CHAPITRE XI
SUR LE BORD
Pendant les quelques semaines qui suivirent l'aventure de John Niel à la chasse, aucun événement important n'eut lieu à Belle-Fontaine. Les jours se succédaient dans une monotonie charmante, car, malgré ce que peuvent dire les gais mondains, la monotonie est aussi pleine de charme qu'un jour d'été quand le ciel est couvert. «Heureux est le pays qui n'a pas d'histoire!» dit la voix de la sagesse; la même remarque peut s'appliquer, avec plus de vérité encore, à l'individu. Se lever le matin, plein de force et de santé, remplir jusqu'au soir la tâche habituelle, se retirer ensuite sainement fatigué, pour dormir du sommeil du juste, voilà le secret du bonheur! Mais, hélas! la nature n'admet pas le statu quo et veut que la lutte soit la condition de l'existence.
En somme, le genre de vie que John menait dans l'Afrique australe, répondait à ses espérances. Il avait beaucoup d'occupations; il en avait même trop parfois, grâce aux autruches, aux chevaux, au grand bétail, aux moutons et aux moissons. Le manque de société civilisée le troublait peu, car il lisait beaucoup et pouvait avoir autant de livres qu'il en désirait, de Natal et du Cap; et de plus la poste hebdomadaire apportait une abondante provision de journaux. Le dimanche, il lisait tout haut les articles politiques de la Revue du Samedi, au vieux Silas Croft, dont les yeux se fatiguaient et qui appréciait fort cette attention.
Silas était instruit et, tout en ayant passé sa longue vie dans un pays à demi civilisé, il était toujours resté très au courant de ce qui se produisait d'intéressant dans le monde. Autrefois cette tâche de lire la Revue à haute voix, incombait à Bessie, mais son oncle fut très content du changement de lecteur. L'esprit de Bessie n'était pas au diapason de la profonde revue, et son attention s'égarait parfois aux passages les plus marquants. Bientôt une tendre et profonde affection unit le vieillard et son jeune associé. On s'attachait facilement à John, la vieillesse surtout, à laquelle il rendait volontiers mille petits services.
En outre il y avait, dans sa nature, un mélange de gaieté calme et de franche honnêteté qui séduisait jeunes et vieux. Mais ce qui le recommandait surtout à Silas Croft, c'est qu'il était instruit, expérimenté, et homme comme il faut, dans un pays où tout cela était rare. De semaine en semaine, le propriétaire du domaine lui témoignait de plus en plus de confiance et lui donnait une plus grande part d'autorité.
«Je vieillis, Niel, dit-il un soir, je vieillis beaucoup; «la sauterelle me devient un fardeau»; et voyez-vous, mon enfant», ajouta-t-il, en posant affectueusement sa main sur l'épaule de John, «il faudra que vous soyez mon fils, comme Bessie a été ma fille.» John leva les yeux sur le bon et beau vieux visage, couronné de ses cheveux d'argent, rencontra le regard de ces autres yeux intelligents et perçants, très enfoncés sous les sourcils épais, et cette vue lui rappela son vieux père à lui! mort depuis longtemps; l'émotion le gagna et lui fit venir des larmes. Prenant la main de M. Croft, il lui dit:
«Certes, monsieur, je ferai de mon mieux.
--Merci, mon garçon, merci! Je n'aime pas beaucoup à parler de ces choses, mais comme je vous le disais, je vieillis; le Tout-Puissant peut m'appeler un de ces jours à rendre mes comptes et, si cela arrive, je m'en repose sur vous, pour protéger ces deux jeunes filles. Elles en auront besoin; c'est un pays peu sûr que celui-ci et l'on n'est jamais bien certain du lendemain. Quelquefois, je regrette d'être encore ici. Mais allons nous coucher. Je commence à croire que ma tâche en ce monde est à peu près achevée. Je m'affaiblis, John, il n'y a pas d'illusions à se faire.»
A partir de ce jour, il appela toujours Niel par son nom de baptême.
On avait peu de nouvelles de Jess personnellement. Elle écrivait chaque semaine, il est vrai, et rapportait fidèlement tout ce qui se passait à Prétoria, mais elle était de ces gens dont les lettres ne disent absolument rien d'eux-mêmes, ni de ce qui absorbe leur esprit. On aurait aussi bien pu leur donner pour titre: «Lettres de Prétoria», comme Bessie le dit un jour avec colère, après avoir lu trois feuilles de la droite et curieuse écriture de Jess. «Une fois que l'on perd Jess de vue, on ne sait pas plus ce qui la touche, que si elle était morte. Il est vrai qu'on n'en sait pas beaucoup plus, quand elle est présente, ajouta-t-elle par réflexion.
--C'est une femme singulière», répondit John pensif.
Tout d'abord elle lui avait beaucoup manqué, car, si étrange qu'elle fût, elle avait fait vibrer en lui une corde nouvelle, et il n'en avait eu conscience qu'à son départ. Et cette corde avait même fortement vibré pendant quelque temps; mais les vibrations s'éteignaient peu à peu, comme celles d'une harpe dont l'artiste retire ses mains. Si elle était restée une ou deux semaines de plus, l'effet aurait probablement été plus durable.
Mais elle était partie et Bessie était restée! Elle s'éloignait même fort peu de lui et l'entourait de ces soins dont une femme ne peut s'empêcher de combler l'homme qu'elle aime. Sa beauté se mouvait dans l'habitation, comme un rayon de lumière dans un jardin, car elle était vraiment ravissante et aussi pure, aussi bonne qu'elle était belle. John ne put ignorer longtemps ses sentiments pour lui. S'il n'était nullement vain, il était intelligent; or Bessie, sans jamais franchir les limites que la réserve impose à une jeune fille, ne prenait pas la moindre peine pour cacher sa préférence. Non qu'elle fût animée, comme sa soeur, du souffle brûlant et quasi divin de la passion; don bien rare et (tout bien considéré) aussi peu adapté aux conditions ordinaires de notre vie prosaïque et laborieuse, qu'il est rare. Mais elle était tendrement éprise, à la manière ordinaire des jeunes filles, et toute prête à faire une épouse aimante et fidèle pour John Niel, si celui-ci voulait bien l'y inviter.
Comme les semaines s'écoulaient, John se mit à envisager la question de savoir s'il ne ferait pas bien de demander Bessie en mariage. Il n'est pas bon pour l'homme de vivre seul, surtout au Transvaal, et il ne lui était pas possible de vivre auprès de tant de grâce et de beauté, sans songer à créer entre lui et celle qui en était douée, des liens plus étroits.
S'il eût été plus jeune et moins expérimenté, il aurait succombé plus vite à la tentation. Mais il n'était ni très jeune, ni très novice; dix ans auparavant, comme nous l'avons dit, il s'était brûlé les doigts assez sérieusement et cet incident de sa carrière l'avait jusqu'alors rendu très prudent. Et puis il était arrivé à l'âge où les hommes ne tendent pas le cou au joug sans réfléchir. A trente-trois ans, les responsabilités de la famille prennent un aspect tout différent de celui qu'elles ont dix ans plus tôt. La tentation peut être grande, mais en posant le pour et le contre, il est permis de s'alarmer, et dût John Niel perdre un peu dans l'estime de ceux qui prennent la peine de lire son histoire, la vérité nous oblige à reconnaître qu'il réfléchissait et par cela même hésitait un peu. Le fait est que, si jolie et si aimable que fût Bessie, il n'était pas éperdûment épris d'elle et, à trente-trois ans, c'est une condition nécessaire pour s'exposer aux périls du mariage. Néanmoins, si prudent que soit un homme, il est toujours exposé à ce que la tentation devienne assez forte pour vaincre sa prudence et se moquer de ses plans stratégiques. Et il devait en être ainsi pour notre ami John Niel.
Une huitaine de jours environ après sa conversation avec Silas Croft, John se dit tout à coup que l'attitude de Bessie envers lui, était assez étrange depuis quelque temps. Il lui semblait qu'elle avait évité sa société au lieu de sinon la rechercher, du moins laisser voir qu'elle lui était agréable. Elle avait été pâle et préoccupée, presque irritable, ce qui n'était pas dans son humeur habituelle, égale et douce.
Un tel changement, dans une personne de qui dépend le charme de la vie quotidienne, suffit bien pour étonner, voire pour contrarier. Il ne vint pas à l'esprit de John, que ce changement pouvait provenir de ce que Bessie l'aimait et souffrait, inconsciemment peut-être, de son indifférence apparente. C'était pourtant là l'explication du changement en question. Bessie, étant droite et simple, et un peu fâchée contre John (sans se l'avouer à elle-même), traduisait par son attitude ce qui se passait dans son esprit.
«Bessie, dit John, certain jour, vers la fin de l'après-midi (il l'appelait toujours Bessie maintenant), je vais à la jeune plantation, voir comment elle se comporte; si vous avez fini vos opérations culinaires (car Bessie était occupée, comme bien d'autres jeunes filles dans les colonies, à confectionner un gâteau), vous devriez mettre un chapeau et venir avec moi; je crois vraiment que vous n'êtes pas sortie aujourd'hui.
--Merci, Capitaine; je n'ai pas envie de sortir.
--Pourquoi pas?
--Oh! je ne sais pas,... parce qu'il y a trop à faire. Si je sors, cette fille stupide laissera brûler le gâteau.» Elle désignait du doigt une jeune fille cafre, vêtue d'une robe bleue et d'une plume dans sa laine, très occupée à regarder, en souriant doucement et suçant ses doigts noirs, les mouches du plafond. «En vérité», poursuivit Bessie, avec un petit coup de son pied sur le parquet, «il faut avoir la patience d'un ange pour supporter la stupidité de cette fille. Hier encore, après avoir brisé le plus grand plat, elle m'en a apporté les morceaux en souriant d'une oreille à l'autre, et m'a demandé de le remettre en un seul morceau. Les blancs étaient si habiles! Cela ne me donnerait pas grand'peine. S'ils pouvaient faire le plat blanc d'abord et ensuite y faire pousser des fleurs, il devait leur être facile de le remettre en son état primitif. Je ne savais quel parti prendre, rire, pleurer, ou lui jeter les débris à la figure.
--Écoutez, jeune personne», dit John, prenant la coupable par le bras et la conduisant solennellement au four tout ouvert pour recevoir le gâteau, «si vous laissez brûler ce gâteau pendant que l'inkosikaas (dame-chef) sera sortie, quand je reviendrai, je vous fourrerai là dedans, pour y brûler avec le gâteau. J'ai fait cuire une fille de Natal comme ça, l'année dernière, et en sortant du four, elle était toute blanche.»
Bessie traduisit cette menace diabolique et la jeune fille, riant de plus belle, murmura: Koos (chef) d'une voix fort gaie. Une fille cafre ne s'effraye pas, par un bel après-midi d'été, à l'idée d'être enfournée le soir; c'est trop loin! Et puis la menace venait de John Niel, et les naturels de Belle-Fontaine le connaissaient bien alors. Ses menaces étaient épouvantables, mais il n'en résultait pas grand'chose. Une seule fois il avait eu une prise de corps sérieuse, avec un grand garçon qui avait cru pouvoir abuser de sa taille; mais Niel lui avait administré une telle correction, que jamais depuis on ne s'était frotté à lui.
«Je crois, dit-il, que le gâteau est en sûreté maintenant; donc vous allez venir.
--Merci, Capitaine», répliqua Bessie, le regardant d'une petite manière ensorcelante, qu'elle savait très bien prendre; «non, merci, je n'ai pas envie de marcher.» Ce fut là ce qu'elle dit, mais ses yeux ajoutèrent: «Je suis fâchée; je ne veux rien avoir à démêler avec vous!
--Très bien, répondit John; il faut donc que je sorte seul!» Et il prit son chapeau de l'air d'un martyr.
Par la porte ouverte de la cuisine, Bessie regarda les rayons et les ombres qui se jouaient sur le flanc rebondi de la colline, derrière la maison.
«Il fait vraiment bien beau, dit-elle; irez-vous loin?
--Non; seulement autour de la plantation.
--Il y a trop de couleuvres par là; je déteste les serpents», reprit Bessie, s'obstinant à trouver un prétexte pour ne pas sortir.
«Oh! je me charge des couleuvres; venez donc.
--Eh bien! j'y vais», dit-elle, en abaissant ses manches, qu'elle avait relevées jusqu'aux épaules pour faire son gâteau, et cachant ses beaux bras blancs; «j'y vais, non parce que j'en ai envie, mais parce que vous m'y forcez. Je ne sais pas comment cela se fait», ajouta-t-elle, avec un petit coup impatient de son pied, tandis que ses yeux bleus se remplissaient de larmes, «mais on dirait qu'il ne me reste plus de volonté du tout. Quand je veux faire une chose et que vous voulez que j'en fasse une autre, c'est toujours moi qui cède; cela ne me plaît pas du tout, Capitaine, et je serai très maussade pendant la promenade, je vous en préviens.»
Sur ce elle glissa devant lui, pour aller chercher son chapeau, de cette façon particulièrement gracieuse qu'ont parfois certaines femmes en colère, et John Niel se dit que jamais, ni en Europe, ni ailleurs, il n'avait vu femme plus délicieusement séduisante!
Il avait envie de tout risquer et de lui proposer de l'épouser; mais si elle refusait? Cette idée ne lui souriait nullement. La première jeunesse passée, peu d'hommes aiment à se mettre dans une situation qui les livre pieds et poings liés, à la malice d'une femme. Car malheureusement, jusqu'à ce que le contraire soit bien démontré, beaucoup d'hommes croiront que bien des femmes sont, par nature, capricieuses, légères et peu sûres; et John Niel, grâce peut-être à la petite expérience dont nous avons parlé, partageait ces erreurs insignes!