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CHAPITRE X

JOHN L'ÉCHAPPE BELLE!

Le lundi suivant, John, avec Jantjé pour conducteur, partit dans une charrette écossaise attelée des deux meilleurs chevaux de Belle-Fontaine, afin d'aller chasser le daim chez Hans Coetzee.

Il arriva vers huit heures et demie et comprit, au nombre des véhicules et des chevaux, qu'il n'était pas le seul invité. La première personne qu'il aperçut en arrivant, fut même son antagoniste Frank Muller.

«Regardez, Baas, dit Jantjé, voilà baas Frank qui parle à un Basutu.»

John, comme on peut le croire, ne fut pas charmé de la rencontre. Il avait toujours détesté cet homme, et depuis l'affaire du vendredi précédent et surtout depuis le récit de Jantjé, il ne pouvait plus le voir sans répulsion. Il descendit de voiture et allait faire le tour de la maison, afin de l'éviter, quand soudain Muller parut s'apercevoir de sa présence et s'approcha de lui avec la plus grande cordialité.

«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il, en lui tendant sa main que John effleura. «Vous êtes donc venu chasser le daim chez l'oncle Coetzee? Vous allez nous donner une leçon, à nous autres gens du Transvaal. Eh! voyons, Capitaine, ne soyez pas aussi raide que le canon de votre carabine. Je sais à quoi vous pensez: à cette petite affaire de l'autre jour, à Wakkerstroom. Eh bien! je vous l'avoué, j'avais tort et je ne rougis pas d'en convenir d'homme à homme. J'avais bu un verre de trop, voilà le fait, et je ne savais plus guère ce que je faisais. Il nous faut vivre en voisins ici; oublions donc tout cela et soyons bons amis. Je ne garde jamais rancune, moi, jamais. Le Seigneur le défend. Oubliez donc tout cela. Sans ce petit singe», ajouta-t-il, en montrant du doigt Jantjé, qui se tenait à la tête des chevaux, «cela ne serait jamais arrivé, et il ne convient pas que deux chrétiens se querellent pour un être de son espèce.»

Muller débita ce long discours en phrases hachées, à la façon d'un écolier qui répète une leçon apprise avec peine, agitant ses pieds et jetant ses regards indécis deçà et delà, en parlant.

Il fut évident pour John, qui l'écoutait dans un silence glacial, que ce discours, loin d'être improvisé, avait été soigneusement préparé.

«Je ne veux me quereller avec personne, Meinheer Muller, dit-il enfin; je ne le fais jamais, à moins d'y être contraint et alors, ajouta-t-il, d'un ton significatif, je m'applique à rendre la chose désagréable pour mon adversaire. L'autre jour, vous avez attaqué mon serviteur d'abord et moi ensuite. Je suis bien aise que vous reconnaissiez vos torts et, pour ma part, je considère que l'incident est clos.» Sur ce, il se détourna pour entrer dans la maison.

Muller le suivit jusqu'à l'endroit où se tenait Jantjé; là il s'arrêta, mit sa main dans sa poche, en tira une pièce de deux shillings et la jeta au Hottentot, en lui criant de l'attraper.

Jantjé tenait ses chevaux d'une main et dans l'autre il portait le long bâton dont il ne se séparait jamais, celui-là même qu'il avait montré à Bessie. Pour attraper la pièce d'argent, il le laissa tomber, et le regard vif de Muller aperçut les entailles faites au-dessous de la pomme; il le ramassa aussitôt pour l'examiner.

«Que signifient ces crans, mon garçon?» demanda-t-il, en montrant les entailles petites et grandes, dont quelques-unes devaient évidemment avoir été creusées depuis plusieurs années.

Jantjé toucha son chapeau, cracha sur «l'Écossais», comme les naturels de ce pays appellent une pièce de deux shillings[2], et la mit dans sa poche avant de répondre. Le meurtre de ses parents par le donateur, ne rendait pas à ses yeux le don moins acceptable, le sens moral des Hottentots n'étant pas des plus élevés.

[Note 2: Parce qu'un jour, un Écossais produisit une grande impression sur l'esprit naïf des indigènes de Natal, en faisant passer, chez eux, quelques milliers de florins (pièces de 2 shillings ou 2 fr. 50) pour des demi-couronnes (pièces de 3 fr. 10).]

«Voyez-vous, Baas, dit-il, avec un sourire grimaçant, c'est comme cela que je compte. Si quelqu'un bat Jantjé, Jantjé fait une entaille dans le bâton et chaque soir, avant de s'endormir, il le regarde et se dit: «Un jour tu frapperas deux fois l'homme qui t'a frappé une fois, et ainsi de suite.» Voyez combien il y en a, Baas. Un jour je payerai tout cela, Baas Frank.»

Muller laissa brusquement tomber le bâton et suivit John vers la maison.

C'était une habitation très supérieure à celles dont les Boers se contentent habituellement; la pièce de réunion, quoique sans autre parquet qu'un mélange d'argile et de bouse de vache, était presque entièrement tapissée de peaux de gazelle; au milieu se trouvait une table faite d'un joli bois du pays et entourée de chaises et de divans recouverts de peaux de divers animaux. Dans un grand fauteuil placé au fond de la pièce, très occupée à ne rien faire, se prélassait Tanta Coetzee, la femme du vieux Hans, forte et pesante dame, qui avait dû être assez belle; sur les divans étaient assis une demi-douzaine de Boers, leur fusil de chasse à la main, ou entre les jambes.

John crut remarquer, en entrant, que quelques-uns ne paraissaient pas charmés de sa présence, et entendre un jeune homme, à l'air ironique et sournois, murmurer quelque chose sur «ces damnés Anglais», à l'oreille de son voisin, d'une voix plus haute qu'il n'était nécessaire. Quant au vieux Coetzee, il vint à sa rencontre avec cordialité et dit à ses deux filles, belles jeunes personnes, très élégantes pour des Hollandaises du Transvaal, de donner une tasse de café au capitaine. John fit, selon l'usage, le tour de la chambre pour saluer tout le monde, en commençant par la grosse dame, et reçut de chacun une poignée de main plus ou moins moite et faible; les Boers ne se levèrent pas; ce n'est pas leur habitude; ils se contentèrent d'étendre leur large patte, en mâchonnant leur mystique monosyllabe «daag», pour bonjour. C'est une cérémonie assez pénible, tant qu'on n'y est pas habitué, et John s'arrêta haletant, pour boire une tasse de café brûlant dont il n'avait pas envie, mais que la politesse le forçait d'accepter.

«Le Capitaine est un Rooibaatje?» dit la vieille dame, tante Coetzee, d'un ton interrogateur et cependant avec la certitude de quelqu'un qui énonce un fait.

John répondit affirmativement.

«Pourquoi le Capitaine vient-il dans le pays? Est-ce comme espion?»

Toute l'assemblée écouta très attentivement la question de l'hôtesse, puis tourna la tête pour écouter la réponse.

«Non, dit John; je suis venu pour aider Silas Croft à exploiter sa ferme.»

Il y eut un sourire général d'incrédulité. Est-ce qu'un Rooibaatje pouvait s'occuper d'une ferme? Certainement non.

«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», déclara la grosse dame, d'un ton doctoral et avec un regard sévère au loup déguisé en brebis, à l'homme de sang qui prétendait être un fermier.

De nouveau tout le monde regarda John et attendit sa réplique dans un silence glacial.

«Il y a cent mille hommes dans l'armée régulière, autant dans l'armée des Indes et deux fois autant de volontaires», dit-il, d'une voix un peu irritée.

Cette assertion fut aussi reçue avec l'incrédulité la plus décourageante.

«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», répéta la vieille dame, d'un ton si positif qu'il en était écrasant.

«Yah! yah!» crièrent quelques-uns des plus jeunes Boers.

«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise, recommença la triomphante vieille femme. Si le Capitaine dit qu'il y en a plus, il ment. Il est naturel qu'il mente au sujet de sa propre armée. Le frère de mon grand-père était au Cap, du temps du gouverneur Smith, et il y vit l'armée anglaise tout entière. Il compta les hommes; il y en avait juste trois mille. Je dis qu'il n'y en a pas plus dans l'armée anglaise.

--Yah! yah!» recommencèrent les Boers, tandis que John regardait cette femme terrible, avec une exaspération impuissante.

«Combien d'hommes commandez-vous dans l'armée? reprit-elle, après une pause solennelle.

--Cent! répliqua John sèchement.

--Ma fille, dit la vieille, s'adressant à l'une des jeunes personnes, vous avez été à l'école et vous savez compter. Combien de fois cent dans trois mille!»

La jeune personne ricana, devint confuse et demanda du secours au jeune Boer à l'air sardonique, qu'elle allait épouser; il secoua tristement la tête, voulant faire comprendre, par cette pantomime, qu'il n'était pas sage de pénétrer de pareils mystères. Réduite à ses propres ressources, la demoiselle se plongea dans des calculs profonds, auxquels ses doigts prirent une part animée, et annonça enfin, qu'en trois mille, il y avait vingt-six fois cent, très exactement.

«Yah! yah! s'écria le choeur; vingt-six fois exactement.

--Le Capitaine», reprit la vieille, qui conduisait rapidement John à la folie furieuse, «le Capitaine commande la vingt-sixième partie de l'armée anglaise et prétend qu'il vient ici pour être fermier avec l'oncle Silas Croft. Il dit cela, poursuivit-elle, avec un dédain écrasant, donc il est évident qu'il ment. Il est naturel qu'il mente; tous les Anglais mentent, surtout les Rooibaatjes anglais, mais il ne devrait pas mentir si mal. Il y a de quoi impatienter la cher Seigneur d'entendre mentir si mal, même par un Anglais et un Rooibaatje.»

John n'y tint plus; il se précipita hors de la maison et se mit à jurer furieusement, aussitôt qu'il fut dehors. Et vraiment il faut espérer que son péché lui fut pardonné, car la provocation était par trop forte. Être accusé de mentir et, de plus, de mentir maladroitement, ce n'est pas agréable.

Une minute après, Hans Coetzee le suivit et lui caressa amicalement l'épaule, d'une façon qui semblait dire: «Si les autres prétendent que vous ne savez pas mentir, moi, je vous crois très capable de vous en bien tirer». Puis, sans transition, il annonça qu'il était temps de partir. Tout le monde monta, soit dans son véhicule, soit sur son cheval. John remarqua que Frank Muller montait son beau cheval noir.

Après avoir suivi pendant une demi-heure une route charretière à peine tracée, la première voiture, dans laquelle se trouvaient le vieux Hans, un cocher malais et un jeune nègre du Cap, tourna sur la gauche, en pleine prairie, et les autres suivirent.

Quand on eut atteint le sommet d'une montée, d'où l'on apercevait un plaine immense, Hans s'arrêta et fit signe de la main à ses compagnons de l'imiter. En regardant la vaste plaine, John vit pourquoi l'on faisait halte: à un demi-mille environ paissait un troupeau de chevreuils; il y en avait bien trois cents et, un peu plus loin, étaient une soixantaine d'animaux beaucoup plus grands, à l'air plus sauvage, ornés d'une queue blanche et désignés, dans le pays, sous le nom de «Vilderbeestes». Plus près, dispersées çà et là, on voyait vingt-cinq ou trente gracieuses gazelles d'Afrique.

On tint conseil; il fut décidé que les cavaliers (Frank Muller était du nombre) envelopperaient les animaux et les pousseraient du côté des voitures, placées aux différents endroits vers lesquels ils se dirigeraient probablement.

Après une attente de douze à quinze minutes, du sommet de la montée qui lui faisait face, John vit flotter dans l'air deux bouffées de fumée blanche et l'un des «Vilderbeestes» roula sur le dos, secoué par des convulsions désespérées. Aussitôt tout le troupeau se détourna et, formant une longue ligne en travers de la plaine, poussa droit aux chasseurs avec un bruit de tonnerre: les gazelles d'abord, puis les chevreuils, qui, grâce à leur façon singulière de tenir leur longue tête baissée en courant, ressemblaient à un troupeau de chèvres à longue barbe. Derrière eux venaient les «Vilderbeestes», qui tournaient sur eux-mêmes et sautaient en l'air, comme s'ils avaient perdu la tête. Cette manière d'avancer rend très difficile de distinguer la partie de l'animal qui se présente aux regards; tantôt ce sont les cornes, tantôt les pieds, ou bien la queue, puis ils s'enchevêtrent les uns dans les autres, de telle sorte que la vue se brouillé. Le grand troupeau faisait trembler la terre; les Boers montés le poursuivaient; de temps à autre, l'un d'eux sautait de son cheval, tirait un coup, un pauvre animal tombait, le chasseur remontait et poursuivait sa route.

Bientôt quelques bêtes furent à portée des voitures et une véritable fusillade commença. Une vingtaine de chevreuils firent bande à part et passèrent non loin de John. Sautant à terre, il tira ses deux coups, hélas! hélas! sans les toucher! Rechargeant bien vite, il tira de nouveau, à une distance de deux cents mètres, et au second coup un animal tomba; mais il savait que c'était un coup de hasard; il avait visé une bête et en avait tué une autre. Le fait est que cette espèce de tir est très difficile, quand on n'y est pas habitué et, en ce jour de début, il ne put, à son grand dépit, se distinguer beaucoup, de sorte que ses bons amis, les Hollandais, restèrent convaincus que le Rooibaatje anglais tirait aussi médiocrement qu'il mentait!

Il remonta en voiture, laissant son gibier sur la plaine, pour le moment, ce qui n'est pas très sûr dans un pays où il y a tant de vautours; Jantjé mit les chevaux au galop et l'on repartit grand train. C'était une façon d'aller bien faite pour secouer le sang que cette course furieuse, fusil en main, à travers une plaine où les fourmilières sont grosses comme des fauteuils et innombrables.

Il fallait s'attendre à toute sorte d'agréables surprises, aux trous dans les fourmilières, aux petits marais dans les creux; mais la surexcitation est trop grande pour qu'on pense à son cou et l'on va, on vole, se retenant de son mieux aux parois du véhicule et s'en remettant, pour le reste, aux soins de la Providence. Grâce à l'habileté du Hottentot, les dangers furent conjurés. De temps à autre, on stoppait, quand le gibier était à portée. John sautait de la voiture, la laissait continuer sa route, tirait, la rejoignait et y remontait. Cela dura presque une heure, pendant laquelle il brûla vingt-sept cartouches, tua trois bêtes et en blessa une quatrième qu'il poursuivit. Mais elle était atteinte à la croupe, ce qui lui permettait de courir longtemps et très vite; si bien que plusieurs milles avaient été parcourus, lorsqu'elle s'arrêta un instant, pour repartir encore, quand ses ennemis s'approchèrent. Enfin, au sommet d'une petite montée, John crut voir son animal mort. Un second regard lui prouva que ce n'était pas le sien, car, celui-ci, debout et tête basse, se reposait à environ cent vingt mètres plus loin que le premier, venu là pour mourir. Jantjé fit observer à John qu'il ferait bien de descendre de voiture, de se traîner à genoux jusqu'à l'animal mort et, caché derrière lui, de viser à son aise son propre gibier, avant de tirer.

En conséquence Jantjé se mit hors de vue avec sa voiture et ses chevaux, grâce à un mouvement de terrain; John prit la posture qu'il lui avait conseillée et s'avança prudemment. Tout alla bien, jusqu'à ce qu'il fût tout près de l'animal mort, et il se félicitait déjà du coup qu'il allait pouvoir tirer à son aise, lorsque tout à coup quelque chose frappa violemment la terre, sous sa poitrine, et fit jaillir un petit nuage de terre et de poussière. Il s'arrêta stupéfait et aussitôt entendit un coup de feu sur sa droite. Évidemment quelqu'un tirait sur lui; il se releva promptement, jeta ses bras en l'air et cria afin qu'on ne pût se méprendre sur la place qu'il occupait. Une minute après, il vit un homme s'avancer vers lui, au petit galop de chasse: c'était Frank Muller. John ramassa son chapeau traversé d'une balle, et, furieux, il se rapprocha de Muller.

«Par le diable! s'écria-t-il, pourquoi tirez-vous sur moi?

--Dieu tout-puissant! mon cher ami,» lui fut-il répondu avec le plus grand sang-froid, «je vous ai pris pour un chevreuil; j'avais poursuivi la femelle et je l'avais tuée. Elle avait un petit avec elle et quand j'eus rechargé, ce qui me prit un peu de temps parce qu'une des cartouches adhérait, je levai les yeux et je crus voir le petit. Je pris donc mon fusil et je tirai une fois, puis deux, et quand vous fûtes debout, les bras en l'air et criant, et que je vis que j'avais tiré sur un homme, je fus près de m'évanouir. Grâce au Tout-Puissant, je ne vous ai pas touché!»

John écoutait froidement, «Je suppose qu'il me faut vous croire, Meinheer Muller; mais on m'a dit que vous aviez la vue la plus merveilleuse qu'on connût dans ce pays, et il est singulier qu'à trois cent mètres, vous preniez un homme à genoux pour un jeune chevreuil.

--Le Capitaine pense-t-il donc que j'ai voulu l'assassiner, après lui avoir serré la main ce matin?

--Je ne sais pas ce que je pense, répondit John, regardant Muller bien en face; tout ce que je sais, c'est que votre étrange erreur a été tout près de me coûter la vie. Voyez!» Il prit une mèche de cheveux bruns, qui tenait encore à son chapeau troué et la montra à Muller. «J'espère, dans votre intérêt et dans l'intérêt de ceux qui chassent avec vous, que cette erreur ne se renouvellera pas. Bonjour.»

Le beau Boer, ou plutôt Anglo-Boer, monté sur son cheval noir, caressant sa belle barbe, suivit John d'un regard singulier, pendant qu'il retournait à sa voiture. Bien entendu l'animal blessé avait disparu depuis longtemps.

«Est-ce que par hasard nos anciens auraient raison? Est-ce qu'il y aurait un Dieu?» se dit Muller tout haut, en reprenant tranquillement sa route. (Frank Muller était suffisamment imbu des idées modernes, pour être libre penseur.) «On le dirait, continua-t-il, autrement, comment se fait-il que la première balle ait passé sous lui, et que la seconde ait effleuré sa tête sans le toucher? J'ai cependant visé avec soin, et je ne manquerais pas un tel coup, une fois sur vingt. Bah! un Dieu! Allons donc! Le hasard est le seul dieu. Le hasard pousse les hommes çà et là, comme l'herbe morte, jusqu'à ce que la mort les dévore, comme le feu dévore la prairie. Il y en a qui traitent le hasard comme un jeune poulain; qui font servir ses ruades et ses emportements à leurs fins, le laissant courir jusqu'à ce qu'il soit fatigué, puis le montent paisiblement, le long du chemin qui mène au triomphe. Moi, Frank Muller, je suis un de ces hommes. Je n'échoue jamais, en fin de compte. Je tuerai cet Anglais. Peut-être tuerai-je le vieux Croft, et le Hottentot par-dessus le marché. Bah! Ils ne savent pas ce qui les attend. Moi je le sais; j'ai aidé à charger la mine et, s'ils ne se soumettent pas à ma volonté, c'est moi qui allumerai la mèche. Je les tuerai tous, je prendrai Belle-Fontaine et j'épouserai Bessie. Elle luttera. Cela n'en rendra la chose que plus délicieuse. Elle aime ce Rooibaatje; je le sais; je l'embrasserai, elle, sur son cadavre. Ah! voici les voitures. Je ne vois pas le Capitaine. Il est parti chez lui, sans doute, pour calmer ses nerfs. Il faut que je parle à ces imbéciles. Quels niais avec leurs beaux discours sur la patrie et le maudit gouvernement anglais! Ils ne savent pas ce qui leur est bon. Moutons stupides! dont Frank Muller sera le berger! Oui, ils auront Frank Muller un jour, pour président, et il sera leur maître. Je hais les Anglais, c'est vrai, mais je n'en suis pas moins bien aise d'être à moitié Anglais, car c'est à cela que je dois ma cervelle. Mais ces Boers! Imbéciles! imbéciles! Enfin! ils danseront à mes pipeaux!»

«Baas, dit Jantjé à John, pendant qu'ils retournaient chez eux, baas Frank a tiré sur vous.

--Comment le savez-vous?

--Je l'ai vu. Il poursuivait la bête blessée et ne cherchait pas du tout un petit. Il n'y en avait pas. Il allait tirer sur le chevreuil blessé, quand il se retourna et vous vit; alors il mit un genou en terre et vous visa, et tira avant que je puisse rien dire. Vous ayant manqué, il tira de nouveau et je ne sais comment il vous manqua, car c'est un merveilleux tireur; il ne manque jamais son coup.

--Je ferai juger cet homme pour tentative de meurtre», dit John, frappant de la crosse de son fusil le fond de la voiture. «Un pareil mécréant ne doit pas échapper à la loi.»

Jantjé ricana. «C'est inutile, Baas; il serait acquitté, car je suis le seul témoin. Un jury ne veut pas croire un noir dans ce pays et, de plus, ne punirait jamais un Boer pour avoir tiré sur un Anglais. Non, Baas; cachez-vous quelque jour dans la plaine, par où il doit passer, et tirez sur lui; c'est ce que je ferais, moi, si je l'osais!»

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