L'ÉTRANGER. - L'ÉTRANGER.
A l'hôtel Meurice, à deux pas d'ici.
JEAN.
Tant mieux! nous nous verrons souvent.
Tous les matins je viendrai déjeuner ici.»
L'étranger avait fini son repas; il paya, donna à Jean une pièce de vingt sous en guise de pourboire, donna à Simon son nom et son adresse: M. Abel, hôtel Meurice, et sortit.
Il se dirigea vers la rue de Rivoli, et marcha jusqu'à ce qu'il eût aperçu la boutique d'un épicier; il y jeta un coup d'oeil, reconnut Jeannot, continua son chemin, puis il revint sur ses pas, mit son chapeau en Colin, comme un Anglais, allongea sa figure, prit un air raide et compassé, marcha les pieds un peu en dedans, les genoux légèrement pliés, et entra chez l'épicier. Il resta immobile.
PONTOIS.
Monsieur veut quelque chose?
M. ABEL, avec un accent anglais très prononcé et très solennel.
Hôtel... Meurice?
PONTOIS.
Hôtel Meurice, milord? C'est ici près, milord; suivez les arcades.
M. ABEL, même accent.
Hôtel... Meurice?
PONTOIS.
Ici, monsieur! Là! tout près d'ici. La douzième porte.
M. ABEL, de même.
Hôtel... Meurice?
PONTOIS.
Il ne comprend donc pas, ou bien il est sourd. Là, monsieur, là! Vous voyez bien! là! là! devant vous!
[Illustration: «Hôtel... Meurice?»]
M. ABEL.
Hôtel... Meurice?
PONTOIS.
Ces diables d'Anglais, c'est bête comme tout! Ils ne comprennent même pas le français! Dis donc, Jeannot, mène-le à son hôtel Meurice; ce sera plus tôt fait.»
Jeannot sortit faisant signe à l'Anglais de le suivre. L'Anglais suivit; aux questions que lui adressa Jeannot il répondait avec le même flegme:
«Hôtel...Meurice?»
Ils y arrivèrent promptement; l'Anglais le dépassa, marchant droit devant lui.
Jeannot courut après lui.
JEANNOT.
Par ici, m'sieu! Par ici! Vous l'avez dépassé.
M. ABEL.
Hôtel... Meurice?
JEANNOT.
C'est ici votre hôtel Meurice. Vous ne voyez donc pas? Vous êtes en face, en plein! Là! sous votre nez!
M. ABEL, reprenant sa voix naturelle.
Merci, épicier!»
En même temps il lui enfonça à deux mains sa casquette sur les yeux; de sorte qu'il put entrer à l'hôtel et disparaître avant que sa victime se fût dépêtrée de sa casquette. Jeannot regarda autour de lui et retourna à l'épicerie, fort en colère d'avoir été joué par un mauvais plaisant. Quand il rentra et qu'il conta son aventure, tout le monde se moqua de lui, ce qui ne lui rendit pas sa belle humeur; il se trouva malheureux et mal partagé.
«Quand je pense à Jean, quelle différence entre lui et moi! Comme sa position est agréable! Et quels pourboires on lui donne! Et moi, personne ne me donne rien! Mon ouvrage est sale, désagréable et fatigant! Je suis bien malheureux! Rien ne me réussit!»
[Illustration: «Merci, épicier!»]
Jean et Simon ne voyaient pas souvent Jeannot, parce qu'ils avaient beaucoup à faire dans la journée; c'était la belle saison, il faisait chaud: on venait déjeuner de bonne heure et prendre des rafraîchissements matin et soir jusqu'à une heure assez avancée; ensuite il fallait tout laver, essuyer, ranger. Souvent, à minuit Simon n'était pas encore couché. Quant à Jean, vu sa grande jeunesse, Simon avait obtenu qu'on l'envoyât se coucher à dix heures, de sorte que, sans être trop fatigué, il n'avait que bien rarement la possibilité d'aller voir Jeannot.
Le dimanche, Simon et Jean se levaient de grand matin et allaient à la messe de six heures. Ils avaient proposé à Jeannot d'aller le prendre; il les accompagna à la messe les premiers dimanches; puis il trouva que c'était trop matin; il préférai dormir et aller à la messe de dix heures, de midi ou même pas du tout; de sorte qu'il vit de moins en moins Simon et Jean.
Au café, il n'y a pas de dimanche pour les garçons; c'est au contraire le jour où il y a le plus à faire, le plus de monde à servir. Pourtant, Simon ayant mis pour condition de son entrée et de celle de son frère, qu'ils iraient à l'office du soir de deux dimanches l'un, Jean y allait une fois et Simon la fois d'après. Cette condition, demandée, presque imposée par Simon, avait d'abord surpris et mécontenté le maître du café; mais, en voyant le service régulier, consciencieux de Simon, ensuite de Jean, il prit les deux frères en grande estime, il eut confiance en eux, et il comprit que, pour avoir des serviteurs honnêtes et sûrs, il était bon d'avoir des serviteurs chrétiens.
En outre, Simon et Jean plaisaient beaucoup aux habitués et même aux allants et aux venants; ils exécutaient les ordres qu'on leur donnait, sans bruit, sans agitation; chacun était servi comme il l'aimait, comme il le désirait: quelquefois les habitués faisaient causer Jean, dont l'entrain, l'esprit et la bonne humeur excitaient la gaieté de ceux qui le questionnaient.