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Chapitre 3

Les Gordon-Hope étaient installés depuis huit jours dans leur très luxueux appartement de Majestic Hôtel. Un matin, Marion frappa à la porte de sa jeune maîtresse.
— Qu’est-ce que vous désirez, Marion ? dit la jeune fille, intéressée par l’air contrit et embarrassé de sa camériste.

— Voilà, Mademoiselle, je voudrais vous demander la permission d’aller au bal, mardi prochain.

Elly se mit à rire.

— Quel est ce bal, ma gentille Marion ?

— Celui des gens de maison.

— Expliquez, je ne comprends pas.

— Ce sont, Mademoiselle, les valets de chambre, les maîtres d’hôtel et les femmes de chambre de certaines grandes maisons, qui donnent un bal trois fois par an, par souscription. On paie cinquante francs et il faut de très grandes références pour y être admis.

— Oh ! que cela doit être amusant !

Puis Elly resta songeuse.

— Eh bien, moi aussi je veux aller à ce bal.

Marion, stupéfaite, recula d’un pas.

— Vous, Mademoiselle, vous !…

— Oui, moi ! Personne ne me connaît encore à Paris ; je mettrai une perruque brune, ce qui, je crois, me changera tout à fait ! Est-ce que les gens de l’hôtel ?…

— Oh ! non, Mademoiselle, les serviteurs des hôtels ne font pas partie de ce bal, dont la société est très fermée.

— Et le chauffeur ?

— Oh ! Paul Bourneuf est en deuil, et ne va pas au bal, et je sais que Frédéric, le chauffeur de Mademoiselle, n’est pas invité. Mon frère est secrétaire du cercle qui offre le bal ; il me donnera deux cartes.

— Ah ! comme ce sera charmant et nouveau, dit Elly en frappant ses mains aristocratiques.

Ceci se passait un vendredi, il ne restait donc que quatre jours pour tout préparer. Le secret fut bien gardé par les deux jeunes filles. Elly se fit faire sa robe par la couturière de Marion. Une robe en gaze grise découpée à la vierge. La robe de Marion fut commandée en soie rose, avec large décolleté, un petit nœud avec une fleur sur l’épaule.

Le plus difficile à trouver fut la perruque qui devait rendre Elly méconnaissable.

— Les coiffeurs sont bavards, dit Marion. Je ne connais que celui de l’hôtel !.. Et alors, quels potins !

Puis, tout à coup illuminée :

— Ah ! nous sommes sauvées, Mademoiselle. Je connais la fille du coiffeur du Théâtre Sarah-Bernhardt, elle me prêtera tout ce que nous désirerons.

— Mais comment connaissez-vous ?…

— La fille de Thomas et Thomas lui-même ? mais je les ai connus en Amérique, Mademoiselle. Ils faisaient partie de la compagnie française qui a eu tant de succès à New York, lui comme perruquier, elle comme artiste, car c’est une très charmante et très adroite petite artiste, Madeleine Thomas et si Mademoiselle me permet, j’irai ce soir même au théâtre.

— Non seulement je vous le permets, Marion, mais je vous accompagne. J’ai tant envie de voir des coulisses. Ma mère m’a prévenue qu’elle se coucherait de bonne heure, parce que demain, nous allons au concert de Paderewski.

Et le soir même, Elly et sa camériste pénétraient par l’entrée des artistes dans le théâtre Sarah-Bernhardt.

La loge dans laquelle s’habillait mademoiselle Thomas leur fut indiquée. Marion frappa doucement.

Une habilleuse ouvrit la porte, et la petite Américaine se trouva subitement éblouie par la grande lumière, dans un milieu inconnu, rieur, désordonné, et d’une atmosphère irrespirable, puis elle distingua trois jeunes femmes se déshabillant avec précipitation, jetant leurs souliers au hasard et laissant tomber en pluie leurs vêtements pour bondir dans un maillot ou une robe que leur présentaient les habilleuses.

La petite Thomas se jeta au cou de Marion, sans se soucier du décolleté de sa tenue.

— Ah ! te voilà ! Tu es de retour d’Amérique ? Je suis contente de te voir.

Et pendant qu’elle parlait, l’habilleuse lui passait son maillot noir : elle faisait un petit page dans Lorenzaccio.

Un « En scène, mesdemoiselles », dit d’une voix rude, fit tressaillir Elly, qui était encore suffoquée par l’atmosphère surchauffée et parfumée de la loge. Du reste, elle trouvait les trois jeunes filles charmantes. Elles lui avaient semblé manquer de pudeur au premier abord, mais elle comprit vite que la responsabilité de ces fillettes était énorme et, si petite que fut leur part, une seconde perdue pouvait provoquer la mauvaise humeur du public qui n’aime pas les entrées ratées.

C’était elle, l’intruse, qui se trouvait dans son tort, si sa pudeur se trouvait choquée. Mais Elly était pudique et non pudibonde. Toutes ces réflexions naissaient dans son cerveau, et elle se prenait d’amitié pour ce petit monde travailleur.

Marion avait présenté sous le nom d’Elly, la richissime Américaine à l’humble, mais charmante petite artiste Madeleine Thomas qui, lui frappant familièrement sur l’épaule, lui dit :

— Je sors de scène dans dix minutes, je vous conduirai là-haut, chez papa.

Une voix cria :

— Mademoiselle Thomas, mademoiselle Thomas, Madame va entrer en scène.

— Vite, vite, suivez-moi toutes deux, dit la jeune artiste.

Et, pressées et légères, elles s’envolèrent, tel un trio de moineaux. Elles arrivèrent au moment où Lorenzaccio cherchait du regard les petits pages qui devaient le suivre, et s’adressant à Madeleine Thomas :

— Tu as failli manquer ton entrée, fillette.

Puis voyant deux inconnues, l’artiste fit appeler le régisseur ; mais le page s’excusa :

— Oh ! Madame chérie, ce sont mes amies, voulez-vous leur permettre…

— Ah ! bien, c’est différent, reprit Lorenzaccio, qu’elles restent là, mais qu’elles ne bavardent pas.

Et le seigneur italien pénétra sur la scène, suivi de la figuration dans laquelle se trouvaient pages et seigneurs.

La jeune Américaine avait esquissé la révérence mondaine, mais Marion l’avait poussée doucement. Elle s’en expliqua avec sa maîtresse.

— Excusez-moi, Mademoiselle, mais votre révérence vous aurait trahie.

— Je suis tout à fait stupide, murmura Elly, j’oublie sans cesse mon rôle.

Dix minutes après, mademoiselle Thomas sortait de scène. Elle entraîna les deux jeunes filles jusqu’aux combles du théâtre, quatre étages fabuleusement hauts.

Elly, ainsi que tous les Américains fraîchement débarqués, ignorait les escaliers, lesquels servent, en Amérique d’en-cas si un élévator s’arrête ou se brise, aussi arriva-t-elle à la loge du perruquier, fatiguée, ayant perdu le souffle.

La jeune étrangère se crut transportée dans un conte d’Edgard Poë. Un millier de perruques, les unes pendues au mur ou accrochées au plafond, les autres sur des champignons. Il y en avait de toutes les époques, de toutes les couleurs : les perruques byzantines aux lourdes nattes chargées de pierreries, les Renaissance, aux petites nattes serrées et tournées en colimaçon, qui devaient s’appliquer sur les tempes. Une longue et blonde chevelure d’Ophélie, dont les mèches étaient entremêlées de fleurs aquatiques et d’herbes couvertes de perles de cristal figurant des gouttes d’eau. Cette perruque était celle d’Ophélie, qui noyée, et transportée avec pompe au cimetière, est reconnue par Hamlet. Une terrible perruque de Yoghi aux cheveux embroussaillés comme des nids d’oiseaux, était accrochée à un champignon fiché dans le mur. Des coiffures frisées et blondes pour les pages, côtoyaient de rudes tignasses paysannes aux cheveux drus et roussâtres. Le grand front dégarni de l’empereur d’Autriche, grand-père du duc de Reichtadt, placé soigneusement sous un globe, ses boucles grises reposant sur un piédouche en velours, attirait le regard. Thomas, ancien zouave, ayant servi sous Napoléon III était resté impérialiste… d’où le globe de verre. De fines perruques Louis XV et Louis XVI frayaient avec les cheveux hirsutes de Mirabeau, les cheveux plats du grand Corse, la coiffure de Marat et celle du bourreau de Théodora.

La fenêtre, entr’ouverte, soulevait les mèches légères et l’air déplacé par les mouvements des quatre personnes enfermées dans cette loge, accélérait leur envol. Elly sentait son visage caressé par d’innombrables et invisibles petites pattes. Tout son être tressaillit de malaise. L’air était surchauffé ; un relent de cosmétique, de pommade, de benzine, de parfums et de naphtaline lui soulevait le cœur ; ses tempes bourdonnaient ; il lui sembla voir des visages grimacer sous toutes les perruques.

Un frisson indéfinissable la saisit, elle prit vivement la main de Marion, voulut parler, et s’affaissa entre les bras qui s’étaient tendus vers elle. Transportée dans le large couloir, elle reprit ses sens, mais se voyant entourée par des seigneurs vénitiens et des dames aux riches atours qui, les unes agenouillées, lui tamponnaient les mains d’eau de Cologne, les autres penchés vers elle s’inquiétaient gentiment du pourquoi de son malaise, Elly eut quelque peine à renouer ses idées. Elle se rappela ce qui s’était passé, en entendant le brave coiffeur Thomas lui dire :

— Mauvais soldat, mauvais soldat, qu’est-ce que vous auriez fait à Reichoffen ? Ah ! fallait voir ça. Et huit jours après, quand on a été chercher notre colonel enfoui sous les morts, ça sentait plus mauvais que les perruques.

Le brave homme avait reçu la médaille en 1870, et pour lui, le passé, le présent et l’avenir prenaient naissance et fin à cette époque.

Elly, un peu confuse de sa faiblesse, s’excusa gentiment auprès de chacun et remercia le coiffeur, qui lui remit une petite boîte en bois sur laquelle un chiffre S. B. était imprimé.

— Vous voyez, c’est la perruque de Cléopâtre portée par Madame.

Et mettant un doigt sur sa bouche :

— Chut ! ! !

— Chut !… motus… ayez-en bien soin.

Rentrées à l’hôtel, Marion essaya la perruque brune à sa maîtresse. La jeune fille était réellement méconnaissable. Ces cheveux d’un brun sombre rendaient son teint nacré d’un blanc plus mat. Au lieu de l’auréole dorée qui encadrait son visage aux traits indécis, la lourde perruque qu’elle dut coiffer en bandeaux plats, durcissait un peu ce visage, et lui prêtait quelques années de plus. Mais Elly, ravie, riait comme une enfant. Trois fois elle ôta et remit sa coiffure pendant que Marion la déshabillait, et elle s’endormit heureuse et confiante.

Enfin, le mardi si attendu arriva !…

Elly, le visage changé par ses faux cheveux, l’air embarrassé dans son inélégante robe grise, contrastait singulièrement avec Marion, qui frémissait d’aise dans sa toilette un peu criarde.

Le bal était donné dans les salons de Bonvallet, restaurant qui hospitalisait généralement les noces des petits commerçants du quartier du boulevard du Temple et de la Place de la République.

La petite milliardaire s’en fut avec sa compagne dans un taxi ; les remarques paternellement familières du chauffeur l’amusèrent beaucoup. Elle le pria de sa voix claire de vouloir bien les attendre, et, comme il hésitait, elle lui donna quarante francs, disant :

— Vous en aurez autant après.

— Oh ! voilà beaucoup d’argent pour des jeunesses. Vous n’êtes donc pas des honnêtes filles ?

— Chut ! vieux père ! dit vivement Marion, ce sont nos économies d’un mois, nous sommes très honnêtes.

— C’est bon, on vous attendra, dit le brave homme, mais les deux ronds d’or suffiront pour le tout.

Le bal était commencé quand les jeunes filles pénétrèrent dans la salle. Elles allèrent s’asseoir près d’une fenêtre.

Un danseur vint aussitôt engager la belle Marion.

Elle glissa un regard gêné du côté de sa maîtresse qui lui dit :

— Va, Marion, va danser ; ce sera mon tour tout à l’heure.

Et Marion s’en fut, joyeuse, ébauchant de suite le pas du fox-trot, car tous dansaient les danses à la mode.

Elly ne put réprimer son étonnement.

— Hein, ça vous choque, lui dit une grosse femme de chambre de trente-cinq à quarante ans, très fraîche, très décolletée, très rieuse.

— Mais non, je ne suis pas choquée, je suis un peu étonnée, voilà tout.

— Tiens, vous avez l’accent anglais, vous êtes anglaise ?

— Oui, dit en rougissant un peu la jeune Américaine.

— Vous ne me croirez pas, continua la grosse femme, je suis depuis dix ans chez des Anglais, je ne peux pas comprendre un mot !

Et elle découvrit, dans son rire bruyant, une mâchoire forte et saine.

— Mon mari est celui qui danse avec cette grande sèche en robe feu. Il est le valet de chambre de l’ambassadeur d’Angleterre et moi je suis seconde femme de chambre de l’ambassadrice !

Elly devint pourpre, elle dînait le lendemain même à l’ambassade.

Marion était revenue près de sa maîtresse, qui lui fit part de ce qu’elle venait d’entendre.

— Oh ! soyez sans crainte, Mademoiselle. Moi-même, une seconde, je ne vous ai pas reconnue.

Un beau garçon, maître d’hôtel d’une maison ducale, vint enlever Marion. Cette fois on dansait le greez-lee bear.

– Marion sait donc toutes les danses de mon pays, pensa Elly, qui regardait stupéfaite la belle créature très à l’aise, malgré la curiosité animée dont elle était l’objet.

Un vieil intendant avait pris la place de la femme de chambre de l’ambassadrice.

— Hé bien, ma petite, vous ne dansez donc pas ?

Elly eut un mouvement de recul.

— Oh ! ne craignez pas, continua le vieil homme. Je ne veux pas vous inviter, je ne danse plus. J’accompagne ma femme. Tenez, cette jolie brune qui passe devant vous.

Une jeune femme mince envoya en passant un baiser à ce mari, qui murmura :

— Drôle de danse, tout de même ; ils sont collés l’un à l’autre comme un sandwich.

Et il se leva pour aller prendre l’air.

L’one step succédait aux bostons.

Marion, grisée par son succès, ne manquait pas une invitation. Elle était devenue la reine de la fête. Et la petite milliardaire pensait aux bals de l’année précédente à New York. Son carnet ne suffisait pas pour inscrire les danseurs.

— Ah ! pensa-t-elle, comme ils sont menteurs, tous ceux qui disaient m’aimer… Je savais bien que je n’étais pas jolie… mais je croyais…

Et la malheureuse enfant essuya de sa main gantée une larme qui perlait entre ses cils.

— J’ai bien fait de venir ici, l’aventure est cruelle, mais elle me sera profitable.

Elle resta silencieuse, l’œil fixe, continuant à penser.

Non loin de là, un homme d’une trentaine d’années la regardait. C’était le romancier déjà célèbre, Jacques de Touzan. Il était venu à ce bal, grâce à la complicité de son valet de chambre. Il faisait un livre de psychologie sur les ascendances des races.

Il avait suivi l’éblouissante Marion. Il regarda la jeune fille avec laquelle elle parlait. Il se surprit en éveil, et fidèle à sa conception de l’instinct, il pressentit un mystère et devina ce que nul parmi ce monde un peu fruste, ne pouvait voir : un petit être humain soudainement jeté à la dérive et se débattant seul, pour reprendre son équilibre. Il vit la jeune fille essuyant une larme, et son cœur s’angoissa de pitié. Il vint vers elle.

— Ne voulez-vous pas danser, Mademoiselle ?

Elly regarda, surprise, doutant que ces paroles fussent pour elle. Jacques de Touzan était très joli garçon ; il avait un charme prenant et savait porter avec distinction sa haute taille.

Voulant chasser les papillons noirs qui envahissaient son cerveau, elle se leva lentement, pour acquiescer au désir du jeune homme. L’orchestre faisait entendre les premières mesures d’un tango. Cette danse, un peu difficile, entraîna peu de couples. Elly et Jacques étonnèrent les invités. Le romancier, lui-même, fut surpris de la sûreté pleine de grâce avec laquelle la jeune fille attaquait les pas les plus incohérents. Sa distinction le frappa, et quand il l’accompagna à sa place, il lui demanda la permission de rester quelques instants.

Elly se sentait en confiance.

— Dans quelle maison êtes-vous ? demanda-t-elle doucement.

— Chez un romancier, Mademoiselle, et vous ?

— Oh ! moi, dit-elle en balbutiant, je suis arrivée d’Angleterre, il y a quelques jours seulement. Mon amie me trouvera une place j’espère.

Sa jeunesse avait repris le dessus, et puis ce grand jeune homme s’intéressait à son sort. Elle prit donc plaisir à causer avec lui, d’autant, pensait-elle, qu’il est vraiment charmant, ce valet de chambre.

— Avez-vous lu quelquefois des livres de Jacques de Touzan, mon patron ?

— Mais oui, dit-elle vivement.

Et elle fit l’éloge et la critique du jeune littérateur avec une justesse d’aperçus divinatoires qui le stupéfièrent.

— D’où sort cette gamine ? Quelle est son origine ?

Il regardait les mains longues, les poignets délicats, les chevilles racées… et se perdait en conjectures.

Tous deux avaient oublié l’endroit où ils se trouvaient, ils s’étaient créé une ambiance intellectuelle qui les tenait à l’écart de tout ce brave monde qui devenait de plus en plus bruyant.

Marion revint près de sa maîtresse, mais la voyant en grande conversation avec le beau garçon, elle était repartie au milieu de ses adorateurs.

Cependant Jacques découvrait à tout instant une qualité, une beauté même dans cette petite personne qui l’avait intéressé psychologiquement, et qui, maintenant, s’emparait de lui tout entier. La couleur noisette des yeux d’Elly se pailletait d’or par instants, il remarqua ses narines transparentes et roses, sa voix musicale, ses expressions choisies, son rire discret. Tout le surprenait, le charmait.

— Ne pourrais-je vous revoir ? demanda-t-il soudain.

Elly tressaillit. Elle oublia un instant son rôle.

— Mais non, mais non, c’est tout à fait impossible.

Il s’approcha davantage et tenta de lui prendre la main. La jeune fille se dressa, son visage était devenu blanc, ses mains se glacèrent. Ce valet de chambre allait un peu loin. Elle le regarda froidement.

— Laissez-moi, Monsieur, lui dit-elle.

Il était debout, profondément intrigué.

— Je pars ! dit-elle en anglais à sa camériste qui passait.

Marion quitta de suite son danseur et s’approcha d’Elly. Au moment où elle allait parler à sa maîtresse, Jacques s’inclina, disant :

— Je parle anglais, mesdemoiselles, permettez-moi de me retirer.

Et s’adressant à Elly :

— Je regrette d’avoir à vous dire adieu. Les quelques minutes que j’ai passées près de vous, Mademoiselle, m’ont fait votre serviteur et il me sera impossible désormais de vous oublier.

Elly inclina sa tête gracieuse sans répondre. Elle avait esquissé un mouvement de main tendue vers lui, mais son orgueil d’Américaine figea cette main.

Rien n’avait échappé au romancier. Il se sentit à la fois blessé et charmé par cette réserve un peu hautaine.

Quelle était cette jeune fille ? D’où venait-elle ? Le respect involontaire de la belle Marion pour sa compagne, l’avait frappé. Il les avait suivies des yeux à leur départ. Il avait vu, par la fenêtre, Marion aller chercher la voiture, avait remarqué que les ordres étaient donnés par la petite Anglaise qui monta, légère, dans le taxi pendant que la jolie fille tenait la portière. Jacques de Touzan resta rêveur, et sentit l’emprise de son être par une force de l’au-delà. Il s’abandonna, heureux de ce renouveau qu’il n’aurait pas cru possible quelques heures auparavant.

Dans la voiture qui les ramenait à Majestic Hôtel, Elly sentait son cœur se fondre de reconnaissance pour cet inconnu qui l’avait sauvée au moment où, désemparée, elle allait douter de la vie ! de l’amour ! Cet être très beau, très cultivé s’était épris d’Elle, la petite créature incolore, d’Elle, désarmée de son luxe habituel.

Elle se blâmait de ne pas avoir serré la main de cet homme, elle se méprisait d’être encore la servante de ces préjugés étroits, qui classent les êtres, non selon leur mérite, mais selon leur fonction ou leur fortune.

Elle regarda Marion qui s’était endormie, la bouche rieuse, la figure illuminée par son triomphe.

— Que je voudrais avoir ce rayonnement en moi.

La voiture s’arrêta.

Le brave chauffeur voulut refuser le billet de cinquante francs qu’Elly lui offrait, mais elle lui dit gentiment :

— Ce n’est pas pour vous, c’est pour acheter quelque chose à vos enfants.

Et il accepta.

Quand, le lendemain, pendant le dîner, madame Gordon-Hope dit à sa fille : « N’oubliez pas, Elly, que nous sommes, ce soir, les hôtes de l’ambassadeur, Lord Dumprey », la jeune fille eut un haut-le-corps. Elle se souvint de la grosse femme de chambre française, qui l’avait si familièrement interpellée.

Elle pensa :

— Me reconnaîtra-t-elle ?

Puis, incapable de dominer sa pensée, elle resta repliée en elle, luttant contre les souvenirs qui l’assiégeaient. Ce valet de chambre prenait possession de son cerveau, piétinait sa volonté, et s’introduisait en maître.

— Non, je ne veux pas, je ne veux pas.

Et toute sa gracieuse silhouette se dressa en bataille.

En ce même moment son regard tomba sur Gennaro Apostoli.

— Ma mère, pensa-t-elle, n’a pas ma lâcheté. Que ne lui a-t-on pas dit sur l’infériorité sociale de ce charmant garçon, et cependant elle l’épousera, et elle aura cent fois raison. Gennaro est pauvre, c’est vrai, mais il est dix fois supérieur à la plupart des hommes que nous connaissons, tant par son esprit et par sa culture que par son âme loyale et généreuse.

Une légère ligne barra son front.

— Oui, mais cet homme, dont j’ignore même le nom, est…

— Qu’avez-vous, Elly ? demanda tendrement madame Gordon-Hope. Votre visage s’est assombri, et vous semblez être la proie d’un méchant rêve.

À partir de ce moment la malheureuse enfant s’enveloppa d’une mystérieuse douleur, faite d’apitoiement sur elle-même. Une tristesse profonde envahit sa jeunesse. Elle pleurait le bonheur impossible, elle haïssait cet or qui pesait sur sa vie comme une tare.

Sa mère s’émut de l’état déprimant sous lequel succombait sa fille, et consulta les hommes de science.

— Il faut la marier, Madame. Cette nature très émotive a besoin d’un guide. La neurasthénie la guette…

Tous tenaient le même langage. Alors l’Américaine prit le parti de distraire cette enfant qu’elle aimait si tendrement. Elle donna des thés, des dîners, des bals auxquels le Tout-Paris fut convié.

Il n’était plus question, dans les salons les plus fermés, que de la milliardaire Elly, jeune fille à marier, un peu dédaigneuse, un peu sauvage, mais cependant sympathique. Les femmes la trouvaient plutôt laide ; les hommes s’accordaient à la trouver plutôt jolie ; le seul point sur lequel tout le monde fût d’accord, était la suprême élégance de la jeune fille !

Elly n’accepta de paraître à ces fêtes, qu’après avoir longuement discuté avec sa mère.

Un jour, cependant, la jeune fille lui déclara que le bal, donné le soir même, serait le dernier auquel elle prendrait part.

— Si vous avez de la tendresse pour moi, ma mère, n’insistez pas, je vous jure qu’il ne faut pas insister.

Ce bal devait être le grand bal de la saison. Elly, heureuse de se savoir enfin libérée était d’humeur presque joyeuse, et elle sembla, ce soir là, vraiment séduisante.

Deux jeunes hommes causaient entre eux dans le fond du salon.

— Vraiment, tu ne connais pas la petite milliardaire ? Il faut la connaître, mon cher, moi je la trouve délicieuse.

— C’est elle, là-bas, au milieu de cette petite cour ?

— ?…

— Oui, cette grande jeune fille aux cheveux dorés et flous.

— Je ne vois que sa nuque.

— Viens que je te présente !

Et les deux hommes se dirigèrent vers Elly.

Elle était debout, douce et rieuse.

L’un des deux jeunes gens, le comte d’Hervais, s’inclina :

— Permettez-moi, Mademoiselle, de vous présenter monsieur Jacques de Touzan, notre plus…

Mais il n’acheva pas. Le visage de la jeune fille était devenu plus blanc que les perles de son collier, son éventail glissa de ses mains, elle voulut réagir, mais comme une tige brisée par le vent, elle plia, retenue par les bras du romancier, qui lui aussi, tremblait de tout son être.

Chacun s’empressa autour d’Elly, que Jacques de Touzan venait de déposer sur un des grands canapés.

— Mais qu’est-ce que tu as ? Que se passe-t-il ? demanda le comte à son ami.

— Ah ! une chose folle, invraisemblable, murmura Jacques, en passant la main sur son front… Je te dirai… je te dirai !… Comment va-t-elle ? demanda-t-il en se penchant vers la demoiselle de compagnie.

— Elle revient à elle tout doucettement, Monsieur.

— Donnez-lui de l’air, je vous prie, mesdames, la voilà qui ouvre les yeux.

En effet, Elly entrouvrait ses paupières, elle se souleva ; ses yeux semblaient ne rien voir ; puis, sa figure prit une expression attentive. Elle réunit ses impressions, et soudain, secouant sa charmante tête, elle se débarrassa de l’embrun qui obscurcissait encore son cerveau, et son regard fouilla la petite foule qui l’entourait. À quelques pas d’elle, Jacques fixait impitoyablement ce visage qui l’intriguait à tel point qu’il perdait conscience des choses, des lieux et des êtres.

La jeune Américaine rencontra ce regard, ses yeux se pailletèrent d’or et son visage devint lumineux. Un aimant irrésistible les tenait suspendus, sans haleine, presque sans vie, dans un halo d’amour qui leur cachait l’univers. Il y eut entre ces deux corps un choc d’indéfinissable joie, entre ces deux âmes une communion divine dont le viatique était l’amour.

Madame Gordon-Hope rompit le charme, elle accourait, affolée, au secours de sa fille. Gennaro l’accompagnait.

— Vous avez été souffrante, Elly, me dit-on : ne serait-il pas plus sage d’aller vous reposer ?

La jeune fille la regarda, étonnée. Ne voyait-elle donc pas le bonheur intense qui changeait sa vie en une minute. Elle répondit, souriante :

— Merci, mère, ne vous inquiétez pas, je vais mieux ; je vais même très bien, ajouta-t-elle en riant d’un rire heureux, enfantin.

Puis, se tournant vers le comte d’Hervais :

— Voulez-vous présenter votre ami à ma mère, mon cher comte ?

Le jeune diplomate obéit :

— Monsieur Jacques de Touzan.

— Ah ! Monsieur, dit l’aimable femme, vous êtes l’hôte constant de notre foyer ; ma fille et moi sommes vos lectrices assidues.

Puis, fatiguée d’avoir tant parlé :

— Alors, Elly, puisque vous êtes tout à fait bien, je me dois à mes invités. Mademoiselle de Saulowa, veuillez rester près de ma fille.

Et, souriante, elle tendit la main à Jacques de Touzan.

— Nous serons très heureuses, Monsieur, de vous compter parmi nos amis. Mon cher comte… votre bras.

Puis elle se leva, prit le bras du comte d’Hervais, et disparut, suivie par Gennaro.

— Monsieur de Touzan, dit la voix un peu tremblante d’Elly, voulez-vous bavarder avec moi ?

Et elle lui fit signe de prendre place sur un petit pouf. La demoiselle de compagnie s’installa dans un fauteuil un peu éloigné.

Il y eut entre les deux jeunes gens un silence embarrassé.

Jacques parla le premier.

— Madame votre mère m’a beaucoup flatté en me disant…

— Ma mère vous a dit la vérité, Monsieur, interrompit la jeune fille. Je lis et relis tous vos romans, dont quelques-uns me passionnent réellement, non seulement par l’intrigue, mais par la science psychologique profonde qui crée vos personnages.

Il la regardait, scrutant ce visage, se souvenant et s’énervant de ne pouvoir préciser. Le teint de la jeune fille s’empourpra sous cette insistante investigation. Elle excusait le romancier, sachant le pourquoi de cette insistance, mais elle ne put défendre de la révolte sa pudeur morale.

Jacques comprit, en, voyant la rougeur envahir le front de cette enfant, ce que son attitude avait d’inconvenant.

— Excusez-moi, je vous en prie, dit-il franchement, je suis en ce moment la proie de la plus bizarre émotion.

— Expliquez-vous, balbutia-t-elle.

— Vous me le permettez ? Je puis tout vous dire ?

— Oui, oui.

Et son cœur battait à se rompre pendant qu’elle affectait une conversation mondaine.

— J’ai rencontré, il y a quelques semaines, une jeune fille de condition modeste, mais d’une grâce, d’une distinction tout à fait attachantes, et dont les traits étaient si semblables aux vôtres, Mademoiselle, que je suis encore ému, bouleversé par cette ressemblance.

— Alors, elle n’est pas bien jolie ?

Et la voix de la jeune fille tremblait, en laissant entendre ces mots, et son regard angoissé implorait un démenti !

— Elle est mieux que jolie, elle est parfaite d’ensemble. Ses prunelles, comme les vôtres, se tachent d’or, l’ovale de son visage est très pur ; son sourire, comme le vôtre, est un peu mélancolique. J’entends sa voix quand vous parlez.

— Mais vous l’aimez, Monsieur ?

— J’en suis fou ! et je donnerais tout au monde pour la retrouver.

— Mais ne disiez-vous pas que sa condition est modeste ?

— Plus que modeste. Presque inférieure, mais son intellectualité est tout à fait originale, et ce qui est vraiment extraordinaire, c’est la culture de son esprit. Vous ai-je dit qu’elle est Anglaise ?

— Ah ! ce n’est pas une Française ?

— Non ! Et votre léger accent affirme encore cette ressemblance musicale de vos voix. Un seul point diffère : la couleur et la qualité de vos cheveux.

— Lesquels préférez-vous ? dit brusquement Elly.

Jacques la regarda, un peu surpris par cette question d’un goût douteux.

— Elle est coiffée d’ombre et vous de soleil, Mademoiselle. L’ombre apaise, le soleil vivifie.

— Je vous ai fait une sotte question, je vous en exprime mon regret.

Elle lui tendit la main. Il se pencha sur cette petite main semblable à l’autre, et l’effleura de ses lèvres.

— Voulez-vous que nous soyons amis, monsieur de Touzan, dit-elle de sa voix câline. Je vais faire l’impossible pour vous faire retrouver mon sosie aux cheveux bruns. Nous nous mettrons en campagne bientôt, voulez-vous ?

Puis elle se leva. Monsieur de Fleurus lui présentait sa fille. Jacques s’étant éloigné, alla rejoindre Henri d’Hervais et l’entraîna pour le mettre au courant de l’aventure troublante qui le bouleversait.

Elly se retira dans son appartement avant la fin du bal. Dominga l’attendait dans sa chambre, car la nourrice avait conservé la tendre habitude de donner le dernier bonsoir à l’enfant chéri.

— Ah ! quel bonheur, tu es là, nourrice, écoute.

Et, l’embrassant à l’étouffer :

— Je suis heureuse ! heureuse ! heureuse !

Puis elle se déshabilla vivement, ayant hâte d’être seule. Aussitôt Marion et Dominga sorties, elle poussa son verrou pour la première fois, craignant que sa mère ne vint s’informer de sa santé. Le buste droit, dans son petit lit Louis XVI, les yeux grands ouverts sur l’avenir, elle rêvait.

— Jacques de Touzan, je puis donc penser à vous sans contrainte. Vous aimez le sosie d’Elly, et ce sosie c’est moi, oui, je suis aimée pour moi, et même pour moins que moi. Mais je veux vous amener à m’aimer avec ma chevelure de soleil, comme vous disiez ce soir. Je ne suis que très peu jalouse de l’autre, mais je veux que vous m’aimiez telle que je suis réellement.

Elly voulait faire durer ce mystérieux état le plus longtemps possible. Elle s’ingénia à trouver des combinaisons habiles. L’idée que Marion pourrait être vue et reconnue par lui la troubla.

Il lui vint la méchante pensée de renvoyer la jeune camériste, mais elle se révolta contre l’impuissance humaine qui ne peut empêcher l’emprise des mauvaises pensées. On les chasse, elles reviennent, on les méprise, on les écrase, on trahit leur désir, elles sont amoindries, blessées, mourantes, elles se changent en regrets, en espoirs déçus et formulent leur agonie en phrases ambiguës.

— Peut-être aurais-je dû… Il y aurait un moyen sûrement… il ne fallait pas faire cela, mais…

Pauvre petite Elly, à l’âme si loyale, elle commençait à peine l’existence, et elle se trouvait aux prises avec le plus puissant moteur de la vie : L’amour ! L’amour qui ennoblit ou souille toutes choses. L’amour qui exacerbe la volonté ou la brise. L’amour qui détruit les facultés ou les centuple. L’amour qui fait les martyrs et crée les bourreaux. Elle s’abandonnait à ce nouveau maître avec toute l’ardeur de ses vingt ans. Elle s’enfonça profondément dans son lit.

— Bonsoir, monsieur Jacques de Touzan. Venez avec moi, voulez-vous, nous allons chercher ensemble mon sosie.

Un petit rire étouffé, l’envoi d’un baiser à son rêve, et elle s’endormit.

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