II - Robinson et Turner, ou les deux brasseurs fidèles.
Il était un peu plus de huit heures du soir. Alaster Grant, le maître du salon d’huîtres de Bank-Corner, était assis devant une de ces confortables cheminées londonniennes, gaies comme un sépulcre, et dont le foyer, posé à trois pieds du sol, brûle la figure en laissant geler les pieds. Maître Grant était un honnête compagnon, taillé en bouledogue, qui, le jour, ne faisait rien et n’en pensait pas davantage ; le soir, il aimait à se reposer de ce double travail.
Un jeune gentleman, à la toilette irréprochable, au visage noble, doux et discret, fut introduit près de lui, et lui dit sans préambule :
– Maître Grant, vous êtes libre, comme tout sujet du roi, de recevoir dans votre maison qui bon vous semble, et de débiter vos denrées au mieux de vos intérêts ; seulement le bureau central, de son côté, est libre de vous appliquer la loi commune qui ferme tous cafés, tavernes et débits de liqueurs de minuit à six heures du matin.
– C’est l’heure de ma recette, répondit le marchand de poissons.
Les salons d’huîtres (oysters rooms) sont en effet des établissements spéciaux, et très-spécialement anglais, où l’on sert, toute la nuit durant, des coquillages, des homards, du port-wine et du sherry. Celui de maître Grant avait la vogue ; une fois les théâtres fermés, il ne désemplissait pas jusqu’au jour. Il avait d’excellents habitués, des estomacs entraînés qui pouvaient travailler six heures de suite et ne se fâcher qu’au moment où la dernière bouchée restait au bas du gosier.
Le jeune gentleman entr’ouvrit son frac élégant et montra une médaille de constable qui pendait à son cou.
– Je suis James Davy, du bureau de Scotland-Yard, ajouta-t-il.
La rouge figure de maître Grant demeura impassible. Il demanda tranquillement :
– Que me reproche-t-on au bureau de police ?
– De louer vos boîtes à des espions de l’étranger, répondit notre fashionnable. Il y a des rapports contre vous.
– Dieu me damne ! s’écria Grant en riant lourdement, je loue mes boîtes à qui les paye, et je me moque des espions de l’étranger… Que me demande-t-on ?
– De me prendre en qualité de garçon pour ce soir.
– Pour que vous fassiez votre métier chez moi ?
– Précisément.
Maître Grant le regarda de travers.
S’il y avait une arrestation dans mon établissement… commença-t-il.
– Je vous engage ma parole, interrompit James, qu’il n’y aura pas d’arrestation.
La figure du marchand de poisson se rasséréna aussitôt, et il appela :
– Saunder !
Un petit Ecossais portant un tablier de toile écrue et une vaste serviette vint à l’ordre.
– Saunder, dit maître Grant, ce gentleman que voici est gagé en qualité de premier garçon. Donne-lui l’uniforme, et qu’il entre en fonctions tout de suite, s’il veut.
Il se retourna vers sa grille rougie par le coke incandescent. James Davy, l’instant d’après, avait, lui aussi, un tablier de toile écrue et une serviette.
Les Anglais ne paraissent pas apprécier le charme de la solitude complète, mais ils n’aiment pas non plus la gaieté des repas pris en commun. Vous chercheriez en vain chez eux nos cabinets particuliers et ces grandes salles où l’air circule librement, où les écots divers se coudoient en toute fraternité, où la joie communicative passe de table en table, formant à la longue un concert d’assourdissantes allégresses. Ils ont trouvé un moyen terme. Autour de leurs salons s’aligne une double rangée de grands cercueils, assez semblables aux confessionnaux qui se collent aux murailles des églises. Le nom vaut la chose, car l’Anglais a le courage de ses manies et s’inquiète rarement de gazer leur sinistre laideur. On appelle ces lieux de plaisir tout uniment des boîtes (boxes).
Ne soyons pas intolérants et laissons l’Anglais se divertir à sa manière.
Dans une de ces boîtes destinées aux consommateurs, deux gentlemen d’un certain âge et de tournures véritablement respectables étaient attablés devant douze douzaines de ces huîtres rondes comme des boules que nos voisins prennent, dit-on, la peine de chaponner pour leur prêter cette forme sphérique. Deux cruches de port-wine flanquaient le grand plat de métal blanc qui supportait la montagne de mollusques. Deux poivrières à compartiments, contenant quatre sortes de sauces diaboliques à bases de kari et de poivre rouge accompagnaient les cruches. Il n’y avait point de nappe sur la table de bois jaune, et les couteaux à bouts rectangulaires remplaçaient les fourchettes.
Les deux messieurs d’un certain âge étaient en grand deuil, et il y avait dans l’ensemble de leur aspect beaucoup de mélancolie ; mais ils dévoraient leurs huîtres grasses d’un loyal appétit, et le porto, sombre comme de l’or bruni diminuait rapidement dans leurs cruches.
L’un était gros, coiffé de cheveux poudrés avec une petite queue frétillant sur ses larges épaules, et ressemblait un peu aux portraits du roi Louis XVIII ; l’autre, plus grand et d’un embonpoint plus ordinaire, portait une naïve perruque dont les oreilles jaunâtres et frisottantes retombaient sur ses joues roses, comme une coiffure de poupée. En mangeant, ils s’entre-souriaient avec une confiance amicale, et chaque fois qu’ils buvaient, ils échangeaient un bienveillant salut. Impossible de voir deux plus belles santés que celles de ces honnêtes gentlemen ; impossible aussi de rencontrer deux physionomies plus candides.
Mais voyez combien il est dangereux de juger les gens sur l’apparence ! Ces deux hommes d’un certain âge, à la mine si douce, étaient les deux espions de l’étranger. Du moins, James Davy, le nouveau garçon, s’arrêta-t-il devant leur boîte après avoir glissé un regard dans toutes les autres. Il éloigna les servantes de la maison, et fit sentinelle derrière la cloison à hauteur d’homme qui laissait passer les paroles des imprudents conspirateurs.
– Voilà, mon bon cousin Turner, disait en ce moment le gros gentleman à la chevelure poudrée, dès que j’ai vu le malheureux récit dans les feuilles publiques, j’ai pris la poste et le paquebot.
– Je suis accouru de même, mon cher cousin Robinson, répondit le gentleman maigre à la chevelure naïvement frisottante ; je voulais au moins déposer sur sa tombe une larme sincère et quelques couronnes d’immortelles.
– Tel était aussi mon but, Turner. Hélas ! quand je songe, que dans cette boîte où nous sommes… les huîtres sont toujours bien bonnes chez maître Grant… et veuillez vous rappeler à quel point la pauvre Constance les aimait !
Un double soupir se fit entendre, puis Turner répliqua :
– La pauvre Constance aimait aussi le port-wine, bien qu’elle préférât le sherry… Se peut-il qu’un événement si cruel et si imprévu nous l’ait enlevée à la fleur de son âge ! Je bois à votre santé, monsieur Robinson.
– J’ai l’honneur de vous remercier, et à la vôtre de tout mon cœur, monsieur Turner.
A bien considérer ces deux gentlemen si courtois et si doux, il y avait dans leurs costumes et aussi dans leurs manières quelque chose d’étranger ; la petite queue du gros Robinson et les ailes de pigeon du grave Turner sentaient le continent ; James Davy n’avait pas dû s’y tromper. Jusqu’à présent, il est vrai, leurs discours ne semblaient pas faits pour bouleverser la paix européenne. Mais veuillez prendre patience et attendre la fin.
M. Turner tira de la poche de son vaste frac, dont la nuance était noisette, une tabatière ronde, ornée d’un portrait de femme. Le gros Robinson leva les yeux au ciel, après avoir regardé cette miniature, qui représentait une fort belle personne habillée à la turque et coiffée d’un volumineux turban.
– Je possède l’original sur mon porte-cigare, dit-il.
Turner eut un orgueilleux sourire et répliqua en frappant sur sa boîte :
– L’original, le voici !
– Rayez cela de vos papiers ! s’écria Robinson très-vivement.
Mais il s’interrompit et son regard suppliant arrêta la riposte sur les lèvres de Turner.
– Que son image soit entre nous, prononça-t-il avec onction, et apaise tout dissentiment frivole ! vous souvient-il que c’était son costume dans la Révolte au sérail ?
– Si je m’en souviens ! comme elle disait son grand air, mon cousin Robinson !
– Et son duo badin, mon cousin Turner !
– Et son ariette !
– Et le récitatif avant le trio !
Ils se turent, parce qu’ils avaient le cœur trop plein, et chacun d’eux avala une douzaine d’huîtres en silence.
– Savez-vous qu’elle avait quarante ans sonnés, mon ami ? reprit Robinson, qui noya le premier l’angoisse de son âme dans un verre de porto.
– Eh ! eh ! répondit Turner, j’eus l’avantage de faire sa connaissance au théâtre de Lyon en 1799, vers l’automne… voilà dix-huit années de cela… Elle avait déjà toutes ses dents.
– Moi, en 1798, au théâtre de Bruxelles… voilà juste dix-neuf ans… Elle marchait déjà toute seule… mais elle ne vieillissait pas, voyez-vous, c’est certain ; elle avait la ceinture de Vénus !
– Les jeux, les ris, les grâces…
– Et les amours !… Turner, je bois à votre santé !
– Robinson, j’ai le plaisir de vous remercier, et de tout mon cœur à la vôtre !
Ils burent, et leurs deux mains se cherchèrent au travers de la table, par-dessus le plat de métal blanc, où il ne restait plus que des coquilles.
– Garçon ! appela languissamment M. Turner.
James Davy était à son poste derrière la cloison. Il parut aussitôt à l’ouverture de la boîte. M. Robinson demanda avec tristesse :
– Notre poisson, s’il vous plaît ?
Davy, leste et empressé, comme s’il n’eût fait autre métier de sa vie, s’éloigna et revint avec un plateau supportant le thé, un saumon bouilli, lardé de jambon et d’anchois, des tranches d’esturgeon sur un lit de crevettes hachées, et deux brochettes de poissons-mouches ou lançons à la poivrade. Les deux espions de l’étranger attaquèrent d’abord le court bouillon avec un appétit égal. Ce n’était pas encore l’heure des secrets d’Etat, sans doute, car le gros Robinson reprit en versant un tiers d’eau-de-vie dans son thé :
– Le bon sens dit qu’il ne peut plus être question de rivalité entre nous, mon digne ami et parent. La chère créature est restée une vingtaine d’années en suspens, cela se conçoit j’affirme pour ma part que je n’en veux pas à sa mémoire, et je repousse l’idée qu’elle au voulu un seul instant nous tromper.
– Je le crois bien ! s’écria M. Turner avec chaleur et la bouche pleine, ce serait insulter à cette tombe qui vient à peine de se fermer !… Il faut le temps de choisir, n’est-ce pas ?
– Certes, surtout quand le choix est de si grande importance.
– Elle voyait en nous deux gentlemen du même âge, d’égale fortune ou à peu près, et de semblable honorabilité. J’aurais hésité à sa place, moi qui vous parle.
– Moi aussi, par Dieu !
– D’autant plus que c’était une femme prudente.
– Oh ! oui… et clairvoyante !
– Et discrète !
– Et sachant le monde !
– Robinson, mon digne ami et cousin, s’écria M. Turner d’une voix que l’émotion faisait chevroter, j’éprouve à épancher ainsi mon cœur dans votre sein une amertume mélangée de volupté !
– Pourquoi répugnerais-je à vous faire le même aveu, mon bon cousin et ancien camarade ? Nous avons été associés autrefois dans le commerce ; la destinée nous associa depuis dans une affaire de sentiment…, ne nous cachons rien mutuellement, voulez-vous ? Vidons jusqu’au fond la coupe des confidences.
– Soit, je suis prêt ; interrogez.
– Eh bien ! demanda Robinson, je ne serais pas fâché de savoir à quelle époque la pauvre Constance vous promit d’être madame Turner.
– Au mois de mai 1809… Cher souvenir !
– Moi, dit Robinson en soupirant, ce fut au mois de mai 1808 qu’elle consentit à devenir ma femme.
– Toujours le mois de mai ! prononça Turner avec sensibilité. C’est l’époque favorable pour ces aimables transactions. Le printemps…
– Le réveil de la nature…
– La saison des violettes nouvelles et des premières roses ! Ils donnèrent trêve en même temps au saumon bouilli, et atteignirent leurs portefeuilles d’un commun mouvement.
Déjà la boîte à cigares de Robinson était sur la table, à côté de la tabatière de Turner : toutes deux ornées du même portrait souriant et coiffé à la sultane. Bientôt les deux carnets se touchèrent, et nos deux cousins en retirèrent à la fois deux papiers satinés du même grain, de la même nuance, et semblables de format exactement.
James Davy glissait en ce moment un regard à travers une fente de la cloison. Sa bouche, belle et pure comme les lèvres d’une femme, eut un sourire moqueur.
– « Je promets, » lut à haute voix le gros qui avait peine à réprimer son émotion, « de donner ma main, dès que je quitterai le théâtre, à M. William Robinson, brasseur à Lyon (France), à qui appartient déjà mon cœur. »
– « Je promets, » épela le grand d’une voix tremblante, « de donner ma main, dès que je quitterai le théâtre, à M. Franck Turner, brasseur à Bruxelles (Pays-Bas), à qui mon cœur appartient déjà. »
Et tous les deux à la fois déchiffrèrent la signature :
« CONSTANCE BARTOLOZZI »
Chacun d’eux essuya une larme furtive et sincère.
Puis ils se regardèrent tous deux d’un air un peu troublé. Chacun d’eux avait peur de rencontrer un sourire sur la lèvre rivale.
– Cousin, reprit timidement le brasseur de Lyon, savez-vous une chose ? En de pareilles circonstances, des Français se battraient bel et bien.
– Des Brabançons s’étrangleraient de tout leur cœur, cousin, repartit le brasseur de Bruxelles.
– Entre nous deux, au contraire, qui sommes des Anglais…
– De vrais Anglais, morbleu !
– Des gentlemen, Dieu me damne !
– Que je meure ! des Saxons de la vieille roche, Robinson !
– Ceci est un lien de plus entre nous, n’est-ce pas, Turner ?
Turner ne fit ni une ni deux. Pour répondre dignement à cet appel chevaleresque, il se leva, tourna autour de la table, pressa Robinson sur sa poitrine, et prononça solennellement :
– Un lien fort comme l’acier !
Ils restèrent un instant ainsi, se tenant d’une main et l’autre sur le cœur. Ils formaient tableau. Puis ils reprirent leurs places.
– Je veux tout vous dire, s’écria Robinson qui mit dans son assiette un solide filet de saumon ; je ne veux rien garder de mon secret. En échange de cette chère promesse, je lui envoyai dans le temps, sous pli, mon testament olographe, où je la faisais, bien entendu, ma légataire universelle.
– Bien entendu, répéta Turner ; ayant jugé convenable d’agir pareillement, je ne puis qu’approuver votre conduite.
Davy ne regardait plus par la fente. Il s’était redressé. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine. Il écoutait attentivement mais froidement.
Robinson et Turner se reprirent à dévorer, les yeux baissés et comme si chacun d’eux évitait désormais le regard de son complice. Un observateur eût deviné que le sac aux aveux n’était pas vide encore, et que le gros de la confidence restait à faire.
– Ma foi ! dit tout à coup Robinson qui était décidément le plus explicite, vous en penserez ce que vous voudrez, mais Constance m’avait donné à entendre que nos relations… me comprenez-vous ?… n’avaient pas été infécondes… et qu’un charmant enfant…
– Un blond chérubin !… soupira Turner.
– Attendait, poursuivit le gros, le jour de nos noces pour m’appeler son père.
– Juste le style de la déclaration pleine de décence, mais précise, qu’elle me fit ! murmura le grand.
– De sorte que… acheva Robinson, – je pense que vous comprenez… mon testament s’étendit à ce tendre rejeton…
– Comme le mien, c’est clair… Je bois à votre prospérité, mon cousin !
– Mon cousin, à la vôtre !
– Mais voyez donc un peu, reprit Turner d’un ton pénétré, que de points de ressemblance entre nous… Fils des deux sœurs !…
– Brasseurs tous deux !
– Tous deux millionnaires, Dieu merci !
– Admirateurs de la même femme…
– Traités de la même façon…
– De la même façon honorable, M. Turner !
– Oh ! certes, monsieur Robinson !… Du fond de l’âme, c’est mon avis… honorable pour tous les trois !… Puis veufs en même temps…
– Des mêmes amours…
– Et pères-collègues, si je puis m’exprimer ainsi…
– De la même frêle créature… Turner, un Français raillerait…
– Un Belge aurait le cœur de rire… Moi, je dis : Nous ne sommes pas des cousins, nous sommes des frères !
– Des frères jumeaux, c’est mon opinion formelle.
– Si vous le permettez, Robinson, désormais je vous appellerai William tout court.
– Et moi, Frank tout simplement, c’est convenu… Mais, dites-moi… ces détails son pleins de saveur… à quel moment de l’année veniez-vous la voir ?
– Toujours au mois de mai, mon bon William… J’avais la première quinzaine… Et vous ?
– Egalement au mois de mai, digne, Frank… Elle me donnait la seconde quinzaine.
Ils trinquèrent.
– Que dirait un Français, ami Franck ? demanda Robinson en regardant son partner au travers de son verre.
– Ami William, que répondrait un Belge ?
– Le Français ne respecte rien, déclama le gros ; le Français ferait cette observation déplacée qu’il reste, dans l’an vingt-deux autres quinzaines.
Turner haussa les épaules avec dédain, disant :
– Et le Belge ne manquerait pas d’ajouter, chose stupide, qu’à ce compte-là nous pouvions avoir vingt-deux rivaux pour les onze mois de surplus… mais Dieu me damne ! nous sommes des Anglais !
– De loyaux anglais !
– Que le ciel confonde les Pays-Bas !
– Que le diable emporte la France !
– Et vive la joyeuse Angleterre !
– La joyeuse Angleterre pour toujours !
Cette affaire étant réglée et le saumon laissant voir sa grande arête parfaitement disséquée, M. Turner demanda à M. Robinson, qui voulut bien l’accorder, la permission de lui servir une rouelle d’esturgeon.
– Du haut des cieux, dit-il en remuant le hachis de crevettes saupoudré de kari, la pauvre Constance nous contemple très-vraisemblablement.
– Qu’elle soit donc contente de moi ! s’écria Robinson ; je vais faire un-sacrifice à sa mémoire… Turner ! ajouta-t-il se posant avec noblesse, prenez acte de ma solennelle déclaration : je vous cède la totalité de l’enfant.
Turner retira sa main comme s’il eût reçu un coup de martinet, et la cuiller tomba dans le hachis.
– Pensez-vous, mon frère, dit-il, que je veuille être en reste de grandeur d’âme avec vous !… Vous ne me connaissez pas !
– Si fait, si fait, interrompit Robinson en riant ; je vous comprends et je vous approuve comme toujours. Tout pour la pauvre Constance, n’est-ce pas ? Mais quant au rejeton, ma foi ! il est entendu qu’on n’en parlera plus ! Nous le coupons net !… Mais alors, Franck, vous voilà, sans héritier ?
– Vous de même, William, je suppose ?
– J’ai quelque quatre millions amassés honnêtement, Franck.
– Je possède un peu davantage ; au taux où sont les rentes, William, cela va à cinq millions.
– Neuf millions ! supputa, James Davy toujours à son poste.
– Diable ! fit Robinson. Et réfléchissez-vous à une chose ? C’est que si nous mourions demain, par hasard, il se présenterait deux cas : ou les testaments sortiraient leur effet, et alors le rejeton que nous venons de couper d’un commun accord deviendrait huit ou dix fois millionnaire ; ou nous aurions annulé les testaments, et alors vos millions et les miens iraient tout droit au fils de cette créature qui nous exila autrefois de Londres en déshonorant notre maison.
Au fils d’Hélène Brown, murmura Turner d’une voix subitement altérée ; à ce scélérat de Tom Brown.
Il ajouta :
– On dit que la mère est morte à Sydney, par le fouet…
– Moi, j’affirme que le fils mourra sur l’échafaud, à Tyburn ! acheva Robinson.
James Davy appuyé maintenant contre la paroi extérieure de la boîte, écoutait, impassible comme une statue. Au nom d’Hélène Brown seulement, tout son corps eut un tressaillement court, et ses paupières abaissées firent un voile à l’éclair de ses yeux.
– Garçon ! cria Turner.
– Gentlemen ?
– Une langouste au gingembre pour cure-dents, et une cruche du vieux sherry que vous me servîtes ici l’année dernière au mois de mai.
– Et du thé, garçon, ajouta Robinson, et de l’eau-de-vie de France, et de la vivacité !
Davy traversa le salon comme une flèche, car il se doutait bien que le moment important de l’entretien approchait ; mais il eut beau se hâter, quand il revint la conversation avait fait du chemin.
Nos deux amis avaient les coudes sur la table et semblaient enfoncés bien plus avant dans leurs mutuelles confidences.
– Si la pauvre Constance avait vécu, disait Robinson avec sentiment, jamais je n’aurais songé à cela, j’en fais ici le serment solennel.
– Je vous en offre autant, répliqua Turner ; il a fallu, je le jure, cette perte irréparable…
– C’est le mot ! irréparable… mais, écoutez donc ! est-il défendu de songer à la vieillesse qui vient ?
– Non certes !
– Un souvenir, si tendre qu’il soit, n’est pas une compagnie dans les longues soirées d’hiver.
– Assurément !… Il faut quelqu’un au coin du feu.
– Je ne puis dire, soupira le gros, que j’espère la remplacer jamais…
– Oh ! jamais ! interrompit le grand.
– Mais enfin… poursuivit Robinson, qui prit sa boîte à cigares et la glissa dans sa poche comme s’il eût craint ce portrait turc, témoin muet de son apostasie, mais enfin… voilà !
– Voilà ! répéta Turner, qui fit disparaître également sa tabatière d’un geste furtif et plein de remords.
Puis il demanda entre haut et bas :
– Quel âge a la vôtre ?… la mienne est un peu trop jeune peut-être… dans les dix-huit ans… mais sensée, figurez-vous ! et de l’expérience… un ange !
– La mienne n’a que seize ans, avoua le gros Robinson en rougissant comme une fillette, mais vous lui en donneriez trente, au bas mot, pour la prudence.
– Et vous êtes engagé ?
– A peu près… d’honneur, comme on dit. Et vous ?
– Tout à fait… avec dédit. Je l’épouse à mon retour.
– Morbleu ! s’écria Robinson, vous êtes ce que j’appelle un bon vivant, cousin Franck, et vous avez trouvé la vraie manière de placer vos millions ! Je vous demande formellement la permission de boire à la santé de madame Turner.
– A la condition expresse que je vide mon verre à la santé de madame Robinson, de par tous les diables !
– Bravo ! Je compte quitter Lyon, après cela.
– Je laisserai Bruxelles.
– Pour revenir à Londres, j’espère ?
– Naturellement… ces dames feront une paire d’amies.
– Et quelquefois, murmura Robinson la larme à l’œil, nous les mènerons sur la tombe de la pauvre Constance…
– Nous leur apprendrons, balbutia Turner, qui fondait en eau, à aimer celle qui… celle que… du haut de l’empyrée…
– Des pots de réséda… des guirlandes de fleurs…
– Et un petit dîner sur l’herbe !
Ils étaient ivres et eurent grand’peine à se lever.
– A ces dames ! toutes les trois ! s’écria Robinson en vidant le fond de la cruche dans les verres.
– Et que ce misérable Tom Brown, notre neveu, soit pendu ! ajouta Turner qui voulut sortir par la fenêtre.
Depuis quelques minutes la pâle figure de James Davy s’animait de l’autre côté de la cloison, et un sourire de satisfaction naissait autour de ses lèvres. Etait-il venu là pour savoir précisément que William Robinson et Franck Turner allaient se marier ?
Quand les deux fidèles brasseurs quittèrent enfin la table où s’était achevé leur festin homérique, Davy les reconduisit chancelans jusqu’à la porte de la rue.
Puis il rentra dans le parloir, où maître Grant continuait de rôtir sa face apoplectique.
– Les espions de l’étranger sont partis, dit-il.
– Ont-ils payé ? demanda maître Grant.
Davy jeta quatre souverains sur la table, et ajouta gravement :
– Nous avons sauvé ce soir la maison de Hanovre et la succession protestante.
– Je suis écossais et anabaptiste, répondit maître Grant, qui empocha sans remords l’argent des ennemis. Je me moque de tout cela comme d’une guigne.
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