CHAPITRE XXXIII
VENGEANCE!
Ils se parlèrent à voix basse pendant quelques minutes, après quoi Jantjé alla voir ce qui se passait parmi les Boers et si Frank Muller s'était retiré sous sa tente. Aussitôt qu'il s'en serait assuré, Jantjé devait remonter et s'entendre avec Jess, sur les dernières mesures à prendre.
Quand il fut parti, la jeune fille respira. Il lui avait fallu faire un effort terrible, pour exciter la rage et la soif de vengeance du Hottentot; c'était fini et la résolution prise. Qu'en résulterait-il? Elle aurait tué d'intention, sinon de fait, et elle ne s'illusionnait pas sur les tourments qu'elle éprouverait plus tard. Pourtant elle n'avait pas de scrupules, car Muller aurait mérité son sort. Malgré cela, néanmoins, c'était dur d'avoir à tremper ses mains dans le sang, même pour Bessie. Si Muller mourait, si John échappait aux Boers, ils se marieraient, ils seraient heureux; mais elle, que deviendrait-elle? Privée de son amour et poursuivie par le souvenir de ce crime nécessaire, quelle ressource lui resterait-il, autre que la mort? Mieux vaudrait ne jamais revoir John, car la douleur et la honte, ce serait plus qu'elle ne pourrait supporter. Alors tout son pauvre coeur torturé s'absorba dans la pensée de l'absent. Bessie ne l'aimerait jamais comme elle l'aimait; elle en était bien certaine et cependant Bessie serait sa femme, tandis qu'elle s'enfuirait. Elle n'avait pas d'autre parti à prendre. Elle sauverait sa soeur, et ensuite, si elle échappait, elle s'en irait loin, bien loin, ou personne n'entendrait plus parler d'elle. Elle aurait du moins agi en honnête femme. Elle se couvrit le visage de ses mains; il était brûlant, bien qu'elle fût mouillée et glacée jusqu'aux os, par l'humidité froide de la nuit. Une fièvre violente s'était emparée de son corps exténué par les émotions, la faim et les intempéries, mais jamais son esprit n'avait été plus lucide. Chaque pensée, au lieu de se fondre comme à l'ordinaire, parmi les autres, se détachait avec une netteté saisissante, sur un fond noir et vide. Elle se voyait errante, seule, toute seule, à jamais, tandis qu'au loin, John debout et tenant Bessie par la main, la suivait tristement des yeux. Eh bien! puisqu'il fallait qu'il en fût ainsi, elle lui écrirait quelques mots d'adieu; elle ne pourrait partir sans cela.
Dans sa poche était un crayon et dans son corsage le sauf-conduit du général boer, dont le verso lui suffirait pour écrire; elle le tira de sa poitrine, le posa sur ses genoux et se pencha vers la lumière pour tracer les lignes suivantes:
«Adieu! adieu! Nous ne pouvons plus, nous ne devons plus nous revoir en ce monde. En est-il un autre? Je l'ignore. S'il existe, je vous y attendrai, sinon, adieu pour toujours. Pensez à moi quelquefois, car je vous ai bien aimé, plus que jamais personne ne vous aimera, et tant que je vivrai, en ce monde ou en tout autre, je n'aimerai que vous. Ne m'oubliez pas. Je ne serai vraiment morte pour vous, que si vous m'oubliez.»
J.
Elle allait replier le papier, mais, se ravisant, elle le replaça sur ses genoux et se mit à écrire très vite, en vers et presque sans correction.
C'était une habitude, quoiqu'elle ne montrât jamais ce qu'elle écrivait, et en ce moment l'inspiration s'imposa irrésistiblement et presque inconsciemment:
Si je mourais ce soir, Tu regarderais mon calme visage Avant qu'on m'étendît au lieu de mon repos, Et tu penserais que la mort l'a fait presque beau; Et plaçant des fleurs blanches comme la neige, sur mes cheveux, Tu couvrirais mes joues froides de tendres baisers, Tu envelopperais mes mains d'une longue caresse. Pauvres mains si vides et si froides ce soir!
Si je mourais ce soir, Tu évoquerais le souvenir aimant De quelque bonne action faite par ces mains glacées; De quelques tendres paroles prononcées par ces lèvres muettes; De quelque tâche utile où ces pieds ont couru. Le souvenir de ma colère et de mon orgueil Et de toutes mes fautes serait effacé; Et tout me serait pardonné ce soir.
La mort veille sur moi ce soir. J'entends la voix qui de loin m'appelle. Le brouillard de la tombe obscurcit mon étoile. Pense à moi avec douceur. Le voyage m'a épuisée; Les épines ont percé mes pieds chancelants; Le monde amer a fait saigner mon coeur affaibli. Quand le sommeil sans rêves sera mon partage, Plus n'aurai besoin de la tendresse à laquelle j'aspire ce soir.
Elle s'arrêta, plutôt parce qu'elle avait rempli le papier, que pour toute autre raison, replaça la sauf-conduit dans sa poitrine et se perdit bientôt dans une profonde rêverie.
Dix minutes plus tard, Jantjé rampait à ses pieds comme un grand serpent à tête humaine, son visage jaune tout luisant de pluie.
«Eh bien! dit-elle en tressaillant, est-ce fait?
--Non, Missie; non. Baas Frank vient seulement de rentrer sous sa tente. Il a causé avec le pasteur; j'ai entendu le nom de missie Bessie, mais il parlait si bas, que je n'ai pas compris ce qu'il disait.
--Les Boers dorment-ils?
--Tous, Missie, excepté les sentinelles.
--Y en a-t-il une devant la tente de baas Frank?
--Non, Missie; il n'y a personne près de là.
--Quelle heure est-il?
--Environ trois heures et demie après le coucher du soleil (dix heures et demie).
--Attendons encore une demi-heure et puis vous retournerez là-bas.»
Ils restèrent assis en face l'un de l'autre, plongés dans le silence et dans leurs pensées.
Bientôt Jantjé tira son grand couteau et se mit à le repasser sur une lanière de cuir.
A cette vue, Jess se sentit défaillir.
«Laissez ce couteau, dît-elle; il coupe assez.»
Jantjé obéit, avec son sourire grimaçant, et les minutes passèrent lentement.
Enfin Jess reprit d'une voix étranglée, luttant contre son émotion poignante:
«Il est temps, Jantjé.»
Le Hottentot s'agita avant de répondre.
«Il faut que Missie vienne avec moi.
--Avec vous? Pourquoi? répliqua-t-elle en tressaillant.
--Parce que l'ombre de la femme anglaise me suivra, si j'y vais seul.
--Imbécile!» allait dire Jess, mais elle se contint et répondit:
«Allons! soyez homme, Jantjé; pensez à votre père et à votre mère; soyez homme!
--Je suis homme, dit-il, d'un ton rogue, et je le tuerai comme un homme, mais que peut un homme contre l'esprit d'une Anglaise morte? Si je la frappais du couteau, elle se moquerait de moi et jetterait du feu par les blessures.
--Vous irez, vous irez! répéta Jess avec colère.
--Non, Missie, je n'irai pas seul.»
Jess le regarda et vit qu'il était décidé. La mauvaise humeur s'emparait de lui; or il n'est pas de mule obstinée plus intraitable qu'un Hottentot de mauvaise humeur. Il fallait céder. D'ailleurs n'était-elle pas également coupable, soit qu'elle restât, soit qu'elle le suivît? Quant à être découverte, peu lui importait. Elle ne se sentait plus la force de penser à autre chose. Son cerveau semblait épuisé. La seule chose qu'elle se promit, ce fut de ne pas assister au dernier moment: cela, c'était au-dessus de ses forces.
«Eh bien! dit-elle, je vais avec vous, Jantjé.
--A la bonne heure, Missie; tout va bien alors; vous tiendrez l'ombre à distance, pendant que je tuerai baas Frank. Mais il faut qu'il soit endormi, bien, bien endormi.»
Une fois encore, lentement et avec les plus grandes précautions, ils descendirent la colline. Il n'y avait plus de lumière nulle part et l'on n'entendait que le pas des sentinelles près de la remise. Mais ce n'était pas de ce côté que Jess et Jantjé se dirigeaient; ils laissèrent les communs sur leur droite et firent un détour vers l'avenue des Gommiers. Quand ils arrivèrent au premier arbre, ils s'arrêtèrent près d'un tas de grosses pierres et Jantjé s'avança pour reconnaître les lieux. Bientôt il revint dire que tous les Boers, restés près du chariot, dormaient, mais que Muller était encore assis sous sa tente, plongé dans ses réflexions. Très doucement ils se glissèrent jusqu'au tronc du premier grand gommier, certains de n'être pas vus dans l'épais brouillard.
A cinq pas de cet arbre, on avait planté la tente de Muller. Une lumière brûlait à l'intérieur et sur la toile rendue luisante par la brume et la pluie, se reflétait la silhouette gigantesque de Muller. Il était placé de telle sorte que la lumière jetait un reflet agrandi, non seulement de tous ses traits, mais aussi de leur expression. Il gardait son attitude habituelle lorsqu'il songeait, les mains posées sur ses genoux, les yeux fixés dans le vide. Il pensait à son triomphe, à tout ce qu'il avait fait pour le remporter, à tout ce qu'il y gagnerait. Il avait maintenant tous les atouts dans les mains. Et cependant, au milieu de son triomphe, il éprouvait une crainte vague. De nouveau les paroles du vieux général boer revenaient à sa mémoire: «Je crois qu'il y a un Dieu. Je crois que Dieu met une limite aux actions de l'homme. S'il va trop loin, Dieu le tue!»
Si ce vieux fou avait dit vrai! Ne serait-ce pas terrible s'il y avait un Dieu, et que ce Dieu plongeât son âme, cette nuit même, dans un lieu de terreur éternelle? Toutes ses superstitions se réveillèrent et il frissonna si violemment, que la grande silhouette trembla sur la toile.
Alors, se levant avec une malédiction, il ôta vivement son premier vêtement, baissa sans l'éteindre la mèche de la lampe et se jeta sur le lit de camp, qui gémit sous son poids.
Bientôt le silence ne fut plus troublé que par la chute des gouttes de pluie sur les feuilles, et le passage de la brise dans les branches. C'était une nuit sombre et sinistre, une nuit bien faite pour énerver un homme robuste, éprouvé déjà par la fatigue, la douleur et les privations. Que devait-ce être pour la malheureuse jeune fille dont le coeur se brisait, dont le corps épuisé était brûlé par la fièvre, dont la raison s'égarait dans l'attente d'un meurtre? Les minutes se traînaient et, à chaque bruissement de fouilles, sa terreur augmentait. Mais sa volonté la domptait. Elle irait jusqu'au bout! Oui, jusqu'au bout!
Il devait être endormi maintenant! Ils rampèrent jusqu'à la tente et approchèrent, prêtant l'oreille, jusqu'à deux pouces de sa tête. Oui, il dormait; sa respiration était douce et régulière.
Jess toucha le bras de son compagnon et sentit qu'il tremblait.
«Maintenant», murmura-t-elle.
Il recula. Évidemment cette longue attente avait affaibli son courage.
«Soyez homme», reprit Jess, si bas qu'il l'entendit à peine, quoiqu'il sentit son souffle sur ses cheveux. «Allez, et frappez ferme.»
Enfin elle l'entendit tirer doucement le grand couteau de sa gaine et une seconde après, il n'était plus à son côté; puis elle vit la ligne lumineuse, qui tranchait sur l'obscurité par l'ouverture de la tente, s'élargir un peu et elle comprit que Jantjé entrait. Alors elle se détourna et posa ses mains sur ses oreilles; et comme elle voyait encore une longue ligne d'ombre se mouvoir sous le bord de la tente, elle ferma les yeux et attendit immobile et le coeur défaillant.
Peu après... elle n'aurait pu se rendre compte du temps, quelqu'un lui toucha le bras. C'était Jantjé.
Est-ce fait? murmura-t-elle.
Il secoua la tête et l'attira loin de la tente.
«Je n'ai pas pu, Missie, dit-il. Il dort comme un enfant. Quand j'ai levé le couteau, il a souri dans son sommeil, et mon bras a perdu toute sa force. Je n'ai pas pu frapper, et avant qu'elle revint, l'ombre de l'Anglaise est venue derrière moi et m'a donné un coup sur l'épaule, et je me suis sauvé.»
Si un regard pouvait tuer, Jantjé eût été foudroyé sur l'heure. La lâcheté de cet homme affolait Jess; elle étouffait de fureur. A ce moment, un chevreuil, descendu de la montagne pour brouter les buissons de rosiers, bondit presque à leurs pieds et passa comme une lueur grise, dans l'obscurité. Jess tressaillit, mais comprit aussitôt de quoi il s'agissait, tandis que le misérable Hottentot, écrasé de terreur, tomba sur le sol en gémissant: «C'est l'esprit de la vieille femme anglaisa». Le couteau lui avait échappé; Jess, voyant le péril qui les menaçait, s'agenouilla, ramassa l'arme et lui dit tout bas, avec rage:
«Si vous ne vous taisez pas, je vous tue!»
Ceci le calma un peu, mais rien ne put le décider à rentrer sous la tente.
Que faire? Que résoudre? A moitié folle de désespoir, elle enfouit son visage dans ses mains moites et essaya de penser.
Peu à peu une résolution terrible pénétra son âme. Muller n'échapperait pas. Bessie ne lui serait pas sacrifiée. Elle commettrait plutôt l'acte elle-même!
Sans prononcer un mot, elle se releva, soutenue par l'excès même de sa souffrance et par l'énergie de son désespoir, et se glissa vers la tente, le grand couteau dans la main. Bientôt elle fut à l'intérieur. Elle s'arrêta une seconde pour permettre à ses yeux de s'habituer à la lumière. Elle vit d'abord le lit, puis l'homme étendu sur ce lit. Jantjé avait dit qu'il dormait comme un enfant. C'était vrai peut-être, au moment où Jantjé l'avait vu, mais il n'en était plus de même. Au contraire, son visage convulsé exprimait une terreur extrême et de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. On eût dit qu'il se rendait compte du danger, sans pouvoir s'y soustraire. Il était couché sur le dos. Le bras gauche pendait du lit et la main touchait le sol; l'autre bras, rejeté en arrière, soutenait la tête. Les couvertures, en glissant, avaient découvert le cou et la large poitrine.
Jess s'arrêta et le regarda.
«Pour l'amour de Bessie, pour l'amour de Bessie», murmura-t-elle, et, poussée par une force qui semblait agir en dehors de sa volonté, elle avança lentement, lentement vers le lit.
A ce moment Muller s'éveilla et ses yeux ouverts se fixèrent en plein sur ceux de la jeune fille. Quel qu'eût été son rêve, ce qu'il vit alors fut bien plus terrible, car vers lui se penchait le fantôme de la femme qu'il avait assassinée dans le Vaal! Elle était là, sortie de sa tombe liquide, échevelée, déchirée, l'eau coulant encore de ses mains et de ses cheveux! Ces joues creuses et livides, ces yeux de flamme ne pouvaient appartenir à un être vivant. C'était l'esprit de Jess Croft, de la femme qu'il avait tuée, revenu pour lui dire qu'il y avait une vengeance divine et un enfer. Leurs yeux se rencontrèrent! Personne ne saura jamais la terreur mortelle qu'il ressentit avant la fin. Elle vit son visage se décomposer, devenir d'une pâleur grise comme la cendre, tandis qu'une sueur d'agonie coulait par tous les pores. Il était éveillé; mais, paralysé par l'épouvante, il ne pouvait ni remuer, ni parler....
Il dut voir l'éclair de l'acier qui tombait et ..
· · ·
Elle était hors de la tente, son couteau rougi à la main. Elle jeta au loin l'objet maudit. Ce cri devait avoir éveillé tout le voisinage à un mille à la ronde. Déjà elle entendait vaguement les mouvements des hommes qui gardaient le chariot et la course folle de Jantjé, qui fuyait pour sauver sa vie.
Elle aussi se mit à courir vers la colline. Personne ne l'aperçut, ni ne la poursuivit. Ou courait sur la gauche, après Jantjé. Elle sentait son coeur lourd comme du plomb et son cerveau en feu, tandis que devant, derrière, alentour, hurlaient toutes les furies engendrées par la conscience de celui qui vient de tuer.
Elle fuyait, fuyait toujours, sous la pluie, dans la nuit noire, ne voyant qu'une chose, n'entendant qu'un cri!