‹ Jess: Épisode de la guerre du TransvaalChapitre 7 sur 35 · CHAPITRE VII

CHAPITRE VII

JEUNE RÊVE D'AMOUR

Quelques instants après, Jess souhaita le bonsoir à son oncle et à John et alla droit à la chambre de Bessie. Celle-ci était assise sur le bord de son lit, enveloppée dans une robe de chambre bleue qui seyait admirablement à son teint délicat; son beau visage exprimait l'abattement. Elle était de celles qui sont facilement abattues et se redressent non moins aisément.

Jess s'approcha d'elle et l'embrassa.

«Qu'y a-t-il, ma chérie?» demanda-t-elle; et nul n'aurait pu deviner l'anxiété cruelle qui la mordait au coeur en ce moment.

«Oh! Jess! que je suis contente que vous soyez venue! J'ai tant besoin de vos conseils! Ou du moins de savoir ce que vous pensez....» Elle s'arrêta.

«Il faut d'abord me dire de quoi il s'agit, chère Bessie», répondit Jess, s'asseyant en face de sa soeur, de telle manière que son propre visage restât dans l'ombre.

Bessie frappa de son pied nu la natte qui recouvrait le parquet. Il était bien joli, ce pied!

«Eh bien! ma chère bonne, voici la chose en deux mots: Frank Muller m'a demandé de l'épouser!

--Oh! n'est-ce que cela?» s'écria Jess, avec un soupir de soulagement. Il lui semblait qu'on venait de lui enlever un poids énorme, qui lui écrasait le coeur.

«Il voulait mon consentement et, quand je le lui ai refusé, il s'est conduit comme..., comme....

--Comme un Boer? suggéra Jess.

--Comme une brute! s'écria Bessie.

--Ainsi, vous n'aimez pas Frank Muller?

--Il m'est odieux! Vous ne savez pas à quel point je le hais, avec son beau et mauvais visage et ses yeux cruels. Oh! maintenant, je le hais plus que jamais. Mais je vais vous conter comment cela s'est passé.»

Et, en vraie femme, elle le fit avec de nombreux commentaires et parenthèses.

Jess attendit immobile qu'elle eût fini.

«Eh bien! chérie, reprit-elle, vous n'épouserez pas Frank Muller, donc tout est dit. Vous ne pouvez pas le détester plus que moi. Je le surveille depuis plusieurs années, poursuivit-elle avec colère, et je vous affirme que Frank Muller est un menteur et un traître. Cet homme trahirait son propre père, s'il y trouvait son intérêt. Il hait mon oncle, j'en suis certaine, quoiqu'il prétende l'aimer fidèlement. Je suis sûre qu'il a essayé bien des fois de soulever les Boers contre lui. Pendant la guerre de Sikukuni, ce fut Frank Muller qui fit réquisitionner les deux plus beaux chariots de mon oncle, avec leurs attelages, tandis que lui fournissait seulement deux sacs de farine. C'est un mauvais homme et un homme dangereux, Bessie, mais il a plus de cervelle et d'influence qu'aucun autre dans le Transvaal et, si vous n'êtes pas très prudente vis-à-vis de lui, il se vengera sur nous tous.

--Mais maintenant que le pays est anglais, répliqua Bessie, il ne peut pas faire grand chose.

--Je n'en suis pas si sûre. Je ne suis pas du tout certaine que le pays restera anglais. Vous vous moquez de moi, parce que je lis les journaux d'Angleterre, mais j'y vois bien des choses qui me font douter. Le pouvoir n'est plus aux mains du même parti et qui sait ce que feront les nouveaux ministres? Vous avez entendu ce qu'a dit mon oncle ce soir. On pourrait bien nous abandonner aux Boers. N'oubliez pas que les colons, au loin, sont les pions avec lesquels ces gens-là jouent leur jeu.

--Allons donc! s'écria Bessie indignée; les Anglais ne sont pas ainsi; quand ils disent une chose, ils n'en démordent pas.

--Autrefois peut-être», répondit Jess, en se levant pour se retirer.

Bessie agita ses pieds blancs l'un sur l'autre.

«Attendez un instant, chère Jess, reprit-elle. J'ai encore quelque chose à vous dire.»

Jess se rassit, ou plutôt retomba sur son siège et, si pâle qu'elle fût, pâlit encore. Bessie, au contraire, de rose qu'elle était, devint rouge.

«Il s'agit du capitaine Niel, dit-elle enfin.

--Ah!» fit Jess, avec un petit rire faux, et sa voix sonna étrange et froide à ses propres oreilles. «A-t-il suivi l'exemple de Frank Muller? Vous a-t-il fait une déclaration, lui aussi?

--Non,... non,... mais....» Bessie se leva et, s'asseyant sur un tabouret aux pieds de sa soeur, posa son front sur ses genoux. «Non, mais je l'aime, Jess, et je crois qu'il m'aime aussi. Ce matin il m'a dit que j'étais la plus jolie femme qu'il eût vue et la plus charmante, et savez-vous», ajouta-t-elle, en levant la tête et souriant d'un sourire joyeux, «je crois qu'il le pense.

--Plaisantez-vous, Bessie, ou êtes-vous sérieuse?

--Sérieuse! Certes, je le suis, et je n'ai pas honte de le dire. Je commençai à l'aimer quand il tua l'autruche qui s'acharnait sur moi. Il paraissait si fort et si furieux en se battant contre elle! C'est une belle chose de voir un homme déployer toute sa force. Et puis c'est un vrai gentleman, si différent des hommes que nous voyons ici! Oh, oui! Je l'ai aimé de suite et chaque jour davantage, et je crois que s'il ne veut pas m'épouser, mon coeur se brisera. Voilà toute la vérité, chère Jess.» Et sa belle tête dorée s'inclina de nouveau et ses larmes coulèrent doucement.

Quant à Jess, elle restait là sur la chaise, sa main pendant inerte à son côté, son visage pâle aussi fermé, aussi impassible que celui d'un sphinx d'Égypte, ses grands yeux regardant au loin, à travers les vitres contre lesquelles battait la pluie, au loin, dans la nuit et la tempête. Elle pouvait entendre, voir et sentir et cependant il lui semblait qu'elle était morte. La foudre avait frappé son âme, comme tantôt elle avait frappé le pilier de rochers dans la Gorge aux Lions, et tel était le pilier, telle était son âme! La foudre était tombée si vite! Son espoir et son bonheur avaient duré si peu!

Elle était donc assise comme un sphinx de pierre, tandis que Bessie pleurait devant elle, comme une belle suppliante, et toutes deux formaient un tableau et un contraste tels que celui qui étudie la nature humaine, n'en rencontre pas souvent.

Ce fut la soeur aînée qui parla la première.

«Eh bien! chérie, dit-elle, pourquoi pleurez-vous? Vous aimez le capitaine Niel et vous croyez qu'il vous aime. Il n'y a certainement pas là de quoi pleurer.

--C'est vrai, répondit Bessie plus gaiement, mais je pensais combien ce serait affreux si je le perdais.

--Je ne crois pas que vous ayez rien à craindre, chérie. Et maintenant laissez-moi aller me reposer; je tombe de fatigue! Bonsoir, ma chère enfant! Que Dieu vous bénisse! Vous avez fait un très bon choix; le capitaine Niel est un homme que toute femme pourrait être fière d'aimer.»

Un instant après elle était dans sa chambre et là son calme l'abandonna, et il ne resta plus que la femme aimante. Elle se jeta sur son lit, enfouit sa tête dans l'oreiller et éclata en sanglots déchirants, bien différents des douces larmes de Bessie. Ce fut une véritable convulsion de désespoir. Elle mordit ses draps, dans la crainte que John Niel ne l'entendît, car leurs chambres étaient voisines. Cette ironie des choses la frappa, même au milieu de sa souffrance.

Séparé d'elle par quelques pouces seulement de lattes et de plâtre, à quelques pieds de distance, se trouvait l'homme pour qui elle se désespérait ainsi, et il l'ignorait aussi complètement que s'il eût été à l'autre bout du monde. John Niel s'endormant tranquille et heureux au souvenir de sa journée, et Jess étendue sur son lit, à dix pieds de lui, épanchant son pauvre coeur en sanglots dont il est la cause, ne sont, après tout, qu'un exemple de ce qui se passe continuellement dans notre étrange monde.

Bientôt John fut endormi, tandis que Jess, le paroxysme de sa douleur enfin apaisé, marchait de long en large, sans interruption, les pieds nus, sans bruit sur le tapis, s'efforçant d'user par le mouvement la première amertume de son chagrin. Oh! que n'avait-elle le pouvoir d'effacer les dernières heures qu'elle venait de vivre! Pourquoi avait-elle vu ce visage qu'elle ne pourrait plus oublier! Non! jamais! Elle se connaissait bien! Son coeur avait parlé une fois pour toutes! Il n'en est pas ainsi chez toutes les femmes, mais, de temps à autre, il se trouve une nature ainsi faite. Les âmes comme celle de cette pauvre jeune fille sont trop profondes, ont reçu une part trop large de l'immutabilité divine, pour s'adapter aux changements des circonstances humaines. Elles n'ont pas de moyen terme; elles mettent toute leur destinée sur un coup de dé; si elles perdent, elles se brisent et leur bonheur disparaît comme un oiseau de passage.

Pourquoi le grand vent soulève-t-il les eaux profondes? Nous l'ignorons; nous savons seulement que seules les choses profondes peuvent être profondément remuées. C'est le tribut payé par la grandeur. La vraie, la grande souffrance est une de ses prérogatives, et, au fond de cette souffrance, elle trouve une joie surhumaine, car tout a ses compensations. Celui qui ressent le contre-coup des douleurs de ce monde, comme il arrive aux hommes vraiment grands et bons, est parfois rempli de joie, lorsqu'un rayon de la volonté divine l'illumine et lui fait comprendre la pensée qui dirige tout. Ce fut la force du Fils de l'homme, dans ses heures les plus sombres. L'Esprit, qui lui faisait mesurer les souffrances et le pêché du monde, lui donnait en même temps le pouvoir de voir au delà; et il en est de même pour ceux de ses enfants qui prennent part, si obscurément que ce soit, à sa divinité.

Il en fut ainsi pour Jess, en cette heure d'amer et noir chagrin. Un rayon de consolation pénétra dans son coeur, en même temps qu'apparaissaient les premiers feux de l'aurore. Elle se sacrifierait pour sa soeur; elle l'avait résolu et de là vint ce pâle et froid rayon de bonheur, car il y a du bonheur dans le sacrifice, quoi qu'en disent les sceptiques. Tout d'abord sa nature de femme s'était révoltée. Pourquoi renoncerait-elle au bonheur de sa vie? Ses droits valaient bien ceux de Bessie, et elle savait que sa force morale lutterait victorieusement contre la beauté de sa soeur, si loin que fussent allées les choses; et, en femme jalouse, elle les supposait beaucoup plus avancées qu'elles ne l'étaient réellement. Mais bientôt, pendant cette marche douloureuse, le meilleur de sa nature se révolta et dompta son coeur. Bessie aimait John Niel; or Bessie était plus faible qu'elle, moins faite pour souffrir, et Jess avait promis à sa mère mourante, de travailler au bonheur de Bessie en toutes circonstances et de la protéger par tous les moyens en son pouvoir. C'était un serment sans limites qu'elle avait fait là, n'étant encore qu'une enfant; mais sa conscience n'en était pas moins engagée. En outre elle aimait Bessie de toutes les forces de son coeur, plus, bien plus qu'elle-même. Bessie garderait son bien-aimé et ne saurait jamais à quel prix. Quant à elle! eh bien! elle irait se cacher quelque part, comme le chevreuil blessé, et elle y resterait jusqu'à ce qu'elle guérît ou... mourût.

Avec un petit rire amer, elle brossa ses cheveux au moment où la première lueur d'aurore s'étendait sur la prairie brumeuse; mais cette fois elle n'examina pas son visage; peu lui importait désormais. Ensuite elle se jeta sur son lit, pour dormir d'un sommeil d'épuisement, jusqu'à l'heure où il lui faudrait recommencer la lutte contre la vie et sa douleur nouvelle.

Pauvre Jess! son jeune rêve d'amour n'avait duré que trois heures!

· · ·

«Mon oncle», dit Jess, ce matin même, à Silas Croft qui sortait du kraal où il venait de compter ses moutons, «je vais vous demander une faveur.

--Une faveur? Mais, Seigneur! que vous êtes pâle! Il est vrai que vous l'êtes toujours. Eh bien! de quoi s'agit-il?

--Je voudrais aller à Prétoria, par la malle qui part de Wakkerstroom demain, dans l'après-midi, et y passer deux mois avec mon amie de pension, Jane Neville. Je le lui ai souvent promis et je n'ai jamais tenu ma promesse.

--Est-il possible? s'écria le vieillard. Ma casanière Jess qui veut partir! Et sans Bessie encore! Qu'avez-vous, Jess?

--J'ai besoin d'un changement d'air, mon oncle, je vous l'assure. J'espère que vous ne me refuserez pas?

--Hum! fit-il. Vous voulez partir, voilà ce qu'il y a de certain. Mieux vaut ne pas être trop curieux, quand il s'agit d'une jeune fille. Très bien, chère enfant; partez si vous le désirez, mais vous me manquerez.

--Merci, mon oncle», dit-elle en l'embrassant; et elle le quitta.

Le vieux Croft ôta son grand chapeau de feutre et essuya son front chauve, avec un foulard rouge.

«Cette enfant a quelque chose», dit-il tout haut, paraissant s'adresser à un lézard qui s'avançait prudemment entre les pierres, pour se chauffer au soleil. «Je ne suis pas si borné que j'en ai l'air, et certainement Jess a quelque chose. Elle est plus étrange que jamais. C'est égal, je suis bien aise que ce ne soit pas Bessie. Je ne pourrais pas, à mon âge, me résigner à me séparer de Bessie, pour deux mois!»

Page 1