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CHAPITRE XI.

LA PETITE BONNE.--PROJETS DE BELLEQUEUE.

Le temps s'écoulait; Jean avait passé ses dix-neuf ans. Il s'était lié avec plusieurs jeunes gens de son âge, mais il les regardait comme des connaissances, plutôt que comme des amis; le souvenir de Démar et de Gervais lui faisait craindre de donner son amitié à des gens qui n'en auraient pas été dignes; dans ses compagnons de dîner, de jeux, de plaisirs, il voulait de bons enfans, sans façons, et ronds comme lui; mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse. Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces gens qui passent leur temps à s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont pas délicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs penchans.

Cependant Jean était souvent encore dupe de son bon coeur. On lui empruntait de l'argent, et il ne savait pas refuser; il aimait à obliger, et quand on lui faisait le récit de quelque infortune nouvelle, il vidait sa bourse dans les mains de celui qu'il croyait malheureux.

Mais ceux qui lui empruntaient ne lui rendaient point; ceux auxquels il rappelait leur dette, ne paraissaient plus, et souvent il rencontrait chez un traiteur ou dans un café, faisant sauter le champagne ou buvant du punch, l'infortuné dans les mains duquel il avait vidé sa bourse le matin. Alors Jean jurait après les hommes, et revenait trouver Bellequeue, auquel il contait les tours qu'on lui avait joués. «Mon cher ami,» lui répondait Bellequeue, «je t'ai déjà dit que tu allais trop vite en toute chose, tu suis toujours ton premier mouvement, et, dans le monde il ne faut guère céder qu'au second ou au troisième, sous peine d'être souvent dupe des apparences.--Mon cher parrain, qu'est-ce que vous voulez dire avec tous vos mouvemens? Un homme que je connais me dit qu'il a besoin d'argent; il m'en demande, parce qu'il sait que j'en ai; je lui en donne parce, que je le puis, il me semble que c'est naturel. J'ai quelque fortune: donc je puis obliger; j'ai affaire à un fripon qui ne me rend rien, ou à un drôle qui s'est moqué de moi, pouvais-je deviner cela? Mais quand je rencontrerai l'un ou l'autre, je commencerai par le rosser pour lui apprendre à me voler mon argent.--Alors on te mettra en prison pour avoir rossé un homme.--Il faut donc se laisser escroquer, et trouver cela gentil?--Non, mais il ne faut pas céder à son premier mouvement de colère, il faut remettre ses pièces entre les mains d'un huissier.--Qu'est-ce que c'est que des pièces?--Ce sont des titres qui prouvent qu'on te doit.--Est-ce que j'ai des titres, moi? Est-ce que quand je prête cinq cents francs à une connaissance, je lui dis: Faites-moi bien vite un billet, car vous pourriez être un fripon, et ne plus vouloir me payer?--Tu vois bien, mon garçon que, dans le monde, toutes ces précautions sont nécessaires.--Le monde!... le monde!... il est gentil, il est bien composé ce monde-là!... Je serais bien fâché de me donner la moindre peine pour lui.--Mon garçon, ces saluts, ces sourires, enfin tout cet échange de politesses que l'on fait journellement, ne veulent pas dire que l'on estime, que l'on considère ceux à qui on les adresse; mais cela signifie: je suis aussi malin que vous, j'ai du savoir-vivre, de l'habitude, et vous ne m'attraperez pas.--C'est-à-dire qu'il faut apprendre à être aussi faux, aussi menteur que les autres. Je ne veux pas de votre savoir-vivre. Je veux toujours dire franchement ce que je pense, tourner le dos à ceux qui m'ennuient, et prouver à ceux qui mentent que je ne suis pas leur dupe. La liberté, mon parrain, je ne connais que ça.--Je l'aime beaucoup aussi, mon ami; mais dans le monde, il y a des libertés qu'on ne doit pas se permettre... Il y a des convenances, vois-tu; par exemple: tu verras quelqu'un de mal coiffé, il ne faut pas pour cela lui rire au nez, ce serait malhonnête. Si l'envie de rire te prend, et que tu ne puisses pas te retourner, tu te mords doucement les lèvres en souriant, et cela te donne un air agréable qui ne peut fâcher personne.--Laissez-moi donc tranquille mon parrain, vous croyez que j'irai bonnement me mordre les lèvres, parce que je verrai une figure ridicule, et que j'aurai envie de lui rire au nez?--C'est l'usage dans le monde, mon garçon.--Au diable vos usages!... Je suis bien comme je suis, ma mère le trouve, ça suffit. Que ceux à qui je ne plais pas viennent me le dire... Je suis leur homme à l'épée, au pistolet, au bâton, ou à coups de poing.--Oh! je sais que tu es un brave, un luron.--Eh bien alors, allons fumer, mon parrain.»

Jean, qui allait chez Bellequeue plusieurs fois dans la journée, ne trouvait pas toujours celui-ci chez lui; mais il trouvait mademoiselle Rose qui lui faisait un accueil fort agréable, car nous savons que la brusquerie, et les manières un peu libres du jeune homme ne déplaisaient pas à la petite bonne. Jean causait avec Rose, qui n'était point sotte, et souvent, tout en causant, il lui prenait la main; puis le bras, puis le menton, puis quelquefois autre chose encore; et mademoiselle Rose n'avait pas l'air d'y faire attention, parce que Jean agissait avec un air de franchise et de bonhomie, qui ne permettait pas qu'on se fâchât.

Un matin que Jean n'a point trouvé son parrain chez lui, il s'assied près de la petite bonne, et lui dit: «Rose, on prétend que je suis brusque, impoli même, trouvez-vous cela?--Non certainement, monsieur Jean, je vous ai toujours trouvé très-honnête, au contraire. Dame, vous êtes jeune, vous êtes vif... c'est bien pardonnable... D'ailleurs je n'aime pas les gens lents, moi; ah, Dieu! c'est insupportable!--Ils disent encore que je jure à tout propos.--Ah! quel mensonge... et d'ailleurs quel est l'homme qui ne jure pas quelquefois... Dans les momens de vivacité, est-ce qu'on peut se retenir?... Je connais bien des femmes qui s'en acquittent mieux que des grenadiers!... Ah! par exemple, chez les femmes, c'est vilain; tenez, la femme du portier en face, quand elle parle de son mari, elle dit toujours, ce bigre-là... ce Jeanfesse... ce.... ah! quelle horreur, mais un homme, est-ce qu'on y fait attention seulement.--On dit que je sens toujours la pipe à une lieue de loin.--Eh bien! quel mal de sentir la pipe? ça prouve que vous fumez, voilà tout. Moi, j'aime assez cette odeur-là.--Mon parrain prétend que je marche mal...--Allons! ne voudrait-il pas vous faire marcher comme lui; en choisissant les pavés, et se tortillant comme une anguille?--Il dit que je ne suis pas assez soigné dans ma toilette.--Est-ce parce que vous ne passez pas, comme lui, deux heures à vous mirer tous les matins? Vous êtes très-bien mis... je déteste les fats, moi.--Il assure que je n'ai pas assez d'usage du monde, qu'il faut savoir y mentir, y faire bonne mine à ceux qu'on n'aime pas.--Voilà de jolis conseils!... On veut gâter votre candeur, votre bon naturel.... Ne l'écoutez pas, monsieur Jean, est-ce que vous n'êtes pas assez grand pour savoir vous conduire?--Enfin, il dit que je ne sais pas faire la cour à une femme; que je ne suis pas galant, que je ne ferai jamais de conquête.--Ah! ah! ah! comme si vous aviez besoin de lui pour plaire... Il me semble que vous êtes assez bien pour... enfin vous êtes d'âge à savoir,... et puis ça se devine, ça.»

Soit que mademoiselle Rose eût deviné qu'elle plaisait à Jean, soit que celui-ci eût voulu lui montrer comment il faisait la cour aux dames, la conversation s'était prolongée fort long-temps; et il y avait plus d'une heure que Jean était chez Bellequeue, lorsque celui-ci rentra; comme il avait une clef de la porte, il ne sonna point, et arriva jusqu'au petit salon ou Jean causait encore avec la petite bonne.

Bellequeue fit cette fois une grimace qui ne ressemblait pas à un sourire; il lui sembla que son filleul et la petite bonne causaient de bien près.

Cependant Jean va gaîment au-devant de son parrain en lui disant: «Je vous attendais.--C'est ce que je vois,» dit Bellequeue en se pinçant les lèvres, «et y a-t-il long-temps que tu es ici?--M. Jean ne faisait que d'arriver,» s'écrie Rose.--Bah! laissez donc» dit Jean, «il y a plus d'une heure que je suis là.»

Rose rougit et trouve alors que Jean est beaucoup trop franc, et qu'il lui manque en effet l'usage du monde.

«De quoi causais-tu donc avec Rose?» reprend Bellequeue au bout d'un moment. «M. Jean me parlait de son voyage d'autrefois,» dit Rose. «--Moi... je ne vous si pas dit un mot de cela.... je vous disais que vous étiez fort gentille, Rose.--Ah! c'était pour rire, monsieur.--Non, c'était pour tout de bon... enfin, mon parrain, je l'embrassais quand vous êtes arrivé.--Non, monsieur, vous ne m'embrassiez pas.--Ah! par exemple, c'est trop fort!... tenez, mon parrain, voilà comme je la tenais...

»--C'est bon,» dit Bellequeue en se mettant entre Jean et Rose. «Je devine comment vous la teniez. Rose, allez à votre cuisine.»

Rose sort, en lançant en-dessous un regard à Jean, pour l'engager à se taire, mais celui-ci n'y fait pas attention.

Bellequeue tâche de prendre un air imposant et s'approche de Jean.

«Mon cher ami, je vous ai toujours dit qu'il fallait des moeurs et qu'il y avait certaines libertés qu'il n'était pas convenable de prendre.--Qu'est-ce que j'ai donc pris, mon parrain?--J'ai chez moi pour bonne une jeune fille honnête et sage...--Elle est bien gentille.--Oh! gentille... cela dépend du goût!... elle est très-coquette, voilà ce qui est certain.--Enfin, elle vous plaît comme cela, puisque vous la gardez.--Je ne te dis pas qu'elle me plaît... pourvu qu'elle fasse bien son ouvrage, c'est tout ce que je demande, mais je ne veux pas que tu viennes l'embrasser et lui conter fleurette.--Puisqu'elle ne vous plaît pas, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle me plaise?--Parce qu'il faut des moeurs.--Et les moeurs ne vous empêchent pas de l'embrasser toute la journée, si cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?--Je te répète qu'elle est honnête et sage.--Eh bien! alors, vous ne devez pas craindre qu'elle m'écoute.--C'est égal, tu ne dois pas l'embrasser, cela n'est pas convenable.--Ça me convenait pourtant beaucoup.--Mon cher Jean, je t'ai déjà dit qu'il ne fallait pas toujours céder à son premier mouvement.--Mon cher parrain, je vous ai déjà répondu que je me moquais des convenances et que j'aimais à faire mes volontés; voulez-vous venir fumer?--Non, merci, je resterai chez moi.»

Jean s'éloigne, et Bellequeue reste seul; il réfléchit et ne semble pas d'aussi bonne humeur que de coutume. Rose revient près de lui, et il ne lui dit rien, elle tourne et retourne dans la chambre; elle tousse, elle chantonne, enfin elle s'approche de son maître et lui dit d'un ton mielleux et en laissant voir ses dents qui sont très-blanches:

«Voulez-vous faire une partie de dames?»

Rose connaît bien son maître; déjà sa colère s'est évanouie, le sourire de la petite bonne a quelque chose de séduisant auquel Bellequeue ne peut pas résister; cependant il tâche de prendre un air grave en répondant: «Rose, je suis très-mécontent de vous.--Pourquoi donc cela, monsieur?--Parce que vous permettez à Jean de prendre avec vous des libertés... des familiarités.--Il n'a rien pris, monsieur; ne croyez-vous pas que M. Jean songe à moi!... lui, qui ne pense pas aux femmes.... Attendez, vous êtes un peu décoiffé par-là... que je vous refasse cette boucle.--Je sais bien que Jean est un étourdi... qui rit et voilà tout... Suis-je mieux maintenant, Rose?--Oh! vous êtes comme un coeur... il n'y a pas un cheveu qui passe l'autre.--Malgré cela, quand mon filleul viendra et que je n'y serai pas, il faut lui dire...--Je sais très-bien ce qu'il faut lui dire, monsieur... mais pourquoi donc avez-vous été si long-temps dehors ce matin? vous avez été sans doute chez la parfumeuse?--Oui, j'y suis entré un moment.--C'est cela, je m'en doutais! Quand monsieur est là, il n'en sort plus!...--Rose, vous me tirez les cheveux!... vous me faites mal!--Tant mieux!... je devrais vous les arracher tous pour vous apprendre à faire moins le galant.

»--Elle est charmante!... elle est très-drôle!» se dit Bellequeue, en se plaçant devant le damier. «Malgré cela, je ne voudrais pas que mon filleul eût souvent des tête-à-tête avec elle.»

Et tout en poussant ses dames, Bellequeue réfléchit à ce qu'il pourrait faire pour que Jean ne pensât plus à Rose. Tout à coup une idée se présente, Bellequeue est enchanté, ravi; il se lève brusquement et reprend son chapeau, laissant la petite bonne au milieu de la partie.

«Eh ben! vous me laissez là, monsieur,» lui dit Rose. «--Oui, j'ai à parler d'affaire à quelqu'un.--Vous n'avez pas achevé la partie.--Nous l'achèverons une autre fois.--C'est bien amusant de rester comme ça à moitié des choses...--Ce soir, Rose, ce soir, je te ferai des coups de quatre.»

En disant cela, Bellequeue sort et se rend vivement chez madame Durand, où il savait bien alors ne pas trouver Jean.

«Ma chère commère, je viens vous parler d'affaire, dit Bellequeue en s'asseyant près de la veuve de l'herboriste, «d'une affaire très-importante et qui vous intéresse, puisqu'il s'agit de votre fils.--De mon fils!» dit madame Durand; «parlez, mon cher monsieur Bellequeue, lui serait-il arrivé quelque chose?...--Non, non, calmez-vous, il est maintenant à fumer ou à jouer au billard, peut-être fait-il les deux choses ensemble; vous voyez que cela n'a rien d'inquiétant; mais ce qui l'est, madame Durand, c'est l'avenir de Jean, c'est son sort futur, et voilà ce dont je veux vous parler.--Comment! l'avenir de Jean vous inquiète? N'est-il par riche? n'a-t-il pas une fortune assurée?--Assurée, oui, s'il ne la dépense pas à droite et à gauche... Les cafés, les traiteurs, les parties de campagne, tout cela coûte, vous le savez.--Mon fils est d'âge à s'amuser; il faut donc qu'il s'amuse.--Vous avez parfaitement raison... Certainement je ne le blâme pas, mais mon filleul a trop bon coeur, il est trop obligeant; il prête à l'un, à l'autre; on ne lui rend jamais; quand il est au café, il paie pour ceux qui n'ont pas d'argent, et cela arrive trop souvent.--Cela prouve sa sensibilité.--Cela prouve aussi qu'il ne calcule pas; il ne faut pas se laisser gruger ainsi, on finit par se ruiner pour des gens qui se moquent de vous. D'ailleurs, cette vie désoeuvrée semble commencer à ennuyer Jean... Combien de fois ne vient-il pas le matin me dire en bâillant: Je ne sais que faire de moi aujourd'hui.--C'est vrai, il bâille très-souvent, je l'ai remarqué avec peine?... Auriez-vous inventé quelque jeu pour l'amuser, mon cher Bellequeue?--Je n'ai rien inventé, mais j'ai trouvé ce qu'il fallait à Jean... c'est une femme.--Comment?--Sans doute, il faut le marier.--Le marier... vous croyez?--Eh! pourquoi pas? Jean a vingt ans; par sa taille, ses traits mâles, il en paraît vingt-cinq.--C'est vrai.--On marie des jeunes gens plus tôt que cela. Je suis certain qu'il s'en trouvera très-bien, cela achèvera de le ranger, de le rendre sage... Il ne courra plus autant les tabagies, les guinguettes; il ne prêtera plus son argent à tout le monde, parce qu'il le gardera pour ses enfans; enfin il ne bâillera plus aussi souvent, parce qu'une femme nous donne nécessairement des distractions.»

La bonne maman Durand réfléchit quelques instans et dit enfin: «Je crois que vous avez raison, mon cher Bellequeue, d'abord Jean ne peut faire qu'un excellent mari.--Excellent, c'est mon avis.--Mais alors il faudrait lui trouver une excellente femme!--J'ai son affaire!--En vérité!--Tout à l'heure, en jouant aux dames... avec... ma gouvernante, je pensais à mon cher filleul... car vous savez combien je l'aime... Cette idée de le marier me souriait depuis long-temps. Tout à coup je me sais rappelé la famille Chopard et je me suis dit: Voilà ce qu'il nous faut... voilà la femme de Jean! «--Comment! la famille Chopard?--Permettez donc: vous savez que M. Chopard est un distillateur retiré, vous le connaissez?--Peu, M. Durand ne l'aimait pas.--Ah! parce que Chopard, qui est un farceur, disait à ce pauvre Durand qu'il ne fallait pas autant d'esprit pour vendre des simples que des liqueurs!... Pure plaisanterie, Chopard est très-fort sur les calembourgs. Du reste, c'est un parfait honnête homme, sa femme est fort gaie, fort rieuse!--C'est une grosse bête.--Ça ne fait rien, ce n'est pas sa femme que Jean épousera, c'est sa fille, mademoiselle Adélaïde Chopard, fille unique, belle femme, bien élevée!... qui faisait déjà de l'eau de noyaux à huit ans, enfin qui sera, dit-on, une excellente femme de ménage, et aura soixante mille francs en mariage, sans compter l'avenir qui est certain, puis qu'elle est fille unique et que les Chopard ont au moins dix mille livres de rentes.--Vraiment... vous êtes sûr?...--Oh! je connais les Chopard depuis long-temps, j'y dînais deux fois la semaine avant d'avoir une gouvernante. Leur fille a dix-neuf ans, mais elle en paraît vingt-huit pour la force; cela irait fort bien avec Jean.--Et croyez-vous qu'ils pensent à la marier?--Oui; ils ont refusé dernièrement un riche marchand de vin, parce que mademoiselle Chopard n'a pas voulu aller demeurer à Picpus; mais je suis certain qu'ils ne refuseraient pas mon filleul!--Il faudrait qu'ils fussent bien difficiles; et vous dites que la jeune personne est jolie?--Oh! très-jolie!... une figure carrée, à la grecque, bien proportionnée, un peu forte peut-être, mais en prenant de l'âge, ses joues fondront. Ce sera une très-belle femme.--Reste à savoir maintenant si Jean voudra se marier!--Je crois que oui; s'il voit que cela vous fait plaisir, je gage qu'il y consentira.--Ce cher Jean!... je serais si contente de le voir heureux et bien marié.--Il faut qu'il épouse mademoiselle Chopard... à moins toutefois que les jeunes gens ne se conviennent pas. Car les parens de la demoiselle ne veulent pas plus contraindre leur fille que vous ne voudriez forcer Jean.--Ils ont bien raison. Il faut d'abord que les jeunes gens se conviennent.--Oui, mais pour cela il faut qu'ils se voient. Voulez-vous que j'aille de votre part engager les Chopard à dîner.--N'est-ce pas aller un peu vite?...--Quand il s'agit de mariage, il faut aller vite, sans quoi on n'en finirait aucun. D'ailleurs, je tâterai d'abord les Chopard, puis je leur glisserai un mot de nos desseins...--A l'insu de la demoiselle, je vous en prie!--C'est entendu!... j'aurais bien voulu commencer par y mener Jean, mais c'est le diable pour le faire aller en société, au lieu qu'ici, il faudra bien qu'il y soit; mais ne lui parlez de rien avant qu'il ait vu la jeune personne...--Non, car il serait capable de s'en aller avant l'arrivée des Chopard.--Après tout, un dîner n'engage à rien; et si mademoiselle Adélaïde ne lui plaisait pas, j'en ai encore quatre à vous proposer.--Arrangez tout comme vous l'entendrez, mon cher Bellequeue, je m'en rapporte à vous.--C'est convenu, je vous réponds qu'avant peu mon filleul sera marié.»

Bellequeue, très-content du succès de son projet, dit adieu à madame Durand, et retourne chez lui en se disant: «En mariant Jean avec mademoiselle Chopard, je suis sûr qu'il ne viendra plus si souvent chez moi les matins, et qu'il ne pensera plus à conter fleurette à ma petite bonne.»

C'est ainsi que, dans presque toutes les actions de notre vie, nous songeons à nous, avant d'obliger les autres.

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