‹ Jean DiableChapitre 3 sur 25 · III - La biographie du Quaker.

III - La biographie du Quaker.

Il existait derrière Covent-Garden, au milieu de cet inextricable labyrinthe, en partie détruit aujourd’hui, et qui se nommait Storegate, une ruelle étroite, longue et tortueuse, qui n’avait point de nom officiel, mais que les misérables habitants du quartier appelaient Low-Lane (l’allée du bas). On voyait au centre de cette ruelle, et à l’endroit le plus large, un assez grand bâtiment, dont la façade consistait en un mur non achevé, qui s’arrêtait brusquement à moitié du second étage, et qui, dit-on, avait été construit pour le premier établissement du fameux maître d’école Joseph Lancaster, père de l’enseignement mutuel.

Il n’y avait jamais eu de maçonné que la devanture, abandonnée avant d’avoir servi, et que la noire haleine de Londres achevait déjà de teindre en suie.

A la porte de cette ruine toute neuve se balançait une petite enseigne, emmanchée à une tige de fer et portant ces mots : Will Sharper’s spirit shop. On peut dire sans exagérer aucunement que cette enseigne était à cent lieues de tout pays civilisé. Londres, au commencement de ce siècle, avait des profondeurs si étranges et de si incroyables barbaries qu’on est tenté de se demander si notre Paris du moyen âge lui-même est jamais descendu jusque-là. Certaines portions de la Cité, Saint Gilles Spital-Fields et les limbes honteuses qui sont devenues le riche quartier des docks défiaient réellement toute description ; il y avait des centaines de rues barrées à la police ; à midi, les jours de brouillard, on étouffait les passants derrière la Tour, et, dans cette ruelle où nous sommes, à quelques cinquante toises du théâtre où notre Talma joua Shakspeare, il fallait la pluie du ciel pour laver le ruisseau sanglant.

Londres ne connaissait pas alors cette humble providence de la rue, le surveillant qu’on nomme spécialement le policeman ; il n’y avait que des sergents, des watchmen et des constables ; jamais encore homme de police n’avait montré sa baleine plombée en vue du bouge épique où nous allons entrer, et dont j’ai lu de mes yeux, en 1815, l’étiquette effrontée Will Scharper’s spirit shop.

En français cela se devrait traduire : Cabaret de Guillaume Filou.

Au devant de la façade, de l’autre côté de la ruelle, il y avait des masures démolies qui servaient de dortoirs à des centaines de rôdeurs. Un seul coup de filet, donné à propos en ce lieu impur, eût encombré Newgate de fond en comble. Les deux maisons situées à droite et à gauche des masures démolies abritaient une industrie pareille et qui ne se peut point nommer. Elles se faisaient concurrence à main armée. Du soir au matin, c’étaient là-dedans et au dehors des mêlées sauvages et une interminable orgie. Deux échoppes de pawnbrokers, courtiers affamés de prêts sur gages, se collaient aux murailles souillées et ne s’arrêtaient qu’à la peau même de l’homme dans leur pillage usuraire.

Le cabaret que précédait ce vestibule d’infamie était vaste presque autant qu’une église ; mais cette large étendue elle-même présentait un aspect hideux, à cause du plafond en planches de sapin qui s’élevait à peine à six pouces au-dessus de la tête des consommateurs. Une demi-douzaine de lampes fumeuses, placées, les unes sur des barriques servant de tables, les autres à terre, mettaient dans les ténèbres des lueurs vagues et roussâtres. Une véritable fourmilière humaine grouillait sur le sol, jonché de paille humide et de débris : des hommes, des femmes, des enfants ; beaucoup de femmes et beaucoup d’enfants.

La façade seule, nous l’avons dit, était en maçonnerie, branlante et lézardée ; le reste avait l’apparence d’un mauvais hangar, bâti à la diable sur un terrain non nivelé. Il y avait des trous considérables dans le sol, au fond desquels des sociétés particulières étaient établies commodément à jouer aux cartes. C’avait dû être un jardin autrefois, car de maigres troncs d’arbres, sciés à deux pieds de terre, restaient enracinés et tenaient lieu d’escabelles.

A droite de la porte d’entrée, dont le seuil était à trois marches au-dessous des fanges de la ruelle, quatre barriques vides supportaient un plancher de sapin, servant de comptoir et entouré d’une palissade de bois brut, comme on en voit en plein champ. Sur le comptoir se mêlaient en un désordre calculé les brocs, les bouteilles, les cruches et même des petits barils contenant les spiritueux en faveur parmi le peuple de Londres. Le rack, le porter irlandais, le whiskey d’Ecosse et le gin, le lugubre et mémorable gin, boisson notoirement empoisonnée, et qui tue juste trois fois plus vite que les autres liqueurs fortes. C’est la préférée, là-bas. – Nous avons l’absinthe chez nous.

Dans les cabarets où le gin est le maître, on ne veut, d’ordinaire, ni porter, ni ale, ni vin ; mais au Sharper, on vendait de tout. Jenny Paddock, la veuve de Jean Diable, vous eût fourni au besoin du johannisberg dans un verre cassé, et du lacrymacristi dans une écuelle. Jenny Paddock était une Ecossaise de cinq pieds six pouces, forte encore et charpentée comme un homme, mais hâve, tremblante et les yeux brûlés à vif. Elle se tenait derrière le comptoir, car la royauté du cabaret Scharper’s était tombée en quenouille. Deux laids coquins et deux fillettes de quatorze ans exécutaient ses ordres souverains. Sous le comptoir même, entre les quatre tonneaux, un petit juif, au museau aiguisé, servait de chaufferette à Jenny Paddock et vendait du tabac de contrebande.

Ce petit juif avait alors douze ans. Il était économe et savait déjà bien des choses utiles. Jehovah ayant béni son commerce, il est devenu, en grandissant, usurier et honnête homme.

Vis-à-vis du comptoir, à gauche de la porte d’entrée, un parc de quarante pieds carrés, entouré, de lattes fichées dans la boue, contenait des tables et des tabourets. C’était le parloir, expressément réservé aux gentlemen et aux ladies de la haute société, aux enflés, pour employer le terme technique. On entrait dans ce parloir moyennant un penny par couple, quand on était assez orgueilleux pour payer si cher une pure satisfaction d’amour-propre.

De l’entrée jusqu’au fond, qui disparaissait dans un épais nuage de fumée, il y avait bien une soixantaine de pas. A moitié route, on trouvait le salon, enceinte privilégiée comme le parloir et barricadée de même. Au salon, il y avait des boîtes comme chez maître Grant, mais les boîtes du Scharper’s, chancelantes et horriblement vermoulues, n’abritaient jamais d’espions de l’étranger. On était anglais là-dedans, depuis le chapeau sans bords jusqu’aux souliers sans semelle, en passant par le frac noir sans manches. Hurrah ! pour les vainqueurs qui abreuvent les dames !

La bague ou enceinte de boxe était en face du salon et entretenue dans un état relatif de propreté. Il y avait aux pieux qui soutenaient la corde circulaire des ardoises suspendues pour inscrire les paris.

Au delà de la bague et du salon, le plafond se relevait brusquement, en même temps que le terrain montait, figurant une sorte d’amphithéâtre.

Amphithéâtre est le mot. Il ne faut pas s’y tromper : nous sommes ici dans un lieu illustre et qui a laissé son nom dans les archives de la basse vie, à Londres. Pendant plus de vingt ans, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, sauf absence pour cause d’emprisonnement, Thomas Paddock, surnommé Jean Diable (John Devil), donna là des leçons publiques d’escroquerie raisonnée. La police, qui sait tout, savait parfaitement cela ; mais Low-Lane était un asile inviolable, et ce ne fut jamais sous les planches enfumées du Sharper’s que Thomas Paddock tomba dans le trébuchet.

Thomas Paddock ou Jean Diable avait une réputation de premier ordre. Ce professeur étrange remplaçait dans Low-Lane, avec un succès de vogue, l’autre professeur, Joseph Lancaster, assez simple pour n’enseigner que de bonnes choses, et qui, bien entendu, n’avait pas réussi. La joyeuse Angleterre tient beaucoup plus qu’on ne croit à sa renommée d’excentricité ; elle ressemble un peu à ces malheureux enfants qui se damnent à faire croire qu’ils sont des débauchés.

John Bull sera séduit du premier coup et de parti pris par tout homme qui marchera sur la tête. Ce n’étaient pas seulement des voleurs en herbe qui assistaient aux cours de Thomas Paddock ; ces cours, en définitive, étaient la réponse au livre de l’intendant Gregory Temple qui enseignait l’art de découvrir les coupables, et l’on peut se demander si l’originalité de Gregory Temple n’était pas plus dangereuse encore que l’originalité de Jean Diable.

Ils n’étaient infaillibles ni l’un ni l’autre : nous avons vu la chute de Gregory Temple ; de son côté, Jean Diable, premier du nom, se laissa mener un matin à Tyburn, où était encore la potence, et n’eut garde d’en revenir. Le cabaret de Low-Lane, tenu par sa veuve inconsolable, porta le grand deuil pendant toute une nuit ; le gin coula par torrents et coucha ivres morts dans la boue tous les convives de l’orgie funéraire. Puis, comme la mort d’un homme ne peut tuer une institution. Thomas Paddock eut un successeur dans sa chaire de philosophie, et quand un malfaiteur, élevé par son génie au-dessus du niveau, accomplit quelque grande série d’exploits et prit des proportions légendaires, l’admiration des vulgaires coquins lui décerna ce glorieux sobriquet de Jean Diable.

Vers onze heures avant minuit, ce soir-là, le Sharper’s était plein comme ces étuis de fer-blanc où nos pêcheurs à la ligne emprisonnent les vivants appâts qui attirent les goujons de Seine dans la poêle.

D’un bout à l’autre de l’immense salle, on voyait, vautrés sur la paille ou dans la fange, des groupes, la plupart immobiles, cuvant la lourde ivresse du gin. Dans le parloir, quelques chevaliers d’industrie de bas ordre, un peu moins misérables que le commun de cette tourbe abrutie, faisaient les grands seigneurs avec des coureuses de nuit.

La plupart de celles-ci, chose horrible à dire, et qui est une des plus profondes malédictions du vice anglais, n’avaient pas atteint encore la taille de la femme, et, sous ce masque uniforme que le gin colle aux visages de toutes ses victimes, on voyait poindre parfois la naïveté du sourire de l’enfant.

La fumée des pipes, rabattue par le plafond trop bas, mettait dans l’air un nuage tellement opaque que le regard le plus perçant n’aurait pu pénétrer à dix pas de l’entrée ; on percevait seulement des mouvements confus et de vagues lumières au travers de ces suffocantes vapeurs. Le bruit n’était pas, à beaucoup près, aussi intense que nous pourrions le supposer d’après les habitudes de nos tabagies françaises ; c’était un murmure grave et sourd, avec des cliquetis d’étain et de cuivre. Parmi ce vaste grognement, un blasphème s’élevait tout à coup, ou une menace ou un démenti de jeu. Il y avait des femmes ivres solitaires qui chantaient je ne sais quoi de monotone et de lugubre ; d’autres râlaient la toux du gin.

En somme, pour nous qui savons les refrains de nos joies populaires, cette bizarre boutique des plaisirs londonniens eût ressemblé à une salle d’hospice où la surveillance relâchée aurait laissé l’orgie se glisser parmi les mourants. C’était le Temple obscène de l’agonie en goguette.

Il y avait pourtant des gens bien portants : témoins Noll Green, le boxeur de Southwark, Dick, de Lochaber, le buveur d’ale, qui gagnait sa vie à pomper d’un trait un seau de bière dans Trafalgar square : deux audacieux bandits, à part leurs industries avouées. Dirk et Noll revenaient de loin, tous les deux ayant été déportés à la Nouvelle-Galles du Sud, d’où ils avaient réussi à s’échapper en compagnie du fils de la fameuse Hélène Brown, morte à Sydney, sous le fouet. Noll avait la taille d’un Hercule ; on pariait sept contre un pour lui à la salle de boxe de White-Chapel ; Dick, moins haut et moins large, possédait un estomac élastique : propriété précieuse et qui eût fait sa fortune, s’il avait eu de la conduite.

Il n’y avait pas en effet un seul badaud dans tout Londres qui ne payât volontiers son penny pour voir Dick enfler à vue d’œil, en buvant un seau de bière sans reprendre haleine.

Noll et Dick avaient été condamnés autrefois pour meurtre, et la police les serrait de près. Dick était regardé comme plus habile et plus dangereux que Noll, qui, malgré sa force athlétique, n’osait s’attaquer à lui.

Ils étaient à la même table dans le parloir, et buvaient du punch avec un enfant de quinze à seize ans, dont l’œil clignotant et la face ridée contrastaient avec leur robuste apparence de santé. L’enfant avait une physionomie singulièrement intelligente, hardie et rusée à la fois. Il tenait à la main la brochure à la mode : le Livre des aventures surprenantes de Jean Diable le Quaker. Il se nommait Ned Knob.

Les habitués du Sharper’s avaient fait une grande consommation de ce canard, comme notre langage populaire appellerait la biographie de Jean Diable.

La majeure partie de l’assemblée ne savait point lire ; on avait acheté la brochure uniquement pour l’estampe qui faisait fureur. L’estampe était déjà collée de toutes parts aux cloisons et jusque sur la tête de Jenny Paddock, la grande Ecossaise qui régnait au comptoir. Ceux qui avaient quelque légère teinture des belles lettres épelaient péniblement le texte dans leurs coins, mais le petit Ned Knob, qui était un ancien clerc de sollicitor, chassé pour vol, – un véritable savant, celui-là, – lisait à haute et intelligible voix les passages les plus intéressants pour l’édification du boxeur et de l’avaleur de bière.

Tout autour de la balustrade du parloir, les curieux s’ameutaient pour l’écouter.

« … Satan vint une fois dans la paroisse de Saint-Gilles, » lisait le petit clerc de sa voix aigre et cassée, « pour voir à emporter quelque bonne misère dans son enfer ; car l’enfer ne vaut pas Saint-Gilles. Satan trouva une Irlandaise ivre, mais affamée, parce qu’elle buvait depuis une semaine sans manger. Elle était commodément assise dans un tas de boue, et rongeait la mâchoire d’un chien mort de la rage. Satan la trouva si belle qu’il lui fit la cour en se bouchant le nez. Voilà comme quoi Jean Diable naquit neuf mois après, dans un tonneau de gin vide, avec trente-deux dents de loup dans la bouche et un chapeau de quaker sur la tête.

» A trois mois, il vola la pipe de sa nourrice, qui était de l’île de Man, et qui avait, au lieu de lait, de l’eau-de-vie de pommes de terre ; à quatre mois, il mit le feu à la maison de la Société de tempérance ; à six mois, il monta sur un âne pour se rendre à l’Université d’Oxford, où il fut reçu à bras ouverts pour l’amour de sa monture, qui cousinait avec tous les docteurs.

» A un an, il vendit le recteur pour un schelling et six pence à la foire de Cambridge, et le roi voulut le voir.

» Il vint à Saint-James sur son âne. Le prince de Galles lui demanda :

» Petiot, qu’y a-t-il de plus grand dans les trois royaumes ?

» – C’est le bonnet de nuit de Votre Altesse Royale, répondit Jean Diable.

» Le prince de Galles était curieux. Il désira savoir pourquoi il n’y avait rien de si grand que son bonnet de nuit en Angleterre, en Ecosse et en Irlande ; mais le roi dit : Chut ! et les princesses firent semblant de rougir.

» Jean Diable salua Sa Majesté et lui demanda à son tour :

» – Gracieux souverain, savez-vous ce qui coûte le moins cher et ce qui rapporte le plus ?

» – C’est l’Irlande, répondit le roi du premier coup.

» – C’est le Bengale ! s’écria le prince royal.

» – C’est l’impôt sur le gin ! ajouta la princesse Caroline, qui riait encore en songeant au bonnet de son auguste époux.

» – Jean Diable haussa les épaules et dit : Les chiens ne voudraient pas de vos langues… C’est le papier dont on fait les faux billets de la banque d’Angleterre.

» Le roi, voyant qu’il avait tant d’esprit et de modestie, lui pocha l’œil droit d’un coup de poing, et le nomma tourne-broche au château de Windsor, avec droit d’usage dans les caves et titre de baronnet écossais. Le roi, comme vous voyez, était un généreux prince : aussi est-il devenu fou.

» A l’âge de deux ans, Jean Diable eut enfin la taille d’entrer dans la garde à cheval. La princesse Caroline, le voyant si beau soldat, lui dépêcha son doreur, afin de l’encadrer. Il fut convenu que Jean aurait table servie, dix-huit chambres de plain-pied et cent mille livres sterling pour sa toilette ; mais le prince de Galles, époux de la princesse, sortit d’une armoire où il était caché avec plusieurs témoins à cinq schellings la pièce, deux avocats, un sollicitor, un huissier, et un juge assisté de son greffier. Il fallut aller à la cour des plaids communs, et Jean Diable aurait été condamné à l’amende, comme tant d’autres, si son extrait de baptême n’eût prouvé sa tendre jeunesse.

« Quand on vit qu’il passait en justice par-dessus le marché, malgré ses six pieds sans semelles, toutes les dames de la cour lui envoyèrent leurs doreurs avec des cadres. Il aurait pu, en ce temps-là, faire sa fortune et devenir archevêque de Cantorbéry ; mais l’expérience est le fruit des années. Il se mit en tête d’être secrétaire d’Etat, et grimpa sur le dôme de Saint-Paul pour voir un peu d’où venait le vent de la politique. Quand il fut en haut, il s’aperçut qu’il avait oublié ses lunettes ; le bedeau lui prêta celles du grand Newton, qui est enterré quelque part aux environs, et Jean Diable vit deux innombrables armées, dont les soldats, de si loin et de si haut, avaient l’air de fourmis dans la poussière. L’une de ces armées, conduite par Fox et Canning, s’appelait les whigs ; l’autre, commandée par Castlereagh et Wellington, se nommait les tories. Jean Diable ayant reconnu le régent qui caressait les whigs, en conclut naturellement que ce loyal prince avait l’intention de favoriser les tories, et il descendait quatre à quatre pour s’offrir à Wellington, lorsqu’il rencontra Satan, son vénéré père, qui se promenait bras dessus bras dessous avec le doyen dans le chœur de la cathédrale. Satan l’arrêta par l’oreille, et lui fit cadeau d’un chapeau de quaker tout neuf, en disant :

» – Te voilà qui as quatre ans, il est l’heure de savoir la fin des choses. Tout ce qui reluit n’est pas or, et bien mal acquis ne profite point. Le sol des cours est glissant ; la félicité ne se trouve pas dans les palais : d’autre part, on est mal logé dans les chaumières. Fais-toi membre de la confrérie des voleurs de Londres, si tu veux garder ton innocence.

» C’est plus facile à dire qu’à exécuter. Le premier venu peut avoir un diplôme de docteur, mais il faut passer des examens pour être reçu compagnon de la grande famille. Jean Diable passa sept ans à l’école de Thomas Paddock, bien que, dès le premier jour, il eût volé son déjeuner, son dîner et son souper dans la poche de son maître. Quand il fut question de passer sa thèse, il eut pour examinateurs Jack Sheppard, Robin Lewis et Jérémie Drummer ; le président était Thomas Paddock lui-même. On lui donna deux heures pour voler la sonnette d’argent du speaker de la Chambre des communes. Au bout d’une heure et vingt minutes, il revint portant sur sa tête la table même de l’orateur et la sonnette dessus. Les quatre examinateurs le pressèrent sur leur sein, après quoi Jérémie cherchant son mouchoir dans sa poche trouva la blague à tabac de Jack Sheppard, qui poussa un cri en retirant de son gousset la montre de Robin Lewis, lequel était détenteur de la bourse de Thomas Paddock, qui avait à son tour le foulard de Jérémie. On porta Jean Diable en triomphe pendant trois nuits dans Finch-Lane, et le conseil supérieur fit frapper une médaille pour garder la mémoire de ce bon tour.

John Devil avait quatorze ans quand l’idée lui vint de faire un voyage sur mer. Il s’embarqua pour la Nouvelle-Galle du Sud en qualité de convict ; il avait payé son passage en donnant trois coups de marteau sur la tête d’un alderman qui en mourut. Comme il se déplaisait à fond de cale, il coupa ses menottes avec un cheveu trempé dans du vinaigre, et endoctrina si bel et si bien ses compagnons, que l’équipage fut mis aux fers, tandis que les passagers gouvernaient le navire. Jean Diable fut capitaine, comme de raison, et le vaisseau prit terre au port Jackson, où l’ancien commandant, ses officiers et ses matelots passèrent pour des assassins et furent employés aux travaux de la cale. Pendant cela, Jean Diable et ses compagnons menèrent joyeuse vie, fêtés partout comme s’ils eussent été des officiers de l’amirauté.

» C’est une jolie place que celle du gouverneur de la colonie. Jean Diable avait d’abord songé à la prendre pour lui, car il faut faire une fin tôt ou tard ; mais il devint amoureux de la belle Ecossaise, sa maîtresse, qui coûtait là-bas les yeux de la tête au roi, parce que le gouverneur, l’attorney général, les shérifs, les juges, les délégués, les contrôleurs, les commissaires et les surnuméraires se l’arrachaient ; il n’y avait qu’elle dans toute la colonie qui fût au-dessous de cinquante ans.

» Enlever une femme de Sydney, c’est bien une autre affaire que d’emporter sur sa tête le bureau de l’orateur de la Chambre des communes ! Les dames sont si rares là-bas qu’on les garde comme des bêtes curieuses de notre Jardin zoologique.

Jean Diable mit la belle Ecossaise dans un ballot de laine et l’embarqua ; il avait le mal du pays. En route, il lut pour la première fois le sublime ouvrage de Gregory Temple, intendant de police, qui est comme le manuel du praticien et que l’on aurait dû intituler : L’Art de voler sans être jamais découvert, car il met des écriteaux sur les trappes creusées et des lampions tout autour des filets tendus. Jean Diable atteignait sa vingtième année quand il toucha terre à Plimouth ; il vint à Londres avec la belle Ecossaise, qui était maintenant lady Jean Diable, et se livra tout entier au commerce libre. Thomas Paddock avait dit en mourant : Mon successeur est le Quaker (car Jean Diable portait toujours le grand chapeau que Satan, son père, lui avait donné dans le chœur de Saint-Paul). Il ne démentit point l’horoscope de Thomas, et fit faire à la science des progrès incontestables. »

Ici se trouvait le récit des principaux exploits de Jean Diable le Quaker, récit entremêlé de vérités et de fables, où, parmi des méfaits sanglants et trop réels, le chroniqueur avait placé quantité d’absurdes fanfaronnades. Le cercle s’était grossi autour de la balustrade, et le parloir lui-même s’était peu à peu rempli. De tous les coins du bouge, des auditeurs étaient venus. On voyait tout autour du petit clerc, des yeux grands ouverts et des bouches béantes. Pour donner une idée du succès obtenu par Ned Knob, lecteur de ce poème si entraînant, nous dirons que, à un certain moment, Jenny Paddock, la grande Ecossaise de cinq pieds six pouces, désertant son comptoir, franchit la balustrade, enleva le clerc de son siège, et l’assit sur ses genoux pour écouter mieux. Dick et Noll étaient tout fiers d’être les compagnons de ce petit Ned Knob.

« Une nuit, » reprit le lecteur, « voilà de ceci un mois et quelques jours, miss Suzanne, la jolie fille de Gregory Temple, venait de lui porter sa bière cuite dans son lit… »

– Ecoutez ! écoutez ! fit-on à la ronde comme en plein parlement.

Et d’autres ajoutèrent :

– C’est l’histoire de la comédienne qui commence.

– L’histoire de Constance Bartolozzi !

« Car Suzanne Temple est jolie comme un amour, » poursuivit Ned, « et l’intendant de police a coutume d’avaler chaque soir une demi-pinte d’ale cuite avant de s’endormir.

Les portes de la maison étaient bien fermées avec des serrures de sûreté ; les barres tenaient à leurs crampons, et l’intendant, qui est homme de précaution, avait levé les herses dans l’intérieur des cheminées et regardé, sous les lits.

» Entrez donc chez un gentleman doué de tant de prudence !

» Il pouvait être deux heures après minuit quand Gregory Temple vit tout à coup paraître au chevet de son lit un personnage de haute taille, vêtu de noir et portant sur la tête un chapeau de quaker. Vous devinez qui était ce personnage ; Gregory Temple n’est pas plus maladroit que vous ; il reconnut Jean Diable sans l’avoir jamais vu.

» – Par où êtes-vous entré chez moi ? s’écria-t-il en saisissant le pistolet chargé qui était sur sa table de nuit.

» Soit que l’étranger trouvât la question indiscrète, soit tout autre motif, il ne juge pas à propos de répondre. Gregory Temple a du sang-froid. Voyant un sourire sous les bords rabattus du grand chapeau, il visa au cœur et pressa la détente.

Le pistolet fit feu comme un briquet jette une étincelle vaine en frappant le caillou : l’amorce et la charge avaient été enlevées.

» L’intendant de police voulut sauter hors de son lit, une main de fer le contint.

» – Gregory Temple, lui dit l’étranger, je suis le fils d’une femme que vous avez tuée, et j’ai promis à ma mère de la venger !… »

– Ecoutez ! écoutez ! répéta l’assemblée frémissante, pendant que Ned. Knob, le lecteur, reprenait haleine.

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