‹ Jean des Brebis ou Le livre de la misèreChapitre 6 sur 7 · Cinquième partie LE TROMPION

Cinquième partie LE TROMPION

Le Trompion fît quelques pas dans son jardin, interrogeant le ciel du regard.
On lui avait donné ce sobriquet, parce qu’il avait l’habitude de se promener le long du canal, par les soirs d’été, en soufflant des marches dans une trompette de cuivre rapportée du régiment. C’était sa seule distraction, et il s’en donnait à cœur joie, sonnant tous les refrains de la caserne : « Maréchal des logis » et « toi qu’arrives de Mostaganem » : les sons rauques et stridents montaient dans les soirs de pourpre et s’envolaient au loin, portés sur les eaux calmes.

Il habitait dans le faubourg une masure, une cahute branlante comme un château de cartes, bâtie avec des planches arrachées aux vieux bateaux. Une feuille de tôle, rongée de rouille, formait la couverture : l’hiver, il en tombait un froid de glace, qui vous saisissait aux épaules ; l’été, la tôle chauffée à blanc dégageait une chaleur de fournaise, si bien qu’on rôtissait là dedans, qu’on y cuisait dans son jus.

Adossée au mur de l’Arsenal, dont la blancheur interminable allait se perdre dans les vignes étalées au flanc du mont, craintivement blottie sous les canons qui tendaient le cou comme des bêtes aux aguets, sous les affûts qui profilaient dans le ciel vide leurs silhouettes menaçantes, la « cambuse » était une auberge. Une branche de genêt desséchée se balançant au-dessus de la porte basse invitait le passant à entrer, lui offrant une hospitalité misérable.

C’est là que le Trompion s’était retiré, avec sa femme.

De fait, il ne venait guère dans cette auberge que des mariniers du canal, qui, le fouet sur le cou, avalaient un verre d’eau-de-vie à la hâte, pendant qu’on éclusait leur bateau. Parfois encore des soldats d’artillerie s’y donnaient rendez-vous. Ils sortaient du parc à munitions par une petite porte, et se faufilaient le long des murs, craignant d’être surpris par l’adjudant. Ils s’attablaient longuement et jouaient aux cartes avec des éclats de voix et des discussions, qui menaçaient de chavirer la cambuse. Ces soldats étaient pareils à des forçats évadés avec leurs calots de drap, leurs bourgerons de toile grise, qui portaient dans le dos le mot ARTILLERIE en grosses lettres majuscules

Le Trompion parut satisfait. Un sourire de contentement erra sur ses lèvres minces, réchauffant pour un temps sa physionomie de pauvre homme, navré de toute chose, résigné d’avance, tendant le dos au sort comme un chien battu aux coups. Ses yeux vitreux bordés de paupières saignantes n’avaient plus d’éclat, et un larmoiement continuel faisait perler au bout de son grand nez une goutte d’eau, qu’il essuyait sur la manche de son tricot de laine d’un geste machinal.

– Chouette, dit-il tout haut, va faire beau décidément. On pourra aller leur z’y dire deux mots.

La petite pluie fine et pénétrante qui tombait depuis le matin, noyant les arbres et les bâtisses dans une buée d’eau, avait l’air de cesser. Déjà au sommet du mont un rideau de brumes blanchâtres roulait, se traînait lourdement, montait peu à peu comme soulevé par une main invisible, et déjà on pouvait apercevoir les murs de la citadelle posée là-haut, parmi les cimes aiguës des sapins, comme un nid d’oiseau de proie.

Des marmots en haillons, harnachés sommairement de fichus de laine croisés sur leurs poitrines, s’étaient faufilés par la porte de la masure entr’ouverte, d’où sortaient des bruits de vaisselle remuée. Ils étaient bien six ou sept, tous pareils, ayant des cheveux couleur filasse, traînaillant leurs sabots sur le gravier des allées étroites, bordée de tuiles cassées et de touffes de buis rare et roussi par les gelées d’hiver. Ils se battaient et se chamaillaient avec des pleurs, des grognements et des éclats de rire. L’un d’eux, s’étant buté à un caillou, s’affala de tout son long, entraînant toute la bande qui s’était aggrippée à lui et les rires recommencèrent. Les plus petits vinrent s’accrocher à la culotte du Trompion de toute la force de leurs menottes bleuies par l’aigre bise.

Un rayon de soleil, filtrant entre les nuées grises, posa une clarté aiguë sur la cime des grands peupliers, fit luire la vitre d’une maison, là-bas, dans les jardins tout à l’extrémité du faubourg.

– Cette fois, y a pas d’erreur, dit encore le Trompion, dans une heure y fera les quatre soleils.

Comme les petits, pendus désespérément à ses chausses et se glissant dans ses jambes, entravaient sa marche et menaçaient de le faire tomber à chaque pas, il leur dit d’une grosse voix qui voulait être bourrue :

– Allons, la marmaille, qu’on me foute la paix et allez voir vot’mère, qu’elle vous mouche !

Les petits n’obéissaient pas. Plus la grosse voix redoublait ses éclats, plus les rires s’éveillaient derrière lui, espiègles ; le plus jeune, un moucheron pas plus haut qu’une botte, lui répondit « Zut » d’un air si drôle, que toute la bande s’esclaffa.

Courroucé et ravi, le Trompion leva les mains, jeta un regard circulaire autour de lui, comme pour prendre à témoin le ciel, la terre, les choses prêtes à s’écrouler devant l’énormité du fait, l’audace sans nom du mioche.

Rien ne bougea, rien qu’une hirondelle qui traversa avec un cri aigu le grand ciel devenu clair.

Alors il dit, solennel et levant le doigt, tandis que ses lèvres minces se plissaient pour comprimer une envie de rire :

– Si ça ne fait pas suer, des marmousets pareils qui ont le front de blaguer les grandes personnes !

C’est vrai qu’il les aimait tous, ces gosses, comme s’ils avaient été les siens, la seule dot qu’avait apportée leur mère, quand il l’avait épousée simplement et par bonté d’âme, car il souffrait de la voir trimer tout le jour pour nourrir ces bouches affamées. Une vraie famille de bat-la-dèche ! Etait-ce leur faute, si leur père était mort de méchante façon, noyé par l’eau sournoise du canal, un jour que le pied lui avait glissé d’un bateau de bois qu’il déchargeait. Alors lui, le Trompion, débardeur de son état, et habitué de la cambuse, s’était lassé d’entendre la veuve pousser des soupirs et se lamenter devant les tiroirs vides de son comptoir, et, gagné aussi par les caresses des miochons qui lui grimpaient dans les jambes et lui fourraient les doigts dans les yeux à l’éborgner, il lui avait dit, ayant tourné la chose dans sa tête :

– Eh, la patronne, si des fois on s’mettait ensemble. Je gagne pas gros, mais ça vous aiderait à flanquer la pâtée à vos moutards.

Elle avait accepté, sans enthousiasme, rapport aux enfants.

Pour ça non, il ne gagnait pas gros, le Trompion, par suite des chômages qui vidaient le canal durant des mois entiers, retenant les bateaux couchés sur le flanc dans l’eau vaseuse des bassins, comme s’ils n’étaient plus bons à rien, qu’à pourrir. Il y avait aussi les grues mécaniques, qui faisaient la besogne de trente hommes, un tas de cochonneries, inventées par des « enfants de salauds » pour faire crever le pauvre monde.

Enfin on vivait comme on pouvait. Heureusement qu’on avait des trucs, des recettes, des moyens particuliers de se sortir de la panade, et de gagner de temps à autre une pauvre pièce de cent sous.

Une voix aigre, où perçait une tendresse injurieuse et maladroite, sortit de la cambuse :

– Dis donc, grand feignant, au lieu de rester là debout sur tes quilles, comme un Jean-Jean, tu ferais mieux d’aller nous chercher à souper.

Sage et calme, le Trompion répondit :

– Justement, j’y pensais, la bourgeoise.

Rentrant dans la cambuse, il décrocha d’un clou un épervier aux mailles de soie fine, qu’il enroula autour de sa taille comme une ceinture. Il passa par-dessus sa blouse de toile grise. Bien malin aurait été le garde qui aurait flairé quelque chose de suspect dans son accoutrement.

C’est ainsi qu’il s’en allait, plus souvent qu’à l’ordinaire, braconner et briber le long de la rivière, dont le cours sinueux se perdait là-bas sous des oseraies et des saules. C’était bien jouer de malheur s’il ne rapportait pas, à tout le moins, une douzaine de gardons, qui, sautant dans la poêle, réjouiraient la cambuse de leur bonne odeur de friture. D’autres fois, il allait cueillir, à coup sûr, quelque brochet qu’il avait vu sauler et chasser le fretin, derrière les longues herbes déroulées comme des chevelures dans le courant, et la prise respectable, enveloppée de feuilles fraîches, était apportée mystérieusement à l’hôtel du Cerf d’Or, où on l’échangeait contre de l’argent blanc et belle monnaie sonnante. On avait l’esprit, dans cette boîte-là, de ne pas s’enquérir d’où venait la pêche ! Parfois encore il allait vendre les chiffes et les chevaines, un poisson plus commun dans les villages de la côte, où les vignerons, qui sont friands de semblable denrée, lui donnaient en échange des litres d’eau-de-vie de marc qu’il pendait à sa ceinture. Comme ça c’était coup double ! On carottait le garde-pêche, et on se payait la tranche du fisc, du jean-foutre de l’octroi, assis dans sa guérite à l’entrée du faubourg. On le regardait sous le nez et on lui disait : « Mon vieux, j’te déclare que je n’ai rien à déclarer ! »

Poussant la porte à claire voie du jardinet, le Trompion fut tout de suite sur la grande route. Comme la bise était aigre et maligne, il abaissa soigneusement sa casquette de drap sur ses oreilles ; puis il partit d’un petit trot allègre, qui sonnait sur la chaussée et lui secouait les épaules.

Pour couper court, il traversa le glacis des fortifications qui entourent la ville. Des rondes de petites filles tournoyaient dans les allées. Derrière les casernes, des pantalons de treillis et des bourgerons pendus dans les séchoirs se balançaient au vent comme des formes humaines, étranges et ridicules. Des trompettes de cavalerie, s’exerçant à l’école, jetaient aux échos de la contrescarpe des volées retentissantes de cuivre.

Autour de lui, c’était le printemps lorrain, un printemps grêle et un peu maladif, qui surgissait discrètement des terres, sans répandre sur le sol les avalanches de couleurs et de parfums qu’il fait crouler en d’autres pays. Sur les pentes d’herbe flétrie et brûlée par les grands froids d’hiver, quelques pointes aiguës de gazon surgissaient, d’un vert neuf et luisant ; des fleurs de pissenlit rayonnaient comme des étoiles jaunes. Il y avait surtout une bonne odeur de violette, insaisissable et pénétrante, exhalée on ne savait d’où, et le Trompion tout joyeux la humait, la flairait, la reniflait comme un présage certain des beaux jours.

On allait donc avoir la bonne chaleur, qui vous ragaillardit, pénètre dans vos os, dans vos moelles, et vous engourdissant voluptueusement tous les membres, vous enlève toutes vos idées tristes. On n’aurait plus la peau cinglée par la pluie, les doigts saignants d’engelures et mordus par la bise. Et puis, la saison des bonnes choses allait revenir, la saison des mirabelles et des cerises qu’on mange à plein panier, comme des bêtes, heureux d’assouvir sa faim au moins une fois. Et lui, le Trompion, pourrait se payer son plaisir, quitter les arpions munis de pioches qui lui pesaient si lourd au bout des jambes et marcher, pattes nues, dans la poussière des routes, sur les planches des bateaux, chaudes de soleil, dont le goudron fondant vous englue la plante des pieds.

Et les gosses donc ! Il croyait les voir clignoter des yeux au grand soleil de midi et se vautrer dans les tas de sable, où ils creusaient des trous, pieds nus eux aussi et se traînant sur le ventre. C’est ça qui les faisait pousser, le bon soleil, comme les choux et les carottes.

On n’y était pas encore, mais ça ne tarderait pas. Vers l’est, au-dessus de la rivière, le voile de nuées pluvieuses qui s’éloignait, laissait traîner sur le sol des lambeaux de brume bleuâtres, légères, effilochées, qui se déchiraient aux cimes des grands peupliers dépouillés. Vers le couchant le ciel était limpide et clair, empli de cette grande clarté froide qu’il a dans les pays du nord, à la fin des longs hivers.

A un tournant de la route, une masure s’élevait parmi des terrains vagues, plus éclopée et plus misérable encore que celle du Trompion.

Des haillons séchaient sur la palissade de pieux qui fermait le jardin. Des trognons de choux et des tiges d’oignons secs pourrissaient parmi les plates-bandes. Une girouette de zinc découpé, représentant un chasseur tenant son fusil en joue, et son chien courant devant lui, tourmentée par l’âpre bise, tournait drôlement sur le faîte du toit avec un grincement mélancolique.

C’était la baraque de Marquemal, un camarade du Trompion, un pauvre diable, qu’il emmenait parfois dans ses expéditions.

Un mince filet de fumée, s’échappant d’un tuyau de tôle, montrait que le maître de la maison était chez lui.

Ayant mis ses doigts dans sa bouche, le Trompion lança un coup de sifflet roulant, aigu, prolongé, qui était un signal convenu.

Alors la porte de la baraque s’ouvrit, et faisant de la main un geste, qui voulait dire qu’on prît patience, Marquemal apparut. Il boucla l’huis soigneusement et, gravissant le talus, il alla rejoindre le Trompion.

Quand il fut à deux pas, il lui détacha à bout portant une robuste bourrade sur l’épaule, et s’étant penché pour le regarder sous le nez, il lui cria joyeusement en pleine figure :

– Alors, c’est décidé. On y va.

– Tout de même, fit le Trompion d’un air modeste et satisfait.

C’était, ce Marquemal, un grand homme maigre, dégingandé, ayant de grands bras et de grandes jambes. Il se dandinait gauchement sur la route, ayant l’air d’être embarrassé de ses membres, ne sachant qu’en faire. Sur sa tête, une casquette de peau de loutre, enfoncée jusqu’aux yeux, donnait un aspect animal à sa physionomie chafouine ; un pantalon de velours bleu à côtes, comme en portent les tireurs de sable, et tout blanc d’usure, descendait en tirebouchonnant le long de ses jambes, et ses petits yeux gris luisaient d’une malice éveillée et contenue.

Tendant le dos à l’aigre bise, et les mains dans les poches, les deux camarades se mirent en route.

Après un long détour pour dépister les curieux, ils traversèrent la prairie et s’approchèrent enfin de la rivière.

Le temps s’était mis au beau.

Le flot coulait à petit bruit, au bas des rives croulantes de terre et de gravier. L’eau, jaunie par des crues récentes, passait le long de la berge avec un murmure calme et frétillant, un chant de chose paisible et familière, qu’ils avaient plaisir à retrouver après la claustration du long hiver. Dans des coins sablonneux de légers remous se formaient, trouant la surface du flot comme une vrille, faisant tourner sans trêve des vieux bouchons, des joncs desséchés, des morceaux d’aiguilles de barrages entraînés par le courant. Et ils souriaient d’aise à cette vue, retrouvant la rivière comme on retrouve un ami, sentant se réveiller en eux des douceurs confuses, des émotions fortes, des souvenirs de pêches miraculeuses.

A quelques mètres plus loin, le flot glissait d’une fuite rapide, égale et monotone, et sur l’autre rive, la prairie apparaissait, noyée sous une buée de lumière transparente et chaude. Le soleil baissait à l’horizon et les silhouettes des grands bœufs, qu’on avait déjà lâchés dans les herbages, s’agrandissant démesurément dans le crépuscule, se faisaient étranges, fantastiques, monstrueuses.

Mais ils s’arrachèrent à cette contemplation, car il ne fallait pas songer à jeter l’épervier dans ces eaux profondes.

Ils reprirent leur marche le long de la rivière. Parfois il fallait escalader de petits murs de pierre sèche, et parfois aussi leurs souliers ferrés, s’enfonçant dans l’argile grasse des labours détrempés, leur donnaient la sensation qu’ils allaient rester là, collés à cette terre molle, cloués sur place, et qu’ils s’y enlizeraient.

Tout près d’eux la rivière glissait avec son petit bruissement de chose vivante, ayant l’air de les appeler, de les inviter, de leur raconter de vieilles histoires. Et sur toute l’étendue des berges sablonneuses, on ne voyait rien que, de temps à autre, un vieux chaland à demi ensablé, qui pourrissait, montrant le squelette de sa membrure, ou bien une drague, qui flottait mélancoliquement sur ses tonneaux, à la dérive.

Ils jetaient autour d’eux des regards furtifs, inquiets, fouillant la profondeur de la pénombre, où les saules gris ébauchaient des formes indécises. Une habitude qu’ils avaient comme ça, et dont ils ne pouvaient se défaire, même quand il n’y avait pas de danger ! Ils écoutaient dans le vent, ils épiaient les bruits, et quand ils rencontraient un promeneur attardé, regagnant la ville, ils sifflotaient entre leurs dents serrées des airs de danse, et causaient entre eux, à haute voix, de choses indifférentes, comme s’ils s’étaient « balladés», eux aussi, pour leur plaisir.

Puis l’ombre descendit lentement, muette et complice.

Au bas d’une digue empierrée de moellons, où l’on avait planté de soseraies formant des fourrés inextricables, s’ouvrait une place qu’ils savaient bonne. Ils descendirent, se retenant des mains aux pousses des osiers flexibles, prenant bien garde de ne pas faire trop de bruit, pour ne pas effaroucher le poisson.

Arrivés au bas de la pente, ils s’accroupirent, le regard rasant la surface de l’eau, où traînait un reste de jour pâle, cherchant à voir clair dans ses profondeurs.

Le Trompion, n’apercevant rien, se dépitait, et relevant le nez, il se mit à contempler d’un air détaché la rive opposée, où des massifs de saules s’arrondissaient dans l’ombre envahissante.

Tout à coup, Marquemal poussa une exclamation étouffée :

– Bon sang, Trompion, regarde donc ! Y a des carpes grosses comme des bourriques.

Il avait des yeux de chat, ce Marquemal, des yeux aiguisés par les heures passées à l’affût, à l’orée des bois ou sur le bord des grèves, alors que les sens inquiets et frémissants se surexcitent jusqu’à l’hallucination, et se tendent pour percevoir les moindres choses : un chaume qui remue, une feuille qui frissonne, un rat d’eau qui court sur le gravier…

Le Trompion, dont les yeux s’étaient habitués à l’obscurité, finit par voir le poisson.

Tout à leurs pieds, dans les profondeurs de l’eau claire, qui s’ouvrait comme une fosse, bordée de quartiers de rocs revêtus de mousses verdâtres et de végétations aquatiques, les carpes se promenaient. Elles défilaient aux yeux des deux maraudeurs, avec un calme, une tranquillité qui les narguait. Les gueuses, on eût dit qu’elles étaient là comme chez elles, et elles en prenaient à leur aise. Toute leur file se déployait avec une lenteur facile, un mouvement égal et sinueux. On avait peine à distinguer leurs dos noirâtres, larges comme des pierres de taille, mais parfois elles se retournaient toutes d’un coup de queue, et alors, dans les profondeurs de l’eau, on voyait briller vaguement leurs ventres blancs, leurs nageoires avivées de rouge. Certaines, les plus vieilles, atteignaient la grosseur d’un enfant.

Mais, cette fois encore, on ne pouvait songer à jeter l’épervier, car le fond de la rivière, depuis qu’on avait construit cet empierrement, était obstrué de rocs géants et les mailles du filet s’y accrochant, il y serait resté en pièces.

Alors les deux bribeurs s’attardaient et ne se décidaient pas à partir, tandis que les grosses carpes continuaient, au fond de l’eau, leur promenade lente et balancée. Et parfois, ils avançaient la main à la surface du flot, dans un geste instinctif, tout pareils à des chats qui guettent un poisson rouge dans un bocal, et allongent la patte, et la secouent, dès qu’elle a touché l’eau.

Tout au fond du val, une lune jaillit des entrailles de la terre, énorme et toute blanche. Et ils se sentirent gênés, comme si quelqu’un les regardait.

La nuit était venue, sereine, molle, baignée d’une grande clarté bleuâtre, et des brumes flottaient sur les berges, entraînées par le courant d’air vif qui monte des eaux. On eût dit un fleuve aérien, ondoyant, qui aurait coulé par-dessus l’autre.

Alors Marquemal dit :

– Y a pas mèche.

Et le Trompion répondit :

– Décampons.

Ils reprirent leur marche le long de la rivière dont la coulée pâle venait de l’horizon, coupée parfois, sur les grèves plates, d’un frémissement de petites vagues où se prenait le clair de lune.

Marquemal dit tout haut, se parlant à lui-même :

– Y a que dans la Réserve qu’on prendra quelque chose.

Le Trompion, moins audacieux, mais docile, acquiesça :

– Allons-y. Tant pis si on se fait chauffer.

Ils franchirent le courant, près du vieux moulin, sautant sur les pierres plates, sans faire trop de bruit, pour ne pas attirer l’attention du meunier, qu’ils voyaient aller et venir sous le porche, dans la clarté trouble d’un falot accroché au mur. Puis ils traversèrent les grandes îles qui s’étendent dans le cours de la rivière, et qui sont réunies par des chaussées de moellons. L’herbe, déjà haute et mouillée de rosée, trempait leurs pieds, à travers leurs chaussures percées de trous. Des peupliers se dressaient au loin, comme des formes menaçantes. Ils longeaient parfois des herbages, où des bœufs couchés ruminaient paisiblement et soufflaient bruyamment de peur à leur approche.

Ouf ! cette fois, ils étaient arrivés à la bonne place. C’était un coin d’eaux vives sous un petit pertuis fermé par un barrage. L’eau fuyant à travers les « aiguilles » de sapin, faisait un clair chantonnement de source, et sur les murs de pierre enduits de ciment qui fermaient le pertuis, un saule énorme, dont le tronc vaseux était à demi noyé, jetait une ombre propice. Toutes les branches de l’arbre étaient garnies de chatons, dont la laine jaunâtre et floconneuse paraissait plus molle sous la lune.

Ils y avaient fait des pêches extraordinaires, car le poisson qui remonte le courant aime les eaux vives, et, ne pouvant franchir les barrages s’arrête volontiers dans ces trous profonds, sans cesse tournoyants de remous.

Il fallait se garder du père Hantz, le barragiste, un vieil Alsacien ivrogne, qui n’était pas commode à l’occasion. Mais à cette heure-là, il devait être attablé à l’auberge des mariniers, plus occupé à boire la goutte qu’à guetter les maraudeurs.

Ils se glissèrent, rasant le mur de pierre ; Marquemal poussa un juron :

– Bon Dieu d’bon Dieu, y en a-t’y !

Sur les larges dalles revêtues de mousses visqueuses et gluantes, où courait le flot limpide, charriant du clair de lune, il y avait une « fraye » monstrueuse, une masse de chiffes serrées les unes contre les autres, dont les dos noirs sortaient de l’eau, tellement elle était peu profonde. Il n’y avait qu’à se baisser et à en prendre dans le tas. Déjà le Trompion avait dénoué l’épervier roulé à sa ceinture. Il l’étala sur son avant-bras, le balança un instant, le lança, et le filet arrondi comme une toile d’araignée gigantesque, couvrit la « fraye » tout entière.

Ils durent s’attacher tous les deux au cordeau pour retirer le filet, tellement il était plein.

Ils peinaient dans cet effort, quand une voix retentit juste au-dessus de leur tête, sur la pile de maçonnerie qui bordait le pertuis :

– Rentez-fous, ou je vous grève la baillasse !

Une lueur pâle étincelait aux mains de l’homme, dont la silhouette trapue se détachait dans la nuit. C’était le père Hantz, qui braquait sur les maraudeurs son revolver.

Marquemal prit son élan : escaladant le talus de maçonnerie, il s’enfuit à toutes jambes. Son ombre se perdit parmi les troncs des vieux saules, dans les profondeurs de la prairie, vaporeuse de clair de lune.

Le Trompion, abandonnant son filet, se jeta résolument à l’eau. Nageant sans bruit, il se laissa emporter par le courant. L’eau était froide. Ses dents claquaient. Ayant trouvé un peu au-dessous une place commode pour aborder, il cherchait à se glisser dans les roseaux, comptant passer inaperçu, quand il vit un garde-pêche, immobile sur la berge, et qui se préparait à le cueillir.

Il replongea, alla plus loin, rencontra un autre garde.

Cette chasse à l’homme dura une heure. Transi, grelottant, il finit par se rendre et sortit de l’eau. Les gardes, lui ayant mis la main au collet, l’emmenèrent joyeusement. Ses vêtements trempés laissaient derrière lui un ruissellement d’eau boueuse, qui faisait de grandes flaques dans la poussière de la route. Le père Hantz, jovial, lui détachait à chaque pas une large bourrade dans le dos, à lui casser les reins, et lui répétait : « Ah ! mon caillard. Che te tiens. » On l’enferma dans un petit réduit situé derrière la maison du barragiste. On y remisait d’ordinaire des gaffes, des crocs, des engins de batellerie. Tremblant de tous ses membres, le Trompion songeait à des choses tristes, aux gens de police inexorables, à l’amende qu’il faudrait payer, au filet confisqué et qui avait coûté cher, étant fabriqué de fine soie. Il revoyait aussi les miochons affamés dans « la cambuse », ouvrant la bouche comme des oisillons, dont on a pris la mère, et qui attendent en vain la becquée.

q

Page 1