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Chapitre 4

Elly s’éveilla le lendemain, très fâchée. Elle avait tant espéré continuer son rêve dans son sommeil. Elle ignorait, la pauvre, que les rêves sont aussi indépendants que fugaces, et qu’il n’est donné à personne de pouvoir les diriger ou les fixer. Au déjeuner, il ne fut question, bien entendu, que du bal si réussi et du choix des invités.

— C’est à Gennaro, dit l’aimable veuve, que nous devons le grand succès de cette fête. Et, de son sourire captivant, elle remercia le jeune homme.

— Ah ! dites-moi, mère chérie, puis-je, sans manquer aux convenances, inviter monsieur de Touzan à m’accompagner ?

— Où voulez-vous aller, Elly ?

— Monsieur de Touzan, ma mère, – et elle rougit un peu en ébauchant son petit mensonge, – m’a promis de me montrer le Vieux Paris, et cela m’intéresse follement.

— Soit, Elly, mais prenez avec vous mademoiselle de Saulowa.

— Oh ! non, maman, je prendrai, si vous le permettez, Dominga, qui en sera très heureuse, tandis que Mademoiselle est mortellement ennuyeuse.

Madame Gordon-Hope gronda doucement sa fille, pour ce méchant propos tenu devant le maître d’hôtel, qui servait. Elly s’excusa en remerciant sa mère, et le déjeuner terminé, elle feuilleta l’annuaire du téléphone, puis un instant après, pria Marion de demander Passy 34-08.

— Que faut-il dire, Mademoiselle ?

— Dis que j’attendrai demain à trois heures, monsieur Jacques de Touzan pour commencer nos recherches.

Quand le jeune écrivain reçut la communication téléphonique, un émoi mystérieux s’empara de tout son être. Rentré fort tard, après de longues dissertations avec le comte d’Hervais, il n’avait pu s’endormir, car chaque fois qu’il fermait les yeux, la blonde américaine et la brune petite servante lui apparaissaient tour à tour dans un rêve d’une seconde au milieu des plus stupides péripéties. Énervé, il se leva pour chasser ces fantômes, tantôt charmants, d’autres fois ridicules.

— Cette petite Américaine est délicieuse, pensait-il, et c’est vraiment gentil sa proposition de m’aider à retrouver ma jeune amie d’une heure… Quelle ressemblance ! C’est fabuleux. Cependant, les traits de mademoiselle Gordon-Hope sont plus flous, moins écrits que ceux de mon inconnue, mais elle a cette chevelure lumineuse si rare et que nos jolies mondaines parisiennes essaient en vain d’obtenir. Et ces cheveux impertinents par leur éclat révèlent le visage charmant qui, sans eux resterait inaperçu.

Jacques resta enfermé chez lui et déjeuna tout seul.

— Irai-je remettre ma carte aujourd’hui à madame Gordon-Hope ? Non, c’est un peu vite, mais comment faire pour revoir cette jeune fille ? Comment fera-t-elle pour mettre à exécution son projet de recherche à nous deux ? Cela me paraît assez difficile. Je prêterais peut-être à de bien sottes remarques… Enfin, si j’allais aimer cette jeune fille ! Ah ! non, ce serait humiliant d’aimer une fille riche. D’abord, elle ne pense guère à moi.

Alors, mille petits gnomes murmurèrent à son oreille :

— Elle t’aime, oui, elle t’aime déjà ! Elle pense à toi depuis hier, elle ne pense même qu’à toi.

Comme il repoussait avec ironie cette sarabande de pensées, la sonnerie du téléphone le fit sursauter et il eut l’impression que quelque chose d’imprévu allait se greffer sur sa vie.

Marion s’acquitta admirablement de la commission qui lui avait été confiée. Elly tenait le second récepteur. Elle devina l’émotion du jeune homme dont la voix s’était subitement assourdie.

— Je vous demande pardon, disait cette voix, je vous demande pardon, Mademoiselle ou Madame, mais je crains d’avoir mal compris. Vous plaît-il répéter…

Et Marion recommença toute sa phrase qu’elle avait travaillé et fort bien retenue. Alors, d’une voix joyeuse, presque claironnante, Jacques s’écria :

— Merci, Mademoiselle, je serai demain à trois heures, à Majestic Hôtel.

Et le lendemain, le romancier se trouvait avenue Kléber, à deux heures et demie. Ce n’est qu’en regardant sa montre au moment de rentrer dans l’hôtel, qu’il se rendit compte de son bizarre état mental. Était-il en avance pour revoir plus tôt la blonde jeune fille, ou pour commencer plus vite ses courses à la recherche de la brune enfant ?

Il se heurta au dédale de ses pensées, tel un homme perdu dans un labyrinthe inconnu. Il arpenta l’avenue Kléber, sans regarder, sans voir. Il buta contre un enfant roulant sur sa patinette et qu’il faillit renverser, et comme il fouettait du bout de son léger stick les feuilles tombées des arbres, un chien, énervé, se jeta sur lui et empoigna sa main dans sa forte mâchoire.

Mais un « Ici Frida », claironné d’une voix fraîche et autoritaire, fit lâcher prise à la chienne qui, voyant accourir sa jeune maîtresse, se mit à plat ventre couchant ses oreilles.

— Elle ne vous a pas mordu, Monsieur ? dit la jolie propriétaire du chien.

Il montra sa main dont le gant était à peine déchiré.

— Non, madame, et j’avoue même que je remercie Frida, puisqu’elle me donne l’occasion de vous saluer.

L’adorable petite Parisienne tendit sa main gantée, disant :

— Merci, monsieur de Touzan, adieu.

Il la vit au loin marchant souple, rapide, suivie de la superbe obermann, Frida.

La délicieuse vision avait remis d’aplomb son esprit en déroute. Il pénétra dans Majestic Hôtel, et fut immédiatement annoncé. Benoît vint au devant de lui et l’introduisit dans le boudoir d’Elly. Mademoiselle de Saulowa travaillait sur un joli métier à dentelle. Elle fit asseoir le romancier et lui tint compagnie.

— Cet hôtel est vraiment meublé avec un goût parfait, dit-il pour soutenir une conversation hésitante.

— Je ne comprends pas, dit mademoiselle de Saulowa, que possédant une fortune aussi considérable, madame Gordon-Hope ne préfère pas être chez elle.

— Les Américaines sont partout chez elles, Mademoiselle, et en habitant l’hôtel, elles évitent mille tourments menus, mais très accaparants, qui nous volent la moitié de notre vie.

Ils devisèrent assez longtemps et Jacques, impatient, jetait sans cesse un rapide coup d’œil vers la pendule.

— Que peut-elle faire en ce moment ? pensait-il.

Ce qu’elle faisait était bien simple. Elle prenait toutes les précautions possibles pour que l’aventure dont elle était le conscient facteur ne tournât pas à sa déconvenue. Elle se trouvait, grâce à sa première équipée au bal Bonvalet, tenir le fil d’un écheveau qui pouvait terriblement s’embrouiller et s’ingéniait à chercher mille bonnes raisons pour laisser Jacques dans l’ignorance.

— Cet imbroglio va éclairer ma vie si monotone et je vais vivre mon roman.

Elle jeta sa cigarette. Marion préparait la toilette qu’elle allait mettre pour sortir avec l’écrivain :

— Laissez tout cela, lui dit-elle, écoutez-moi, Marion.

— Voilà, Mademoiselle, j’écoute, dit la jeune servante en se plaçant debout devant Elly.

— Vous vous souvenez du jeune homme qui resta si longtemps à causer avec moi au bal des gens de maison ?

— Oui, Mademoiselle, dit Marion rieuse, je crois même qu’il faisait la cour à mon amie.

— Eh bien ! ce jeune homme qui se disait être le valet de chambre de monsieur de Touzan, n’est autre que monsieur de Touzan lui-même.

— Ah ! l’auteur de l’Amour est sans vergogne et du Cœur est sans raison, ces beaux romans qui m’ont tant fait pleurer ?

— Vous les avez lus, Marion ?

— J’ai lu tous les livres que lit Mademoiselle, même Schopenhauer, Montaigne, Boileau. Oh ! ceux-là, je les ouvre pour voir un peu, mais je les referme vite.

— Eh bien, Marion, l’auteur des livres qui vous font pleurer m’a été présenté avant-hier au bal, c’est cette présentation qui a causé mon malaise.

De son côté monsieur de Touzan a été frappé de ma ressemblance avec votre amie de chez Bonvallet.

— Ah ! je crois bien, exclama la camériste en riant de son beau rire ; on le serait à moins.

— Il va venir tout à l’heure, il viendra souvent sans doute… (Et les joues d’Elly devinrent roses.) Il ne faut pas qu’il vous rencontre, car il vous reconnaîtrait.

— Oh ! il m’a à peine vue.

— Vous êtes jolie, Marion, très jolie même et les hommes n’oublient pas un joli visage. Jacques de Touzan n’a aucun soupçon, mais s’il vous voyait, s’il apprenait que vous êtes à mon service, le doute ne lui serait plus permis.

— C’est vrai, Mademoiselle ; mais alors, qu’est-ce que je dois faire ?

— Je vous préviendrai chaque fois qu’il y aura danger, et vous resterez dans votre chambre.

— Et si par hasard il venait un jour sans prévenir Mademoiselle, soit pour remettre une lettre, des fleurs, ou pour un motif quelconque ?

Elly resta un instant perplexe.

— Eh bien, Marion, vous êtes intelligente, vous êtes ma complice, vous avez de l’amitié pour moi, je crois…

Marion baisa vivement la main de la jeune fille, qui ajouta :

— Vous ferez pour le mieux, j’en suis sûre. Maintenant, habillez-moi vite. Il est trois heures moins cinq, et voilà vingt minutes que monsieur de Touzan est là !

Une robe bleu nattier, un manteau de chinchilla, une toque de même fourrure, des bas et des souliers gris, emprisonnant des pieds ravissants, petits, étroits et cambrés ; telle fut la toilette de la charmante Américaine.

Ainsi vêtue, Elly semblait être une de ces petites Parisiennes, qui provoquent sur leur passage des remarques admiratives.

Les jeunes filles étaient animées et joyeuses.

— Je vais me cacher, dit la servante, prête à sortir.

— Non, restez ici, et ne sortez que lorsque vous nous aurez vus tourner le coin de la rue et prendre l’avenue Kléber.

— Ah ! que c’est amusant, dit la belle fille… on dirait un roman d’Henri Cain.

Elly se rendit vers son boudoir, légère, heureuse, très amusée aussi, mais un peu émue.

Jacques, devenu de plus en plus nerveux par cette attente de vingt-cinq minutes, avait laissé tomber la conversation. Il s’était levé et resta stupéfait en voyant dans la glace l’adorable silhouette de la jeune fille. Il se crut le jouet de son imagination, car il tournait le dos à la porte par laquelle venait d’entrer Elly.

Il se retourna vivement.

— Je lui ressemble toujours ? demanda la voix musicale d’Elly.

— Aujourd’hui, vous êtes plus jolie qu’elle, répondit le jeune homme.

— Peut-être serait-elle aussi jolie, comme vous dites, si elle avait cette même parure.

— Peut-être, reprit-il un peu assombri, car il se surprenait en défaillance d’amour pour sa petite amie.

Avec l’intuition d’une femme aimante, Elly devina ce qui se passait dans le cœur du jeune homme.

— Allons ! en route, monsieur de Touzan. Nous commençons notre campagne.

Puis, se ravisant :

— Ah ! permettez !…

Elle sonna.

— Voulez-vous dire à ma mère que monsieur de Touzan est là.

Quelques minutes après, madame Gordon-Hope entrait.

— Je suis si heureuse, Monsieur, de vous renouveler mes compliments. Ma fille m’a appris à aimer vos livres. Elle me consacre chaque jour une heure de lecture et c’est ainsi que je me suis passionnée pour vos beaux et éducatifs romans. Votre plus beau livre, à mon avis, est : L’autre moitié de la vie.

Jacques ne put s’empêcher de sourire. Ce roman était une étude indulgente et approfondie d’une femme qui a passé la quarantaine et recommence une autre vie d’amour. Il regarda madame Gordon-Hope. Elle était toujours jolie. Elle avait un léger embonpoint qui n’avait rien de disgracieux. Enfin, il lui était permis d’aimer encore.

Gennaro entra.

— Je vous présente mon secrétaire et ami, monsieur Gennaro Apostoli, qui part pour réclamer à Rome ses titres de noblesse. Monsieur Jacques de Touzan, dit-elle à l’Italien, qui complimenta à son tour l’écrivain, avec beaucoup de tact et de goût. Il exaltait de sa voix légèrement nasillarde, l’apologie de la littérature française.

Le romancier pénétra facilement l’âme de ces deux êtres.

Madame Gordon-Hope ne savait ni ne voulait dissimuler. Elle était, par conséquent, sans défense.

Quant à Gennaro, il se laissait pénétrer volontairement.

Le romancier se prit de suite de grande sympathie pour le joli garçon si merveilleusement cultivé.

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