, qui rendait bien cette vie monotone, ce travail vain et inutile, ce long labeur des jours, broyant la vie, comme le grain sous une meule.
Alors Joachim le consola. Il finirait par faire son temps et il rentrerait au patelin.
L’autre eut un geste las : c’était trop loin. Pourtant il se ravisa, et jetant un coup d’œil soupçonneux autour de lui, exploitant le mouvement de sympathie, il demanda au brigadier :
– T’as pas un peu de tabac ?
Joachim hésita un moment, puis tirant une grosse blague en vessie de porc, il la jeta au Bagnard accroupi.
Alors l’autre roula une cigarette, et il se mit à la fumer lentement, à petits coups, tirant des bouffées régulièrement, savourant avec une inexprimable satisfaction ce plaisir dont il était privé depuis de longues semaines.
Suivant d’un regard amusé les volutes de fumée qui s’étalaient, s’allongeaient, se déroulaient mollement dans l’atmosphère calme de la petite cour, il continuait sa conversation avec le brigadier, s’interrompant parfois pour trancher d’un geste coupant de sa main les anneaux bleuâtres, qui se séparaient en tronçons aériens et ne parvenaient pas à se joindre.
Une joie intense passa dans ses yeux et il savourait toutes ces choses.
Tout à coup la silhouette maigre de Cri-Cri s’encadra dans la porte du corps de garde :
– Eh bien, mes gaillards, on ne se refuse rien ! Vous faut-il un billard, un jeu de cartes, l’apéritif. Faudrait voir à le dire. Brigadier Joachim, vous allez vous faire relever de garde, vous monterez vous mettre en tenue de prison, et on vous bouclera de pied ferme. Quatre jours, je vous flanque quatre jours, et je vous préviens que ceux-là feront des petits, chez le major, quand je vous aurai porté le motif, un motif arabe ! Ça vous apprendra à faire votre service…
Le brigadier Joachim s’éloigna, le dos rond, résigné. Yagde s’était relevé, avec une détente soudaine de son grand corps, comme une bête qui va bondir. Il dévisagea l’adjudant qui le couvrait d’un regard clair ; puis s’étant ravisé, il éteignit soigneusement la cigarette à demi fumée, la mit dans son calot de drap qu’il enfonça sur ses oreilles d’un air de défi.
Cela fait, il rentra dans sa cellule, dont il ferma la porte lui-même.
††
Madame Léocadie Martin rêvait assise à sa fenêtre.
Elle habitait avec son mari un petit logement, au fond d’une vieille maison donnant sur les remparts. Malgré l’indemnité que le régiment leur accordait, ils trouvaient ce loyer très cher ; les petites villes de garnison dans l’Est, resserrées dans la ceinture de pierre de leurs remparts, s’entassent dans un pêle-mêle confus, les maisons ayant l’air de se chevaucher, de grimper les unes sur les autres, et la place y fait défaut.
Ce logis sentait le moisi et le renfermé. Une fraîcheur humide vous tombait sur les épaules, dès qu’on pénétrait dans le long couloir. Les pièces étaient dallées de carreaux luisants, où les pieds des meubles se reflétaient. Le mobilier sommaire, décent et pauvre, avait été acheté au bazar. Sur le papier de mode ancienne, des nénuphars en bouquet mettaient le long des murs la douceur sinueuse des plantes d’eau. Lorsqu’on ouvrait une porte, des bouffées d’air lourd arrivaient, charriant cette odeur fade de passé qui traîne au fond des vieux logis, où n’a jamais pénétré le soleil.
Par les vitres verdies, on voyait un coin d’une petite cour ; une fontaine qui coulait sans cesse, laissait tomber dans un bassin de ciment son filet d’eau que le vent crispait, tordait, égrenait sur le pavé en un ruissellement interminable de gouttelettes. Et ce bruit de pluie ininterrompu, ce chantonnement de source mélancolique était plus triste que tout le reste.
Mme Léocadie rêvait.
Un vol de pigeons tourbillonnant vint s’abattre en face d’elle, sur le rebord du toit. Ayant animé joyeusement le vide de la palpitation de leurs ailes blanches, ils descendaient des hauteurs du ciel bleu, et se posaient sur le zinc de la vieille gouttière, en rangs serrés, bombant leur poitrine, gonflant leur jabot, étalant les reflets changeants de leur plumage couleur de perle. Parfois l’un d’eux, d’un geste vif et coquet, tournait un peu le cou pour plisser les plumes, de son bec rose.
Mme Léocadie rêvait toujours.
Ayant contemplé la fine collerette qui ornait le cou d’un mâle superbe, campé sur le rebord du toit avec un air d’arrogance, Mme Léocadie Martin se perdit dans ses souvenirs. Où avait-elle rencontré une nuance aussi délicieuse, aussi caressante, un pareil rose noyé dans le bleu. Et soudain elle se rappela une robe qu’elle avait portée, quand elle était toute petite fille, une robe qu’on avait taillée dans un falbala de grand’mère et qu’elle avait aimée, parce qu’elle allait bien avec le blond cendré de ses cheveux.
Et ce souvenir lui fit de la peine, l’ayant rejetée au fond de son passé, au temps où toutes les choses autour d’elle se faisaient bonnes et accueillantes.
Soudain quelqu’un fit du bruit dans la cour : tous les pigeons prirent leur vol à la fois, emplissant le ciel vide du battement de leurs ailes, égrenant dans l’espace une blancheur sonore. Ils montaient, ils montaient, ivres de lumière, et quand leur vol planant se fut élevé très haut, tous partirent d’un même mouvement vers la campagne, vers la plaine sans fin où les rivières glissent mollement et brillent par endroits sous le pâle soleil de novembre.
Et il parut à Mme Léocadie Martin qu’ils avaient emporté un peu de son bonheur dans leur fuite.
C’était une petite femme maigre et insignifiante, ayant des frisures blondes serrées sur les tempes et sur le front, qui lui donnaient une apparence de placidité moutonnière. Elle frissonna, et croisa soigneusement sur ses épaules étroites une fourrure à bon marché, un renard tacheté qui perdait ses poils.
Autour d’elle, le silence se faisait plus profond, plus hostile, plus maussade. Les meubles épars sur la nudité des murs semblaient se renfrogner, s’enfoncer dans des coins d’ombre avec des attitudes sournoises. Jamais la vie ne lui avait paru plus triste que ce jour-là : devant elle s’ouvraient des abîmes de désolation, et elle se penchait sur le bord, se complaisant dans cette sensation de vertige. Cela venait de partout à la fois, du passé mort, de l’avenir lugubre, des meubles à bon marché et des soucis d’argent. Et il lui semblait qu’un être nouveau surgissait en elle, qui avait un regard plus net et plus clairvoyant pour discerner l’irréparable médiocrité de son existence. Elle se mit à faire le tour de sa détresse avec une sorte de satisfaction, un renoncement triste et doux. Comme un général vaincu qui descend de cheval après sa défaite pour manger un morceau de pain dur, accablée et souriante, elle eut plaisir à s’asseoir sur les ruines de son existence.
Tout son passé lui revenait :
… Comme c’était loin tout cela ! Elle croyait voir encore la grande place où s’ouvrait la boutique de son père, marchand de graines à Nancy. L’ombre tombant des tours de la cathédrale versait sur les pavés vieillis une fraîcheur silencieuse. Les jours de marché, tout cet espace vide se peuplait du frissonnement tiède des toiles étendues au-dessus des boutiques des vendeurs. Des riflards de cotonnade bleue avaient poussé au matin comme des champignons après une averse. Des voix montaient, à qui les inflexions du patois lorrain donnaient une saveur agreste. Par moments, la corne du tramway jetait un son rauque, qui détonnait dans ces bruits de campagne, piaillement de volailles, jacassement des canards, criailleries des paysannes.
Elle fermait les yeux, murmurant des choses confuses entre ses dents, caressant dans le silence la volupté de cette évocation…
Il y avait aussi des pigeons, là-bas…
Certains jours, ils animaient la grande place vide de leur piétinement vif et menu. Ils descendaient des toits voisins et des tours de la cathédrale, picorant le long des pavés. Elle ne se lassait pas de les regarder. Ils étaient si familiers qu’on aurait presque pu les attraper au passage. Mais ils voletaient un peu plus loin, d’un vol tranquille et confiant, ayant la notion de la distance qui les mettait hors d’atteinte. Un chien qui flânait se jetait étourdiment dans leur troupe, ils partaient tous à la fois, avec ce grand battement d’ailes vibrantes, qu’elle croyait entendre encore, s’enlevant sous le nez de l’animal ahuri, qui battait en retraite, la queue entre les jambes.
Puis elle retomba de nouveau dans le présent :
Quelle précipitation irréfléchie l’avait poussée à accepter en mariage ce sous-officier sans avenir qui se présentait. La solitude qui l’attendait dans cette bourgade perdue des Vosges l’effraya. Elle se mit à haïr ce mari, à l’exécrer de toute la profondeur des désillusions qu’il avait apportées avec lui.
Heureusement qu’elle serait délivrée de sa présence ce jour-là. Il l’avait avertie qu’il serait retenu à la caserne par les nécessités du service.
A ce moment une ombre furtive se glissa dans le corridor. Mme Léocadie Martin se retourna : elle reconnut le visiteur, et courant vers lui, elle s’écroula dans ses bras, elle s’affala sur sa poitrine avec un grand cri de soulagement :
– Ah ! Georges, comme tu as bien fait de venir. J’allais aller chez toi, tellement j’étais triste.
††
Cri-Cri se dirigeait vers sa maison, ayant terminé son service plus tôt qu’il ne pensait
Il se sentait tout joyeux, le corps reposé et l’âme alerte. Il songeait avec attendrissement à la vieille paire de pantoufles, qui l’attendait, sous le poêle de faïence, au fauteuil de cuir doucement affaissé, dont la courbure était si accueillante. Il passerait une fin de journée heureuse, occupé à relire des vieux numéros d’un journal de chasse et de pêche, combinant aussi des projets pour son séjour à la campagne, sirotant à petits coups des verres d’un excellent kirsch, limpide comme de l’eau de roche, pendant que sa femme à côté de lui travaillerait à son éternel ouvrage de tapisserie.
Quelle bonne surprise pour Léocadie, qui, depuis quelque temps, se plaignait de sa solitude.
II pénétra dans le corridor obscur, étouffant le bruit de ses pas. Il n’y avait personne dans la salle à manger. Soulevant une portière de drap, il entra dans la chambre à coucher.
Un cri d’épouvante l’arrêta comme il se dressait sur le seuil. Les rideaux de la fenêtre étant tirés, il ne distinguait rien dans l’ombre ; puis ses yeux s’étant habitués à l’obscurité, il aperçut deux têtes sur le même oreiller, deux visages convulsés qui le regardaient, stupides…
Il comprit ; s’élançant vers le lit dont la blancheur vague s’étendait dans l’ombre, il poussa un juron :
–Ah ! nom de Dieu, j’vas vous apprendre à vivre.
Soudain ses regards tombèrent sur un objet étrange, insolite, qui se pavanait sur une chaise au pied du lit. C’était un képi d’officier, un képi tout neuf, de drap brillant, aux galons d’or fin, qui arrondissait sa coiffe brillante et jetait dans un rai de lumière filtrant entre les rideaux le miroitement de sa visière vernie.
Alors il considéra l’homme et le reconnut.
Son lieutenant, son propre lieutenant, le lieutenant Georges Michallet qui était couché avec sa femme !
Une immense stupeur l’écrasa.
Du même coup le geste de menace ébauché se détendait ; les poings lancés en avant coulaient le long des hanches, tombaient, s’ouvraient sur la couture du pantalon, tandis que, les talons se rejoignant, Cri-Cri prenait instinctivement cette raideur automatique, cette attitude « en bois » qui marque le respect vis-à-vis d’un supérieur.
Puis, la main portée à la visière du képi, esquissant un vague salut, il bredouilla une excuse, et sortit.
Alors le sentiment du ridicule lui vint, très net : il rougit, haussa les épaules. Il entendait l’officier qui se rhabillait derrière lui, à la hâte ; des froissements d’étoffes glissaient, rapides et maladroits. Puis le lieutenant passa devant Cri-Cri, sans dire mot, correct, une badine à la main. Il se coula sans bruit le long des murs du corridor sombre.
Et Cri-Cri eut la sensation effarante que la chose n’avait pas eu lieu.
††
Il sortit : la silhouette de l’officier disparaissait au tournant de la rue.
Cri-Cri chancelait comme un homme ivre : toutes ses idées tourbillonnaient ; emportées dans un vol bizarre et menu, comme ces débris de papier et ces fétus de paille, que le vent d’automne s’amusait à faire tournoyer à l’angle d’un vieux mur.
Nul accès de rage ! Aucun projet de vengeance ! Le coup de massue qu’il avait reçu sur la tête, agissant à la façon d’un anesthésique, lui enlevait presque la sensation de sa propre existence. Ce qui surnageait dans ce vaste naufrage, c’était un immense étonnement, qui montait, qui s’étalait, comme un large flot, où allaient sombrer toutes choses.
Il marchait dans le labyrinthe des petites rues, sentant les pavés pointus pénétrer dans la semelle de ses chaussures. Un chien qui passa lui parut un animal extraordinaire, venu d’un continent mystérieux. Il suivit d’un regard curieux sa flânerie nonchalante, le long des murs. Et trois maraîchers qui revenaient de leurs jardins lui causèrent une sorte de stupeur, comme s’ils avaient marché sur la tête.
Il vivait dans un cauchemar, promenant autour de lui des regards d’halluciné. Et il s’attendait à chaque instant à voir les maisons tournoyer dans une ronde fantastique, les monts lointains se rapprocher et se confondre.
Il croisa au passage une compagnie d’infanterie qui rentrait à la caserne ; s’arrêtant sur le bord du trottoir, il inspecta scrupuleusement la tenue des hommes et le détail de leur équipement, par une habitude du métier, un zèle professionnel plus fort que tout. Il se fit cette réflexion qu’ils portaient la crosse de leur fusil à plat sur l’épaule, au lieu de la tenir verticalement comme faisaient les hommes de l’artillerie ; ainsi l’arme oscillait moins dans les cahots de la marche. Et ce détail remarqué lui fit du bien, lui permettant de se rattraper à un point fixe dans le désarroi où s’éparpillaient ses idées.
Puis une douleur l’envahit, aiguë et lancinante.
C’était tout au fond de son être une blessure sournoise, oblique, térébrante comme un trou de vrille ; et cela se prolongeait, avec des élancements douloureux, comme une piqûre inlassable, et il lui sembla que tout son bonheur fuyait par là.
Finis les projets d’existence, de calme loisir à deux, dans la maison de campagne, qu’on achèterait ! Finies, les parties de dominos, et les flâneries sur les bords du ruisseau, à l’ombre des saules, les jours de pêche à la ligne, alors qu’on suit des yeux machinalement le tournoiement du bouchon emporté dans les remous !
Il irait là-bas, mais seul, car il n’emmènerait pas cette gueuse ! Il n’aurait personne pour le soigner ni s’occuper de lui. Il serait un vieux garçon, comme les autres, maniaque, malade, indifférent à tous. Et on le laisserait crever dans son coin.
Alors il lui sembla qu’il touchait le fond de sa détresse, qu’il n’irait pas plus loin dans cette descente de noyé, englouti par l’eau noire.
Et il s’attendrit sur sa misère, il fut prêt à pleurer sur lui, goûtant dans cet anéantissement une sorte de satisfaction voluptueuse :
– Aurait-on jamais cru ? Une femme si douce, si posée, si tranquille. Ah ! la meilleure ne valait rien et elles étaient singulièrement douées pour le mal et la tromperie, avec leurs airs sournois, leurs calmes menteurs d’eau dormante ! Cette gueuse, qu’il avait épousée pour ses beaux yeux, car elle n’avait rien, que sa chemise ! Il la renverrait dans ce costume sommaire, il la cinglerait de sa cravache, et tout le monde assisterait à son embarquement, à la gare, dans cet état.
Un afflux soudain de sang lui monta à la tête ; il vit rouge.
D’un geste brusque, il arracha le col de son dolman, il l’ouvrit, alors il se mit à respirer bruyamment, aspirant l’air vif à pleins poumons, comme pour échapper à l’asphyxie, et il promena encore autour de lui son regard d’halluciné…
Alors seulement il pensa à l’autre. L’autre ! Un officier ! Il ne s’y arrêta pas, sentant tout son frémissement de colère s’abattre et tomber devant la situation sociale du malfaiteur, comme un oiseau qui, d’un vol étourdi, aurait donné de la tête contre un mur.
Il marchait toujours.
Une sorte d’instinct surnageant en lui le ramena à la caserne. Son corps le conduisait, avec l’allure mécanique d’un somnambule, retrouvant le chemin parcouru tous les jours, avançant dans une rêverie inconsciente, comme le cheval qui a perdu son conducteur et qui retourne à l’écurie.
Il était dans la cour du quartier. Il alla s’asseoir sur un banc, sous la fenêtre de la salle des rapports et, la tête dans ses mains, il se prit à rêver longuement. Il se sentait mieux là ; des palissades de pieux, des toits de planches alignant leur fuite parallèle, des choses tant de fois contemplées émanait une douceur confuse, qui lui apportait une sorte de protection, un sentiment obscur de réconfort.
Quel recours avait-il contre l’autre ? Aucun ! Il sentait bien qu’il se briserait à la hiérarchie. Mais pourquoi l’autre, sachant cela, avait-il abusé de sa situation pour commettre cette infamie ?
Et cette constatation allant éveiller tout au fond de son être le sentiment de la justice, il lui sembla que toutes ses pensées chaviraient. A quoi bon, alors, avoir passé sa vie à pourchasser de pauvres diables, à traquer le gibier humain, à user de son autorité, pour en arriver là ? Ils n’avaient pu se défendre, les pauvres bougres, pas plus que lui ne le pouvait à cette heure. Quel était le sens de tout cela ? Et ce fut comme une illumination soudaine, une brusque lueur d’éclair qui, fouillant sa vie passée, lui montra la profondeur de son néant.
On eût dit qu’un être nouveau surgissait en lui, doué d’un regard plus aigu et plus clairvoyant. Il éprouvait la sensation d’étonnement particulière à un imbécile qui se réveillerait intelligent, et se sentirait double. Un autre jugeait, pensait, tranchait à sa place. Et cet autre faisait ce que lui n’avait jamais fait : il se promenait derrière les choses, il en apercevait l’envers, et ne se laissant pas duper par les mots, il mesurait toute la vanité des affirmations qu’ils expriment.
Soupesant dans sa main ces choses formidables, le règlement, la discipline, l’institution vénérée, il s’étonnait de leur trouver la légèreté d’une noix creuse.
Son désarroi moral se compliqua d’une sorte d’effroi intellectuel.
Alors il se mit à penser tout haut, perdant la tête :
– Bon sang d’bon Dieu, voilà que je deviens anarchiste !
Il se leva ne pouvant plus tenir en place, et se mit à errer dans tous les coins du quartier, dévidant jusqu’au bout, comme poussé par une force inconnue, l’écheveau embrouillé de ses pensées.
Une porte était devant lui ; posant machinalement la main sur la clanche rouillée, il l’ouvrit.
Un spectacle étrange s’offrit à ses yeux. Dans l’étroite courette du bâtiment des hommes punis, où le soir versait une ombre tiède, le brigadier Joachim et le bagnard Yagde, confortablement installés sur un amoncellement de couvertures, jouaient aux cartes, sous la surveillance débonnaire et bienveillante du nouveau brigadier de garde, qui s’étant attendri sur leur misère, les avait fait sortir de leurs cellules… Ah ! les gaillards, ils s’en payaient du bon temps ! Ils abattaient les cartes graisseuses avec de grands éclats de voix et le brigadier avait l’air de s’intéresser au jeu ; un banc du poste posé en travers leur servait de table et Cri-Cri y voyait arrangés dans un pêle-mêle réjouissant à l’œil, un morceau de papier où s’étalait de la charcuterie, un paquet de scaferlati supérieur laissant déborder sa chevelure brune et trois verres, oui, trois verres où l’absinthe mettait son reflet trouble et opalescent.
La fumée des pipes s’étalait au-dessus de leurs têtes, comme un brouillard.
Au bruit que fit la porte, ils s’étaient retournés, béants, stupides, et déjà Yagde, d’un mouvement rapide de chat surpris, allongeait sa patte sur le paquet de tabac pour le mettre en lieu sûr…
Mais que se passa-t-il ? Ils ne pouvaient en croire leurs yeux ? Leur stupeur devenait de l’idiotie…
Cri-Cri sourit, haussa imperceptiblement les épaules, et passa son chemin, ayant fermé la porte derrière lui, tout doucement.
††
Une, deux ! Une, deux ! Une, deux !
Trois jours après ! Toute la batterie est partie de bon matin, en marche dans le secteur. On a pivoté dans les terres labourées ; dans une batterie enterrée au coin d’un bois, on a fait un simulacre d’attaque et de défense : on est las, harassé, fourbu, et maintenant qu’on s’en revient, on donne un dernier coup de collier dans l’attente du bon gîte et de la soupe chaude.
Une, deux ! Une, deux !…
Les quarts, bien astiqués, jettent une lueur blanche dans le dos des hommes. Les étuis-musette dégonflés, car on a mangé le repas froid qui s’y trouvait, pendent comme des loques fripées. Les kilomètres succèdent aux kilomètres, et de temps à autre on jette un coup d’œil sur le talus de la route, dans l’espoir de rencontrer la borne qui indiquera qu’on avance.
Bon Dieu, comme c’est long ! On n’arrivera donc jamais !
Une, deux ! Une, deux !
Des Vosgiens dont les pieds saignent dans leurs chaussures, habitués qu’ils sont dans leur pays à porter des sabots, marchent d’un air empêtré, n’osant poser le pied sur le sol. Instinctivement, ils cherchent le bord de la route, où la terre est feutrée d’un peu d’herbe sèche. Une, deux ! Une, deux !
Le capitaine marche en tête de la batterie, doucement balancé sur sa jument somnolente. Le lieutenant, chaussé de houseaux, arpente allègrement, tirant de temps à autre une bouffée de sa courte pipe de merisier. Cri-Cri s’avance tout songeur, portant à son bras la coquille de son grand sabre.
Il fait un froid terrible. Les grands arbres apparaissent, étendant sur le ciel la maigreur de leurs branches, saupoudrées de givre. Tous les bruits se sont tus, comme gelés eux aussi, par cet air meurtrier qui tue les êtres et les plantes, et les champs étendent de tous côtés leurs ondulations mornes qui vont se perdant sous des rideaux de brume.
Une, deux ! Une, deux !
Alors un farceur a une bonne inspiration. Il va chanter un peu pour marquer la cadence du pas, remettre du cœur aux ventres, et ragaillardir les esprits. Et les refrains de la caserne défilent, égrenant dans l’air froid leur cocasserie stupéfiante : on chante « le petit tambour qui revenait des Flandres » et « le cantonnier qui cassait des tas de cailloux ».
Mais les chants hésitent, ne peuvent se lever dans cet air froid, au milieu de la lassitude générale. Ils tombent tout de suite dans l’indifférence, comme au fond d’un trou, ils s’y traînent, ils y engluent leurs ailes…
Une, deux ! Une, deux !
Un homme se tient sur le bord de la route. C’est le brosseur du capitaine. Venu au-devant de la troupe pour affaire importante, il tend à son « patron » un pli cacheté et prend sa place dans le rang.
Le capitaine ouvre le pli, s’approche de Cri-Cri et lui dit tout bas quelques mots.
Mais que se passe-t-il ? Les pas sonnent alertes sur la route : les quarts, secoués dans le dos des hommes, battent une mesure joyeuse, les sacs, qu’on relève d’un coup de coude vigoureux, ne pèsent plus lourd aux épaules.
Le brosseur a parlé ; il a dit la nouvelle : cela se répand comme une traînée de poudre ; des premiers rangs où le brosseur se trouve, jusqu’à l’arrière-garde, c’est un frémissement de joie qui court, s’insinue, se glisse, et gagne de proche en proche. Des soldats qui ont mal compris se penchent vers leurs voisin et se font répéter la chose. Et cette rumeur collective est si vivante et si joyeuse, qu’elle transforme en un instant le morne cheminement de la troupe lasse en une marche alerte et cadencée.
Une, deux ! Une, deux !
Ça y est ! On est débarrassé de Cri-Cri ! Son affaire s’étant ébruitée, on l’a changé de bataillon, en attendant sa mise à la retraite.
Alors dans ce grand silence que rythmait le battement des pas, le cliquetis des fourreaux de baïonnettes, et le bruit des quarts secoués aux dos des hommes, la grosse voix de l’Alsacien Meyer monta, ironique.
Il chanta la chanson du Beau Meunier :
O beau meunier, tu es cocu,
Et ru, et ru, tontaine,
En passant par ton moulin,
Et ru, tontain.
L’air était allègre, le rythme cadencé. Tout le monde reprenait le refrain en chœur :
Et ru, et ru, tontaine !
Les voix fortes allaient au loin dans la tranquillité dormante du silence hivernal. Un homme ivre de joie, ne se contenant plus, saisit son képi, l’accrocha au haut de son mousqueton et arbora le tout au-dessus des têtes, comme un drapeau. Les Vosgiens, dont les pieds saignaient cependant, se mirent à gambader sur le bord de la route. Ils jetaient de côté et d’autre leurs grandes jambes et leurs grands bras, et quand ils se heurtaient, ils échangeaient des embrassades.
Cri-Cri marchait à petits pas, lourd de rêverie, se laissant distancer par la colonne.
Au loin, tout au loin, sous les arbres blancs de givre, il n’y avait plus qu’un tourbillon de poussière où disparaissait la troupe gesticulante ; dans l’air planait toujours la clameur vengeresse.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.