XXI - L’impossible.
Le soleil lui-même était de la fête. Il avait choisi pour aujourd’hui cette couche pompeuse toute drapée d’or et de pourpre qui sert à ses grands levers de roi du monde. L’Orient étincelait sous son puissant regard comme un chaos de pierres précieuses, tandis qu’il sortait déjà, lui, le dieu, foyer sublime et vivant, des splendides opulences de son lit.
Au loin, tous les paysages heureux où l’Oise attarde ses lenteurs calculées, usant de ruse pour ne quitter qu’au dernier moment les caresses de cette douce nature, tous les bois moutonnant comme des nuées, tous les guérets à la robe de perle, toutes les prairies, verdoyant velours que la rosée parsème de diamants, tout, depuis le brin d’herbe enfant jusqu’au chêne géant et vieillard, depuis la goutte d’eau suspendue au buisson, fille des vapeurs nocturnes qui va s’exhaler de nouveau en vapeur matinière, jusqu’à la roche colossale, contemporaine de la naissance du monde et qui ne finira qu’avec le dernier soupir de la création, tout souriait, tout chantait l’admirable et muet cantique du réveil.
Comme si la lumière eût suivi, elle aussi, un programme officiel, le château de Belcamp, où dormait le héros de la fête, surgissait hors de l’ombre avec sa façade fière tout empanachée de futaies bien avant que la brume eût laissé le berceau de la rivière et le double val : Les rayons du matin embrasaient ses fenêtres et détachaient les hautes arêtes de son toit, qui lui faisaient une coiffure seigneuriale.
C’était le grand jour, la Saint Honoré, le jour des agapes universelles, de la danse sans fin et du feu d’artifice : la fête de M. le Maire ; bien plus, la fête de l’excellent homme qui avait le respect et l’amour de toute la contrée.
Les esprits les plus subtils de Miremont se sont demandé bien des fois et toujours en vain comment Blondeau, le garde champêtre, pouvait être ivre avant l’ouverture des cabarets.
Ce phénomène rentre dans la catégorie de ceux qu’il faut accepter sans remonter à leur cause. A six heures, le garde champêtre, déjà ivre par provision, traversa l’esplanade et déchargea solennellement son fusil, qui était le plus incorrigible braconnier de la commune.
A ce signal, les cloches de Miremont sonnèrent à toute volée, et la garde nationale, malgré l’absence de madame Célestin, commandant d’honneur, fit une décharge sur la place de la Mairie.
M. Morin du Reposoir, premier adjoint, se montra au balcon et prononça quelques paroles marquées au coin de la prudence pour exhorter les populations miremontaises à la concorde qui embellit l’enthousiasme.
« L’année dernière, dit-il, à pareille époque, on eut à déplorer quelques désordres, dont la source était dans les tonneaux mis en perce sur l’esplanade du château, à l’occasion de ces réjouissances de famille. Mélangez étroitement la modération avec le plaisir, selon la méthode du sage. Vous vous en trouverez bien au double point de vue de la santé et de l’ordre. Vive M. le Maire et son fils ! »
– Vive M. le maire et son fils ! répéta Miremont à jeun.
La servante de M. Morin du Reposoir, apostée dans la foule, ajouta :
– Et vive le premier adjoint !
Mais ce cri spontané resta sans écho, parce que Miremont se dirigeait déjà vers l’esplanade où l’appelait la mise en perce du tonneau.
Le bruit courait que, cette année, il y aurait deux tonneaux le second en l’honneur de M. le comte.
Les populations quittèrent donc la place de la Mairie et prirent le sentier qui menait au château. Vous eussiez dit un bosquet qui marchait. Hommes, femmes et enfants portaient d’énormes charges de lilas, car cette joie du printemps était aussi complice, et les lilas fleurissaient pour la fête de M. le marquis.
Sur l’esplanade, Miremont trouva madame Etienne. C’était déjà un peu plus que le premier adjoint. Madame Etienne reçut ce peuple avec bonté, elle lui permit de décorer la grille avec les fagots de lilas et lui parla des solennités qui avaient lieu chez son ancienne dame à la Saint-Joseph. Pourquoi ?
Parce que c’était son patron, ayant nom Joséphine.
– Mes enfants, ajouta-t-elle, tout sera à cuire et à bouillir ici, momentanément aujourd’hui, pour l’incommération usuelle, compliquée, comme de juste, par celle de M. le comte. Vous allez vous tire-larigoter comme des bossus dans l’abondance de deux sortes de vin, blanc et rouge, au choix du caprice ! Chacun de vous sont requis de donner un coup d’épaule au dressement des tables et au calage des tréteaux pour votre propre ripaille personnelle, marquée pour midi, viande et tout à discrétion, jusqu’au soir que le soleil se couche à la brune. Ici présent, on fait les choses noblement, ne regardant pas aux sous et deniers, comme un rat dans les petites maisons bourgeoises et racailles, qui tondrait sur un pou par économie ! C’est les noces de Gamache, comme ils disent, et la corne d’abondance ; en veux-tu en voilà : saucisses, boudins, couennes de lard, le tout rissolé, fameuse soupe à tenir la cuiller plantée debout, et sauces qui se remangent les doigts jusqu’au coude, avec saindoux, poivre, sel et muscade ! Ca me connaît ! non compris la danse au violon du ménétrier, jusqu’à extinction, le café et liqueurs, les drapeaux et le feu d’artifice du Bengale de toutes couleurs, en argent et en or, jeté par les fenêtres et plus fort qu’à la Saint-Louis de Pontoise ! Vive M. le marquis et M. le comte !
– Vive M. le Marquis et M. le comte ! hurla Miremont qui jeta en l’air tous ses bonnets.
Et cette fois, de son propre mouvement, il ajouta :
– Vive madame Etienne !
Il est bien certain, cependant, que l’adjoint et la cuisinière avaient le même style. Seulement, la cuisinière avait reçu du ciel le don de parler aux multitudes. Elle savait placer ces mots qui vont au cœur : saucisses, boudins et autres. Quintilien n’était que disert, mais Cicéron s’adressait à l’âme.
Madame Etienne fut flattée, car la popularité est semblable à un breuvage enivrant. Elle se tourna vers ses collègues et subordonnés rangés derrière elle. Elle leur dit :
– Ca leur part sans qu’on les chatouille, pas vrai ? C’est le langage de leur franchise ! On avait déjà crié une fois vive moi, chez mon ancienne dame… Et à Pontoise encore !
– Comme quoi, reprit-elle enflant tout à coup ses moyens oratoires, l’instant du délice et des divertissements généraux n’est pas encore sonné, pour cause d’absence partielle de plus des trois quarts des principaux du village en autorités, beau sexe et jeunes gens, les Bondons et leur dame, l’épouse du premier adjoint, le second avec sa fille, mademoiselle Suzanne, mademoiselle Jeanne, M. Robert et consorts, et le maître à tous, M. Henri, sans lequel tout le reste serait du propre à rien, rapport auquel, fixation générale, à l’heure où la société reviendra de Paris, qui ne peut pas tarder, et, pour ronger votre patience, fainéantez à ce que vous voudrez ; les uns, à aider pour votre table ; les autres, à couper de la verdure pour le bal, filles et garçons ensemble, pêle-mêle : n’étant pas péché le jour de la fête à monsieur le marquis !
Ceci fut dit avec un fin sourire, et madame Etienne regagna ses fourneaux au milieu d’une véritable ovation.
Le vieux marquis n’était pas encore levé. Son café au lait, que Pierre venait d’apporter, fumait sur sa table de nuit. Il restait assis sur son séant et tenait une lettre à la main. Les cris et les applaudissements du dehors arrivaient jusqu’à sa chambre à coucher, mais il n’y prenait point garde. La lettre avait été lue. Il ne la regardait plus ; il rêvait. D’autres lettres, encore cachetées, restaient éparses sur sa couverture.
A cette heure, vous auriez eu de la peine à définir précisément l’expression, d’ordinaire si franche et si claire, de sa physionomie. Il souriait ; mais son sourire avait quelque chose de pénible, ou plutôt on découvrait au travers l’effort d’une inquiétude qui voulait naître.
– Parbleu ! murmura-t-il, je les connais, ses secrets ! Le jeu des conspirations a toujours séduit la jeunesse… Et il faudrait être aveugle pour ne pas convenir que cet homme, là-bas, sur son rocher de Saint-Hélène, a tout le prestige d’un géant foudroyé… Le roi est solide maintenant sur son trône, Dieu merci, et ce n’est pas en se réunissant, la nuit, pour bavarder dans le taudis de la pauvre Madeleine, qu’ils ébranleront la paix de l’Europe.
Son sourire devint amer, et il haussa les épaules.
– Mon fils ! mon Henri ! reprit-il après un moment de méditation. Il y a des fatalités ! Pourquoi ces grandes et généreuses natures se tournent-elles toujours vers la révolte ? A quelles destinées ne pourrait-il pas prétendre !… Quel degré de l’échelle sociale serait trop élevé pour lui ?… Ai-je rencontré depuis que j’existe, moi qui me fais bien vieux déjà, un homme, un seul ! doué aussi heureusement, aussi brillamment, aussi magnifiquement !
Nous ne saurions dire ce qu’il y avait en lui de tendresse enthousiaste pendant qu’il évoquait ainsi l’image de son fils bien-aimé.
Sa main se rapprocha brusquement du papier qu’il venait de repousser.
– Mais, pourquoi cette lettre m’a-t-elle fait songer à Henri ? s’interrompit-il avec une sorte de surprise. Elle ne me parle pas d’Henri. Elle me parle de choses qui lui sont complètement étrangères… Il y a de singulières associations entre nos idées et les battemens ne notre cœur !
Il déplia de nouveau la lettre sans se rendre compte de son action peut-être.
– Après cela, se reprit-il encore, tandis que son sourire redevenait plus doux, tout me fait songer à lui, tout !… Je l’aime j’adorais sa mère.
La lettre ouverte était sous ses yeux. Il la parcourut machinalement.
La lettre disait :
« Mon bien cher et respectable ami, vous êtes venu, sans le savoir, à mon secours dans la gageure terrible que je soutiens contre un démon incarné, – fils de mon imagination peut-être, et qui, peut-être est introuvable, seulement, parce qu’il n’existe pas. Je crois avoir encore ma raison. Il m’arrive du moins de mener à bout des calculs dont l’énormité m’étonne moi-même. Cependant, il y a des cases de mon cerveau où je ne me sens plus la vie. Que Dieu vous bénisse pour l’abri paternel que vous avez donné à ma pauvre enfant !
» Je l’aime, ma Suzanne ; elle est le dernier refuge de ma pensée, et bien souvent le désir me prend d’abandonner tout pour m’élancer vers elle. Mais, l’instant d’après, il semble que ce serait une désertion et comme une apostasie. Est-ce là qu’est ma folie ? Consiste-t-elle à regarder l’effort mortel qui est ma vie, comme le plus sacré de tous les devoirs ?
» Je ne sais… mais c’est plus qu’un devoir à mes yeux : c’est le but même de mon existence.
» Il me semble que j’ai été créé pour cela, rien que pour cela.
» Non, je n’ai pas oublié l’affaire O’Brien : c’est mon premier pas dans ce dédale où je mourrai. J’ai tardé à vous répondre parce que j’ai fait demander au bureau de Scotland Yard le dossier relatif au meurtre du général. Ce dossier m’a été refusé. Il importe peu : ma mémoire vaut mieux que ma raison ; ma mémoire est un livre où rien ne s’efface.
» Je serai au château de Belcamp un des jours de cette semaine. Je verrai cette femme dont vous me parlez. La justice de Dieu a parfois des voies bien étranges. Qui sait si cette femme ne sera pas pour moi l’instrument cherché avec tant de fièvre ?
» Baisers à ma chère fille. – Compliments respectueux à M. le comte de Belcamp, dont j’ai appris le retour.
» Votre vieil ami,
» GREGORY TEMPLE. »
– Ce n’est pourtant pas cette dernière mention qui m’a fait songer à Henri… murmura le marquis ; – elle m’avait échappé… Non… mais chaque fois qu’il y a quelque part un mystère… je suis, ma foi, comme ce pauvre vieux Gregory ; j’ai une idée fixe !…
– Ah ! ah ! maître Henri ! s’écria-t-il en jetant la lettre de Temple pour prendre la première venue parmi celles qui étaient éparses sur son lit, vous avez porté un défi à votre père ! vous marchez environné d’un nuage comme Jupiter !… mais, pour notre âge, nous avons encore d’assez bons yeux, M. le comte, votre nuage est percé à jour…, et avec tous vos grands airs de beau ténébreux, nous allons nous moquer de vous !
Le cachet de la seconde lettre fut brisé.
– Notre cousin de robe rouge, dit le vieux marquis en lisant la signature, M. le vicomte de Boisruel, conseiller à la cour royale de Paris… « L’abondance des affaires… ne peut se réunir à nous comme d’habitude pour célébrer la fête d’un parent qu’il aime de tout son cœur… « Tant pis !… Tout juge qu’il est, Boisruel a encore en lui de l’homme d’épée, et c’est un joyeux compagnon… Que nous veut Godinot ?
Godinot, c’était la troisième lettre, une large missive sous enveloppe grise, portant un timbre solennel avec cette légende : Commissaire de police de l’Isle-Adam. Godinot, fils d’un paysan de Miremont, avait appris à lire avec le marquis de Belcamp, bien avant la révolution. Il était par le fait son plus vieux camarade, et venait très-souvent au château.
– « L’abondance des affaires… lut M. de Belcamp ; les devoirs de ma charge… » Pas de Godinot !… Il nous aurait raconté pour la cent et unième fois comme quoi mon précepteur trouvait qu’il avait bien plus de moyens que moi… A un autre !
Il décacheta une quatrième lettre dont la première page ne contenait rien d’écrit. Il regarda à l’intérieur : les autres pages ressemblaient à la première : Ce n’était qu’un morceau de papier blanc. L’idée d’une mystification lui vint, et il interrogea l’enveloppe pour connaître l’écriture. L’enveloppe portait le cachet postal de Londres et l’adresse de M. le comte Henri de Belcamp.
– A la bonne heure ! à la bonne heure ! murmura-t-il ; cela fait partie des mystères !… Une lettre blanche !… Si je mettais Monsieur mon fils en rapport etc. Gregory Temple, ils joueraient à cache-cache toute leur vie avec un plaisir toujours nouveau.
Rendu plus circonspect par cette méprise, il regarda l’adresse des autres lettres avant de les décacheter. Il y en avait quatre : trois de Londres et une de Liverpool. Celle de Liverpool et deux parmi celles de Londres appartenaient à Henri. La quatrième était adressée à miss Suzanne Temple.
Il sonna. Pierre parut sur le seuil avec un bouquet au côté, comme un garçon de noces.
– Que M. le marquis soit heureux toute sa vie, comme je le souhaite, dit-il d’un ton pénétré, avec le paradis, le plus tard possible…
– Coquin ! s’écria le Vieillard, tu es capable de me valoir vingt ans de purgatoire !
Pierre acheva sans hésiter.
– Et pas de purgatoire du tout !
M. de Belcamp lui tendit sa main où il y avait la pièce, mais il ne donna pas la pièce sans un bon serrement qui valait dix fois mieux.
– Merci, mon ami Pierre, dit-il, tu es un honnête garçon et tu plais à M. le comte. Voyons, nous avons du temps devant nous ; il faut que tu me pomponnes : je veux avoir aujourd’hui dit ans de moins qu’hier !
Et il avait dix ans de moins en vérité, comme il l’avait dit, en se promenant quelques heures après dans l’avant-parc, préparé pour la fête, donnant ses deux bras à ses deux belles petites amies revenues au bercail, Jeanne et Germaine. Il était jeune, il était charmant, non pas parce que ses cheveux blancs parfumés et bouclés tombaient sur son brillant frac de drap de soie, non pas parce que son jabot, éclatant comme neige, floconnait ses dentelles parmi la broderie d’or de son gilet, non pas parce qu’il avait tous ses diamants aux doigts et ses ordres à la boutonnière ; mais parce que sa noble taille se cambrait avec une vigueur nouvelle, parce qu’il y avait en lui cette souplesse qui donne un démenti à l’âge, parce que sa bouche souriait, parce que ses yeux brillaient, parce que le contour ferme encore de ses joues rayonnait cette santé, cette vie, ce bonheur qui est la jeunesse même.
Je ne sais comment exprimer cela : il était coquet avec ces deux chères enfants qui s’appuyaient à ses bras comme deux fruits veloutés, et plus beaux que des fleurs balancées sous la branche robuste, et tournaient vers lui à la fois leurs visages radieux ; il était coquet, non pas pour lui, mais pour son fils, dont la pensée ne le pouvait point quitter. Et certes, elles aussi qui l’aimaient dès longtemps, mais qui semblaient à cette heure le chérir mille fois mieux, elles plus affectueuses aujourd’hui et tendres si doucement que c’était entre elles comme un assaut de caresses filiales, certes, elles aussi étaient coquettes, et leur coquetterie mentait naïvement comme celle du vieillard. Leurs caresses allaient bien à lui, mais elles allaient encore au-delà de lui. De la part de M. de Belcamp, comme de leur part, tout cet amour s’échangeait au travers d’une pensée intermédiaire qui était Henri, le fils adoré du vieillard, Henri l’amant déclaré de Jeanne, Henri, encore Henri, le rêve de cette autre enfant qui ne se connaissait pas elle-même…
Henri était le centre et le dieu pour qui brûlait l’encens de toutes ces tendresses.
On ne parlait point d’Henri.
Quand les invités vinrent rompre ce tête à tête à trois, M. Belcamp avait comme un poids de bonheur qui lui oppressait l’âme. Nul n’avait dit son secret. Il se demandait pourtant, ravi dans son incertitude : Laquelle sera ma fille ?…
Il devinait, car le cœur a ce don de seconde vue, qu’il y avait là un amour partagé. Cet amour mettait son parfum dans l’air et le vieillard en éprouvait comme un enivrement. L’avenir s’entrevoyait semblable à un ciel bleu derrière le coin soulevé d’un rideau, un avenir délicieux : la famille renaissant autour de lui comme les roses fleurissent les vieux troncs des rosiers au printemps.
Au bout du sentier, Suzanne Temple passa, portant dans ses bras, – autre mensonge de l’amour ! – le petit enfant de lady Frances Elphinstone.
M. de Belcamp eut des larmes plein les yeux.
Il y avait des traditions. La fixation générale, pour parler comme madame Etienne, était rigoureusement réglée par l’usage. Personne, excepté Pierre, n’avait encore souhaité la bonne fête au marquis. Des signes marquaient cependant que le moment approchait. La société miremontaise se rassemblait sourdement dans les bosquets, augmentée d’un certain nombre d’étrangers dont la présence marquait le caractère de la solennité. Les gens qui devaient prononcer des discours se recueillaient. Plusieurs poches étaient grosses de volumineux cadeaux, dissimulés avec soin pour ne pas manquer le cher effet de la surprise. Le marquis faisait bonnement semblant de ne se douter de rien, mais chaque bruit lui causait un tressaillement involontaire, et il était comme un homme qui s’attend à être frappé à l’improviste.
Si ce n’eût été qu’un coup ! Mais, l’an dernier, les souhaits avaient duré une bonne heure, en abrégeant le plus possible la mise en scène.
Il voyait du coin de l’œil, et non sans une certaine horreur bien naturelle, les huit petites Chaumeron fourrager dans les bosquets. Elles avaient le droit d’entrer les jours de grandes fêtes. Indépendamment des dégâts qui s’ensuivaient, elles apportaient toutes, dans la confusion de leur mémoire peu cultivée, des compliments insensés pour la récitation desquels mademoiselle servait de souffleur.
En outre, on leur promettait de dîner à table.
Elle était immense, la table, et dressée sur la grande pelouse. M. de Belcamp venait de regarder à sa montre qui lui accordait encore cinq minutes. Il fit du doigt une riante menace à Henri, qui arrivait au bras de lady Frances Elphinstone. Henri s’approcha aussitôt.
– Nous savons de tes nouvelles, fils, dit le vieillard en lui tendant la main. Tu es le dernier chevalier errant… As-tu sauvé quelqu’un ce matin ?
Il l’attira tout contre lui et ajouta en parlant dans son oreille :
– Et veuillez nous dire aussi, monsieur le comte, je vous prie, comment va la précieuse santé de MM. les membres de votre conseil suprême ?
– Bien, mon père, répondit Henri doucement, je vous remercie.
Le marquis avait compté beaucoup sur cette question faite à brûle pourpoint. L’imperturbable sang-froid de son fils lui inspira un sentiment d’admiration.
– Pourquoi n’es-tu pas avec nous ! murmura-t-il.
– Je ne suis avec personne, ni contre personne, mon père, répondit Henri dont le sourire avait en vérité un calme souverain.
Il ajouta plus bas et d’un ton plus grave :
– Chaque fois que vous croirez m’avoir deviné ; vous aurez un désappointement et une douleur. La vérité ne peut vous venir que de moi, et je n’ai pas encore le droit de vous la dire.
– Tu es plus fin que le prince de Talleyrand, fils, répliqua le vieillard ; mais nous savons ce que nous savons !
– Mesdames, reprit-il tout haut, nous n’aurons ni la magistrature ni la police : mon vieil ami Godinot et notre cousin de Boisruel, le conseiller, sont retenus par leurs affaires… Il paraît que, dans notre âge d’or, la justice et les commissaires ont encore de quoi s’occuper avec les voleurs et les plaideurs.
– Nous n’avons personne à arrêter ni à juger, je pense, dit Henri.
– En revanche, continua M. de Belcamp, j’attends, d’un instant à l’autre, le père de notre chère Suzanne…
Un imperceptible mouvement agita la figure du jeune comte. Ce fut rapide comme un éclair. Il dit avec une expression de tranquille contentement :
– Pour ma part, je ne perdrais pas au change. J’aurai plaisir à renouveler connaissance avec cet homme éminent, qui est, dans toute la force du terme, ce que les Anglais appellent un parfait gentleman.
Lady Frances avait les yeux baissés et une nuance plus vive colorait ses joues charmantes.
Une formidable décharge ébranla les échos du parc. La grande porte du perron s’ouvrit et donna passage au curé de Miremont, assisté de son vicaire, de son bedeau et de l’enfant de chœur.
Derrière le clergé venait l’administration : M. Morin du Reposoir et madame Morin, premier adjoint et première adjointe, M. Potel second adjoint, et un pauvre bossu commis de mairie.
Au troisième rang, le conseil municipal, composé de la garniture Bondon au grand complet et de cinq paysans endimanchés.
Florian Bondon, un peu en arrière mais tenant sa gauche, doublement orné de son uniforme et de sa faveur bleue, servait de trait d’union entre la municipalité et la force armée. Sa douceur paisible appartenait à la première institution ; son poids et sa corpulence convenaient à la seconde.
Madame Célestin se retournait de temps en temps pour surveiller sa conduite.
Le garde champêtre, qui avait perdu son chapeau quelque part et sa raison au fond d’une bouteille, fermait, en décrivant de prodigieux parafes, la marche des autorités constituées.
Madame Etienne ouvrait la procession des domestiques et des fermiers.
En même temps, les paysans de Miremont, conduits d’un côté par Pierre, de l’autre par Briquet, peu digne de cet honneur, débouchaient à droite et à gauche par les portes latérales sur la pelouse, qui fut en un instant inondée.
Le clergé, l’administration, la municipalité, la garde civique, le tiers état, le peuple, tous avaient des bouquets, et les jeunes filles balançaient en outre des guirlandes de feuilles de lierre.
L’année précédente, les choses avaient été de même exactement, à la satisfaction générale ; l’année d’avant, déjà, la cérémonie était identiquement pareille. Aussi ce fut un cri unanime.
– Ah ! que c’est joli, cette année ?
Chaumeron ajouta, parce qu’il avait son franc parler :
– Jamais ça n’avait été si bien tapé !
Il le jura sur sa parole sacrée.
Cependant Jeanne et Germaine, prenant M. de Belcamp par la main, l’avaient conduit à un dais de verdure élevé au-devant de la table et sous lequel il s’assit. Le comte Henri se tint debout à ses côtés, tandis que la société miremontaise tout entière se rangeait en éventail à droite et à gauche. Nous devons faire observer que, au signal donné par la décharge de mousqueterie, chaque membre de la société, quelque fût son âge et sexe, s’était trouvé muni, comme par enchantement, d’un énorme bouquet.
Le curé souhaita la bonne fête en trois mots simples et convenables qui n’eurent pas de succès. Morin du Reposoir, faisant usage de l’éloquence que nous savons, prononça une harangue académico-bonnetière qui fut trouvée très-forte par Bien-des-Pardons. Les deux Bondon prirent position ensuite pour faire les gestes du discours que madame Célestin débita sans se tromper. A la suite de ce morceau, la garde nationale épaula ses fusils, mais le marquis défendit positivement de tirer, les armes de guerre étant, à Miremont, d’une mauvaise qualité.
Madame Célestin fit un signe à Florian. Aussitôt ce Bondon commanda, la voix de son jumeau le soutenant à l’unisson :
– Portez arme ! présentez arme ! arme bras !
Comment ces deux phénomènes de la végétation miremontaise avaient pu en apprendre si long, personne n’a jamais pu le savoir ; mais madame Célestin était une fée.
Le garde champêtre avait aussi le droit d’être éloquent ; il ne daigna pas en user. Il aima mieux lancer sa casquette en l’air en criant à tue-tête :
– Vive le roi ! vive la famille impériale ! vive le premier consul !
Madame Célestin dégaina l’épée du Bondon militaire pour réprimer cette sédition.
Mais Blondeau continua :
– Vive M. le maire ! vive M. le curé ! vive tout ce qu’on voudra et les deux barriques !
L’enthousiasme est chose contagieuse pour peu qu’il soit sincère. Les paysans se mirent à crier en agitant leurs feuillées, et Madame Etienne, dont c’était le tour, eut toutes les peines du monde à obtenir le silence.
Elle vint se placer devant son maître, une main sous son tablier, l’autre tenant un bouquet gros comme elle.
– J’ai la circonstance, dit-elle avec cette fausse modestie de l’orateur habitué aux succès, j’ai la circonstance de saisir cette occasion importune pour offrir à M. le marquis les respects et l’aménité de toute sa maison ci-jointe ; dont je suis en ce jour l’interprète de tous ses sentiments unanimes et divers par l’autorisation qu’ils m’en ont donnée avec leur confiance dans mon âge et dans mes faibles talents ! Ce n’est pas après trente ans de cuisinière chez mes anciens maîtres et autres que je suis née d’hier ; j’ai fait l’état, étant demoiselle, femme et veuve de mon défunt, toujours dans des maisons comme il faut, l’ordinaire et les grands repas avec friture, duquel tous mes certificats font foi dans mon armoire, sur timbre et légalisé du gouvernement. Voilà donc pourquoi l’époque du printemps ramenant le mois de mai actuel des réjouissances pour la Saint-Honoré, j’ai eu l’indulgence de faire à mon compte un gâteau de Pontoise à M. le marquis avec son nom dessus en sucre, y compris M. le comte aussi, dont je demande excuse pour ma liberté que j’ai pris, toujours comme les années passées et la compagnie, terminant par embrasser M. le marquis pour tous les domestiques, sans omettre toujours M. le comte !
Elle reprit une longue haleine, comme un plongeur qui sort de l’eau, puis, marchant avec pompe, elle tendit sa joue rouge et bien lavée à M. de Belcamp, qui lui donna l’accolade. Le comte en fit autant de bonne grâce, et madame Etienne, transfigurée, se retourna, étouffant Anille et Julot dans le même embrassement spasmodique. La brigade de Briquet et celle de Pierre avaient déposé leurs bouquets en monceaux des deux côtés du dais. Le marquis remercia par quelques bonnes paroles ; il y eut un immense vivat, et tout le monde fit retraite parce qu’un pétard, tiré sur l’esplanade, annonçait la mise en perce des deux barriques de vin.
C’était le tour de la société, dont les membres firent cercle autour du dais. Il y aurait ici de bien belles pages à écrire en forme de dénombrement homérique, car, outre les gens dignes d’estime que nous avons placés au premier plan, Miremont contenait une douzaine d’autres physionomies moins saillantes, qui toutes étaient là, étoffant les fonds du tableau. Nous les laisserons dans leur ombre favorable ; la lumière appartient aux forts ; n’est-ce pas assez pour un seul village de posséder un Morin du Reposoir retiré du commerce et sa dame, un Potel austère et latiniste, un Besnard représentant l’esprit de galanterie rustique, un attelage Bondon qui eût été une curiosité remarquée, même à Pontoise, et une pépinière Chaumeron !
Bouquets, discours, petits cadeaux achetés avec regret et au rabais après invectives mutuelles du marchand et du chaland, furent débités et offerts avec cette grâce qui part du cœur. Madame Célestin fut charmante en offrant son porte-allumettes, dont chaque Bondon avait payé une moitié ; l’adjointe donna un nouveau modèle, pour employer sa propre expression : c’était un dindon argenté dont la queue éployée avait des petits trous pour mettre des cure-dents ; Chaumeron, par la main de mademoiselle présenta un pêcheur du Tréport en coquillages, pour l’ornement des étagères, et dit :
– S’il fallait mâcher les mots, n’est-ce pas, il y aurait plus de plaisir. Je voudrais être assez riche pour offrir des objets garnis de diamants, mais ça ne partirait pas du cœur, voilà : Tout rond, papa Chaumeron !
Il lâcha les petites, qui avaient des couronnes de primevères. Après les compliments, la plus jeune, soulevée dans les bras de mademoiselle, déposa un diadème de fleurs sur le front de ce bon M. de Belcamp, dont la douce résignation ne se démentit pas un seul instant.
Férandeau déroula un Spartiate tout nu qui fit rire les Bondon et crier les dames. Il y eut ensuite l’embrassade générale, dont certains détails pénibles firent regretter à l’excellent marquis la joue écarlate de madame Etienne ; aussi eut-il un soupir de profond soulagement quand, après avoir bu les trois quarts du breuvage amer, il se trouva, pour la bonne bouche, au milieu d’un cercle souriant et charmant, compose de Frances, de Suzanne, de Jeanne et de Germaine.
Le dernier baiser lui fut donné par Henri, qu’il tint longtemps serré contre son cœur. Il lui dit tout bas et d’une voix étouffée par son émotion :
– Fils, je ne suis pas ici seul à t’aimer.
Puis il ajouta dans une caresse de mère :
– Sais-tu le cadeau de fête que je voudrais de toi ?
– Je voudrais le savoir, mon père, répondit Henri, car, s’il est au pouvoir de l’homme…
– Ce n’est qu’un mot, fils, interrompit le vieillard dont la voix tremblante suppliait, la promesse de ne pas abandonner ton père.
Henri lui rendit son étreinte et répliqua :
– Sauf la volonté de Dieu qui nous mène, mon désir est de rester avec vous toujours.
Henri n’entendit pas le merci qui tomba comme un murmure de la bouche de son père : un éblouissement venait de passer devant ses yeux. Au moment où le marquis et lui se séparaient, il s’était retourné vers le gros des invités qui contemplaient cette scène, les uns avec curiosité, les autres avec de vagues velléités de moquerie, d’autres encore en très-petit nombre, avec un véritable attendrissement ; il avait distingué au milieu de la foule et du premier coup un regard qui l’attirait comme une fascination : un regard sûr, clair, perçant, un regard dont la pénétration profonde donnait le froid et l’angoisse du glaive entrant dans la chair.
C’était un homme que le comte Henri attendait… mais on attend aussi l’adversaire à l’heure du combat mortel ; on sait d’avance que l’épée va flamboyer hors du fourreau, et le plus brave réprime un frémissement quand jaillit la première étincelle.
C’était l’homme, c’était le seul homme qu’il n’eût point placé lui-même dans la mise en scène de son drame, et cependant on ne peut pas dire que cet homme agît librement en dehors de la sphère mystérieuse où dominait sa volonté.
Parmi ceux qui approchaient le comte Henri, nul ne pouvait se soustraire entièrement à son influence.
Celui-là, pour tout autre, eût été la tête de Méduse. Il avait relevé un défi terrible ; il était de taille et de force à le gagner contre les plus puissants, contre les plus habiles. Jusqu’alors Henri l’avait évité avec soin ; il avait même dépensé, pour tromper sa poursuite, un trésor de feintes et de calculs.
C’était pour cacher ses traces à cet bomme qu’il avait établi une confusion savante et dix fois croisée entre lui-même, James Davy et Richard Thompson ; c’était pour lui donner le change qu’il avait, dans son nécessaire de voyage, un timbre de la poste de Londres ; c’était pour établir une barrière de plus entre lui et cet homme qu’il pesait patiemment et cruellement sur le cœur de Suzanne, la pauvre jeune mère.
Et cependant sa rencontre avec cet homme avait été une chose prévue de tout temps. Cet homme était bien vraiment une carte de son jeu.
Mais la mèche aussi entre dans le jeu du mineur qui va faire sauter une montagne de roches. Et le mineur tient la mèche à l’écart. Il veille sur elle ; il ne veut d’elle qu’à l’instant précis où il la fait allumer. Et alors il fuit.
L’homme dont nous parlons était l’ancien intendant supérieur de la police de Londres : Gregory Temple.
Il s’était introduit sans bruit, selon la coutume des animaux guetteurs et des hommes dont le métier est de surprendre. Le chat et le détectif ont le même pas de velours. Personne dans le château ne savait encore sa présence. Sa fille elle-même n’avait point été prévenue.
Il portait un costume noir tout neuf. Ses cheveux blancs avaient courbé leurs mèches révoltées sous la main du coiffeur et sa joue bien rasée perdait ces tons sauvages qui ne contribuaient pas peu à lui donner l’air d’un lunatique échappé de Bedlam. Il avait, en somme, repris la tournure d’un vieux gentleman aux habitudes paisibles et distinguées.
Au moment où le regard d’Henri croisait le sien, son œil perdit cet éclat étrange qui semblait être le conducteur d’une puissance magnétique. Sa paupière ne se baissa point, mais sa prunelle devint terne tout à coup. Henri avait frémi, mais de cette émotion qui vibre dans la moelle même de nos os et que nul signe sensible ne trahit à l’extérieur. Les regards des assistants, qui tous convergeaient vers les héros de la fête, eussent-ils été plus perçants et plus subtils que ne le sont d’ordinaire les lunettes miremontaises, n’auraient rien découvert sur son visage doux et beau. Les groupes se reformaient pour tuer ces quelques minutes difficiles qui précédent le dîner. Le comte Henri, profitant de ce mouvement, traversa la foule sans affectation et marcha droit à M. Temple.
Le vieux marquis tenait en ce moment, par le bout de leurs doigts mignons, les mains de Germaine et de Jeanne.
– A côté de qui veut-on être à table ? leur demandait-il, espiégle comme un enfant.
Pendant que le comte Henri venait à lui, le cœur de Gregory Temple bondissait dans sa poitrine. C’était comme une lumière éblouissante qui tout à coup éclatait au milieu de la nuit qui l’entourait. Il ne voyait pas encore, car ces trop soudaines lumières aveuglent comme les ténèbres elles-mêmes, mais il allait voir, il sentait là, tout près de lui, la solution du problème.
Le comte Henri lui tendit la main en l’abordant, et M. Temple la prit sans hésiter.
– James, lui dit-il, je ne m’attendais pas à vous trouver ici, mon cher garçon. Montrez-moi, je vous prie, le jeune comte de Belcamp.
– Monsieur Temple, répondit Henri, moi je vous attendais, mais j’aurais voulu retarder votre venue. Nous n’avons pas le temps de nous renvoyer des équivoques et de jouer au plus fin. Je suis le comte Henri de Belcamp.
Le sang monta aux joues du détectif. Il ferma ses paupières à demi pour cacher le feu qu’il sentait s’allumer dans ses yeux. Son étonnement ne se traduisit point par des paroles.
– Je vous connais assez, reprit Henri, pour deviner le rêve que vous faites en ce moment et les calculs qui déjà s’établissent en vous. Je vous répète que j’aurais voulu retarder votre venue. Mais vous voilà ! vous devez vous croire trahi, rien au monde ne peut vous empêcher d’éclater, car vous n’aimez pas votre fille !
M. Temple releva les yeux sur lui. Ce fut le regard que jette le sbire au bandit vaincu, acculé, perdu sans ressources, mais qui n’a pas encore les menottes.
Il y avait un massif de lilas qui entrait dans la pelouse comme un gracieux promontoire. La main tendue d’Henri désigna ce lieu. Suzanne Temple était assise sur un banc ; elle berçait dans ses bras le petit enfant de lady Frances Elphinstone.
L’ancien intendant supérieur devint livide ; ses jambes se dérobaient sous lui.
Entre gens comme eux, les explications procèdent souvent ainsi par ellipses si larges que chaque mot semble un pas de géant qui franchit un abîme.
Lady Frances passait au bras de Robert Surrizy. M. Temple tressaillit à sa vue.
– Sans doute, sans doute… murmura-t-il en se parlant à lui-même, Sarah O’Neil est aussi une noble dame maintenant.
– Sarah O’Neil ne sait pas vos secrets de famille, répondit Henri. Elle vous a servi parce que je l’ai voulu.
– Elle m’a servi ! répondit M. Temple qui mettait toute sa force à contenir sa colère.
– Sinon vous, du moins votre fille, qui n’a jamais eu de père ! prononça Henri d’un ton d’amère provocation.
Ils étaient seuls maintenant sur la pelouse. Tout le monde avait gagné les bosquets. Le dais de verdure et l’immense berceau que l’on avait construit pour abriter la table contre les rayons du soleil restaient entre eux et le gros des convives. Lady Frances et son cavalier venaient d’entrer dans le massif où était Suzanne. Lady Frances n’avait même pas vu son enfant endormi dans les bras de Suzanne, – et Suzanne qui n’avait pas vu lady Frances, Suzanne qui ne voyait rien sinon son rêve où glissait un sourire d’ange, était penchée sur le sommeil de la chère créature. Son beau visage pâle et tout inondé de blonds cheveux peignait l’extase.
Le regard de Gregory se détourna d’elle avec angoisse.
– M. Temple, reprit le jeune comte, il y a dans les grands esprits de tristes lacunes, et au sein de la science même d’étranges ignorances. Je vous ai trompé, je ne vous ai pas trahi. Quand vous saurez les faits suffisamment pour comprendre le langage des dates, je vous dirai mes motifs. J’en avais deux. L’un et l’autre peuvent être avoués par un gentilhomme.
– Henri ! appela de loin le marquis de Belcamp.
– Qui est cet enfant ? demanda brusquement Gregory.
– C’est votre petit-fils, repartit Henri.
– Et quelqu’un le sait-il ?
– Personne.
– Henri ! Henri ! appela pour la seconde fois le vieux marquis.
– Je suis à vous, mon père, répondit le jeune comte.
– Mon père ! cria comme un écho la voix de Suzanne qui venait d’apercevoir Gregory.
L’ancien intendant de police était homme à ne s’étonner de rien ; mais Henri dit avec un calme qui le confondit :
– Il s’agit de savoir si vous allez m’attaquer et s’il faut me défendre. Cartes sur table, s’il vous plait, M. Temple !
Suzanne approchait, tenant toujours l’enfant dans ses bras.
– Je vous accorde une trêve, James Davy, prononça l’intendant de police entre ses dents serrées, une trêve qui durera jusqu’à la nuit.
– Et moi je vous donne un délai, Gregory Temple, riposta le jeune comte d’un accent plus hautain ; un délai de la même longueur que votre trêve.
Suzanne, en approchant, l’interrogea d’un regard inquiet qui ne fut point perdu pour l’intendant de police. La réponse muette d’Henri rassura la jeune fille qui vint tendre le front à son père. Celui-ci l’embrassa et demanda pour la seconde fois :
– Qui est cet enfant ?
– C’est le fils de lady Frances Elphinstone, répondit simplement Suzanne.
– Miss Suzanne sera une bonne mère, fit remarquer Henri d’un ton sérieux et affectueux.
Puis il ajouta, en passant son bras familièrement sous celui de M. Temple :
– Cher maître, ne voulez-vous point souhaiter la fête de mon père ?
M. le marquis de Belcamp et ses hôtes, en les voyant descendre la pelouse pour gagner les bosquets, voulurent faire la moitié du chemin, et certes tout ce monde était à mille lieues de soupçonner l’imbroglio terrible dont ceux qui venaient étaient les acteurs. Suzanne jouait paisiblement avec le petit enfant. Gregory Temple et le comte Henri causaient et souriaient tous deux.
Mais si étrange que fût le drame engagé, une autre péripétie bien plus étrange encore était dans l’air. En ce moment même, sur deux routes différentes, et marchant en sens contraire, deux hommes approchaient qui allaient ajouter à la pièce, en se rencontrant ici, la scène la plus bizarre et la plus inattendue…
– Soyez le bienvenu, mon excellent ami ! dit M. de Belcamp, dès qu’il fut à portée de la voix. Je soutenais vous avoir entendu dire que vous ne connaissiez pas mon Henri ; Henri prétendait le contraire : c’est moi qui ai tort, comme toujours…
– Lady Elphinstone aussi ! interrompit-il en voyant M. Temple saluer Frances, dont les joues avaient une teinte plus rose. Allons ! tout est au mieux ! Je n’ai pas une seule présentation à faire… sauf mon brigand, Robert Surrisy… et les jeunes Herbet… vous savez ?…
– Je connais en effet votre fils, monsieur le marquis, répondit M. Temple, qui avait décidément repris l’aisance de l’homme du monde, et j’ai aussi l’honneur de connaître milady.
Il salua en même temps Robert avec une indifférence polie.
– Je ne vous ai pas caché, mon père, reprit Henri d’un ton dégagé, qu’il vous reste à apprendre beaucoup encore sur mon compte. J’ai d’autres histoires que mes aventures en Australie… Mes rapports avec M. Temple forment un des épisodes les plus curieux de ma vie…
– Ces dames vont te mettre à contribution après le dîner, fils ! interrompit M. de Belcamp. Voici déjà l’eau qui leur vient à la bouche…
– Holà ! garçon ! appela-t-il. Comment nommez-vous votre page, Férandeau ?
– Trompe d’Eustache dans mon atelier, répondit l’élève de David ; mais Laurent l’intitule Bricole et Robert, Briquet.
– Holà ! Briquet !
Celui-ci, au lieu d’aider à la cuisine, achevait de dessiner, sur l’écorce d’un hêtre, un cœur où était son nom tout seul.
Il vint à l’ordre.
– Mon ami, lui dit le marquis, tu vas descendre à la maison de madame Surrisy, et tu la préviendras que M. Gregory Temple est ici qui l’attend.
A peine Briquet était-il parti, qu’on vit pierre, la serviette sur le bras, ouvrir la porte du salon et traverser la pelouse à toutes jambes. Cet aspect éclaira bon nombre de visages, et Chaumeron dit avec sa franchise ordinaire :
– Atout ! Si c’est le dîner… je n’ai pas de motif pour cacher mon opinion, je casserai une croûte avec plaisir.
A ce mot de dîner, les huit petites Chaumeron, qui pour ce jour-là seulement avaient place à la grande table, firent entendre un cri de joie féroce.
Pierre, en arrivant, était essoufflé comme le Lacédémonien qui mourut en annonçant la belle conduite des trois cents aux Thermopyles.
– Le juge !… prononça-t-il à mots entrecoupés, M. de Boisruel !…
– Le cousin de robe rouge s’est-il ravisé ? interrompit joyeusement le marquis.
– Avec son greffier… continua Pierre.
– Son greffier ! répéta M. de Belcamp.
– Et des gendarmes !
Tout le monde éclata de rire, excepté Gregory Temple, dont les prunelles mobiles firent le tour du cercle avec une prestesse singulière. Les gens comme lui ne rient jamais sous prétexte d’invraisemblance. Ils savent trop pour croire encore à ce mot. Son regard, pour finir, s’arrêta sur le comte Henri, qui précisément fixait sur lui sa prunelle souriante.
Henri dit :
– Allons à la rencontre de mon cousin de Boisruel.
– Le voilà ! s’écria M. de Belcamp, tandis que tout le monde se mettait en marche. Il a laissé dehors son greffier et ses gendarmes.
– Son greffier est au salon, répondit Pierre un peu rassuré par la gaieté générale, les gendarmes sont de l’autre côté de la grille.
Gregory Temple remarqua que M. de Boisruel était très-pâle. Le magistrat répondit par un salut affectueux, mais grave, à la joyeuse bienvenue qui lui était offerte. C’était un homme d’une quarantaine d’années, parfaitement élégant et distingué. M. Temple, habitué à tout analyser, et chez qui le sens de l’observation était aiguisé jusqu’à la subtilité, démêla seul peut-être la gêne, disons davantage, la souffrance qui se cachait derrière cette apparente austérité, adoucie par l’aisance, la seconde nature de l’homme du monde.
Les autres plaisantaient sur le greffier et les gendarmes. Chaumeron avait dit plusieurs fois déjà, avec cette rondeur qui le rendait si aimable : « plus on est de fous, plus on rit ! »
– Il ne manque plus que Godinot, le commissaire ! ajouta-t-il. Ce serait tapé, s’il venait !
Pierre se frappa le front.
– J’avais oublié de le dire à monsieur le marquis ! s’écria-t-il ; M. Godinot est descendu à l’auberge, sur la place de l’Eglise.
– Godinot !… à l’auberge !… répéta le marquis étonné cette fois. Il a sa chambre ici !… mais c’est un original, et il prépare peut-être quelque plat de son métier à l’occasion de ma fête… En attendant, cousin, embrassons-nous… Viens, Henri… Cousin, le comte de Belcamp.
M. de Boisruel eut un imperceptible mouvement d’hésitation avant de prendre la main que le comte Henri lui tendait.
– Est-ce pour lui qu’il vient ? se demandait déjà Gregory Temple dont les narines de limier se gonflèrent.
– Cousin, dit Henri à son tour, je serais allé vous rendre mes devoirs en passant à Paris, si mon bon père n’avait voulu se réserver le plaisir de me présenter à vous.
Les lèvres mêmes du magistrat étaient pâles. Il balbutia plutôt qu’il ne répondit, et les moins clairvoyants durent voir à la fin son malaise. Il lâcha la main d’Henri et fit un brusque effort pour dominer son trouble.
– Monsieur le marquis, dit-il, vous n’êtes pas seulement pour moi l’homme à qui je m’honore d’appartenir par les liens de la parenté, vous êtes mon ami très-cher… Je vous demande comme un service de m’écouter à part pendant quelques minutes.
– De tout cœur, cousin, de tout cœur, répondit M. de Belcamp qui passa son bras sous le sien.
– Il paraît que ce sont des secrets, dit Henri avec une sérénité si parfaite que M. Temple lui-même hésita dans ses soupçons.
Néanmoins, la curiosité générale était éveillée. Déjà, des regards et des froncements de lèvres s’échangeaient.
– Il ne vient pas au château pour dîner, avait dit le premier Robert Surrisy, lequel observait aujourd’hui ce qui se passait avec un sérieux inaccoutumé.
– Nous sommes ici dans le ressort de la cour royale de Versailles, répondit M. Potel, qui était un peu légiste. M. de Boisruel, appartenant à la cour royale de Paris, ne peut, ce me semble…
– Sauf le cas de commission rogatoire, interrompit Laurent, tout frais initié au style du code.
– Commission rogatoire ou autre : conclut Chaumeron, je n’y vais pas par quatre chemins : c’est farce de se conduire comme cela le jour de la Saint-Honoré ; voilà !
– Mon très-cher cousin, disait cependant le magistrat tout bas et d’un accent pénétré, je savais qu’aujourd’hui votre maison était pleine, et j’aurais donné tout au monde pour attendre à demain. Mais vous savez que nous n’avons ni le choix du jour, ni le choix de l’heure. Je suis ici pour M. le comte Henri de Belcamp.
La pensée du conseil suprême traversa l’esprit du vieillard, qui eut froid dans ses veines. Il demeura immobile et muet.
– Un meurtre a été commis dans la nuit du 12 au 13 mai courant à Bruxelles, poursuivit M. de Boisruel, et les présomptions les plus graves…
Tout le souffle que la poitrine du vieux marquis comprimait depuis une minute s’échappa en un bruyant soupir. Il arracha son bras passé sous celui du conseiller, et fit un pas en arrière, les deux mains croisées sur sa poitrine.
– Henri ! s’écria-t-il d’une voix éclatante, M. le comte de Belcamp !… mon fils !…
– Prenez garde ! prononça doucement M. de Boisruel.
– Prendre garde ! répéta le vieillard violemment ; prenez garde vous-même, monsieur !
Puis, comme si tout se fier courroux ce fût calmé soudain, il eut un rire méprisant et ajouta :
– Henri, viens te défendre, tu es accusé de sorcellerie !
Une autre voix dit à son oreille :
– Prenez garde !
Il se retourna. M. Temple était à ses côtés.
A l’appel du vieux, gentilhomme, le cercle curieux s’était resserré. Le mot qu’il venait de prononcer n’expliquait rien, mais, à ces heures, l’émotion se transmet autrement que par des paroles, et l’air qu’on respire a la fièvre.
Il n’y avait là de calme, d’absolument calme, que le comte Henri de Belcamp, qui laissa en souriant le bras de Germaine pour aller vers son père.
– Fils, reprit celui-ci, tu m’as quitté samedi à dix heures du soir, samedi dernier ; tu es monté sur ton manche à balai, tu as assassiné un homme à Bruxelles… Est-ce un homme ou une femme, M. le conseiller ?… et tu es revenu par la même voie prendre ton café avec moi le lendemain, dimanche matin.
– Je ne suis pas au fait, mon père, dit Henri simplement.
– Monsieur le marquis, prononça Boisruel avec sévérité, les hommes de votre âge et placés comme vous l’êtes commettent rarement cette faute de railler la justice.
Si la justice est folle, cousin… commença le vieillard dont l’exaltation allait croissant.
– Il y a encore folie à la défier en ce cas, monsieur ! interrompit le magistrat.
Et M. Temple répéta comme un refrain :
– Prenez garde !
Dans le cercle il y avait une grande agitation. L’adjointe Morin du Reposoir avait déjà dit :
– Bien des pardons !… il y a des choses si étonnantes !… Moi, d’abord, je ne me mêle pas de cela !
Le mot assassinat allait et venait. Les hommes en général sentaient vaguement l’absurdité de l’accusation, et, bien que l’absurde à Miremont ne soit pas un obstacle, la tendance unanime était encore de faire du dévouement à M. le maire en jetant, s’il le fallait, la justice à la porte.
Ce fut Henri lui-même qui imposa silence à quelques paroles mal sonnantes, et qui, se tournant vers le magistrat, sollicita une explication du ton le plus courtois et le plus respectueux.
La foule épiloguait, et les petites Chaumeron, rassemblées en un groupe maussade, chantaient l’élégie du dîner retardé. Il y avait des sentiments très-divers.
– Certes, certes, disait madame Célestin, à qui le comte avait fait trop peu d’attention, il n’a pas quitté depuis huit jours… mais j’ai lu des histoires…
– Ils sont si adroits !… ajouta, Mademoiselle, ce n’est pas pour M. le comte que je parle, vous m’entendez bien…
– On ne nous l’a pas donné à garder ! ajouta sa mère.
Madame Besnard, veuve de l’intendant et mère du don Juan, était méchante comme tous ceux qui vivent de pain volé.
Nous ne le connaissons que depuis huit jours, dit-elle.
– Il y a des gens, riposta la bouillante Germaine, que nous connaissons depuis dix ans et qui n’en valent pas mieux pour cela… n’est-ce pas Jeanne ?
Jeanne était tranquille et sereine comme le comte Henri lui-même.
– Voilà, dit madame Célestin. Je défendrai à ces messieurs de se fourrer là-dedans.
Ces messieurs, c’étaient les madrépores qui soufflaient dans leurs joues, et, en fait d’opinions, partageaient celle des petites Chaumeron.
– C’est le système de Ponce-Pilate ! s’écria Germaine.
– Quiconque refusera de témoigner que M. le comte de Belcamp n’a pas quitté le pays depuis huit jours commettra un acte infâme, prononça gravement Robert Surrizy.
Jeanne lui tendit sa main, qu’il toucha avec un sourire triste et plein de froideur.
En même temps il se retourna vers Laurent, dont la rancune satisfaite perçait sous son apparente indifférence. Il l’attira à l’écart en faisant signe à Férandeau de suivre.
– Mes petits, leur dit-il d’un accent délibéré, nous n’avons pas à discuter. Il se peut que celui-là (il montra du doigt le comte) réclame de nous main-forte ce soir. Sommes-nous prêts ?
– Moi, je suis prêt, répondit Férandeau. La chose de bousculer un bon gendarme a toujours fait partie de mes rêves.
– Et toi, Laurent ?
– Je suis prêt… sous toutes réserves du bon coup d’épée que je lui destine en temps et lieu.
Henri prononçait en ce moment, sans emphase aucune, mais très-distinctement et de manière à être entendu de tout le monde :
– Mon cousin, je ne vous en veux pas du tout. Je me déclare tout disposé à répondre s’il vous plaît de m’interroger, à vous suivre s’il vous plaît de m’arrêter…
Une bruyante rumeur l’interrompit. Godillot descendait les marches du perron accompagné d’un pauvre diable à ventre plat, à poitrine creuse, dont l’habit noir, trop court de manches et luisant au collet, avait en taches et en souillures plus de graisse que n’en eût pu fournir la personne de son propriétaire. Godinot avait son écharpe. C’était un gros gaillard à figure éventée, effarée, affairée, rempli de l’importance de sa mission en ce bas monde.
– Il n’était pas besoin du commissaire de police, dit Henri avec un accent de reproche dont la modération même faisait la force.
– C’est une honteuse indignité ! commença le vieux marquis.
– Sur l’honneur, je n’ai donné aucun ordre, protesta M. de Boisruel.
Dans le cercle, la curiosité redoublait. Madame et mademoiselle Chaumeron, madame Besnard, madame Célestin et l’adjointe se rencontrèrent dans la même idée qui exprimait peut-être un espoir. Elles dirent ensemble :
– Ca se gâte ! ça se gâte !
– Bonjour, messieurs, bonjours mesdames, s’écria Godinot, qui arrivait suant et soufflant ? On ne peut pas toujours ce qu’on veut, et, plus on est haut placé, plus on a de responsabilité. J’ai rencontré le garde-champêtre ; voilà un heureux animal qui ne se fait pas de mauvais sang. J’ai amené Moisiet, mon secrétaire ; pourquoi ? parce que je ne viens pas pour mon plaisir… Bonjour, monsieur le marquis… Un mot en particulier, et tout de suite, s’il vous plaît ; je n’ai pas le temps d’attendre.
– Vous ne m’avez pas habitué à ce ton, dit le maître de céans avec hauteur. Quand j’ai obtenu pour vous la place que vous occupez…
– Pas d’inconvenance vis-à-vis de la magistrature ! s’écria Godinot. Voulez-vous qu’on parle tout haut ?… Ce qu’on en faisait était pour éviter le scandale… Je vous donne le choix : causer à l’écart ou faire notre affaire en public… Ce n’est pas moi qui crains les écouteurs !
– Parlez en public, monsieur ! ordonna le marquis.
– Et parlez avec prudence, ajouta M. de Boisruel : je suis conseiller à la cour royale de Paris.
– On ne peut me destituer, s’écria Godinot qui ne fut pas du tout déconcerté. Moisiet témoignera que j’ai fait mon devoir, quelque pénible qu’il fût envers un ancien camarade d’école. J’ai voulu tout mener à la sourdine ; la preuve, c’est que mes gendarmes sont dans les bas chemins qui longent le parc…
– Des gendarmes ! répéta le large murmure des invités.
L’œil de l’ancien intendant supérieur lança un éclair.
– L’IMPOSSIBLE !… murmura-t-il seulement.
– M. le marquis a désiré la publicité, continua Godinot, ses ordres, marchons ! Les pièces, Moisiet ! Très-bien !… Dans la nuit du 12 au 13 mai courant, un meurtre a été commis à Lyon…
– A Bruxelles, rectifia M. de Boisruel.
– Permettez, monsieur le conseiller, dit Godinot rondement, je lis encore sans lunettes… et j’appartiens au département de Seine-et-Oise… L’ordre en vertu duquel j’agis vient de Versailles.
– De Versailles ! répéta Boisruel stupéfait.
Le gros des convives perdait plante et ne comprenait plus.
– Est-ce encore mon fils qui est le coupable, cette fois ? demanda ironiquement le marquis.
– Comment ! cette fois ! se récria Godinot. N’est-ce pas assez d’un meurtre ? J’achève… commis à Lyon… je dis à Lyon, département du Rhône… les présomptions les plus graves pèsent sur M. le comte de Belcamp…
– A la bonne heure ! interrompit le vieux marquis en exécutant une pirouette plus jeune que lui de quarante ans.
– Voilà qui est assurément fort étrange ! murmura M. de Boisruel.
– Absurde ! dit Robert qui avait écouté avec une extrême attention.
IMPOSSIBLE ! répéta M. Temple avec une singulière expression de voix.
M. de Belcamp se retourna vers lui et lui serra la main, car il avait grande confiance en son jugement.
La société miremontaise commençait à comprendre. Le mauvais vouloir lui-même des dames d’un certain âge ne tenait pas contre cette solution plus claire que le jour et qui tomba du haut du hasard.
– Le fait est, dit Bien-des-Pardons avec regret, qu’il semble difficile…
– A Lyon et à Bruxelles ! interrompit Férandeau, la même nuit… le mot difficile n’est pas compromettant.
– Une nuit où M. le comte était à Miremont, au vu et au su de tous ceux qui sont ici ! ajouta, madame Célestin Brusquement retournée ; quand on voudra, ces messieurs en témoigneront.
– Cela, saute aux yeux, décida. Potel.
– Et je dis moi, qui ne me gêne pas, gronda Chaumeron que la justice a tort de jouer ce jeu-là ! attrape !
– Ah çà ! s’écria Godinot rouge de colère, pourquoi parle-t-on de Bruxelles, et où est le mot de cette charade ?
– Ote ton écharpe, nigaud ! lui répondit M. de Belcamp, tu vas dîner avec nous.
Le mot dîner courut comme un murmure d’un bout à l’autre de la foule. Il exprimait bien le sentiment intime de tous ces cœurs.
Le comte Henri, expliqua lui-même à Godinot, avec une bienveillante politesse, pourquoi sa déclaration, si grave au fond, avait soulevé dans l’auditoire un pareil mouvement d’hilarité. En terminant il ajouta, sans y mettre la moindre intention d’ironie :
– J’étais à la disposition de mon cousin, M. le conseiller de Boisruel ; je suis également à la vôtre, cher monsieur, en tant que vous représentez la loi. Comme ce ne peut être ici le cas d’appliquer le jugement de Salomon, je vous prierai seulement de vous mettre tous les deux d’accord.
La cloche du dîner tinta son joyeux carillon, tandis que les plats fumants traversaient la pelouse. Le conseiller de Boisruel restait pensif, Godinot était atterré. L’odeur du potage aiguillonnant la gaieté revenue de la société miremontaise, les gorges chaudes et les éclats de rire jaillissaient en gerbes. On n’avait rien vu jamais de si bouffon que cela. L’adjointe, madame Célestin, la mère et la fille Chaumeron pulvérisaient la statue de Thémis sous le poids de leurs plaisanteries. Les deux Bondon ne devaient comprendre que le lendemain, mais ils riaient tout de même, et leurs deux ventres jumeaux, semblables aux mamelles d’un mastodonte, se soulevaient par bonds égaux.
Les gendarmes dînèrent, les gendarmes de Paris et les gendarmes de Versailles ; le greffier dîna ; le secrétaire aussi ; M. de Boisruel et Godinot dînèrent. Jugez des autres ! Non-seulement cette double aventure ne mit aucune tristesse dans la fête, mais elle sembla même assaisonner la gaieté du repas.
Le comte Henri fut éblouissant ; Gregory Temple, qui avait secoué son idée fixe, raconta des histoires de police anglaise à faire dresser les cheveux. Ce fut avec enthousiasme qu’on porta au dessert, M. de Boisruel et Godinot en tête, la santé du marquis et de son fils le prisonnier.
Car Henri était prisonnier sur parole, et c’était là le beau ! M. de Boisruel, qui avait pouvoir de juge d’instruction, avait bien pu, de son autorité, clore la procédure et préparer son rapport de non-lieu ; mais Godinot, simple fonctionnaire, chargé d’exécuter un mandat d’arrêt, ne pouvait rien céder. Seulement, Godinot, après le café, demandait toutes les têtes du tribunal de Versailles pour les coiffer du même bonnet d’âne. Il était honteux de sa mission. Il criait à l’évidence dix fois plus haut que les autres.
Ce voyage de Versailles, du reste, devait être une ovation. La calèche de lady Frances et la berline du marquis étaient toutes préparées. La moitié de Miremont allait suivre le prisonnier en voiture, tandis que les deux adjoints et d’autres, à cheval, lui feraient un cortége d’honneur. La chaise de poste de M. de Boisruel lui-même devait rejoindre cette escorte triomphale.
Au moment où l’on se mettait à table, la nuit tombait. M. Temple alla prendre la main du comte Henri et la serra fortement :
James Davy, lui dit-il, la trêve est finie.
– Ne venez-vous pas jusqu’à Versailles, maître ? demanda Henri, dont le sourire tranquille défiait plus audacieusement que ne l’eût fait la parole.
– J’y serai avant vous, répliqua M. Temple.
– Vous ne croyez donc pas à l’évidence, vous, maître ?
– Je crois que les deux assassins sont arrivés à Paris hier. Tom Brown y était, ou Jean Diable le Quaker, si vous aimez mieux ce nom. Je l’ai vu ; il avait une goutte de sang au poignet, une autre à la poitrine. Les deux assassins doivent être morts.
Le comte Henri ne perdit pas son sourire. Comme on l’appelait vers les voitures attelées, il dit en saluant de la main :
– Maître, vous m’avez appris l’escrime ; attaquez, nous nous défendrons.
Vous vous croyez à l’abri, dit M. Temple, derrière une serrure à secret qui se nomme l’Impossible ; je sais l’ouvrir : c’est moi qui l’ai faite !
– J’en ai changé la combinaison, maître, essayez vos clefs ?
Jeanne et Germaine venaient à la rencontre du comte Henri, qui ajouta à voix basse et rapidement :
– Le père de ce pauvre ange qui dormait tout à l’heure dans les bras de Suzanne, votre fille, a été arrêté aujourd’hui même à Londres, d’après vos indications et sur votre ordre…
– Richard Thompson !
– Il sera pendu si je veux, maître, et vous aurez fait de votre fille une veuve… Maître, au revoir !
Il rejoignit d’un pas léger les deux belles jeunes filles qui se tenaient par la main, précédant le marquis en costume de voyage.
Gregory Temple resta immobile et comme frappé de la foudre. Il couvrit ses yeux devant lesquels des éblouissements passaient. Henri et lui s’étaient séparés à moitié chemin de la table au perron et tout près de ce massif de lilas où naguère Suzanne s’asseyait berçant le petit enfant dans ses bras.
L’obscurité se faisait profonde. Les bruits de cet étrange départ du prisonnier, couronnement triomphal de la fête, arrivaient à son oreille comme autant de défis ironiques et amers.
Une forme haute et sombre sortit du massif à pas lents, et M. Temple tressaillit au contact d’une main qui touchait son épaule.
– Je suis Madeleine Surrizy, dit-on près de lui, tout bas.
– Et avez-vous entendu la voix de l’homme qui vient de me quitter ? demanda vivement le détectif.
– Pour la quatrième fois de ma vie, oui, je l’ai entendue et reconnue…
– Cet homme est-il celui que vous me désignâtes jadis sous le nom de Jean Diable ?
– C’est celui qui promit de tuer le général pour deux cent cinquante mille florins… et c’est celui qui dit au chevet du général assassiné : A toi, Maurice O’Brien, les rosen-kreuz de Prague !
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[1] La torture du pressoir à Newgate et la fameuse chambre des ceps, à la prison du Fleet existaient encore en 1820.
[2] Il ne faut pas oublier que tout ceci se rapporte à l'Australie du commencement de ce siècle.
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œuvre du domaine public
Source :
B.N.F. - Wikisource
Ont contribué à cette édition :
Gabriel Cabos
Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath