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CHAPITRE XVI

PRÉTORIA

Revenons à Jess, qui ne passait pas le temps bien gaiement à Prétoria, même avant la déclaration de guerre. Tous ceux qui ont fait un grand effort moral et sont entrés dans la voie douloureuse du sacrifice, ont ressenti la réaction qui se produit aussi certainement que la nuit succède au jour. On est fort pour renoncer à la passion et chanter son chant d'adieu, mais on l'est moins, quand une fois on se trouve seul dans les ténèbres. Tout d'abord le souvenir vous soutient, puis il s'affaiblit; «on ne voit que la nuit, n'entend que le silence», et l'épreuve est d'autant plus dure, lorsqu'on a soi-même choisi sa prison, et qu'on s'y est enfermé.

Jess s'était ensevelie de ses propres mains, et elle le savait. Ce qu'elle avait fait n'était pas absolument inéluctable; elle avait agi d'après sa propre volonté et assez naturellement elle le regrettait quelquefois. L'abnégation est un ange au visage austère, avec lequel il faut lutter longtemps, pour qu'il consente à murmurer doucement des paroles de consolation. C'est là une de ces choses que le temps nous révèle plus tard, quand il lui plaît; le moment n'était pas encore venu pour Jess. Extérieurement elle ne laissait rien voir de la souffrance qui lui rongeait le coeur; elle était pâle et silencieuse, il est vrai, mais ne l'avait-elle pas toujours été? Seulement elle avait renoncé à la musique et au chant.

Les semaines s'écoulèrent donc assez tristement pour la pauvre fille qui, en apparence, vivait comme tout le monde à Prétoria. Le jour vint où elle pensa qu'il serait indiscret à elle, de prolonger davantage son séjour et qu'elle devrait retourner à Belle-Fontaine. Elle redoutait ce retour; elle priait ardemment pour être «délivrée de la tentation». Elle ignorait presque complètement ce qui se passait chez elle. Bessie et son oncle lui écrivaient, sans lui dire ce qu'elle désirait le plus savoir. Les lettres de Bessie étaient, il est vrai, pleines d'allusions à ce que faisait le capitaine Niel, mais elle n'allait pas plus loin. Néanmoins sa réticence en disait plus à l'esprit observateur de sa soeur, que ses paroles mêmes. Pourquoi cette réticence? Sans doute parce que rien n'était encore décidé. Alors elle pensait à ce que tout cela signifiait pour elle et, de temps à autre, elle se laissait entraîner à une explosion de jalousie dont un témoin eût été péniblement affecté.

Noël approchait; on avait tant pressé Jess de rester pour les fêtes, qu'elle avait consenti à ne rentrer à Belle-Fontaine que pour le jour de l'an. Bien qu'on parlât beaucoup des Boers à Prétoria, Jess était trop préoccupée de ses propres affaires, pour prêter grande attention à ces propos. Du reste l'opinion publique demeurait assez calme; on était habitué depuis longtemps aux bravades des Boers qui, jusqu'alors, s'en étaient tenus aux paroles. Mais tout à coup, le 18 décembre, se répandit la nouvelle que la république venait d'être proclamée!

La surexcitation fut grande. On parla aussitôt de camper et Jess, malgré son vif désir de retourner à la ferme, n'en vit plus la possibilité. Deux jours après, un sous-officier blessé, portant le drapeau du 94e régiment caché sous ses habits, entra en boitant dans Prétoria. Il avait vu le massacre de Bronker's Spruit; le récit qu'il en faisait, glaçait le sang dans les veines.

La confusion devint indescriptible; la loi martiale fut proclamée; la ville fut abandonnée; les habitants reçurent l'ordre d'aller camper sur la colline qui la dominait. Jeunes et vieux, enfants et femmes, malades, tous se réfugièrent sous la protection de la forteresse, n'ayant que des tentes, des chariots et des hangars pour abris. Jess fut obligée de partager un chariot avec son amie, la mère et la soeur de celle-ci, et n'y trouva que bien juste une place pour se coucher. Quant à dormir au milieu des bruits du camp, il n'y fallait pas songer.

Ce fut le lendemain de cette première nuit d'épreuve, qu'elle reçut par la malle (la dernière qui devait arriver à Prétoria) la lettre dans laquelle Bessie lui annonçait ses fiançailles. Elle s'éloigna du camp, jusqu'à un endroit appelé «le Signal», où elle savait qu'on ne la dérangerait pas et, sous un bouquet de mimosas, elle s'assit et rompit le cachet. Avant la fin de la première page, elle vit ce qui allait suivre et serra les dents. Puis elle lut tout, jusqu'au bout, sans broncher, quoique les expressions de tendresse la brûlassent comme un fer rouge.

Ainsi donc le dénouement était venu! Eh bien! elle s'y attendait et l'avait même préparé; elle n'avait donc aucune raison de s'en plaindre. Au contraire, elle devait s'en réjouir et, pendant quelques instants, elle se réjouit en vérité du bonheur de sa soeur; elle aimait tant Bessie!

Et pourtant elle en voulait à John, comme on en veut à ceux qui vous ont blessé sans le savoir. Pourquoi était-il en son pouvoir de la faire souffrir ainsi! Cependant elle espéra qu'il serait heureux avec Bessie! Ensuite elle espéra que ces misérables Boers prendraient Prétoria et qu'une balle la délivrerait une fois pour toutes. Elle ne désirait plus vivre. Que ferait-elle? Épouserait-elle n'importe qui, pour élever une nichée d'enfants! Cela lui serait matériellement impossible. Non! Elle s'en irait en Europe, se jetterait dans un grand courant de vie, lutterait et essayerait de se faire une place parmi ses contemporains. Elle en avait la force; elle le savait et, maintenant qu'elle échappait à la passion, elle aurait d'autant plus de chance de réussir, car le succès est aux impassibles. Elle ne resterait pas à la ferme après le mariage de John et de Bessie; elle y était bien résolue et même, si c'était possible, elle ne retournerait pas à Belle-Fontaine avant le mariage. Elle ne le verrait plus, jamais, jamais! Hélas! pourquoi l'avait elle rencontré?

Plus calme, sinon plus heureuse, une fois son parti bien pris, elle se leva pour retourner au camp, mais elle fit un détour par la route de Heidelberg, car elle désirait être seule le plus longtemps possible. Elle marchait depuis une dizaine de minutes, lorsqu'elle aperçut un chariot dont l'aspect lui sembla familier, et quatre chevaux gris, qu'elle crut reconnaître aussi; trois étaient attelés, le quatrième suivait, attaché derrière le chariot. Des hommes marchaient à côté du véhicule et parlaient tous à la fois. Elle s'arrêtait pour laisser passer la petite troupe, quand tout à coup elle reconnut John Niel parmi les hommes et le Zulu Mouti sur le siège. Il était là, celui qu'elle venait de jurer de ne plus revoir, et sa vue lui causa une telle impression de faiblesse, qu'elle faillit se laisser tomber sur le sol. Il y avait dans cette apparition quelque chose de surnaturel, qui semblait se produire pour lui prouver son impuissance en face du destin. Elle le sentit. En un instant cette pensée l'envahit, qu'elle ne pouvait se sauver, qu'elle était simplement un instrument aux mains d'une puissance supérieure, dont sa passion accomplissait la volonté et pour laquelle sa destinée individuelle importait fort peu. C'était un raisonnement insensé, une doctrine dangereuse, mais il faut convenir que les circonstances leur donnaient une apparence de vérité. Après tout, la limite qui sépare le fatalisme du libre arbitre n'a jamais été tracée par personne, pas même par saint Paul. Comment décider que Jess avait tort ou raison? Si supérieure qu'elle fût, elle ne pouvait, pas plus que d'autres, trancher la question.

La petite bande se rapprochait. Tout à coup, en levant la tête, John aperçut ces deux yeux sombres qui, par moments, semblaient vraiment refléter l'âme de Jess. Il dit quelque chose aux hommes qui l'entouraient, puis à Mouti, qui continua sa route avec la voiture, et s'avança souriant et les mains tendues vers la jeune fille.

«Comment vous portez-vous, Jess? dit-il. Enfin je vous retrouve et en sûreté!

--Pourquoi êtes-vous venu? répondit-elle, presque avec colère; pourquoi avez-vous quitté Bessie et mon oncle?

--Je suis venu parce qu'on m'a envoyé et aussi parce que je l'ai désiré. Je voulais vous ramener avant que Prétoria fût assiégée.

--Vous étiez donc fou? Comment avez-vous pu croire que nous retournerions à Belle-Fontaine? Nous allons être enfermés ici tous les deux maintenant.

--C'est ce que je vois. Eh bien! après tout, ce n'est pas un si grand malheur, ajouta-t-il gaiement.

--C'en est un très grand au contraire», répliqua Jess, en frappant du pied; et tout à coup elle fondit en larmes.

John était trop simple et trop droit, pour attribuer ce chagrin à autre chose que l'inquiétude causée par les circonstances et la perspective d'une longue captivité dans une ville qui pouvait être prise vi et armis. Pourtant il fut un peu blessé de cette réception après son long et périlleux voyage, et vraiment il en avait bien le droit.

«En vérité, Jess, reprit-il, vous pourriez, ce me semble, me parler un peu plus amicalement, eu égard à..., à bien des choses. Voyons, ne pleurez plus. Tout le monde va bien à Belle-Fontaine, où nous retournerons quelque jour, j'y compte bien. Ce n'est pas sans peine que je suis arrivé ici, je vous en réponds.»

Elle cessa subitement de pleurer et sourit; la pluie d'orage était passée.

«Comment avez-vous pu passer, Capitaine? Contez-moi tout cela.»

Elle l'écouta en silence, pendant qu'il racontait les principaux incidents de son voyage et, quand il eut fini, elle lui dit d'un ton tout différent:

«Que vous êtes bon d'avoir ainsi risqué votre vie pour moi! Seulement je ne conçois pas qu'à vous tous, vous n'ayez pas vu que ce serait complètement inutile. Nous allons être enfermés ici et ce sera bien triste pour vous et pour Bessie.

--Ah! vous savez donc que nous sommes fiancés? dit-il.

--Oui; j'ai reçu la lettre de Bessie, il y a environ deux heures; le vous félicite tous deux. Vous aurez la plus charmante et la plus jolie femme de la contrée, capitaine Niel, et Bessie aura un mari dont toute femme pourrait être fière.»

Ce disant, elle lui fit un signe, demi-salut, demi-révérence, d'un petit air de dignité gracieuse, tout à fait séduisant.

«Merci, dit-il simplement; oui, je crois que je suis un heureux homme.

--Maintenant, reprit Jess, il faut nous occuper du chariot et lui trouver une place dans ce misérable camp. Vous devez mourir de faim et de fatigue.»

Au bout de quelques minutes, ils retrouvèrent la voiture que Mouti, après avoir dételé les chevaux, avait placée près de celle de Mme Neville, et la première personne qu'ils virent, fut cette dame elle-même. C'était une bonne et maternelle personne, habituée à la vie rude de la colonie et peu émue d'un incident comme celui qui se produisait en ce moment.

«Bonté du ciel! capitaine Niel», s'écria-t-elle, aussitôt que Jess eut fait la présentation, «vous êtes un homme résolu, d'avoir forcé le blocus au milieu de ces affreux Boers! Les brutes! J'aurais été moins étonnée, s'ils vous avaient tiré une balle, ou flagellé avec un nerf de boeuf. Ce n'est pas que votre venue serve à grand'chose, car vous ne sortirez pas d'ici avant que l'armée de secours du général Colley arrive, et pour cela il faudra deux mois. Enfin! Jess pourra coucher dans le chariot, c'est toujours ça! Quant à vous, on vous donnera une tente et vous la placerez à côté. Ce ne sera peut-être pas strictement convenable, mais, dans le cas où nous sommes, on n'y regarde pas de si près. Allez trouver le gouverneur. Je parle qu'il sera enchanté de vous voir. Je l'ai aperçu à l'autre bout du camp, il y a cinq minutes. Pendant ce temps-là, nous ferons le ménage.»

Quand John revint une demi-heure après, il vit avec plaisir que Mme Neville avait tenu parole, et surtout que Jess lui avait préparé un beefsteak, qu'elle lui servit sur une petite table, placée près du chariot. Assis sur un escabeau, il fit honneur au repas improvisé, servi par Jess, tandis que Mme Neville bavardait à son aise.

«A propos, dit-elle, Jess m'a raconté que vous étiez fiancé à sa soeur. Je vous félicite. Un homme a besoin d'une femme dans un pays comme celui-ci. Ce n'est pas comme en Angleterre où, cinq fois sur six, il ferait aussi bien de se couper la gorge que de se marier. C'est une économie ici et les enfants sont une bénédiction, selon le voeu de la nature, au lieu d'être une charge, ce qui arrive souvent dans les pays civilisés. C'est une jolie fille que Bessie; je ne la connais guère du reste, mais elle n'a pas l'intelligence de Jess. Au fait, j'y pense, puisque vous allez être le beau-frère de Jess, vous pourrez avoir soin d'elle, sans qu'on y trouve à redire.»

Jess écouta tout ce bavardage et eut l'idée d'aller demander aux religieuses du couvent de lui donner asile, mais Mme Neville ne voulut pas en entendre parler.

«Des religieuses, quand votre beau-frère est là; du moins il sera votre beau-frère, si les Boers ne nous envoient pas tous dans l'autre monde! Allons donc! Les religieuses auront bien assez à faire pour leur propre compte.»

Quant à John, il mangeait son beefsteak et ne disait rien. L'arrangement proposé lui paraissait tout à fait convenable.

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