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CHAPITRE XXXIV

TANTE COETZEE A LA RESCOUSSE

Lorsque Jess eut été mise en liberté par les Boers, près de la maison de Hans Coetzee, John reçut l'ordre de mettre pied à terre et d'enlever la selle de son cheval. Il obéit de la meilleure grâce qu'il put, et son cheval entravé fut laissé dans la prairie, au pacage. On fit ensuite entrer le capitaine suivi de deux Boers, dans la pièce même où il avait été introduit le jour de la fameuse chasse, qui avait failli lui coûter la vie. Il retrouva toutes choses dans un état si semblable, y compris tante Coetzee assise dans le plus grand fauteuil, au fond de la chambre, près de la table sur laquelle était posé un bol de café, plus que jamais occupée à ne rien faire, ses filles aussi parées, leurs jeunes admirateurs armés des mêmes carabines, qu'il eut envie de se frotter les yeux et de se demander si les événements des derniers mois n'étaient pas un mauvais rêve. L'accueil qu'il reçut ne lui laissa pas longtemps cette illusion. Lui tendre la main! Fi donc! Comment un Boer aurait-il pu condescendre à serrer la main d'un misérable «rooibaatje» anglais, ramassé sur la prairie comme un chevreuil blessé! Un silence glacial régna dans la salle, à l'entrée du capitaine. La vieille dame ne daigna pas lever les yeux; les autres se détournèrent avec un dégoût évident. Seul Carolus, l'amoureux sardonique, eut un sourire moqueur.

John alla droit au fond de la pièce, où se trouvait une chaise vacante, et resta debout à côté.

«Me permettez-vous de m'asseoir, madame? demanda-t-il à voix haute.

--Seigneur! quelle voix a ce malheureux!» dit la dame, au Boer placé près d'elle. «C'est une voix de taureau! Que dit-il?»

Le Boer le lui expliqua.

«Le plancher est la place des Anglais et des Cafres, répliqua-t-elle; mais, après tout, c'est un homme et il est peut-être endolori, après sa longue course à cheval; les Anglais le sont toujours quand ils essayent de monter.»

Puis, avec une énergie assourdissante, elle cria:

«Asseyez-vous! Je veux montrer au Rooibaatje qu'il n'est pas seul à posséder une voix», ajouta-t-elle en guise d'explication.

Un ricanement étouffé accueillit cette remarque humoristique et John profita aussitôt de la permission, avec toute la bonne grâce qu'il put y mettre, ce qui, pour le moment, n'était pas beaucoup dire.

«Seigneur! qu'il est sale et pâle! Il se sera caché dans des trous de fourmilier, sans rien avoir à manger. On me dit que là-bas, au Drakensberg, ces trous sont remplis d'Anglais qui préfèrent y mourir de faim plutôt que d'en sortir, tant ils ont peur de rencontrer un Boer.»

Nouveau ricanement approbatif. Une des jeunes filles intervint.

«Avez-vous faim, Rooibaatje?» demanda-t-elle à John, en anglais.

John écumait de rage, mais en même temps il tombait d'inanition; il répondit: «Oui».

«Attachez-lui les mains derrière le dos; nous verrons s'il peut attraper dans la bouche comme un chien, suggéra l'un des deux jeunes gens.

--Non, non! Faites-lui manger de la bouillie avec une cuiller de bois, comme un Cafre. Je le ferai manger, si vous avez une cuiller très longue.»

Après discussion, il y eut un compromis. On lui jeta du pain et du jambon, de l'autre bout de la pièce; il fut assez adroit pour les saisir au vol et commença son repas, en s'efforçant de dissimuler sa faim dévorante, aux spectateurs assemblés autour de lui.

«Carolus», dit tout à coup la vieille dame, au sardonique fiancé de sa fille, «il y a trois mille Rooibaatjes dans l'armée anglaise, n'est-ce pas?

--Oui, ma tante.

--Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», répéta-t-elle avec irritation, comme si quelqu'un l'avait contredite.

«Parfaitement, ma tante, dit encore Carolus.

--Alors pourquoi m'avez-vous contredite, Carolus?

--Je n'en ai pas eu l'intention, ma tante.

--Je l'espère bien! Il y aurait de quoi exciter la colère du Cher Seigneur, d'entendre un garçon qui louche (Carolus était légèrement affligé de cette infirmité) contredire sa future belle-mère. Dites-moi, combien d'Anglais ont été tués à Laing's Nek.

--Neuf cents, répliqua le jeune Carolus, avec promptitude.

--Et à Ingogo?

--Six cent vingt.

--Et à Majuba?

--Mille.

--Cela fait deux mille cinq cents hommes, et on a achevé le reste à Bronker's Spruit, mes neveux; ce Rooibaatje que voici est l'un des derniers de l'armée anglaise.»

La plupart des auditeurs acceptèrent cet argument comme définitif; mais un mauvais esprit inspira au malheureux Carolus la fâcheuse idée de contredire.

«Vous vous trompez, ma tante; il y a encore beaucoup de damnés Anglais qui se cachent dans le défilé, à Prétoria et à Wakkerstroom.

--C'est un mensonge, répliqua-t-elle, en élevant la voix. Ce ne sont que des Cafres et autre populace. Comment osez-vous contredire votre future belle-mère, sale petit singe louche et jaune? Tenez! voilà pour vous.»

Et avant que l'infortuné Carolus eût le temps de s'esquiver, elle lui jeta au visage tout le contenu du bol de café. Le bol se brisa sur son nez et le café se répandit dans ses cheveux, dans ses yeux, le long de son cou et sur ses vêtements.

C'était un spectacle indescriptible.

«Ah!» reprit la dame, très fière de son exploit et radoucie par le succès de son coup, «vous ne direz pas que je ne sais pas lancer un bol de café! Je ne me suis pas exercée pour rien, sur Hans, pendant trente ans. Maintenant que je vous ai donné une leçon, Carolus, allez vous laver et nous souperons ensuite.»

A moitié aveuglé et complètement dompté, Carolus se laissa emmener par sa fiancée, dont la soeur s'occupa de préparer le couvert. Quand le souper fut prêt, les hommes s'assirent et les femmes les servirent. Bien entendu, John ne fut pas invité, mais l'une des jeunes filles lui apporta de quoi apaiser sa faim dévorante, et tout alla bien jusqu'au moment où l'on servit l'eau-de-vie de pêche. Comme les hommes buvaient sec, la situation se gâta bientôt pour John. L'un des convives se souvint subitement du jeune Boer que le capitaine avait châtié, lorsqu'il avait insulté Jess et qui restait étendu, très souffrant, dans la chambre voisine. N'allait-on pas le venger? Cette idée fut accueillie avec faveur. Heureusement l'ex-protecteur de John était encore là, aussi gris que les autres, il faut en convenir, mais il avait l'ivresse aimable.

«Laissez-le tranquille, dit-il; nous l'enverrons demain au commandant qui saura disposer de lui.»

John n'en douta pas, car le commandant, c'était Frank Muller.

Il y eut une accalmie jusqu'au départ de cet homme; alors les autres voulurent s'amuser un peu. Armés de leurs carabines, ils visèrent John, en pariant qu'ils le toucheraient à tel ou tel endroit. Sur ce, le capitaine recula sa chaise dans le coin, jusqu'au mur, puis tira son revolver, qu'heureusement il possédait encore.

«Si l'un de vous me touche», dît-il en bon anglais, que l'on comprit à merveille, «je jure, de par Dieu! que je le tue.» Sa résolution bien évidente de faire ce qu'il disait, lui sauva certainement la vie. Ce ne fut pas sans peine néanmoins; il en vint à ne plus pouvoir perdre ses adversaires de vue un seul instant, de peur de traîtrise. Deux fois il en appela à la maîtresse de la maison, mais elle resta immobile dans son grand fauteuil, un sourire béat sur son large visage.

On n'a pas tous les jours la bonne fortune de voir un «rooibaatje» anglais harcelé comme une bête fauve.

Au moment où John, exaspéré, prenait la résolution de se frayer un passage au milieu de ses ennemis, en tirant au hasard de tous côtés, le sombre Carolus, dont l'humeur ne s'était pas encore remise de l'aspersion au café et qui, de plus, était parfaitement ivre, se précipita en jurant sur John, pour lui asséner un formidable coup de crosse. Le capitaine esquiva le coup, qui tomba sur le dossier de sa chaise et le mit en miettes, et la douce âme de Carolus serait assurément partie pour un monde meilleur, si la vieille dame, voyant que les choses se gâtaient sérieusement, ne se fût jetée dans la mêlée, avec une promptitude merveilleuse.

«Tenez, tenez! Voilà pour vous, et pour vous», cria-t-elle, en jouant à droite et à gauche, de ses poings potelés. «Allez-vous-en tous. J'en ai assez de votre tapage. Allez vous occuper des chevaux; ils seront tous partis demain matin, si vous vous fiez aux Cafres. Allez donc voir un peu, s'ils sont à l'écurie.»

Carolus fut annihilé; les autres hommes reculèrent, et la bonne dame, poursuivant ses avantages, les poussa tous dehors, à la grande surprise et satisfaction de John.

Alors, s'approchant vivement de lui, elle lui dit:

«Rooibaatje, vous me plaisez, parce que vous êtes un brave et que vous n'avez pas eu peur de cette foule. En outre, je ne veux ni bruit, ni désordre dans ma maison; si ces gens reviennent et vous retrouvent ici, ils commenceront par se griser davantage et puis ils vous tueront; donc allez-vous-en, pendant que vous le pouvez.» Elle lui montra la porte.

«Je vous suis vraiment très reconnaissant, tante Coetzee», répondit John, abasourdi de découvrir que cette femme possédait un coeur, et avait, plus ou moins, joué un rôle, toute la soirée.

«Oh! quant à cela», reprit-elle, avec une malice flegmatique, «ce serait vraiment bien dommage de tuer le dernier rooibaatje de l'armée anglaise; il faut vous conserver à titre de curiosité. Tenez, buvez un bon coup d'eau-de-vie avant de partir; la nuit est humide. Et parfois, quand vous serez hors du Transvaal et que vous vous rappellerez tout ceci, souvenez-vous aussi que vous devez la vie à tante Coetzee. Mais je ne vous aurais pas sauvé, si vous n'aviez pas été si courageux; non certes! J'aime qu'un homme soit un homme et non un singe, comme ce misérable Carolus. Allons, partez!»

John se versa un demi-verre d'eau-de-vie, le but, sortit et, un instant après, disparut dans la nuit. L'obscurité était profonde, la pluie abondante; il comprit que s'il cherchait son cheval, il courait le risque de se faire reprendre et qu'il n'avait qu'une chose à faire; se diriger à pied, vers Belle Fontaine, aussi vite que le lui permettrait sa fatigue. Il prit donc le sentier qui traversait la prairie. Bien que dix milles le séparassent encore de son but, il se résigna, grâce à son heureuse aptitude à souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher. Pendant une heure tout alla bien, mais, peu après, il s'aperçut, avec une vive contrariété, qu'il s'était écarté du sentier. Après avoir perdu un grand quart d'heure à le chercher sans le retrouver, il prit le parti de se diriger sans plus hésiter, vers une masse sombre, qui lui semblait devoir être la colline de Belle-Fontaine. C'était bien elle en effet; seulement, au lieu de continuer sur la gauche, ce qui l'aurait mené droit à la maison, il prit sur la droite et fit à moitié le tour de la colline, avant de reconnaître son erreur. Il ne s'en serait même pas aperçu, si le hasard ne l'eût conduit à l'entrée de la Gorge aux Lions, là même où, quelques mois avant, il avait échangé avec Jess une conversation si intéressante. Tandis qu'il avançait avec peine, au milieu des roches, la pluie cessa et la lune sortit des nuages; il était près de minuit. Les premiers rayons permirent à John de reconnaître la localité.

Si fort qu'il fût, il se sentait épuisé. Depuis une semaine, il avait voyagé continuellement et, pendant les deux dernières nuits, le sommeil avait été remplacé par des dangers terribles et des émotions sans cesse renouvelées. Sans l'eau-de-vie de tante Coetzee, il n'aurait jamais pu faire cette marche de quinze milles environ; mais maintenant il n'en pouvait plus; il oubliait même qu'il était mouillé jusqu'aux os et n'aspirait qu'à une chose: s'étendre n'importe où et dormir, ou... mourir! A cet instant il se rappela la petite grotte dans laquelle Jess s'était réfugiée un jour, pendant l'orage. Bessie l'y avait amené une fois, après leurs fiançailles, et lui avait dit que c'était une des retraites favorites de sa soeur.

S'il pouvait aller jusque-là, il trouverait du moins un sol sec et un abri contre la pluie. Il ne devait pas en être à plus de trois cents mètres. Appelant donc tout son courage à son aide, pour un suprême effort, il avança dans l'herbe humide et parmi les roches éparpillées, jusqu'à ce qu'enfin il arrivât au pied de l'immense pilier que la foudre avait frappé un jour, devant les yeux de Jess.

Trente pas encore et il entra dans la grotte.

Avec un soupir de mortelle lassitude, il se jeta sur le sol rocheux et, presque instantanément, tomba dans un sommeil de plomb.

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