‹ Jess: Épisode de la guerre du TransvaalChapitre 6 sur 35 · CHAPITRE VI - L'ORAGE ÉCLATE

CHAPITRE VI - L'ORAGE ÉCLATE

«Savez-vous que vous êtes une très singulière personne, miss Jess, reprit bientôt John, en souriant; je ne crois pas que vous ayez l'âme heureuse.»

Elle leva les yeux.

«L'âme heureuse! dit-elle; qui peut l'avoir? Pas ceux qui sentent, assurément. En supposant que l'on fasse abstraction de soi-même, de ses petits intérêts, de ses joies et de ses souffrances, comment peut-on être heureux, en face de la misère humaine et de la grande marée de peine et de douleur qui s'avance à vos pieds? On peut être en sûreté sur quelque roc, jusqu'à ce que le grand flot de l'ouragan d'équinoxe vous emporte, ou vous laisse surnager, mais on ne peut, si l'on a un coeur, rester impassible.

--Ainsi, les indifférents seuls sont heureux?

--Oui, les indifférents et les égoïstes, ce qui du reste est la même chose, l'indifférence étant la perfection de l'égoïsme.

--Je crains bien, alors, qu'il n'y ait beaucoup d'égoïsme en ce monde, car il y a beaucoup de bonheur, en dépit du mal. J'aurais cru que le bonheur venait plutôt d'un bon coeur et d'un bon estomac.»

Jess secoua la tête et reprit:

«Je peux avoir tort, mais je ne comprends pas que l'on puisse être heureux dans un monde de maladie, de douleur, de massacre et de mort. J'ai vu mourir, hier, une pauvre femme cafre. Elle était pauvre et sa destinée était dure, mais elle aimait sa vie et ses enfants l'aimaient. Qui peut être heureux et remercier Dieu, quand on vient de voir un tel spectacle? Mais, Capitaine, mes idées sont très rudimentaires et peut-être coupables, et bien d'autres les ont eues avant moi; aussi n'ai-je pas l'intention de vous les infliger. A quoi bon? ajouta-t-elle, en riant. Les mêmes pensées passent par les mêmes cerveaux humains, de siècle en siècle, comme les mêmes nuages flottent dans le même ciel bleu; les uns et les autres finissent en eau ou par des larmes, s'élèvent à nouveau en un brouillard qui aveugle, et tel est le résumé, le commencement et la fin des nuages et des larmes!

--Ainsi, dit John, vous ne croyez pas que l'on puisse être heureux en ce monde?

--Je n'ai pas dit cela! Je ne l'ai jamais dit. Je crois à la possibilité du bonheur. Il est possible, si l'on peut aimer quelqu'un de telle sorte que l'on s'oublie soi-même et qu'on oublie tout pour cette personne; il est possible, si l'on peut se sacrifier pour les autres. Il n'est pas de vrai bonheur en dehors de l'amour et du sacrifice, c'est-à-dire en dehors de l'amour, car l'un renferme l'autre. Cela seul est de l'or; le reste n'est que doré.

--Comment savez-vous cela? demanda-t-il vivement; vous n'avez jamais aimé?

--Non; pas comme vous l'entendez; mais tout le bonheur que j'ai eu dans ma vie, je l'ai dû à mes affections. Je crois que l'amour est le secret du monde; il est comme la pierre philosophale que l'on cherchait autrefois et presque aussi difficile à trouver. Peut-être, quand les anges ont quitté la terre, nous ont-ils laissé l'amour, afin que, par lui, nous pussions remonter vers eux. C'est la seule chose qui nous élève au-dessus de la brute; sans lui, l'homme n'est qu'un animal; par lui, l'homme se rapproche de Dieu; quand tout le reste disparaît, il survit, parce qu'il est immortel. Seulement, il faut que cet amour soit vrai; vous me comprenez?... Il faut qu'il soit vrai!»

John avait vaincu la réserve de la jeune fille. Sa froideur apparente se fondait à la chaleur de sa parole; son visage, d'ordinaire si impassible, reflétait la lumière et la vie de ses yeux et devenait beau, d'une beauté toute personnelle.

En la regardant parler, John commençait à comprendre l'intensité et la profondeur de cette curieuse nature, livrée à elle-même, sans guide et sans règle. Ses yeux l'émurent étrangement, bien que son âge à lui le garantit contre les effets foudroyants des regards d'une jolie femme. Il s'avança vers elle, avec curiosité.

«Être aimé ainsi! Cela vaudrait la peine de vivre», dit-il à mi-voix, se parlant plutôt à lui-même qu'il ne s'adressait à Jess.

Elle ne répondit pas, mais laissa son regard se poser sur celui de John Niel, et dans ce regard elle mit toute son âme; John se sentit comme magnétisé. Quant à Jess, elle comprit à ce moment que, si elle le voulait, elle pourrait s'emparer du coeur de cet homme et le conserver envers et contre tous, car sa nature morale était plus forte que celle de Niel. Elle sentit tout cela en un instant, inconsciemment, mais aussi sûrement qu'elle voyait le ciel bleu au-dessus de sa tête; et lui, en ce moment, le comprit aussi. Ce fut pour elle un grand choc, une révélation, l'annonce de grandes joies ou de grandes douleurs, et tout le reste disparut. Tout à coup, elle baissa les yeux.

«Je crois, reprit-elle avec calme, que nous avons dit des choses absurdes, et je voudrais finir mon esquisse.»

John se leva et la quitta; ses occupations l'appelaient à la maison; il dit, au moment de s'éloigner, qu'il craignait un orage, car le vent était tombé subitement, comme d'habitude, en Afrique, avant la tempête, et l'atmosphère était extraordinairement lourde.

Quand Jess se retourna un instant après, elle le vit qui remontait lentement, le long du précipice, vers le plateau.

L'après-midi était splendide dans sa tranquillité extrême, ainsi qu'il arrive souvent au printemps, dans ces contrées.

Partout la vie s'éveillait. L'hiver était bien fini, et, de sa triste stérilité, s'élançait le jeune été revêtu de soleil et parfumé de fleurs, sur lesquelles brillaient les diamants de la rosée. Jess s'étendit et regarda les profondeurs bleues, au-dessus d'elle. Qu'elles étaient bleues et infinies! Elle ne pouvait apercevoir les nuages menaçants, qui reposaient comme un présage, à l'horizon. Là-haut, bien haut, un point noir tournoyait; c'était un vautour qui la guettait et descendait pour s'assurer si elle était morte, ou seulement endormie.

Involontairement elle frissonna. L'oiseau de mort lui rappela la mort elle-même, toujours suspendue dans l'éther bleu et attendant l'occasion de fondre sur la dormeur. Puis ses yeux tombèrent sur une branche du merveilleux buisson fleuri, sous lequel elle était étendue, si immobile, qu'un papillon aux couleurs de pierreries vint voltiger sur les fleurs, passant de l'une à l'autre comme un éclair multicolore. Son regard se porta ensuite sur la grande colonne de roches qui s'élançait au-dessus d'elle, semblant dire: «Je suis très vieille; j'ai vu bien des printemps, bien des hivers et bien des jeunes filles qui dormaient; où sont-elles maintenant? Toutes mortes, toutes mortes! Et un vieux babouin, caché dans les roches, sembla répéter dans son cri soudain: «Toutes mortes, toutes mortes!»

Autour d'elle étaient les lis épanouis et le printemps dans sa vigueur; l'air était chargé de parfums; l'eau chantait en jaillissant et retombant; le soleil jetait ses barres d'or au milieu des ombres, comme des promesses de jours heureux sur le fond gris de la vie; les innombrables ramiers des roches préparaient leurs nids et rompaient le silence par leur roucoulement et le frémissement de leurs ailes. Le vieil aigle lui-même, perché tout là-haut, sur une pointe de rocher, lissait son plumage d'un air satisfait, sachant que sa femelle avait déposé un oeuf dans le creux sombre de la pierre. Tout se réjouissait et chantait le retour du printemps, de la saison d'aimer. Bientôt l'hiver reviendrait, l'hiver mortel, et, l'été suivant, d'autres choses vivraient sous le soleil et celles d'aujourd'hui seraient peut-être oubliées.

Et Jess écoutait et son jeune sang, attiré par la force magnétique de la nature, gonflait ses veines comme la sève dans les arbres qui bourgeonnent, et agitait sa sérénité virginale. Tout son être physique chantait à l'unisson, avec la grande et joyeuse nature qui l'invitait à briser ses liens, à vivre et à aimer, à être femme! Et voilà que son esprit répondit, ouvrit toutes grandes les portes de son coeur, et quelque chose y pénétra, qui était partie d'elle-même et cependant avait sa vie propre, sa vie distincte; quelque chose qui surgissait d'elle et d'un autre et qui désormais serait toujours en elle et ne pourrait plus mourir.

Elle se leva pâle et tremblant comme tremble une femme, au premier mouvement de l'enfant qu'elle porte, se retint au buisson et retomba, sentant que l'ange de sa première vie de jeune fille l'avait quittée et qu'un autre avait pris sa place; il lui fut révélé qu'elle aimait de tout son être et qu'elle était femme!

Elle avait appelé l'amour, comme les désespérés appellent la mort et l'amour était venu dans toute sa force et s'était emparé d'elle; et maintenant elle avait peur; mais la crainte ne dura qu'un instant et la grande joie, cette conscience de sa force et de sa personnalité que la vraie passion donne à certaines natures profondes, lui resta seule. Elle sentit qu'une femme nouvelle était née en elle. Au lieu de partir, comme elle y avait pensé, elle resta étendue, les yeux clos, s'enivrant de cette liqueur inconnue et délicieuse, et si absorbée, qu'elle ne s'aperçut pas que les oiseaux se taisaient et que l'aigle était allé chercher un abri; elle ne se rendit pas compte du silence absolu, solennel, qui avait succédé à toutes les voix joyeuses et qui annonçait la tempête prochaine.

Enfin elle se leva pour partir et, par un instinct bien naturel, se tourna vers l'endroit où son bonheur était venu la trouver, pour le revoir une fois encore, mais elle retomba avec un léger cri. Qu'étaient devenus la lumière, le rayonnement et la vie heureuse qui l'enveloppaient tout à l'heure? Disparus! Et à leur place l'obscurité, le brouillard, des ombres menaçantes. Pendant qu'elle songeait, le soleil était descendu derrière la colline, laissant la nuit se faire dans la gorge; les lourds nuages d'orage avaient couvert le ciel bleu et intercepté la lumière. Un vent sinistre vint s'engouffrer dans le défilé, de larges gouttes de pluie tombèrent une à une, l'éclair brilla capricieusement dans le sein d'un nuage qui s'avançait. L'orage que John redoutait était au-dessus de Jess.

Le calme était effrayant. Jess, tout à fait revenue à elle, savait ce qui l'attendait; elle saisit ses ustensiles de dessin et se réfugia promptement au fond d'une petite grotte creusée par l'eau dans le rocher. Aussitôt, avec un courant d'air glacé, la tempête éclata. La pluie tomba comme un rideau; les éclairs se succédèrent presque sans interruption, dans l'atmosphère chargée de vapeurs; les grondements du tonnerre se répercutèrent effroyables dans les anfractuosités des rochers. Puis vint un instant de silence, suivi d'un éclair aveuglant, et, en même temps, l'un des piliers qui s'élevaient à la gauche de Jess, oscilla comme un peuplier au vent et s'écroula avec un fracas qui couvrit presque celui de la foudre et les cris des babouins affolés de terreur.

Il s'effondra, frappé par l'épée flamboyante, le brave vieux pilier qui avait résisté pendant tant de siècles, faisant jaillir un nuage de poussière et de débris et jetant l'effroi dans le coeur de la jeune fille témoin de sa chute.

L'orage s'éloigna aussi rapidement qu'il était venu, et une pluie fine et grise se mit à tomber.

Jess, effrayée, mouillée jusqu'aux os, parvint à gravir les degrés naturels que l'obscurité et la chute des eaux rendaient presque impraticables; puis elle traversa le plateau détrempé, descendit le sentier rocailleux, longea le petit cimetière où reposait un étranger mort à Belle-Fontaine et atteignit enfin l'habitation, au moment où la nuit l'enveloppait comme d'un nuage. Son oncle l'attendait, une lanterne à la main, à la porte de derrière.

«Est-ce vous, Jess?» cria-t-il de sa voix de stentor. «Seigneur! dans quel état!» ajouta-t-il, lorsqu'elle surgit de l'obscurité, sa robe ruisselante, collée à son corps frêle, ses mains ensanglantées par les roches, sa chevelure défaite lui couvrant les épaules et une partie du visage.

«Seigneur! dans quel état! répéta le vieillard. Mais, où avez-vous été, Jess? Le capitaine est allé vous chercher avec les Cafres.

--J'étais allée dessiner à la Gorge aux Lions et j'ai été surprise par l'orage. Laissez-moi passer, mon oncle; j'ai hâte de changer de vêtements. La nuit est froide.»

Sur ce, Jess se sauva dans sa chambre, laissant sur le parquet une longue traînée d'eau. Le vieux Croft rentra, ferma la porte et éteignit la lanterne.

«A quoi donc me fait-elle penser?» murmura-t-il, en tâtonnant dans le corridor, pour se rendre au salon. «Ah! je sais! Elle me rappelle le soir où elle est arrivée ici, tenant Bessie par la main. Comment a-t-elle fait pour ne pas voir venir l'orage? Elle doit connaître le climat depuis le temps qu'elle est ici. Elle aura rêvé, rêvé! Quelle singulière femme que Jess!»

Il ne savait pas combien il disait vrai et frappait juste. Certes, Jess avait rêvé et, non moins certainement, c'était une étrange femme.

Elle se hâtait, pendant ce temps, de quitter ses vêtements mouillés et de faire disparaître les traces de sa lutte avec les éléments. Mais de l'autre lutte qu'elle avait soutenue, elle ne pouvait effacer les effets. Ainsi que l'amour qui en était né, ils dureraient autant que sa vie. C'était son ancien moi qu'elle avait dépouillé et qui gisait là-bas, comme les vêtements jetés à ses pieds. Tout cela était bien étrange! Ainsi donc, il était parti à sa recherche et ne l'avait pas trouvée? Elle était heureuse qu'il y fût allé, heureuse de penser qu'il la cherchait et l'appelait dans la nuit. Il reviendrait tout à l'heure, quand elle serait prête à le recevoir, et elle se réjouissait de ce qu'il ne l'eût pas vue mouillée, échevelée, couverte de boue. Cela aurait pu le détourner d'elle. Les hommes aiment à voir les femmes propres, parées et jolies.

Ceci lui suggéra une idée. Elle alla vers son miroir, éleva la lumière au-dessus de sa tête et examina attentivement son visage. Elle avait aussi peu de vanité qu'une femme peut en avoir et jamais, jusque-là, elle ne s'était beaucoup préoccupée de sa personne. C'était peu important dans le district de Wakkerstroom au Transvaal. Mais, tout à coup, elle changea d'avis; cela devenait très important; elle contempla donc ses yeux merveilleux, la masse de ses boucles brunes, encore humides et luisantes de pluie, sa pâleur étrange et sa bouche au dessin net et ferme.

«Sans mes yeux et mes cheveux, je serais presque laide, se dit-elle tout haut. Si seulement j'étais belle comme Bessie!» Alors, une autre idée surgit. «S'il allait préférer Bessie? Au fait, n'avait-il pas eu de grandes attentions pour Bessie?»

Un sentiment terrible de doute et de jalousie la traversa comme une flèche, car les femmes telles que Jess savent ce qu'est la jalousie, par la douleur qu'elle leur cause. Si tout devait être en vain! Si ce qu'elle avait donné en ce jour, à pleines mains et pour toujours, de telle sorte qu'elle ne pourrait plus le reprendre, était donné à un homme aimant une autre femme, et cette femme, sa soeur si chère? Elle pourrait le maîtriser, le conquérir; elle l'avait lu dans ses yeux, cet après-midi; mais pouvait-elle, après avoir promis à sa mère mourante de chérir et de protéger cette soeur, que jusqu'à ce jour elle avait aimée plus que tout au monde, pouvait-elle, s'il en était ainsi, lui dérober le coeur de celui qui l'aimait? Mais alors, que deviendrait sa vie, à elle! Elle serait comme le grand pilier abattu tout à l'heure par la foudre: un amas de débris. Elle le sentait déjà, et voilà pourquoi elle restait assise sur son petit lit blanc, pressant une main sur son coeur oppressé d'effroi.

Bientôt elle entendit la voix de John.

«Je ne la trouve pas», disait-il avec inquiétude.

Alors elle se leva, prit sa bougie et quitta sa chambre. La lumière tomba en plein sur le visage et les vêtements trempés de John. Il était pâle et anxieux, et elle s'en aperçut avec bonheur.

«Oh! Dieu soit loué! Vous voilà, s'écria-t-il en saisissant la main de Jess. Je commençais à vous croire perdue. Je suis allé jusqu'au fond de la Gorge aux Lions, où j'ai fait une vilaine chute.

--Que vous êtes bon!» dit-elle à voix basse. Et de nouveau leurs regards se rencontrèrent; cette fois encore il tressaillit sous celui de la jeune fille. Il y avait une lueur si merveilleuse dans les yeux de Jess, ce soir-là!

Une demi-heure après, on servit le souper. Bessie ne parut que vers la moitié du repas et resta silencieuse. Jess raconta son aventure; tout le monde écouta.

Il y avait une sorte d'ombre sur la maison, ou peut-être chacun pensait-il à ses propres affaires. Après le souper, le vieux Silas parla de la situation politique du pays qui l'inquiétait. Il croyait, dit-il, que les Boers méditaient une révolte contre le gouvernement. Frank Muller le lui avait dit et il savait toujours ce qui se passait. Cette nouvelle ne contribua pas à relever le moral du petit cercle et la soirée fut silencieuse comme l'avait été le repas. Enfin Bessie se leva, étendit ses beaux bras, déclara qu'elle était fatiguée et qu'elle se retirait.

«Venez dans ma chambre, murmura-t-elle, en passant près de sa soeur; j'ai à vous parler.»

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