‹ Jean DiableChapitre 24 sur 25 · XX - Pendant qu’on chante Joconde

XX - Pendant qu’on chante Joconde

Le comte Henri de Belcamp consulta sa montre au moment où il regagnait sa voiture qui l’attendait rue Saint-Lazare. La montre marquait neuf heures et demie. Il n’avait certes pas perdu de temps dans le règlement de son affaire avec Noll Green, le boxeur de Southwark, et Dick de Lochaber, l’avaleur d’ale, au restaurant du Gourmand du jour. Il revenait calme et froid comme il était parti ; seulement les lanternes de la calèche montraient son visage très-pâle. Il éveilla le cocher, qui dormait, et franchit lestement le marchepied en disant :

– Au galop !

Il se jeta sur les coussins et arracha d’un tour de main sa barbe épaisse et sa chevelure noire, comme l’acteur dépouille violemment ses oripeaux de théâtre après avoir étanché cette sueur fiévreuse que mettent également au front la défaite et le triomphe.

Tout ce calme ou plutôt tout ce froid de statue qui marquait naguère d’un cachet si étrange la physionomie du jeune comte avait disparu, maintenant qu’il se sentait à l’abri des regards. Il y avait désormais sur sa figure, et même, il faut le dire, dans l’attitude entière de son corps, une émotion extraordinaire. A deux ou trois reprises, il porta la main vers son cœur, qui se blessait en battant les parois de sa poitrine. Son front rayonnait je ne sais quelle exaltation puissante ; ses yeux avaient des éclairs de sauvage fierté ; son souffle robuste sortait bruyamment de ses poumons élargis.

Des paroles, à son insu peut-être, tombaient, de ses lèvres.

– Des remords ! murmurait-il ; à moi ! que me veulent-ils ? Je les défie ! Je suis mon chemin : c’est le sort qui tue. Ma haine est pure comme un amour, puisqu’elle n’est pas née de l’esprit de vengeance. Je cherche mes armes dans l’ombre, mais je combattrai à la face du soleil. J’ai le droit d’être implacable, puisque je m’appelle le châtiment. Des remords moi ! des remords !

Il souriait, l’orgueilleux, provoquant le regard même de Dieu.

– Et c’est le dernier coup, reprit-il. La route s’ouvre grande et libre, le dernier obstacle est tombé. Je vais marcher désormais la tête haute, promenant sur la foule mon œil que nul n’aura le droit d’affronter… Personne au monde, personne, à moins de mentir, ne pourra dire eu me montrant au doigt : celui-là est de ceux que la loi nomme criminels.

Non-seulement j’ai ma conscience qui est un refuge, mais je fais de ce refuge une citadelle dont le rempart est la loi. Dieu était avec moi, j’aurai le monde. Il n’y a plus rien entre moi et ces millions qui seront le nerf de ma guerre… Ils sont à moi, et comme si ma route vers la victoire devait être déjà fleurie par le bonheur, c’est l’amour qui va me donner mes armes !

Ces dernières paroles éclatèrent malgré lui et furent suivies d’un silence.

– Comme cela, dit en anglais une voix grêle qui frappa son oreille comme un son surnaturel, le pauvre Dick a bu son dernier seau d’ale et Noll Green, ne brisera plus de côtes à la taverne des boxeurs de Covent-Garden, mon bon lord ?… Hé ?

La tête du comte Henri ressentit un choc et un élancement.

L’idée qu’il était subitement frappé de folie lui traversa le cerveau comme une lame aiguë et froide. Il regarda à la portière de gauche et à la portière de droite, qui étaient fermées. La calèche était vide. Le bruit des roues sur le pavé faisait qu’il n’aurait point su dire si la voix venait d’en haut, d’en bas, par devant ou par derrière.

Il resta un instant immobile et retenant son souffle, lui l’homme hardi qui en sa vie n’avait jamais eu peur d’un homme ni, d’un démon.

Ses yeux se portèrent par hasard sur la banquette de devant, où il avait jeté son manteau sans regarder, avant d’éveiller le cocher. Le manteau remuait. Le comte Henri contemplait ce mystère avec une sorte d’horreur. Il venait d’affronter seul deux hercules, deux assassins !

Ici il n’y avait même pas de place pour un homme.

Précisément pour cela, les nerfs d’Henri se révoltaient. Il n’aurait pas eu frayeur d’un homme.

Ce fut cependant une tête d’homme qui se dégagea des plis du manteau : une pauvre tête pâle et maigre, avec des traits coupants et des yeux éraillés ; la tête du petit homme habillé de haillons noirs que nous avons vu suivre le comte avec un si imperturbable acharnement.

Les yeux d’Henri n’exprimèrent plus que la surprise.

Le petit homme se mit à le regarder avec un singulier mélange de terreur et d’effronterie.

– C’est bien à Jean Diable que j’ai l’honneur de parler ? murmura-t-il en tremblant, mais avec un sourire qui n’était pas exempt d’ironie.

Henri tressaillit à ce nom de Jean Diable, et un éclair s’échappa de ses yeux.

– Ne m’étranglez pas tout de suite, reprit le petit homme précipitamment. Ce serait dommage pour vous et pour moi… pour moi, parce que je compte que vous ferez ma fortune ; pour vous, parce que ce serait la fin de votre histoire… Ma vie ne vaut pas un schelling, et cependant j’ai pris mes précautions comme un millionnaire.

– Qui es-tu et que me veux-tu ? demanda rudement Henri.

– Je vous dirai tout cela, mon bon lord, répondit le petit homme ; mais j’aime mieux tout d’abord vous mettre au fait des précautions que j’ai prises pour n’être pas étranglé par vous. Je n’ai pas la force d’une mouche : c’est le cas d’avoir de l’esprit comme quatre. Voici donc l’arrangement de mes petites affaires : j’ai ma mère à Londres, et ma maîtresse à Paris. Ma mère et ma maîtresse sont dépositaires chacune d’un pauvre testament que j’ai fait. Ma mère doit ouvrir le sien si elle est quatre jours sans recevoir de mes nouvelles, et voilà trois jours que je ne lui ai écrit ; ma maîtresse doit faire de même le matin si elle ne m’a pas vu rentrer le soir. Voilà le premier degré. Maintenant, ma mère et ma maîtresse ont pris, d’après mes ordres, les mêmes précautions que moi : de telle sorte que si, après m’avoir supprimé, selon votre bonne habitude, vous parveniez à supprimer aussi ma mère et ma maîtresse, vous resteriez en face de deux dénonciateurs inconnus qui vous feraient couper la tête en France ou pendre en Angleterre, selon le choix de votre seigneurie. C’est tout.

Le jeune comte avait repris son sang-froid et considérait son interlocuteur d’un œil curieux.

– Que dites-vous de cela, mon bon lord ? reprit le petit homme, qui jeta de côté le manteau pour se mettre tout à fait à son aise.

– Rien encore, répliqua Henri.

– C’est juste, il vous faut savoir ce que contiennent mes pauvres testaments. Je sais les faire : je suis un ancien clerc de sollicitor, et j’aurais percé sans le gin, mon bon lord, car j’avais l’œil pointu comme un canif et la main crochue. Mes testaments contiennent, à part la liste de mes libéralités, une anecdote fort curieuse relative à Tom Brown, Noll Green et Dick de Lochaber… non pas l’anecdote qui vient de se passer au Gourmand du jour : une autre, la distribution des passe-ports au nom du comte Henri de Belcamp, dans la cave de la maison démolie en face du Sharper’s à Londres.

Le regard du jeune comte devint fixe.

– Et sais-tu qui je suis ? demanda-t-il à voix basse.

– Vous êtes Tom Brown, répondit le petit homme sans hésiter, au Sharper’s et dans bien d’autres endroits ; vous êtes James Davy, à Scotland Yard ; mon ancien patron, le vieux Wood, vous appelait Henri… Henri de Belcamp, je suppose.

Henri mit sa main au-devant de ses yeux.

– Vous étiez chez M. Wood ? prononça-t-il plus bas encore.

– Et j’ai bien connu votre mère… Ned Knob… le petit Ned Knob… En fait de pique-poches, M. Wood n’aime que lui-même : il m’a chassé parce que je lui prenais par ci par là un schelling… Votre Seigneurie a la voix de sa mère… une belle voix, pour sûr !… C’est à la voix que je vous ai reconnu dans la cave, en face du Sharper’s… C’est à la voix aussi que je vous ai reconnu ce soir, devant le passage Hulot, quand vous avez payé votre fiacre… Il y avait un autre gentleman qui vous suivait, mais il nous a perdus au corps de garde de la Banque… Voilà quinze jours que je mange du pain sec à Paris pour vous chercher.

– Comment était fait cet autre gentleman qui me suivait, ami Ned Knob ? demanda le comte Henri doucement.

En quelques paroles, le petit clerc dessina le portrait en pied de Robert Surrisy, correct, précis et tellement ressemblant qu’il n’était pas possible de se méprendre.

Le jeune comte sourit. Il ouvrit la portière, et parla au cocher en une langue qui n’était ni l’anglais ni le français. Ned Knob ne se souvint point d’avoir jamais entendu les sons d’une langue pareille. La voiture roulait sur les boulevards. Le cocher poussa ses chevaux.

Le petit clerc se prit à trembler.

– Ami Ned Knob, lui dit Henri qui le couvrait de son regard fixe et froid, vous savez bien des choses et vous êtes un garçon courageux. Mais vos mesures ne sont pas bien prises ; quand on joue le tout pour le tout, il faut être sûr de son affaire, et ce n’est pas une armure de comédie qu’on doit revêtir pour affronter Jean Diable.

– Etes-vous donc bien vraiment Jean Diable ? balbutia Ned terrifié.

La voiture s’arrêta brusquement. Ned, qui depuis quelques instants avait les yeux fixés sur le comte, jeta un regard aux portières. D’un côté il y avait un mur noir, de l’autre une eau silencieuse et dormante. Pas une âme aux alentours.

Le petit clerc devint livide et sa face se décomposa.

– Je savais que je risquais ma vie, dit-il entre ses dents qui claquaient ; mais je n’ai pas menti ; si vous me tuez, vous êtes perdu !

Un pas se fit entendre au loin sur le quai solitaire. Instinctivement, Ned ouvrit la bouche pour crier au secours. Le comte leva la main. Le cri s’étrangla dans la gorge de Ned et il se laissa glisser à deux genoux, balbutiant :

– J’ai dit vrai, j’ai dit vrai ! Si vous me tuez, vous êtes mort !

Henri mit ses tablettes sur ses genoux et tendit un crayon à Ned, dont les yeux se ranimèrent.

– Ecris ! ordonna le jeune comte.

Le regard de Ned se releva sur lui, puis tout son misérable corps s’affaissa, tandis qu’il râlait :

– J’ai brisé ma tête contre un roc !

Henri le considérait attentivement.

– Ecris ! répéta-t-il d’un ton impérieux.

Et il allait dicter, lorsque le petit clerc saisit le crayon, qui courut sur le papier avec une prestigieuse rapidité. Deux feuilles furent couvertes en un instant. Ned les déchira et les tendit à Henri, qui lut sur la première :

« Ma mère, le paquet dont j’ai fait le dépôt entre vos mains doit être mis à la poste aujourd’hui même, à l’adresse de M. le comte de Belcamp. Il s’agit de ma vie ou de ma mort.

» Votre fils, NED. »

Sur la seconde :

« Ma pauvre Molly, si tu veux sauver ma vie, remets au comte de Belcamp le paquet que je t’ai confié. Mon salut dépend de toi.

» NED. »

Henri, quand il eut achevé la lecture de ces deux billets, vit devant lui le petit homme qui s’était redressé et qui fixait sur lui ses yeux grands ouverts, sombres et résolus.

– Tu as deviné ce que j’allais te dicter, dit-il.

– J’ai trouvé mon maître, répliqua Ned. Avant de me tuer, interrogez-vous, milord, peut-être que vous avez besoin d’un esclave ?

Henri ne répondit pas.

– D’un chien… ajouta Ned ; je voudrais vivre.

Henri déchira les deux feuilles de papier, et dit au cocher en les jetant par la portière :

– Au boulevard !

Ned embrassa ses genoux, et dans ses pauvres yeux sanglants, il y eut une larme.

– Milord, dit-il, jusqu’à ce moment vous n’étiez pas mon vainqueur, car j’allais mourir vengé.

Les épaules d’Henri eurent un imperceptible mouvement.

– Tu avais écrit les deux formules convenues entre tes dépositaires et toi, n’est-ce pas, Ned ? murmura-t-il en souriant.

– Oui, milord. Aussitôt les lettres reçues, mes deux dépôts eussent été entre les mains de la justice à Londres et à Paris.

La main gantée du jeune comte s’appuya sur son épaule maigre, tandis qu’il laissait nonchalamment tomber ces paroles :

– Pour peu que Jean Diable n’ait pas volé sa réputation, je crois plutôt que ta mère et ta maîtresse eussent reçu toutes les deux la visite de Jean Diable… Ami Ned, tu ne me dois rien pour la vie que je t’ai donnée ; je n’ai besoin ni de chien, ni d’esclave ; ceux qui me servent sont récompensés selon leur dévouement.

– Mon corps et mon âme sont à vous, milord ! s’écria Ned avec énergie.

Le comte Henri descendit de voiture au coin de la rue du Temple et du boulevard. Il mit une douzaine de pièces d’or dans la main de Ned.

– Pour m’avoir suivi depuis le Palais-Royal, dit-il, il faut que tu sois un garçon très-habile… Entre chez un tailleur et habille-toi de neuf de la tête aux pieds… Voici mon adresse à Paris : Demain matin, tu seras à mon lever et prêt à tout.

– A tout, milord ! répéta le petit clerc.

Henri le vit entrer chez le marchand d’habits voisin, et s’éloigna rapidement dans la direction de la rue Meslay. Le petit clerc se choisit un costume complet qu’il revêtit aussitôt.

Il se regarda complaisamment dans plusieurs glaces, et sortit, emportant son ancienne misère sous son bras.

Ned n’était pas sans avoir un domicile. Dans le faubourg, Montmartre, à deux pas du boulevard, il y avait alors une ferme appartenant aux hôpitaux de Paris et sur l’emplacement de laquelle on a percé la rue Geoffroy-Marie. Les alentours de cette ferme, à laquelle on arrivait par un tortueux passage donnant dans le faubourg même, formaient une des curiosités de la grande ville. C’étaient toutes les souillures de la vie champêtre, sans les champs une colonie de toits à porcs, d’étables, de poulaillers et de trous à fumier, petits lacs asphaltiques béants sur le bord des sentiers. Sauf les arbres, l’air et l’eau, cet affreux village ne manquait de rien ; il produisait du lait, des œufs, des lapins ; ses coqs réveillaient dès minuit tout le quartier Bergère, et chaque soir on pouvait voir ses vaches maigres boire au ruisseau fangeux de la rue de la Boule-Rouge.

Cela ne remonte pas dans la nuit des temps ; la ferme a existé jusqu’en 1838.

Il y avait là des bas chemins comme en Bretagne, des landes où le chardon, cette bruyère parisienne, parvenait à de gigantesques hauteurs. Le jour, on vendait des bric-à-brac dans la boue ; la nuit, les ténèbres grouillaient.

Le long du principal passage qui allait, plus capricieux que le fleuve Méandre, du faubourg Montmartre à l’angle actuel des rues de Trévise et Richer, plusieurs masures mal famées florissaient. La partie qui redescendait vers la rue Bergère, par le passage Hamel, regorgeait de chiffonniers. L’Opéra chantait et dansait à cinquante pas de là, vers l’ouest ; vers le sud, la bourse, à cinquante autre pas, étalait ses vertus civiques et son proverbial honneur. Cinquante pas : cent lieues ! Maintenant que ce quartier de la Boule-Rouge abrite tant de commis en nouveautés et tant de rentières inscrites au grand-livre de Paphos, nous avons peine à croire aux légendes de ce passé monstrueux. Comment ces pures fleurs de la civilisation pouvaient-elles s’épanouir si près de la barbarie !

Ned habitait, lui sixième, un petit hangar du passage Hamel ; et quand je dis sixième, je fais mention seulement des créatures humaines. Ned avait dans un coin deux bottes de paille, qu’il partageait avec une grande et robuste femme de quarante ans, qui avait été déchargeuse de charbon à Rotherhite et géante à la foire de Greenwich : sa jolie Molly, comme il l’appelait ; sur une autre botte, reposait un ménage israélite faisant le commerce de ferraille ; sur le dernier tas enfin, un couple savoyard dans toute la ferveur de la lune de miel, élevait des lapins avec l’espoir de s’en faire trois mille francs de revenus.

Molly était la femme légitime d’un porteur de ponts volants pour les ruisseaux, et Ned l’avait achetée de son mari, en tout bien tout honneur, moyennant un schelling, dans Lower-Thames street, à Londres. Cette façon de divorcer garde en soi quelque chose de noble et de vraiment anglais ; les unions qui s’ensuivent sont généralement paisibles. Ned et Molly avaient l’un pour l’autre une adoration fondée sur une mutuelle estime.

Tout le monde dormait sous le hangar, excepté les lapins affamés, qui rongeaient mélancoliquement le sapin de leurs cabanes. Ned entra, se glissant à bas bruit jusqu’à, la paille où Molly ronflait. Il lui mit sous le nez une bouteille d’eau-de-vie débouchée, et la vaillante femme, croyant faire le plus délicieux de tous les rêves, ouvrit sa large bouche à la rosée céleste. Quand elle eut assez bu, Ned l’éveilla d’un coup de pied dans le flanc.

– C’est votre homme, mon amour, lui dit-il.

Molly étendit à la fois ses deux mains pour saisir la bouteille d’eau-de-vie.

– Debout, je vous prie, mon cœur, reprit Ned avec une gravité polie. Votre homme a fait ce soir de fortes affaires, et il s’agit pour vous de travailler à votre tour.

Molly avait gagné longtemps sa vie à débarquer du charbon de terre ; elle n’était pas paresseuse et se mit aussitôt sur ses pieds. La tête de Ned Knob lui vint juste au menton quand elle fut debout. Elle se coiffa d’un vieux chapeau de paille à voile vert qui pendait à une solive du hangar. Le reste de sa toilette consistait en une robe d’indienne déchirée, sur laquelle se boutonnait un gilet d’homme. Quand elle sortait ainsi, les gamins de Paris la suivaient fidèlement dans la rue en poussant le cri du carnaval ; Ned était fier de ce succès.

– Un coup, dit-elle, maître Knob, pour me réchauffer le cœur ; un coup à boire !

Ned la laissa boire deux gorgées, puis il alla prendre dans la ferraille du ménage juif endormi une pelle et une pioche qu’il mit entre les mains de Molly.

– Vous ne pouvez voir ici, ma bien aimée, dit-il, comment je suis costumé maintenant. Sortons, et il vous suffira d’un coup d’œil pour comprendre que je ne puis porter des fardeaux par la ville.

La jolie Molly le suivit docilement. Il s’arrêta sous le premier réverbère et reprit tendrement :

– Regardez-moi, mon amour, regardez votre homme !

Elle ouvrit ses gros yeux stupides.

– Ne m’avez-vous pas trouvé aussi une jupe neuve, maître Knob ? demanda-t-elle…

– Une jupe, Molly, répliqua le petit clerc qui leva la main pour lui caresser le menton, et aussi un spencer, ma femme… et de bons souliers pour vos petits pieds… et un foulard de soie… et une chemise de fine toile !

– Un coup, maître Knob, s’écria la grande charbonnière tout émue ; un coup à boire !

Maître Knob avait sa bouteille sous le bras. Ils burent maritalement à la régalade.

Sous la Restauration, les alentours du Palais-Royal, où toute la vie de plaisir se concentrait, et aussi les abords des théâtres se couchaient aussi tard que nous pour le moins, mais le restant de la ville sonnait son couvre-feu de bonne heure. Au-delà des boulevards surtout, passé dix heures du soir, la circulation cessait d’être active, et tous ces quartiers du nord, qui sont maintenant des centres d’affaires et de joies, passaient pour n’être point sûrs après une certaine heure. Ned Knob marcha le premier, la tête haute et les mains dans ses poches ; Molly le suivit avec sa pelle et sa pioche sur l’épaule. Dans toute la rue du Faubourg-Montmartre, ils ne trouvèrent pas un seul gamin pour leur faire tête. Molly ne demanda point où on la menait ; elle voyait briller le verre de la bouteille sous l’aisselle de son homme : cela lui suffisait.

Du faubourg Montmartre, au bout duquel ne s’élevait point encore Notre-Dame-de-Lorette, Ned et sa femme passèrent dans la rue Saint-Lazare, beaucoup plus déserte et plus mal éclairée. Les portes de Tivoli étaient fermées et les lampions éteints. Ned tourna l’encoignure du jardin et prit cette ruelle montante où le comte s’était engagé deux heures auparavant ; mais au lieu d’aborder le restaurant du Gourmand du jour par sa façade, qui ne présentait maintenant que des fenêtres noires et closes, Ned prit à gauche et s’enfonça dans les terrains vagues.

Au bout d’une centaine de pas, il s’arrêta brusquement au pied d’un buisson et dit avec fierté :

– Regardez, mon amour, ce que je fais à ceux qui se battent avec moi !

Molly le rejoignit. Au pied du buisson, le corps d’un homme était couché. Molly s’appuya sur sa bêche et le regarda au clair de la lune.

– Un coup à boire, maître Knob, dit-elle.

Puis elle ajouta tranquillement :

– On dirait Dick de Lochaber, qui avalait un sceau d’ale pour quatre schellings.

– Venez, Molly, ma femme.

Ned fit encore une trentaine de pas dans les ronces, et s’arrêta de nouveau dans un pli de terrain, où il y avait de l’herbe haute. Un second corps mort était à demi caché dans l’herbe.

– Auriez-vous cru que votre homme était plus fort que Noll Green, le boxeur, mon amour ? demanda Ned qui croisa ses bras sur sa maigre poitrine et se posa en vainqueur des jeux olympiques.

– Donnez un coup à boire, maître Knob…, étiez-vous vraiment seul contre tous les deux ?

– Et je n’ai pas mis toute ma force, encore ! répondit le petit clerc. Vous pourriez bien chercher dix ans un gaillard tel que moi dans Londres et dans Paris, sans le trouver, Molly, mon cœur !… faites le paquet de Noll, je vous prie, je vais serrer les affaires du pauvre Dick… Je les plains, mon amour, car j’ai l’âme sensible : mais pourquoi m’ont-ils résisté ?

Molly s’agenouilla devant Noll qui gardait un reste de chaleur naturelle. Il fut dépouillé en un tour de main. Il était frappé à l’œil d’un coup de poing et sa face était souillée de sang, mais il ne portait sur le corps aucune trace de blessure. Dick avait auprès de lui un couteau Bowie tout ouvert et tout sanglant. Une énorme plaie qu’il avait à la main droite faisait une mare de sang sous son corps. C’était tout, et l’on ne meurt pas d’ordinaire d’une blessure à la main ou d’un œil écrasé par un coup de poing.

– Creusez la fosse ici, ma femme, je vous prie, dit Ned en désignant une place à égale distance des deux corps ; je vais couper le gazon.

Il s’éloigna avec la bêche, tandis que Molly attaquait vigoureusement le terrain à l’aide de la pioche. Ned revint au bout de quelques minutes, apportant une brassée de mottes de gazon et quelques chardons munis de leurs racines. La jolie Molly saisit alors la bêche et déblaya la terre que sa pioche avait fouillée. De temps en temps, elle demanda un coup à boire à maître Knob qui la regardait travailler avec une tendre admiration.

– Voilà, dit-elle enfin en essuyant son front d’un revers de manche. Ils seront tous deux à leur aise là-dedans !

Elle tira de son giron la poche de cuir où Noll Green mettait son tabac à chiquer et mordit la carotte à belles dents. Pendant que Ned essayait en vain de traîner Dick, qui était le moins gros et le moins lourd, elle alla prendre le boxeur, qu’elle apporta dans ses bras.

– On oublie toujours quelque chose, murmura-t-elle, je lui avais laissé sa bague… Avez-vous remarqué qu’il n’avait que quatre doigts à la main droite, maître Knob.

– Il fut mordu par un de leurs chiens de garde, là-bas, à Botany-Bay, répondit le petit homme, la nuit où il s’évada avec Tom Brown… Je sais tout, moi… Le pauvre Dick avait eu le crâne entamé d’un coup de barre de fer à Newgate, en se battant avec un porte-clefs… sans moi, mon amour, je pense qu’ils n’auraient jamais trouvé leurs maîtres.

– Mais pourquoi les avez-vous tués, maître Knob ? demanda la géante.

– Travaillez, ma femme, je vous prie, répliqua le petit homme sévèrement. Faudra-t-il désormais que vous en sachiez autant que moi ?… Alors, prenez ma place et soyez le bras droit de Jean Diable !

Molly, qui tenait déjà, Dick par les épaules, le laissa retomber lourdement à terre.

– Donnez à boire un coup, maître Knob ! balbutia-t-elle ; ayez-vous rencontré celui que vous cherchiez ?

Ned prit la bêche et jeta d’un air d’importance la première pelletée de terre sur les deux pauvres diables couchés au fond du trou. Ce fut Molly qui continua la besogne. Quand elle eut achevé, Ned disposa les mottes de gazon, plantant çà et là un pied de chardon dans les interstices. Ce fut réellement fait avec beaucoup d’intelligence et d’art.

– Qu’il vienne seulement un grain de pluie, dit-il, et tout cela va repousser comme un charme.

– Maintenant, mon amour, ajouta-t-il, prenez les deux paquets, la pioche et la bêche. Vous ne coucherez plus dans les endroits suspects. Je suis un gentleman, vous êtes une lady et nous allons vivre à l’hôtel comme des princes.

Dix heures et demie sonnaient à l’horloge de la Bourse, au moment où le comte Henri mettait le pied sur la dalle du passage Feydeau. Il traversa la galerie d’un pas rapide, mais au moment d’arriver au théâtre, il se retourna brusquement.

Robert Surrisy était derrière lui.

Ils s’arrêtèrent tous les deux au même instant et leurs regards se choquèrent.

Deux regards francs, vaillants et dont aucun ne pouvait se baisser devant l’autre.

– Etes-vous chargé de me surveiller, monsieur Surrisy ? demanda Henri avec son sourire à la fois si hautain et si doux.

Le rouge monta aux joues de l’ancien sous-lieutenant, qui garda son calme néanmoins et répondit froidement :

– Oui, monsieur le comte.

Le sourire d’Henri prit une légère nuance d’ironie.

– Sommes-nous donc des ennemis ? murmura-t-il.

– M. le comte, répliqua Robert, vous me connaissez plus d’un motif pour être en effet votre ennemi. Peut-être en ai-je d’autres encore que vous ne connaissez pas.

– M. Surrisy, prononça lentement et sérieusement Henri de Belcamp, je vous donne ma parole d’honneur que, moi, j’aurais voulu être votre ami.

Robert salua en silence.

– Voulez-vous me permettre une question ? reprit le jeune comte en changeant de ton encore une fois.

– Je suis à vos ordres, monsieur.

– Depuis que vous êtes sorti du théâtre en même temps que moi, y êtes-vous rentré ou bien avez-vous gardé votre poste de faction devant la porte de l’estaminet Hollandais ?

Robert fronça le sourcil.

– Je m’adresse à l’homme d’honneur, monsieur, et je vous prie de me répondre.

– Je ne suis pas rentré au théâtre, monsieur.

Henri lui tendit la main vivement. Comme celle de l’ancien lieutenant hésitait à son côté, Henri fit un pas vers lui et prononça tout bas en le couvrant d’un regard fixe :

– A l’avantage !

Robert devint pâle comme un mort, baissa les yeux et murmura :

– Je vous avais déjà reconnu à la voix.

Il tendit sa main à son tour, et le comte Henri la toucha.

– Oui… oui…, balbutia Robert avec une sorte de détresse ; vous êtes un maître.

Henri lâcha sa main et poursuivit :

– Bon cousin, je viens de travailler à la délivrance, et d’autres yeux que les vôtres sont ouverts sur moi. Souvenez-vous de ceci : vous ne m’avez pas quitté depuis que j’ai passé le seuil de la loge de lady Frances Elphinstone.

– Je ne vous ai pas quitté !… répéta Robert.

Puis il ajouta :

– Si je ne vous avais pas quitté monsieur le comte…

– Monsieur, l’interrompit Henri, sous peine de manquer à la foi jurée, vous m’auriez aidé dans l’œuvre que je viens d’accomplir !… Votre bras, s’il vous plaît ! nous allons rentrer ensemble dans la loge de milady, et je vous requiers d’appuyer mes paroles de votre témoignage.

Il passa son bras sous celui de l’ancien sous-lieutenant.

Quand ils furent introduits dans la loge, le rideau baissait sur le dernier acte de Joconde. Toutes ces dames se récrièrent, et Jeanne dit d’un ton de reproche :

– M. le comte ne devait être absent qu’une minute.

– Voici le vrai coupable, repartit Henri, souriant et d’un ton léger en montrant Robert.

Celui-ci s’inclina en silence.

Suzanne toucha le bras du comte et dit tout bas :

– Mon père est dans la salle.

– Est-il venu ? demanda Henri également à voix basse.

Suzanne fit un signe de tête négatif.

A ce moment, Germaine, amie de l’insistance comme tous les enfants, revint à la question d’absence et s’écria :

– Trois heures entières !… trois heures d’horloge !

Toutes les dames s’étaient retournées et faisaient salon dans la loge. Frances cherchait les regards de Robert, qui restait morne et froid près de l’entrée. Le comte Henri, voulant protester contre l’assertion de Germaine, ouvrit rapidement son habit boutonné pour atteindre sa montre. Jeanne, dont les grands yeux pensifs suivaient chacun de ses mouvements, changea de couleur et poussa un grand cri :

– Du sang ! dit-elle en se rejetant en arrière.

– Du sang ! répétèrent Germaine, Suzanne et M. Potel.

Frances mit son éventail au-devant de ses yeux.

Il y avait, en effet, du sang, deux taches de sang frais et humide encore : une à la manchette d’Henri : l’autre, plus large, à son gilet de piqué blanc.

Henri regarda son gilet, puis sa manchette. Pas un muscle ne broncha sur son visage tranquille et le sourire n’abandonna point ses lèvres.

– C’est vrai, dit-il enfin promenant son œil clair sur toutes ces charmantes figures effrayées, et laissant reposer son regard plus tendre sur le front de Jeanne qui chancelait ; c’est vrai, il y a du sang !

Il se tourna lentement vers Robert qui, droit et immobile, les yeux baissés, les sourcils froncés, ressemblait à un homme de bronze.

– M. Surrisy, demanda-t-il gaiement, ai-je tout pris et n’avez-vous pas aussi quelques gouttelettes ?

Robert leva sur lui son regard révolté, mais dès que les rayons qui partaient de leurs prunelles se furent croisés, Robert baissa les yeux de nouveau sous la fière et calme volonté de son adversaire.

– Mesdames, reprit Henri avec son élégante et parfaite aisance, M. Surrisy et moi nous avions fait dessein d’être modestes… et vous voyez qu’il y avait à cela quelque mérite, puisque nous subissons vos reproches sans nous plaindre…

Mais le hasard a des dénonciations impitoyables, et me voilà comme Rosine, dont les doigts tachés d’encre ne peuvent renier sa plume… Nous avons été assez heureux tout uniment, M. Surrisy et moi, pour sauver un pauvre enfant qu’une voiture allait écraser après l’avoir renversé… Mesdames, rassurez-vous, ce sang n’est pas à moi.

– Est-ce bien sûr cela, monsieur Robert s’écria Germaine.

– Très-sûr, répliqua. Surrisy, ce n’est pas le sang de M. le comte.

– Mais l’enfant ?… demanda Jeanne.

– De simples égratignures.

– Cher cœur ! dit Frances en embrassant Jeanne, elle a les larmes aux yeux ?

– C’est que, murmura la jeune fille, moi aussi j’ai été sauvée de la mort !

Le rideau se levait sur la petite pièce. Robert quitta la loge.

Une fois dans le corridor, il saisit sa poitrine à deux mains ; il étouffait.

Au lieu de rejoindre ses deux amis à l’orchestre, il fit le tour de la salle et frappa à la porte d’une loge de face du second rang qui lui fut ouverte. La loge était grillée. Il y avait dedans un vieillard seul qui reprit sa place en lui montrant de la main un siège. La lumière du lustre, pénétrant par les carreaux de la grille, faisait à cet homme un masque bizarre, sous lequel nous eussions reconnu cependant les rides profondes et les cheveux blancs de Gregory Temple, l’ancien intendant de police de Scotland-Yard.

– Eh bien ! dit-il en fixant sur Robert ses yeux qui toujours étincelaient de fièvre.

On eût dit qu’un flux de paroles se pressait sur les lèvres du jeune soldat de l’empire, mais qu’un bâillon de fer les refoulait captives dans sa gorge.

Il répondit d’une voix étranglée :

– J’ai beau faire ; ce n’est pas mon métier.

– Vous n’avez rien découvert sur cet homme ?

– Rien encore.

– Et sur l’enfant ?

– Rien non plus.

– Et sur cette jeune femme qui porte le nom de lady Elphinstone ?…

– Rien !

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