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CHAPITRE XII.

LA FAMILLE CHOPARD.

Le lendemain, après avoir terminé sa toilette et engagé Rose à aller causer avec sa voisine, Bellequeue se rend chez les Chopard qui demeurent dans la rue de Berry. Les Chopard étaient de bonnes gens. Le mari aimait à faire des pointes, et riait pendant un quart d'heure d'un vieux bon mot qu'il avait déjà débité cent fois; sa femme riait de confiance dès que son mari ouvrait la bouche, et souvent il lui arrivait, après avoir ri aux larmes, de demander à son époux ce qu'il avait dit. Mademoiselle Adélaïde était idolâtrée de ses parens qui n'avaient eu qu'elle. Bien différente de Jean qui n'avait pas voulu essayer l'état de son père, la petite Chopard avait montré beaucoup de goût pour la distillation; étant toute jeune, elle faisait déjà des essais en cerises et en prunes à l'eau-de-vie, et ses parens émerveillés avaient voulu envoyer à l'exposition des produits de l'industrie un abricot confit par leur fille à l'âge de sept ans; mais l'abricot n'avait pas été reçu.

Cependant mademoiselle Adélaïde était un peu capricieuse, un peu boudeuse, souvent exigeante et toujours volontaire; mais, aux yeux de ses parens, c'était une divinité. Elle avait commencé la musique et le dessin, mais n'y avait rien fait; elle avait voulu ensuite étudier l'astronomie, puis l'histoire, puis la botanique, puis la chimie; bref, elle avait commencé un peu de tout et ne savait rien, excepté la manière de faire d'excellent ratafia; mais les Chopard croyaient leur fille très-savante et baissaient pavillon devant ses jugemens. Mademoiselle Chopard avait atteint ainsi sa dix-neuvième année, elle était grande et assez bien faite; sa figure quoique forte n'était pas désagréable; ses sourcils très-prononcés lui donnaient l'air un peu dur; mais comme elle devait un jour être riche, beaucoup de jeunes gens lui avaient déjà fait la cour. Adélaïde se montrait difficile; elle était tellement habituée aux adulations, aux éloges, que les complimens de ses adorateurs la touchaient peu; et quand ses parens lui disaient: «Veux-tu épouser celui-là?» elle répondait nonchalamment: «Ah! ma foi non!... il m'a dit la même chose que les autres.»

Bellequeue trouve monsieur et madame Chopard en tête-à-tête, et cela sert merveilleusement ses projets. Il parle de la charmante Adélaïde; parler à des parens de leur fille unique, c'est mettre un auteur sur le chapitre de ses pièces, un vieux soldat sur celui de ses batailles, une coquette sur celui de ses conquêtes, un amant sur celui de sa maîtresse: il n'y a plus de raison pour que cela finisse. «Elle est étonnante,» dit madame Chopard, «elle sait tout, cette chère Adélaïde!... elle raisonne de tout avec une aisance extraordinaire.--C'est vrai,» dit M. Chopard, «elle vous parle aussi bien astronomie que musique!... médecine que liqueur!... elle n'est empruntée pour rien.--Dans la moindre des choses, monsieur Bellequeue, elle montre son étonnante sagacité... Dernièrement, dans une soirée où nous sommes allés, elle a joué sur-le-champ au vingt et un; et sans l'avoir jamais appris.

»--C'est extraordinaire,» dit Bellequeue. «--Enfin,» reprend M. Chopard, «elle a tant d'esprit que je n'en reviens pas, moi qui suis son père, et pourtant c'est de ma fabrique, cet esprit-là... hein?... Ah!... ah!... ah! il est bon celui-là...

»--Ah! ah! monsieur Chopard... ne me faites pas rire comme cela, je vous en prie!... Il est vrai que notre fille a reçu une superbe éducation... oh! nous n'avons rien épargné...--Elle a eu douze maîtres, et maintenant c'est elle qui est la maîtresse... Oh! oh! pas mauvais, hein?...»

Pendant que madame Chopard rit de la nouvelle pointe de son mari, Bellequeue reprend: «Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore marié cette belle demoiselle?--Oh! ce ne sont pas les amoureux qui ont manqué!... Mais Adélaïde est difficile... oh! elle est très-difficile... C'est naturel. Vous concevez qu'une jeune personne qui sait tout ne peut vouloir pour mari que d'un savant... c'est-à-dire un homme en état de lui tenir tête.

»--Diable!» se dit Bellequeue, «s'ils veulent un savant, je ne crois pas que Jean soit leur fait... C'est égal... essayons toujours.»

Et il reprend en frappant sur le ventre de M. Chopard: «Je connais quelqu'un qui serait bien ce qu'il vous faudrait pour votre fille.--Bah!--Ce n'est pas précisément un savant... mais c'est un gaillard bien en état de tenir tête à une femme... un beau garçon de vingt ans, fils unique, qui aura douze mille livres de rentes.--Eh mais, tout cela convient assez. Et quel est le jeune homme?--C'est le fils de feu Durand, l'herboriste de la rue Saint-Paul.--Le fils de ce pauvre Durand qui aimait tant les simples?... Ah! vraiment, je l'ai vu tout petit!--Mais on en parle comme d'un assez mauvais sujet, il me semble?--Pure calomnie, madame Chopard. Jean Durand est un peu vif, un peu étourdi... il aime le plaisir, c'est de son âge; mais du reste il est franc comme mon diamant, et sensible comme une demoiselle. D'ailleurs c'est mon filleul, je ne l'ai presque jamais perdu de vue; je puis répondre de lui.--S'il en est ainsi, on pourrait... D'ailleurs Adélaïde verrait tout de suite s'il lui convient... elle a un tact étonnant.--Est-ce qu'elle se connaît en hommes, aussi?--En tout, mon cher ami.--Vous avez là une fille bien savante.--Je vous assure que son mari sera bien adroit s'il lui apprend quelque chose!--Écoutez, je ne veux point prendre de détours, je suis chargé par madame Durand de vous engager à venir, sans façon, dîner demain chez elle avec mademoiselle votre fille. Ne disons rien aux jeunes gens, ils verront mieux s'ils se plaisent. Madame Durand n'a point osé venir elle-même; mais entre parens qui désirent marier leurs enfans, on ne fait point de cérémonie. Acceptez-vous?--Ma foi, oui,» dit M. Chopard, «nous irons dîner... Eh bien! si les jeunes gens ne se conviennent pas... ce n'est qu'un dîner de pris... et nous tâcherons de ne pas l'avoir sur le coeur... hein?... Ah! ah! ah!... il est bon... sur le coeur!

»--C'est charmant!» dit Bellequeue. «Je vais aller prévenir madame Durand qu'elle peut compter sur vous demain.»

Au moment où Bellequeue allait sortir, mademoiselle Adélaïde entrait dans l'appartement tenant un petit bocal à la main. Elle court d'un air folâtre à son père en lui disant: «Papa, papa, regardez donc mes prunes... c'est un nouvel essai que j'ai fait sans sucre... Voyez comme elles sont conservées... comme elles sont fermes... comme elles sont vertes!...

»--Superbes!» dit M. Chopard en passant le bocal à sa femme. «Tiens, regarde, madame Chopard.»

Madame Chopard s'extasie devant les reine-claudes. Bellequeue ne peut pas faire autrement que de payer aussi son tribut d'admiration. «C'est de votre ouvrage, mademoiselle?» dit-il. «--Oui, monsieur. Oh! ce n'est rien ça... je veux maintenant conserver des grappes de raisin entières...--Des grappes de raisin!...» dit Chopard. «Elle est étonnante... elle finira par mettre tout à l'eau-de-vie!...»

Et le papa ajoute à l'oreille de Bellequeue: «Mon ami, vous conviendrez qu'une femme qui rend les prunes aussi fermes est un trésor dans un ménage...--Un véritable trésor... nous tâcherons de vous l'enlever. Au revoir, mes chers amis; à demain.»

Bellequeue fait un gracieux salut à mademoiselle Adélaïde, et s'éloigne pour prévenir madame Durand du succès de sa négociation. Quand le ci-devant coiffeur est parti, mademoiselle Chopard dit à ses parens: «Est-ce que M. Bellequeue veut m'épouser?--Non, ma fille, non, ce n'est pas lui,» dit madame Chopard; «mais demain tu verras quelqu'un qui...--Chut! ma femme, il ne faut rien lui dire... il faut qu'elle voie le jeune Durand sans connaître ses intentions; il faut laisser faire le mystère et la sympathie, sans quoi le but est manqué.--C'est juste, monsieur Chopard, ne lui disons rien, à cette chère enfant; elle verra d'ailleurs, demain, le fils de madame Durand puisque nous dînons chez eux. Le hasard fera le reste.

»--Eh bien! je parie que M. Durand veut m'épouser?» dit mademoiselle Adélaïde en souriant. «--Oh! pour le coup! c'est extraordinaire,» dit madame Chopard, «nous ne lui avons rien dit!... Ma foi, elle devine tout, ce n'est pas notre faute.--Elle tient de moi, madame Chopard, je devinais tout étant petit: aussi je me suis dit: Il faut me mettre distillateur puisque je suis devin... Hein? Ho! ho! ho!... il est gentil celui-là... Je le redirai demain à dîner.»

De son côté, madame Durand, qui est bien aise de connaître les sentimens de son fils sur le mariage, attend le retour de Jean la veille du jour où doivent venir les Chopard, et lui dit: «Mon ami, est-ce que tu n'as pas quelquefois envie de t'établir?--De m'établir!» répond Jean, «et quel état voulez-vous que je prenne? je ne sais rien.--Tu ne m'entends pas. Par établissement, on veut dire mariage, parce que, quand un homme est marié... on regarde son sort comme assuré.--Ah! c'est marié que vous voulez dire?... Ma foi! que le diable m'emporte si j'y ai encore pensé!... A mon âge, est-ce que je n'aurais pas l'air d'une fichue bête si je me mariais?--Pourquoi donc cela?... Tu as eu vingt ans il y a cinq mois, et puis tu as l'air si raisonnable!...--Je ne le suis guère pourtant.--Le mariage te rendrait plus posé, plus tranquille; on a une femme, des enfans... Cela occupe.--Au fait, ça m'amuserait peut-être!--Et cela me ferait tant de plaisir de te voir dans ton ménage!--Eh bien! nous verrons... Vous n'aurez qu'à arranger ça avec mon parrain... Et pourvu qu'il n'y ait pas de cour à faire, pas de complimens à dire... et que la femme me plaise pourtant, eh bien! ça m'est égal! je me marierai.--Tu es charmant! Ah! mon cher Jean, fais-moi le plaisir de ne pas dîner dehors demain; j'ai quelques personnes... des amis... je désire que tu y sois.--Ah! si vous avez de la société, et qu'il faille se tenir assis, et faire la conversation avec symétrie, vous savez que cela m'embête!--Non, il n'y a point de cérémonie, ce sont des gens sans façons, fort gais. Tu diras ce que tu voudras... Ton parrain dînera avec nous.--Allons! à la bonne heure. Mais si les individus m'ennuient, je vous préviens que je file tout de suite.»

Le jour du dîner est arrivé. A quatre heures, Bellequeue est chez madame Durand; il a mis l'habit noir et les souliers à boucles. Jean lui dit en l'apercevant: «Pourquoi diable tant de toilette pour venir dîner chez nous?... Vous êtes serré, pincé; vous avez l'air d'une aiguille!--Mon ami, il faut toujours être soigné dans sa toilette quand on va en société.--Est-ce que nous sommes de la société, nous autres?--Certainement, mon ami. D'ailleurs ta mère attend la famille Chopard.--Qu'est-ce que c'est que ça, la famille Chopard?... Je ne connais pas ces gens-là, moi.--Ce sont de très-braves gens... riches... retirés du commerce...--Ce n'est pas ça que je vous demande; qu'est-ce que ça me fait qu'ils soient riches ou pauvres? Sont-ils gais, bons enfans?--Oh! très-gais! Chopard est un boute-en-train!... très-fort sur le rébus.--Fume-t-il... joue-t-il au siam?--Oh! pour fumer, il est probable qu'il n'est pas venu jusqu'à cinquante ans sans fumer... Enfin c'est un bon vivant, et sa femme rit presque autant que ta cousine Aglaé... Quant à leur fille...--Ah! il y a une fille?--Et une fille superbe... Tu m'en diras des nouvelles... Une femme étonnante pour le savoir et l'érudition... et des qualités précieuses!... sachant faire toutes les liqueurs possibles!--Ça n'est pas mauvais, cela.--Nous aurons aussi madame Ledoux,» dit madame Durand; «elle devient vieille, mais elle est si bonne femme!--Ah! oui,» dit Jean, «elle va encore nous parler de ses maris et de ses enfans!--Non, depuis quelque temps, elle en parle moins, parce qu'elle s'embrouille toujours... elle commence à perdre la mémoire... Elle a bien soixante-dix ans, maintenant.»

Avant que le monde arrive, Bellequeue veut mettre quelques papillotes aux cheveux de Jean, mais celui-ci n'y consent pas; il déclare qu'il se trouve bien coiffé, et, malgré tous les efforts de son parrain, ne veut pas refaire le noeud de sa cravate.

La famille Chopard ne tarde pas à arriver. Mademoiselle Adélaïde est en grande toilette: malgré ses sourcils un peu épais et sa figure carrée, elle a de l'éclat et peut passer pour belle femme. Pendant les premières salutations, mademoiselle Adélaïde, tout en baissant les yeux, a déjà regardé Jean. Quant à lui, il est resté dans un coin de la chambre, et n'a pas l'air de s'apercevoir qu'il arrive du monde; il faut que sa mère l'appelle en lui disant: «Mon fils, venez donc saluer M. et madame Chopard.»

Jean s'avance, salue à demi, en prononçant brusquement un: «bien le bonjour,» et retourne en sifflant regarder à la fenêtre, tandis que Bellequeue dit tout, bas aux Chopard: «N'est-ce pas qu'il est bel homme?--Fort bel homme,» répond le papa Chopard. «--Il paraît qu'il aime beaucoup la musique!» dit madame Chopard, qui entend Jean siffler. «--Oh, infiniment,» répond Bellequeue; «il a une manière de siffler qui remplace la flûte.»

Mademoiselle Adélaïde ne dit rien; elle regarde Jean par-ci par-là, d'un air indifférent, et attend qu'il vienne lui faire des complimens et lui dire des douceurs comme tous ceux qui ont aspiré à sa main. Mais Jean continue de siffler et de rester à la fenêtre sans daigner tourner la tête; cela paraît fort singulier à mademoiselle Adélaïde.

Madame Durand et Bellequeue font ce qu'ils peuvent pour animer la conversation. M. Chopard lâche quelques pointes, sa femme rit, mais leur fille ne dit rien. Madame Ledoux arrive, et cela distrait un moment la société. Elle s'excuse d'être venue un peu tard et va embrasser Jean en disant: «C'est un homme maintenant, c'est tout le portrait de... Vous savez bien, ma voisine! un de mes enfans qui était huissier, je crois, ou ébéniste. Non, j'en ai eu un papetier... Vraiment on finit par oublier... C'est égal, votre fils est tout son portrait.»

Enfin Catherine vient annoncer que le dîner est servi. On attendait ce moment avec impatience, car Bellequeue faisait de vains efforts pour entretenir la conversation, et M. Chopard se creusait la tête pour faire un nouveau calembourg.

«La main aux dames,» crie Bellequeue en se levant, et aussitôt il prend celle de madame Chopard, et M. Chopard conduit madame Durand et madame Ledoux. Mademoiselle Adélaïde reste seule dans la chambre avec Jean, et elle attend qu'il vienne lui offrir la main pour la conduire à table, mais Jean, en quittant la fenêtre, ne voyant plus que mademoiselle Chopard, se contente de lui dire: «Eh bien! est-ce que vous n'allez pas dîner? Moi j'ai une faim de loup!» et en disant cela, il court se mettre à table.

Mademoiselle Chopard est restée fort surprise de l'impolitesse de Jean; Bellequeue, qui a vu son filleul entrer seul dans la salle à manger, s'empresse d'aller chercher mademoiselle Adélaïde, à laquelle il dit: «M. Durand est excessivement timide, je suis sûr qu'il n'a pas osé vous offrir la main.--Ah! il est timide... Je n'aurais pas cru que c'était ça!--Oh, c'est un garçon très-singulier... Caractère extraordinaire... Vous verrez: il ne fait rien comme tout le monde.»

Mademoiselle Adélaïde est placée à table à côté de Jean. Celui-ci lui parle peu, mais il ne la laisse manquer de rien, et se contente de lui dire de temps à autre: «Trouvez-vous ça bon? Aimez vous ça? Buvez donc; vous ne buvez pas.» A ces phrases laconiques, mademoiselle Adélaïde répond peu de chose encore; elle attend toujours que son voisin lui fasse des complimens, mais son voisin n'a pas seulement l'air d'y songer; et mademoiselle Adélaïde trouve que Bellequeue a raison, et que Jean ne fait rien comme tout le monde.

Le dîner met M. Chopard en train; il a déjà placé deux calembourgs sur les cornichons, et un sur le pain qu'il n'aime pas sans levain. Madame Chopard rit à se tenir les côtés; madame Durand tâche de rire aussi. Bellequeue boit et mange en homme qui ne songe pas à se marier; madame Ledoux demande toujours ce qu'on a dit. Jean chantonne en mangeant, et madame Chopard dit à Bellequeue: «Il est très-gai, ce jeune homme, il est excessivement gai.»

Comme Jean n'oublie pas de verser à boire, et qu'il a soin de remplir le verre de M. Chopard, celui-ci dit à madame Durand: «Votre fils me paraît être parfaitement élevé.»

Au second service Jean se rappelle ce que Bellequeue lui a dit de mademoiselle Chopard; alors il se tourne vers sa voisine et lui dit: «Vous savez donc faire des liqueurs?»

Mademoiselle Adélaïde se pince les lèvres et répond avec un peu d'humeur: «Je sais bien faire autre chose, monsieur.--Ah! au fait, une femme; il faut que ça s'occupe; ça ne peut pas, comme nous autres, courir dans les cafés... jouer au billard...--Oh, je joue au billard aussi.--Bah, vraiment!--Nous en avons un à la campagne de mon père, j'ai fait souvent la partie du maire et de l'adjoint.--Avec des queues à procédés?--Avec toutes les queues possibles. Je faisais aussi de la musique... Je jouais du forté.--Moi, on a voulu me mettre au violon.--Mais la musique m'agaçait les nerfs.--Oui, ça fait mal aux oreilles.--J'ai appris le dessin... je copiais les modèles antiques, d'après la bosse.--Est-ce qu'ils en ont tous?--J'ai fait un Amour grec qu'on a trouvé très-bien.--Moi, je n'ai fait que des polichinelles, d'après la bosse aussi.--J'avais du penchant pour la botanique... J'aimais à herboriser dans les champs.--Ah! Dieu! herboriser, je m'en souviens, mon père me fouettait pour me faire nommer les plantes en latin... Je ne reconnaissais que les colimaçons.--Mais j'ai laissé cela pour l'astronomie... Ah! c'est si beau l'astronomie, connaître le nom des étoiles, savoir quand Vénus paraît, quand Saturne se couche.--Il doit se coucher quand il a envie de dormir.--Le Chariot, la grande Ourse, l'étoile du Berger...--Mangez donc de la crême, je vous réponds que ça vaut bien la grande Ourse.--Mais tout cela ne vaut pas l'histoire!... C'est si intéressant l'histoire; si amusant!...--Ma nourrice m'en racontait pour m'endormir.--Ces Grecs, ces Romains, ces pères qui tuent leurs fils, ces fils qui tuent leur mère, ces frères qui se battent entre eux.--Ils avaient donc tous le diable au corps!--Cette Iphigénie qui aimait tant... Hector, et ce Tarquin qui a enlevé Hélène... Ah! c'est une chose bien amusante que ce siége de Troie!

»--Ma fille est lancée,» dit tout bas madame Chopard à Bellequeue. «La voilà partie!... c'est fini, elle ne s'arrêtera plus!»

Jean laisse parler mademoiselle Adélaïde et se remet à chantonner entre ses dents. Le papa Chopard fait sauter les bouchons, et boire madame Ledoux qui commence à avoir une pointe de gaîté. Madame Chopard rit des bons mots de son mari et applaudit aux phrases de sa fille. Madame Durand est enchantée de la tenue de son fils, qui a cependant les coudes sur la table, mais on est au dessert, et cela passe pour un aimable abandon. Enfin, mademoiselle Adélaïde semble se faire au ton singulier de Jean, parce que les femmes ont toujours un secret penchant pour les hommes qui ne font pas comme tout le monde.

On reste long-temps à table. M. Chopard s'y plaît, Jean lui tient tête pour trinquer. Bellequeue voit avec plaisir que l'affaire s'entame bien; les dames ne déparlent pas, et après le café madame Ledoux assure qu'elle a eu quatorze maris et trois enfans de chacun.

Madame Chopard, qui trouve que sa fille a une voix superbe, amène la conversation sur le chant; M. Chopard dit que c'était une très-bonne habitude de chanter au dessert, parce que cela faisait rester à table plus long-temps; Bellequeue est aussi de cet avis, et il commence le concert en chantant: Femmes voulez-vous éprouver, romance qu'il chante avec beaucoup de moelleux et qu'il accompagne de tendres sourires aux dames, et Jean s'écrie après le second couplet: «Ah! mon parrain!... vous chantez ça comme si vous n'aviez mangé que du miel depuis quinze jours!...--Il est vrai que c'est doucereux,» dit M. Chopard; «moi, je suis pour le gai, le vif... comme Rendez-moi mon écuelle de bois, ou Dans un verger Colinette, ça sera toujours beau, cela...»

M. Chopard chante plusieurs couplets, que Jean accompagne en sifflant et en frappant sur la table avec son couteau. On engage ensuite mademoiselle Adélaïde à chanter, elle ne se fait pas prier, elle commence un air... puis un autre, parce qu'elle ne se souvient jamais de la fin; après avoir commencé quatre chansons sans les finir et fait une roulade dans chaque, elle déclare qu'elle tâchera de savoir la fin une autre fois, et madame Chopard s'écrie: «Voilà ce que c'est que de trop savoir, ça embrouille; ma fille a au moins trois cents airs dans la tête, et, quand il faut chanter, elle ne peut jamais en trouver un entier... Elle sait vraiment trop de choses!»

C'est au tour de Jean; on le prie de chanter, et il entonne un refrain à boire. «C'est gentil,» dit Bellequeue, «mais pour ces dames nous voudrions quelque chose d'autre qu'une chanson de table.» Alors Jean commence la Béquille du père Barnaba, mais madame Chopard l'interrompt après le second couplet en s'écriant: «Je la connais, mon mari me l'a chantée... autrefois...» Et la maman ajoute à l'oreille de madame Durand: «Cela choquerait l'oreille d'Adélaïde.»

Jean commence alors: Rien, père Cyprien, et madame Chopard l'interrompt encore en s'écriant: «Ah! nous connaissons aussi celle-là!...--Mais, sacrebleu!» dit Jean, «si vous ne me laissez rien finir, pourquoi me priez-vous de chanter?--C'est juste,» dit mademoiselle Adélaïde, «il faut laisser finir monsieur.»

Pour empêcher que l'humeur ne s'en mêle, Bellequeue prie Jean de leur chanter une ronde de Béranger. La ronde est chantée, on fait chorus, on trinque, et cela remet tout le monde de bonne humeur. Bellequeue, craignant que Jean ne voulût ensuite chanter quelque gaudriole, est le premier à faire apercevoir qu'il est tard. Les Chopard se lèvent, et prennent congé de madame Durand en l'engageant, ainsi que Jean, à venir bientôt les voir.

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