‹ Jess: Épisode de la guerre du TransvaalChapitre 26 sur 35 · CHAPITRE XXVI

CHAPITRE XXVI

UN FAMILIER DE FRANK MULLER

L'étude des éléments opposés, qui concourent à former un caractère comme celui de Frank Muller, si intéressante qu'elle puisse être, n'est pas de nature à être essayée ici dans le détail. Un tel caractère, en son entier développement, est heureusement difficile à rencontrer dans un pays très civilisé. La lourde main de la loi pèserait sur lui, jusqu'à ce qu'elle l'eût réduit au niveau de la masse humaine qui l'entourerait. Mais ceux qui ont vécu dans ces contrées à demi sauvages, où une poignée d'hommes appartenant à une race supérieure règne sur des masses d'une race inférieure ont certainement rencontré ses pareils. Les solitudes sont favorables à la production de puissantes individualités. Au contraire, la société des hommes très civilisés leur est adverse. Il en est des hommes comme des arbres; ceux qui croissent isolément dans la plaine développent, d'après les lois de leur nature, toute leur force et leur majesté. Ceux qui croissent dans la forêt, cherchent la lumière partout où elle se trouve; ils prennent pour cela la forme et la direction que leur imposent leurs voisins; avant tout, ils veulent vivre, n'importe comment et au prix de tous les sacrifices.

Ainsi de l'homme: livré à lui-même, ou entouré seulement du rebut de l'humanité, il devient, extérieurement, ce que l'esprit qui l'anime veut qu'il soit; mais placé parmi d'autres hommes, ses semblables, enchaîné par l'usage, retenu par la force de l'opinion publique, il devient aussi pareil aux autres, que les arbres élevés en espalier par la main du même jardinier sont pareils entre eux. Les angles de sa nature disparaissent sous la friction constante de la société; et il devient, superficiellement du moins, identique à ceux qui l'entourent et le pressent.

La place d'un homme comme Frank Muller est sur les confins de la civilisation et de la barbarie. Trop civilisé pour posséder les vertus primitives, qui, telles qu'elles sont, représentent la quantité de bien accordée à l'homme par la nature; trop barbare pour accepter les restrictions adoucissantes d'une société cultivée, il participe aux forces et aux faiblesses des deux états. Animé de l'esprit de barbarie, où domine la superstition, et entièrement dépourvu de l'esprit de civilisation, qui se traduit par la pitié, il se tient entre les deux, insultant à l'un et à l'autre, et offre ainsi le spectacle moral le plus terrifiant qui soit au monde. Un peu plus civilisé, préparé par l'éducation et la réflexion, à maîtriser sa nature si bien armée pour le mal, habitué à vaincre ces fureurs sans frein, qui sont l'apanage de l'homme fort, mais sans culture, Frank Muller eût pu étonner le monde, comme un Napoléon.

Un peu plus sauvage au contraire, plus éloigné de l'influence inconsciente, mais réelle, d'une race de progrès, il eût pu écraser ses semblables et les détruire sans merci, dans l'emportement de sa rage et de ses appétits, comme un autre Attila. Mais ballotté entre deux forces, qu'il ne reconnaissait pas, il devenait le jouet d'une puissance invisible qui transformait en obstacles, sur lesquels il trébuchait, des faiblesses dont il eût pu faire, en des circonstances différentes, les armes mortelles d'une force invincible et se sentait dominé par des accès de terreur superstitieuse.

Voyez-le galoper follement dans la nuit, loin de la scène de meurtre que son cerveau n'a pas craint de concevoir, ni sa main d'exécuter. Il ne croit à aucun dieu et cependant les craintes terribles qui surgissent dans son coeur, semblent prendre corps et lui crier: Nous sommes les messagers d'un Dieu vengeur. Il lève les yeux. Là-haut, sur le fond noir de l'orage, l'éclair écrit ce nom redoutable et la voix du tonnerre le proclame. Il ferme ses yeux éblouis et les pas cadencés de son cheval deviennent un rythme qui répète: Il y a un Dieu! il y a un Dieu!

Et toujours il fuit, dans la nuit, ce qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de laisser derrière lui.

· · ·

Il était près de minuit, lorsque Frank Muller s'arrêta devant une misérable hutte en terre, perchée dans la solitude, sur la berge du Vaal, et flanquée d'un hangar assez délabré. Le lieu était silencieux comme la tombe; pas même un chien pour aboyer.

«Si cet animal de Cafre n'est pas là, dit Muller tout haut, je le ferai fouetter à mort. Hendrik! Hendrik!»

A cet appel, une ombre se leva à ses pieds mêmes et fit reculer le cheval si violemment, qu'il faillit désarçonner son cavalier.

«Au nom du diable! qui êtes-vous?» cria Frank Muller, dont les nerfs n'étaient plus en état de supporter le moindre choc.

«C'est moi, Baas», répondit l'apparition, se débarrassant de la couverture grise qui l'enveloppait et montrant la vilaine figure du sorcier qui avait porté la lettre à Bessie. Depuis plusieurs années déjà, il suivait Muller comme son ombre.

«Chien maudit! A quoi pensez-vous de vous cacher ainsi? C'est un de vos tours infernaux; prenez garde!» ajouta-t-il, en frappant sur les fontes de ses pistolets, «sinon, un de ces jours, je vous enverrai loin, vous et votre sorcellerie.

--Je suis bien fâché, Baas, gémit le mécréant, mais il y a une demi-heure je vous ai entendu venir; je ne sais pas ce qu'il y a dans l'air cette nuit; on aurait dit que vingt personnes galopaient après vous. Je les entendais distinctement: d'abord le grand cheval noir, puis tous ceux qui couraient derrière lui, comme s'ils vous eussent poursuivi; alors je sortis et je m'étendis pour écouter, et ce ne fut que lorsque vous arriviez, que les autres s'arrêtèrent un à un. C'étaient peut-être des démons!

--Malédiction! Assez de ce jargon de sorcier!» cria Muller, dont les dents s'entre-choquaient de crainte et d'agitation. «Prenez mon cheval et ayez-en grand soin; il a fourni une longue course et nous partons à l'aube. Dites-moi où sont les lumières et l'eau-de-vie! Si vous l'avez bue, je vous fouetterai.

--Tout cela est sur la planche à gauche de la porte, Baas, et il y a aussi de la viande et du pain.»

Muller sauta à bas de son cheval et entra dans la hutte, dont il ouvrit la porte branlante d'un coup de pied. Il trouva les allumettes, mais sa main tremblait si fort, qu'il en brûla plus d'une avant d'allumer la grossière chandelle que font les Boers, avec la graisse du mouton. Près de la chandelle étaient une bouteille d'eau-de-vie de pêche, un gobelet d'étain et une jarre d'eau de rivière. Il remplit le gobelet d'un mélange de liqueur et d'eau et but; puis il essaya de manger un peu, n'y réussit pas et s'en consola en revenant à l'eau-de-vie. Mais, bientôt, il lui sembla qu'il buvait du feu; alors il se mit à fumer.

Au bout de quelques instants, Hendrik vint lui dire que le cheval mangeait de bon appétit. Il allait se retirer, quand son maître lui fit signe de rester. L'homme fut surpris, car Muller ne recherchait guère sa société que lorsqu'il voulait le consulter, ou lui faire exercer son art prétendu de divination; le fait est que, pour le moment, Frank Muller eût été content de parler à un chien. Les événements de la nuit avaient abaissé cet homme terrible, plongé dans l'iniquité, dès sa première jeunesse, au niveau d'un enfant qui a peur dans l'obscurité. Il resta d'abord silencieux devant le Cafre accroupi à ses pieds. Puis les libations répétées produisirent leur effet, et il oublia un peu l'extrême prudence dont il ne se départait jamais, pas même avec son «confident noir», Hendrik.

«Depuis combien de temps êtes-vous revenu? lui demanda-t-il.

--Depuis quatre jours, Baas.

--Avez-vous porté ma lettre à Om Croft?

--Oui, Baas. Je l'ai donnée à la Missie.

--Qu'a-t-elle fait?

--Elle l'a lue; ensuite elle s'est cramponnée à la véranda, comme ça.» Il essaya d'imiter l'attitude et la physionomie de la pauvre Bessie.

«Ainsi, elle l'a cru?

--Certainement.

--Et après?

--Elle a lancé le chien sur moi. Regardez! regardez!»

Il montrait les blessures, mal cicatrisées, que lui avaient faites les crocs de Stomp.

Muller rit un instant. «J'aurais voulu voir ça, noir imposteur, dit-il; cela prouve son courage. Vous êtes sans doute furieux et vous rêvez de vous venger?

--Assurément.

--Qui sait! Nous irons là-bas demain.

--Je le savais d'avance, Baas.

--Nous allons prendre le domaine; nous ferons juger Silas Croft par un conseil de guerre, pour avoir hissé le pavillon anglais et, si le verdict est contre lui, nous le fusillerons, Hendrik.

--Très bien, Baas», répondit le Cafre, en se frottant joyeusement les mains; «mais sera-t-il condamné?

--Je ne sais, répliqua l'autre, en caressant sa barbe d'or; cela dépendra de ce que Missie dira; et du verdict de la cour, ajouta-t-il après réflexion.

--Le verdict de la cour! le verdict de la cour! ricana le méchant conseiller, et le Baas la présidera! Ha! ha! pas n'est besoin d'être sorcier pour deviner le verdict. Et si la cour condamne Silas, qui se chargera de le fusiller, Baas?

--Je n'y ai pas pensé, mais peu importe; on trouvera toujours quelqu'un pour exécuter la sentence.

--Baas, j'ai fait beaucoup pour vous et n'ai pas été très payé. J'ai fait de vilaines choses. J'ai interprété des présages, préparé des filtres et filé vos ennemis. Voulez-vous m'accorder une faveur? Voulez-vous me laisser fusiller Om Croft, s'il est condamné? Ce n'est pas une grande faveur, Baas, et je l'ai méritée.

--Pourquoi désirez-vous le fusiller?

--Parce qu'il m'a fouetté une fois, il y a bien des années, pour ma sorcellerie, et parce que, l'autre jour, il m'a chassé de chez lui. En outre, c'est agréable de tirer sur un blanc. Je serais encore plus content, dit-il, en faisant claquer ses lèvres, si c'était la Missie qui a lancé le chien sur moi. Je....»

En un clin d'oeil, Muller saisit à la gorge le gredin stupéfait et lui administra force coups de pied et coups de fouet.

Cette parole brutale, à l'adresse de Bessie, avait remué tout ce qui restait de généreux en lui; en outre, si mauvais qu'il fût lui-même, il aimait trop follement cette femme, pour permettre qu'un homme insultât son nom, surtout un homme dont il pouvait redouter la sorcellerie, mais qu'il mettait d'ailleurs bien plus bas qu'un chien, dans son estime. En ce moment, il n'était pas moins dangereux de jouer avec les nerfs surexcités de Muller qu'avec un taureau furieux.

«Brute! monstre noir! hurla-t-il; si jamais vous osez prononcer ainsi son nom, je vous tuerai malgré toute votre magie.» Et il le lança avec tant de force contre le mur, que la hutte entière en fut ébranlée. L'homme tomba, resta d'abord étendu et gémissant, puis sortit en se traînant sur les mains et les genoux.

Muller le regarda, les sourcils froncés. Quand le Cafre eut disparu, il se leva, ferma la porte à double tour et tout à coup fondit en larmes, brisé sans doute par la fatigue physique et morale, par l'effet de la liqueur et aussi par la passion inassouvie (on ose à peine l'appeler amour), qui lui dévorait le coeur.

«Oh! Bessie, Bessie, gémissait-il; j'ai fait tout cela pour vous! Vous ne pourrez pas m'en vouloir de les avoir tués pour vous! Oh! ma chérie, ma chérie! si vous saviez seulement combien je vous aime! Oh! mon adorée, mon adorée!» Dans son angoisse, il se jeta sur la rude couche de la cabane et s'endormit en sanglotant.

Les crimes de Muller ne le rendaient pas plus heureux, car pour jouir du mal qu'il fait, il faut qu'un homme soit, non seulement sans conscience, mais sans passion; or Frank Muller était tourmenté par la superstition qui peut, au besoin, remplacer la première, et la seconde pesait littéralement sur sa vie entière; car la beauté de la jeune fille exerçait sur lui un pouvoir dominateur, dont certes elle ne se doutait pas.

Aux premières lueurs de l'aube, Hendrik se glissa humblement dans la hutte pour éveiller son maître, et une demi-heure après avoir traversé le Vaal, ils se dirigeaient vers Wakkerstroom.

L'énergie de Muller se raffermissait à mesure que se répandait la lumière du jour; quand le soleil se montra enfin dans toute sa gloire, il lui sembla que le poids du crime et de la terreur cessait de l'oppresser. Il se rendit compte de tout: les deux Boers frappés par la foudre, ce n'était qu'un accident heureux, car autrement il eût été forcé de les tuer lui-même, s'ils avaient refusé de lui restituer l'arrêt de mort. Il avait oublié ce papier, mais qu'importait cela? Il était peu probable qu'on retrouvât les corps, sur cette rive déserte, où les vautours les dévoraient sans doute déjà; si on les découvrait, le papier aurait certainement disparu, enlevé par le vent, ou serait devenu illisible. Du reste rien ne prouvait que Muller eût pris part au meurtre et, au besoin, Hendrik établirait un alibi. C'était un homme utile que ce Hendrik! En outre qui croirait à un meurtre? Deux Boers escortaient deux Anglais jusqu'à la rivière; là, ils se querellaient et tiraient les uns sur les autres, les chevaux plongeaient dans le Vaal, renversaient le chariot et tout était fini.

Muller se disait que tout était pour le mieux et que personne ne pourrait le soupçonner.

Alors il envisagea les résultats de ses honnêtes efforts, et le sang colora ses joues, tandis que la flamme de la jeunesse brillait dans ses yeux. Dans deux jours au plus, Bessie serait dans ses bras! Il ne pouvait plus échouer. Il était le maître absolu. Et puis Hendrik l'avait lu dans les astres, depuis longtemps[3]. Belle-Fontaine serait prise d'assaut le lendemain, s'il le fallait; le vieux Silas et Bessie seraient faits prisonniers, et Muller savait quelle pression il aurait à exercer ensuite. Il n'avait pas en vain parlé de fusiller. Bessie lui céderait, ou le vieillard mourrait et ensuite il la violenterait. Il n'avait plus rien à craindre, puisque le gouvernement anglais rendait les armes. On lui saurait gré de fusiller un rebelle anglais.

[Note 3: Il n'est pas rare de rencontrer en Afrique des blancs qui croient, plus ou moins, aux effets de la sorcellerie indigène, et qui n'hésitent pas, au défi de la loi, à consulter les docteurs-sorciers, surtout s'il s'agit de retrouver un objet perdu.]

Oui, tout allait bien. Combien de temps lui avait-il fallu, pour conquérir Bessie? Trois ans! Il l'aimait depuis trois ans! Il aurait enfin sa récompense et, sa passion satisfaite, il appliquerait toutes ses facultés à la réalisation de ses projets ambitieux, dont le but ressemblait fort à un trône.

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