CHAPITRE XXVII
SILAS EST PERSUADÉ
Bessie fut d'abord accablée par le coup qui l'avait frappée; mais à mesure que les jours s'écoulaient, elle se relevait peu à peu, car elle avait du ressort et confiance dans l'avenir. Certaines âmes absorbent la douleur, comme l'éponge absorbe l'eau, et en sont mortellement atteintes; sur d'autres, au contraire, elle glisse comme l'eau sur le marbre, sans pénétrer au delà de la surface. Bessie appartenait à une catégorie moyenne, saine et vigoureuse; faite pour le bonheur, pour s'épanouir au soleil, elle ne devait pas languir à l'ombre d'un chagrin. Les femmes de sa trempe ne meurent pas de douleur, ne se condamnent pas à un célibat éternel, ne s'immolent pas en holocauste à une chère mémoire. Si leur premier amour leur est enlevé, elles pleurent et souffrent beaucoup, mais, après un laps de temps convenable, elles ne repoussent pas le second qui se présente.
Néanmoins ce fut une très pâle et silencieuse Bessie que l'on vit errer à Belle-Fontaine, après la visite du Cafre borgne. Toute son irritabilité avait disparu; elle ne reprochait plus à son oncle d'avoir envoyé John à Prétoria. Elle ne lui permettait même pas de s'accuser lui-même.
«Que la volonté de Dieu soit faite, mon oncle, lui dit-elle un soir; vous en avez été l'instrument; voilà tout.» Puis elle vint lui passer les bras autour du cou, appuya sa tête charmante sur l'épaule du vieillard, lui dit en pleurant que désormais ils étaient seuls au monde, et il la consola de son mieux. Chose étrange! ils ne pensaient guère à Jess, quand ils s'entretenaient ainsi. Jess était pour eux une énigme, quelque chose en dehors d'eux. Présente, ils l'aimaient et la laissaient libre de vivre à sa manière; absente, elle semblait s'effacer dans une ombre profonde. Une muraille s'élevait entre elle et les siens. Certes ils lui étaient attachés, mais les natures simples s'éloignent involontairement de ce qu'elles ne comprennent pas et ils ne faisaient pas exception à la règle. L'affection de Bessie pour sa soeur était bien peu de chose, comparée à la tendresse profonde, à l'abnégation absolue que Jess lui prodiguait, sans grandes démonstrations extérieures. Bessie lui préférait de beaucoup son vieil oncle. Aussi, dans ces jours d'épreuve, leurs deux coeurs se rapprochèrent-ils plus que jamais l'un de l'autre.
A mesure que le temps passait, tous deux se mirent à espérer de nouveau. N'était-il pas possible, après tout, que Muller eût menti? Ils savaient qu'il n'était pas homme à reculer devant une imposture, s'il y trouvait son compte, et son objectif, en cette circonstance, n'était pas douteux pour eux.
Un dimanche, huit jours après la visite de Hendrik, Bessie, assise sous la véranda, crut entendre un grondement sourd, qui lui parut être celui du canon, dans la direction du Drakensberg. Elle se leva et gravit la colline qui s'élevait derrière l'habitation. Arrivée au sommet, elle embrassa du regard la ligne imposante de la chaîne de montagnes. Au loin, sur la droite, dominait un pic abrupt, appelé Majuba et souvent enveloppé de nuages. Ce jour-là, on le voyait distinctement, et il sembla à la jeune fille que le bruit sourd, apporté par la brise, venait de là. Du reste elle ne vit rien. Bientôt l'écho se tut et elle pensa que, peut-être, elle n'avait entendu que celui d'un orage lointain.
Le lendemain, elle apprit que c'était bien le grondement de la grosse artillerie, couvrant la retraite des troupes anglaises sur les flancs du mont Majuba. Après cela, Silas Croft commença à se sentir quelque peu découragé; les revers se succédaient avec une telle obstination, que même sa foi robuste en la valeur britannique en était ébranlée.
Quatre semaines s'écoulèrent dans l'incertitude. Des bruits incessants couraient dans le pays, apportés soit par des indigènes, soit par des Boers de passage. Silas refusait d'y croire. Bientôt pourtant, il devint certain qu'un armistice était conclu entre les Anglais et les Boers, mais on en ignorait les termes et le but. Silas Croft fut d'avis que les Boers, effrayés par l'approche de forces anglaises considérables, se soumettaient sans plus lutter; quant à Bessie, elle hocha la tête avec incrédulité.
Un jour, c'était celui où John et Jess avaient quitté Prétoria, un Cafre apporta la nouvelle que l'armistice était rompu, que les Anglais s'avançaient en grand nombre, allaient forcer le Défilé et délivrer Prétoria. Les yeux de Bessie brillèrent à nouveau et Silas rayonna de joie.
«Il était temps! s'écria-t-il; depuis près de deux mois, j'avais presque honte de mon titre d'Anglais. Mais tout cela va finir; je savais bien qu'on ne nous abandonnerait pas.»
Et le vieillard, se redressant, se frappant la poitrine, avait l'air brave et fier, comme s'il eût été âgé de vingt-cinq ans, au lieu de soixante-dix.
Le reste du jour et les deux suivants s'écoulèrent sans qu'on reçût d'autres nouvelles; mais le lundi 23 mars, l'orage éclata.
Vers onze heures, Bessie venait de terminer ses occupations du matin, et son oncle, debout dans le salon, s'essuyait le front avec son foulard rouge, car il rentrait de sa tournée quotidienne à la ferme.
«Pas de nouvelles des troupes, Bessie? demanda-t-il, par la porte entre-bâillée.
--Non, mon oncle», répondit-elle, les larmes aux yeux, et soupirant au souvenir de celui dont elle n'espérait plus de nouvelles.
«Enfin! bon courage! ces sortes de choses prennent du temps, surtout avec nos soldats qui sont si lents! On aura dû attendre quelque chose, des canons ou des munitions; mais je suis sûr que nous aurons des nouvelles aujourd'hui.»
Il parlait encore, lorsque Jantjé accourut, tout bouleversé.
«Les Boers, Baas, les Boers! cria-t-il. Ils viennent avec un chariot; ils sont vingt; Frank Muller est à leur tête, sur son cheval noir; Hans Coetzee et le sorcier borgne le suivent. Je me cachais derrière un arbre dans l'avenue, quand je les ai aperçus. Ils vont s'emparer du domaine.»
Sans attendre pour donner d'autres explications, Jantjé se glissa à travers la maison et se cacha quelque part sur la colline, car il était, comme la plupart des Hottentots, extrêmement lâche.
Le vieillard jeta un regard effaré sur Bessie qui se tenait debout, pâle et tremblante, près de la porte. Ayant entendu des pas précipités sur l'avenue qui passait devant la maison, il se dirigea vers la porte-fenêtre. Une demi-douzaine de Cafres, employés à la ferme, avaient aperçu les Boers, jeté leurs outils et fuyaient vers la montagne. Comme ils passaient, un coup de feu retentit et le dernier d'entre eux, un jeune garçon de douze ans, roula sur le sol, frappé d'une balle entre les deux épaules. Bessie entendit ce cri: «Bien tiré, bien tiré!» puis le rire féroce qui suivit la chute de l'enfant et le piétinement des chevaux dans l'avenue.
«Oh! mon oncle, dit-elle, que faire?»
Le vieillard, sans répondre, alla prendre un fusil au râtelier, s'assit dans un fauteuil de bois qui faisait face à la porte-fenêtre et fit signe à sa nièce de venir le rejoindre.
«Nous les attendrons ainsi, dit-il; ils verront que nous n'avons pas peur d'eux. Ne craignez rien, ma chérie; ils n'oseront pas nous toucher; ils craindront les conséquences.»
A peine prononçait-il ces mots, que la cavalcade parut, conduite, ainsi que l'avait dit Jantjé, par Frank Muller, sur son cheval noir; après lui venaient Hans Coetzee, sur son gros poney, et le sorcier Hendrik, monté sur un animal indéfinissable: il portait un fusil et une zagaie à la main. Derrière eux suivaient quinze ou seize hommes armés, parmi lesquels Silas Croft reconnut la plupart des voisins près de qui, depuis vingt ans, il vivait en paix et amitié.
Devant la maison, ils s'arrêtèrent pour regarder autour d'eux. Ils ne voyaient pas encore bien à l'intérieur, à cause du contraste entre la brillante lumière du dehors et l'ombre au dedans.
«Les oiseaux se seront envolés, neveu, dit Hans Coetzee; ils auront eu vent de notre petite visite.
--Ils ne peuvent être loin, répondit Muller. Je les ai fait surveiller et je sais qu'ils n'ont pas quitté ces lieux. Descendez de cheval, Om Coetzee, et vous aussi, Hendrik, et regardez dans la maison.»
Le Cafre obéit avec empressement et dégringola aussitôt de sa monture, mais le Boer hésita.
«L'oncle Silas est très vif, dit-il; il pourrait bien tirer, s'il voyait envahir sa maison.
--Taisez-vous! tonna Frank Muller, et faites ce que je vous ordonne.
--Ah! le diable d'homme!» murmura l'infortuné Hans Coetzee, en se préparant à obéir.
Pendant ce temps, Hendrik avait sauté sous la véranda et, de son oeil unique, explorait l'intérieur.
«Les voilà, Baas, les voilà: le vieux coq et la petite poulette.» D'un coup de pied il ouvrit violemment la porte-fenêtre et l'on vit alors le vieillard assis dans son fauteuil, une carabine sur les genoux, et tenant sa belle nièce par la main. Frank mit pied à terre et s'avança, suivi d'une douzaine de Boers.
«Que voulez-vous, Frank Muller? pourquoi venez-vous chez moi avec tous ces hommes armés? demanda Silas Croft, sans se lever.
--Je vous somme, Silas Croft, de vous rendre pour être jugé comme traître et rebelle à la République. Je regrette», ajouta Muller, en saluant Bessie, qu'il n'avait pas quittée des yeux depuis son arrivée, «d'être obligé de vous arrêter devant une dame, mais mon devoir ne me laisse pas de choix.
--Je ne vous comprends pas, répondit Silas. Je suis le sujet de la reine Victoria; je suis Anglais. Comment donc puis-je être rebelle à aucune république? Je suis Anglais», répéta-t-il, d'une voix si forte, que chacun des Boers put l'entendre, «et je ne reconnais l'autorité d'aucune république. Cette maison est la mienne et je vous somme de la quitter, au nom de mes droits de sujet anglais.
--Ici, interrompit Muller froidement, les Anglais n'ont pas de droits, si ce n'est ceux que nous leur accordons.
--Fusillez-le, cria une voix.
--Silas Croft, voulez-vous vous rendre? demanda Muller, de la même voix froide.
--Non! répondit le vieillard avec force; je ne me rends pas à des rebelles armés contre la Reine. Je tire sur le premier qui ose me toucher.» Et se levant, il arma sa carabine.
«Faut-il tirer, Baas? faut-il tirer?» demanda le sorcier borgne, jouant avec la détente de son vieux fusil. Pour toute réponse, Muller lui frappa le visage du revers de sa main et dit à Hans Coetzee:
«Arrêtez cet homme.»
Le pauvre Hans hésita. La nature ne l'avait pas doué d'un grand courage et la vue de ce canon de fusil le faisait défaillir. Il se mit à balbutier des excuses.
«Vous décidez-vous, notre oncle, ou faut-il que je vous dénonce au général, comme ami des Anglais?» lui dit le malicieux Muller, qui se faisait un jeu de la lâcheté bien connue du personnage.
« J'y vais; certainement j'y vais, neveu. Excusez-moi,... une petite faiblesse,... la chaleur du soleil.... Mais je vais saisir le rebelle.... Un de ces jeunes gens aura peut-être l'obligeance de détourner son attention? C'est un homme violent,... je le connais depuis longtemps,... et un homme violent qui tient un fusil.... vous savez, cher cousin....
--Y allez-vous? répéta le maître terrible.
--Oui, oui, certainement. Cher oncle Silas, je vous en prie, déposez ce fusil; c'est si dangereux! Ne me regardez pas comme un taureau furieux, mais acceptez le joug. Vous êtes vieux, oncle Silas; nous ne voudrions pas vous faire de mal. Allons, venez, venez», poursuivit Hans, lui faisant signe de la main, comme à un cheval ombrageux qu'on veut amadouer.
«Hans Coetzee, traître et menteur que vous êtes, lui cria le vieillard, si vous faites un pas, par le ciel! je vous envoie une balle.
--Avancez, Hans, frappez-le sur la tête!» criaient les insulteurs, de la fenêtre, très soigneux, du reste, de s'écarter à droite et à gauche, afin de laisser un passage libre à la balle attendue.
Hans n'y tint plus! Il fondit en larmes, et Muller, le seul qui gardât son sang-froid, le saisit par le bras et, de toute sa force, le lança contre Silas. Il avait ses raisons pour désirer que celui-ci tuât quelqu'un et, comme il méprisait et détestait Hans Coetzee, il le choisissait pour victime.
La carabine fut levée, mais à cet instant, Bessie, qui jusque-là était restée immobile, effarée, comprenant que le sang versé compliquerait encore la situation, se précipita sur l'arme qui partit; seulement la balle dévia et, au lieu de tuer Hans, se contenta de lui couper l'oreille et se perdit ensuite par la fenêtre. En un clin d'oeil, la pièce fut remplie de fumée, Hans Coetzee se mit à hurler d'effroi et de douleur et, profitant du désordre, trois ou quatre hommes guidés par Hendrik, se précipitèrent dans la chambre et sur Silas Croft appuyé au mur, son fusil brandi au-dessus de sa tête, en guise de massue.
Quand les assaillants furent près de lui, ils hésitèrent, car, si vieux qu'il fût, il n'avait pas l'air rassurant. On eût dit un vieux lion acculé. Bientôt un des hommes essaya de le frapper, le manqua et, avant qu'il pût battre en retraite, Silas lui asséna un coup de crosse qui l'envoya rouler par terre, comme un boeuf assommé. Alors on l'entoura, mais il continua son jeu de moulinet avec son fusil et repoussa un second assaillant. A ce moment, le sorcier Hendrik, qui guettait l'occasion, frappa sa tête chauve du canon de son vieux fusil et le vieillard tomba. Heureusement le coup n'avait pas été porté avec beaucoup de force, et la blessure ne fut pas profonde. Mais quand les Boers virent Silas à terre, ils se jetèrent tous sur lui et l'auraient sans doute achevé à coups de pieds, si Bessie, poussant un grand cri, ne se fût précipitée sur son corps et ne l'eût entouré de ses bras.
Alors Frank Muller eut peur qu'elle ne fût blessée et intervint. D'un seul bond il fut au milieu des combattants, les jeta de tous côtés, grâce à sa grande force, comme autant de pièces d'un jeu de quilles, et réussit enfin à relever Silas.
«Emmenez-le d'ici», cria-t-il; et le vieillard, sa couronne de cheveux blancs tout ensanglantée, fut saisi, poussé, frappé, insulté, entraîné d'abord sous la véranda, puis dans l'allée, et enfin à l'espace découvert où l'étendard anglais, qu'il avait hissé deux mois auparavant, déployait fièrement ses plis à la brise. Là il tomba sur le gazon, le dos appuyé au mât, et demanda, d'une voix faible, de l'eau.
Bessie qui sanglotait, le coeur déchiré d'angoisse et d'indignation, fendit la foule pour courir à la maison et rapporter le verre d'eau. Une de ces brutes essaya de le renverser, mais elle l'évita et le donna à son oncle qui le but avidement.
«Merci, merci, ma chérie, dit-il; ne vous alarmez pas; je n'ai pas grand mal. Ah! si John eût été ici! Avertis une heure seulement à l'avance, nous aurions défendu la maison contre eux tous.»
Pendant ce temps, l'un des Boers, monté sur les épaules des autres, avait réussi à détacher la corde qui retenait le drapeau, et, après l'avoir renversé, l'avait mis à mi-mât en criant: «Vive la République!»
«Peut-être l'oncle Silas ne sait-il pas que nous sommes de nouveau en République? dit, d'un ton moqueur, l'un des voisins du vieux Croft.
--De quelle république parlez-vous? répondit le vieillard; le Transvaal est une colonie britannique.»
Il y eut un éclat de rire.
«Le gouvernement britannique s'est rendu, riposta le même homme. Il renonce au pays et doit l'évacuer dans les six mois.
--C'est un mensonge! dit Silas, bondissant sur ses pieds; un lâche mensonge. Quiconque prétend que les Anglais ont abandonné le pays à quelques milliers de bandits comme vous, et trahi de loyaux sujets, est un menteur, vomi par l'enfer.»
Il y eut un nouvel éclat de rire et, lorsqu'il prit fin, Frank Muller s'avança.
«Ce n'est pas un mensonge, Silas Croft, dit-il, et les lâches ne sont pas les Boers qui vous ont battus bien des fois, mais vos soldats, qui se sont toujours enfuis et votre gouvernement qui suit l'exemple de vos soldats. Regardez, ajouta-t-il, en tirant un papier de sa poche, vous connaissez cette signature, je pense? C'est celle du Triumvirat; écoutez ce qu'il dit:
«Très cher Herr Muller,
«Les présentes sont pour vous informer que, par la force des armes qui combattent pour le droit et la liberté, et aussi par la lâcheté du gouvernement britannique, de ses généraux et de ses soldats, nous avons, de par la volonté du Tout-Puissant, conclu aujourd'hui une paix glorieuse avec l'ennemi. Le gouvernement britannique cède sur presque tous les points et ne sauve que les apparences. La République sera rétablie et les dernières troupes quitteront le pays dans six mois. Faites savoir ceci à tous et n'oubliez pas de rendre grâces à Dieu pour nos victoires.»
Les Boers acclamèrent cette lecture et Bessie se tordit les mains. Quant au vieillard, il s'appuya au mât et sa tête ensanglantée se courba sur sa poitrine, comme s'il allait s'évanouir. Puis tout à coup il se releva, et, les poings crispés, brandis en l'air, éclata en un tel torrent de malédictions, que les Boers eux-mêmes reculèrent un instant, muets devant l'explosion de cette fureur qui puisait sa force dans un excès d'humiliation.
C'était un spectacle effrayant de voir ce sage et pieux vieillard, le visage meurtri, ses cheveux blancs souillés de sang, ses vêtements en lambeaux, frapper la terre du pied, menacer ceux qui l'entouraient, blasphémer son créateur, maudire le jour où il était né, couvrir d'insultes sa patrie bien-aimée, son titre d'Anglais, le gouvernement qui l'abandonnait et tomber enfin en convulsions, à l'ombre de son drapeau déshonoré!