‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 31 sur 57 · X

X

SUITE DES DÉBUTS DE JEANNOT ET DE M. ABEL

De tous les habitués, celui que Jean servait et entretenait avec le plus de plaisir était M. Abel, qui avait son cabinet particulier, et qui était servi tout particulièrement à cause de sa consommation régulière et largement payée.

Un jour, M. Abel le questionna sur Jeannot.

«Est-il content chez son épicier? dit-il.

JEAN.

Pas toujours, monsieur; la semaine dernière il était en colère contre un prétendu Anglais qui l'a fait promener et enrager, et qui n'était pas plus Anglais que vous et moi, monsieur. Son maître et les garçons se sont moqués de lui; Jeannot s'est mis en colère, on l'a turlupiné, il s'est fâché plus encore; le patron l'a houspillé et taquiné; Jeannot leur a dit des sottises; le patron s'est fâché tout de bon; il lui a tiré les cheveux et les oreilles, et l'a renvoyé d'un coup de pied, avec du pain sec pour souper.

M. ABEL.

Ah! ah! ah! la bonne farce! Et sait-on qui était ce faux Anglais?

JEAN.

Non, monsieur; personne ne le connaît.

M. ABEL.

Bon! il faudra tâcher de le retrouver, pourtant.

JEAN.

Il vaut mieux le laisser tranquille, monsieur. Il n'a fait de mal à personne; il s'est un peu amusé, mais il n'y avait pas de quoi se fâcher.

M. ABEL.

Tu n'en veux donc pas à ce farceur?

JEAN.

Oh! pour ça non, monsieur!

M. ABEL.

Allons, tu es un bon garçon; tu comprends la plaisanterie. Pas comme Jeannot, qui rage pour un rien.»

Peu de jours après, M. Abel se dirigea encore vers l'épicier de Jeannot; il n'avait pas la même apparence que les jours précédents; sur sa redingote il avait une blouse à ceinture, autour du visage un mouchoir à carreaux, sur la tête une casquette d'ouvrier et son chapeau à la main. Il tenait une grande marmite. Il s'arrêta devant l'épicier, entra et demanda, avec l'accent auvergnat: «Du raichiné, ch'il vous plaît?

UN GARÇON.

Pour combien, monsieur?

Page 1