CHAPITRE VIII
JESS PART POUR PRÉTORIA
Ce jour-là, pendant le dîner, Jess annonça tout à coup qu'elle irait le lendemain à Prétoria, pour voir Jane Neville.
«Pour voir Jane Neville!» s'écria Bessie, en ouvrant tout grands ses grands yeux bleus. «Mais le mois dernier encore, vous m'avez dit que vous n'aimiez plus Jane, parce qu'elle était devenue trop vulgaire. Vous rappelez-vous, quand elle s'arrêta ici, l'année passée, en allant à Natal et s'écria, en levant au ciel ses mains potelées: «Ah! Jess est un génie! C'est un privilège d'être son amie!» Puis elle voulut vous faire réciter du Shakespeare à son lourdaud de frère et vous lui dites que, si elle ne se taisait pas, elle ne jouirait pas longtemps du précieux privilège. Et maintenant vous voulez aller passer deux mois avec elle! En vérité, Jess, vous êtes singulière. Et de plus, ce n'est pas gentil à vous de vouloir nous quitter pour si longtemps.»
A tout ce babillage, Jess ne répondit qu'en répétant sa décision. John aussi fut très surpris et, en outre, fort mécontent. Depuis la veille, depuis sa visite à la Gorge aux Lions, il comprenait mieux pourquoi Jess l'intéressait. Jusque-là, elle avait été pour lui une énigme; maintenant il en avait deviné une partie et n'en désirait que plus vivement de connaître le reste. Peut-être ne comprit-il à quel point elle l'intéressait, qu'en apprenant qu'elle voulait s'éloigner pour longtemps. Il lui sembla subitement que la ferme serait ennuyeuse, quand on ne verrait plus Jess, avec sa physionomie si attachante, la parcourir de son pas silencieux et résolu. Bessie était certainement belle et charmante, mais elle n'avait ni l'intelligence, ni l'originalité de sa soeur, et John Niel était suffisamment au-dessus de la moyenne ordinaire, pour apprécier entièrement l'une et l'autre chez une femme, au lieu de lui en faire un crime. Elle l'intéressait profondément, pour ne pas dire plus, et, en homme qu'il était, il éprouva une grande contrariété, voire de la mauvaise humeur, à l'idée de son départ. Il lui adressa des regards pleins de reproche, et, dans son irritation, renversa le vinaigre sur la nappe; mais elle évita ses regards et ne fit pas attention au vinaigre. Alors, sentant qu'il avait fait ce qu'il pouvait, il s'en alla voir les autruches, après avoir attendu quelques instants, pour s'assurer si Jess sortirait. Elle n'en fit rien et il ne la revit qu'au souper. Bessie lui dit qu'elle préparait ses bagages, mais, comme on ne peut emporter que vingt livres dudit bagage par la malle, il ne fut pas très convaincu.
Au souper, elle fut, s'il était possible, encore plus impassible qu'au dîner. Quand il fut fini, John lui demanda de chanter; elle refusa, déclara qu'elle renonçait au chant pour le moment et persista dans son refus, malgré l'unanimité des remontrances. Les oiseaux ne chantent que pendant la saison des amours et c'est une chose curieuse, une chose qui semble venir à l'appui de la théorie affirmant que les mêmes grands principes régissent toute la nature, que Jess, atteinte par la douleur, dépouillée de l'amour qui l'avait envahie tout entière, ne voulait plus faire usage de ce don divin. Ce n'était sans doute qu'une coïncidence, mais elle était curieuse.
Il fut convenu que, le lendemain, Jess serait conduite à Wakkerstroom, d'où la malle-poste devait partir vers midi. Partirait-elle? C'était une autre question. Un jour ou deux de retard, ce n'est-pas une affaire dans le Transvaal.
En conséquence, à huit heures et demie, par une belle matinée, s'avança le chariot recouvert d'une tente, posé sur deux roues massives et attelé de quatre jeunes chevaux pleins de feu, à la tête desquels se tenaient le Hottentot Jantjé et le Zulu Mouti, celui-ci succinctement vêtu d'une moocha, de quelques plumes dans sa chevelure laineuse et d'une tabatière en corne, suspendue au lobe de son oreille. John monta le premier, puis Bessie et Jess après elle. Jantjé grimpa derrière; et alors les chevaux, reculant, se cabrant, se précipitant tour à tour, et cherchant à s'enrouler affectueusement autour des orangers, partirent enfin au petit galop; le chariot oscillait d'une manière qui eût épouvanté quiconque n'eût pas connu ce mode de locomotion. John avait grand peine à maintenir les quatre chevaux à une allure presque régulière, ce qui, joint aux bonds et au fracas du véhicule, rendait toute conversation impossible. Ils arrivèrent en deux heures à Wakkerstroom, située à dix-huit milles de Belle-Fontaine.
Les chevaux furent dételés à l'hôtel. John alla retenir la place de Jess dans la malle-poste et vint ensuite rejoindre les jeunes filles au magasin où elles faisaient leurs emplettes. Quand ceci fut terminé, tous trois rentrèrent à l'hôtel pour y dîner, et, comme ils finissaient, ils entendirent le cor plus énergique qu'harmonieux du Hottentot conducteur de la malle. Bessie venait de quitter la salle et il ne se trouvait plus là qu'un garçon métis.
«Combien de temps pensez-vous être absente, miss Jess? demanda John.
--Environ deux mois, Capitaine.
--Je regrette beaucoup que vous partiez, ajouta-t-il, d'un ton convaincu. La ferme sera triste sans vous.
--Vous causerez avec Bessie», répondit-elle, le visage tourné vers la fenêtre et affectant de regarder avec intérêt l'attelage de la malle-poste dans la cour. Puis tout à coup:
«Capitaine, dit-elle.
--Plaît-il?
--Veillez sur Bessie quand je serai loin. Écoutez; je vais vous dire quelque chose. Vous connaissez Frank Muller?
--Oui, je le connais; c'est un individu bien déplaisant.
--Eh bien! il a menacé Bessie l'autre jour et il est très capable de mettre sa menace à exécution. Je ne peux vous en dire plus long, mais je désire que vous me promettiez de protéger Bessie, si l'occasion s'en présente. Voulez-vous me le promettre?
--Assurément. Je ferais bien plus pour vous, si vous me le demandiez, Jess», ajouta-t-il tendrement, car maintenant qu'elle partait, il se sentait étrangement attiré vers elle et désirait le lui laisser voir.
«Ne vous occupez pas de moi», dit-elle, avec un petit mouvement d'impatience. «Bessie est assez charmante pour être protégée pour elle-même, ce me semble.»
Avant qu'il pût ajouter un mot, Bessie rentra, leur dit que le conducteur était prêt et tous trois sortirent.
«N'oubliez pas votre promesse», murmura Jess à l'oreille de John, s'inclinant vers lui pendant qu'il l'aidait à monter, si près que ses lèvres le touchaient presque et qu'il sentit sur son visage l'haleine de la jeune fille, comme l'ombre d'un baiser.
Un instant après, les deux soeurs s'étaient embrassées tendrement, le conducteur avait fait de nouveau retentir son affreux bugle et la malle partait au grand galop, emportant Jess, deux autres voyageurs et les dépêches de Sa Majesté! John et Bessie suivirent quelques moments des yeux les soubresauts désordonnés du véhicule, dans la longue rue qui conduisait aux grandes plaines, puis ils rentrèrent à l'auberge pour se préparer à repartir. Comme ils y arrivaient, un vieux Boer, nommé Hans Coetzee, que John connaissait déjà un peu, les aborda et leur souhaita le bonjour, en leur tendant une main énorme. Hans Coetzee était un excellent spécimen du Boer respectable et se rapprochait réellement du type idéal que l'on prête si souvent à ce peuple simple et pastoral. Très grand et très fort, il avait un beau visage ouvert et de bons yeux. John le mesura du regard et estima son poids à plus de cent kilos!
«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il en anglais, car il parlait bien cette langue, «et que pensez-vous du Transvaal? Ne l'appelons pas: république de l'Afrique australe; c'est haute trahison maintenant, ajouta-t-il, avec un clignement d'yeux.
--J'aime beaucoup le Transvaal, Meinheer.
--Ah! c'est un beau pays, surtout de ce côté. Pas d'épidémie sur les chevaux, ni sur les moutons; de beaux pâturages pour le bétail. Vous devez vous trouver fort bien chez l'oncle Croft. C'est la meilleure maison du pays, avec ses autruches et le reste. Non que je tienne pour les autruches dans ces parages. Elles font très bien dans l'ancienne colonie, mais ici elles ne se reproduisent pas autant qu'il faudrait. J'en ai essayé et je sais ce que je dis.
--Oui, c'est un beau pays, Meinheer; j'ai parcouru le monde presque entier et je n'en ai pas vu de plus beau.
--En vérité? Que c'est beau d'avoir voyagé, Dieu tout-puissant! Ce n'est pas que je désire voyager moi-même. Je crois que le Seigneur préfère nous voir rester dans l'endroit pour lequel il nous a faits. Oui, je le répète, c'est un beau pays et (baissant la voix) plus beau, selon moi, qu'autrefois.
--Vous voulez dire que le pays a été cultivé, Meinheer?
--Non, non, je veux dire qu'il est anglais à présent, répondit-il mystérieusement, et quoique je n'ose pas dire cela parmi mes compatriotes, j'espère qu'il restera anglais. Quand j'étais républicain, j'étais républicain, et elle avait du bon la république, mais maintenant que je suis Anglais, je suis Anglais. Je sais que le gouvernement anglais signifie: bon argent et sécurité, et si nous n'avons plus d'assemblée, peu importe. Dieu tout-puissant! Comme on parlait ici! Clack! clack! clack! Comme de vieilles outardes au coucher du soleil! Et où menaient-ils la république, Burgers et ses damnés Hollandais? Dans un fossé de tourbe où elle serait encore, si le vieux Shepstone (ah! quelle langue a cet homme et comme il aime les petits enfants!) n'était venu l'en retirer. Mais voyez-vous, Capitaine, les gens d'ici ne pensent pas comme moi. Et c'est: le maudit gouvernement anglais par-ci et le maudit gouvernement par-là, et des meetings et des discours! Les imbéciles sautent les uns après les autres comme des moutons. Voyez-vous, Capitaine, on se battra bientôt et notre peuple tirera sur les pauvres jaquettes rouges comme sur des chevreuils, et reprendra le pays. J'en pleurerais volontiers, quand j'y pense.»
John sourit à ce triste pronostic et s'apprêtait à démontrer que tous les Boers du Transvaal feraient une assez pauvre figure devant quelques régiments anglais, lorsqu'il s'arrêta, stupéfait du changement d'attitude de son compagnon. Posant son énorme main sur l'épaule du capitaine, Coetzee éclata d'un rire forcé, dont la cause n'était autre que la présence de Frank Muller à cinq mètres environ. Venu à Wakkerstroom avec un chariot de blé qu'il apportait au moulin, il semblait absorbé par la chasse aux mouches, au moyen de son fouet fait d'une queue de buffle, mais, en réalité, il écoutait de toutes ses oreilles les paroles de Coetzee.
«Ah! ah! nef (neveu), dit le vieux Coetzee à John abasourdi, ce n'est pas étonnant que vous aimiez Belle-Fontaine, il n'y a pas que l'eau qui soit belle là-bas. Combien de fois par semaine prolongez-vous la veillée avec la jolie nièce du vieux Croft? Eh! je ne suis pas encore aveugle. Je l'ai vue rougir quand vous lui avez parlé, tout à l'heure, je l'ai vue. Au fait, le jeu est charmant pour un jeune homme, n'est-ce pas, nef Frank? (Ceci s'adressait à Muller.) Je parle que le capitaine brûle une longue chandelle tous les soirs, avec la jolie Bessie. Hein, Frank? J'espère que vous n'êtes pas jaloux? Ma femme m'a dit, il y a quelque temps, que vous tourniez les yeux de ce côté?»
Il s'arrêta enfin, hors d'haleine, et regarda Muller avec inquiétude, attendant une réponse, tandis que John, paralysé par ce flux de paroles, poussait un soupir de soulagement. Quant à Muller, son attitude était singulière. Au lieu de rire, comme le vieux Boer jovial s'y attendait, il était devenu, sans que Coetzee s'en aperçut, de plus en plus sombre et, quand le discours cessa, il tourna sur ses talons, avec une exclamation de fureur qui sembla au capitaine lui être adressée, quoiqu'il ne la comprît pas, et se dirigea vers la cour de l'hôtellerie.
«Dieu tout-puissant!» s'écria le vieux Hans, s'essuyant le visage, avec un mouchoir de coton rouge, «j'ai mis le pied dans un joli trou! Ce chat sauvage de Muller a entendu tout ce que je vous disais; il n'aura garde de l'oublier et, un jour, il le répétera à mes compatriotes, me fera passer pour un traître au pays et me ruinera. Je le connais. Il peut monter deux chevaux à la fois et souffler le chaud et le froid. C'est un démon; un démon! Et pourquoi a-t-il juré comme cela contre vous? Est-ce à cause de la jeune fille? Qui peut le dire? A propos, les Cafres me disent qu'il y a un grand troupeau de daims sur mes terres, à dix milles de Belle-Fontaine. Savez-vous tenir une carabine, Capitaine? Vous me faites l'effet d'un chasseur.
--Oh! certes, Meinherr, répondit John, enchanté à l'idée d'une bonne chasse.
--Je m'en doutais; vous autres Anglais, vous êtes tous des sportsmen. Prenez la petite voiture légère de l'oncle Croft avec deux bons chevaux, venez chez moi lundi prochain, vers huit heures, et vous apprendrez à tirer nos bêtes sauvages.»
Le jovial Boer s'éloigna en secouant sa lourde tête. John le vit partir, monté sur un petit poney bien nourri qui, certes, ne posait pas beaucoup plus que lui et qui, cependant, s'en allait faire ses quinze milles au petit galop, comme s'il portait une plume.