III):
«Monseigneur, l'affection avec laquelle je vous reveris et cheris a rendu en toute perfection l'estreme contentement que j'ay receu que Dieu vous aye accompagné d'un frere, parquoy je m'an rejouis avec V. A. come celle qui vous aime plus que son fils, et pardoner à mon amour si je suis tent presonteueuse comme je ne sede a creature du monde qui soit plus votre tres-humble seruante et quand il luy plaira m'onorer de ses comandement elle conoittera que persone ne m'auansera d'afection et en c'est maime volonté j'eleue mes afans lesquelles avec leur mere vous baise tres humblement les mains, prian Dieu, Monseigneur, vous donné tres longue et tres heureuse vie, vous croissant en toutes ses vertus comme desire
«Vostre tres humble et tres obeissante tante et seruante.
«CHREST{NE}, G. D{SE.}»
Et au-dessus est écrit:
«A Monseigneur, «Monseigneur Daulphin.
_Le 21, dimanche, à Noisy._—Il voit danser en la salle l'épousée du fauconnier de M. de Paris[442].
[442] Henri, cardinal de Gondi, évêque de Paris.
_Le 23, mardi._—Mené par le haut du parc à Bailly, il voit la maison de M. Veillard et de M. de Laistre.
_Le 25, jeudi._—Éveillé à une heure après minuit par le bruit qui fut fait pour le feu qui s'étoit mis au lit des femmes de chambre qui couchoient dans la garde-robe, où lors couchoit Mme de Montglat pour avoir pris médecine le jour précédent. Il ne y avoit que la muraille entre deux de la garde-robe et de la chambre du Dauphin. Sa nourrice, tout en chemise, le prend et le porte en la chambre de M. d'Orléans, située sous la sienne; il fut couché avec sa nourrice, au lit de Mlle de Ventelet, tout tremblant. Mlle de Vendôme y fut portée et couchée. Il renvoyoit au feu tous ceux qui le venoient voir, disant: _Allez vous-en aider à éteindre le feu._—A deux heures mis en carrosse, mené à l'abbaye de Saint-Sixte; goûté à trois heures, confitures, pain et biscuit de l'abbesse. Il va en l'église comme par force, s'en veut retourner, est ramené à quatre heures à Noisy. M. le marquis de Renel et moi parlions, dans le carrosse, des voyages où nous nous étions vus aux armées du temps du feu Roi[443], conduites par feu M. de Joyeuse; il écoute à l'accoutumée, attentivement, sans dire mot; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, vous ne dites mot; oyez-vous bien tout ce qu'ils disent?» Il répond froidement: _J'y songe_.
[443] Henri III.
_Le 26 octobre, vendredi, à Noisy._—A neuf heures déjeuné; il fait parfumer par où avoit passé Le Borgne, son portefaix, l'ayant fait mettre hors de la chambre, et disant qu'il puoit, en bouchant son nez. C'étoit d'autant que Le Borgne l'appeloit _boutefeu_, disant qu'il avoit mis le feu en la maison de M. de Paris. A neuf heures trois-quarts mené à la chapelle où le sieur de La Vigne, archer harquebusier aux gardes du Roi, répondit à la messe, tenant sa harquebuse, ayant sur le poing le haubereau chaperonné de velours vert qui étoit à Monseigneur le Dauphin. Mené promener au bout de l'ormoie, sur la haie du grand chemin, il regarde passer les poulaillers qui vont à Paris, venant de Normandie, leur demande d'où ils sont, ce qu'ils portent.
_Le 28, dimanche._—Il fait parfumer de fumée de genièvre par où Le Borgne, portefaix, avoit passé portant le bois dans sa chambre, pource qu'il disoit qu'il puoit; mais c'étoit de haine pource que Le Borgne lui faisoit la guerre, l'appelant brûleur de maisons et qu'il avoit mis le feu en la maison de M. de Paris.—Louise Joron, l'une de ses femmes de chambre, a été accordée dans sa chambre; il a signé les articles après la trace qui lui en a été faite; ç'a été son premier seing valable. Il va en la chapelle, aux fiançailles.
_Le 29, lundi._—Il s'amuse à regarder attentivement Boileau, auquel il faisoit tirer en crayon une copie de Bertrand du Guesclin. A dix heures viennent M. de Lussan, gouverneur de Blaye, conduisant MM. du Bernay et de Guilleraigues, conseillers en la cour de parlement de Bordeaux, députés vers le Roi, qui l'assurèrent de leur très-humble service. Les ayant écoutés attentivement, et les ayant remerciés, il dit: _Allons voir ma sœur_, se met devant et les y mène. S'en étant partis, Mme de Montglat lui dit: «Allons voir la mariée, si elle est habillée.»—_Non, j'y veux pas aller parce qu'on se moqueroit de moi._ Il n'aimait point à être raillé ni moqué. Il regarde danser, ne veut point danser; rien ne le y peut persuader jusques à ce que Mme de Montglat lui dit: «Bien donc, Monsieur, allons étudier.» Il part tout soudain de la main, et se jette à corps perdu au branle, entre Madame et Mlle de Vendôme, et en fit plus que l'on ne vouloit. Il goûte à la collation de la mariée. Après souper il danse encore, surtout _la Saint-Jean des choux_.
_Le 30, mardi._—Il s'amuse à peindre gaiement en la présence de M. de Souvré[444]. A cinq heures il descend chez Mlle de Vendôme, dit qu'il veut coucher avec elle, envoie querir ses flambeaux, sa cassette, son cabinet, sa chaise percée.
[444] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale.
_Le 2 novembre, vendredi, à Noisy._—M. de Saint-Remi, conseiller au Parlement, étoit à son coucher et disoit à Mme de Montglat qu'il avoit démarié Mme la comtesse de Moret[445]. Monseigneur le Dauphin l'entend, et demande pourquoi? Guérin[446] lui répond: «Pource qu'on lui avoit noué l'aiguillette.»—_Non, c'est pas cela; c'est parce qu'il est châtré._
[445] Jacqueline de Bueil avait été mariée pour la forme à Philippe de Harlay, comte de Cési, mais de manière à ce qu'il ne fût son mari que de nom. Aussitôt après la naissance du comte de Moret, on s'occupa des formalités nécessaires pour casser ce mariage. Elle épousa, en 1617, René du Bec, marquis de Vardes.
[446] Héroard était parti pour Vaugrigneuse le 31 octobre, et en son absence Guérin continuait le Journal.
_Le 6, mardi._—Il va en la chambre de Joron[447], sœur de sa nourrice, pour la fouetter ainsi que son mari, puis M. Boquet, mari de sa nourrice.
[447] La nouvelle mariée.
_Le 7, samedi._—Il me commande[448] de lui tracer des mots en latin pour les remplir avec la plume. Dansé, recordé un ballet.—Madame parloit de l'enfant dont la Reine étoit grosse; Mlle Piolant lui demanda si ce seroit un fils ou une fille, le Dauphin répond promptement: _Non, ma sœur; il y a assez de garçons_.
[448] Héroard était de retour depuis le jour précédent.
_Le 18, dimanche, à Noisy._—A onze heures et demie M. de Fresnes-Canaye, revenant de Venise, ambassadeur pour le Roi, arrive; il l'écoute attentivement; il lui faisoit entendre les bonnes volontés des Vénitiens et autres grands d'Italie, l'intérêt qu'il avoit au duché de Milan, qui appartenoit au Roi, qu'il le lui falloit demander quand il seroit grand pour en aller chasser les Espagnols.—M. du Tost lui avoit apporté un leurre[449]; il leurre son haubereau, puis se met à courir, dit qu'il vient de Paris, qu'en chemin il avoit pris un coq d'Inde; c'étoit le leurre de maroquin incarnat, avec des rubans bleus.—A neuf heures dévêtu, mis au lit, M. Dupré, exempt aux gardes, lui demande le mot; il le lui refuse: _Je veux attendre que tous les lits soient faits, car vous fermeriez la porte_. Il avoit soin des garçons de la chambre qui dressoient les lits des veilleuses, afin qu'ils ne fussent point enfermés dans le château, eux qui couchoient dehors. Les lits étant dressés, il le donne.
[449] Morceau de cuir façonné en forme d'oiseau, dont les fauconniers se servaient pour attirer et rappeler les oiseaux.
_Le 19, lundi._—Il monte aux chambres de la mariée, de sa nourrice et de celle de Madame pour les fouetter étant couchées avec leurs maris.
_Le 20, mardi._—Mme de Montglat lui dit qu'il faut étudier, il cache son livre dans son chapeau; elle l'aperçoit, et lui demande: «Monsieur, où est votre livre?»—_La petite du Lux l'a emporté._—«Voyons votre chapeau;» il est fouetté sur le sujet du mensonge[450], et dit à Descluseaux: _Ne dites pas au corps de garde que j'ai eu le fouet._
[450] Mme de Montglat suivait les ordres du Roi, qui lui écrivait le 14 novembre: «Je me plains de vous de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon fils, car je veux et vous commande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre ou quelque chose de mal, sachant bien par moi-même qu'il n'y a rien au monde qui lui fasse plus de profit que cela; ce que je reconnois par expérience m'avoir profité, car étant de son âge j'ai été fort fouetté. C'est pourquoi je veux que vous le fassiez et que vous lui fassiez entendre.» (_Lettres missives_, VII, 385.)
_Le 22, jeudi, à Noisy._—Il dit ses quatrains et sentences, demande à étudier, en dit plus qu'on ne veut; il appelle les mots entiers sans faillir. M. l'évêque de Paris et M. de Dampierre, son frère[451], le viennent voir.—Il écrit sans trace ni aide: «Papa et maman je vous aime bien, j'ai grande envie de vous voir.—LOYS.»
[451] Le cardinal de Gondi et Philippe-Emmanuel de Gondi, seigneur de Dampierre, père du cardinal de Retz.
_Le 23, vendredi._—L'on parloit du dégât que les soldats avoient fait sur les noisettes au jardin de son logis à Meudon, lorsqu'il alloit à Fontainebleau pour son baptême[452]; le Dauphin dit: _C'étoit là où ces méchants cadets me dérobarent des noisettes que j'avois fait serrer_; il étoit vrai. Il s'amuse à cueillir des herbes pour faire un potage, et se met à faire son potage, de peur d'étudier.
[452] Le 14 septembre 1606.
_Le 24, samedi._—Madame contoit qu'elle iroit demeurer en Angleterre; il lui dit: _Ma sœur, je vous irai voir; papa me y envoyera._ Mlle Piolant lui va dire: «Vous y viendrez quelquefois, puis après à la dérobée, Monsieur.»—_Ho! non, quand je serois revenu, papa me donneroit le fouet; je ne veux aller en aucune part que papa ne me le commande._
_Le 25, dimanche._—Il danse un ballet, fort bien habillé en homme, d'un pourpoint et d'une chausse grègue de toile de Hollande par-dessus sa cotte; il mène danser une courante à Madame Christienne. Mlle Piolant arrive comme il eut tout fait. _Ma mie Piolant_, lui dit-il, _m'avez-vous vu danser mon ballet?_—«Non, Monsieur.»—_Qu'on me rapporte mon masque, je veux danser mon ballet devant ma mie Piolant_; il se fait masquer et danse.
_Le 26 novembre, lundi._—Il écrit une lettre au Roi sans que l'on lui ait marqué, on ne lui a fait que nommer[453]:
Papa, ce mot est pour vous montrer que j'écris sans marquer et que je ne suis plus opiniâtre. Je suis, papa, votre très-humble et tres-obéissant fils.
LOYS.
[453] Dicter.
_Le 29, jeudi, à Noisy._—Il va en la grande salle, où il voit danser le ballet des Lanterniers, fait par des soldats de la compagnie, puis danse aux branles.
_Le 3 décembre, lundi._—A une heure et un quart il part de Noisy pour Saint-Germain[454], dans le carrosse de M. Gobelin, président des Comptes, que l'on avoit envoyé querir de Paris avec d'autres et trois litières. Dès qu'il aperçoit Saint-Germain: _Hé! velà Saint-Germain! hé! Saint-Germain mon mignon! hé! je t'appellerai tant que tu viendras!_ A trois heures il arrive à Saint-Germain.
[454] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 30 novembre. (_Lettres missives_, VII, 396.)
_Le 4, mardi, à Saint-Germain._—Il a envie d'avoir un petit pot de chambre d'argent de Mlle de Vendôme; lui dit: _Sœu-sœu Dôme, si vous me voulez donner votre petit pot de chambre d'agent, je vous donnerai ma salière._ Elle lui répond: «Bien, Monsieur, je vous baillerai ce qu'il vous plaira.»—_Je vous donnerai encore cela_; c'étoient des balances.—«Monsieur, vous les aimez bien, vous vous en jouez quelquefois.»—_Oui, je les aime bien._—«Monsieur, je n'en veux donc point, s'il vous plaît.»—_Prenez donc la salière._—«Bien donc, puisqu'il vous plaît, je la prendrai.» Le Dauphin se retournant vers Mlle d'Agre, qui étoit gouvernante de Mlle de Vendôme, lui demande: _D'Agre, est-ce assez?_—«Oui, Monsieur, c'est assez».—_Ho! non, non; sœu-sœu, prenez ce que vous voudrez._ L'on lui dit que M. de Verneuil se nommeroit Henri[455]; il répond: _Je veux pas, moi; je le nommerai pas Henri, c'est le nom de papa, il seroit pus que moi, et je m'appelle Loys._ Il est longtemps sur cette opinion, on l'en divertit, et surtout lui ayant dit que le Roi le vouloit ainsi. Mis au lit, Mme de Montglat me dit que Monseigneur le Dauphin vouloit bien nommer Henri M. de Verneuil; je prends occasion de lui dire que son nom étoit bien plus beau et lui parler du roi saint Louis, de sa piété, de son équité, et comme il avoit fait la guerre aux Turcs, comme il faisoit percer la langue aux blasphémateurs avec un fer chaud, et mort en Égypte, faisant la guerre aux Turcs, et puis monté au ciel, où il étoit saint; il écoutoit avec attention.
[455] A son baptême. _Voy._ plus bas, au 9 décembre.
_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Mené à la chapelle, puis par le pont au bâtiment neuf, pour y attendre le Roi, qui arriva à onze heures et demie; au bout de l'escalier, en haut de la dernière marche, il lui saute au col. A midi dîné avec le Roi; le Roi va à la chasse. A trois heures il entre au carrosse du Roi, et va jusques auprès de la Muette au devant du Roi; le Roi, entre en carrosse, et le ramène. A neuf heures il va chez le Roi, où il danse son ballet à la chambre de la Reine, fort bien; le Roi en demeure fort content. La remueuse portoit M. d'Orléans, et Madame Christienne étoit portée par sa nourrice; elles s'étoient mises au branle. Après avoir fait deux tours le Dauphin dit à Mme de Montglat: _Mamanga, velà un grand plaisir! faire danser des enfants avec nous! qu'on les ôte!_ Le Roi les fit ôter.
_Le 8, samedi._—Mené au bâtiment neuf, il y entend la messe avec le Roi; dîné avec le Roi; il accompagne le Roi, qui s'en va à Paris à une heure; ramené en sa chambre au vieux château.
_Le 9, dimanche._—A trois heures et demie mené à la chapelle pour tenir à baptême, avec Madame, M. et Mlle de Verneuil; le Dauphin est accompagné de M. de Vendôme, de M. le Chevalier, son frère, de M. le duc de Montbazon, de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel du Roi, de MM. de Lansac et de Courtenvaux, portant les honneurs. Ils furent baptisés par messire Henri de Gondi, évêque de Paris; M. de Verneuil fut nommé Henri, et Mlle sa sœur fut nommée Gabrielle. Il va souper en la salle du Roi, au festin que le Roi avoit commandé qui se fît; il voit le bal, où il n'y avoit qu'un violon; c'étoit Boileau.
_Le 10, lundi, à Saint-Germain._—M. le cardinal Duperron, revenant de Rome, lui sert de grand aumônier; ce fut la première fois.—Amusé en sa chambre à divers jeux, à _sainte Catherine où l'on traîne_; c'étoient MM. de Lansac, de Courtenvaux, de Cressy, de Montglat. A neuf heures et un quart dévêtu, mis au lit, il s'amuse à railler, à faire des rencontres sur les noms des uns et des autres, fait celle-ci: _Lansac, c'est un sac; Courtenvaux, c'est un veau, qu'on mettra dans ce sac._
_Le 11, mardi._—Il va en l'antichambre de la Reine y recorder son ballet des Lanterniers, le danse fort bien; il ne y avoit que trois jours qu'il l'apprenoit.
_Le 13, jeudi._—A quatre heures et demie l'on lui dit que le Roi arrivoit; le voilà tout transporté de joie; le Roi arrive, il le va saluer en son cabinet; à sept heures et demie soupé avec le Roi.
_Le 14, vendredi._—Le Roi arrive en sa chambre, le mène chez M. d'Orléans, puis en sa chambre, où il a dîné de la viande du Roi. A trois heures le Roi le mène à la chasse en Vésinet. A sept heures et demie soupé avec le Roi. Ramené en sa chambre, M. de Cési, qui avoit épousé Mme la comtesse de Moret, puis été démarié, lui donnoit le bonsoir; il ne le connoissoit pas. Mme de Montglat lui dit que c'étoit M. de Cési, et qu'il lui donnât le bonsoir; il le fait: _Bonsoir, Cési. Mamanga, qui est stilà?_—«Monsieur, c'est M. de Cési.»—_A qui est-il?_—«Monsieur, il est au Roi.»—_De quoi lui sert-il!_—«Monsieur, il le suit quand il va quelque part.»—_Chemine-t-il, va-t-il à pied?_—«Monsieur, il va à cheval et à pied.» Et adressant la parole à moi, elle me dit qu'il en avoit eu de bon argent et touché trente mille écus. Le Dauphin reprend: _Pourquoi?_—«Monsieur, c'est qu'il étoit prisonnier.»—_Où?_—«A Paris.»—_Avec des cordes?_—«Non, Monsieur, mais il y avoit été mis pour avoir été opiniâtre, et le Roi l'a fait délivrer.» Le Dauphin ayant un peu songé dit: _Voudroit-il bien être encore prisonnier pour avoir de l'argent?_
_Le 15, samedi, à Saint-Germain._—A neuf heures déjeûné; le Roi arrive en sa chambre, le mène à la messe, puis, à dix heures et un quart, dîné avec le Roi. Ramené en sa chambre, il va recorder son ballet. J'envoie querir de l'oignon pilé; c'étoit pour M. d'Orléans, qu'un éclat de feu avoit brûlé un peu au dedans de la cuisse. Il demande ce que c'est; je lui dis que c'étoit Mercier qui s'étoit brûlé le doigt, il répond: _Il ne faut que y mettre un emplâtre de diapalma. Voyez_, dit-il à M. de la Massoire, lui montrant le doigt, _je m'étois l'autre jour brûlé le doigt, je fis qu'y mette du diapalma, je fus guéri tout incontinent. Demandez à mousseu Héroua. Je me coupis l'autre jour dans le jardin; j'y mis de la terre, je fus incontinent guéri._ A quatre heures trois-quarts il va chez le Roi, qui se mettoit au lit, revenant de la chasse.
_Le 16, dimanche._—A huit heures il va chez le Roi, lui donne sa chemise; mené par le Roi au bâtiment neuf; il va à pied, encore qu'il plût un peu, entend la messe avec le Roi, puis à dix heures et un quart dîné. A onze heures le Roi s'en retourne à Paris, et lui au vieux château, à pied; il ne voulut jamais être porté, nonobstant les crottes, la pluie et le vent. Il monte en ma chambre, demande à voir les livres des oiseaux et des quadrupèdes de Gesner, puis Vitruve, qu'il n'avoit point vu, il y avoit deux ans.
_Le 17, lundi, à Saint-Germain._—M. le cardinal de Joyeuse, revenant de Gaillon à Paris, le vient voir. Il recorde son ballet des Lanterniers, y va fort bien, guidé seulement par l'oreille, car il ne savoit point faire des pas.
_Le 24, lundi._—Il se fait mettre un bonnet de nuit à façon d'homme, pour en aller voir Madame; c'est le premier qu'il a porté de cette façon. A onze heures et demie dîné; il va en sa chambre. Il songeoit en regardant le feu; sa nourrice lui demande: «Monsieur, à quoi songez-vous?»—_Je songe à quoi je me jouerai._ Amusé à divers jeux.
_Le 26, mercredi._—Il demande à écrire: _Je veux_, dit-il, _écrire un petit livre que je veux faire imprimer, pour envoyer à papa pour ses étrennes_; il se met à écrire, et se fait entretenir de l'Infante.
_Le 30, dimanche._—A deux heures et demie il monte en ma chambre, me demande ce que j'écrivois; je lui dis que c'étoit à M. de Béthune: _Équivez, équivez_, dit-il, et ne me vouloit point détourner. Il s'amuse auprès du feu, puis, à trois heures, me dit: _Adieu mousseu Hérouard, je m'en vas faire collation._—«Monsieur, vous plaît-il me faire l'honneur de me permettre que j'achève d'écrire à M. de Béthune?»—_Oui._—«Monsieur, me voulez-vous commander de lui écrire quelque chose de votre part?» Il s'en vient à moi, et me dit tout bas à l'oreille: _Mandez-li que je me recommande à li, et qu'il vous mande ce qu'il m'apportera pour mes étrennes; mais ne dites mot._ Il va en la chambre de M. de Verneuil pour y recorder son ballet. A six heures et un quart soupé; comme il eut achevé de manger ses ris de veau, il dit à M. de Ventelet, lui baillant la vaisselle: _Tenez, donnez le reste à ma sœur_; laquelle répond gaiement: _Aussi vrai, j'en avois bien envie; j'en eusse bien mangé, mais je n'ai osé en demander à Mousseu._
_Le 31, lundi._—Le matin il se fâchoit de ce qu'on lui avoit à son gré fait les cheveux trop courts: _Hé! Mamanga, je semble un moine_. Il écrit une lettre au Roi:
Papa, j'ai apprins que l'enfant sage réjouit le père, c'est pourquoi je ferai tout ce que je pourrai pour vous donner ce contentement, d'autant que je suis, papa, Votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.
LOYS.
Il monte en ma chambre, me demande le livre des bâtiments, c'étoit Vitruve; il se y plaisoit fort. Il le feuillette tout, demandant la raison de chacune des figures. Il a de l'impatience que le jour soit venu pour avoir des étrennes, veut que Mme de Vitry couche avec Mme de Montglat, afin qu'elle lui donne ses étrennes à minuit.
ANNÉE 1608.
Conversation sur le Roi et sur les charges de la maison du Dauphin.—Mariage projeté du duc d'Orléans.—Accouchement de Mme des Essars; mot du Dauphin.—Portraits des grands-pères du Dauphin.—Froid excessif.—La volière du Dauphin.—Catéchisme du P. Coton.—Conversation sur l'Infante; jeux avec les petites filles.—M. d'Albigny.—Jeux et langage singuliers.—Pain fait avec du blé avarié.—Présent de la reine Marguerite.—Le ballet des Falots.—Envoi du Dauphin à l'infante d'Espagne.—Le porte-panier.—Départ de Saint-Germain.—Séjour au Louvre.—Visites à la reine Marguerite, au Palais de Justice, à l'Arsenal.—Départ pour Fontainebleau.—Le tableau de la belle Agnès.—Aversion pour M. de Moret.—Figure de Henri IV en poterie.—Amitié du Dauphin pour Héroard.—Le chien et le singe du Roi.—Cérémonies des Rameaux et de la Cène.—Le P. Ange de Joyeuse.—Le fou-poëte de M. de Roquelaure.—MM. de Mortemart et de la Trémoille.—Naissance du duc d'Anjou.—Mot du Roi au Dauphin.—Lettre du Dauphin au Roi.—Collation de poterie.—Un joujou de Nuremberg.—Mmes de Montpezat et du Peschier.—M. de Vic et sa jambe de bois.—Les différentes races des enfants du Roi.—Goût pour la chasse et les chiens.—Le Dauphin quitte l'habillement d'enfant.—Contes sur l'Infante.—Le premier laquais du Dauphin.—Ses exercices militaires; il aime l'odeur de la poudre.—Le sauteur Colas.—Un chien cocu.—Mariage de M. de Vendôme et de Mlle de Mercœur.—Mot du Roi sur M. de Guise.—Premier bain.—Jalousie du Dauphin.—Le docteur de la Palestine.—Éclipse de soleil.—Le prince de Mantoue.—Première leçon d'équitation.—Devise latine signée _Louis_.—Les peintures de Fréminet et de Franco.—Lettre à la grande-duchesse de Toscane.—Superstition d'Héroard.—Le tireur d'épines.—Départ de Fontainebleau.—Passage à Melun et à Chaillot.—La comtesse de Guiche et la reine Marguerite.—Le partisan Montauban.—Collation à Ruel.—Arrivée à Saint-Germain.—Le Dauphin entre dans sa huitième année.—Le duc de Mantoue.—Visite à l'abbaye de Poissy.—Lettre au Roi.—La comtesse de Mansfeld.—Le Dauphin a la rougeole.—Portrait de Jeanne de Naples.—_L'Hippostéologie_ d'Héroard.—Chasse avec le Roi.—Sensibilité de Henri IV.—La vaisselle d'argent du Dauphin.—Mot sur le maréchal de Biron.
_Le 1er janvier, mardi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures, il se fait lever pour recevoir ses étrennes. Il écrit à la Reine une lettre où il ne voulut jamais écrire ce mot: _bien_; il vouloit écrire: _bian_, disant que c'étoit mieux dit, et se y opiniâtre de telle sorte qu'il lui fallut dresser une autre lettre où ce mot ne fût point.
_Le 5, samedi._—Il tenoit une peinture du Roi sur du papier, où étoient les nom, surnom et qualités; il les lisoit. M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, quand vous serez un jour le Roi, comment mettrez-vous?» Il répond brusquement: _Ne parlons point de cela!_—«Mais, Monsieur, vous le serez, s'il plaît à Dieu, un jour après papa».—_Ne parlons point de cela!_—«Monsieur, c'est que vous voulez dire qu'il faut prier Dieu qu'il donne longue vie à papa?»—_Oui, c'est cela._ En dînant il demanda si pour son souper il ne y auroit pas un gâteau pour faire les rois; M. de Ventelet lui dit que oui, et qu'il seroit le roi; _Ho! non_, dit-il, _c'est papa_.—«Monsieur, j'entends le roi de la fève, ce n'est que pour jouer; et là-dessus je lui dis: «Monsieur, il faudra s'il vous plaît des charges à tous vos serviteurs; que donnerez-vous à M. Birat?»—_Ce sera le fou._—«Et à M. de Ventelet?»—_Ce sera le bon vieux homme._—«Et à moi, Monsieur?»—_Vous serez l'imprimeur._ M. Boquet, mari de sa nourrice, lui demande une charge.—_Vous serez maître Guillaume_, c'étoit le fou du Roi[456]. Je poursuis à lui demander: «Et à M. de Malleville que lui donnerez-vous?» (il étoit exempt aux gardes écossoises servant près de lui).—_Ce sera Pantalon_; il avoit la barbe assez grande.—«Et M. de la Pointe? (archer du corps, qui étoit gros)».—_Ce sera le gros ventre._—«Et M. d'Origny? (son compagnon)».—_Ce sera le cuisinier_: il étoit un peu malpropre.—«Et maître Jean? (son sommelier)».—_Ce sera l'ivre._—«Et maître Gilles? (son pannetier)».—_Il sera confiturier._—«Et votre huissier de salle? (il faisoit des vers)».—_Féfé Vaneuil a un petit chien, qui s'appelle Joly; quand ils seront ensemble ils feront des vers, et Joly les fera par le cul._—«Et de Vienne? (c'étoit son cuisinier)».—_Ce sera Sibilot_: c'étoit le fol du feu Roi.—«Et Champagne? (garçon de garde-robe)».—_Ce sera mon verseur de mede._—«Et M. Guérin? (son apothicaire).»—_Ce sera Frely_: c'étoit le nom que ledit Guérin avoit donné à l'un des chiens.—«Et M. de Cressy? (enseigne de la compagnie, qui étoit fort grand)».—_Ce sera le petit Marin_: c'étoit le nain de la Reine.—«Et M. Aude? (huissier de chambre de Madame, qu'il voyoit souvent enveloppé au visage)».—_Ce sera l'enrhumé._ M. Boquet, qui n'étoit pas content d'être maître Guillaume, le pressoit pour lui en donner un autre; M. Birat entre en la chambre, M. Boquet lui dit: «Monsieur, voilà M. Birat, quelle charge lui donnerez-vous?»—_Ce sera maître Guillaume._—«Et moi, Monsieur, lui dit Boquet, que serai-je maintenant que je ne suis plus maître Guillaume?»—_Vous serez maître Guillaume Dubois, le poëte de mousseu de Roquelaure_ (c'étoit un fol qui avoit été maçon et se faisoit croire qu'il faisoit bien des vers); _mousseu Héroua, il me venoit voir souvent à Fontainebleau, sur la terrasse de ma chambre; il me montroit des vers, qui étoient si mal faits, si mal faits_, me dit-il avec action comme s'il se y fût connu et en souriant.—«Et à M. de Bernet? (porteur de M. d'Orléans)».—_Ce sera le nouveau tondu_: il avoit ses cheveux et sa barbe faits de nouveau.—«Et Bourgeois? (l'un des huissiers de sa chambre, qui étoit vêtu de noir, portant le deuil)».—_Ce sera la corneille._—«Et Montalier? (valet de garde-robe, portant le deuil)».—_Ce sera le corbeau._—A six heures et un quart, soupé, il fait les Rois; il est le roi. Jamais il ne voulut permettre que l'on criât: le Roi boit!
[456] Sur ce fou de Henri IV, on lit dans le _Perroniana_: «Maître Guillaume étoit ennemi mortel des pages et des laquais, et portoit toujours sous sa robe un bâton court, qu'il appeloit son oysel, et en frappant crioit toujours le premier au meurtre. Il disoit qu'en même temps que Dieu faisoit les anges, le diable faisoit les pages et les laquais. Il vit en Normandie le pourvoyeur de M. le cardinal de Bourbon qui menoit toujours où alloit son maître une troupe de moutons pour la provision, et celui qui les menoit étoit monté à cheval; maître Guillaume, qui le vit passer, dit: «Voilà le grand moutontier de Cholcos, qui garde les moutons à cheval.» Quand maître Guillaume vouloit dire ruiner, il disoit réformer, à cause qu'au commencement des troubles ceux de la Religion pillèrent Louviers, d'où il étoit, et eux s'appeloient Réformés. M. le comte de Soissons lui dit un jour: «Il faut que tu ailles devant une compagnie de dames (qui étoient au Louvre) et que devant elles tu montres ton cul, et que tu le remues; mais garde-toi bien de dire que c'est moi qui t'ai appris cela, car tu auras des coups de bâton; mais dis ainsi: C'est ma mère qui me l'a appris» (entendant parler de la mère de maître Guillaume). Maître Guillaume ne manqua pas de venir en cette compagnie, où le comte se trouva exprès, et où aussi étoit sa mère; aussitôt le bouffon commença à faire les gestes que lui avoit appris le comte de Soissons. Ces dames se mirent à crier et à le vouloir chasser de la salle; on lui demanda: «Qui t'a appris celle vilenie-là?—C'est le comte de Soissons», dit-il. Le comte, qui étoit là, lui fit signe qu'il le battroit; aussitôt il se reprit: «Non, ce n'est pas le comte de Soissons, mais c'est sa mère qui lui a appris.»
«Je le rendis une fois bien muet devant le feu Roi, et il se trouva pris sans pouvoir répliquer. Il disoit au Roi qu'il avoit été dans l'arche de Noë avec sa femme et ses enfants; là-dessus je lui dis: «Venez çà, maître Guillaume; il n'y avoit dans l'arche que huit personnes, Noë, sa femme, ses trois enfants et les femmes de ses trois enfants: Vous n'étiez pas Noë?—Non, dit-il.—Vous n'étiez pas sa femme?—Non.—Vous n'étiez pas de ses enfants?—Non.—Vous n'étiez pas une des femmes de ses fils?—Non.—Vous étiez donc une bête, car il n'y avoit que ces personnes-là, tout le reste étoit des bêtes.» Il se trouva bien empêché, et ne sut que répondre; le Roi le lui reprochoit souvent....
«Il s'appeloit Guillaume le Marchand et s'appeloit Cavalier des chiffres; il disoit qu'il étoit descendu aux enfers, et que là il combattit Pythagoras. Toute sa science étoit tirée du livre des Quenouilles, qu'il avoit merveilleusement bien étudié; il avoit aussi vu tout plein de tapisseries, et il lui en étoit demeuré force visions; il avoir été aussi souventes fois aux sermons; il n'y avoit pas moyen de le faire obliger ni répondre pour personne. Les bouffons plaisants donnent de merveilleux contentements, mais ils sont dangereux quelquefois. Maître Guillaume avoit de certaines visions admirables quand on l'interrogeoit: Qui étoit cettui-ci, cettui-là, et de certains mots propres, qui lui étoient naturels, et à lui seulement.»
_Le 7, lundi._—Il se fait asseoir et donner un échiquier, pour jouer aux échecs contre Louise, fille de sa nourrice, prie M. de Ventelet de lui apprendre comme il faut jouer, le désire, y prend plaisir, y a de la patience.
_Le 8, mardi._—Il s'amuse à peindre et à écrire[457]. Un peu devant son coucher Mme de Vitry lui dit que l'on marioit M. d'Orléans; il demande: _Mais est-il vrai?_—«Oui, Monsieur, à Mlle de Montpensier[458]».—_Quel âge a-t-elle?_—«Dix-huit mois.»—_Qui vous l'a dit?_—«C'est La Concie, qui est à M. de Béthune.»—_Mais le sait-il bien?_—Il dit que oui.—_Papa le veut-il bien?_—Il dit que oui. «Monsieur, seriez-vous bien aise qu'il fût marié devant vous?»—_Comment, avant moi?_—«C'est-à-dire premier que vous.»—_Non, je veux point être marié._—«Que ferez-vous donc?»—_Quand je serai grand, je veux aller toujours à la guerre._
[457] Ces griffonnages sont conservés dans le manuscrit d'Héroard.
[458] Marie de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, duc de Montpensier, née au château de Gaillon, le 15 octobre 1605, avait alors près de deux ans; elle fut mariée en 1626 à Gaston, duc d'Orléans, troisième fils de Henri IV, né le 25 avril 1608; le duc d'Orléans, deuxième fils du Roi, était mort en 1611. On voit que ces mariages, projetés dès l'enfance des princes, se réalisaient quelquefois.
_Le 11, vendredi._—M. de Frontenac l'entretenoit de Mme des Essars: «Monsieur, la connoissez-vous?»—_Oui, je la connois bien_, dit-il en souriant.—«Où l'avez-vous vue?»—_Je l'ai vue à Fontainebleau, à la chambre de Mamanga._—«Monsieur, qui la menoit?»—_Je sais pas_, dit-il en souriant, car il le savoit bien et jamais ne voulut nommer. M. de Frontenac lui demande à l'oreille si ce n'étoit pas M. de la Varenne?—_Oui_ (il étoit vrai).—«Monsieur, elle est accouchée d'une fille[459], vous avez là une autre sœu-sœu.»—_Non._—«Pourquoi?»—_Elle n'a pas été dans le ventre à maman._—«Papa la fera porter ici pour la faire baptiser, et veut que vous soyez le compère.»—_Qui? papa?_—«Oui, Monsieur.»—_Comment la portera-t-on?_—«L'on empruntera une litière pour la porter.»—_Ah! oui, car si c'étoit la litière à maman_, dit-il en hochant la tête et souriant, _je monterois sur les mulets, je les ferois tant courir, tant courir, que tout iroit par terre_. M. Birat lui dit tout bas: «Monsieur, c'est une femme que le Roi aime bien.»—_C'est une putaine, si je l'aime point._ Il s'amuse à ses canons, puis à une cassolette d'argent, dont il se joue. Madame lui dit: «Monsieur, il y faut mettre de l'eau rose et de la pastille.»—_Non, ma sœur, je veux pas, Mamanga le veut pas._ Elle le lui avoit dit, le matin, et qu'il n'y avoit point de meilleure cassolette que la senteur du genièvre.
[459] Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille de Henri IV et de Charlotte des Essars, fut légitimée par lettres du Roi, données au mois de mars 1608, et mourut abbesse de Fontevrault, en 1670.
_Le 12, samedi._—M. de Frontenac prend congé de lui; il le prie de dire au Roi qu'il lui envoie un de ses portraits et à la Reine aussi. Il se va s'amuser aux portraits qu'il avoit à côté du chevet de son lit, attachés contre la tapisserie; celui du Roi son grand-père[460] y étoit: _Comment s'appelle-t'y?_—«Monsieur, il s'appeloit Antoine.»—_Je suis donc bien marri que je n'aie nom Antoine._
[460] _Voy._ au 19 septembre 1607.
_Le 16, mercredi, à Saint-Germain._—Il fait copier le portrait du père de la Reine[461] par Boileau, ne peut partir d'auprès de lui, tant il est âpre à la peinture, n'en veut point aller à la messe. A midi dîné; amusé doucement jusques à trois heures, spécialement à crayonner avec du charbon, imite fort bien, me dit: _Voyez, mousseu Héroua, je l'ai fait sans voir_ (sans regarder l'original), _je l'avois en mon esprit_; c'étoit un oiseau de la Chine; je lui dis qu'il étoit fort bien, mais qu'il y falloit encore la crête.—_La crête?_ et, regardant l'original: _Oui, mais je ne l'avois pas encore en mon esprit; je l'y veux mettre, puis je la peindrai._ Arrive un gentilhomme de la part de M. et de Mme de Montpensier pour le saluer et voir M. d'Orléans de leur part, comme leur gendre, le contrat ayant été passé de son mariage avec Mlle leur fille le lundi précédent.
[461] François-Marie de Médicis, 1er du nom, grand-duc de Toscane.
_Le 17, jeudi_.—Il envoie querir la grande horloge, où étoit le cours de la lune, la fait monter, y prend plaisir. Il joue son ballet des Lanternes, et le fait danser à Gramont et à Louise, fille de sa nourrice, fait venir son violon et son joueur de luth, chante et fait la musique avec eux. Mme de Saint-Georges prie Bompar, page du Dauphin, d'aller chez M. d'Orléans querir sa besogne; il l'entend, le rappelle. Bompar ne revient point: _Vous aurez le fouet, Bompar; Bompar aura le fouet._ Il chante cela entre ses dents. Mme de Montglat l'en tance, et lui demande pourquoi il ne veut pas que Mme de Saint-Georges, qui est sa fille, prie son page de faire quelque chose pour elle; il répond: _Parce qu'elle ne veut pas que son petit laquais fasse rien pour moi._ (C'étoit une bourde.) Mme de Montglat tenoit assis sur son giron le Dauphin, marmonnant: _Bompar aura le fouet; un page qui s'appelle Par, qui a des jarretières rouges et des chausses bleues, aura le fouet_; sur ces entrefaites le page entre. Le Dauphin part sans dire mot, et lui va lancer un grand coup de pied sans le toucher; Mme de Montglat lui dit: «Eh bien, Monsieur, vous n'avez pas fait ce que je vous ai dit; souvenez-vous-en, je ne vous aime point.»—_Mais, Mamanga, je vous aime bien._—«Vous ne m'aimez pas, puisque vous n'aimez pas mes enfants; quand ils prient ceux qui sont à vous de faire quelque chose pour eux, vous ne le voulez pas.»—_Bon pour la mère, non pas pour les enfants._
_Le 18, vendredi._—Il va en la chambre de M. d'Orléans, où il reconnoît une pièce tendue de sa tapisserie, l'empoigne en criant: _Hé! ôtez! hé! velà de ma tapisserie, qu'on l'ôte! hé! on serre celle de mon frère pour lui faire servir la mienne._ Je lui dis pour le divertir qu'il n'en falloit plus, puisqu'elle y avoit servi.—_Fi! la vilaine tapisserie, je n'en veux plus._ Mme de Montglat le menace du fouet, et tourne le dos pour aller querir des verges: _Fi! la vilaine! qu'elle est laide!_ dit-il, en lui faisant les cornes. Il rentre en humeur de vouloir sa tapisserie, et il fallut obéir. Il étoit vrai aussi ce qu'il disoit de la tapisserie. A onze heures trois quarts, dîné; il s'amuse à son horloge, à faire sonner le réveille-matin, fait la musique avec Hindret. A six heures et un quart, soupé; il s'amuse à porter Gramont et Louise dans la chaise de Madame Christienne, joue aux métiers, en invente de nouveaux: _Soyons_, dit-il, _coupeurs de bourses_.
_Le 19, samedi, à Saint-Germain._—A une heure et un quart sorti gaiement par la porte de la chapelle; il y avoit cinq semaines qu'il n'étoit sorti, à cause du froid et des neiges qui depuis ce temps-là étoient tombées et étoient encore sur la terre, près de quatre ou cinq pieds, sans avoir diminué. La rivière fut toute glacée, une charrette y passa. Mené par les offices sur la terrasse, il faisoit comme le cheval échappé; il ne fait que courir sur le pavé où le chemin étoit frayé, prend plaisir à passer dans la neige. Ramené il va voir Boileau, qui crayonnoit son grand-père maternel.
_Le 22, mardi._—Il s'amuse assis, à crayonner, pendant que Boileau le tire en crayon, s'y prête avec une facilité et une patience admirables. En soupant il entend que l'on disoit qu'il faisoit un extrême froid, comme il étoit vrai (je n'en ai jamais senti de pareil ni de si long, nous gelions près d'un grand feu); il dit en raillant de M. Birat, qui quelques jours auparavant avoit dit qu'il dégeloit: _Je suis de l'avis de Birat, il dégèle; je suis astrologue, moi._ Je lui demande: «Monsieur, qu'est-ce que astrologue?» Il répond en levant les yeux en haut à diverses fois et feignant d'écrire de son doigt dextre sur la main gauche: _Je fais des almanachs, je regarde le globe_.
_Le 23, mercredi._—Il y avoit plus d'un mois qu'il faisoit une excessive froidure; il n'avoit jamais dit qu'il eût froid (encore le dit-il froidement) que ce jour-ci; aussi étoit-elle extrême. On ne le pouvoit faire tenir auprès du feu; toujours près des fenêtres du côté du préau, où il se jouoit. En écrivant ceci l'encre geloit, tant le froid étoit grand. A six heures et un quart soupé; le couvercle tenoit au verre et le pied du verre dans l'essai, tant le froid étoit grand, et il fut soudainement gelé.—L'on parloit que M. de Vendôme feroit dimanche prochain un ballet devant le Roi à Paris.—_Ho! Mamanga, j'y veux aller, j'irai bien!_ Je lui dis: «Mais, Monsieur, il fait un extrême froid!»—_C'est tout un; je prendrai mon masque de mascarade_ (qui étoit noir), _je n'aurai point de roupie_.
_Le 24, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures trois quarts il entend la messe en sa chambre, pour le grand froid. A midi dîné; son verre et le couvercle, et le pied du verre et l'essai tenoient ensemble, glacés.
_Le 25, vendredi._—Il s'amuse à faire recoller par Hindret, son joueur de luth, une jambe de l'un de ses chevaux; ne faisant pas comme il lui étoit commandé, le Dauphin lui dit: _Ha! vous êtes fâcheux; je dirai à papa qu'il vous ôte d'auprès de moi_.—«Monsieur, le Roi ne vous croira pas.»—_J'ai bien empêché qu'on vous a pas ôté._—«Monsieur, le Roi ne m'a pas voulu ôter.»—_Qui donc? est-ce mousseu de Souvré?_—«Non, Monsieur.»—_Qui donc?_ Il le presse pour le savoir en ceci, se ressouvenant qu'il avoit prié M. de Rosny de mettre Hindret sur son état, à Fontainebleau, il y a eu un an devant Noël dernier, sur ce que quelques-uns l'en vouloient faire ôter.
_Le 26, samedi._—Il me conte de ses petits oiseaux pris pendant la neige, qu'il avoit fait mettre dans la terrasse de sa chambre, où étoit sa fontaine, close en volière: _J'ai une compagnie de petits oiseaux dans ma volière, que je y ai mis durant la gelée. Il y a un pinçon d'Ardenne, qui est le capitaine; un autre pinçon, le lieutenant, et un autre, l'enseigne. Il y a une alouette, qui est le tambour, et un chardonneret, qui est le fifre. J'ai fait mettre tous les jours, tous les jours, une terrine toute pleine de braise, et ils venoient tout autour, deux à deux, qui se chauffoient, et ils chantoient; puis je fis mettre du vin à l'eau qu'ils buvoient, et le tambour s'enivra._
_Le 27 janvier, dimanche._—Il se prend, contre sa coutume et son naturel, à baiser les petites filles, sur toutes la jeune Vitry: _J'en veux_, disoit-il, _à la petite Vitry_, la tiroit à part. Le jour précédent M. de Verneuil lui avoit dit: «Mon maître, baisons toutes les filles, il les faut baiser;» et par ce moyen rompit sa honte accoutumée.
_Le 28, lundi, à Saint-Germain._—Il entend la messe en sa chambre, prend le goupillon, donne de l'eau bénite à chacun, suit la petite Vitry, et dit en lui en donnant: _C'est à la petite Vitry que j'en veux donner, puisque c'est à elle que j'en veux_.
_Le 29, mardi._—Il dit ses quatrains, en sait cinquante. Il apprend un petit catéchisme fait par le P. Coton à la prière de Mme de Montglat[462]. En la demande: «Qui sont nos ennemis?» il y a, en la réponse: «Le monde, Satan, et la chair.»—_La chair!_ dit le Dauphin en reprenant ce mot. «Oui, Monsieur, la chair,» répond Mme de Montglat.—_Est-ce ma chair, Mamanga?_ dit-il en se tâtant.—«Oui, Monsieur, votre chair.»—_Ho! ho! je la tuerai donc_, dit-il en se frappant, _Ha! ha! je vous tuerai!_ Mlle d'Agre lui demande, sur ce que l'on parloit de l'Infante et de M. d'Orléans, qui étoit marié: «Monsieur, voilà M. d'Orléans qui est marié»; il répond: _Non, il est accordé_.—«Et vous, Monsieur, ne le voulez-vous pas être?»—_Non, je le veux pas être._—«Monsieur, ne le serez-vous pas à l'Infante?»—_Non._—«Elle vous aime bien et a un portrait de vous.»—_Qui le lui a envoyé?_—«M. de Barreau, ambassadeur pour le Roi, le lui a donné; mais dites-moi sans rire, l'aimez-vous pas?» Il répond en faisant le petit bec: _Non_; puis, s'approchant, lui dit bas à l'oreille: _Un petit_[463]. Il prend plaisir d'en ouïr parler, demande: _Quel âge a-t-elle? est-elle grande?_ Il se joue avec les petites filles[464], passe par-dessus le lit de Mme de Montglat, se coule en la ruelle pour y baiser la petite Vitry.
[462] Dans son livre _De l'institution du Prince_, Héroard trace ainsi le plan de ce petit catéchisme: «Il sera, ce me semble, bien à propos de dresser un petit catéchisme fort abrégé, et qui contienne seulement les choses nécessaires et celles que le long et légitime usage a fait passer en nature de loi, ayant à prendre soigneuse garde de ne point faire un homme superstitieux au lieu d'un homme pie et vraiment religieux; ne se trouvant aucune chose plus contraire à la religion chrétienne, pure, sans fard et sans macule, comme est la superstition.»
[463] Un peu.
[464] _Voy._ plus bas au 3 février.
_Le 30 janvier, mercredi._—En s'habillant il me demande: _Mousseu Héroua, quand irai-je à Paris?_—«Monsieur, lui dis-je, quand il plaira à papa; il viendra ici dans peu de jours, vous lui demanderez quand il l'aura agréable et que vous alliez à la foire, et de vous donner de l'argent. Combien lui en demanderez-vous, Monsieur?»—_Deux cents écus._—«Qu'en ferez-vous, Monsieur?»—_Je les mettrai dans mon coffre._—«Ha! Monsieur, il ne faut point qu'un prince demande de l'argent pour le serrer dans son coffre.»—_Je l'emploierai_, dit-il, et là-dessus il désigne tous les présents qu'il fera pour la foire Saint-Germain.
_Le 1er février, vendredi, à Saint-Germain._—Il arrive un gentilhomme breton qui revenoit d'Espagne et racontoit les beautés de l'Infante et l'amour qu'elle avoit pour Monseigneur le Dauphin. Il écoutoit avec plaisir sans en faire semblant; et comme le roi d'Espagne avoit défendu à l'Infante de dire qu'elle aimât Monseigneur le Dauphin: _Je battrai bien ce roi d'Espagne_.—«Mais Monsieur, lui dis-je, on dit qu'elle se veut déguiser pour vous voir.»
_Le 3, dimanche._—Mené sur la terrasse du bâtiment neuf, ramené, par le petit jardin et le préau, au grand jardin et en la basse cour, où il a vu un fort grand loup, que l'on avoit pris le matin au piége. Mlle de Vendôme s'étoit coiffée en bourgeoise, et Madame s'en étoit aussi coiffée et avoit fait de même à la petite Frontenac, à la petite Vitry, à la fille de sa nourrice, et à la petite Marguerite, qui étoit à Mlle de Vendôme; la petite Louise, fille de la nourrice de M. le Dauphin étoit la mariée. Le Dauphin prend une poche[465] et l'archet, se met entre Boileau et Hindret, ses joueurs de violon et de luth, joue avec eux, et ils font danser toutes ces bourgeoises; il joue froidement, va aux cadences et comme ceux qui jouoient aux noces.
[465] Un petit violon; on dit aujourd'hui pochette.
_Le 5, mardi, à Saint-Germain._—Il joue aux métiers, aux comédies avec Madame; il danse aux chansons, n'en veut point dire quelques-unes qu'il sait: _Elles sont vilaines_. Je lui demande qui les lui a apprises?—_Parsonne, mais je les ai ouï chanter._
_Le 6, mercredi._—Il vient à ma chambre à trois heures, me demande Vitruve, entre en mon étude: _Je veux_, dit-il, _moi-même deviner le livre_; il le tire, l'apporte lui-même en ma chambre. M. de Mansan, arrivé de Paris, lui apporte un crocheteur[466]; il s'y transporte, se y amusant jusques à près de cinq heures. A huit heures trois quarts, dévêtu, mis au lit, il me demande: _Mousseu Héroua, dites-moi encore de l'aigle_; c'étoit l'histoire de cette dame romaine qui avoit nourri l'aigle qui se brûla avec elle sur le bûcher, le jour de ses funérailles; je la lui avois faite le matin. _Je voudrois bien_, dit-il, _avoir un aigle, mais est-il vrai?_ Il prenoit plaisir à quelque chose de sérieux, n'aimoit point à être trompé ni que l'on lui mentît.
[466] Sans doute un jouet de la foire Saint-Germain.
_Le 7, jeudi._—Il va au bâtiment neuf, sur la terrasse de Neptune, d'où il voit passer des hommes, d'un bord à l'autre, sur la rivière, qui étoit encore toute glacée, encore qu'il fît un temps doux.—M. Birat demandoit à Mlle Piolant: «Madamoiselle, avez-vous pas connu Albigny[467], fils de M. de Gordes? Il est mort.»—«Non, j'ai connu le père, qui étoit bon serviteur du Roi. Où est-il mort?»—«En Savoie.»—_Étoit-il Espagnol?_ demande le Dauphin.—«Non, Monsieur, répond Birat, mais il étoit avec M. de Savoie.»—«Il étoit donc Espagnol, reprend Mlle Piolant, puisqu'il étoit en Savoie, car M. de Savoie est Espagnol.»—_Ha! que j'en suis donc bien aise, puisqu'il étoit Espagnol!_ dit le Dauphin avec exaltation, _ha! que j'en suis bien aise qu'il est mort!_ L'on disoit que M. de Savoie l'avoit fait mourir.
[467] Charles de Simiane, seigneur d'Albigny, s'étant signalé en France pour le parti catholique, sous Charles de Savoie, duc de Nemours; le duc de Savoie, Charles-Emmanuel Ier, l'appela à son service, le fit général de ses armées et lui fit épouser sa sœur naturelle; il mourut à Turin, le 17 février 1608, dit le P. Anselme; il faut peut-être lire janvier d'après ce passage d'Héroard. Le père de M. d'Albigny se nommait Bertrand-Raimbaud de Simiane, Ve du nom, baron de Gordes; c'était, dit le président de Thou, un homme de l'ancienne roche, et qui dans tous les troubles de son temps sut conserver une grande équité. Il mourut à Montélimar, en 1578.
_Le 8, vendredi, à Saint-Germain._—Il descend en la chambre de M. de Verneuil pour lui voir danser la bohémienne, puis va en celle de Mlle de Vendôme, où Madame lui donne son petit bénitier d'argent; il y fait mettre de l'eau bénite et va en donnant à chacun. Je lui demande: «Monsieur, est-ce de l'eau bénite de Cour?»—_Non, mousseu Héroua, c'est de la bonne._
_Le 9, samedi._—Mené au bâtiment neuf et, par les offices, sur la terrasse, d'où il regarde passer des hommes sur la rivière, encore glacée d'un bord à autre, et si il y avoit quinze jours que le dégel avoit commencé. Ce fut un grand et rude hiver; le froid commença le jour Saint-Thomas[468]; plusieurs personnes en moururent.
[468] Le 21 décembre 1607.
_Le 11, lundi._—Il est peigné pendant qu'il écrit le mémoire de son linge sale, pour bailler au lavandier. Il va chez Mlle de Vendôme; M. de Verneuil se y trouve, qui le conseille de baiser les filles, la petite Vitry et la petite Frontenac; ils se mettent après. Ma femme lui dit: «Monsieur, ne vous souvenez-vous pas de ce que M. Hérouard vous en dit l'autre jour[469]?» Sans dire mot, le Dauphin se bouche les oreilles; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître ne les écoutez pas!» Mlle d'Agre lui dit: «Mais vous, qui êtes cardinal, il vous faudra aller à Rome demander pardon au Pape.»—«Ho! oui, répond M. de Verneuil, ho! mon maître épousera la petite Frontenac et moi la petite Vitry.» Ramené en sa chambre, M. de Frontenac dit au Dauphin: «Monsieur, l'on m'a dit des nouvelles;» il se doute que c'étoit de sa fille, en est honteux et se prend à pleurer. Le soir il demande à danser aux chansons, et comme il fallut chanter la chanson où il y a: _Mettons sous le pied ces garçons à marier_, il se tire hors du branle et appelle Hindret, qui étoit seul (de danseur) avec lui. Il se retire près des fenêtres du préau, et lui dit: _Ha! je vous réponds que je ferai demain bien fouetter ce cul brûlé_; c'étoit la femme de chambre de Mme de Montglat, qu'il appeloit ainsi depuis qu'elle faillit à se brûler à Noisy. Il étoit en colère, et soudain approche de la danse: _Fi! les pisseuses! fi! les pisseuses!_
[469] Ce passage prouve qu'Héroard faisait au Dauphin des remontrances qu'il ne rapporte pas dans son Journal.
_Le 12, mardi, à Saint-Germain._—A onze heures et demie dîné; il dit que son pain n'étoit pas bon, il étoit vrai; arrivent peu après les députés du chapitre de Metz pour le saluer, venant devers M. de Verneuil[470] de la part du chapitre; il les embrasse.
[470] Il avait été pourvu de l'évêché de Metz par bulle du Pape.
_Le 13, mercredi._—M. de Montbazon et M. le Grand le devoient venir voir; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, je veux que vous vous jetiez sur eux à corps perdu.»—_Hé! maman, voulez-vous que je perde mon corps?_ Ils arrivent et lui apportent le pied du cerf; il les embrasse, les mène chez M. d'Orléans, où il va battant les joues des femmes de chambre et de Mme de Montglat avec le nerf pendant du pied du cerf. Ils s'en vont et lui en sa chambre. A six heures et demie soupé; il mange du pain bis, du nôtre[471], n'ayant jamais voulu manger du sien, disant qu'il étoit amer; aussi n'étoit-il pas bon, étant fait de blé empiré[472], comme celui du matin et des jours précédents.
[471] _Voy._ au 23 février suivant.
[472] Pourri.
_Le 14, jeudi._—Son pain fut envoyé à acheter au village, à l'heure de son dîner; le sien n'étoit pas encore bon. Il voit danser le ballet des sorciers et diables, dansé par des soldats de M. de Mansan, de l'invention de Jean-Baptiste[473], piémontois. A dix heures dévêtu, mis au lit, prié Dieu, il me dit: _Mousseu Héroua, devinez où je mets mes mains?_—«Monsieur, c'est entre vos jambes.»—_Je les mets toujours sur ma guillery._
[473] Soldat de la compagnie de M. de Mansan, qui avait composé aussi celui des Fallots ou des Lanternes.
_Le 15, vendredi._—Il fallut envoyer acheter du pain au village, le sien sentoit le blé pourri, à l'accoutumée.
_Le 16, samedi._—Le sieur de Ferrals arrive de la part de la reine Marguerite, et lui apporte un navire d'argent doré sur roues, allant au vent à la hollandoise; il l'en remercie par écrit.
_Le 19, mardi, à Saint-Germain._—Habillé par-dessus sa robe d'un pourpoint de toile blanche et d'un haut-de-chausses de même, et masqué, il recorde son ballet des Lanterniers.
_Le 20, mercredi._—Mené à la messe en la petite salle, il y prend des cendres, puis il est ramené en sa chambre, où entrant il dit gaiement: _Ha! c'est à ce coup que j'en ai_, en portant sa main aux cheveux. A quatre heures il va au bâtiment neuf, au devant du Roi; à six heures soupé avec le Roi.
_Le 21, jeudi._—Il va chez le Roi, où le nonce du Pape Ubaldini, évêque de Montepulciano, le vient saluer et lui baiser les mains. Mené dans le carrosse du Roi à La Muette, au devant du Roi, qui étoit allé courir le cerf, il est entré dans la maison, voit passer le cerf à la Croix-Dauphin. Ramené à quatre heures et demie, il va à cinq heures chez le Roi. A six heures soupé; il va en la chambre de Mme de Montglat pour s'habiller pour danser son ballet, ne veut que personne le sache ni le voie, de peur d'être reconnu, et d'autant qu'il étoit habillé en fille, comme étoient aussi tous ceux qui le dansoient avec lui et masqués. C'étoient Mgr le Dauphin et Mlle de Vendôme, Mme et Mlle de Vitry; M. le Chevalier et M. de Verneuil; Marguerite, nièce de Mme Valon, et Mlle de Verneuil; Nicole, fille de la nourrice de Madame, et Louise, fille de celle de Mgr le Dauphin. Le ballet, c'étoit celui des Falots, pource qu'ils avoient chacun un demi-cercle revêtu de laurier, et au-dessus un petit falot où il y avoit de la bougie allumée; ils faisoient trois figures: un H, un O, un L, puis passoient sous les cercles et dansoient à la fin une courante. Ils partent à huit heures en la grande chambre du Roi, où, en sa présence, ils l'ont dansé fort bien, ne l'ayant point auparavant recordé masqués ni habillés. Le Roi en pleura de joie parlant à deux jésuites, l'un espagnol, l'autre italien. Toute la cour l'admira; ils l'avoient appris en quatre jours. A neuf heures un quart dévêtu, mis au lit, il voit le Piémontois, soldat en la compagnie de M. de Mansan, qui avoit inventé le ballet et dit, le montrant du doigt: _Velà celui qui a inventé le ballet_; comme voulant rendre l'honneur à celui auquel il étoit dû. Il envoie de son écriture à l'Infante avec ses recommandations, après s'en être fait un peu presser, et par permission du Roi, qui commanda au sieur Birat de l'apporter à un jésuite espagnol qui s'en alloit en Espagne. Le Dauphin avoit écrit ces mots: _Le sage écoute le conseil que l'on lui donne_.
_Le 22, vendredi._—Il écrit cinq lignes d'exemple, en présence du P. Labastide, jésuite espagnol, qui s'en alloit en Espagne, auquel il le bailla avec son baise-main à l'Infante. Il entend la messe, puis est mené sur la terrasse du Mercure, pensant y trouver le Roi, qui ne faisoit que de partir pour aller à la chasse, delà l'eau. A deux heures mené sur la terrasse de Mercure, il s'y joue jusqu'à deux heures trois quarts, est ramené pour se trouver à l'arrivée du Roi, en la cour du vieux château, revenant de la chasse. Il monte en sa chambre, et lui détache les aiguillettes de ses chausses à botter, avec affection et désir de complaire, puis il va en la salle du bal voir courir un blaireau. A cinq heures et demie mené chez le Roi, et à six heures soupé avec le Roi. A huit heures et demie il donne le bonsoir au Roi, est ramené en sa chambre, est en colère de ce que M. de Vendôme vouloit faire fouetter M. le Chevalier; il dit: _Je dirai demain à papa, je vous en assure, que féfé Chevalier a été tout le jour avec moi, et que féfé Vendôme y a point été, qu'il est allé jouer aux cartes chez sœu-sœu Vendôme tout le jour_. Il montre sa guillery à la petite Ventelet; Mme de Montglat l'en reprend, et lui demande qui lui a appris cela: _C'est féfé Vendôme_. Il l'accusoit par colère qu'il gardoit contre lui.
_Le 23, samedi._—A huit heures il va chez le Roi, écrit en sa présence, puis à neuf heures déjeûne avec le Roi, mange du pain bis, de celui de mes valets qu'il envoya querir, et le Roi en mangea de même. Il va avec le Roi jusques au bout du palemail, est ramené par le jardin au château, à la messe. A une heure il entre en carrosse pour aller rencontrer le Roi, qui étoit à courir le cerf, s'arrête auprès de La Muette, où, à deux heures, dans le carrosse, il a goûté. Mené sur le lieu où le cerf avoit été pris, il lui est montré; c'étoit un cerf de dix cors. Ramené et arrivé au château à quatre heures, il toucha les chevaux avec le fouet du cocher, s'étant mis sur le devant. A cinq heures mené chez le Roi et à six heures soupé; il mange du beurre salé de Bretagne, envoyé au Roi de la part de M. de Montmartin. A sept heures il va en sa chambre, en la chambre de Madame, joue du tabourin de basque fort bien, en concert avec Hindret, son joueur de luth, et Boileau son violon; il avoit appris de lui-même. A huit heures mené pour donner le bonsoir au Roi et jouer leur concert, il s'arrête à la porte du cabinet et ne voulut jamais entrer pour jouer, comme ayant reconnu que c'étoit chose messéante à sa qualité; le Roi le sut, et le trouve bon, et aussitôt qu'il eut su que le Roi avoit trouvé bon le refus qu'il en avoit fait, il entre incontinent et va donner le bonsoir au Roi.
_Le 24, dimanche, à Saint-Germain._—Mené chez le Roi, il va avec lui à la messe, en la chapelle du bâtiment neuf; le Roi part à neuf heures et un quart pour s'en retourner à Paris. Joué aux jonchets avec sa nourrice; il se fâche quand elle gagne.
_Le 25, lundi._—Il s'amuse à son canon d'argent, est mené sur la terrasse du bâtiment neuf, d'où il va en la cour voir courir un renard. A douze heures et un quart dîné; il est aux fenêtres du préau, voit dehors un petit porte-panier, l'appelle et lui demande d'où il étoit; lui ayant répondu qu'il étoit de Savoie, il lui commande de monter en sa chambre; il voit une écritoire dorée, il l'achète, une paire de couteaux, un ganif (_sic_), des plumes et de la cire d'Espagne; et à chaque pièce il demandoit: _Combien cela?_ et à chacun il disoit: _Ce n'est pas assez_, il en faut tant. Il va au devant d'un valet de pied du Roi qui apportoit des lettres à Mme de Montglat, pour faire préparer le voyage de Fontainebleau, et lui demande: _Papa m'envoye-t-il queri?_—«Monsieur, je ne sais pas,» répond le valet.—_Ho! nous velà bien camus!_ dit-il en souriant, puis quand il eut su le voyage: _Ha! que le nez m'est revenu!_
_Le 28, jeudi._—Éveillé à six heures, il demande plusieurs fois s'il est jour, pour avoir à partir et aller à Paris puis à Fontainebleau. A sept heures levé, à huit heures et demie déjeûné; il s'amuse à voir déménager pour partir. A dix heures il entend la messe en la petite salle, puis à onze heures dîné. Peu après il commence à presser le partement, va deçà delà, jette de l'argent aux pauvres, en envoie à un aveugle. A une heure et demie il entre dans le carrosse de la Reine, duquel la flèche, toute neuve, n'ayant fait que venir de Paris, se rompit au-dessous de la Verrerie, et il fallut le mettre avec Madame, M. et Mlle de Verneuil et Mlle de Vendôme dans le carrosse de M. de Béthune. Arrivé à Saint-Cloud, au logis de M. de Gondi, à quatre heures, il va aux jardins et surtout au petit ruisseau qui est sous le berceau, puis à la fontaine du rocher.
_Le 29 février, vendredi._—Il aide à plier son lit, part de Saint-Cloud à neuf heures et demie, est porté à bras sur le pont de bois, puis remis en carrosse. Tous les princes et les seigneurs de la Cour viennent au-devant de lui; il y avoit plus de cinq cents chevaux. Arrivé au Louvre à onze heures et demie, le Roi le reçoit en son premier cabinet, puis le mène à la Reine, au grand cabinet; il lui saute au col (c'étoit au grand cabinet). Il va en sa chambre, au-dessus de celle du Roi, qui étoit celle où logeoit M. de Vendôme, que le Roi fit déloger et loger en sa chambre, et coucher en son lit. M. de Souvré mène le Dauphin, par la galerie, aux Tuileries; ramené à quatre heures et demie il va chez le Roi, puis au grand cabinet de la Reine, où le Roi le fait lutter contre M. le Chevalier.
_Le 1er mars, samedi, au Louvre._—Il va chez le Roi, qui, par la galerie, le mène aux Tuileries, et entend la messe aux Capucins, et puis le ramène en son carrosse. Dîné avec le Roi.
_Le 2, dimanche._—Il va à la fenêtre du côté des offices, voit passer deux carmes, demande à M. de Cressy, qui me l'a dit: _Qui sont ces sortes de bêtes-là?_ Il va en carrosse visiter la reine Marguerite, au faubourg Saint-Germain, au bout de la rue de Seine du côté de l'eau.
_Le 3, lundi, au Louvre._—Mené à la galerie et à la messe, à la petite chapelle d'en haut.
_Le 4, mardi._—Mené au Roi, en la galerie, où il sert le Roi, qui déjeunoit et s'en alloit à Chantilly.—L'ambassadeur de Venise, ancien, le vient voir et lui amenant le nouveau, il signor clarissimo Foscarini, prend congé de lui. Comme ils parloient à lui, il entend le tambour des gardes qui entroient, il s'ébranle pour les aller voir entrer en garde, y va suivi des ambassadeurs, qui trouvèrent fort bon ce mouvement. Mené chez la Reine, il lui demande permission d'aller au Palais; elle le lui permet; puis il la supplie de lui donner de l'argent; elle lui demande combien il veut: _Dix écus_; elle les lui donne. Je lui demande à son dîner pourquoi il n'avoit demandé davantage: _Je voulois que cela_. Sa nourrice lui dit pourquoi il n'en avoit demandé à M. Sully: _Il ne m'en eût pas donné_. La Reine lui donne un chameau et deux coffres; donne un bœuf[474] à M. de Verneuil; il lui dit: «_Vous n'en faites pas cas, parce que maman le vous a donné; vous ne faites cas que de ce que vous donne votre maman._»
[474] C'étaient sans doute des joujoux achetés à la foire Saint-Germain.
_Le 5, mercredi._—A deux heures il est mené, par la rue Saint-Honoré, au Palais, en la galerie des Merciers, où il marchande; si on lui demande un écu d'une chose, il dit: _Vous en aurez trois_; il marchande un carrosse qui marchoit à ressort; on le fait quinze écus: _Il en faut cinquante_, et ne voulut jamais le prendre qu'il ne le vît payer. Il va en la galerie des Prisonniers, ne les voulut point voir (c'étoit par compassion et pitié), mais il leur fit jeter un doublon. Mené en la grande salle, il ne voulut entrer en la chambre dorée, où l'on lui dit que l'on rendoit la justice: _J'y veux pas entrer, la justice y est, et je veux pas l'empêcher_.
_Le 6, jeudi, au Louvre._—La Reine le mène à la messe à Saint-Jean en Grève. A trois heures mené à l'Arsenal; il voit tout et goûte dans le cabinet. M. de Sully lui baille cent écus, cinquante à Madame et ving-cinq à Mlle de Vendôme, rien à MM. de Verneuil.
_Le 7, vendredi._—A dix heures arrive le cavalier Guidi, secrétaire du Grand-Duc, pour résider près de Leurs Majestés; il apporte au Dauphin des lettres du grand-duc, de la grande-duchesse et du prince de Toscane, Côme.
_Le 8, samedi, voyage._—Mené chez la Reine, il prend congé, et à douze heures trois quarts part pour aller à Fontainebleau; goûté à demi-chemin de Longboyau; il arrive à Ris à cinq heures et demie, s'en va au jardin.
_Le 9, dimanche, voyage._—A une heure il part de Ris; goûté au Plessis dans son carrosse; il arrive à Melun à cinq heures et trois quarts.
_Le 10, lundi, voyage._—Mené à Saint-Père, à la messe; on lui montre le tableau de la belle Agnès et celui d'Étienne Chevalier, qui le donna en ce temps-là[475]; il semble tout frais, pour avoir été bien conservé. A douze heures et demie il entre en carrosse, et part de Melun pour aller à Fontainebleau, où il arrive à trois heures et un quart. Goûté; il prend du coffre de son petit carrosse une petite truelle et une auge d'argent, qu'il y avoit enfermés à son partement, va sur la petite terrasse de sa chambre, se met sur la maçonnerie.
[475] Ce témoignage vient s'ajouter à ceux recueillis par M. le comte Léon de Laborde sur ce diptyque, peint par Jean Fouquet, dont un panneau, celui représentant la Vierge ou Agnès Sorel, se trouve aujourd'hui au musée d'Anvers, et l'autre, offrant le portrait d'Étienne Chevalier avec son patron, fait partie de la collection Brentano-Laroche, à Francfort. (_La Renaissance des arts à la cour de France_, 1855, in-8º, pages 697 à 722.)
_Le 11, mardi, à Fontainebleau._—Il donne gaiement un écu à chacun des valets de pied et à ceux de la Reine qui l'avoient servi (ils étoient quatre); un écu à chacun des cochers (ils étoient deux), et demi-écu à un garçon du cocher qui avoit été blessé à une main dans la forêt. MM. de Souvré, de Béthune et de Saint-Géran, qui l'avoient accompagné, s'en retournent. Amusé sur la terrasse à sa maçonnerie.
_Le 12, mercredi, à Fontainebleau._—Éveillé à sept heures et demie, il s'amuse (dans son lit) à polir et travailler un visage en cire. Quatre grands garçons et portefaix, qui avoient aidé à transporter les meubles[476] et bagages, viennent le supplier de leur donner quelque chose; il les regarde, puis demande: _Où est Mamanga?_ Je lui dis qu'elle étoit en son cabinet; il y va, et, s'arrêtant sur le pas du degré de la terrasse, il se retourne demandant: _Combien êtes-vous?_ ils lui répondent: «Quatre.»—_Bon, bon_, et il s'en va au cabinet: _Mamanga, je vous prie, dounez-moi quatre écus pour douner à ces portefaix qui ont porté mes meubles; ils sont quatre_.—«Monsieur, dit-elle, combien leur voulez-vous donner?»—_Quatre écus, Mamanga._—«Monsieur, n'est ce pas assez de deux?»—_Hé! non, Mamanga, ils sont pauvres!_ Elle lui donne les quatre écus; il leur en donne deux, puis se retournant à Mme de Montglat: _Maman, je vous prie, ne soyez point fâchée si je leur doune encore ces deux écus; en serez-vous point fâchée?_—«Non, Monsieur.»—_J'en suis bien aise, tenez_; et il leur donne les deux écus fort gaiement.
[476] Il faut noter à cette occasion que les châteaux n'étaient pas alors meublés de manière à être habités et qu'on était obligé d'y transporter les objets de première nécessité. On a vu, le 29 février précédent, le Dauphin aider à plier son lit. Il en était encore ainsi au dix huitième siècle: lorsque Louis XV fut frappé par Damiens à Versailles, le 5 janvier 1757, le Roi habitait alors Trianon, et on fut obligé de le coucher sur les matelas de son lit, faute de draps. Voy. le _Journal de Barbier_ et les _Mémoires du duc de Luynes_.
_Le 13, jeudi._—Bigneux, page de Mme de Montglat, revient de Moret, où elle l'avoit envoyé pour visiter Mme la comtesse de Moret, et lui dit que M. de Moret, son frère, lui baisoit très-humblement les mains: _Mon frère! il est pas mon frère; vous êtes un sot, je vous fairai donner le fouet, et pour chaque mot vous aurez vingt coups de fouet_.
_Le 14, vendredi._—Il s'amuse à faire faire des couleurs par un jeune peintre, écrit son exemple. Mme la comtesse de Moret le vient voir; il est mené à la Coudre[477] par le grand jardin et le village, d'où il demande d'aller à la mi-voie; il ne veut point entrer dans le carrosse de Mme de Moret, veut aller à pied. Ramené, il danse aux chansons, chante en concert: _Frère Ambroise_, etc.
[477] Maison «ainsi nommée à cause que là autrefois il y avoit quantité de coudriers; est l'hôtel du grand écuyer de France.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, page 188.)
_Le 15, samedi, à Fontainebleau._—Je lui dis que le Roi m'avoit commandé d'aller voir M. de Moret et s'il lui plaisoit me donner congé? Il me demande: _Où est-il?_—«Monsieur, il est à Moret.»—_Je veux pas._—«Monsieur, le Roi me l'a commandé.»—_Je veux pas; allez-vous-en, vous êtes un méchant homme, ne revenez plus._ Je m'en allai en ma chambre; quand je lui dis que c'étoit pour aller à Moret, il devint rouge comme feu. A six heures et un quart soupé; il me reproche que je suis son médecin et que je suis allé voir le petit Moret.
_Le 19, mercredi._—Mené promener au jardin des canaux et des fruitiers, où il mène Mme de Saint-Georges pour lui montrer les autruches, et va lui montrant tout, comme fait le Roi aux nouveaux venus.
_Le 20, jeudi._—Il va en la galerie des Cerfs, reconnoît le Louvre[478]: _Ha! velà le Louvre qui est à Paris, c'est Paris qui est mon mignon_; puis il reconnoît Saint-Germain-en-Laye avec allégresse. Il s'en va à la poterie; on lui demande ce qu'il veut: _Attendez, j'y songe: Combien vendez-vous cela?_ dit-il en montrant la figure du Roi; on lui en demande trois écus; il commande de les bailler, prend l'effigie du Roi, l'embrasse, la donne à porter à sa nourrice, et revient à sa chambre[479]. M. Hubert, médecin du Roi, arriva pour M. de Verneuil, qui avoit la rougeole[480], le Dauphin me demanda ce qu'il venoit faire ici.—«Monsieur, lui dis-je, c'est pour me relever, il vient en ma place.» Rougissant et souriant, il se lève, me saute au col: _Ha! vous vous moquez, je veux pas_.
[478] Il y avait dans la galerie des Cerfs, dit le P. Dan, quinze cartes en forme de tableaux, représentant les forêts et maisons royales de France. (_Trésor des merveilles de Fontainebleau_, p. 153). Ces peintures, cachées depuis par des boiseries, ont été récemment découvertes et restaurées.
[479] Cette effigie du Roi ne peut être celle qui se trouve sur un plat de faïence où Henri IV est représenté avec la Reine et le Dauphin. (_Voy._ le nº 861 du _Catalogue du Musée Sauvageot_, par A. Sauzay, 1861, in-8º, p. 203.) M. Riocreux, conservateur du Musée céramique de Sèvres, a acquis en 1861, à la vente du cabinet Thorel, un petit buste de Henri IV en faïence qui pourrait être la figure dont parle Héroard.
[480] Le Roi écrivait le même jour à Mme de Montglat: «Madame de Montglat, j'ai été bien aise de voir par toutes les votres le soin que vous avez eu de me faire savoir des nouvelles de la santé de mes enfants, mêmement de celle de mon fils de Verneuil. Et pource que la maladie qu'il a, quoiqu'elle soit contagieuse, n'est pas dangereuse, j'ai trouvé fort à propos la séparation que vous avez fait faire. Et pource que M. Érouard à cause de cela ne le peut voir, de peur d'apporter du mal à mon fils le Dauphin et mes autres enfants, j'envoye Hubert, l'un de mes médecins que vous connoissez et qui vous rendra cette-ci de ma part, pour avoir soin de la santé de mon fils de Verneuil et lui ordonner ce qu'il jugera à propos avec l'avis dudit Érouard.» (_Lettres missives_, tome VII, page 500.)
_Le 22, samedi, à Fontainebleau._—Mme de Saint-Georges lui dit adieu, puis la petite Vitry, qui alloit avec elle; il la regardoit de bon œil en se souriant et étoit rouge. Il se fait presser de la baiser, le fait lui tendant la joue à son accoutumée, puis s'étant retiré il s'avance en sursaut et lui porte la main au sein. A six heures et un quart soupé; à sept heures il va au devant de la Reine, qui arrivoit, la rencontre au haut de l'escalier du donjon, la conduit en sa chambre, y est en attendant le Roi, qui étoit encore à la chasse du cerf, et le Roi ne venant point, il donne le bonsoir à la Reine.
_Le 23, dimanche._—Il va donner le bonjour au Roi et à la Reine, puis se va promener avec le Roi; dîné avec le Roi.
_Le 24, lundi, à Fontainebleau._—Il va au jardin du Tibre y attendre le Roi, qui étoit allé se promener et voir ses ouvriers, va donner le bonjour à la Reine. Voulant donner un coup de chapeau à _Soldat_, l'un des chiens du Roi[481], le chien se jette sur lui, le surprenant; il en pleure. Le Roi le tance d'avoir eu peur, et lui dit qu'il ne faut avoir peur d'aucune chose; il lui répondit: _C'est que je n'y pensois pas_.
[481] M. Berger de Xivrey a classé à l'année 1609 (_Lettres missives_, VII, 822) un billet sans date de Henri IV à la Reine dans lequel le Roi dit: «Soldat est auprès de moi.» L'éditeur suppose, dans une note, que le Roi désignait ainsi le Dauphin, à cause de son goût pour les exercices militaires; il était en effet difficile de deviner qu'il s'agissait d'un chien hargneux. _Voy._ au 25 avril suivant.
_Le 25, mardi._—A six heures soupé avec le Roi; à dix heures dévêtu, mis au lit, il appelle la jeune Ventelet pour lui apprendre une chanson qu'elle savoit; il en apprend quelque chose. Soudain, elle lui dit: «Mon Dieu, Monsieur, quel esprit vous avez! Vous apprenez incontinent tout!» Il lui répond en se souriant: _J'ai mon esprit fait comme les joues de Robert, le singe de papa; il fourre, il fourre tout dedans_.
_Le 26, mercredi._—Il va trouver le Roi en la chapelle basse du donjon[482], où il entend la messe, puis le suit en la chambre de la Reine, où, sous espérance de dîner avec elle, il demeura jusques à une heure, n'en voulant en aucune façon partir. Soupé avec le Roi.
[482] Le Roi écrivait à Sully, le 25: «D'autant que à cause que l'on travaille à toutes les chapelles de ce château et que à cause de cela il est impossible d'y pouvoir faire le service durant ces fêtes, j'ai résolu de me servir pour cet effet de la salle neuve où est la belle cheminée.» (_Lettres missives_, VII, 502.)
_Le 28, vendredi._—Éveillé à sept heures avec quelque inquiétude; il disoit avoir fait des songes qu'il ne vouloit pas dire, de peur de s'en souvenir et que cela ne l'empêchât de dormir la nuit suivante. En déjeunant je lui demande ce qu'il avoit vu en songeant.—_Un homme habillé de blanc._—«Monsieur, que vous a-t-il dit?»—_Rien._—«Monsieur, que lui avez-vous dit?»—_Qu'il étoit un sot_, et n'en voulut dire autre chose.
_Le 29 mars, samedi._—Il va trouver le Roi au jardin du Tibre, fait courir M. Birat après lui, tout à travers les parterres. Dîné avec le Roi; il va chez la Reine avec le Roi, puis en sa chambre. Mené par le bout de la galerie au jardin des canaux, il va après au grand Navarre, où il voit piquer des petits chevaux de M. de Vendôme; ramené, il va au jardin de l'étang, s'amuse à jardiner et à planter des pois; on ne l'en peut tirer. A cinq heures je dis à Mme de Montglat qu'il commençoit à faire froid: _Ho!_ dit-il, _je vois bien, mousseu Héroua n'est pas de mon côté?_ Ramené en sa chambre, il va peu après chez le Roi, y a soupé; bu du vin clairet du Roi, fort trempé; il avoit soif, il le trouve bon, mange du massepain, de celui du Roi, boit encore du vin clairet du Roi, un bon coup: _Ha! qu'il est bon! il seroit bien meilleur s'il n'avoit point d'eau, qu'il fût bien rouge, bien rouge_, dit-il avec action. Il y faudra prendre garde pour ce regard[483].
[483] Héroard note avec soin toutes les occasions où le Dauphin manifeste son goût pour le vin, ce qui arrive surtout lorsque le Dauphin mange avec le Roi.
_Le 30, dimanche, à Fontainebleau._—A dix heures et demie, M. le prince de Condé, MM. de Guise, de Joinville, d'Aiguillon le viennent prendre en sa chambre pour l'accompagner à la cérémonie des Rameaux, que le Roi voulut qu'il fît en sa place. Le tambour le prit au sortir de la chambre, à l'entrée de la terrasse; il marche en cérémonie et tenoit bien son rang, nullement étonné. Mis au lit, il veut que Bompar, son page, soit botté tous les matins pour aller apprendre à monter à cheval, au manége de M. Pluvinel; cela vient de son mouvement; il le menace du fouet s'il y fault.
_Le 31 mars, lundi._—Mené par le jardin des canaux au grand Navarre, voir piquer des chevaux, il fait monter son page à cheval; il rioit à plein poumon, et sur la fin Bompar étant sur le barbe de M. de Vendôme, il tomba à terre, dont le Dauphin se prit fort à rire. Ramené, il entend la messe en sa chambre, où M. de Giais[484] lui montre et lui donne un petit morceau de la mine d'argent trouvée, depuis six semaines ou deux mois, auprès de l'Islebourg en Écosse. M. le cardinal de la Rochefoucauld[485], qui le jour précédent avoit reçu le bonnet, assiste à sa messe.
[484] César de Balsac, seigneur de Gié, frère consanguin de la marquise de Verneuil, étant fils de François de Balsac d'Entragues et de Jacqueline de Rohan, sa première femme: il fut conseiller du Roi, colonel des carabinois et lieutenant général au gouvernement d'Orléans.
[485] François de la Rochefoucauld, évêque de Clermont, puis de Senlis, cardinal en 1607, grand aumônier de France en 1618, mort en 1645.
_Le 3 avril, jeudi saint, à Fontainebleau._—Il va chez le Roi, et l'accompagne au sermon et à la cérémonie du lavement des pieds, y sert le Roi et porte le pain; ce fut en la salle du bal[486]; puis le Roi le mène à la chapelle basse, à la messe.
[486] _Voy._ la note du 12 avril 1607.
_Le 4, vendredi._—Il va au jardin des canaux, et revient à la grande source aux truites, où il s'amuse à regarder des poissons que le Comte Palatin avoit envoyés au Roi. Il va à la messe avec le Roi, porte à l'offrande l'écu du Roi, que M. le prince de Condé lui avoit apporté, puis le sien.
_Le 5, samedi._—Mené à la salle du Cheval blanc, où il se confesse et entend la messe. Le Roi le mène au jardin de la Reine, où il court saute et tombe une fois, par la faute de sa robe, sans se blesser. A deux heures et demie il entre en carrosse, va à la chasse après le Roi, qui alloit au chevreuil, à la Vente au Diable. A souper il se prend à chanter: _Qui veut ouïr une imparfaite_, etc.
_Le 6, dimanche, jour de Pâques, à Fontainebleau._—Le Roi le mène à la messe; il le sert à la communion, qui lui fut administrée par M. le cardinal Du Perron; la messe achevée, le Roi allant toucher les malades[487] en la cour des Fontaines, le renvoie en sa chambre, d'où il regarde la cérémonie.
[487] _Voy._ la lettre du Roi à la marquise de Verneuil. _Lettres missives_, VII, 510.
_Le 7, lundi._—Il entre en carrosse pour suivre le Roi à la chasse au chevreuil, le voit prendre, est marri de le voir tuer aux chiens.
_Le 11, vendredi._—Il va trouver le Roi, qui le mène au jardin des pins et des canaux, où il lui prend envie d'aller au grand Navarre voir piquer des chevaux, y voit courir la bague. Ramené aux jardins, il va ratteindre le Roi derrière le chenil; il montroit les jardins à M. de Joyeuse, dit _Père Ange_, capucin[488]; il ne veut retourner, suit le Roi au jardin du Tibre et à la salle du Cheval, ouïr la messe avec le Roi, puis va donner le bonjour à la Reine. M. de Joyeuse vient voir remuer M. le duc d'Orléans, lui donne sa chemise et prend congé du Dauphin pour s'en retourner à Rome. Il étoit père de Mme de Montpensier, mère de Mlle de Montpensier accordée à M. d'Orléans.
[488] Henri de Joyeuse, comte du Bouchage, puis duc de Joyeuse, pair et maréchal de France, gouverneur de Languedoc pendant la Ligue; devenu veuf en 1587, il se fit capucin sous le nom de _Père Ange_, sortit des ordres en 1592 pour se mettre à la tête de la Ligue, et y rentra en 1599. Il faisait ce jour sa visite d'adieu, partant pour Rome pieds nus; il mourut en route, à Rivoli, le 27 septembre 1608. De sa femme, Catherine de Nogaret de la Valette, il avait une fille unique, Henriette-Catherine de Joyeuse, mariée en 1599 à Henri de Bourbon, duc de Montpensier.
_Le 12, samedi._—Il va à la chasse après le Roi, voit le cerf par deux fois. Mme la comtesse de Moret, étant dans son carrosse, sembloit venir à lui[489]; il dit soudain: _Tournez, tournez, cocher! dret_ (droit) _à Fontainebleau_.
[489] Se diriger du côté du carrosse dans lequel était le Dauphin.
_Le 13, dimanche._—Dîné avec le Roi; ramené en sa chambre; à six heures et demie soupé. M. le cardinal Du Perron vient à son souper; il le fait asseoir; aussitôt que le Dauphin eut soupé il s'en va à la galerie; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous n'avez pas dit adieu à M. le cardinal Du Perron.»—_Vient-y pas?_—«Non, Monsieur.»—_C'est qu'il est comme une fille, il craint le serein._ Un écuyer du Roi étoit demeuré avec ledit sieur cardinal, le Dauphin demande: _Où est l'écuyer? il est une fille comme lui._—«Monsieur, lui répond Mme de Montglat, c'est son écuyer.»—_Ho! ho! non, il est à papa, mais c'est que ses aumôniers sont ses écuyers._
_Le 14, lundi, à Fontainebleau._—Il trouve sur la terrasse près de sa chambre un petit mercier, achète demi-douzaine d'agrafes de verre blanc lui ayant plu; il eût volontiers acheté toute la boîte. Il va chez le Roi, où il joue au hoc[490] contre Mme la princesse de Conty, qui se laisse perdre trois ou quatre écus.
[490] Jeu de cartes qui fut défendu sous le règne de Louis XIV.
_Le 16, mercredi._—Il va en la galerie, se joue, vient où nous dînions, y prend un cornet d'oublie qu'il mange, puis s'en retourne en sa chambre pour y entretenir maître Guillaume Dubois, poëte de M. de Roquelaure (il n'étoit pas bien sage), et avant que partir prie Mme de Montglat de lui faire donner à dîner; il en avoit compassion, l'on ne y pensoit point.
_Le 17, jeudi._—Mené chez le Roi; M. de Verneuil étoit près du Roi; il approche, et, le tirant par le bras, il lui dit: _Otez-vous de là_; c'étoit pour y faire approcher Madame. Le Roi l'en tança, y fait demeurer M. de Verneuil, et le chassa. Il se retire à l'écart, et se met à pleurer; M. le Grand fit la paix.
_Le 20, dimanche._—Mené au jardin des pins, il y fait mener son petit carrosse rouge, et y fait mettre dedans Mistaudin, petit nain du jeune Liancourt, le fait tirer par tout le jardin, par M. le Chevalier, et lui et M. de Verneuil sont les valets de pied. Mistaudin commande: Je veux aller à Paris ou autre part, et les nomme par leurs noms: valets de pied.
_Le 22, mardi, à Fontainebleau._—On lui amena pour lui faire la révérence MM. de Mortemart[491], l'un âgé de sept ans et demi et l'autre de six ans et demi, et comme on lui dit que demain matin ils viendront à son lever, il dit: _Non, il nous faut faire devant deux tours de galerie_; c'étoit pour y courir et s'éprouver à la course. Il se mesure avec eux, se trouve plus grand, puis les mène à la galerie, où il les fait courir avec lui, et les gagna de beaucoup. Il va par la galerie au jardin des pins, revient par l'allée du chenil, regarde les compagnies entrer en garde, voit un goujat monté sur un bidet, lui demande: _A qui est ce cheval?_ et lui ayant répondu que c'étoit à un soldat: _Il ne faut pas que les soldats ayent de chevaux; c'est pour les capitaines._ Dîné avec le Roi; il va chez la Reine, et se jouant à _Soldat_[492], un turquet du Roi, il en fut un peu mordu. Mené aux toiles, où il voit prendre un sanglier.
[491] Gabriel et Louis de Rochechouart. Gabriel devint premier gentilhomme de la chambre du Roi en 1630, gouverneur de la ville de Paris et de l'Ile de France en 1669, et mourut en 1675; il fut le père de Mme de Montespan. Louis de Rochechouart, comte de Maure, fut grand sénéchal de Guyenne, et mourut en 1669.
[492] _Voy._ au 24 mars précédent.
_Le 24, jeudi._—M. de la Trimouille, âgé de quatre ans, lui fait la révérence, présenté par Madame sa mère[493]. Mme de Montpensier visite M. d'Orléans et lui mène sa fille, âgée d'environ trois ans. Il lui fait bonne chère[494], lui rit, la baise, l'embrasse, et lui donne une petite nourrice de poterie[495] qu'il tenoit, le lui ayant dit.
[493] Charlotte-Brabantine de Nassau, fille de Guillaume II, prince d'Orange, et femme de Claude de la Trémoille, duc de Thouars. L'enfant qu'elle présente au Dauphin doit être son second fils, Frédéric de la Trémoille, comte de Benaon et de Laval, mort en 1642, à la suite d'un combat singulier contre le seigneur du Coudray-Montpensier.
[494] Bon accueil.
[495] C'était sans doute une copie ou imitation de la figurine de Bernard de Palissy, connue sous le nom de _la Nourrice_, fabriquée à la poterie de Fontainebleau, où le Dauphin allait si souvent acheter des figurines qui lui servaient de jouets.
_Le 25, vendredi._—A sept heures trois quarts, la Reine commença à sentir les douleurs pour accoucher; j'en revenois, et lui demandai (au Dauphin): «Monsieur, voilà maman qui est en travail pour accoucher, qu'aimeriez-vous mieux, ou un frère, ou une sœur?»—_Un frère._—«Monsieur, pourquoi?»—_Parce que ce sera un autre serviteur pour papa, et puis on fera tant tirer le canon._ A neuf heures et demie la Reine accouche de Mgr le duc d'Anjou[496], et fort heureusement, n'ayant eu qu'une seule tranchée de forte, et l'enfant grand, fort et bien nourri et ayant la voix fort grosse. Le Dauphin entend sur la fin de son déjeuner tirer des arquebusades, il se prend à sauter avec transport d'allégresse, disant: _Ho! maman est accouchée!_ On lui demande: «Monsieur, que pensez-vous que c'est?»—_Attendez! il y faut songer; ce est un frère, j'en suis bien aise, nous sommes à c'theure trois._ Il va chez le Roi et au grand cabinet de la Reine, voit mondit Seigneur que l'on pansoit, met ses deux mains sur les flancs et le considère froidement; il ne le voulut baiser. Il va voir la Reine, puis va avec le Roi au _Te Deum_. Il regarde, des fenêtres de la galerie, courir la bague en la cour du Cheval. Mis au lit, il s'amuse à faire des empreintes de gravures[497], me demande la mienne, qui étoit d'un Hippocrate en cornaline antique; je lui en retire une en cire blanche, il me commande de lui en rogner les bords jusques au visage. Je lui dis: «Monsieur, je gâterai tout.»—_Ho! vous ne sauriez rien gâter, vous êtes bon sculpteur._
[496] Gaston-Jean-Baptiste de France porta le titre de duc d'Anjou jusqu'en 1611, époque de la mort du second fils de Henri IV. Il prit alors les titres de duc d'Orléans et de Monsieur, frère du Roi. Il mourut au château de Blois, en 1660.
[497] De pierres gravées.
_Le 26 avril, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à faire des empreintes de mon lion et de mon Hippocrate[498]; MM. de Mortemart entrevenant à son lever, il en est fâché, entre en mauvaise humeur et en querelle avec Mme de Montglat. Elle lui dit que sa mauvaise tête lui feroit donner le fouet: _Je voudrois que vous eussiez ma mauvaise tête, et je vous donnerois le fouet._ Levé, vêtu, il va à l'entrée de la galerie où étoient ses petits chiens d'Artois, et, les caressant, dit: _Ha! je voudrois que vous peussiez manger Mamanga; mais ne lui dites pas_, dit-il à M. de Ventelet et à son aumônier, qui l'avoient entendu. Il fait apporter ses armes, va en la galerie, fait sa compagnie comme il avoit fait d'autres fois, et fait armer MM. de Mortemart; M. le Chevalier étoit le capitaine. Il y étoit si attentif que Mme de Montglat ne l'en sut jamais divertir pour aller assister au baptême, sans les cérémonies, de Mgr le duc d'Anjou. Ce fut en sa chambre, proche de la terrasse de la galerie lambrissée qu'il fut baptisé par M. le révérendissime [cardinal de Bonzi] évêque de Béziers, grand aumônier de la Reine, à deux heures après midi, y étant Madame, Mme de Montpensier, Mme de Guiercheville, dame d'honneur de la Reine.
[498] C'étaient des pierres gravées qu'Héroard portait en bague. _Voy._ au 21 juin 1614.
_Le 27, dimanche._—Vêtu d'une saye[499] que la Reine lui fit faire, il ne veut point que l'on mette des plumes à son chapeau, y fait mettre une laisse. Le Roi le mène aux toiles, où il voit prendre une laie et une douzaine de marcassins presque tous en vie.
[499] Vêtement court et boutonné par devant. Héroard remarque trois jours après que la cotte du Dauphin étoit trop serrée à l'endroit de l'estomac.
_Le 30, mercredi._—Comme il alloit trouver le Roi, il rencontre M. le Grand, retourne arrière, et le mène chez lui pour lui montrer ses chiens; c'étoient deux petits chiens d'Artois. Il leur fait courir le marcassin dans la galerie, va après courant, et toute cette noblesse qui étoit avec lui. Dîné avec le Roi.
_Le 1er mai, jeudi, à Fontainebleau._—M. le Chevalier se moquoit de quelqu'un, et lui montroit le personnage; il lui dit: _Taisez-vous, féfé Chevalier, il faut point regarder les personnes quand on se moque._ A neuf heures et demie dévêtu, mis au lit, il s'amuse fort gentiment à entretenir des gentilshommes qui étoient à son coucher, raille avec eux sérieusement, gracieusement; comme s'il n'avoit jamais fait autre chose et toujours vécu privément avec eux.
_Le 2, vendredi._—Le Roi le mène promener au jardin, où, lui montrant Mme la comtesse de Moret: «Mon fils, j'ai fait un enfant à cette belle dame, il sera votre frère;» il se retourne honteux, disant: _C'est pas mon frère._ Dévêtu, mis au lit, il s'amuse à entretenir la noblesse; entre autres il faisoit bonne chère au fils aîné de M. de Sourdéac[500], il l'appeloit: _Petit jeune._
[500] Guy de Rieux, fils de René, seigneur de Sourdéac, qui après la mort de Henri III s'était attaché au roi Henri IV, dont il tint constamment le parti pendant la Ligue. Guy de Rieux devint premier écuyer de Marie de Médicis, sortit avec elle du royaume, fut déclaré criminel de lèse-majesté en 1631, et mourut à Neubourg, en 1640.
_Le 3, samedi._—A huit heures et demie levé, il essaye un pourpoint et des grègues de satin, saute, gambade; il y a de la peine à lui faire quitter, tant qu'on lui dit qu'il y avoit quelque chose à raccoustrer. A onze heures et demie dîné; bu de la tisane de réglisse de M. de Vendôme, qu'il avoit fait tenir en sa chambre tout le long de son dîner, sans lui vouloir permettre d'aller avec Mlle de Vendôme[501]; aussitôt qu'il eut achevé, lui ôtant son chapeau: _Allez, allez-vous-en dîner._ Le Dauphin prend son petit carrosse rouge, s'assied à la place du cocher, y attelle Bajordan, Villereau, Saint-Privat, pages du Roi en la grande écurie, et Décluseaux, et se fait traîner par la chambre.—Il y avoit quatre ou cinq jours qu'il lui fut donné deux petits chiens que l'on avoit trouvés; il les fit mettre, pour les nourrir, à sa fourrière et les aimoit fort. Celui qui les avoit perdus, l'ayant su, vint trouver le Dauphin, lui dit qu'il étoit fort aise que ces deux chiens lui avoient été donnés; qu'ils étoient à lui, qu'il les avoit perdus, qu'il les aimoit fort, mais que s'ils lui étoient agréables, il lui feroit beaucoup d'honneur de les recevoir en don. Le Dauphin l'écoute froidement, et ayant achevé, lui demande: _Sont-ils à vous?_ Il répond que oui.—_Qu'on les y rende_, dit le Dauphin gravement, doucement, et n'en voulut plus. A six heures et demie il va chez la Reine[502].
[501] César, fils aîné du Roi et de Gabrielle d'Estrées avait alors quatorze ans, Mlle de Vendôme en avait onze.
[502] Héroard note en marge que le Roi était parti le matin.
_Le 4, dimanche, à Fontainebleau._—Il va donner le bonsoir à la Reine, et prendre le mot pour le donner aux gardes. Avant que s'endormir il demanda à M. de Drouet, capitaine aux gardes, qui étoit venu prendre le mot: _Où êtes-vous en garde?_—«Monsieur, à la porte du donjon.»—_Et l'autre compagnie?_—«Monsieur, à la porte des cuisines.»—_Qui est le capitaine?_—«Monsieur, c'est Campagnols.»—_Où est-il?_—«Monsieur, il est à Boulogne, dont il est gouverneur.»—_Et son lieutenant, est-il ici?_—«Non, Monsieur, il est malade à la garnison.»—_Et son enseigne?_—«Monsieur, il est allé à sa maison.»—_Et son sergent?_—«Monsieur, il est ici.»—_Pourquoi n'est-il venu prendre le mot?_ Il fit toutes ces demandes pour venir à cette dernière.—«Monsieur, les sergents ne le prennent point quand il y a des capitaines; je le leur donnerai à tous.» Il se contenta de cela.
_Le 5, lundi._—Il fait son exemple; Beaugrand, écrivain du Roi, lui montre à écrire.
_Le 6, mardi, à Fontainebleau._—Il écrit une lettre au Roi, par commandement de la Reine, comme il s'ensuit, sans trace, mais entre deux lignes de règle et fort bien:
Papa, maman m'a commandé de vous escrire pour vous remercier en son nom de la peine que vous prenés de luy faire scauoir de vos nouuelles, maintenant qu'elle ne vous peut mander des siennes; elle se porte bien et se resiouit de ce qu'elle vous verra jeudy, et vous baise tres-humblement les mains et moy aussi, qui suis bien sage et tousiours, mon papa, vostre tres-humble et tres-obeissant fils et seruiteur.
LOYS.
Et pour suscription: «_à Papa_».
Mené au jardin des pins, puis en celui des canaux, et voir le manége qui se faisoit au logis de Jamin, et après au jardin des fruitiers. Il va en son petit jardin, s'amuse à bêcher, baille des outils à d'autres, leur disant: _Travaillez, ou je vous battrai_. Ramené, il va chez la Reine; il fait lui demander de l'argent, car jamais il n'en vouloit demander; il craignoit le refus. La Reine l'appelle: «Mon fils, voulez-vous de l'argent?»—_Oui, s'il vous plaît, maman._ La Reine lui fait donner trois doublons, et lui demande: «Mon fils, qu'en ferez-vous?»—_Je les dounerai à mon petit jardinier._—«Mais, mon fils, lui donnerez-vous tout?»—_Oui, maman, car il faut une serrure à mon jardin, puis il y a un an qu'il travaille à mon jardin._ Ramené à sept heures et un quart en sa chambre, soupé. Mme la princesse de Conty faisoit un ballet pour danser devant la Reine; il disoit en soupant: _La femme du singe à papa est morte; je prendrai la peau, puis je m'en irai. Je monterai sur une fenêtre et puis je me jetterai dans le ballet, et puis ils seront bien étonnés_. Il racontoit cela à Madame, sa sœur.
_Le 7, mercredi._—Mme la princesse de Conty devoit danser un ballet en la chambre de la Reine, puis venir en la sienne; on lui propose de faire préparer une collation de petites pièces qu'il avoit prises en la poterie. Attendant le ballet il se jouoit avec les filles de la Reine, surtout avec Mlle de Fonlebon, se jetoit sur elle à corps perdu, la couchoit à terre. Le ballet arrive; c'étoient: Mme la princesse de Conty, Mlle de Vendôme, Mme la comtesse de Moret, Mme de Vitry, fille de Mme de Montglat, Mlle de Liancourt, M. de Vendôme, M. le Chevalier et le fils de M. de Liancourt. Le ballet fini, on danse les branles, il ne veut point danser, et regarde; M. de Vendôme conduisoit le branle. Il lui prend une humeur de danser, se jette dans la danse au-dessous de M. de Vendôme, et prend Mme la comtesse de Moret à la main gauche; M. de Vendôme la menoit à sa droite; M. de Vendôme lui dit: «Monsieur, prenez votre rang.»—_Mon rang est partout!_ Il mène Mme de Guise, qui fut suivie des autres du ballet, à sa collation, et de rire et de faire des exclamations: c'étoient des petits chiens, des renards, des blaireaux, des bœufs, des vaches, des écurieux, des anges jouant de la musette, de la flûte, des vielleurs[503], des chiens couchés, des moutons, un assez grand chien au milieu de la table, un dauphin au haut bout, un capucin au bas.
[503] Parmi les figurines attribuées à Palissy se trouve également un joueur de vielle. _Voy._ la note du 24 avril précédent.
_Le 9, vendredi, à Fontainebleau._—Il fait courir ses chiens après le _Robert_ du Roi[504].
[504] Le singe du Roi. _Voy._ au 25 mars précédent.
_Le 10, samedi._—A onze heures mené au Roi, qui revient de Paris.
_Le 14, mercredi._—Levé à huit heures et un quart, il s'assied à terre, disant: _Je ne sais que j'ai, mais je suis pas malade_, tâche de se jouer à son petit chien, qu'il se fait bailler. A huit heures et demie remis au lit, il se prend à vomir à deux diverses fois, et dit: _Je suis guéri_. La bonne couleur lui revient, la gaieté; il demande ses petits jouets d'argent, les fait nommer par M. du Buisson, exempt des gardes, qui les nomme en bourguignon qu'il étoit; le Dauphin en rit à bon escient[505]. A sept heures (du soir) le Roi arrive, et l'éveille; il lui saute au col, en est tout réjoui. Le Roi lui dit: «Mettez-vous sur le cul que je le voie;» il se plante sur les deux bras, et montre tout le derrière du corps.
[505] Tout le reste de la journée l'indisposition du Dauphin continue, et il vomit à plusieurs reprises; son état maladif continue pendant trois jours.
_Le 15, jeudi._—Éveillé à sept heures, il s'entretient du loup que, sur les cinq heures, le Roi avoit pris dans le parc. A neuf heures et un quart il demande à faire son lit; levé, gai, peu après qu'il étoit assis auprès du feu, vomi. Remis au lit, M. le baron de Portes[506] le vient voir; le Dauphin dit gaiement: _Ha! veci la porte de ma chambre; mais cela est bien étrange de voir parler une porte_. A quatre heures et demie on lui parle de prendre un clystère; cela ne lui plaît point. On l'en presse, il tempête: _J'aime mieux mourir_. On le menace du Roi, qui venoit; il s'arrête. Enfin, un quart d'heure après toute contestation, M. d'Épernon arrive, qui lui dit: «Monsieur, voilà le Roi.» Soudain il se retourne: _Hé! donnez-le moi_, et le prend tout: et là-dessus le Roi entra, et y fut jusques à cinq heures et demie[507].
[506] Jacques de Budos, baron de Portes, dont la petite-fille épousa, en 1644, Claude de Rouvroy, premier duc de Saint-Simon.
[507] _Voy._ les deux lettres de Henri IV à Sully, tome VII, pages 552 et 553. Mlle de Verneuil avait la rougeole, Madame et le duc d'Orléans la fièvre.
_Le 16, vendredi._—Il demande: _Mamanga, je vous prie, envoyez-moi querir quelque petit mercier pour me jouer_. M. Birat va au bourg, fait venir un Marseillois qui avoit un instrument fait à Nuremberg, en forme de cabinet, où il y avoit grand nombre de personnages faisant diverses actions, par le mouvement du sable au lieu de l'eau. L'instrument arrivé, il se y amuse, et incontinent comprend les moyens pour faire jouer le sable et le faire arrêter, en parle en mêmes termes qu'il avoit ouï nommer au Marseillois, comme _contrepès_, pour contrepoids. M. de Ventadour et M. de Montespan[508] font tout ce qu'ils peuvent pour le persuader de l'envoyer montrer au Roi et le supplier de le lui donner. Il ne leur répond rien, d'autant qu'il avoit entendu que ce pauvre homme en gagnoit sa vie. Le désir de l'avoir, la crainte qu'il avoit d'en importuner le Roi et la charité envers ce pauvre homme combattoient en lui; enfin M. de Montespan, capitaine des gardes, le presse tant, et s'offre d'en aller supplier le Roi, qu'il dit _oui_, mais assez froidement et comme par contrainte. M. de Montespan en revient, et dit: «Monsieur, le Roi le vous donne.»—_Est-il payé?_ Amusé fort gaiement à cet instrument, où étoient la prinse de Jérusalem et la Passion. Le Roi fait marchander et offrir six écus pour vingt-cinq; il envoie M. le Chevalier pour l'en dégoûter. La Reine l'envoie donner, et promet de les payer[509]. Le Dauphin eut pitié de ce pauvre homme: _Mamanga, je vous prie, faites donner à ce pauvre homme la moitié d'une sole, la moitié d'une carpe, et un pain; il n'a point mangé d'aujourd'hui_.
[508] Antoine-Arnaud de Pardaillan, marquis de Montespan, capitaine de la première compagnie des gardes du corps du Roi, mort en 1624. Son petit-fils fut le mari de la célèbre Mme de Montespan.
[509] _Sic._ C'est à dire que la Reine envoie dire au Dauphin qu'elle lui donne ce joujou et qu'elle promet de le payer.
_Le 17, lundi._—Il s'amuse à l'instrument du jour précédent, que la Reine lui avoit donné et payé vingt écus, dont le Roi fut fâché, disant qu'elle le gâtoit; il le montre à ceux qui le viennent voir et le conduit lui-même.—Mmes de Montpezat[510] et du Peschier[511] viennent à son souper. Mme du Peschier voyoit qu'il la regardoit fixement, et dit: «Je vois bien que Monsieur me fait l'honneur de m'aimer, puisqu'il me regarde ainsi.» Le Dauphin dit tout bas à l'oreille de sa nourrice: _C'est qu'elle ressemble à Robert, le singe à papa_: elle avoit les épaules voûtées; puis quand elles furent parties, il le dit tout haut en la nommant. On lui demande: «Monsieur, à qui ressemble Mme de Montpezat?»—_Au sapajou de maman, elle a une petite tête et un petit nez_: il étoit vrai[512].
[510] Éléonore Thomassin, femme de Emmanuel des Prés, marquis de Montpezat.
[511] Catherine de Gimel, femme de Jean de Saint-Chamans, comte de Peschier.
[512] Le Roi écrit à Sully à cette date: «Mes enfants se portent mieux, Dieu merci, et sont sans fièvre. Mon fils le Dauphin sortira aujourd'hui et ma fille demain.»
_Le 18, dimanche, à Fontainebleau._—M. de Vic, gouverneur de Calais, le vient voir; il étoit botté et éperonné d'un côté, d'autant qu'il avoit une jambe de bois: _Il vous faut mettre_, lui dit-il, _un petit éperon à cette petite jambe, tout au bout_. Il va donner le bonjour à Leurs Majestés; ramené, il s'amuse à peindre, fait bien, judicieusement, se y arrête; il avoit fait venir un Allemand qui étoit au petit M. de Liancourt, pour lui montrer. A six heures et un quart il va en son cabinet; cependant qu'il est empêché, on heurte à la porte; il commande à Descluseaux de demander qui c'est: _Vous l'entendrez bien à la voix, je veux que personne entre_.—«Monsieur, ne voulez-vous pas que personne entre?»—_Hé! oui, féfé Chevalier._—«Et M. de Vendôme?»—_Non._—«Et pourquoi?»—_Il n'est pas si cognu_; il vouloit entendre si ordinaire auprès de lui. Descluseaux lui dit: «Mais, Monsieur, ils sont vos frères.»—_Ho! c'est une autre race de chiens._—«Et M. de Verneuil?»—_Ho! c'est encore une autre race de chiens._—«Monsieur, de quelle race?»—_De madame la marquise de Verneuil; je suis d'une autre race, mon frère d'Orléans, mon frère d'Anjou et mes sœurs._—«Laquelle est la meilleure?»—_C'est la mienne, puis celle de féfé Vendôme et féfé Chevalier, puis féfé Vaneuil et puis le petit Moret_, qu'il ne voulut jamais appeler comte. _C'est le dernier, il est après ma mede que je viens de faire._ Dévêtu, mis au lit, il raille avec des gentilshommes qui étoient à son coucher, leur donne des noms, demande à M. le baron de Portes: _D'où êtes-vous?_ Il répond: «De Languedoc.»—_De langue de chien._
_Le 24 mai, samedi, à Fontainebleau._—L'ambassadeur d'Angleterre, M. Georges Cheruth, le vient voir pour lui dire adieu, ayant avec lui sa femme et un petit-fils nommé François, âgé de sept ans et demi, fort joli esprit, qui supplie Mgr le Dauphin qu'il pût être son soldat. Il le mène en la galerie où il le fait mettre debout sur le cul du petit carrosse, et lui fait le cocher assis et fait tirer le carrosse; il lui demande s'il étoit huguenot, sur ce que lui en venoit de dire M. de Verneuil. Il répond que M. le prince de Galles, son maître, étoit de la religion de ceux que l'on nommoit ainsi, et qu'il en étoit aussi.—En soupant il entretient M. de Vic, gouverneur de Calais, qui avoit une jambe de bois, lui demande: _Pouquoi n'avez-vous fait faire un éperon à vote jambe?_—«Monsieur, pource qu'il ne me serviroit de rien.»—_Pouquoi?_—«Monsieur, pource que ma jambe qui est de bois ne plie point.»—_Il y faut mettre une cheville sous le genoil, et puis elle fera chac_, faisant plier son doigt sur la table.
_Le 25, dimanche._—Il va chez le Roi, qui le mène à la messe, puis, à onze heures et un quart, en la salle du bal; dîné avec lui; le Dauphin se jouant de la manche de sa robe avec _Soldat_, chien du Roi[513], le chien aboyant sur lui feint de le mordre; le Roi l'en tance pensant qu'il battoit le chien. Il pleure pour avoir déplu au Roi. Le Roi s'en fâche, et le mène par la main en sa chambre; il la quitte pour aller à Mme de Montglat; le Roi s'en fâche, le menace du fouet; tout soudain il se jette à genoux, demande pardon. Le Roi s'apaise.
[513] _Voy._ la note du 24 mars précédent.
_Le 26, lundi._—Il dit à M. de Vic: _Avez-vous fait faire une cheville à vote jambe pou la faire plier?_—«Non, Monsieur.»—_Il y faut faire mettre une petite roue pour la faire plier, puis une cheville pour l'arrêter. Voulez-vous courir contre moi dans la galerie? Je vous donnerai cinquante pas._ Il va dire adieu au Roi, qui alloit à la chasse, et puis en la chambre de la Reine.
_Le 27 mai, mardi, à Fontainebleau._—En dînant il demanda à M. de Ventelet quand il mangeroit du poisson?—«Monsieur, ce sera après-demain.»—_Et demain?_—«Non, Monsieur, encore que ce soit les quatre-temps.»—_Ho! ho! les quatre temps! est-ce pluie, est-ce l'éclair, est-ce tonnerre, est-ce la grêle?_ A six heures et demie soupé; il entend le tambour des gardes: _Velà papa qui revient_; il y va soudain, et le rencontre au bas de l'escalier de la cour des Fontaines, revenant de la chasse, et le mène en sa chambre.
_Le 28, mercredi._—M. le maréchal de la Châtre le vient voir, lui donne sa chemise. A onze heures dîné; un fauconnier y vient portant un autour d'Inde, qui avoit une huppe noire sur la tête, envoyé d'Espagne par le sieur de Barrault, ambassadeur pour le Roi; il étoit gros et fort comme un aiglon. Le Dauphin dit: _Il a la tête faite comme la jeune de Lisle_, qui l'avoit grosse et carrée, et le nez long; il étoit ingénieux à ces rencontres. Il entretient en soupant maître Martin[514] de tous ses chiens, sait ou demande leurs noms, ce qu'ils savent faire, comme il dresse les jeunes; ce fut presque tout le long de son souper comme une grande personne bien entendue, parlant en termes propres et avec grâce. Mené à sept heures trois quarts chez le Roi, revenant de dîner à Villeroy.
[514] Veneur du Roi.
_Le 6 juin, vendredi, à Fontainebleau._—Il est vêtu d'un pourpoint et de chausses, quitte l'habillement d'enfance, prend le manteau et l'épée, c'étoit celle que feu M. de Lorraine lui avoit donnée. Son habillement étoit de satin incarnat avec du passement d'argent. M. de Verneuil fut habillé de même. Il va ainsi habillé voir le Roi et la Reine.
_Le 11 juin, mercredi._—Il va voir la Reine (le Roi étoit parti pour aller à Paris), prend congé d'elle (elle alloit rejoindre le Roi). Il écrit une lettre à M. de Sully pour avoir un cheval pour Descluseaux; on le faisoit écrire selon leur passion. A six heures le Roi est revenu, ramené par la chasse; soupé avec le Roi chez M. Zamet.
_Le 16, lundi._—J'arrive de Vaugrigneuse[515]; il me mène pour me montrer son manteau et sa croix dessus. J'avois feint de ne le connoître avec son habillement.
[515] Héroard était absent depuis le 2 juin.
_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—A quatre heures il entre en carrosse pour aller au-devant du Roi, qu'il rencontre au haut du pavé, à l'entrée de la forêt, et revient avec lui à cinq heures, lui donne sa chemise. Après souper il va en la basse-cour, y fait tirer des fusées, puis à huit heures et demie il a mis le feu au bûcher de la Saint-Jean; après il va au-devant de la Reine, la salue au pied de l'escalier du donjon, salue Mmes de Martigues, de Mercœur et Mlle de Mercœur; il va en la chambre de la Reine, où il se joue devant Leurs Majestés. Mis au lit il se fait entretenir, dit: _Quand j'aurai quatorze ans, on parlera de me marier_, pource qu'il avoit entendu dire que l'on parloit de marier M. de Vendôme avec Mlle de Mercœur[516], pource qu'il avoit quatorze ans. Là dessus nous lui parlons de l'Infante, lui en faisons des contes; il y prend plaisir, et entr'autres il dit: _Faites-moi le conte des ambassadeurs._ C'étoit un conte que l'on lui faisoit de l'Infante, qui jouant aux ambassadeurs qui venoient de toutes parts à elle faisoit la Reine; elle fit asseoir et couvrir celui du Dauphin.
[516] _Voy._ au 16 juillet suivant.
_Le 24, mardi._—Il va à la messe en la salle du Cheval, après va donner le bonjour à la Reine, qui lui donna un laquais qu'elle avoit fait habiller; c'étoit un petit garçon gueux, que les laquais faisoient danser et en faisoient leur bouffon, plein de poux, natif d'Orléans; ce fut son premier laquais. Il essaye à ses chiens, _Pataut_ et _Lion_, des harnois que M. Conchino lui avoit donnés pour leur faire tirer son petit carrosse. A six heures, en la salle du bal, soupé avec le Roi; il va chez la Reine avec le Roi.
_Le 26 juin, jeudi._—Il demande ses armes, mousquet, bandoulière et tout l'équipage, fait armer toute sa compagnie, y joignant plusieurs pages de la petite écurie, marche ainsi sur la terrasse, le tambour battant, et va à la salle du bal; c'étoit le tambour de la compagnie qui étoit en garde. Ils se rangent en haie, puis marchent, vont à la charge; le Roi et la Reine y viennent pour les voir, M. de Sully et M. de Villeroy[517] avec eux. Après plusieurs revues et salves d'arquebusades[518], il s'adresse à M. de Sully, surintendant des finances, et lui demande de l'argent pour faire la paye de ses soldats; il lui donne un sol; le Dauphin le prend, et voyant qu'au lieu d'un doublon ce n'étoit qu'un sol, il le regarde en colère et jette le sol au loin, disant: _Je veux paye royale._ Il fait encore en présence de LL. MM. une revue et une salve, par commandement du Roi, puis se retire en bataille en sa chambre.
[517] Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, secrétaire d'État, mort en 1617.
[518] Héroard imite ici jusqu'au bruit que faisait le Dauphin en simulant une décharge.
_Le 27, vendredi._—La Reine lui demanda s'il seroit marri quand il ne seroit plus avec _Mamanga_, il répond: _Non._
_Le 2 juillet, mercredi, à Fontainebleau._—Bagot, artillier du Roi, étoit sur la petite terrasse jetant des fusées; il les regardoit à travers la vitre de sa chambre, monté sur un placet[519] sur lequel je le tenois, et se retournant vers moi dit gaiement: _Ha! Mousseu Héroua, que j'aime cette senteur_: il aime l'odeur de la poudre.
[519] Un tabouret.
_Le 3, jeudi._—Mené à la salle du bal, aux comédiens entre lesquels étoit Colas, cet admirable sauteur, qui montoit sur une échelle droite, à niveau, sans l'appuyer, et tomboit tout du long à culbutes sans se blesser.
_Le 5, samedi._—Il joue une comédie, au passage de l'entrée de la galerie, hardiment, avec M. le Chevalier et MM. de Mortemart. A trois heures goûté; il va jouer encore au même lieu une comédie; il fait le soldat françois.
_Le 8, mardi, à Fontainebleau._—A onze heures dîné avec le Roi; il tonnoit et éclairoit; il en avoit peur, baissoit son chapeau du côté des fenêtres, faisoit des signes de croix, et, assurant tant qu'il pouvoit sa contenance, disoit que ce n'étoient que des flambeaux. A trois heures goûté, il va à la comédie.
_Le 9, mercredi._—Il s'entretient de ses chiens, dit qu'il a six chiennes pleines et qu'il les a mariées. Je lui dis qu'il auroit bien des accouchées. Il appelle M. de Candale, et lui dit à l'oreille: _J'ai un chien qui a fait un autre chien cocu; il a couché avec sa femme la chienne, mais ne le dites à personne; dites-le à mousseu Héroua, il n'y a point de danger._
_Le 10, jeudi._—Il va en la galerie, où il se joue en diverses façons, fait brûler de la poudre, se jette dans la fumée pour la humer, dit que cette odeur lui plaît. A trois heures goûté, mené à la comédie.
_Le 11, vendredi._—Il ne veut point aller à la comédie, ne s'y plaît point, ne aux bouffons.
_Le 14, lundi._—Déjeuné à la fenêtre de la galerie, regardant courir la bague. M. de Vic, gouverneur de Calais, étoit à son souper; il raille avec lui, lui demande pourquoi il est botté, lui dit qu'il courroit avec lui s'il vouloit courir à cloche-pied[520].
[520] Il avait une jambe de bois.
_Le 15, mardi, à Fontainebleau._—Il va donner le bonjour à la Reine, où je la remerciai de ce que, le jour précédent, elle m'avoit fait l'honneur de faire résoudre au Roi que je demeurerois premier médecin de Monseigneur le Dauphin. Il va en sa chambre; l'on parloit de le retirer des mains des femmes et de lui ôter tous ses serviteurs; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître, l'on dit que on veut faire prendre de la casse à tous vos serviteurs»; il répond: _Paix! paix!_ sans le regarder ne faire semblant de l'entendre, avec un visage fâché.
_Le 16, mercredi._—Soupé en la galerie; il va chez le Roi, où le contrat de mariage entre M. de Vendôme et Mlle de Mercœur fut signé et eux fiancés.
_Le 17, jeudi._—Mené chez la Reine, là où le Roi lui baille son chapeau de castor, lui commandant de l'apporter à Armaignac, premier valet de chambre du Roi, et lui rapporter un chapeau de taffetas; le Dauphin y va courant avec ardeur, et ne veut point retourner[521] sans le chapeau de taffetas, qu'il apporta au Roi. Mené en la grande salle, à la comédie.
[521] Revenir vers le Roi.
_Le 18, samedi._—M. de Souvré lui dit que le fils du duc de Wittemberg le doit venir voir; il demande: _Est-il plus que moi!_—«Oui, Monsieur, car il est plus âgé que vous, c'est un prince d'Allemagne.» Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il est prince comme vous». Le Dauphin mangeant une cerise, et ayant songé dit: _Je suis plus que lui en France, et il est plus que moi en Allemagne._ A trois heures trois quarts le prince de Wittemberg le vient saluer, revenant de Poitiers et en dessein d'aller après en Angleterre, pour s'en retourner après séjourner à Alençon, dont le duché étoit engagé à son frère.
_Le 19, samedi._—Les violons viennent en sa chambre; Madame, Mlle de Vendôme et MM. de Mortemart dansent, il ne veut point danser, n'aime point la danse. Don Pedro de Toledo[522] arrive sur les sept heures par la chaussée, traverse la cour du Donjon, et, par le jardin de la Reine, va loger à la Conciergerie.
[522] Ambassadeur de Philippe III, roi d'Espagne.
_Le 20 juillet, dimanche, à Fontainebleau._—Don Pedro de Toledo le vient saluer, lui baise la main, et lui dit qu'il est bien aise de voir qu'il est si beau et gentil prince, et prie Dieu qu'il le fasse prospérer. M. de Souvré, gouverneur du Dauphin, fit la réponse pour lui.
_Le 21, lundi._—Soupé avec impatience pour aller aux toiles; à six heures et demie mené aux toiles: il étoit âpre à la chasse, où il vit tuer un sanglier.
_Le 22, mardi._—Le sieur Jacob, ambassadeur du duc de Savoie, le vient saluer de la part de son maître, lui baise les mains et lui offrant, pour témoignage de l'affection que son maître avoit à le servir, sa personne et celle de ses enfants. Mené chez le Roi aux fiançailles de M. de Vendôme et de Mlle de Mercœur[523].
[523] Héroard a déjà parlé de ces fiançailles dans la journée du 16; il est probable que le premier jour il n'y eut que la signature du contrat.
_Le 25, vendredi._—A neuf heures et un quart, sur le parepied [_sic_] de la terrasse de la basse cour du Cheval blanc, déjeûné. Il va en sa chambre, fait dresser les toiles, dit à M. de Nangis, qui étoit capitaine des toiles: _Vous serez aussi capitaine des toiles de ma chambre._ Il y met des chiens de poterie, des blaireaux, des loups.
_Le 30, mercredi._—Il se joue des marmousets de Mlle de Vendôme, et entre autres d'un marmouset fait en singe; le Roi le vient voir, lui dit que ce singe ressemble à M. de Guise; peu après M. de Guise arrive, et lui demande: «Monsieur, qu'est cela?»—_C'est votre ressemblance._—«Comment le savez-vous?»—_Papa le dit._ A six heures le Roi et la Reine sont partis pour aller souper à Loursine et coucher à Paris.
_Le 31, jeudi._—Il va en la chambre du grand pavillon, où souloit loger M. le Grand; l'on y porte son lit, à cause de l'extrême chaleur. Il s'amuse à considérer les peintures en la galerie des chasses, les différences et les personnes qui y étoient peintes au naturel, des chefs principalement[524].
[524] La galerie des chevreuils ou des chasses était ornée de sept tableaux représentant les différentes sortes de chasses (du loup, du sanglier, du cerf, etc.). Dans tous ces tableaux Henri IV était en habit de chasse, «accompagné de quelques seigneurs et de ses veneurs.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, p. 155.)
_Le 2 août, samedi, à Fontainebleau._—Baigné pour la première fois, mis dans le bain et Madame avec lui; il se frottoit avec des feuilles de vigne.
_Le 3, dimanche._—Il vient au jardin avec son petit carrosse, le mène en la chambre des statues, où j'étois logé. Mené au jardin des canaux: _Allons_, dit-il, _au jardin des gazelles, cueillir des groseilles. Est-ce pas bien rimé?_—Étant sur la terrasse, il voit beaucoup de femmes qui suivoient Madame, qui se retiroit en sa chambre; n'ayant auprès de lui que M. de la Court, M. de Ventelet et moi, il dit: _Hé! velà tout plein de monde qui suit ma sœur, et n'y a personne avec moi._
_Le 4, lundi._—Il vient en ma chambre, où il s'amuse, ne se peut mettre à l'écriture; enfin il se y met. Beaugrand, son écrivain, dit: «Silence.»—_Hé! oui, silence; allez-vous en à Paris querir six lances._
_Le 6, mercredi._—Pendant son dîner, M. d'Orléans s'engoua du bout d'un os; Mme de Montglat lui met le doigt en la bouche, et le fait un peu vomir. Il le voit: _Allez laver vos mains._ Elle y va, et revient.—_Ne me touchez pas_; elle touche à la manche de sa chemise: _Fi! changez-moi de chemise, vilaine laide, n'approchez pas de moi, reculez ma chaise._—«Mais, lui dit Mme de Montglat, ne savez-vous pas bien que je suis sa gouvernante et qu'il faut que j'en aie le soin comme de vous?»—_Je voudrois que vous fussiez morte_; il ne s'en pouvoit apaiser.
_Le 8, vendredi, à Fontainebleau._—Il ne se veut point laisser peigner, s'en coigne de colère le front à coups de poing, en est fouetté.
_Le 10, dimanche._—Il lit son catéchisme, où le docteur demande et le disciple répond; Mme de Montglat l'interrogeoit par cœur: elle fut trop longue à demander, le Dauphin lui dit: _Parlez, docteur, parlez, docteur de la Palestine._ C'étoit un bouffon italien qui étoit en crédit à la Cour. A trois heures goûté; c'étoit l'heure de l'éclipse du soleil; il avoit fait porter, sur la terrasse, où il goûta, une pleine chaudière d'eau pour la voir.
_Le 11, lundi._—Il avoit envie d'avoir un petit chariot à se jouer, qui étoit à Madame Christienne, Mme de Montglat lui dit qu'il le prenne: _Mais, Mamanga, ma sœur y est pas; je veux qu'elle me le donne._—Mis au lit, il s'amuse à voir danser Madame, qui s'étoit vêtue de l'un de ses habits; il étoit incarnat, chamarré de passements d'argent, chausses et pourpoint. Elle danse les branles, la gaillarde, la sarabande; elle ressembloit fort à Mgr le Dauphin.
_Le 12, mardi._—Il s'amuse à ranger en bataille sa compagnie de poterie. L'un des princes de Mantoue devoit ce jour-ci le venir voir; je lui demandai: «Monsieur, que lui montrerez-vous? sera-ce votre compagnie?»—_Ho! non_, dit-il, jugeant que c'étoit un jeu d'enfant. Il se va promener le long de la terrasse, par où l'on alloit à la salle du bal, trouve la salle des gardes fermée; c'étoient les soldats de la compagnie qui l'avoient fermée et jouoient. Il heurte, ils ouvrent; les trouvant jouant, il se tourne à M. de la Court, exempt des gardes servant près de lui: _La Court, ils jouent ici!_ puis, s'adressant à eux, il leur dit doucement: _Allez, allez jouer en votre corps de garde._ Ils se voulurent excuser par trois ou quatre fois, et autant de fois il leur commanda doucement et souriant: _Allez jouer au corps de garde._ Il ne les vouloit pas mécontenter, et si leur vouloit faire connoître que ce n'étoit pas là où ils devoient être. A sept heures le sieur don Vincentio di Gonzaga, troisième fils du duc de Mantoue, son cousin germain, arrive venant pour le voir; il l'embrasse, le mène par la galerie au jardin des pins, à celui des canaux, lui montre la source, puis en celui des fruitiers, lui fait voir les autruches, et puis par l'allée de l'étang, le mène souper avec lui. Don Vincentio, à neuf heures et demie, prend congé de lui pour aller trouver le duc son père à Spa. Le Dauphin mis au lit demande, parlant de la duchesse de Mantoue, sœur de la Reine: _A-t-elle été en un même ventre avec maman?_ Je lui dis que oui, mais en divers temps.—_Maman est-elle pas l'aînée?_—«Non, Monsieur.»—_Elle n'est pas l'aînée!_ dit-il, comme le trouvant étrange, _comme appelle-t-elle maman? l'appelle-t-elle pas ma sœur?_—«Non, Monsieur, lui dis-je, elle l'appelle Madame.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource qu'elle est Reine.»
_Le 13, mercredi._—Il écrit au Roi sur la réception qu'il a faite au sieur Don Vincenzio, son cousin.
_Le 15, vendredi, à Fontainebleau._—Il envoie querir ses bottes et ses éperons dorés, se fait botter, monte à cheval sur des placets[525], sur tout ce qu'il peut. A cinq heures mené par l'allée de l'étang et au bout monté à cheval sur la petite guilledine que M. de Vitry lui avoit donnée. Je n'ai jamais vu homme mieux planté à cheval, le corps droit, les jambes comme s'il eût été entièrement instruit. C'étoit la première fois. Ramené en sa chambre à huit heures trois quarts, il s'amuse et en conte: _C'est_, dit-il, _un étrange homme que la Court, il m'accorde tout ce que je veux. Quand je demande est-il neuf heures, oui il est neuf heures. Quand je me mouille les pieds, oui Monsieur, velà qui est bon, cela vous rafraîchira: c'est un étrange homme._ Il donne pour mot du guet: _Colo_, c'étoit le nom de l'un des comédiens[526].
[525] Des siéges analogues à des tabourets.
[526] La veille le Dauphin avait donné pour mot du guet: _Pantalon_.
_Le 16, samedi, à Fontainebleau._—Il dit qu'il veut écrire, envoye querir Beaugrand; comme il est dans le cabinet et MM. de Mortemart avec lui, pendant qu'ils écrivent il ne fait rien, ne se peut mettre à l'écriture; y ayant demeuré un quart d'heure, il sort, et dit à M. de la Court, exempt des gardes: _La Court, je ne sarai rien faire qui vaille, allons voir Fréminet_, le peintre; c'étoit une excuse. Il vient en ma chambre, y joue à la paume, va à la galerie qui mène à la volière, puis s'en retourne à la chapelle y trouver Fréminet[527]; ce n'étoit que pour fuir l'école. Il monte à cheval en l'allée de l'étang, hardi et bien planté comme le jour précédent. Mis à terre il va en l'allée des ormes, où il s'amuse à dresser un fort de quatre bastions, élevé du sable de l'allée.
[527] «Henri le Grand ayant appris les mérites du sieur Fréminet, peintre célèbre, en fit choix pour travailler aux tableaux qui enrichissent cette église» (la chapelle de la Sainte-Trinité).—_Voy._ dans le P. Dan, pages 62 à 72, la description de cette chapelle.
_Le 17, dimanche._—Mené par l'allée de l'étang en celle des ormes, il fait un nouveau dessein de fortification. Mis au lit, il donne pour mot du guet: _Doctor_, personnage de la comédie.
_Le 18, lundi._—Il voit entrer Beaugrand, son écrivain, et lui dit: _Allez, allez vous-en, j'écris point ce matin._—«Monsieur, lui dis-je, voici un petit livre qui est à un gentilhomme allemand, qui vous prie de vouloir écrire quelque chose dedans. Cela se verra par toute l'Allemagne».—_Je le veux bien; y a-t-il un empereur en Allemagne?_—«Oui, Monsieur.» Le désir de gloire le fit écrire gaiement ces mots que je lui donnai, tirés du poëte Manile: _Lancibus ut gentes tollatque prematque._ Signé, LOUIS.—L'allemand s'appeloit Guillaume Friderich. Le prince de Galles y avoit écrit: _Fax mentis honeste gloria._ Signé, _Henricus P._ Le comte Maurice de Nassau y avoit écrit: _Je maintiendrai._ Le comte d'Essex, qui eut la tête tranchée en Angleterre: _Virtutis comes invidiæ._ Signé, _Robertus comes Essexiæ_; et, à la page d'après, son ennemi Cecil: _Vana sine viribus ira._ Signé, _Guilielmus Cecilius_.—Mis au lit il donne le mot _Piombino_, qui étoit un comédien.
_Le 19, mardi, à Fontainebleau._—Il monte tout au haut de son pavillon, à la chambre de sa nourrice et à celle des peintures de M. de Franco, peintre du Roi[528]; y a goûté. Il voit la nourrice de M. d'Orléans, qui étoit une grosse et lourde paysanne, s'en moque et va dire à Mme de Montglat: _Mamanga, c'est une méchante femme que la nourrice de mon frère d'Orléans; elle a un grand pied en France qui a deux toises de large et une de long._ Il donne pour mot _Stefanello_, après s'être fait nommer tous ceux qu'il avoit donnés les jours précédents.
[528] Le nom de cet artiste ne se trouve pas dans la liste des peintres du Roi, donnée par M. Poirson d'après les comptes de l'hôtel de Henri IV.
_Le 20, mercredi._—Pour ne point écrire, il demande à jouer à la paume en ma chambre, y vient et joue en la petite galerie qui mène à la volière, revient à ma chambre pour y écrire, y trouve M. Fréminet, peintre du Roi, celui qui a fait les dessins et les peintures de la chapelle. Il est bien aise de trouver cette occasion, et demande à voir ce qu'il en avoit fait, y va, monte par un escalier de bois tenant à la garde-robe de M. d'Anjou, au bout de la galerie lambrissée, sur un échafaud près de la voûte de la chapelle, sans peur ne étonnement, se plaît à voir les peintures, y est assez longtemps; s'en retournant, il dit: _Aussi vrai velà qui est bien fait_; descendu, il s'en va voir les peintures qui étoient là où se mettent les musiciens, y monte par une petite échelle, y voit une Annonciation, et dit encore: _Aussi vrai velà qui est bien fait._ Il se fait descendre par un trou entre deux planches.
_Le 22, vendredi._—Il est fouetté pour les fautes du jour précédent[529], étudie, dit son catéchisme, fait son exemple. Mené au jeu de paume, il me fait l'honneur, comme le jour précédent, de me donner l'une de ses raquettes pour jouer avec lui, joue avec jugement, avance, recule, coupe de l'arrière-main. A trois heures il vient en ma chambre, lit dans mon livre des Exercitations de Scaliger.
[529] Il avait dit à Mme de Montglat: _Ho! la laide, elle vesse puant._
_Le 23 août, samedi, à Fontainebleau._—Voyant passer un grand garçon bossu et mal habillé, il demande à M. de Ventelet: _Est-ce pas lui qui garde les moutons de mon pourvoyeur?_ Il se trouva ainsi; il reconnoissoit tout par noms ou par fonctions; il s'informoit aussi de tout et retenoit jusques aux moindres choses.
_Le 24, dimanche._—Mené au jardin du Tibre, où il s'amuse à voir danser une mariée de village.
_Le 25, lundi._—Il avoit le cœur pour faire dresser la collation pour la fête de Saint-Louis et sur ce sujet ne veut point étudier; il s'en va en la galerie où la collation fut dressée, envoie prier Mesdames, Mlle de Vendôme et M. de Verneuil; à trois heures et trois quarts goûté, tarte, etc.[530]. Il va au jardin du Tibre; M. de Vendôme y arrive pour prendre congé de lui avant d'aller en Bretagne[531]. Le Dauphin veut aller au grand canal, il est arrêté pour avoir rencontré en la rue un chien enragé, que l'on avoit tué.
[530] Héroard met en note: «Il paye sa tarte de saint Louis».
[531] «Sur la fin de ce mois, M. de Vendôme, duquel le mariage avoit été résolu par le Roi et tous les empêchements levés par S. M., de pleine puissance et autorité royale, partit de Paris pour aller prendre possession de son gouvernement de Bretagne.» (_Journal de Lestoile._)
_Le 28, jeudi._—Il écrit une lettre à Mlle de Mercœur. Mené par l'allée de l'étang à l'entour de celle des ormes, où il fait un nouveau dessin de bâtiment, envoie querir ses outils; il est le premier à la besogne.
_Le 29 août, vendredi, à Fontainebleau._—Il achève d'écrire sa lettre à Mlle de Mercœur.
_Le 31, dimanche._—Il va jouer à la paume au jeu découvert, se moque de M. de Verneuil et de Bompar, son page. En quittant le jeu il n'oublie point, comme il ne faisoit jamais, à dire à M. de Ventelet: _Tetay, payez les balles._ Il avoit toujours un soin merveilleux à faire payer ce qu'il devoit.
_Le 1er septembre, lundi, à Fontainebleau._—La petite Louise, sa sœur de lait, lui faisoit de petites images de la cire des flambeaux; sa nourrice lui dit: «Monsieur, voyez comme la petite Louise fait bien de petites filles de cire»; il répond: _Quand elle sera grande elle en fera bien de chair._
_Le 2, mardi._—Il va à la poterie pour y acheter deux chevaux. Il arrive un valet de pied de la Reine portant commandement à Mme Montglat d'avertir Leurs Majestés du charroi et autres choses qui seroient nécessaires pour emmener Messeigneurs à Saint-Germain. Il ne se vit jamais une pareille allégresse à la sienne; il alla par toutes les chambres pour le dire avec transport de joie.
_Le 5, vendredi._—Il va écrire une lettre à Mme la Grande-Duchesse, par M. Nicolini, gentilhomme servant de la Reine:
Madame ma bonne tante, je vous supplie de me bien aimer, car je vous aime et honore de tout mon cœur, étant comme je suis votre très-affectionné neveu à vous faire service.
LOUIS.
On lui dit que deux charrois étoient arrivés, le voilà à tressaillir de joie, et le dit à tout chacun.—Il saigne du nez, peu; l'on sut le lendemain au soir que le Roi se trouva mal d'un grand flux de ventre; nous avons remarqué plusieurs fois qu'il n'est jamais arrivé au Roi absent quelque accident signalé, qu'il ne lui soit advenu (au Dauphin) quelque accident sans cause manifeste[532].
[532] _Voy._ au 20 décembre 1605 et au 6 décembre 1606.
_Le 7, dimanche, à Fontainebleau._—Mené pour voir le réservoir des eaux qui viennent de la Couldre[533], il s'amuse ensuite sur la terrasse de la cour des Fontaines, se fait mettre dans les niches, fait dire que ce sont statues que le Roi a envoyées, y fait mettre aussi MM. de Mortemart et M. de Verneuil, fait comme celui qui se tire l'épine du pied[534].
[533] _Voy._ la note du 14 mars précédent.
[534] Un bronze du tireur d'épines se trouvait alors à Fontainebleau; cette figure est aujourd'hui au Louvre.
_Le 8, lundi, voyage._—Il s'amuse lui-même à démonter son lit, impatient pour partir, va voir charger les mulets. Parti de Fontainebleau à douze heures un quart pour retourner à Saint-Germain en Laye, goûté au-dessous de la chapelle Saint-Louis, dans la forêt, Mesdames avec lui. Il arrive à Melun sur les trois heures, est logé en l'hôtel de Sens, maison de M. Renaud, procureur du Roi, près de la porte du Jars. Il demande d'aller se promener au jardin, puis sort hors de la ville, passe le pont et va en la prairie le long du ruisseau. MM. de la Ville lui viennent faire la révérence et lui font présent de tartes.
_Le 9, mardi, voyage._—Mené à la messe à Saint-Aspés, il part de Melun à onze heures et un quart et arrive à Loursine à une heure et demie; goûté à deux heures. Il arrive pour coucher à Crosne sur les cinq heures, se promène aux jardins, passe dans le bateau et va en la prairie, fait donner un quart d'écu à un faucheur.
_Le 10, mercredi, voyage._—A midi il part de Crosne; à deux heures il arrive à Charenton, chez M. Cenami; à quatre heures il entre par la porte Saint-Antoine à Paris; sortant par la porte Saint-Honoré, il arrive à Chaillot, maison de Mme la comtesse de Guichen[535], où la reine Marguerite le vient voir.
[535] _Voy._ page 32, note 51.
_Le 11, jeudi, à Chaillot._—Il se va promener au parc, puis par le dehors descend en bas et entre, par la grande porte, aux Bonshommes, voit le cloître et la librairie, puis à dix heures entend la messe. Au sortir, les Pères lui offrent deux plats de prunes et un de leurs pains. Ramené par le long de la rivière et par le jardin en sa chambre. Il vient grand nombre de dames et de damoiselles de la Cour et de Paris, M. le président de Thou, M. le président Nicolaï pour le voir. Les violons du Roi arrivent, jouent; il ne veut point danser. On lui dit que Montauban[536], autrefois tailleur et maintenant payeur des rentes de la Ville, lui donneroit une belle collation de confitures en sa maison de Ruel: _Une collation_, dit-il, _ai-je pas la mienne!_ Amusé d'un petit sifflet d'ivoire que ma femme lui avoit apporté de Dieppe avec des coquilles.
[536] Mme de Villars, dit Tallemant des Réaux, souffrit, faute d'argent, «les galanteries d'un partisan nommé Moisset; c'est celui qui a bâti Ruel, c'étoit le Montauron de ce temps-là.» (_Historiettes_, éd. Paulin Paris, I, 216.) Dans une lettre de Malherbe, du 21 mars 1607, on trouve ce passage: «On dit que le Roi en ce voyage (de Fontainebleau) a dit qu'il la vouloit marier (Mme des Essars) avec Montauban, qui s'appelle autrement M. de Moisset.» (_Voy._ plus loin, au 4 avril 1609). Lestoile dit aussi, à la date du 31 mars 1604, que Montauban avait été tailleur.
_Le 12, vendredi._—Parti de Chaillot à onze heures et demie, il passe par Saint-Cloud et, à une heure trois quarts, arrive à Ruel, où M. Montauban avoit fait apprêter une magnifique collation de fruits et de confitures; il y goûte, puis se va promener au jardin et partout. Parti à deux heures trois quarts, il est arrivé à quatre heures à Saint-Germain-en-Laye, logé en la chambre du Roi; il demande à s'aller promener au bâtiment neuf[537].
[537] Le Dauphin logeait toujours au vieux château de Saint-Germain.
_Le 13, samedi, à Saint-Germain._—M. de Souvré, qui l'avoit conduit, prend congé de lui. A huit heures déjeuné sur la terrasse de sa chambre d'hiver. Il se fâche contre le marquis de Mortemart de ce qu'il avoit baillé quelque chose à Bompar contre sa défense, va au précepteur du marquis, et lui dit: _La Martinière, c'est le marquis qui veut faire le compagnon._ Mené par le pont de la chapelle au bâtiment neuf et aux grottes, il va en celle d'Andromède, non encore achevée, considère froidement tout, en demande la raison, se plaît à voir plusieurs sortes de moulins; celui qui scie le marbre lui plaît le plus. Mis au lit, il demande du papier et de l'encre, disant: _Je veux faire quelque chose que j'ai en mon esprit._—«Monsieur, lui dis-je, où est votre esprit?»—_Dans la tête._
_Le 14, dimanche, à Saint-Germain._—Il me montre sa peinture du soir précédent, me dit ce qu'il lui reste à faire pour parachever son dessin. Mené sur la terrasse de Mercure, il s'amuse à maçonner une maison, porte lui-même les pierres, avec le marquis de Mortemart, sur une civière qu'il inventa tout à l'heure; c'étoit deux bâtons et de la grosse ficelle qui les joignoit lâchement au milieu.
_Le 15, lundi._—Éveillé à sept heures et demie; à huit heures il a pris de la dragée de rhubarbe; il avoit voulu que Betouzay, l'une de ses femmes de chambre, la lui vît prendre. Il l'envoie querir plusieurs fois avec impatience, et ne vouloit point la manger tant qu'elle y fût; enfin on lui dit qu'elle étoit allée p....., et qu'avant qu'elle fût venue il auroit bien mangé sa dragée. Il le fait, elle vient, et il lui dit à l'arrivée: _Zezai, allez vous-en astheure ch... puisque vous avez été si longtemps à p....._—Amusé jusques à neuf heures après des couleurs et peintures, il demande à boire, reprend ses crayons, et entend la messe en sa chambre à dix heures trois quarts. Levé, vêtu, à onze heures et un quart dîné, il se fait porter ce qu'il avoit crayonné; Mlle de Vendôme lui demande: «Monsieur, tireriez-vous bien une personne»? (pour dire peindriez).—_Oui-dà._—«Monsieur, me tireriez-vous bien»?—_Oui-dà, avec une corde_, dit-il froidement, et il reprend sa besogne. Goûté d'une grappe de maroquin; c'est du raisin noir, apporté de Montpellier par le sieur Anchès, contrôleur chez la Reine, qui le lui avoit donné à Chaillot. Il s'amuse à des petits jouets de poterie, va en la salle des gardes, où il voit des épousées qui y vinrent l'une après l'autre danser devant lui.
_Le 18, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au cabinet[538], aux fiançailles de Betouzay, l'une de ses femmes de chambre, il signe au contrat.
[538] Les cérémonies de fiançailles se faisaient toujours dans le cabinet du Roi.
_Le 20, samedi._—A trois heures, goûté, joué, écrit; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, voulez-vous mander quelque chose au Pape?»—_Et quoi?_—«Que vous lui baisez les pieds.»—_Fi! fi! non ferai._—«Eh bien! la pantoufle.»—_Non, non, il ne faut pas._
_Le 23, mardi._—Mis au lit, il m'entretient de la fontaine que le sieur Francino lui avoit faite, où étoit toute la représentation du bâtiment neuf, m'en disoit tous les secrets et les mouvements, ne les ayant ouï dire qu'une fois, puis s'endort; il s'éveille en sursaut par frayeur, son tailleur, qui avoit servi feu M. de Montpensier, lui ayant fait des contes de son maître, comme il mourut, comme il fut habillé après sa mort[539]; il ne put être assuré tant qu'il fût couché avec sa nourrice.
[539] Henri de Bourbon, duc de Montpensier, était mort à Paris, le 27 février précédent, de suites de la blessure qu'il avait reçue au siége de Dreux, en 1593.
_Le 24, mercredi._—A cinq heures et demie le Roi arrive, il lui va au-devant, au pied de l'escalier; va chez le Roi à son souper.
_Le 25, jeudi._—Le Roi est parti à cinq heures après minuit. Le Dauphin rencontre un porte-panier qu'il fait venir en sa chambre, achète un horloge de sable, une paire de couteaux et la gaine, et deux étuis à barbier, en disant: _Ce sera pour mettre mes couleurs._
_Le 27, samedi._—Mené en l'église entendre le _Te Deum_, pour le jour de sa nativité[540]. En soupant l'on parloit des abbesses, sur le sujet de l'une des filles de Mme de Frontenac, abbesse d'Argensol; le Dauphin demande: _Est-elle jeune?_ je lui dis que oui.—_Et madame de Poissy est-elle jeune?_—«Non, Monsieur. Monsieur, quel vaut le mieux que les abbesses soient jeunes ou vieilles?»—_Il vaut mieux qu'elles soient jeunes, elles dureront plus longtemps_, répond-il promptement.
[540] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa huitième année.
_Le 28 septembre, dimanche, à Saint-Germain._—Il va en la chambre du Roi, où il danse et fait danser, à cause de la mariée Betouzay. Ses femmes dansoient la danse des femmes, sa nourrice dit qu'il ne faut pas que les garçons y dansent: _Non, çà tous les garçons_; il les ramasse tous, danse et fait beau bruit. Comme Mme de Montglat dînoit et Mme de Frontenac avec elle, il y vient; Mme de Frontenac lui dit: «Monsieur, faites la guerre à la mariée, elle a couché avec les hommes;» il lui répond promptement: _Vous y couchez bien._ A son goûter il écoute la musique de deux voix et un luth, y est si attentif qu'il en demeure immobile. On lui demande lequel des deux chantoit le mieux?—_C'est celui qui n'a point de luth._ Il disoit vrai; il chantoit la basse.
_Le 29, lundi._—Il s'amuse à peindre. Pendant son dîner il entend la musique du soir précédent avec ravissement, fait chanter plusieurs fois une chanson espagnole qui lui plaisoit fort, où il y avoit ces vers: _Esta escondido onde voste meste esta._ A douze heures et un quart, M. de Nevers[541] arrive qui venoit prendre congé de lui, s'en allant à Rome; il lui demande s'il lui plaisoit qu'il dît au Pape de sa part qu'il lui baisoit les pieds; il répond: _Ho! non, ils sont pas bien lavés._—«Et la pantoufle?»—_Ho! non._—«Monsieur, le Roi m'a commandé de lui dire de sa part qu'il lui baisoit les pieds, vous plaît-il pas que je lui en die autant de la vôtre?»—_Bien donc! je le veux bien._ Le duc de Nevers part à une heure et demie, et emporte de son écriture et la peinture qu'il avoit faite le matin, pour la montrer au Pape.
[541] Charles II de Gonzague, duc de Nevers, gouverneur général de Champagne. Il se rendait à Rome pour le serment d'obédience au Saint-Siége; il devint dans la suite duc de Mantoue, en 1612.
_Le 30 septembre, mardi._—L'on racontoit à M. de Frontenac ce qu'il avoit dit à M. de Nevers quand il le pressa de dire de sa part au Pape qu'il lui baisoit les pieds: _C'étoit_, dit le Dauphin, _afin qu'il s'en allât_. M. de Nevers y avoit été à son gré trop longtemps et empêchoit sa liberté. M. de Souvré arrive pour recevoir l'ambassadeur de Venise, qui devoit venir voir Mgr le Dauphin; l'on disoit que l'ambassadeur demeuroit longtemps à venir: _Je voudrois qu'il fût déjà venu et qu'il s'en fût allé_, c'est qu'il désiroit sa liberté. Mené à la salle du bal, où il voit danser une mariée du bourg, il y danse lui-même ainsi que Mesdames. A six heures et demie soupé; il va en la chambre du Roi, où il avoit fait venir les violons de la mariée, voit danser, danse lui-même plusieurs danses, entre autres: _Ils sont à Saint-Jean des choux._
_Le 1er octobre, mercredi, à Saint-Germain._—La Reine arrive à cinq heures trois quarts et le Roi à sept heures. M. le duc de Mantoue[542], qui accompagnoit le Roi, broncha un peu voulant saluer Mgr le Dauphin, et faillit tomber sur lui. A huit heures soupé avec le Roi et la Reine; après souper il va chez la Reine; M. le duc de Mantoue étoit en la ruelle, assis près de la Reine et couvert: _Ho! ho!_ dit le Dauphin, _ce monsieur est couvert auprès de maman, et je suis ici toujours découvert!_
[542] Vincent I de Gonzague, mort en 1612.
_Le 2, jeudi._—Mené au bâtiment neuf, il descend sur les terrasses et va aux grottes avec le Roi, qui y menoit M. de Mantoue. Remonté à dix heures et demie à la messe, en la chapelle de la terrasse; le Dauphin se promenoit sur la terrasse; le magot du Roi couroit après lui; qui, se retirant, va rencontrer le pommeau de l'épée de M. de Mantoue, où il se blesse et meurtrit le dessus de l'œil gauche. Il va chez la Reine puis, à douze heures et demie, dîné avec LL. MM.; ramené en sa chambre, il se met aux fenêtres du préau; il y avoit des châssis de verre; comme l'un vint à tomber, il retira promptement la main et eut le doigt indice de la main droite écorché; s'il n'eût retiré sa main il y a de l'apparence que, de la pesanteur, il en eût eu la main écrasée. A deux heures trois quarts goûté; il reçoit l'ambassadeur pour les Vénitiens s'en allant en Angleterre. A trois heures et demie il entre en carrosse, et s'en va à la forêt après la Reine, qui étoit allée pour voir passer la chasse, le Roi y ayant mené M. le duc de Mantoue; il voit la chasse par cinq fois, et arrive à la mort du cerf. Ramené, à six heures trois quarts soupé; il s'amuse à peindre en crayon.
_Le 3, vendredi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à ses peintures, ne veut point déjeuner, tant il y est attentif. Le Roi vient au château[543] pour le faire voir à M. le duc de Mantoue, qu'il promène par les chambres de Messieurs et de Mesdames jusques au-dessus de la voûte. Sorti avec le Roi par le petit pont, goûté en cheminant, ramené au vieux château, il commande à son page Bompar d'aller dire à M. de Ventelet qu'il fît porter son souper au bâtiment neuf, et qu'il souperoit avec papa. L'huissier de la salle vient où il étoit pour le savoir, auquel il en dit autant; l'huissier répond: «Monsieur, c'est M. de Ventelet qui m'a envoyé ici pour le savoir, pource qu'il ne le croit pas.» Le Dauphin, reprenant hautement ce mot: _Il ne le croit pas? Allez lui dire qu'il vienne parler à moi, allez_, dit-il, avec une action fort impérieuse. _Papa s'en ira demain, et je le verrai plus._ A huit heures soupé avec le Roi et la Reine.
[543] Le Roi demeurait au château neuf de Saint-Germain.
_Le 4, samedi._—Mené au lever du Roi, il lui donne sa chemise, et à neuf heures et trois quarts le Roi part pour aller dîner à Ruel, y mène M. le duc de Mantoue, qui dit adieu à Mgr le Dauphin, lequel l'embrasse, puis est revenu au vieux château. Mené chez la Reine à l'issue de son dîner; la Reine s'en retourne et part à deux heures.
_Le 6, lundi._—Il va en la chambre de M. d'Orléans puis en celle de Mlle de Vendôme, la trouve au lit, lui donne le fouet de la main avec un peu de honte.—Mis au lit, il se met en colère de ce que l'on avoit apporté en sa chambre une chaudronnée d'eau avec des herbes, pour laver les jambes de Mme de Montglat; il la fait emporter.
_Le 7, mardi._—A une heure et demie il entre en carrosse et va à Poissy, où il arrive à deux heures et demie, est reçu par Mme de Gondi, abbesse. Mené en la galerie, de là au jardin, puis par le même chemin, ramené en la salle, où il a goûté à trois heures, puis va en l'église, au salut des religieuses, par le petit passage qui est près de l'entrée du logis de l'abbesse, il écouta et regarda tout fort patiemment. Parti à quatre heures, et arrivé au château à quatre heures trois quarts. Henri du Plessis[544], âgé de six ans, fils de M. de Liancourt, premier écuyer du Roi, arrive ce soir pour être nourri auprès de Mgr le Dauphin. Mis au lit il donne le mot _genitrix_, et se rit de ce que Dupré, exempt des gardes, ne l'entendoit pas.
[544] Héroard se trompe en lui donnant le nom de Henri. Roger du Plessis, fils de Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, marquis de Guercheville, et d'Antoinette de Pons, connue sous le nom de Mme de Guercheville, dame d'honneur de la Reine, fut élevé auprès du roi Louis XIII, qu'il accompagna toujours, dit le P. Anselme, tant en paix qu'en guerre. Duc de la Rocheguyon et pair de France en 1643, il mourut en 1674.
_Le 8, mercredi._—Il s'amuse avec ses chevaux et ses charrettes de cartes; M. de la Croix, gouverneur de MM. de Mortemart, se met à l'entretenir et lui dit: «Monsieur, il ne vous faut plus amuser à ces petits jouets, ne à plus faire le charretier; vous êtes grand, vous n'êtes plus enfant.»—_Mais je ne sais à quoi._—«Monsieur, il vous en faut apprendre d'autres dignes de vous.»—_Mais je n'ai personne pour m'apprendre._ Mis au lit il est entretenu par Montalier, son tailleur, et Champagne.
_Le 9, jeudi, à Saint-Germain._—Déjeuné aux fenêtres du côté du préau; en mangeant il considère le pays des environs, remarque le chemin à aller à Noisy, et dit: _Ho! que velà bien une plus belle vue qu'à Fontainebleau; on ne y voit rien que des rochers._ Son tailleur, nommé Archambault, étoit fort camus; il dit: _Quand Archambault rit, il rit comme Robert_; c'étoit le magot du Roi.—Mis au lit, il s'amuse à un livre de chasses, en taille-douce.
_Le 10, vendredi._—Il écrit au Roi par M. de Frontenac:
Papa, je n'ai point voulu laisser partir M. de Frontenac sans vous donner le bonjour et vous prier me faire l'honneur de m'envoyer querir pour la foire Saint-Germain, et cependant j'emploierai si bien le temps que vous en recevrez du contentement et maman aussi. Je suis, papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.
LOUIS.
Et pour suscription: _A Papa._
Il vient un mercier qui portoit des besognes d'ambre jaune; il y avoit un cordon incarnat avec des grains d'ambre entre deux. Il l'essaye à son chapeau, et dit gaiement: _Il est bon à mon chapeau, combien en voulez-vous?_—«Monsieur, dix écus; je l'ai fait exprès pour vous.» Mme de Montglat survient: _Mamanga, velà un cordon qu'il a fait exprès pour moi; il n'en demande que dix écus._—«Monsieur, c'est beaucoup.»—_Hé! Mamanga, je demanderai à mousseu de Sully cent écus, et je vous les baillerai._—«Bien, Monsieur, prenez-le.»—_Ho! non, Mamanga, je veux qu'on le paye devant, je le prendrai pas qui ne soit payé._ Le marquis de Mortemart lui demande: «Monseigneur, qui aimez-vous mieux, de M. de Liancourt ou moi?» il répond promptement: _Je vous aime bien tous deux; mettez-vous là, et vous là Liancourt._
_Le 11, samedi._—Il fait son exemple, écrit sur du papier rouge avec de l'encre argentée. M. le comte de la Voute arrive cette après-dînée pour demeurer auprès de lui.
_Le 12, dimanche._—Jouant avec les petits marquis et comte de Mortemart, les comtes de Torigny et de la Voute, et le petit Liancourt, il dit à Mme de Montglat: _Mamanga, je vous prie que j'aille en votre chambre, et j'équirai. Ils ne font que m'importuner: l'un me tire, l'autre me pousse, l'autre me parle à l'oreille; je ne sais où me mettre._
_Le 13, lundi._—Il va jouer en la salle du bal; Mme de Fontaine-Martel y amène son fils, âgé d'environ dix ans. Mené au jardin, il s'amuse à paver lui-même un chemin, porte le pavé, le met en œuvre; Mlle de Vaux, veuve de M. de Montholon et belle damoiselle, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il que j'en porte?»—_Ho! non, vous n'y êtes pas propre; comment le porteriez-vous?_—«Monsieur, là dessus,» dit-elle en montrant son vertugadin.—_Non, vous vous gâteriez toute._
_Le 14, mardi, à Saint-Germain._—A huit heures et demie dragée de rhubarbe, deux onces; levé, vêtu, il entend la messe, puis s'amuse à tirer de l'arc que M. de Brèves lui avoit apporté de Turquie. Mme de Montglat envoyoit savoir des nouvelles de M. de Frontenac, qui avoit pris médecine, le Dauphin dit: _Et moi aussi dites-lui que j'ai prins médecine_; le page étant revenu, le Dauphin lui dit de son mouvement: _Allez-vous-en savoir comme il s'en porte par le cu._
_Le 15, mercredi._—Il s'amuse à faire faire des chevaux de carte par son tailleur; lui, avec la plume et l'encre, leur fait les yeux, le crin, la queue. Mené au jardin, il y fait porter son arc turquois, va le long des palissades tirer aux petits oiseaux.
_Le 17, vendredi._—Mis en carrosse pour aller à la garenne, goûté dans le bac en passant, il va à main gauche de la garenne, où il voit prendre quatre lapins en deux divers endroits. Mme la comtesse de Chaligny, qui le venoit voir, le salue en la garenne. Ramené au Pecq, il voit pêcher; il ne se prend que deux bien petits poissons, dont il fait donner un quart d'écu au pêcheur. Étant dans le bac, en revenant, le Dauphin entend dire que l'on avoit défendu l'entrée à un nommé Godin, de Blois, égaré de son entendement, étant devenu amoureux de Mlle de Vendôme et maintenant de Madame; il défend qu'on ne lui fasse point de mal, et dit: _Hé! mon Dieu! les loups le mangeront! qu'on le laisse entrer, qu'on le laisse entrer._
_Le 18, samedi._—Il écrit son exemple, puis va à la messe en la petite salle, après au jardin, où il se met dans son petit chariot que M. de Verneuil lui avoit donné, fait le conducteur, une grande houssine à la main et le fait tirer par quatre pages et suivre par les sieurs comtes de la Voute, de Torigny, les sieurs de Liancourt et de Fontaine-Martel, fait plusieurs fois les allées du jardin. Ramené à onze heures et demie; Mme la comtesse de Mansfeld le vient saluer. Dîné; Mme la comtesse de Mansfeld lui donne douze chiens, et lui dit qu'ils sont beaux: _Je m'en soucie pas qu'ils soient laids, mais qu'ils soient bons._ Amusé jusques à trois heures, il va par le pont de la chapelle aux grottes, y mène cette comtesse, descend au parterre, puis va bien avant aux vignes, par le sentier qui va à Carrières. M. le comte de Torigny en se jouant heurta à la tête M. de Fontaine-Martel; le Dauphin le voit, et commande à son précepteur: _Donnez le fouet au comte de Torigny; vous aurez le fouet, comte de Torigny_, dit-il avec action sérieuse, et, quelque prière qu'on lui sût faire, il ne voulut jamais révoquer ce commandement. Ramené à cinq heures, pendant qu'il étoit sur la chaise percée, je lui dis: «Monsieur, ne pardonnez-vous pas à M. le comte de Torigny? Ç'a été sans y penser ce qu'il a fait.»—_Ho! non, mousseu Héroua; excusez-moi, il lui a jeté sur la tête._—«Mais, Monsieur, vous commanderez à son précepteur de ne le fouetter pas, à la charge qu'il ne le fera plus?»—_Astheure, astheure, mousseu Héroua, mais je le fais afin qu'il n'y retourne plus._—«Monsieur, s'il avoit été fouetté, il n'aimeroit jamais monsieur de Fontaine-Martel, l'ayant été à son occasion, et puis quand ils seroient grands ils se battroient et tueroient. Vous êtes leur maître: quand ils feront faute, il faut que vous les repreniez, et, pour les bien châtier, dites-leur que vous ne les aimerez plus s'ils ne sont sages. Le Roi les a mis ici auprès de vous afin qu'ils apprennent à vous aimer et à vous servir; ils sont tous de grande et riche maison.»—_Qui est le plus riche?_ On les mit à l'égalité.
_Le 19, dimanche, à Saint-Germain._—Il est allé par le parc à Maisons, où M. de Longueil, seigneur de Maisons[545], lui donna la collation.
[545] Jean de Longueil, conseiller du Roi et doyen en sa chambre des Comptes, mort en 1629.
_Le 20, lundi._—Levé, vêtu, il se met à sa peinture, n'en peut partir. Il se fâche de ce que M. le comte de Torigny avoit suivi au jardin M. de Longueville, qui tenoit compagnie à Mlle de Vendôme, croyant que ce fût elle qu'il eût suivie, et dit à M. le comte de la Voute: _Dites à Torigny que c'est une fille, et qu'il ne vienne plus avec moi._ Peu après on lui en parla pour l'induire à lui pardonner, et à la fin il consent: _Bien donc, je lui pardonne, à la charge qu'il s'habillera en fille._ Il étoit jaloux des siens et l'avoit toujours été, pour si petit qu'il fût.
_Le 21, mardi._—Sa nourrice lui demande s'il étoit pas amoureux, il répond: _Non, je fuis l'amour_; je lui demande: «Mais, Monsieur, fuyez-vous l'Infante?»—_Non_, et se reprenant soudain: _Ha! si fait, si fait!_ Mis au lit, il se met à peindre et crayonner.
_Le 27, lundi._—Il est vêtu de sa robe pour recevoir les députés de la Religion venant de Jargeau; il les a reçus fort à leur contentement.
_Le 29 octobre, mercredi._—La rougeole lui paroît[546].
[546] Héroard était parti le 23 pour aller à Paris et de là à Vaugrigneuse. En son absence l'apothicaire Guérin le remplace et continue le Journal. _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, écrite de Fontainebleau le 30 octobre. (_Lettres missives_, VII, 637.)
_Le 31, vendredi._—J'arrive de Vaugrigneuse; l'on ne me donna jamais avis qu'il eût aucune fièvre, mais un simple rhume; je le trouve avec la fièvre, le pouls plein, égal, hâté, chaud, tout couvert de rougeurs, avec inquiétude tant pour la fièvre que pour le grand feu qui se faisoit dans sa chambre, dont il se plaignoit et l'on ne le plaignoit pas, étouffant à demi dans son lit pour être entouré encore d'un tour de serge et lui fort couvert. Il s'en plaint à moi. Il fut levé, et son lit fut refait.
_Le 1er novembre, samedi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à ses crayons, entend la messe à neuf heures et demie, ne peut souffrir la clarté, se remet à la peinture, à broyer et travailler en peintre. Il se joue avec Madame, qui parloit à lui par le trou qui alloit d'une chambre à l'autre.
_Le 5, mercredi._—M. de Liancourt, premier écuyer, le vient voir de la part du Roi, et s'en retourne incontinent; après dîner le précepteur du fils de M. de Liancourt[547], nommé le sieur du Vernay, vient voir le Dauphin, qui lui demande: _Mousseu de Liancourt est-il parti?_—«Oui, Monsieur, et s'en va fort content, ayant vu que vous devenez si sage tous les jours».—_Ho! je crois bien, je vieillis aussi[548]._
[547] _Voy._ la note du 7 octobre précédent.
[548] Les lettres du Roi à Mme de Montglat, écrites de Fontainebleau les 5, 6 et 10 novembre, que M. Berger de Xivrey a classées à l'année 1608, sont de trois ans antérieures.
_Le 6, jeudi._—Il est vêtu de ses chausses et de son pourpoint, ce dont il est extrêmement content et joyeux, ne veut point mettre sa robe[549], et dit: _Elle ressemble à la robe de maître Guillaume_, le fol du Roi; il quitte son bonnet de nuit et prend son chapeau lui-même. Il se met à sa peinture, raille en besognant (c'étoit un visage de Jeanne, reine de Sicile, dont il faisoit la copie); il fait une grande bouche: _Ho!_ dit-il, _que velà une grande coquine de bouche!_ M. de Ris, premier président de Rouen, le vient voir. A trois heures et demie goûté; il se remet à la peinture. A six heures soupé, amusé et joué jusques à huit heures, il se met à la peinture, y porte tout son esprit, y est jusques à dix heures.
[549] La robe et les bottines que le Dauphin portait pendant sa maladie étaient fourrées.
_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Il prend une lime, s'amuse à limer une clef attachée à un petit étau, puis se remet à la peinture[550].
[550] A cette époque le Dauphin s'amuse tous les jours à peindre, à crayonner et à dessiner à la plume.
_Le 9, dimanche._—Il va à la messe à la petite salle, puis va se jouer à la salle du bal. Il me somme de la promesse que le matin je lui avois faite de le faire sortir; sorti au jardin.
_Le 16, dimanche._—Il s'amuse avec plume et encre à faire des maisons sur le papier[551]. En dînant il parle de faire la monstre de sa compagnie, dit: _Féfé Chevalier c'est le capitaine; le lieutenant c'est mousseu de Momorency_ (qui étoit là présent); _je suis caporal, il y trois ans que j'étois cadet_. A deux heures, il prend sa bandoulière, son épée, arme sa compagnie (c'étoient MM. de Mortemart, de la Voute, de Liancourt, de Pressy, de la Roche-d'Anjou, de Fontaine-Martel, de Torigny et lui qui marchoit au premier rang, ayant M. de Verneuil à son côté); il va prendre le tambour de M. de Mansan et marche en bataille.
[551] Les deux jours précédents le Dauphin avait aussi fait des dessins de maisons.
_Le 18, mardi._—Il s'amuse à la peinture. Mis au lit, il s'amuse à entretenir M. du Tost, qui avoit les oiseaux de la chambre du Roi, sur ce qui étoit de la nourriture et traitement des oiseaux, en parle en termes propres et avec action de personne entendue et qui y prend plaisir.
_Le 20 novembre, jeudi._—Il est vêtu d'un habit d'écarlate; M. de Frontenac arrive, et lui dit: «Monsieur, vous voilà maintenant habillé en chasseur»; il lui répond: _C'est pour chasser le froid_; il faisoit froid aussi.
_Le 21, vendredi._—Il va au bâtiment neuf pour y attendre le Roi; à quatre heures le Roi arrive, et le reçoit au bout du parterre. A cinq heures, en la chambre, dansé en branle devant le Roi. Soupé avec le Roi, il mange du potage à l'oignon, de celui du Roi, huîtres crues, sole en pâté, et prend une cuillerée de la poudre digestive du Roi. Il va avec le Roi chez M. d'Anjou.
_Le 22, samedi, à Saint-Germain._—Il va entendre la messe au bâtiment neuf, et fait mener un petit nouveau chariot par un petit mulet que M. de Courtenvaux lui avoit donnés. A onze heures et demie dîné; il se remet à la peinture. A deux heures mené en carrosse jusques auprès de Herbelay, au devant du Roi revenant de la chasse. Soupé avec le Roi; peu après le Roi vient en la chambre de M. d'Anjou, fait railler Messieurs ses enfants. Mlle de Verneuil dit qu'elle est fée et fille d'une fée, et ils se mettent à deviner. Mgr le Dauphin lui dit: _Je gage que vous aurez demain le nez de même que vous l'avez astheure._ Elle lui dit: «Je gage que vous l'aurez aussi de même que vous l'avez.»—_Ho! j'en ai un autre plus long, je le change quand je veux._ A huit heures et un quart il donne le bonsoir au Roi, est ramené en sa chambre, s'amuse à la peinture.
_Le 23, dimanche._—Il entend la messe à la chapelle avec le Roi[552]; s'amuse auprès du Roi en la galerie jusques à une heure et demie que le Roi s'en retourne.
[552] La lettre du Roi à Mme de Montglat, datée du 23 novembre, à Fontainebleau, et classée par M. Berger de Xivrey à l'année 1608, est de l'année 1602.
_Le 26 novembre, mercredi._—Il va à Poissy, à la profession de l'une des filles de M. de Frontenac, mène à la messe la petite fille qui devoit être religieuse, la mène à l'offrande, voit froidement la cérémonie. Ramené à Saint-Germain il s'amuse à peindre avec la plume, fait des chevaux tirant des charrettes. Mis au lit, comme je tenois mon _Hippostologie_[553], il en avise le titre, le lit; il lui en faut rendre raison et de toutes les figures.
[553] _Hippostologie, c'est-à-dire Discours des os du cheval_, par M. Jehan Héroard, conseiller, médecin ordinaire et secrétaire du Roi.—Paris, MDXCIX, in-4º. Les planches gravées représentent les différentes parties du squelette du cheval: les os de la tête, la fourchette, l'échine, etc. La dernière qui a pour titre: «Le corps des os du cheval» est signée: _Ja. de Weert fecit._
_Le 28, vendredi._—Il écrit son exemple et fait, ce dit-il, un livre pour le faire imprimer et le donner à papa, à ses étrennes.
_Le 29, samedi._—Il envoie querir ma petite nièce du Val, la fait habiller en épousée, la marie avec M. le comte de la Voute, va à Mme de Montglat, lui demande à souper pour l'épousée, lui apporte le couvert et puis ce qu'on lui donnoit, et à la fin à boire, et tout lui-même.
_Le 1er décembre, lundi, à Saint-Germain._—Il dit à Mme de Montglat: _Mamanga, j'ai composé une sentence: «Celui qui sert bien Dieu, Dieu lui aidera.» Je la veux équire de peur de l'oublier._
_Le 2, mardi._—Il va à la messe en la chapelle, se fait monter sur la chaise, dit qu'il veut prêcher et commence: _In nomine patris et filii et spiritus sancti, Amen. Les hommes qui couchent avec les femmes...._[554]. Il écrit une lettre à la Reine par M. Du Vernet, précepteur de M. de Liancourt.
[554] La citation d'Héroard s'arrête là.
_Le 3, mercredi._—A neuf heures et demie le Roi arrive de Paris; dîné avec le Roi; le Roi va à la chasse. A deux heures le Dauphin va en la chapelle, où lui et Madame Christienne tinrent à baptême la fille de M. Talon, mari de la nourrice de Madame Christienne; il la nomma Louise, et jamais ne la voulut nommer Christienne, disant: _Elle aura plus d'honneur d'être appelée de mon nom que de celui de ma sœur._ Il s'amuse à sa peinture, va en la chambre du Roi qui revenoit de la chasse.
_Le 5, vendredi, à Saint-Germain._—Il entre en carrosse avec le Roi qui le mène aux toiles près de Poissy, où il voit prendre quatre sangliers. Ramené il monte en sa chambre où il s'amuse à ses peintures.
_Le 6, samedi._—Il entretient M. de Liancourt, premier écuyer, des juments du carrosse du Roi, où il avoit été le jour précédent, lui dit qu'il y avoit une des juments qui étoit borgne, que le cocher disoit que c'étoit la meilleure. M. de Liancourt n'en savoit rien.
_Le 7, dimanche._—Il s'amuse à peindre sur du papier avec la plume et l'encre, fait la chasse du sanglier dans la cour, fort bien. Il va chez le Roi, puis à la messe et au jardin, et à dix heures dîne avec le Roi. A onze heures trois quarts il conduit le Roi hors de l'escalier, il étoit triste; le Roi lui dit: «Mon fils, quoi! vous ne me dites mot! Vous ne m'embrassez pas quand je m'en vais?» Le Dauphin se prend à pleurer sans éclater, tâchant de cacher ses larmes tant qu'il pouvoit, devant si grande compagnie. Lors le Roi, changeant de couleur et à peu près pleurant, le prend, le baise, l'embrasse, lui disant: «Je dirai comme Dieu dit dans l'Écriture sainte: Mon fils, je suis bien aise de voir ces larmes, je y aurai égard;» puis entre en carrosse pour s'en retourner à Paris, et Monseigneur le Dauphin gagne vîtement l'escalier pour s'en retourner aussi, de peur que l'on le vît pleurer. Comme il fut en sa chambre, peu de temps après, je lui demandai ce que le Roi lui avoit dit en partant; les larmes lui viennent aux yeux et, changeant de propos, il me dit: _Il m'a dit que je tirasse de la harquebuse._ Je le presse une fois ou deux, il tient ferme; je le quitte, il pleure abondamment et de cœur. Il va en son cabinet où il s'amuse à peindre; on le vient appeler pour souper, il s'en fâche; M. le baron de Montglat[555] s'en veut aller, il ne le veut pas, et d'un petit bâton lui frappe sur les doigts; Mme de Montglat en est fâchée, il la frappe aussi; le voilà en colère, il lui dit des injures: _Vilaine! la chienne!_ Mlle Piolant lui dit: «Monsieur, il faut que vous ne soyez pas fâché contre elle, n'ayant pas à être longtemps céans avec elle.» Il lui répond: _J'en voudrois être déjà dehors_; et appelant Mlle de Vendôme, il lui dit, parlant bas à son oreille: _Sœu-sœu Dôme, j'aurai un bâton qui sera creux, je le remplirai tout de poudre, et puis avec du charbon j'allumerai la poudre qui lui brûlera tout le cul._ M. Guérin lui dit: «Monsieur, ne savez-vous pas que papa vous a dit que vous ne seriez pas longtemps avec elle; il ne la faut pas fâcher.»—_Ho!_ dit-il, _c'est qu'elle veut retenir toute ma vaisselle d'argent_[556]. Il étoit vrai; il en entendoit parler et le couvoit sans le dire. La paix se fait; à six heures et demie soupé. En soupant il fait tout ce qu'il peut pour s'entretenir et déployer son déplaisir [_sic_]; il advint que le sieur de Dorelle, gouverneur du jeune Fontaine-Martel, vient en la chambre et dit que, passant par la salle des gardes, deux hommes lui avoient voulu ôter son manteau. L'on s'en émut; je dis: «Monsieur, ce sont quelques-uns qui se jouent.»—_Ce n'est pas beau, c'est un jeu de voleur._ Il commande qu'on aille au corps de garde dire qu'on ne laisse sortir personne, qu'on aye des lanternes pour regarder ceux qui voudront sortir.
[555] Fils de Mme de Montglat.
[556] La gouvernante du Dauphin, en le remettant entre les mains des hommes, conservait tous les objets qui avaient été à l'usage du prince.
_Le 15, lundi, à Saint-Germain._—Il écrit au Roi et à la Reine, se va promener en carrosse vers la Muette, envoie à Carrière, chez M. de la Salle, pour avoir des confitures, et en revenant en a goûté.
_Le 21 décembre, dimanche, à Saint-Germain._—Mis au lit, il se fâche contre ses gentilshommes, veut qu'ils aient le fouet. Mme de Montglat lui dit qu'il leur falloit pardonner et que le Roi pardonnoit à tout le monde: _A tout le monde!_ dit-il, _il n'a pas pardonné au maréchal de Biron_.
_Le 30, mardi._—Il fait fendre de la glace avec une pelle à feu, en sa chambre, la vend par morceaux, pour avoir, dit-il, de l'argent à donner aux pauvres.—J'arrive de Paris[557]; il étoit sur le point de se mettre à table, court au-devant de moi: _Ha! velà mousseu Héroua!_ et me fait l'honneur de me sauter au collet, me serrant bien fort.
[557] Héroard était absent depuis le 8 décembre.
_Le 31, vendredi._—Il se plaint et pleure de ce qu'on lui avoit pris, dans la pochette de ses chausses, sept sols provenus de la vente de la glace, et de ce qu'il ne les y avoit point trouvés, ayant voulu donner l'aumône à des pauvres qu'il avoit rencontrés. Il veut voir ce que ma femme lui veut donner pour ses étrennes; ce fut une boîte de très-beaux abricots. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, ce sera pour vous, je m'en vais les serrer.»—_Ho! velà! je ne les verrai jamais, elle sarre tout ce qu'on me donne_, puis elle en entame un, y tâte pour lui donner le demeurant. _Ho! voyez, elle l'a rompu pour en manger un et elle sarre tout; elle dit: C'est tout pour moi; et je vois jamais rien._
ANNÉE 1609.
Le livre _De l'Institution du Prince_.—Le gâteau des Rois.—Farces et comédies.—Le Dauphin copie le portrait du Roi.—La gravure de Jupiter.—_La Vénerie_ de Du Fouilloux.—Départ de Saint-Germain pour Paris.—Le Dauphin remis entre les mains des hommes.—Usage des mouches pour les femmes.—Première justice du Dauphin; ses petits gentilshommes.—Ballet de la Reine.—Présent de M. de Sully.—La foire Saint-Germain.—Visite de Mme de Montglat.—Présent de la reine Marguerite.—Travaux de la galerie du Louvre.—Le maître d'armes du Dauphin.—Chasses et visites dans Paris.—Mort du Grand-Duc.—Mariage du prince de Condé.—La première leçon de Des Yveteaux.—Armes de Milan.—Collation chez M. de Mayenne.—Visite à Saint-Germain.—Dîner à Ruel.—Départ pour Fontainebleau.—Les moulins d'Essonne.—Cérémonie de la Cène.—Le grand canal de Fontainebleau.—Le Dauphin fouetté de verges.—_La Bradamante._—Le musicien Pradel.—Les maquereaux.—Passage à Moret.—Le vin et la tisane.—Le fou du Roi.—Mlle de Fonlebon.—Le maréchal d'Ornano.—Le Dauphin entre au conseil pour la première fois.—Fêtes du mariage de M. de Vendôme.—Bijou donné par Mme de Mercœur.—Le fou Des Viètes.—Départ de Fontainebleau.—Passage à Brie-Comte-Robert.—Vers faits par Héroard sur l'ordre du Dauphin.—Passage à Creteil.—Arrivée au Louvre.—Le jeu de paume du Verdelet.—Bain de rivière.—Service de Catherine de Médicis à Saint-Denis; le trésor, les tombeaux.—L'hôpital des pestiférés.—Sully et la reine Marguerite.—Séjour à Saint-Maur.—Ballet des Sauvages.—Nouvel habillement.—Absences de Des Yveteaux.—Présent du marquis de Brandebourg.—Visite à Chaillot.—Mot sur Mucius Scévola.—Départ pour Fontainebleau.—Leçon de grammaire.—Le Dauphin entre dans sa neuvième année; souhait du Roi.—Chasse avec le Roi.—Lettres à la reine d'Angleterre et au prince de Galles.—M. de Souvré et M. Dupont.—Retour à Paris.—Habitude du Dauphin.—Antipathie pour Sully.—Nouveau logis au Louvre; les chapons de la Reine.—Naissance de Madame Henriette.—Goût du Dauphin pour le vin.—Les contes de La Clavelle.—Bégayement du Dauphin.—Le comte de Chalais.—Lettres à la famille royale d'Angleterre.—Compliment à l'ambassadeur de Venise.
_Le 1er janvier, jeudi, à Saint-Germain._—Levé à huit heures et un quart, il se plaint de ce que l'on ne l'avoit pas voulu lever plus tôt, pource que l'on lui avoit dit que s'il se levoit tard il seroit paresseux toute l'année. Je lui donne mon livre _De l'Institution du prince_[558] fait pour lui.
[558] _De l'Institution du Prince_, par Jean Héroard, Sr. de Vaulgrigneuse, conseiller et secrétaire du Roy, médecin ordinaire de Sa Majesté et premier de Monseigneur le Daulphin.—A monseigneur le Daulphin.—A Paris, par Jean Jannon, rue Saint-Jean-de-Latran, à la Roze rouge, MDCIX.—Le titre est gravé par Thomas de Leu. On lit dans le Journal de Lestoile, à la date du 2 mars 1609: «J'ai acheté un livre nouveau fait par M. Héroard, premier médecin de M. le Dauphin, intitulé: _L'Institution du Prince_; qui est une matière et un sujet tant de fois chanté et rechanté, qu'on n'y peut trouver que des redites. Il m'a coûté, relié en parchemin, avec une autre fadèze de contre-satire pour les dames, un teston.»
_Le 3, samedi, à Saint-Germain._—L'on parloit du jour des Rois, il dit: _Je veux pas être le Roi_; sa nourrice lui demande pourquoi.—_Je veux pas l'être._—«Si vous l'êtes vous payerez quelque chose, si Madame l'est aussi, ou Mlle de Vendôme?» Il appelle M. de Ventelet, et lui dit tout bas à l'oreille: _N'y faites point mettre de fève, afin qu'il n'y aye point de Roi._—«Monsieur, lui dit sa nourrice, si Dieu est Roi, il faudra que vous teniez sa place.»—_Je veux pas moi._—«Comment, Monsieur, dit un chacun, refusez-vous à tenir la place de Dieu?»—Il s'arrête avec crainte: _Hé! c'est à papa!_—«Monsieur, il faut que ce soit vous qui la tienne ici.»—_Hé! je veux bien._
_Le 4, dimanche._—Il va en la chambre de M. de Liancourt, où il s'amuse à peindre; ramené en sa chambre, et à six heures soupé, il se prépare pour faire jouer une comédie, la voit jouer, consent que M. de la Voute en seroit, pourvu qu'il s'habille en fille, et ne veut permettre que M. de Liancourt s'habille qu'en garçon. Il la voit jouer, elle dure jusques à neuf heures et demie. Mis au lit, il se débarbouille le menton qu'il avoit tout noirci avec de la fumée du flambeau et fait barbouiller les autres.
_Le 5, lundi._—Mme de Libertat, veuve de feu M. de Libertat, celui qui délivra Marseille sur la Ligue[559], le vient voir.—A souper il fait couper le gâteau des Rois, Madame est faite la Reine. Elle donnoit les charges; elle le fait son grand écuyer: _Non_, dit-il, _je veux être valet de pied, je cours bien_. Mlle Piolant lui dit: «Monsieur, vous serez donc le premier valet de pied.»—_Ho! non_, dit-il, honteux. Amusé à jouer et à voir jouer une comédie par des valets de M. de Verneuil et Verdelet, valet de pied du Roi.
[559] Pierre Libertat, Corse établi à Marseille; le service qu'il avait rendu en introduisant en 1596 le duc de Guise en la ville de Marseille, que ses magistrats allaient livrer aux Espagnols, fut considéré comme si important que Henri IV s'écria, en apprenant cette nouvelle: «C'est maintenant que je suis roi.» (_Lettres missives de Henri IV_, tome IV, page 516.)
_Le 6, mardi à Saint-Germain._—Mené jouer au jeu de paume, il se moque de M. de Verneuil qui jouoit foiblement: _Velà féfé Veneuil, c'est miracle quand il frappe un coup, il faut faire sonner la trompette._ A huit heures mené en la chambre de M. de Verneuil, où il voit jouer une comédie par les gens de M. de Verneuil et autres.
_Le 7, mercredi._—On lui apporte une lettre de la part de Mlle de Mercœur, il l'ouvre, et sur ce que Mlle de Vendôme lui dit, voyant qu'il jetoit la poudre de Chypre qui étoit dedans: «Hé! Monsieur, ne la jetez pas, il la faut serrer.»—_Ho! je la veux jeter moi; je l'aime point, j'aime mieux la poudre des canons._—Il va chez M. de Verneuil pour y voir jouer une comédie par ses gens.
_Le 8, jeudi._—Mené promener, il fait tirer par son petit mulet sa petite charrette portant les ornements de sa chapelle à celle du bâtiment neuf, où il entend la messe.
_Le 9, vendredi._—Il monte en ma chambre, et me dit: _Mousseu Héroua, montrez-moi ce que vous avez écrit de moi_; c'étoit mon journal. Il vouloit voir ses premières années, je l'avois à Paris. Il se met à écrire, et me dit: _J'écris bien de la minute françoise_, et peu après: _Mousseu Héroua, il faut que je m'en aille achever un pourtrait que j'ai commencé._ Il descend soudain, et va à sa peinture dans son cabinet; il copie en huile le portrait du Roi qui étoit devant lui; il étoit fort reconnoissable: il s'amuse à peindre fort attentivement.
_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—Il me dit: _Mousseu Héroua, j'ai inventé une sentence._—«Monsieur, vous plaît-il de me la dire?»—_Les enfants qui ne sont pas sages, Dieu les punit. J'en ai inventé une autre: Les enfants qui craignent bien Dieu, Dieu les aide._ En soupant, Mme de Montglat lui dit qu'il étoit beau: _Je suis pas beau, cela est bon pour les femmes._ Soudain qu'il eut soupé il s'en va à sa peinture en son cabinet, là où M. Du Vernet, précepteur de M. de Liancourt, lui donna un Jupiter[560] entouré des Muses, en taille-douce, et lui en expliqua le sens: comme c'étoit un roi, roi de tout le monde, et qu'il faisoit chanter devant soi et jouer des instruments, et qu'il ne faisoit rien et qu'un jour il feroit ainsi: _Comment_, dit-il, _ce roi ne fait rien! je ne veux pas faire ainsi; tenez, j'en veux point_, et le lui rend. Il va en la salle des gardes, où il voit danser la Bohémienne par de ses gens. Mis au lit, il s'amuse et prend plaisir bien grand au livre des chasses du sieur Du Fouilloux[561], que M. de Frontenac venoit de lui donner; il s'apprend à dire en musique l'appel des chiens.
[560] Ou plus probablement un Apollon.
[561] _La Vénerie_ de Jacques du Fouilloux, gentilhomme poitevin.
_Le 11, dimanche._—Il entend que l'on disoit qu'il seroit en pension avec M. de Souvré comme chez Mme de Montglat, et s'en fâche; il demande à M. de la Valette: _Féfé Vendôme y est-il?_—«Non, Monsieur.»—_Ho! il a tout plus que moi! il a six laquais, et j'en ai que deux!_ Il l'avoit ainsi entendu dire, et avoit toujours ses comparaisons sur M. de Vendôme.
_Le 12, lundi._—A quatre heures il va chez M. de Frontenac, où le Roi arriva de Paris venant de l'assemblée[562] de Vaucresson; le Roi se mit sur le lit pour reposer; il faisoit la garde autour du lit afin que l'on ne l'éveillât point.
[562] On appelait ainsi un rendez-vous de chasse.
_Le 13, mardi._—A sept heures et demie il va au lever du Roi chez M. de Frontenac, y est jusques à huit heures que le Roi s'en retourna à Paris par Versailles[563], où il alloit dîner. Il va jouer à la paume; M. Sauvat, excellent joueur, lui montre.
[563] _Voy._ la note du 15 janvier 1604.
_Le 14, mercredi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à peindre fort bien[564], s'amuse à lire le livre du sieur Du Fouilloux.
[564] C'est à cette époque une de ses occupations les plus habituelles. Le dessin de ce jour est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale.
_Le 24, samedi[565]._—A sept heures trois quarts il entre en carrosse, l'œil sec, et part de Saint-Germain en Laye pour aller à la Cour, entrer aux mains de M. de Souvré; il va par Saint-Cloud, arrive à onze heures au Louvre, où étoient le Roi et la Reine. A onze heures trois quarts dîné avec le Roi; à une heure le Roi le mène en carrosse chez la reine Marguerite. A six heures et demie soupé, de la viande de la Reine; ç'a été la première fois qu'il a commencé à boire du vin pour continuer.
[565] Il y a dans les manuscrits une lacune du 14 au 24 janvier.
_Le 25, dimanche, au Louvre._—On lui met une fraise; M. de Souvré le fait regarder dans un miroir: _Je semble_, dit-il, _au petit ambassadeur d'Angleterre_; c'en étoit le fils. Il va chez le Roi à son lever, lui sert sa chemise. Le Roi lui commande de l'appeler son père, le mène par la galerie aux Tuileries. Il entend la messe avec le Roi, puis, à onze heures et demie, dîné avec le Roi; il est servi, par derrière, par commandement du Roi. Le petit M. de Humières le servoit; il ne l'avoit jamais servi, ce qui fut cause que le Dauphin, de son mouvement, commanda à M. de Ventelet: _Allez, allez avec lui, pou lui montrer comme il faut faire._ Il va ensuite chez la Reine.
_Le 26 janvier, lundi._—Il avoit une petite enlevure au coin de la lèvre droite; je lui fis mettre un petit emplâtre, lui disant s'il lui plaisoit pas que je lui fisse mettre une petite mouche: _Une mouche_, dit-il, en raillant, _ho! je veux pas être beau; c'est madame la princesse de Conty qui met à son visage des petites mouches pour se faire belle_. Il va chez le Roi, qui le mène aux Tuileries et le ramène à onze heures à la messe, en Bourbon[566].
[566] _Voy._ la note du 16 mars 1606.
_Le 27, mardi, au Louvre._—Les députés de Bretagne lui viennent offrir leur service au nom de la province.—Il s'amuse à regarder des étoffes, choisit le bleu pour un habit; il en aimoit naturellement la couleur. A deux heures mené à voir la verrerie, au faubourg Saint-Germain, il y fait faire des verres, des paniers, des cornets. Le jeune M. de la Boissière donna un démenti à M. le comte de Torigny; il l'entend, et l'accuse envers M. de Souvré et lui commande de le fouetter. Ramené à quatre heures, il fait fouetter M. de la Boissière par M. de Souvré; ce fut la première justice en sa chambre[567].
[567] C'est-à-dire la première fois que le Dauphin exerce son autorité sur les personnes attachées à son service.
_Le 29, jeudi._—Il a vu tirer des armes, a tiré lui-même avec grâce et disposition.
_Le 30 janvier, vendredi, au Louvre._—M. de Longueville vient en son cabinet, et lui dit: «Monsieur, voulez-vous pas que je fouette vos enfants d'honneur et vos pages?»—_Vous n'êtes pas mon écuyer_, lui dit-il assez brusquement, et se retournant vers M. du Repaire il lui dit tout bas: _Voyez qu'il est hardi! il n'est pas mon écuyer_; c'étoit qu'il ne vouloit pas ouïr parler de faire mal aux siens.
_Le 31, samedi._—Il veut lui-même écrire le rôle de ses petits gentilshommes[568] selon l'ordre qu'ils étoient venus à lui. On lui met un habillement neuf pour aller après souper à l'Arsenal, y voir danser le ballet de la Reine[569].
[568] «Le Roi, lui permettant d'avoir quelques heures à soi pour y passer honnêtement le temps et l'employer aux exercices vertueux qui soient de sa portée et convenables à sa qualité, a résolu de lui donner pour compagnie une certaine troupe de jeunes gentilshommes de pareil âge ou sortable au sien, qu'il tirera des plus grandes et meilleures maisons de toutes ses provinces.» (HÉROARD.—_De l'Institution du Prince_, fº 147).
[569] Voy. le _Journal de Lestoile_ à cette date.
_Le 1er février, dimanche, au Louvre._—Il écrit par réponse à Madame, sa sœur, sur la minute de M. de Souvré. Sur l'après-dînée il se ressouvient que Mlle de Vendôme lui avoit écrit; il demande du papier et de l'encre pour lui faire réponse. M. de Souvré lui fait la minute, et la lui envoie; elle commençoit: «Ma sœur, etc.»; quand il voit ces mots: _Ma sœur! elle est pas ma sœur; faut mettre ma sœur de Vendôme._ On alla le demander à M. de Souvré, qui trouva qu'il avoit raison.
_Le 2, lundi._—Mené à la messe et à la procession avec le Roi. Il reçoit des nouvelles de Mesdames[570].
[570] Elles étaient restées à Saint-Germain avec Mme de Montglat.
_Le 3, mardi._—Il joue en la galerie, là où M. le comte de Torigny dit à un de ses compagnons: «L'ase vous etc.» Cette sale parole est rapportée à M. de Souvré, qui le menace du fouet. Tout du long de son dîner, le Dauphin persécuta M. le comte de Torigny pour la mauvaise parole: _Torigny, dites à votre cul qu'il s'arme. Torigny, dites à votre laquais qu'il vous interroge. Torigny, puisque vous voulez être laquais, je vous envoyerai demain porter des lettres à Saint-Germain_; il avoit ouï M. de Souvré disant que c'étoit une parole de laquais et de palefrenier. Mené à l'Arsenal, il y voit tout, et puis va à la Bastille. M. de Sully lui baille deux cents écus au soleil, pour sa foire, lui demande s'il veut qu'il lui fasse faire des balles de sucre comme celles de canon; il lui répond: _Oui, mais que vous me les tiriez dans la bouche._
_Le 4, mercredi._—Il a de l'impatience pour aller à la foire, où il demande d'aller, au lieu d'écrire son exemple. M. de Souvré lui porte cinquante écus pour employer à la foire; il dit: _J'en ai encore pou trois fois._ A une heure et demie mené en carrosse, à la foire, il y gagne un cachet d'or à la rafle, jouant avec lui Mlle de Rohan.
_Le 5, jeudi, au Louvre._—Mené chez le Roi puis aux Tuileries, où il entend la messe. Il va tirer des armes, puis va chez la Reine, où il se joue à M. de Verneuil, qui avoit ce jourd'hui pris la soutane; le Dauphin se met à genoux, et va ainsi pour lui baiser le pied (à M. de Verneuil), ses petits gentilshommes en font autant. A quatre heures le sieur Don Pedro de Toledo le vient voir pour prendre congé de lui, s'en retournant en Espagne.
_Le 6, vendredi._—Mené à la foire, ramené à onze heures, il va chez le Roi et après, à onze heures et demie, dîné.—M. de Souvré avoit fait emprisonner son laquais pour avoir donné un coup de bâton à la foire; l'on en parloit pour l'excuser. Je dis à M. de Souvré, assez bas, que Mgr le Dauphin ne seroit pas longtemps sans demander sa grâce. M. de Souvré répond: «Si y sera-t-il vingt-quatre heures.» Le Dauphin écoutoit en sournois, et répond tout bas: _Je fairai bientôt sonner les vingt-quatre heures._ Aussitôt qu'il eut achevé de dîner, il fait apporter sa montre sonnante, et les fait sonner, et dit aussitôt: _Mousseu de Souvré, vingt-quatre heures ont sonné, faites s'il vous plaît sortir de prison votre laquais._ Il va chez le Roi en la galerie, où il mène sa compagnie armée: il étoit mousquetaire; le Roi y prend un singulier plaisir; ils étoient plus de trente. Ramené en sa chambre, il joue au trou-madame.
_Le 7, samedi._—Il écrit, lit, tire des armes. A cinq heures mené à l'Hôtel de Bourgogne, à la comédie; ce fut la première fois. Ramené à six heures et demie, il en récite beaucoup devant Leurs Majestés.
_Le 8, dimanche._—Il écrit à Mme et à Mlle de Vendôme. A trois heures trois quarts[571], mené à l'Hôtel de Bourgogne, il se met à rire avec éclat et dit: _Mousseu de Souvré, je ris ainsi, afin qu'on pense que j'entens l'italien._ Ramené à six heures et demie.
[571] Nous notons à dessein ces différences d'heures pour aller à la comédie.
_Le 9, lundi, au Louvre._—Mené chez le Roi puis à la messe aux Feuillants, par la galerie, il se promène aux Tuileries, revient par le même chemin, va chez la Reine. A souper il donne le demeurant d'un hachis de perdrix à MM. de Vendôme et le Chevalier, les appelle _ses frères_ par commandement du Roi.
_Le 10, mardi._—Mme de Montglat, qui l'étoit venue voir, pleuroit: _Mamanga, vous pleurez; ne pleurez pas, vous n'avez qu'une dent_; comme elle lui veut dire adieu, il lui saute au col; elle pleure, il ricane pour s'assurer; l'on lui ouvre la porte du cabinet: _Mamanga, velà la porte ouverte, allez-vous-en._ Ce ne fut point par mauvaise volonté, mais pource qu'il se sentoit touché de ses larmes. A deux heures mené aux Chartreux, c'est la première fois. Il va à la foire, y joue à la rafle, perd deux cachets. La reine Marguerite lui donne sa foire: une enseigne et un cordon de diamants le tout estimé à deux mille écus[572]; elle commanda à l'orfèvre de lui bailler tout ce qu'il demanderoit, promettant de le payer.
[572] Lestoile l'estime trois mille.
_Le 11, mercredi._—Il est mené à la messe en Bourbon, puis se va promener au jardin du Louvre, va donner le bonjour à la Reine. Il s'entretient à dîner avec un fol nommé Des Vietes[573]. Il va chez le Roi, revenant de Saint-Germain, où il avoit couché.
[573] _Voy._ au 13 juillet suivant.
_Le 12, jeudi._—Il va en la grande galerie, où il s'amuse à voir les carreleurs, les fait travailler, y aide, puis va donner le bonjour à la Reine et après au Roi, que la goutte avoit pris la nuit précédente. La Reine lui donne une petite montre couverte de diamants.
_Le 13 février, vendredi, au Louvre._—Mené en carrosse au faubourg Saint-Jacques faire courir un lièvre, dans le clos du sieur de La Tour, où il court deux lièvres, emporte les queues et les met à son chapeau. Il reçoit Madame, arrivée à Paris; à souper elle buvoit du vin; il lui dit: _Ma sœur, vous êtes trop jeune pou boire du vin; j'en bois astheure, mais j'ai un an plus que vous; maître Gilles[574], ne donnez point de vin à ma sœur, elle est trop jeune._ Après le souper il lui dit: _Ma sœur, me voulez-vous voir tirer des armes?_ Et il fait envoyer querir le sieur Jeronimo pour lui montrer, tire devant Madame, puis ils vont chez Leurs Majestés.
[574] Sommelier du Dauphin.
_Le 14, samedi._—A quatre heures mené à l'Hôtel de Bourgogne, ramené à huit heures tout morfondu de froid.
_Le 15, dimanche._—Mené hors du faubourg Saint-Honoré, à la Ville-l'Évêque, qui appartenoit à Mlle de Longueville; il y fait courir un lièvre dans le parc. A sept heures soupé, il va chez le Roi, est ramené à onze heures et demie, à cause du ballet.
_Le 19, jeudi._—Mené chez la reine Marguerite, à la foire, chez M. Conchino et chez M. de Gondi.
_Le 20, vendredi._—Lu, écrit, tiré des armes[575]; il rompt d'une avant-main, sur l'épée du sieur Jeronimo, son fleuret près de la poignée, tant il étoit fort; il ne y avoit point de fêlure au fleuret; il tâche, en tirant, à surprendre son maître. Il est mené à la Roquette puis chez M. de Roquelaure.
[575] Ces occupations sont les seules du Dauphin à cette époque; depuis son arrivée au Louvre, il n'est plus question de dessin ni de musique.
_Le 22, dimanche._—A neuf heures déjeûné, écrit; il s'avise qu'il étoit dimanche, s'en veut dédire, y est retenu par M. de Souvré. Il écrit à regret, et dit: _Parce qu'il est dimanche, j'écris rien qui vaille_; il tire des armes, et en dit autant, tirant avec négligence.—La Reine le mène jusqu'à Villejuif, au-devant du Roi revenant de Fontainebleau.
_Le 24 février, mardi._—Ce matin arriva la nouvelle du duc de Florence[576] qui étoit décédé le 7me du mois.
[576] Ferdinand Ier de Médicis, grand-duc de Toscane, oncle de la Reine.
_Le 27, vendredi._—Mené chez M. de Roquelaure avec la Reine, il revient avec elle sur le pont au Change, chez La Haye, et de là sur le pont aux Marchands, où il demande le nom des oiseaux de toutes les enseignes, puis au bout du Pont-Neuf, où il joue à une blanque, y gagne un tableau d'une Lucrèce.
_Le 28, samedi._—Madame prend congé de lui, pour s'en retourner à Saint-Germain-en-Laye; il est mené en un jardin, au faubourg Saint-Jacques, où il fait courir des lièvres.
_Le 2 mars, lundi, au Louvre._—Il va en la galerie aux accordailles de Henri de Bourbon, prince de Condé, avec Mlle [Charlotte] de Montmorency, fille de M. le connétable. Il demande à M. de Souvré: _Quel pays est-ce que querouage?_ Il y avoit six jours qu'il lui avoit ouï dire le mot.—«Monsieur, lui répond M. de Souvré, je ne sais, mais qu'est-ce?»—_Je ne sais; et si, je sais bien que c'est; puisque me le voulez pas dire, je le demanderai aux dames._—Et à qui?»—_A madame de Souvré._ Enfin, il dit que _querouage c'est aller faire l'amour_. Je lui avois dit que c'étoit aller au serein, au clair de la lune: _Hon! c'est pas cela_; il ne voulut jamais confesser celui qui lui en avoit donné l'interprétation[577].
[577] Dans le glossaire des _Noëls bourguignons_ de La Monnoye, on trouve _cairiaige_ ou _quariage_, mot qui signifie proprement charroi, mais qui au figuré se prend pour le tracas d'une affaire:
Voyez comment faisant tels quariages, Souvent on est trompé ès mariages.
_Le 3, mardi, au Louvre._—Mené chez M. de Roquelaure, où étoient LL. MM. A six heures et demie soupé; il va chez le Roi, y voit danser le ballet du chevalier de Vendôme, y est jusques à onze heures trois quarts.
_Le 5, jeudi._—Mené en carrosse en la plaine de Vaugirard et d'Issy, à la volerie; il voit prendre des corneilles.
_Le 6, vendredi._—Après déjeuner M. Des Yveteaux[578], son précepteur, lui donna la première leçon, commençant par un petit discours qui lui représentoit comme il avoit à reconnoître que Dieu l'avoit fait naître chrétien et dans l'Église apostolique, et fils d'un grand Roi, et par ainsi qu'il avoit à savoir qu'il lui falloit aimer et craindre Dieu, se rendre véritable et juste, à aimer et honorer le Roi et la Reine comme ayant supériorité sur lui, et puis comme ses père et mère, et que les vertus s'apprenoient dans les livres; et commença à lui faire lire le commencement de l'histoire de Josèphe, puis lui baille par écrit à savoir: «s'il faut que les ecclésiastiques soient appelés aux conseils des princes et ce qui lui en semble.»—_Je sais pas_, répond le Dauphin.
[578] Nicolas Vauquelin, sieur Des Yveteaux, né vers 1568, mort en 1649. Henri IV, dit Tallemant des Réaux, le fit précepteur de M. le Dauphin après qu'il l'eut ôté précepteur de M. de Vendôme. (_Les Historiettes_, édition Paulin Paris, tome I, p. 341.)
_Le 7, samedi._—Mené au bois de Vincennes, c'est la première fois; il y court des lièvres, y voit un élan.
_Le 8, dimanche._—Mené au devant du Roi revenant de Saint-Germain-en-Laye; goûté au Roule, puis il rencontre, au devant des Ternes, le Roi, qui le fait mettre en son carrosse.
_Le 10, mardi._—A souper il fait un rot; M. de Souvré l'en reprend; il lui répond froidement: _Mousseu de Souvré, c'est un rot, ce n'est pas un pet._
_Le 11, mercredi._—Mené sur le pont voir, tous les engins de la pompe de la Samaritaine, puis il va au jardin du Palais, y a goûté.
_Le 12, jeudi, au Louvre._—Botté et éperonné, il est mené en carrosse aux Chartreux, y monte sur sa petite haquenée baie, dans le clos, pour voir courir deux blaireaux.
_Le 13, vendredi._—Il commença à signer des lettres de retenue[579] pour quelques-uns de ses officiers.
[579] C'est un brevet par lequel on assure une certaine somme sur le prix d'une charge (_Trévoux_).
_Le 14, samedi._—Il signe des brevets, veut savoir pour qui ils sont. L'on parloit d'Engoulevent[580], qui faisoit le fol; de Heurles, son valet de chambre, va dire qu'il étoit à Langres, le Dauphin demande: _Pourquoi?_—«Monsieur, pour des affaires.»—_Les fous ont-ils des affaires?_ Il demande le sieur Des Yveteaux, son précepteur, et l'envoie querir pour étudier; le précepteur se trouva malade. Mené à Cachant[581], il monte à cheval aux Carmélines.
[580] _Voy._ page 61, note 88.
[581] Hameau de la commune d'Arcueil.
_Le 15, dimanche._—Il est mené en l'hôtel de Nemours pour y voir un cabinet d'antiques, puis va à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés; ce fut la première fois; M. le prince de Conty[582] lui fait voir toute la maison.
[582] François de Bourbon, prince de Conty, demeurait à l'hôtel abbatial de Saint-Germain-des-Prés, où il mourut, en 1614.
_Le 16, lundi._—M. de Gouville[583], gentilhomme normand, excellent tireur des armes, lui montroit les pas en avant et en arrière, et lui dit: «Monsieur, il vous faut apprendre à tirer en avant et à reculons;» il répond soudain: _Je veux tirer en avant, non pas à reculons._
[583] François de Gouville, seigneur de Javerly, maréchal de camp en 1597, gouverneur de Pithiviers en 1620.
_Le 17, mardi._—Mené chez le Roi, qui alloit à Chantilly, à deux heures; M. de Souvré le fait étudier. A six heures et demie soupé; le Dauphin fait armer M. le Chevalier des armes entières que M. de Lesdiguières[584] lui avoit fait faire à Milan et ce jourd'hui avoient été présentées au Dauphin par M. de Créquy; elles avoient coûté mille doublons.
[584] Héroard écrit comme on prononçoit: _Desdiguières_.
_Le 19 mars, jeudi, au Louvre._—Ce jourd'hui, à déjeuner, il a commencé à manger de ses viandes et ouvrir sa maison; la Reine l'avoit nourri jusques ici, depuis son retour de Saint-Germain. Mené au clos des Chartreux, il y court un renard qu'il y avoit fait porter, lui étant à cheval, botté et éperonné; puis mené à l'hôpital des fols au faubourg Saint-Germain, il y voit une folle qui se disoit être fille du roi Charles[585].
[585] Charles IX.
_Le 21, samedi._—A deux heures et un quart il entre en carrosse avec la Reine, qui part pour aller à Notre-Dame de Chartres, la conduit jusques auprès de Bourg-la-Reine.
_Le 23, lundi._—Il est mené au faubourg Saint-Germain, voir la reine Marguerite.
_Le 25, mercredi._—Mené au parc de Madrid[586], il a goûté à l'entrée, chez le concierge, puis il est mené en l'abbaye de Longchamp.
[586] Madrid dans le bois de Boulogne; on prononçait alors: _Madril_.
_Le 27, vendredi._—Mené à l'Arsenal, il y a goûté à trois heures, puis est venu aux Tuileries trouver le Roi.
_Le 29, dimanche._—Mené chez M. de Mayenne, où l'on lui présente la collation. Il demande à boire; lui en étant offert par les officiers de M. de Mayenne, il dit: _Où sont mes officiers?_ M. de Ventelet, son maître d'hôtel, lui dit tout bas que ce seroit offenser M. de Mayenne de refuser ses officiers; lors il prend le verre où étoit le vin, fort trempé, et ne y fait que tâter. Mené à vêpres à Saint-Antoine-des-Champs.
_Le 30, lundi._—Mené aux Tuileries et aux Chartreux, ramené au jardin du Louvre, il y a cueilli lui-même une douzaine d'asperges.
_Le 31 mars, mardi._—A douze heures et demie il entre en carrosse pour aller à Saint-Germain-en-Laye, va par le pont de Neuilly et arrive à la chaussée, monte à cheval et rencontre Mesdames, qui lui étoient venues au devant. Il marche à la tête du carrosse pour se faire voir, et arrive à Saint-Germain à quatre heures et trois quarts. Il va par le jardin au parc jusques à la chapelle, est ramené au château, en la chambre du Roi, où il logea.
_Le 1er avril, mercredi, à Saint-Germain._—A neuf heures et un quart il entre en carrosse pour aller dîner à Fresnes, où le Roi, revenant d'Anet par Mantes, l'avoit mandé, y a dîné à onze heures trois quarts avec le Roi; peu après, mené en carrosse jusques au bois, il est monté à cheval, est allé dans le bois après la chasse, suivant le Roi. Ramené à Saint-Germain avec le Roi en carrosse à six heures, il lui demande permission d'aller étudier, pource que le Roi lui avoit dit le matin que s'il n'étudioit point qu'il ne iroit point à la chasse. A sept heures et demie il est mené en carrosse au bâtiment neuf[587], voir la Reine.
[587] Le Dauphin habitait toujours le vieux château.
_Le 2, jeudi._—A sept heures et demie mené en carrosse au bâtiment neuf, pour y voir danser le ballet de Madame.
_Le 3, vendredi._—Mené vers la Muette, à la rencontre du Roi, qui étoit à la chasse.
_Le 4, samedi._—Il va dire adieu à Messieurs, ses frères, et à Mesdames, ses sœurs, est mené à la chapelle à la messe, puis chez la Reine au bâtiment neuf, et à neuf heures et demie est parti. Il va à Ruel, où étoit le Roi, se promène partout; à midi dîné avec le Roi et la Reine; Moisset[588] donnoit le dîner, et aux princesses. Parti à trois heures, il passe par Saint-Cloud, et arrive à Paris à cinq heures trois quarts.
[588] _Voy._ la note du 11 septembre 1608.
_Le 5, dimanche, au Louvre._—Mené aux Feuillants, à la messe, il se joue aux Tuileries; dîné avec le Roi; mené au faubourg Saint-Jacques, en un jardin où il court un lièvre avec ses deux petits lévriers.
_Le 9, jeudi, au Louvre._—Il entre en carrosse avec la Reine, qui part pour aller à Fontainebleau, l'accompagne jusques à la porte Saint-Antoine, va à l'Arsenal. Mené au parc de Mlle de Longueville à la Ville-l'Évêque.
_Le 10, vendredi, voyage._—A huit heures parti de Paris pour aller à Fontainebleau, il arrive à dix heures trois quarts à Juvisy, où il a dîné; ne voulut jamais entrer en l'hôtellerie: _Hé! mousseu de Souvré, n'y allons point! allons là dedans_, montrant une maison de M. Chauvelin, qui étoit fort propre; il y a dîné. A trois heures il rentre en carrosse, arrive à Essonne à quatre heures trois quarts, va voir le moulin à polir les diamants, puis celui à papier, y fait lui-même six feuilles à papier, fort bien, est ramené par eau. Couché à Essonne.
_Le 11, samedi._—Mené à l'église, puis au moulin où l'on blanchit les toiles; il part d'Essonne à huit heures, et arrive à dix heures trois quarts à Ponthierry, où il a dîné. Arrivé à quatre heures à Fontainebleau, il va chez le Roi; à cinq heures et un quart soupé avec le Roi.
_Le 12, dimanche, à Fontainebleau._—Mené chez LL. MM. et à la procession[589], avec le Roi.
[589] La procession des Rameaux.
_Le 13, lundi._—Lu, écrit, tiré des armes, mené à la messe en la chapelle, puis chez LL. MM. Après souper il s'amuse à peindre[590].
[590] Le Dauphin reprend à Fontainebleau cette habitude, dont il n'est pas fait une seule mention pendant son séjour à Paris.
_Le 16, jeudi saint._—Il ne veut point déjeuner pource que M. de Souvré lui dit que le Roi, qui se trouvoit un peu mal, lui commandoit d'aller laver les pieds aux petits enfants. Il ne y peut consentir, jusques à ce que M. de Souvré lui dit qu'il les laveroit; il a déjeuné puis il dit soudain: _Mousseu de Souvré, souvenez-vous de votre promesse._ M. de Richelieu[591] lui demanda s'il lui plaisoit pas qu'il fût le Dauphin pour lui, et qu'il laveroit les pieds: _Je le veux bien, mais je reviendrai incontinent._ Il demande à étudier, mais c'est pour gagner le temps. Mené chez le Roi, qui lui demande s'il veut pas aller laver les pieds aux petits enfants: _Oui, mon père, mais j'aimerois mieux sauter le fossé_; c'étoit un petit fossé que deux jours auparavant le Roi lui avoit fait sauter, et où il avoit mis une jambe dans l'eau, ne l'ayant pu franchir. Mené à la grande salle à neuf heures et demie, il fait fort bien la cérémonie du lavement des pieds, est servi par M. le comte de Soissons, grand maître, et autres officiers du royaume, comme si c'eût été le Roi. Après souper mené chez LL. MM.; au retour, il s'arrête de lui-même au reposoir qui étoit en la salle, y prie Dieu.
[591] Henri du Plessis, seigneur de Richelieu, frère aîné du cardinal, qui étoit alors évêque de Luçon; il fut maréchal de camp en 1616 et mourut en 1619.
_Le 17, vendredi saint, à Fontainebleau._—Mené à la salle du cheval, au sermon du P. Coton.
_Le 18, samedi._—Il écrit à M. de Lesdiguières, le remerciant des armes qu'il lui avoit envoyées[592]; mené à la messe en la chapelle, il va à confesse au P. Coton. A quatre heures et demie il entre en carrosse avec LL. MM., qui le mènent voir l'eau mise au grand canal.
[592] _Voy._ au 17 mars précédent.
_Le 19, dimanche, jour de Pâques._—A deux heures il est mené au sermon du P. Coton.
_Le 20, lundi._—Mené chez LL. MM., où il voit un miroir ardent qui fondoit du plomb.
_Le 22, mercredi._—Le fils du mylord Cécil, Anglois, le vient saluer; mené à la chasse au blaireau, il y mène le fils du mylord Cécil.
_Le 23 avril, jeudi._—Il s'amuse en sa chambre à raboter des ais; il y avoit des menuisiers.
_Le 27, lundi, à Fontainebleau._—A deux heures mené chez la Reine, il y dit tous ses mots latins. Mené à cinq heures promener au parc avec le Roi: près de la bonde, il y avoit une rigole d'un pied et demi de largeur par où l'eau tomboit dans le grand canal. Le Roi le faisoit sauter cette rigole; il la sautoit sans course. Il lui commande de la sauter avec course: la crainte qu'il avoit de ne prendre pas justement son élan, de tomber dedans et faire rire le monde, fut cause qu'il ne voulut jamais sauter à course. Le Roi sauta pour lui en donner la volonté, en fit sauter plusieurs. M. de Souvré le menace du fouet, il répond qu'il aime mieux l'avoir que de sauter. Cela offensa le Roi, qui commanda qu'il le fût. Ramené en son cabinet avec protestation de vouloir sauter. Fouetté de trois coups de verge, ce fut la première fois, il dit: _Ce n'est rien; il ne m'a pas fait mal._ A neuf heures il va chez le Roi, où quelques-uns de ses petits gentilshommes se préparent de jouer quelques vers de la _Bradamante_[593] devant le Roi; il avoit sept vers à dire de Charlemagne. A dix heures ils vont à la chambre de la Reine, et en présence de LL. MM. ils jouèrent; il dit: _J'ai oublié mon rolet._
[593] Tragi-comédie de Robert Garnier.
_Le 28, mardi._—A neuf heures il va dire adieu à la Reine, qui partoit pour aller à Paris; le Roi étoit parti à six heures. Le soir il envoie querir la musique de M. de Bouillon; c'étoit un luth, un clavecin et une viole par un nommé Pradel, excellent joueur s'il en fut jamais.
_Le 29, mercredi._—Il s'amuse à écrire des devises et à peindre les corps[594].
[594] «La devise est un composé de figures et de paroles; on donne à la figure le nom de corps, et aux paroles celui d'âme.» (_Moréri._)
_Le 30 avril, jeudi._—Mené sur la route de Moret, où il chasse au blaireau. Il étudie et apprend à décliner son nom en latin jusqu'à l'ablatif.
_Le 1er mai, vendredi, à Fontainebleau._—Il étoit botté pour aller à la chasse, il se prit à pleuvoir: _C'est_, dit-il, _un grand cas; il pleut toujours quand je me botte, je voudrois bien savoir d'où vient cela_. Il est amusé par certaine musique ambulatoire[595].
[595] Jouée par des musiciens ambulants.
_Le 2, samedi._—Son précepteur M. Des Yveteaux lui ayant demandé que c'étoit à dire en françois: _Discite justitiam moniti et non temnere divos_, il répond: _Je ne sçais._ M. Des Yveteaux reprit: «C'est-à-dire, soyez avertis à apprendre à faire justice et à ne craindre point Dieu.» Je veux croire[596] que ce fut par mégarde.
[596] Héroard écrit _craire_, suivant la prononciation de cette époque.
_Le 5, lundi._—En buvant il regardoit deçà et delà; M. de Souvré lui dit qu'il faut regarder dans le verre, et le lui montroit avec deux doigts; le Dauphin ayant bu, lui fait les cornes. M. de Souvré lui dit: «Comment, Monsieur, vous me faites les cornes?»—_Quand on fait les cornes, il les faut rendre_; c'étoit un de ses plus grands déplaisirs quand on les lui faisoit, et l'une de ses plus grandes vengeances. Le long du dîner il s'entretient de la chasse avec maître Martin, qui avoit les chiens d'Artois. Le sieur Angé lui voulut faire quelque conte, il dit: _Ho! ce sont contes de la cigogne._—«Monsieur, vous ne les croyez donc pas?»—_Je ne suis pas de ceux là._ Je lui demande: «Monsieur, qu'est-ce des contes de la cigogne?» il répond: _Quand on veut faire craire quelque chose qui n'est pas vraie._
_Le 8, vendredi._—Il s'amuse à peindre un carrosse à six chevaux, avec l'encre et la plume[597].
[597] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale.
_Le 9, samedi._—A dîner il raille avec M. le Chevalier et avec M. de Verneuil, dit à M. de Verneuil qu'il donnera la bénédiction à M. le Chevalier quand il ira à Malte. A souper on lui sert des maquereaux pour la première fois; il demande: _Qu'est cela?_ on lui répond: «Monsieur, ce sont des maquereaux»; il ouvre la gueule au poisson et, lui battant la tête: _Fi! le vilain! ôtez, ôtez-moi ces vilains!_
_Le 11 mai, lundi, à Fontainebleau._—Le matin il fait ouvrir les fenêtres et souffle en l'air, disant qu'il envoie toutes ses opiniâtretés au comte de la Voute, qui étoit logé au pavillon du bout du jardin du Tibre.
_Le 13, mercredi._—A dix heures il entre en carrosse, va par Moret (ce fut la première fois); on lui porte les clefs de la ville; il la traverse, et va dîner à Ravannes, maison du jeune Loménie. Il revient par Moret, où M. de Moret, âgé de deux ans, le vient saluer, arrive à Fontainebleau, où, sans descendre de carrosse il est mené en la forêt, au devant du Roi, qui couroit le cerf, revenant de Paris. La Reine arriva à neuf heures.
_Le 16, samedi._—L'on prend un chaton de diamants qui étoit sur un cordon de chapeau, pour le lui mettre pour enseigne; quelqu'un dit que M. de Sully lui en bailleroit un de deux mille écus: _Ha! oui_, dit le Dauphin, _et il n'a pas voulu payer mes chevaux de chariot!_ il le disoit en colère sans le montrer; il n'aimoit pas à être refusé.
_Le 18, lundi._—Déjeuné en s'amusant à faire lire et interpréter au sieur Des Yveteaux certaines devises qui étoient dans un petit livre appartenant à M. de Souvré; il y en avoit une de l'hermine, qui aimoit mieux se laisser prendre que de se souiller: _Celle-là est belle!_ dit-il.
_Le 19, mardi._—A souper M. de Vilaines, gentilhomme servant, lui demanda s'il lui plaisoit du vin ou de la tisane, il lui répond: _Duquel que vous aimerez le mieux_; il lui sert de la tisane, et ayant bu il lui dit: _J'ai bu de celui que vous aimez le moins._
_Le 21, jeudi._—A midi, dîné avec le Roi; il s'amuse à écouter maître Guillaume[598], et rit de ce que le Roi lui ayant demandé de qui il pensoit que Monseigneur le Dauphin fût fils, il lui répondit: «D'un président de Paris.»
[598] Fou du Roi.
_Le 26 mai, mardi._—Goûté hâtivement pour aller à la chasse, il dit à M. de Souvré: _Mousseu de Souvré, dites s'il vous plaît à ma mère qu'il y a cinq jours que je ne suis point monté à cheval; en vérité il y a cinq jours!_ Il commande que ses bottes fussent mises dans le carrosse, va chez la Reine, est mené en carrosse pour aller au devant du Roi, qui couroit le cerf, voit passer le cerf et se trouve à la mort.
_Le 1er juin, lundi, à Fontainebleau._—Mis au lit, il me donne son bras et me dit: _Regardez le petit oiseau avant de vous en aller_; c'étoit son pouls. Il me donna congé pour aller à Vaugrigneuse[599].
[599] Héroard revient le 17; pendant son absence l'apothicaire Guérin continue le Journal, mais beaucoup plus succinctement.
_Le 18, jeudi._—Mené à la chapelle, puis chez LL. MM.; il va avec eux à la procession et au sermon.
_Le 24, mercredi._—Il étudie au catéchisme. Après souper il est mené chez LL. MM., puis se va jouer à la galerie, où il bat un des laquais à coups de raquette, parce qu'il avoit accompagné M. de Souvré allant au bourg; ramené en pleurant de peur du fouet, que le Roi avoit commandé de lui donner. Mis au lit, il ne veut point dormir que M. de Souvré ne l'aye assuré qu'il n'auroit point le fouet.
_Le 25, jeudi._—M. de Souvré lui fait la peur entière du fouet jusques à l'exécution, suivant la grâce qu'il en avoit demandée au Roi. Mené à la messe chez LL. MM., où il se jette à genoux devant la Reine, demandant pardon de la faute du jour précédent, et peu après en fait autant au Roi, qui arriva en la chambre de la Reine, laquelle rougit lorsque Monseigneur le Dauphin se jeta à genoux devant elle, et n'écoutoit point ce que M. de Souvré lui disoit. Soupé avec le Roi; mené au jardin promener, il demande permission au Roi de cueillir et faire deux bouquets, l'un pour la Reine et l'autre pour Mlle de Fonlebon, l'une des filles de la Reine, sa maîtresse; il en étoit amoureux. S'en retournant il demande congé d'aller chez les filles de la Reine, donne le bouquet à sa maîtresse, et la baise quatre fois, serré et gaiement; puis va chez la Reine, et lui donne l'autre bouquet, fait de lys blancs et autres fleurs, se met à chanter plusieurs chansons en concert, devant LL. MM.
_Le 26, vendredi._—M. le maréchal d'Ornano[600], qui ne l'avoit jamais vu, lui fait la révérence, la larme à l'œil.
[600] Alphonse Corse, dit d'Ornano, maréchal de France en 1597, mort en 1610.
_Le 28 juin, dimanche._—M. [le prince] et Mme la princesse de Condé, fille de M. le connétable, arrivent. Piedro Guichardini, ambassadeur du nouveau grand-duc de Toscane[601], lui apporte des lettres de sa part, de son frère et de la Grande-Duchesse.
[601] Côme II de Médicis.
_Le 2 juillet, jeudi, à Fontainebleau._—A une heure il va trouver le Roi, qui le mène au conseil, où il alloit pour entendre les avis divers qui se proposoient par diverses personnes, sur le fait et changement des monnoies; le Roi le tenoit entre ses jambes; la Reine aussi y assista. C'est la première fois qu'il a été au conseil.
_Le 4, samedi._—Mené à la messe, puis à la grande galerie pour voir le Roi, qui couroit la bague; il l'emporta une fois. Les dames étoient aux fenêtres d'en haut du pavillon, et entre les autres Mme la princesse de Condé.
_Le 5, dimanche._—Il va en la grande galerie pour voir le Roi courant la bague, qui de cinq courses fit trois dedans. Après souper il va chez LL. MM., et, du corridor, regarde le Roi, qui étoit en la cour prenant plaisir à jeter des fusées; mené au bal, où il dansa gaiement. M. de Vendôme fut épousé[602] entre une heure et deux heures après minuit. Mme de Mercœur envoya au Dauphin une petite chaîne de chiffres d'or où pendoit un Hercule enrichi de petits diamants, et, à la base au-dessous, étoient écrits ces mots: _La grandeur de ton père et la vertu te font plus grand qu'Hercule._
[602] Il est difficile de se rendre compte de cette expression, puisque la cérémonie du mariage à la chapelle ne se fit que le 7.
_Le 6, lundi, à Fontainebleau._—A déjeûner il hume trois cuillerées de bouillon pour l'amour de Mme la princesse de Condé et deux pour Mlle de Fonlebon, sa maîtresse[603]. Après souper il va chez le Roi, le regarde jetant des fusées, puis monte en la chambre de Mme la princesse de Condé; il en étoit piqué.
[603] _Voy._ au 25 juin précédent.
_Le 7, mardi._—A cinq heures il accompagne, en la chapelle basse, le Roi, qui conduisoit Mlle de Mercœur pour épouser; M. de Gondi, évêque de Paris, l'épousa à M. de Vendôme, fils naturel du Roi. Soupé à six heures et demie en la salle du cheval, où se faisoit le festin royal, les princes servant, puis il va à la salle du bal, où se dansa le grand bal; il conduisoit la Reine.
_Le 8, mercredi._—Il s'amuse à faire copier une chanson d'amour et à marquer la note de l'air. Mené chez LL. MM., et à cinq heures à la grande galerie, d'où il voit le Roi courant la bague. A six heures et demie soupé, puis mené chez LL. MM., il va à onze heures avec eux en la salle du cheval, où il a vu danser le ballet des _preneurs d'amour_ avec des faucons, des furets et par des pêcheurs, etc., de l'invention du sieur de Bonières. Ramené à une heure et demie après minuit.
_Le 11, samedi._—A neuf heures étudié; M. Des Yveteaux le tenoit entre ses jambes, à la vue de M. de Souvré et de Mme de Saint-Luc; écrit, dansé, tiré des armes.
_Le 12, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle, puis en la grande galerie, d'où il voit le Roi courant la bague. Avant de se coucher il compose et écrit des vers amoureux, marque la note de l'air; son précepteur[604] l'aide à achever, y ajoute des vers.
[604] Des Yveteaux.
_Le 13, lundi._—A dîner, il raille avec un fol normand, nommé Des Vietes, qui faisoit du mauvais latin.
_Le 14, mardi, voyage._—Il part de Fontainebleau, dîne à Melun, arrive pour la première fois à Brie-Comte-Robert à quatre heures; goûté au château, racoustré par M. Gobelin, président des Comptes. Après souper il est mené promener à Panfou, maison de M. le chancelier[605], se joue sur un meulon de foin, l'assaut, le défend, se roule du haut en bas, sue, change de chemise. Ramené à Brie; ses bagages n'étoient point arrivés, son chariot s'étoit rompu par deux fois, ils n'arrivèrent qu'à onze heures. A neuf heures et demie il est dévêtu, mis au lit; c'étoit le lit de M. Gobelin et de ses draps. Il demanda: _Le Roi mon père a t'y couché ici?_ On lui dit que oui, car il eût fait difficulté d'y coucher. Il se met à vouloir des vers, et me dit: _Mousseu Hérouard, mettez cette prose en vers: «Je veux que ceux qui m'aiment m'aiment longtemps; car s'ils ne m'aiment point qu'ils me quittent demain»._ Il me presse de les faire tout à l'heure; je les lui fais ainsi:
Je veux que tous ceux-là qui de m'aimer desirent, Que ce soit pour toujours ou bien qu'ils se retirent.
Il me dit: _Je vous en veux donner une autre prose; c'est cette-ci: «Je veux que toutes mes actions ayent leur fondement sur la vertu». Apportez-le moi demain matin en vers._
[605] Nicolas Brulart, marquis de Sillery.
_Le 15, mercredi, voyage._—Éveillé à huit heures, il me demande les vers avec impatience; je me veux excuser, il me presse, je les lui baille ainsi:
Je consacre mes actions Et toutes mes affections A la vertu pour fondement unique, Afin que par tout l'univers, En renommée magnifique, Mon nom soit immortel en tous âges divers.
Il voulut se les faire écrire pour leçon. Mené à l'église, il entre à neuf heures en carrosse, arrive à onze heures et un quart à Creteil pour la première fois, dîne en la maison de M. Mangot[606]. Parti à trois heures en carrosse, il monte à cheval au petit Saint-Antoine, et ses petits gentilshommes marchent devant lui, deux à deux, selon l'ordre de leur arrivée auprès de lui; les premiers furent M. de Liancourt et M. le comte de la Voute. Il arrive au Louvre à cinq heures, voit le Roi, qui étoit arrivé par eau une heure auparavant; la Reine arrive à huit heures.
[606] Claude Mangot, depuis chancelier de France, attaché aux intérêts et à la fortune du maréchal d'Ancre; il remit les sceaux au Roi en 1617, après la mort de Concini.
_Le 16, jeudi, au Louvre._—Étudié, écrit, dansé, tiré des armes, joué à la paume; il change de chemise, étant forcé par M. de Souvré, qui le frappe du gant; il s'en pique étrangement. M. de Souvré lui remontre, et lui disant qu'il ne veut rien faire ne croire de tout ce qu'il lui dit, il lui répond en colère: _Non, je crois pas tout ce que vous me dites ne ce que vous me direz._
_Le 17, vendredi._—Éveillé à six heures et demie; il feint de dormir, de peur de châtiment, se ressouvenant de la colère qu'il avoit eue contre M. de Souvré; on regarde en son lit, on le trouve pleurant; M. de Souvré lui remontre; il se repent.
_Le 18, samedi._—Mené aux Tuileries par la galerie, il entend la messe aux Capucins. A quatre heures mené en carrosse au jeu de paume de Verdelet, à la rue Plâtrière, il y a joué.
_Le 19 juillet, dimanche._—M. le maréchal d'Ornano lui donne un poignard de sultane, garni de rubis.
_Le 20, lundi._—A neuf heures il entre en carrosse pour aller à Saint-Germain-en-Laye, par le port de Neuilly et la chaussée, y arrive à midi et fait bonne chère à Messieurs, ses frères, et Mesdames, ses sœurs. A six heures le Roi revient de la chasse.
_Le 21, mardi._—Dîné avec le Roi; à quatre heures il entre en carrosse, et, par les bacs, arrive à Paris à six heures et un quart.
_Le 22, mercredi, au Louvre._—A quatre heures et demie il entre en carrosse avec le Roi, qui le mène baigner en la rivière, au-dessous de Conflans, à l'île gauloise (ce fut la première fois); il se y met sans crainte, en gagne une discrétion à M. de Bellegarde, grand écuyer, qui gagea le contraire contre lui. Le Roi lui versoit de l'eau sur la tête à pleins chapeaux, M. de Paistry lui montroit à nager, le conduisoit, le tenoit sous le menton. Il lui prend envie de plonger, il but; il y est une demi-heure. Ressuyé, ramené en son carrosse; à huit heures soupé; il me fait l'honneur de me raconter son voyage et comme il s'étoit baigné, me dit qu'il n'avoit point voulu pisser en l'eau, de peur qu'il ne le bût mêlé dans l'eau, mais que le Roi son père y avoit pissé.
_Le 27, lundi._—A trois heures il entre en carrosse, est mené à Saint-Denis pour la première fois; il donne de l'eau bénite à la feue Reine, mère du feu Roi, que, depuis quatre mois, Mme d'Angoulême avoit fait porter de Blois pour la faire ensevelir[607]; il voit le trésor. Ramené à sept heures, soupé; il se ressouvient et me raconte qu'il a vu à Saint-Denis l'épée de Jehanne la Pucelle, veut savoir qui elle étoit, ce qu'elle fit, ce qu'elle devint; il dit qu'il y a six Louis enterrés, parle des sépultures, de celle du roi Louis et de son petit qui n'avoit que deux mois[608] et autres choses.
[607] Catherine de Médicis, veuve de Henri II et mère de Henri III, était morte au château de Blois en 1589; il est remarquable de voir la fille naturelle de Henri II (Diane, duchesse d'Angoulême, morte à Paris, en 1619, âgée de quatre-vingts ans) faire transporter à Saint-Denis les restes de Catherine.
[608] Le Dauphin veut sans doute parler du petit roi Jean, fils de Louis le Hutin, né posthume, le 15 novembre 1316, mort quatre jours après, et qui fut enterré à Saint-Denis aux pieds du roi son père. La statue de cet enfant est encore à Saint-Denis.
_Le 29, mercredi._—Mené en carrosse au faubourg Saint-Germain, au clos de l'hôtel de Luxembourg, il y fait courir deux lièvres par ses petits chiens d'Artois.
_Le 31, vendredi._—A midi, dîné, étudié; sa nourrice vient, qui lui dit qu'il faut bien étudier trois ou quatre ans et qu'après il n'étudiera plus; il lui répond: _Ho! non, plus je serai vieux et plus j'aurai besoin d'apprendre._
_Le 1er août, samedi, au Louvre._—Mené en carrosse à l'hôpital des pestiférés, qui se bâtissoit près de Montfaucon[609].
[609] Le Roi écrivait en 1608 au cardinal de Givry: «Mon cousin, je vous prie présenter à notre saint-père le Pape les lettres que je lui écris, dont je vous envoie la copie, pour obtenir de Sa Sainteté les indulgences y contenues en faveur de l'hôpital de Saint-Louis de Santé, que je fais bâtir près les faubourgs Saint-Laurent de ma bonne ville de Paris, pour y retirer les pestiferés.» (_Lettres missives_, VII, 535.) C'est l'hôpital situé rue des Récollets, et qui porte encore le nom d'hôpital Saint-Louis.
_Le 3, lundi._—A midi dîné, mené chez le Roi, puis à l'Arsenal, où il a goûté et mangé beaucoup de prunes, que M. de Sully a secouées lui-même de l'arbre.
_Le 7, vendredi._—Il va voir la reine Marguerite à deux heures, puis part pour aller à Saint-Maur[610], arrive au petit Saint-Antoine, en l'abbaye, où il a goûté, passe par le bois de Vincennes et arrive à six heures à Saint-Maur-des-Fossés.
[610] Le journal de Lestoile constate «force maladies à Paris en ce mois, mortalité de petits enfants par les petites véroles qui y règnent.» C'est à cause de cette épidémie que le Dauphin séjourne à Saint-Maur jusqu'au 23 septembre. _Voy._ les lettres du Roi à M. de Souvré des 12 et 17 août. La maison de Saint-Maur appartenait au prince de Condé.
_Le 9, dimanche, à Saint-Maur._—Il est mené à la messe au village, puis se promener par des jardins du bourg; il s'amuse à abattre des noix avec une balle, à coups de raquette, mange des cerneaux sucrés des noix qu'il avoit abattues. A deux heures mené en carrosse à la chasse au lièvre: il en prend deux vers Champigny; il faisoit un extrême chaud.
_Le 11, mardi._—Il fait chanter et chante en concert des chansons d'amour; mis au lit, il fait encore chanter _Laudate_ en concert de voix, d'un luth et d'une mandore.
_Le 12, mercredi._—Il est mené à la messe en l'abbaye, puis va vers le moulin mettre ses chiens en l'eau après une oie. A quatre heures mené à pied au jardin de M. Le Voy.
_Le 13, jeudi._—A deux heures il entre en carrosse, va au Plessis-Saint-Antoine, maison de M. de Pluvinel; il faisoit grand chaud.
_Le 14, vendredi._—Il va au-devant de la reine Marguerite, l'a longtemps accompagnée.
_Le 15, samedi._—Mené à la messe au bois de Vincennes, il y fait ôter le comte d'Alais d'auprès de M. de Verneuil, l'ayant commandé à M. de Pons, précepteur de M. de Verneuil.
_Le 21, vendredi._—Mené à la messe aux Bonshommes du bois de Vincennes; Mme la princesse douairière de Condé et Mme la duchesse de Vendôme le viennent voir.
_Le 23, dimanche._—Il est mené à la messe, puis entre en carrosse pour aller à Breban, maison de M. de Mareuil du Val, y a dîné; il faisoit une extrême chaleur.
_Le 25, mardi._—Goûté et fait la collation pour la fête Saint-Louis; après souper il attend avec impatience un ballet fait par huit des siens; c'étoient des sauvages; il le fait danser deux fois.
_Le 26, mercredi._—M. de Vendôme arrive, qui venoit prendre congé de lui pour aller tenir les états de Bretagne à Nantes; mené en carrosse à la chasse, M. de Vendôme avec lui.
_Le 27, jeudi, à Saint-Maur._—Il avoit un chien nommé _Pataut_, le plus ancien, qu'il souloit avoir à Saint-Germain, et qu'il aimoit et avoit toujours aimé. M. de Souvré lui disoit: «Monsieur, vous avez trop de chiens; il en faut ôter de ceux qui ne valent rien, et sont trop vieux comme Pataut».—_Pataut, mousseu de Souvré, ho! non, je veux nourrir les vieux._—Il se met à inventer un ballet, fait les vers, dit: _Velà pour donner, et ceux là pour chanter._
_Le 28, vendredi._—Il n'étudie point, pour ce que son précepteur étoit allé à Paris; botté, il monte à cheval, va jusques à Chenevières à la chasse du lièvre, avec sa meute de petits chiens courants, donnés par le prince de Galles et que M. de Vitry avoit amenés.—Il s'amuse à peindre avec l'encre et la plume.
_Le 29, samedi._—Mené à Champs, maison de M. Faure, maître d'hôtel du Roi et beau-frère de M. le chancelier.
_Le 30, dimanche._—Il est vêtu de chausses rondes à bas à attacher, l'habillement de satin gris et passement d'or (c'est la première fois pour le bas attaché). Il monte à cheval, est mené à la messe aux Minimes du bois de Vincennes.
_Le 31, lundi._—Il s'amuse à peindre avec la plume. M. de Souvré lui parle d'aller dîner à Champs; il déclame contre le chemin: _C'est le plus mauvais chemin du monde._ Je lui dis que si M. Faure, qui en est le maître, eût su qu'il y fût allé l'autre jour, il y eût trouvé une belle collation, et qu'il m'avoit prié de l'en avertir, et s'il y vouloit retourner qu'il la y trouveroit.—_Ho! non, il y a trop mauvais chemin, j'aime mieux mes chevaux qu'une collation._ M. de Souvré lui demande s'il veut pas que son carrosse soit attelé de mules.—_Ho! non, cela est bon pour dom Piedro de Toledo._
_Le 1er septembre, mardi, à Saint-Maur._—Mené au-devant du Roi, qui revenoit de Monceaux; le Roi arrive à Saint-Maur à cinq heures et un quart; soupé avec le Roi à six heures et demie; le Roi part à sept heures trois quarts pour aller à Paris.
_Le 2, mercredi, à Saint-Maur._—A trois heures il entre en carrosse, et va jusques à Plaisance au-devant de la Reine, qui de Monceaux alloit à Paris; elle le fait mettre en sa litière[611], jusques auprès du parc de Vincennes; il est ramené à Saint-Maur à sept heures et demie.
[611] Elle voyageait ainsi à cause de sa grossesse.
_Le 5, samedi._—Il se joue à tirer par le cordage un petit canon donné par feu M. de Lorraine, y met ses petits gentilshommes deux à deux; il se met au premier rang, va ainsi de chambre en chambre.
_Le 6, dimanche._—Il monte à cheval, passe l'eau au bac de Créteil et va dîner à Brevannes; à trois heures il monte à cheval, est mené à Maisons, où il a goûté. Ramené à six heures et un quart, il se va jouer au parc, à un petit fort qu'il faisoit défendre et assaillir.
_Le 7, lundi._—Il étudie sur un billet que son précepteur avoit laissé du samedi pour aller se jouer à Paris[612].
[612] Ce passage indique une certaine mésintelligence entre Héroard et Des Yveteaux.
_Le 8, mardi._—Il étudie un compliment que M. de Souvré lui apprit pour dire à l'ambassadeur du marquis de Brandebourg, qui devoit venir le saluer sur l'après-dînée. A une heure et demie arrive l'ambassadeur du marquis de Brandebourg devers le Roi, pour lui demander son assistance contre les Espagnols, qui s'étoient saisis de Clèves, où il prétendoit par succession[613]; il dit au Dauphin avoir commandement de son maître de le venir saluer de sa part et de lui offrir son service. _Je me sens obligé à monsieur l'Électeur de la souvenance qu'il a de moi_, répond le Dauphin, et il demeure court. L'ambassadeur lui présente un pied d'élan et un échiquier, où les carrés étoient d'ambre jaune et au-dessus les rois de France en ivoire, lui disant que c'étoient des présents du pays; le Dauphin reprend le reste de son discours et lui dit: _Je serai très-aise quand il s'offrira quelque occasion où je le puisse servir._
[613] Le duché de Clèves et de Juliers était vacant par la mort du duc Jean-Guillaume. On vit jusqu'à sept compétiteurs se disputer sa succession.
_Le 9, mercredi, à Saint-Maur._—Son précepteur revient de Paris; étudié, écrit, tiré des armes, dansé, mené à la messe en l'abbaye, puis sur le bord de la rivière, où il fait faire un fort, y travaille lui-même. Il joue aux dames au damier du marquis de Brandebourg, fait un ballet sur la Bergamasque et un autre tout à l'heure, qu'il appelle _des lièvres_, couvrant sa tête d'un mouchoir qui faisoit deux cornes pour les oreilles.
_Le 11, vendredi._—A onze heures et demie il part pour aller à Chaillot, pour y voir M. d'Anjou et Mesdames; M. d'Orléans étoit demeuré à Saint-Germain, il se trouvoit mal du flux de ventre. Le Dauphin passe par le parc de Vincennes et autour de Paris par dehors[614], arrive à une heure à Chaillot, à trois heures y a goûté, se promène au parc, y mène Madame, leur raconte ce qu'il a fait à Saint-Maur. Le Roi et la Reine y arrivent. A quatre heures et un quart il entre en carrosse, est ramené coucher à Saint-Maur, y arrive à sept heures.
[614] Le Roi avait écrit à M. de Souvré la veille: «Je vous fais ce mot pour vous dire que vous ameniez mon fils demain dîner à Chaillot, où son frère d'Anjou et ses sœurs sont arrivés ce soir, et où ma femme et moi les irons voir demain après dîner, et ainsi nous le verrons avec eux. Puis il s'en retournera coucher à Saint-Maur. Bonsoir, monsieur de Souvré. Ce jeudi à dix heures du soir, Xe septembre, à Paris.
HENRY.
Vous l'amènerez en dehors cette ville.
_Le 13, dimanche._—Il entre en carrosse, va ouïr la messe à Picpus[615], puis à dix heures et un quart arrive à Paris, au Louvre; mandé pour dîner avec LL. MM., qui avoient aussi mandé M. d'Anjou et Mesdames. Il retourne et arrive à Saint-Maur à six heures et demie.
[615] On écrivait alors: Piquepusse.
_Le 16, mercredi, à Saint-Maur._—On lui demande s'il aime mieux aller à Fontainebleau, ou demeurer à Saint-Maur; il répond: _Si papa va à Fontainebleau, j'aime mieux y aller, s'il demeure à Paris j'aime mieux être ici._ L'on parloit de Scœvole, qui brûla sa main pour avoir failli à tuer le roi Porsenna, le Dauphin dit: _Il valoit mieux qu'il eût brûlé sa tête, qui avoit si mal conseillé sa main_[616].
[616] Héroard a écrit en marge: _Mirum responsum et judicii plenum quod sequenti tetrasticon coegi ex opinione Livii_:
_Sedentem solio Mutius pro Rege trucidat: Erroris pœnas sentiit arsa manus. Quin caput hoc meruit torreri ô Scævola flammis Delphin ait, falso consuluisse manum._
_Le 17, jeudi._—Mené à Charenton et par delà du pont, en une maison qui est sur la pointe du chemin de Brie et de Villeneuve.
_Le 21, lundi, à Saint-Maur._—Étudié par billets; son précepteur étoit absent depuis le samedi après dîner. Mme de Montglat vient voir le Dauphin; il la mène promener au palemail.
_Le 23, mercredi, voyage._—Il part en carrosse à onze heures trois quarts pour Fontainebleau, passe au bac de Chenevières sur la chaussée d'Amboile, et arrive à trois heures et demie à Brie.
_Le 24, jeudi._—Il part de Brie à huit heures trois quarts, arrive à onze heures et un quart à Melun, y dîne et arrive à Fontainebleau à trois heures et demie. Il va chez la Reine; le Roi, qui étoit à la chasse, arrive à quatre heures et demie; mené avec LL. MM. au grand jardin, où il voit pêcher un cormoran aux canaux.
_Le 25, vendredi, à Fontainebleau._—Il étudie un petit compliment pour un seigneur florentin, où il y avoit: _Monsieur, je vous remercie qu'avez prins la peine, etc._; il demande à M. de Souvré, qui l'avoit fait: _Qu'avez? qu'est-ce qu'avez?_ jugeant qu'il falloit dire que vous avez. Le Florentin arrive; il ne le sut pas bien dire; étant parti, M. de Souvré le tance, il se fâche; M. de Souvré le menace du fouet, puis de le dire au Roi. Là-dessus viennent les larmes et les prières: _J'aime mieux être fouetté et le dites pas au Roi mon père_; il lui est pardonné. Il étudie un billet que son précepteur avoit laissé dès le samedi précédent pour leçon: _Experientia in tractatu rerum consistit_. Écrit, tiré des armes, dansé, mené à la chapelle, puis au jardin des canaux pour y voir le cormoran prendre du poisson. Ramené à onze heures chez la Reine; à une heure et demie, lu en l'absence de son précepteur.
_Le 27, dimanche, à Fontainebleau._—Il apprend le catéchisme; c'étoit une fois seulement au dimanche. Mené à la chapelle de la salle du bal, puis chez le Roi, qui le mène promener et faire à pied le tour du grand canal. Dîné avec le Roi; peu après il va en la chambre du Roi, où M. de Lesdiguières a été reçu et a prêté le serment de maréchal de France. A huit heures soupé chez M. Zamet, pour solenniser le jour de sa naissance[617]; le Roi boit au Dauphin, disant: «Je prie Dieu que d'ici à vingt ans je vous puisse donner le fouet!»[618] Le Dauphin lui répond: _Pas, s'il vous plaît._—«Comment! vous ne voudriez pas, que je le vous puisse donner?»—_Pas, s'il vous plaît._ Ramené à neuf heures en la chambre du Roi, il s'amuse à écouter la musique.
[617] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa neuvième année.
[618] Moins de huit mois plus tard Henri IV succombait sous le couteau de Ravaillac.
_Le 28, lundi._—A six heures et demie, en sa chambre, soupé. Le Roi arrive de la chasse, il y est conduit, se blesse au côté extérieur du pied gauche, à l'éperon de son huissier, qui portoit les flambeaux devant lui.
_Le 29, mardi._—A trois heures et un quart goûté; il attend l'ambassadeur d'Angleterre, qui devoit prendre congé de lui, ce pendant apprend par cœur ce compliment, dressé par M. de Souvré: _Je vous prie de dire au roi et à la roine de la Grande-Bretagne, et à monsieur le prince de Galles, que je suis désireux de l'honneur de leurs bonnes grâces._ Il attend jusques à six heures, il ne vint point. Arrive M. Jacob, ambassadeur extraordinaire de M. de Savoie, qui vient prendre congé de lui; M. de Souvré fait la réponse.
_Le 1er octobre, jeudi, à Fontainebleau._—L'ambassadrice d'Angleterre vient prendre congé de lui; il la baise et ses deux filles, embrasse son fils. Elle prie M. de Souvré de lui permettre qu'il mesure sa hauteur à celle de Mgr le Dauphin; il avoit neuf ans. Mgr le Dauphin se trouva plus grand de deux doigts.—Il va au jeu de paume, où il joue en partie.
_Le 3, samedi._—Dîné avec impatience pour ce qu'il devoit aller à la chasse; à midi il entre en carrosse, est mené à Fontaineport, où il passe la rivière; il avoit lui-même ordonné de ses relais à se tenir delà l'eau. Il monte à cheval sur l'une de ses petites haquenées, va au bois (c'étoit le buisson de Massory), brosse[619] à travers le bois, en est transporté de joie, dit à chacun: _Voyez! je brosse, je brosse!_ C'est la première fois qu'il a brossé. Puis il va sur les routes, voit deux fois le cerf. Arrivé à six heures trois quarts, soupé avec le Roi; il étoit las et avoit la vue abattue; le Roi lui dit que s'il dormoit il ne iroit plus à la chasse avec lui, et lui de s'éveiller.
[619] _Brosser_, courir à travers les bois et les pays de bruyères et de broussailles (_Trévoux_). En patois haut-normand on dit encore _brocher_ à travers une haie ou un taillis.
_Le 4, dimanche._—Il écrit au prince de Galles:
Monsieur et frere, j'ay receu à faveur la souvenance que vous avés eue de moy, qui serai tousjours tres desireux de vous tesmoigner combien j'estime la continuation de vostre bonne grace par tout ce que peut
Votre tres affectionné frere à vous servir,
LOUIS.
A monsieur le prince de Galles, mon frère.
Il écrit à la reine d'Angleterre:
Madame j'ay en trop d'estime l'honneur de vostre amitié pour négliger sans me y ramentevoir et vous asseurer de l'entiere affection à vostre service en tout ce qu'il vous plaira m'en recognoistre digne, estant, Madame ma tante,
Vostre affectionné nepveu à vous faire service,
LOUIS.
A la roine de la Grande Bretagne madame ma tante.
Ces lettres furent données à l'ambassadeur, qui s'en retournoit.
_Le 5, lundi, à Fontainebleau._—Il étudie sous M. de Chaumont en l'absence de son précepteur; écrit, tiré des armes, dansé. Tout durant son dîner il s'entretient des chiens avec maître Martin, qui avoit les chiens d'Artois, et d'oiseaux avec M. de Marsilly, maître d'hôtel du Roi, sait juger des plus beaux, demande leur âge, leurs noms et ce qu'ils savent faire.
_Le 10, samedi._—M. de Souvré lui met sa robe, disant: «Monsieur, allons étudier; vous voilà maintenant habillé en docteur.»—_Oui_, dit-il, _docteur de la Palestine_; et il jette sa robe à terre.
_Le 12, lundi._—Mené à la chapelle, puis au grand canal pour y voir une petite galère qui avoit été faite pour l'y mettre.
_Le 16, vendredi._—Mené au grand canal; il se met dans la galère, conduit le gouvernail; le Roi y entre; il est toujours au gouvernail; il veut que ce soit sa charge. Ramené à six heures, soupé; il appelle son baladin: _Satyre_, et fait deux vers:
Je viens de la part d'un satyre Pour savoir si vous voulez rire.
_Le 17, samedi._—Il étudie; M. le président Jeannin y assiste. Le soir il fait faire la musique d'un luth, d'un théorbe et d'une mandore, l'écoute avec transport.
_Le 23, vendredi._—M. le marquis de Tresnel, sieur de la Chapelle aux Ursins, lui demande lequel, de lui ou de M. de Verneuil, étoit le plus fouetté?—_Ho! mousseu Dupont[620] est bien doux; mousseu de Souvré l'est pas tant. Mais savez-vous qu'il faudroit faire? il faudroit faire saler mousseu Dupont, et donner du sucre à mousseu de Souvré._
[620] Précepteur de M. de Verneuil.
_Le 24, samedi, à Fontainebleau._—Il va voir le Roi, qui part pour aller à Paris; puis prend congé de la Reine, laquelle part pour aller dîner à Ponthierry et coucher à Saint-Jean en l'Isle, et le lendemain à Paris pour y faire ses couches.
_Le 25, dimanche, voyage._—Il s'amuse à aider à trousser ses bagages, va au jardin de Ferrare, fait donner l'assaut à un fort qu'il avoit fait faire. A douze heures et demie il entre en carrosse et part de Fontainebleau; au dehors de la forêt il monte à cheval, et va chassant au lièvre et à l'oiseau, va à l'abbaye du Lis (c'est la première fois), y a goûté, remonte à cheval et arrive à Melun à quatre heures et demie.
_Le 26, lundi, voyage._—Mené à la messe à Saint-Père; il part de Melun à sept heures et demie et, par Loursine et la forêt de Sénart, arrive à Villeneuve-Saint-Georges à dix heures et demie. Après dîner il va sur le bord de l'eau, et dit à M. de Souvré: _Mousseu de Souvré, voulez-vous bien que j'entre en ce petit bateau; venez je vous mènerai bien, je rame fort bien._ M. de Souvré le lui permet; il y va aussi. Mgr le Dauphin prend une rame, vogue fort justement et monte dans la rivière d'Yères, y est assez longtemps. Revenu à terre il rentre en carrosse, accompagné de M. de Longueville, qui étoit venu à Villeneuve. Il arrive dans l'abbaye Saint-Antoine à trois heures et un quart, y a goûté; à quatre heures et demie il monte à cheval et, par la porte Saint-Antoine, arrive à cinq heures au Louvre. Il va voir la Reine; le Roi revient de la ville; il le va voir, et a soupé avec lui.
_Le 27 octobre, mardi, au Louvre._—Mené voir la reine Marguerite, ramené chez LL. MM.
_Le 29, jeudi._—Il écrit une lettre à Mme la princesse de Condé, la qualifie sa maîtresse, lui envoyant une petite guenuche, et souscrit: _Votre plus affectionné cousin et serviteur._—LOUIS.
_Le 30, vendredi._—Mené en carrosse à la boutique de l'Argenterie pour voir des étoffes; il en choisit une d'un bel incarnat, et fouette d'un mouchoir toutes les autres qui ne lui agréoient point.
_Le 31, samedi._—Il va au dîner de la Reine, prend congé de la Reine et du Roi au jeu de paume, et entre en carrosse pour aller à Saint-Germain-en-Laye voir Messieurs, ses frères, et Mesdames, ses sœurs. Il s'en va à la laiterie de Madame, aide à faire le beurre, va chez le Roi, qui arriva à six heures, s'amuse à jouer aux cartes avec Mesdames.
_Le 1er novembre, dimanche, à Saint-Germain._—Il va au lever du Roi, lui donne sa chemise; dîné avec le Roi. Il se botte pour accompagner le Roi, qui part après vêpres à deux heures et demie, va en la garenne chassant avec le Roi jusques auprès de Chatou. Ramené à Saint-Germain à quatre heures.
_Le 2, lundi._—Il prend congé de Messieurs et de Mesdames, entre en carrosse jusques au port du Pecq, où il passe l'eau dans une flette[621], et en l'autre bord dit encore adieu à Mesdames, que Mme de Montglat y avoit envoyées. Il monte à cheval, et va, chassant la perdrix, jusques à Chatou, où il passe dans une flette jusques à l'autre bord, et à quatre heures trois quarts arrive à Paris, au Louvre. Il va chez la Reine; le Roi étoit allé dès le matin, ce disoit-on, vers Breteuil en Picardie.
[621] Bateau de rivière qui sert de voiture publique; c'est un coche d'eau. (_Trévoux_).
_Le 6, vendredi, au Louvre._—Éveillé à deux heures, il se fait coucher auprès de M. de Souvré[622], ne fait que dormailler et avec quelque inquiétude jusques à cinq heures.—Il va en son cabinet, s'amuse à faire joûter des chevaliers françois contre des Espagnols sur une ligne artificielle qu'il tournoit avec un instrument fait en clef de pistolet. Mené promener à la Ville-l'Évêque, il y court dans le parc un lièvre; en revenant il se rencontre un vilain chien, le fait prendre pour le faire apporter chez lui, et dit que _c'est un pauvre chien qui cerche maître_.
[622] Le Dauphin avait conservé cette habitude, que lui avaient donné sa nourrice et Mme de Montglat, lorsque son sommeil se trouvait troublé, ce qui lui arrivait assez fréquemment.
_Le 7, samedi._—Mené en carrosse à l'Arsenal, voir M. de Sully; il ne y vouloit pas aller, ne lui faire bonne chère[623], n'eût été que la Reine le lui commanda.
[623] Bon accueil.
_Le 9, lundi._—Le Roi arrive de Fontainebleau; le Dauphin se soulève sur sa chaire et ôte son chapeau, le saluant à travers les vitres.
_Le 12, jeudi._—Mené à l'hôtel de Luxembourg, il court un lièvre dans le parc; mené chez le Roi, qui avoit la goutte.
_Le 13, vendredi._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé; mené aux Feuillants, puis chez LL. MM. Ramené en sa chambre, où il fut fait son nouveau logis, tout en haut du vieux corps de logis qui regarde le septentrion. Mené en l'hôtel de Luxembourg, il y fait courir un lièvre; ramené, il passe chez la reine Marguerite, va chez le Roi, puis en sa chambre.
_Le 14, samedi._—Mené en carrosse promener à la Place Royale.
_Le 15, dimanche._—A deux heures après minuit[624] il est éveillé, dit-il, par les chapons qui étoient au-dessus de sa chambre, où l'on les engraissoit pour la Reine; il se fait coucher auprès de M. de Souvré. Mené à la messe à la chapelle de la tour de la Salle (c'est la première fois).
[624] C'est l'expression dont se sert toujours Héroard pour parler des heures du matin.
_Le 17, mardi, au Louvre._—Mené à la chasse à la plaine de Grenelle; au retour M. de Longueville l'accompagne jusques en sa chambre, et lui dit: «Monsieur, vous êtes fort bien logé maintenant, mais vous êtes bien haut monté!»—Il se retourne à M. de Souvré, disant froidement et en raillant: _Mousseu de Souvré, c'est mousseu de Longueville qui n'est pas en haleine._
_Le 18, mercredi._—Mené en carrosse chez M. de la Tour, au faubourg Saint-Jacques; il y court et prend dans le parc un lièvre que M. de Souvré y avoit fait apporter. Il va chez la Reine; le Roi étoit allé à la chasse à Saint-Germain-en-Laye.
_Le 19, jeudi._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé[625], mené par la galerie aux Feuillants. Le Roi revient de Saint-Germain.
[625] Nous rappelons de temps en temps ces occupations du Dauphin, qui ne varient pas.
_Le 20, vendredi._—Botté, mené en carrosse jusques au Roule, il monte à cheval et va courir un loup en la garenne de Madrid.
_Le 21, samedi._—Mené en carrosse à l'hôtel de Mercœur, au faubourg Saint-Honoré; ramené, il va chez LL. MM. Avant que d'aller chez la Reine, il va en la chambre d'où il étoit délogé, et qui se réservoit pour l'enfant dont la Reine devoit accoucher. Il voit tendre l'ameublement, il accommode le berceau, y met les matelas, puis se couche dedans et son petit chien _Vaillant_ auprès de lui, se fait bercer, puis monte à la chambre de la Reine[626].
[626] Ce détail prouve que le Dauphin demeurait au rez-de-chaussée du Louvre avant d'être logé au second étage.
_Le 23, lundi._—Mené en carrosse à la rue Saint-Denis; voir des étoffes de soie; ramené chez la Reine, puis chez le Roi.
_Le 24, mardi._—On commence à lui montrer la carte géographique. Mené en carrosse à la rue des Bons-Enfants, à l'académie de M. Benjamin, écuyer du Roi.
_Le 26, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse à l'Arsenal, ramené à cinq heures chez la Reine. Sur les sept à huit heures la Reine commença à sentir des douleurs pour accoucher; il y va, se tient en la chambre. La Reine étoit pour accoucher dans son grand cabinet, il demande au Roi: _Mon père, vous plaît-il que j'entre au cabinet de la Reine ma mère?_—«Non pas encore, attendez ici.»—_Mon frère de Vendôme y est bien._ Il ne lui fut pas permis. Ce fut un peu devant l'accouchement, les douleurs ne furent pas grandes ne fréquentes. Justement comme dix heures eurent sonné, sa tranchée la print dont elle accoucha aussitôt de Madame, sixième enfant de sa Majesté[627]. Il va peu après saluer la Reine, et puis au petit cabinet de Madame, sa sœur; lui maniant la main, il dit: _Riez, riez, ma sœur, riez, riez, petite enfant; voyez comme elle me serre la main._
[627] Henriette-Marie de France, mariée en 1625, à Charles Ier, roi d'Angleterre; morte en 1669.
_Le 27, vendredi._—Dîné avec impatience pour aller à la chasse au bois de Vincennes; il y vole, y court le lièvre, en prend quatre, ne veut pas que le Roi sache qu'il en ait pris qu'un[628].
[628] C'est-à-dire qu'il veut que le Roi croie qu'il n'en a pris qu'un.
_Le 28, samedi._—Mené en carrosse chez M. le comte de Soissons.
_Le 6 décembre, dimanche au Louvre._—Mené à la messe à sa petite chapelle, puis par la galerie aux Tuileries. Ramené chez lui, il fait jouer une comédie par ses petits gentilshommes.
_Le 9, mercredi._—Il dit à Mme de Montglat, qui étoit venue à son lever. «_Mamanga, voulez-vous pas me voir étudier?_—«Monsieur, j'en verrai le commencement, s'il vous plaît.»—_Je ne fais bien qu'à la fin_, lui dit-il pour l'engager à être tout du long de son étude. On lui parloit des vies des hommes illustres que l'on avoit écrites, il demande: _N'écrira-t-on pas la mienne?_ A une heure et demie dîné avec le Roi; après souper il blémit, s'endort: je lui demande s'il se trouvoit mal.—_Oui, là_, dit-il en me montrant le côté droit du ventre; _mais c'est que le Roi mon père m'a fait dîner avec lui; il étoit deux heures et j'avois faim_.
_Le 10, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite.
_Le 11, vendredi._—Mené en carrosse chez Mme d'Angoulême.
_Le 12, samedi._—M. de la Boissière récitoit une histoire du grand Gonzalve étant à Barlette; il demeura court. Le Dauphin lui dit: _Achevez, ce n'est pas tout._—«Monsieur, pardonnez-moi.»—_Ho! non, le sens n'est pas parfait_; il écoutoit, selon sa coutume, fort attentivement. Mené en carrosse au jeu de paume du Verdelet.
_Le 13, dimanche._—Mené à la petite chapelle, puis chez le Roi et par la galerie aux Tuileries, puis à onze heures trois quarts mené en carrosse par le Roi chez M. de Roquelaure, où il alloit dîner pour le jour de sa nativité[629]; le Dauphin y mange trois cornets d'oublies trempés dans du muscat pur; il dit qu'il est aigre, pource qu'il piquoit, en veut boire trempé d'eau; le Roi ne le veut pas permettre.
[629] Henri IV était né le 13 décembre 1553; il entrait ce jour-là dans sa cinquante-huitième et dernière année.
_Le 15, mardi._—Mené en carrosse au faubourg Saint-Victor, au jardin du sieur de la Tour; il y court des lièvres, y a goûté; ramené chez la Reine, puis chez lui, il s'amuse à jouer au sabot.
_Le 17, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse chez M. le comte de Soissons, ramené chez la Reine, où il s'amuse à de petits amusements.
_Le 18, vendredi._—Il s'aperçoit que M. de Souvré alloit prendre du vin pour déjeûner; il saute de sa chaise, y va pour en avoir et âprement, ne veut permettre que M. de Souvré en boive s'il ne lui en permet[630]. M. de Souvré n'en veut point; Mgr le Dauphin se doutant qu'il en prendroit après, commande à son sommelier de s'en aller, le guette s'il emportoit la bouteille au vin, puis entre en son étude.
[630] Selon son habitude, lorsque le Dauphin manifeste son goût pour le vin, Héroard note ce passage en marge de son Journal avec cette remarque: «Son humeur et naturel, pour y prendre garde.» Héroard ne partageait pas les idées de Henri IV au sujet du vin.
_Le 20, dimanche._—Mené chez le Roi, qui avoit pris médecine, puis par la galerie aux Feuillants; ramené par le même chemin chez LL. MM., puis chez lui; mené en carrosse aux Chartreux, où il a goûté.
_Le 21, lundi._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite, où il se joue au jardin, danse au bal, écoute la musique. A six heures et demie soupé; il s'amuse à écouter des mauvais contes de La Clavelle[631] et autres, dont il sembloit que son esprit s'amollissoit; il y prenoit plaisir.
[631] _Voy._ au 14 janvier 1604. La Clavelle, sieur de Chevigny, fut longtemps secrétaire de Sully. Tallemant raconte que La Clavelle, avec quelques femmes d'assez mauvaise réputation, bouffonnaient tous les jours avec Sully. (_Historiettes_, tome I, p. 116 et 124). On voit qu'Héroard protestait à part lui contre ces mœurs de la Cour et des plus grands personnages; il dut sans doute exercer peu à peu une certaine influence sur le caractère de Louis XIII, si différent de celui de son père.
_Le 22, mardi._—Mené chez la Reine, mandé par elle pour lui avoir été dit que son bégayement[632] procédoit pour avoir encore le filet; il fut jugé qu'il n'en avoit pas besoin; il craignoit qu'on lui voulût couper la langue quand on la lui faisoit tirer; il dit: _Comment! me la veut-on couper?_ et commençoit d'en pleurer.—En soupant il s'amuse à voir faire des sauts de souplesse merveilleux à une petite fille âgée de cinq ans et à la voir danser.—Les sieurs de Chalais et de Pouillay s'étoient battus au cabinet du Roi; S. M. commande à M. de Souvré que Pouillay ait le fouet comme ayant jugé qu'il avoit le tort. Mme de Montglat est priée par Pouillay de supplier Mgr le Dauphin de supplier le Roi pour lui pardonner; il entre en colère, la repousse avec la main avec ces paroles: _Allez-vous-en! quoi! vous voulez que je prie pour Pouillay le Roi mon père, et il a commandé qu'il eût le fouet!_ Il se mettoit en colère contre tous ceux qui lui en parloient à sa recommandation, et ne put être vaincu. Il aimoit plus Chalais que l'autre[633].
[632] Héroard n'indique plus que très-rarement ce défaut de prononciation.
[633] Henri de Talleyrand, comte de Chalais, décapité le 19 septembre 1626; il avait environ un an de plus que le Dauphin.
_Le 25, vendredi, jour de Noël, au Louvre._—Mené chez le Roi, qui, à une heure et demie, le mène à Saint-Gervais au sermon du P. Gontier, jésuite.
_Le 26, samedi._—Mené à vêpres à Saint-Germain-de-l'Auxerrois, puis goûté chez Mme de Souvré, logée au doyenné. Joué en son cabinet, avec ses petits gentilshommes, à croix et à pile, comme le Roi, à trois dés: _Tope, masse._
_Le 28, lundi._—Il écrit en son cabinet, dans la tour, cette lettre à M. le prince de Galles:
Monsieur et frère, le Roy mon seigneur et père envoyant le sieur de la Boderie vers le Roy de la Grande-Bretagne, je l'ay voulu charger de ce mot qui vous servira d'asseuré tesmoignage de mon amitié, de laquelle vous devés faire estat aussi certain que de chose qui vous est entierement acquise, desirant que vous me teniez pour
Vostre plus affectionné frère à vous servir,
LOUIS.
_Le 29, mardi._—Il écrit au roi d'Angleterre cette lettre, minutée par M. Lebeauclerc, son secrétaire; c'est la première lettre qu'il lui a écrite.
Sire, le sieur de la Boderie retournant par le commandement du Roy, mon seigneur et père, vers Vostre Majesté, je l'ay voulu charger de ce mot pour vous offrir mon service, duquel il vous asseurera plus particulièrement, me contentant de vous dire que je veux demeurer, Sire, vostre, etc.
Mené chez le Roi, joué, couru en la galerie. En attendant son souper, il écrit la lettre suivante à la reine d'Angleterre, minutée par M. Lebeauclerc:
Madame, je n'ay point voulu perdre l'occasion du voyage du sieur de la Boderie vers Vos Majestés sans me ramentevoir à vostre bonne grâce et vous asseurer de mon service comme de celuy qui veut estre tousjours
Vostre très-affectionné nepveu à vous servir,
LOUIS.
A madame ma tante, la roine de la Grande-Bretagne.
Après souper il apprend ce qui s'ensuit pour le dire à l'ambassadeur de Venise, qui le devoit visiter le jour suivant, venant résider auprès du Roi:
Je remercie humblement Messieurs de la seigneurie de Venise de la faveur qu'ils me font. Je vous prie de les asseurer de mon affection à les servir en ce qui pourra dépendre de moi et en votre particulier vous asseurer de mon amitié et bonne volonté.
_Le 31, jeudi, au Louvre._—Botté, dîné, il ne mange point, d'impatience d'aller à la volerie avec le Roi, vers le Bourget. A douze heures et demie il entre en carrosse pour aller après le Roi, qui étoit parti; goûté en carrosse; il ne monta point à cheval, dont il étoit fort fâché: le temps et les chemins étoient mauvais.
ANNÉE 1610.
Étrennes de la ville de Paris.—Compliment à l'ambassadeur d'Espagne.—Reliques de Sainte-Geneviève.—Comédiens, marionnettes et ballets.—M. de Pluvinel.—Le Dauphin n'aime pas la flatterie.—Visite à Saint-Germain.—Baptême du fils de M. de Tresmes.—Portrait du Dauphin par Bunel.—Carrousel, course de bagues et ballet.—Mot sur Sully.—Mme de Montglat et M. de Souvré.—La nourrice du Dauphin.—Anecdote sur Charles IX.—La marquise de Verneuil.—Bruits de guerre.—La cérémonie de la Cène.—La librairie de Saint-Victor.—Visite à Saint-Germain.—La lance de chair.—Plan d'une forteresse.—Les enfants de Paris.—M. Aleaume.—Dernier dîner avec le Roi.—Dédain pour Sully.—Couronnement de la Reine.—Assassinat de Henri IV; mot du Dauphin.—Précautions prises dans la nuit.
_Le 1er janvier, vendredi, au Louvre._—Mené en sa petite chapelle, puis chez LL. MM.; à onze heures et demie mené en Bourbon par le Roi, puis à douze heures et demie ramené pendant que le Roi touche les malades. Le prévôt des marchands, M. Sanguin, et [les] échevins de la Ville, en corps, le viennent saluer et lui apportent une douzaine de boîtes de confitures et autant de bouteilles de vin et hypocras; ils en avoient fait autant au Roi. Mené à vêpres à Saint-Germain-de-l'Auxerrois.
_Le 5, mardi._—L'ambassadeur d'Espagne le visite de la part du Roi, son maître, il lui dit: _Je remercie bien humblement le roi d'Espagne, mon oncle, de la souvenance qu'il a de moi; je vous prie de l'asseurer de mon affection à son service et en votre particulier de mon amitié et bonne volonté._ Mené chez le Roi, ramené, soupé, il fait souper M. de Souvré, tous ses petits[634] avec lui (c'est la première fois), et fait les Rois. Il est le roi, seul en sa table, et en l'autre ce fut M. de la Luzerne.
[634] Héroard désigne ainsi les petits gentilshommes élevés avec le Dauphin.
_Le 6, mercredi, au Louvre._—A dîner il commande à une comédiante françoise[635], et lui dit: _Venez à huit heures, car je me couche à dix._ Mené en carrosse au faubourg Saint-Jacques chez M. de la Tour, ramené chez LL. MM., puis chez lui; après souper mené chez le Roi, où se joue la comédie.
[635] Une comédienne qui devait venir jouer le soir chez le Roi et qui assistait à son dîner. Henri IV écrivait en 1607: «Monsieur de Villeroy, je vous fais ce mot pour vous dire que j'ai permis à l'Ysabelle, comédiante, et à sa compagnie de s'en retourner en Italie.» (_Lettres missives_, VII, 176.)
_Le 7, jeudi._—Il s'amuse en son cabinet à chanter et faire chanter par ses petits des chansons d'amour. Mis au lit, il se joue aux échecs; M. de la Boissière lui veut représenter un coup qu'il jouoit mal; il prend le roi, le lui jette à la tête. M. de Souvré l'en tance, le va dire au Roi et à la Reine, qui le condamnent au fouet[636].
[636] Malherbe écrivait le 11 janvier 1610: «Vendredi dernier, M. le Dauphin jouant aux échecs avec la Luzerne, qui est un de ses enfants d'honneur, la Luzerne lui donna échec et mat; M. le Dauphin en fut si fort piqué, qu'il lui jeta les échecs à la tête: la Reine le sut, qui le fit fouetter par M. de Souvray, et lui commanda de le nourrir à être plus gracieux; elle l'a jugé nécessaire pour ce que ce prince, extrêmement généreux, ne veut rien souffrir qui ne lui cède. Il fut à l'Arsenal il y a trois ou quatre jours; j'ai ouï dire à un gentilhomme qui y étoit présent que M. de Sully lui fit un grand accueil; mais que, quoi qu'il fît, jamais il ne s'arrêta à lui et ne le regarda presque point.
«Il y a, depuis huit ou dix jours, au grand cabinet de la Reine un tableau où l'infante d'Espagne est peinte de son long, avec cette inscription: _Dona Anna Mauricia d'Austria_; l'autre soir M. le Dauphin le montroit à quelques-uns de ces petits qui sont nourris auprès de lui, et leur disoit: «Voilà ma femme.» M. de Souvray lui dit que peut-être les Espagnols ne la lui voudroient pas bailler, et il répondit tout aussitôt: «Eh! il la faudra aller prendre.» Ce prince est pour donner de la besogne à la jeunesse qui sera de son siècle: il est d'un naturel extrêmement bon, mais il veut être respecté, comme il est raisonnable. Madame sera ici dans cinq ou six jours pour faire un ballet.»—(_Œuvres de Malherbe_, éd. L. Lalanne, tome III, p. 130.)
_Le 8, vendredi._—Éveillé à six heures et demie, il demande à se coucher près de M. de Souvré, pour éviter ce qu'il craignoit; refusé, fouetté.
_Le 9, samedi._—Mené à l'Arsenal, où il a goûté.
_Le 10, dimanche, au Louvre._—Après souper mené chez LL. MM., où il voit danser un ballet venu de la ville.
_Le 11, lundi._—A souper M. le Chevalier parle de Sainte-Geneviève des Ardents, le Dauphin lui demande: _Comment! brûle-t-elle?_—«Non, mon maître, mais ses reliques guérissent ceux qui brûlent.»—_Qui étoit-elle?_—«C'étoit une sainte.»—_Ya-t'i longtemps?_—«Oui, mon maître.»—_Combien?_—«Je ne sais, mon maître.»—_Pourquoi les guérit-elle?_—«Je ne sais, mon maître.» Il s'enquéroit avec attention, curiosité, et desir.
_Le 12, mardi._—Mené par la galerie aux Feuillants, il trouve le Roi aux Tuileries, revient avec lui chez la Reine. Don Philippe, marquis de Guadalesta, allant de Flandres en Espagne, le vient saluer et entre autres choses lui demanda s'il trouvoit belle l'Infante?—_Oui_, répond le Dauphin; il lui demande s'il lui plaisoit qu'il lui en envoyât un portrait?—_Oui, mais j'ai le cœur françois._»
_Le 14, jeudi._—Dîné avec impatience, pour aller à la chasse où M. le comte de Soissons le devoit mener et l'attendoit à la salle; il met des marrons rôtis non pelés dans sa pochette. Botté, il entre en carrosse, est mené par le Roule, où le pavé étoit couvert du débordement de la rivière, au parc de Madrid, y est monté sur sa petite haquenée baie, court deux lièvres. La pluie et la grêle surviennent, il se prend à galoper pour gagner le château; il change de chemise; l'orage passé, il remonte à cheval; goûté à cheval, d'une petite tarte de massepain et de deux marrons qu'il tire de sa pochette.
_Le 15, vendredi._—Il s'amuse à faire travailler des garçons de sa chambre à enfiler des verres de couleur en façon de broderie, pour en faire des colliers à ses chiens.
_Le 16, samedi._—Mené chez le Roi, ramené à six heures trois quarts, soupé, il ne veut point de dragées de fenouil[637], par impatience d'aller en sa chambre pour y voir jouer un italien nommé Simon, juif ce disoit-on, qui jouoit lui-même quatre ou cinq personnages. Mené chez LL. MM., il voit chez la Reine un joueur de marionnettes, y prend plaisir; ramené à minuit.
[637] Le Dauphin en mange ordinairement après ses repas, ainsi que le Roi.
_Le 17, dimanche, au Louvre._—Après souper il voit jouer un joueur de marionnettes, y prend plaisir, puis est mené chez le Roi pour voir danser le ballet de M. de Vendôme, n'en voit que la singerie, le demeurant n'ayant pu être dansé à cause de la presse.
_Le 18, lundi._—Mené chez le Roi et au ballet de M. de Vendôme en la grande salle[638].
[638] «Les danseurs du ballet, dit Malherbe dans une lettre du 6 février, entraient de cette façon quatre à quatre: les quatre premiers étoient M. de Vendôme et le comte de Cremail, qui alloient ensemble en forme de tours, M. de Termes et la Ferté, petit-fils de M. le maréchal de Fervaques, en forme de femmes de grandeur colossale, suivoient après.
«Des autres quatre, les deux premiers dansoient sous la forme de deux grands pots à fleurs, et les deux derniers sous la forme de chats-huants ou hiboux: les pots étoient le baron de Sainte-Suzanne, etc.; les chats-huants étoient le comte de Roche-Guyon et le baron de la Chataigneraye.
«Des quatre derniers les deux premiers étoient Sesy et Jouy, qui étoient en forme de basses de violes, et les derniers en moulins à vent, qui étoient M. le général des galères et Vinsy.
«Après qu'ils avoient dansé sous ces formes, ils se retiroient au bas de la salle; et là sortoient de dedans ces instruments, et dansoient en leurs formes naturelles quatre à quatre, c'est à savoir les quatre premiers ensemble, puis les quatre seconds, et puis les quatre derniers, et puis dansoient tous ensemble; puis se retirèrent dans leurs machines, et lors les nains sortirent.
«Il ne me souvient pas qui étoit l'autre pot à fleurs avec le baron de Sainte-Suzanne; il n'y eut que les hiboux qui baillassent des vers.» (_Œuvres de Malherbe_, 1860, in-8º, tome III, p. 138.)
_Le 21, jeudi._—A souper il entretient M. de Pluvinel de chevaux en termes et comme personne qui en sait des particularités.—Ce jourd'hui, à huit heures du soir, mourut M. d'Ornano, maréchal de France, âgé de septante-huit ans, qui le samedi précédent s'étoit fait tailler de la pierre.
_Le 22, vendredi, au Louvre._—A dîner M. de Souvré lui dit qu'il venoit de faire justice des petits Fontaine-Martel et de Pouillay pource qu'ils avoient été trouvés jouant au dés avec des laquais, et qu'ils étoient incorrigibles, que c'étoient brebis galeuses, et qu'il les faudroit renvoyer en leurs maisons. Il le dit par deux diverses fois, à quoi fut répondu par Mgr le Dauphin: _Mais, mousseu de Souvré, ce sont leurs gouverneurs qui les flattent; il le leur faut dire._ Il en parle bien selon son naturel, qui n'aimoit pas la flatterie, et pource aussi qu'il ne désiroit pas qu'ils fussent renvoyés, d'autant qu'ils étoient à lui. A six heures et demie soupé; il va en sa chambre pour voir jouer un joueur de marionnettes; le Roi les envoya querir, il y va (chez le Roi), est ramené à dix heures.
_Le 24, dimanche._—Après souper mené chez le Roi à la comédie.
_Le 26, mardi._—Dîné avec impatience, pour aller à Saint-Germain où le Roi alloit; sur les deux heures, il entre en carrosse pour aller à Saint-Germain-en-Laye, passe par Saint-Cloud et la Celle, arrive sur les six heures, va trouver le Roi, puis visiter Messieurs et Mesdames; après, le Roi le mène chez M. de Frontenac, où il a soupé. A neuf heures et demie dévêtu, mis au lit, couché avec le Roi, où il a gambadé toute la nuit, lui portant les pieds sur la poitrine et sous la gorge; le Roi ne faisoit que le chatouiller, il se retiroit sans s'éveiller.
_Le 27, mercredi, à Saint-Germain._—Le Roi l'a mené au jardin, où il a déjeûné, puis il va voir Messieurs et Mesdames; après il est allé à la chambre de Madame, où il a dîné. Le Roi étoit allé en la forêt sur l'avis de quelques voleurs, ce qui fit courir le bruit que c'étoient nombre de gens bien armés et bien montés qui avoient quelque mauvais dessein[639]. Le Roi dîna au bout de la route vers Poissy. A six heures soupé avec le Roi chez M. de Frontenac, en la chambre du Roi; dévêtu, mis et couché dans le lit de chasse du Roi.
[639] «Le Roi étant allé à Saint-Germain eut avis que dans la forêt on avoit vu cinq hommes avec des pistoles; la forêt fut visitée, et ne trouva-t-on rien. On a su depuis que c'étoit une querelle particulière. Ce n'est pas chose qui vaille être écrite; mais il n'y a point de mal qu'on sache que cet éléphant n'est qu'une mouche.» (_Lettre de Malherbe_ du 2 février 1610.)
_Le 28 janvier, jeudi._—Il va prendre congé du Roi pour s'en revenir, monte à cheval à une heure, vient à cheval jusques à la Celle; il avoit grand froid, à cause du vent froid. Mis en carrosse il passe par Saint-Cloud, arrive à Paris à cinq heures et demie, va chez la Reine.
_Le 2 février, mardi, au Louvre._—Le Roi le mène à la procession en la chapelle de Bourbon; à trois heures il entre en carrosse, est mené à l'Arsenal y voir M. de Sully, qui étoit malade, enrhumé, puis chez M. le connétable. Ramené, il va chez la Reine, est enrhumé, se couche sur des placets et des carreaux.
_Le 3, mercredi._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé; il s'amuse à jouer des comédies.
_Le 4, jeudi._—A trois heures il est allé chez M. de Gesvres, secrétaire d'État, pour porter à baptême le fils du sieur de Tresmes, à Saint-Germain de l'Auxerrois: c'est le premier qu'il a tenu en cérémonie[640].
[640] Le Journal de Lestoile parle de cette cérémonie à la date du 5: il dit que la marraine fut Mme de Vendôme, et que pendant cette cérémonie M. de Vendôme étoit sur le Pont-Neuf qui se battoit à coups de pelottes de neige. _Voy._ aussi la lettre de Malherbe du 6 février 1610.
_Le 5, vendredi._—Il va chez LL. MM., et après dîné est mené à la foire Saint-Germain.
_Le 11, jeudi._—Mené chez LL. MM., puis aux Augustins et à la foire.
_Le 13, samedi._—Il avoit le matin demandé au Roi une chanoinie de Metz pour un sien chapelain; le Roi avoit accordé. Un garçon de la chambre du Roi, que l'on appelloit Danobis, le vient supplier de faire que le Roi la lui accorde, il répond: _J'ai parlé pour un des miens, je ne saurais ast'heure parler au Roi mon père pour vous._ Il étoit marri de ne pouvoir le faire, ce garçon lui faisoit pitié. L'on parloit de la guerre qui se devoit faire à Milan; il dit: _Si je rencontre un petit escarbot comme moi; s'il se défend, je le prendrai et l'envoyerai en prison à Paris._ Il croyoit que le Roi le mèneroit à la guerre.
_Le 16, mardi, au Louvre._—En étudiant il est peint par Bunel[641], peintre excellent qui est au Roi. Mené en carrosse à l'Arsenal.
[641] Jacques Bunel peignait alors la petite galerie du Louvre, qui fut brûlée en 1660 et remplacée par la galerie d'Apollon. (Voy. _Lettres missives_, tome VII, page 480.)
_Le 18, jeudi._—Mené en carrosse à la foire, ramené par les Augustins[642], où il s'est chauffé et y a donné six écus, y a entendu la messe. Ramené, il va chez LL. MM., recorde son ballet[643].
[642] Le Journal de Lestoile parle de cette visite du Dauphin aux Augustins.
[643] _Voy._ au 28 février suivant. Malherbe écrivait de Paris, le 18 février: Le ballet de M. le Dauphin s'attend au premier jour; il sera de deux mille écus de dépense.»
_Le 20, samedi._—M. d'Anjou, Madame, Mme Christienne, arrivent de Saint-Germain, accompagnés de Mlles de Vendôme et de Verneuil; il les mène souper avec lui.
_Le 21, dimanche._—Il se joue avec des petites balottes, qu'il fait rouler le long du canal de son bougeoir, disant que ce sont des soldats; M. de Souvré le reprend, et lui dit qu'il s'amusera toujours à jeux d'enfant.—_Mais, mousseu de Souvré, ce sont des soldats, c'est pas jeu d'enfant!_—«Monsieur, vous serez toujours en enfance.»—_C'est vous qui me y tenez!_—Il voit un carrousel en la cour du Louvre.
_Le 22, lundi._—Mené en carrosse à la foire Saint-Germain, ramené chez LL. MM. Il recorde son ballet; après souper il emmène Mesdames en sa chambre, leur fait voir jouer les marionnettes et autres passetemps.
_Le 23 février, mardi, au Louvre._—Son précepteur lui racontoit comme le roi d'Espagne[644] s'empara du royaume de Portugal pendant que le roi don Sébastien passa en Afrique avec une armée, où il mourut[645]; il demande: _Et si le Roi mon père alloit en Flandre, le roi d'Espagne prendroit-il la France?_ Mené en carrosse à l'Arsenal avec LL. MM. pour y voir courir la bague.
[644] Philippe II.
[645] En 1578.
_Le 25, jeudi._—Mené en carrosse à l'Arsenal pour voir les artifices que l'on y préparoit pour danser son ballet.
_Le 27, samedi._—Il recorde son ballet, est mené à la rue Saint-Honoré chez un orfèvre, y voir un cabinet de médailles.
_Le 28, dimanche._—A deux heures mené en carrosse chez M. Zamet près de la Bastille; il y a recordé son ballet (ils l'ont recordé laissant leurs épées, couronnes et autres choses à terre) devant Mme la marquise de Verneuil assise et M. de Souvré auprès d'elle. Il va se promener à l'Arsenal, puis retourne chez M. Zamet à cinq heures. A six heures soupé, accompagné de Mesdames, ses sœurs aînées, de Mlle de Vendôme et de Verneuil, de MM. les chevaliers de Vendôme et de Verneuil. Sur les huit à neuf heures il s'endort entre les jambes de M. de Souvré jusques à dix heures, qu'il fut habillé à demi endormi puis mené à l'Arsenal. Il a dansé son ballet fort bien devant LL. MM. C'est le premier qu'il a dansé en Cour. A minuit couché à l'Arsenal.
_Le 1er mars, lundi, au Louvre._—Éveillé à huit heures, à neuf heures et demie déjeûné, à dix heures promené au jardin et sans avoir été visité de M. de Sully, ramené à onze heures au Louvre chez LL. MM. A midi dîné; il raconte de ceux qui avoient été refusés à l'Arsenal, se plaint de ce que M. de Sully n'avoit point voulu laisser entrer les siens, dit par diverses fois: _C'est un glorieux._
_Le 4, jeudi._—Mené chez la reine Marguerite.
_Le 7, dimanche._—A dîner il jette un morceau de massepain contre M. de Souvré, à demi riant, mais en colère de ce qu'il le faisoit débattre pour aller à la chasse; il faisoit un froid excessif, le vent très-grand et très-froid; on le lui représentoit: _Je prendrai plutôt six manteaux._—M. de Souvré y consent, mais à condition de n'aller qu'en carrosse, et point à cheval: _J'aimerois mieux n'y aller point._ Enfin, il lui est permis; botté, mis en carrosse à midi, il est mené à Saint-Maur, il monte à cheval, court deux lièvres; il avoit froid, demande de revenir en carrosse, témoignage qu'il faisoit grand froid.
_Le 8, lundi._—Ce matin Mme la princesse de Conty est accouchée d'une fille sur les quatre heures[646].—Mme de Montglat se trouve au coucher du Dauphin; dévêtu, mis au lit, il s'amuse à de petits engins. Cependant Mme de Montglat et M. de Souvré devisoient ensemble. Mme de Montglat va dire: «Je puis dire que monseigneur le Dauphin est à moi; le Roi me l'a donné à sa naissance, me disant: «Madame de Montglat, voilà mon fils que je vous donne, prenez-le.» M. de Souvré lui répond: «Il a été à vous pour un temps, maintenant il est à moi.» Le Dauphin dit froidement sans hausser la voix et sans se détourner de sa besogne: _Et j'espère qu'un jour je serai à moi._—Il écoutoit tout ce qui se disoit sans en faire semblant, à quelque chose qu'il fût occupé.
[646] Cette fille mourut le 20 mars suivant «en l'abbaye de Saint-Germain, où elle fut portée, dit Malherbe, aussitôt qu'elle naquit. Mme la Princesse avoit résolu d'y faire sa couche, et y avoit fait tout préparer pour cet effet; mais elle fut surprise de son accouchement dans le Louvre.»
_Le 14, dimanche._—La Reine le mène en son carrosse au sermon à la Sainte-Chapelle; il étoit trop long, il s'ennuie, envoye dire à M. de Souvré qu'il ne croira jamais en ses promesses s'il ne le tire de là. M. de Souvré demande son congé à la Reine; il l'a. Mené aux Tuileries, puis chez lui; après souper mené chez la Reine; il y tire à la blanque[647].
[647] Sorte de loterie.
_Le 15 mars, lundi, au Louvre._—Mené en carrosse au-devant du Roi, qui revenoit de Fontainebleau; il le rencontre au petit Saint-Antoine. Soupé avec le Roi.
_Le 16, mardi._—Le chevalier de Vendôme disant en soupant qu'il ne y auroit que lui qui iroit à la guerre en Champagne avec le Roi: _Voyez quelle insolence, qu'il n'y aura que lui!_ Mené chez LL. MM. il tire à la blanque, gagne une turquoise; sa nourrice la lui demande, il lui refuse; elle l'appelle ingrat. Il la bat des pieds et des poings; le Roi la trouve pleurante; en sachant la cause, lui dit: «Je lui donne puissance de vous fouetter.» Le Dauphin répond: _Ho! j'ai une bonne épée!_
_Le 18, mercredi._—Mené en carrosse à la Place Royale chez le sieur Descures, où il a goûté.
_Le 19, vendredi._—Mesdames avoient soupé avec lui; il les mène en sa chambre pour leur montrer une petite galère qui marchoit par ressorts et les hommes voguoient par mêmes moyens.
_Le 20, samedi._—A cinq heures il va chez le Roi, qui revenoit de la chasse, lui donne sa chemise, va chez la Reine.
_Le 27, samedi._—Il va à la Roquette, y mène Mesdames pour leur faire voir prendre un renard qu'il y avoit fait porter, par ses chiens d'Artois.
_Le 28, dimanche._—M. d'Anjou et Mesdames s'en retournent à Saint-Germain-en-Laye, il leur dit adieu. Mené au sermon du P. Coton, puis à trois heures au faubourg Saint-Victor, à la maison du sieur Voisin, où il se joue et roule à écorchecul.
_Le 29, lundi._—A souper il prend plaisir à ouïr raconter des contes du roi Charles neuvième, comme il mettoit quatre chevaux de front à son carrosse et le conduisoit à toute bride; demande s'il renversoit quelquefois, dit qu'il le conduiroit bien.
_Le 30, mardi._—Mené en carrosse à la garenne de Saint-Denis, où il monte à cheval, court deux lièvres et les prend.
_Le 31, mercredi._—L'on parloit de la Champagne et qu'il ne se y trouvoit pas seulement un arbre qu'aux _Trois Maisons_, hôtellerie en allant à Troyes; l'on ne y faisoit du feu qu'avec de la paille, il dit promptement: _Il ne y faut donc point de chenets._ Un autre dit que l'on y faisoit six lieues de chemin sans trouver un homme, il demande: _Où prend-on donc des guides?_
_Le 1er avril, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse à la garenne de Colombes pour y courir un loup; il ne le voit point pour avoir pris un autre chemin, court deux lièvres, en prend un.
_Le 2, vendredi._—Mené en carrosse chez un marchand de draps de soie pour choisir des étoffes.—Mme la marquise de Verneuil le vient voir; il lui montre toutes les besognes de son cabinet et lui donne deux petits chiens de verre.
_Le 3, samedi._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite; il s'y est fort promené.
_Le 4, dimanche._—Mené à sa petite chapelle puis chez LL. MM., puis avec elles en la messe en Bourbon, il s'amuse à faire des croix de palmes[648], en donne une à la Reine. Mené à vêpres à Saint-Eustache puis chez Mme de Mareuil, où il a goûté.
[648] C'était le jour des Rameaux.
_Le 5, lundi._—Mené en carrosse à la Roquette, il y fait un tour à cheval; puis va ainsi sans bottes et sans housse, trouver le Roi, qui étoit à l'Hôtel-Dieu des pestiférés près de Montfaucon. Il revient en carrosse avec le Roi.
_Le 6, mardi._—Mené avec le Roi aux Tuileries; à souper il dit, racontant de la guerre, qu'il vouloit faire armer son cheval blanc que M. le Grand lui avoit donné, qu'il vouloit prendre prisonnier M. le prince de Condé.
_Le 7, mercredi, au Louvre._—Mené avec LL. MM. à Notre-Dame. Le prince d'Anhalt, allemand, qui étoit venu pour résoudre le secours de Clèves, prend congé de lui. Le Roi étoit allé au bois de Vincennes pour y passer ses fêtes.
_Le 8, jeudi saint._—A huit heures mené en carrosse au bois de Vincennes pour trouver le Roi et le servir à la cérémonie. Le Roi se trouve mal d'un dévoiement, lui commande d'aller faire la cérémonie, il la fait fort bien et gaiement[649].
[649] La cérémonie de laver les pieds aux pauvres. Il est à remarquer que Henri IV est souvent malade le jour de cette cérémonie; on se rappelle la répugnance que le Dauphin avait à le remplacer.
_Le 9, vendredi._—Mené en carrosse au sermon à Saint-Eustache et de là à la messe aux Cordeliers.
_Le 10, samedi._—Mené en carrosse au bois de Vincennes, où étoient LL. MM.; il y entend vêpres aux Bonshommes, puis va à la chasse avec eux dans le parc.
_Le 11, dimanche, jour de Pâques._—Mené à sa petite chapelle, où le P. Gontier, jésuite, l'a confessé et y a dit la messe; mené en carrosse à Notre-Dame, où il a ouï le service. Ramené à onze heures et demie, dîné, mené au sermon à Saint-Germain-de-l'Auxerrois, de là à vêpres aux Célestins, puis dans leur parc, où il a goûté.
_Le 12, lundi._—Mené en carrosse au-devant de la Reine par la porte Saint-Antoine, revenant de passer les fêtes au bois de Vincennes, il la va trouver à Montmartre, est ramené avec elle, va voir le Roi.
_Le 13, mardi._—Mené chez le Roi, puis en carrosse ouïr la messe à Sainte-Geneviève, il entend vêpres à Saint-Victor, va à la librairie, partout, s'informe de tout.
_Le 14, mercredi, au Louvre._—A son souper l'on parloit de Saint-Maur: _S'il étoit à moi_, dit-il, _je le ferois achever_.
_Le 15, jeudi._—Mené avec la Reine voir les fols à l'hôpital de Saint-Germain-des-Prés.
_Le 16, vendredi._—Mené en carrosse voir les manufactures au faubourg Saint-Marceau.—Le Roi devoit aller à Saint-Germain-en-Laye le jour suivant, le Dauphin avoit envie d'y aller et non M. de Souvré, auquel il demande: _Mousseu de Souvré, irai-je pas demain à Saint-Germain avec le Roi mon père?_—«Monsieur, il n'en sera pas grand besoin, le Roi reviendra coucher ici.»—_Ho! aussi vrai, c'est que vous n'aimez pas mes frères et mes sœurs; c'est pourquoi vous voulez pas que j'aille à Saint-Germain._—«Mais, Monsieur, le Roi reviendra demain.»—_Et tant mieux._ Il va chez LL. MM., obtient permission du Roi d'aller à Saint-Germain.
_Le 17, samedi._—Il va chez le Roi, lui donne sa chemise; ramené chez lui, il va à sa petite chapelle, puis, sans prendre son déjeûner, qui étoit prêt, entre en carrosse à sept heures et un quart et part pour aller à Saint-Germain-en-Laye; le Roi étoit déjà parti. Il passe par Neuilly et la chaussée, en l'hôtellerie où il a déjeûné de pain sec, et arrive à Saint-Germain à dix heures et demie. Dîné en sa chambre avec Messieurs et Mesdames; il va au bâtiment neuf et à toutes les grottes, où il fait tout jouer; a de l'impatience pour s'en revenir, rentre en carrosse, et à trois heures goûte à la chaussée, chez M. le président Chevallier. Arrivé au Louvre à cinq heures trois quarts, soupé, mené chez Leurs Majestés.
_Le 19, lundi._—Mené en carrosse au Pré-aux-Clercs voir faire la monstre au régiment des gardes.
_Le 24, samedi._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé. On lui enseigne que la grandeur d'Espagne est venue par la lance de chair[650], _lancea carnea, non lancea ferrea_, comme les François. Mené en carrosse à la Savonnerie[651] près des Bonhommes, puis à Auteuil au jardin de l'abbé de Sainte-Geneviève, il y monte à cheval, y court la poste; M. de Rissay étoit le postillon, il y a goûté. Ramené, il me dit à souper: _Mais vous savez bien que la femme de la Savonnerie a dit que je n'étois pas grand pour mon âge et que son fils étoit plus grand que moi_; il en étoit en colère et ne s'en pouvoit taire.
[650] C'est-à-dire, explique Héroard, par alliances, pour coucher ensemble.
[651] Ancien établissement où l'on faisait effectivement du savon, mais transformé, en 1604, par Pierre du Pont, en une manufacture royale d'étoffes à la turque.
_Le 26 avril, lundi, au Louvre._—Il s'amuse à faire à terre, dans son cabinet, un dessin de forteresse carrée et de tours rondes aux coins, tire l'alignement avec un carreau de velours dont il se sert comme règle et avec du charbon; il étoit à genoux sur le carreau, ce qui fut cause qu'il lui prit envie de vomir. Mis au lit, il s'amuse à se faire faire des messages de la part du roi d'Espagne par le comte de Maure. Levé, dîné, il se joue à ses petits canons, se remet au lit et s'amuse comme dessus aux messages de la part de l'Archiduc.
_Le 27, mardi._—Mené en carrosse à l'Arsenal, au jardin, puis chez M. de Roquelaure, où il a goûté.
_Le 28, mercredi._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite, il court à pied un lièvre dans le clos, une heure durant, et le prend à force. A souper il fut dit que les enfants de Paris qui devoient être à l'entrée de la Reine auroient des éperons dorés: _Ho! s'ils en ont de dorés, j'en veux avoir de fer noir!_
_Le 29, jeudi._—Mené par la galerie chez M. Aleaume[652] qui lui montre l'ordre des batailles des états de Flandres, puis à voir faire des doubles; le Roi y étoit avec Mme la marquise de Verneuil[653], à laquelle Mgr le Dauphin fait grandes caresses.
[652] Jacques Aleaume ou Alleaume, mathématicien, était employé aux fortifications.—(Voy. _Les Historiettes de Tallemant des Réaux_, 3e édition, tome IV, p. 204 et 217.)
[653] Malherbe écrivait le mardi 24 mars 1610, à Peiresc: Le Roi fut dimanche dernier au sermon à Saint-Nicolas des Champs; «il entretint fort Mme la marquise et, après le sermon, il ouït vêpres et complies avec elle, et lui donna encore assignation à la sortie, au logis de Mme sa mère, où l'un et l'autre se rendirent; ce fut la récompense de ne l'avoir point vue depuis dix mois. Je ne sais si ce feu se rallumera; il seroit quasi à désirer, mais il est malaisé: elle dit qu'elle est la bête du Roi; et son explication, c'est qu'ordinairement on fait peur aux petits enfants de la bête, quand on ne peut en venir à bout d'autre façon, et que le Roi fait de même d'elle; que quand il veut fâcher le monde, il dit qu'il verra la marquise.» (_Œuvres de Malherbe_, tome III, page 153.)
_Le 30 avril, vendredi._—Il monte à cheval pour aller au-devant de MM. d'Orléans et d'Anjou et de Madame Christienne, qui venoient de Saint-Germain pour le couronnement de la Reine, va jusques à Madrid, ne les rencontre point, revient à six heures, et les trouve chez la Reine.
_Le 1er mai, samedi, au Louvre._—Il demande des aulx pour manger à déjeûner, dit qu'ils sont si bons, qu'il les aime tant, en fait le bon compagnon[654], et dit tout à coup: _Aussi vrai, ils ne valent rien_, et en fait un présent à M. de la Rivière, l'un de ses écuyers, gascon. Mené chez la Reine, d'où il regarde planter le mai.
[654] C'était pour imiter son père. _Voy._ au 1er avril 1606.
_Le 2, dimanche._—Ce jourd'hui il commença à porter le bonnet de velours, qu'il ne vouloit pas; il aimoit mieux le chapeau. Mené à la chapelle, chez LL. MM., en la galerie.
_Le 3, lundi._—A dîner il se fâche contre M. d'Angé, qui avoit servi à M. le Chevalier son chapon bouilli avant que le lui avoir présenté et lui jette une asperge.
_Le 4, mardi._—M. de Souvré lui ramentoit ce que le jour précédent il avoit fait au sieur Hieronimo, son tireur d'armes, auquel il avoit tiré un coup de fleuret contre l'œil, pendant qu'il lui enseignoit comme il falloit planter son pied, et aussi à M. d'Angé; ce dont il est fouetté. Il va à cheval à la chasse au parc de Madrid.
_Le 5, mercredi, au Louvre._—Mené par la galerie aux Tuileries où il trouve le Roi, revient avec lui chez la Reine. Mené en carrosse à Picpus pour voir faire la monstre à cheval aux enfants de Paris[655].
[655] Le dimanche 9, dit le Journal de Lestoile, «comme les enfants de Paris passoient par-dessus le Pont-Neuf pour faire leurs monstres, un pauvre tailleur, chargé de cinq petits enfants et sa femme grosse, fut tué d'un mosquet qu'un autre près de lui, en le voulant tirer, fit crever pour être trop chargé. Le Roi les voyant passer à la porte Saint-Antoine, en ayant avisé un brave et en conche (_sic_) par-dessus les autres et monté sur un beau cheval, voulut savoir qui il étoit, et ayant entendu qu'il étoit fils d'un mercier du Palais: «Ventre saint gris, dit le Roi, il a là un beau cheval; mais je craindrois, vu sa qualité, qu'au lieu de manier le cheval, que le cheval le maniât et lui donnât enfin quelque mauvaise sécouade.» Et l'ayant fait approcher, Sa Majesté, après avoir loué son bel équipage et sa monture lui commande de manier un peu son cheval, ce que l'autre fit si adextrement qu'en étant sorti à son honneur: «Ventre saint gris, dit le Roi, encore ne pensois-je pas que mes Parisiens fussent si bien à cheval qu'ils sont!»
_Le 6, jeudi._—Mené chez LL. MM., il y est mordu par _Brigantin_, petit chien de la Reine, sur le sourcil droit. Ramené, il voit, en passant par la grande salle, asseoir le guet et leur voit faire leur collation; c'est la première fois.
_Le 9, dimanche._—Mené aux Feuillants, ramené avec le Roi; à onze heures et demie dîné avec le Roi[656]; il va chez la Reine. Mené en carrosse à l'Arsenal, où M. de Sully lui demande: «Monsieur, voulez-vous de l'argent?»—_Non_, dit-il, par dédain[657].—«Mais, Monsieur, dites si vous en voulez,» et il le lui demande par plusieurs fois.—_Si vous en voulez bailler, faites l'apporter à Monsieur de Souvré._ Il avoit cueilli des brins fleuris d'un arbre qui lui avoit plu; M. de Sully lui dit: «Monsieur, quand vous reviendrez ici vous trouverez cent bourses pleines d'écus sur cet arbre-là que vous avez trouvé beau.»—_Ce sera un bel arbre_, dit-il négligemment[658] et sans le regarder.
[656] Le Dauphin ne dînait pas tous les jours avec le Roi, et Héroard ne manque pas de mentionner cette circonstance, non-seulement dans son Journal, mais encore en marge. C'est la dernière fois que Henri IV dîne avec son fils.
[657] Héroard dit en latin: _per contemptum_. Il lui arrive souvent d'exprimer par des mots latins le caractère du Dauphin.
[658] _Negligenter._
_Le 10, lundi, au Louvre._—Mené en carrosse à la Savonnerie et à la Ville-l'Évêque, où il a goûté; après souper mené chez Leurs Majestés.
_Le 11, mardi._—Mené en carrosse à l'hôtel du Luxembourg, et de là à cheval chez la reine Marguerite; après souper mené chez Leurs Majestés.
_Le 12, mercredi._—Étudié, tiré des armes, dansé, mené chez LL. MM., et chez lui à onze heures. A trois heures il entre en carrosse pour aller coucher à Saint-Denis[659]; à six heures soupé, mené chez Leurs Majestés.
[659] _Voy._ au 25 août 1610.
_Le 13, jeudi._—Éveillé à six heures trois quarts, vêtu, prié Dieu; à sept heures trois quarts déjeûné, pain sec[660]. Mené à la messe puis chez LL. MM. A neuf heures et demie dîné. A onze heures trois quarts il va en cérémonie et entre en l'église avec la Reine que l'on alloit _coroner et sacrer_[661]. Il en sort à quatre heures, entre en carrosse et revient à Paris à sept heures. Soupé, mené en sa chambre; en voulant sauter sur son lit que l'on faisoit, il se heurte sur l'os de la jambe gauche, un peu effleuré. A neuf heures et un quart dévêtu, mis au lit, prié Dieu, il s'endort à dix heures.
[660] C'est le plus ordinairement ce qui compose le déjeuner du Dauphin.
[661] Héroard écrit ces mots en grosses lettres.
_Le 14, vendredi._—Éveillé à sept heures, levé, vêtu, prié Dieu. A huit heures et demie déjeûné, pain sec. Mené à sa chapelle, puis aux Tuileries et chez Leurs Majestés; à onze heures dîné, joué, étudié, etc., fort gai, goûté. Sur les quatre heures le Roi allant à l'Arsenal en carrosse est tué d'un coup de couteau par François Ravaillac, natif d'Angoulême, en la rue de la Ferronnerie; le sieur de Saint-Michel, l'un de ses gentilshommes ordinaires le saisit et lui ôta le couteau. Monseigneur le Dauphin étoit en carrosse à la Croix du Tiroir s'allant promener, lors du coup; au bruit on le ramène incontinent dans le Louvre. Monseigneur le Dauphin l'ayant su en pleura, et dit: _Ha! si je y eusse été avec mon épée, je l'eusse tué!_ Chacun se vient offrir à lui en la chambre de la Reine. A sept heures soupé en l'antichambre de la Reine; mené chez la Reine et chez lui; à neuf heures dévêtu, mis au lit, prié Dieu, il dit vouloir coucher avec M. de Souvré, _pour ce qu'il me vient des songes_. Couché avec M. de Souvré, il s'endort jusques à onze heures et demie; la Reine l'envoie querir pour le faire coucher dans la chambre, et y fait porter aussi M. de Verneuil, qui coucha avec lui. Il s'endort à minuit, et jusques à six heures et demie après minuit a assez mal reposé.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE ALPHABÉTIQUE DU PREMIER VOLUME.
A
ABIN (M. d'), 27. ABIN (Mme d'), 22. AGNÈS SOREL; tableau dans lequel elle est représentée, 323. AGRE (Mlle d'), gouvernante de Mlle de Vendôme, 204, 242, 296, 312, 316. AIGUILLON (M. d'), 26, 82, 277, 328. ALAIS (comte d'), 402. ALBIGNY (M. d'), 314, 315. ALCIAT, son livre d'_Emblèmes_, 117. ALEAUME (M.), 432. ALÈS (comte d'), 138, 139, 140. ALEXANDRE MONSIEUR. _Voy._ VENDÔME (chevalier de). ALINCOURT (M. d'), 15, 134. Allemagne (ambassadeur d'), 98. ALSENSE (Pietro), commandeur de Malte, 259. AMANZAY (M. d'), 27. Amboile, 406. ANCHÈS (le sieur), contrôleur chez la Reine, 358. ANDELOT (M. d'), 12, 16. Anemont, 52. Anet, 389. ANGÉ (le sieur), 393, 433. ANGÈS (M. d'), 210. Angleterre (ambassadeurs d'), 33, 116, 170, 177, 196, 342, 379, 407. Angleterre (ambassadrice d'), 184, 408. Angleterre (reine d'), 409, 418. Angleterre (roi d'), 417. ANGOULÊME (Charlotte de Montmorency, duchesse d'), 31, 82. ANGOULÊME (Diane, duchesse d'), 400. ANGOULÊME (M. d'), 121. ANGOULÊME (Mme d'), 415. ANHALT (prince d'), 206, 430. ANJOU (duc d'). _Voy._ GASTON-JEAN-BAPTISTE DE FRANCE. ANNE D'AUTRICHE, infante d'Espagne, puis reine de France, 34, 35, 38, 54, 57, 67, 79, 89, 94, 100, 118, 120, 123, 131, 158, 189, 265, 301, 312, 313, 318, 319, 344, 367, 421. ANNERVILLE (M. d'), gendarme de la compagnie du Dauphin, 209. Anséatiques (ambassadeurs des villes), 98, 253. _Antiquités de Rome_ (livre des), 107. ANTOINE DE BOURBON, roi de Navarre, père de Henri IV, 288, 308. ANTRAGUES (M. d'), 26. ANTRAGUES (Mlle d'), 210. ARCHAMBAUD (M.), 25, 364. ARDS (baron des), 27. Argenteuil, 153. ARMAIGNAC (M. d'), premier valet de chambre du Roi, 347. ARNAULD (M.), trésorier de France, 82, 98, 112. ARNOUL, contrôleur de la maison de la reine Marie de Médicis, 26. ARQUERY (M. d'), 23. ARQUIEN (M. d'), 231. ARS (des), page de la chambre, 221. Arsenal (l'), 179, 323, 381, 388, 390, 401, 412, 414, 421, 424, 425, 426, 432, 434, 435. ASSY (M. le président d'), 28. ASSY (Mme d'), 28. AUDE (M.), huissier de chambre de Mme Élisabeth, 306. Augustins de Paris (couvent des), 424, 425. AUNE (baron d'). _Voy._ DONAW. Auneau (combat d'), 119. Auteuil, 432. AUVERGNE (Charles de Valois, comte d'), 28, 102, 138, 177, 179, 232. Auvergne (comté d'), 177, 198. AUVERGNE (le fils du comte d'), 48, 138. _Avis des amendes (l')_, livre de Du Luat, 99.
B
BAGAUD. _Voy._ BAGOT. BAGOT, artillier du Roi, 345. Bailly (maison de), près de Versailles, 284, 291. BAJORDAN, page du Roi, 336. BAR (Catherine de Bourbon, duchesse de), 3, 5, 7, 13, 42, 51, 52. BAR (Henri de Lorraine, duc de), 52, 76. BARBERINI (le cardinal), 270, 285. BARBERINO (Monsignor), nonce extraordinaire, 15. BARENTIN (M.), conseiller de la cour des aides, 29. BARRAULT (M. de), ambassadeur en Espagne, 312, 343. BASSOMPIERRE (M. de), 224, 226, 229. BASTIDE (M. de la), capitaine des gardes du duc de Lorraine, 22. Bastille (la), 32, 231, 232, 381. Bayonne (évêque de), 23. BEAUCHÊNE, sergent aux gardes, 91. BEAUCLERC (M. de), premier secrétaire du Dauphin, puis secrétaire de la Reine, 62, 418. BEAUFORT (Gabrielle d'Estrées, duchesse de), 161. BEAUGRAND, écrivain du Roi, 336, 349, 352. BEAULIEU-RUZÉ (M. de), secrétaire d'État, 6, 210. BEAUMONT (comte de), 170. BEAUNE (Renaud de), archevêque de Bourges, 25. BÉLIER (le petit), 117. BÉLIER (Mlle), remueuse du Dauphin, 36, 43, 64, 78, 130, 259. BELLEGARDE (Roger de Saint-Lary, duc de), grand-écuyer, nommé _M. le Grand_, 21, 30, 92, 94, 178, 184, 267, 269, 317, 331, 334, 349, 400, 430. BELLIÈVRE (Pomponne de), chancelier de France, 8. BELMONT (M. de), lieutenant de M. de Mansan, 76, 77, 90, 121, 122, 130, 132, 199, 222, 240. BENJAMIN (M.), écuyer du Roi, 414. BÉRAUD (Mlle), 77. BÉRINGHEN (M. de), 55. BÉRINGHEN (Mlle), 23. BERMAN (le colonel), 186. BERNAY (M. du), conseiller au parlement de Bordeaux, 292. BERNET (M. de), valet de M. de Montglat, 286; porteur de Monsieur d'Orléans, 306. BERNY (M. de), 25. BÉTHOUZAY (Mlle), femme de chambre du Dauphin, 80, 358, 359, 360. BÉTHUNE (M. de), 143, 277, 285, 289, 290, 300, 321, 324. BÉTOUZAY. _Voy._ BETHOUZAY. BEUVRON (Mme de), 20. BEVILAQUA (marquis de), ambassadeur de Toscane, 290. Béziers (évêque de), 334. Bezons, 106. BIGNEUX, page de Mme de Montglat, 202, 324. BIONEAU (M.), secrétaire du grand-écuyer Bellegarde, 26. BIRAT (Georges), premier huissier de la chambre du Dauphin, 11, 105, 118, 128, 140, 144, 147, 170, 180, 183, 195, 202, 207, 213, 214, 221, 222, 259, 268, 272, 274, 304, 306, 308, 310, 314, 315, 318, 328, 339. BIRON (le maréchal de), sa lettre à Mme de Montglat, 24, 25; son emprisonnement, 29; son exécution, 32; mot du Dauphin sur sa mort, 374. Blois, 25, 400. BLOND (Le). _Voy._ LE BLOND. BODERIE (le sieur de la), 418. BOILEAU, joueur de violon et de mandore du Dauphin, 22, 62, 93, 120, 121, 149, 152, 183, 190, 220, 226, 276, 286, 287, 289, 291, 292, 298, 308, 310, 314, 320. BOIS-DAUPHIN (le maréchal de), 15, 21. BOIS-DAUPHIN (M. de), 26. BOISSIÈRE (M. de la), 380, 415, 420. BOMPAR (Charles de), page du Dauphin, 119, 169, 182, 183, 222, 247, 252, 269, 309, 328, 329, 355, 357, 362. BONGARS, maître maçon du Roi, 108, 119. BONIÈRES (le sieur de), 35, 397. BONIÈRES (Mlle de), 35. BONNEUIL DE THOU (M. de), 213. Bonshommes de Chaillot (couvent des), 357. Bonshommes de Vincennes (couvent des), 430. BONZI (le cardinal de), évêque de Béziers, grand-aumônier de la Reine, 334. BOQUET (M.), mari de la nourrice du Dauphin, 108, 150, 151, 252, 276, 293, 304, 306. BORGNE (Le), portefaix du Dauphin, 292. BOUCHAGE (le capitaine du), archer des gardes du corps, 113. BOUILLON (duc de), 23, 177, 182, 184, 206, 267, 392. BOULENGER (M.), maître d'hôtel, 44. BOUQUERON (M. de), président au parlement de Grenoble, 23. BOURBON (Charles, bâtard de), archevêque de Rouen, 154. BOURBON (Jeanne-Baptiste de), fille de Henri IV et de Mme des Essars, 307. BOURBON (Mlle de), 120, 227, 228. _Voy._ ORANGE (princesse d'). Bourbon (hôtel du Petit-), 179, 380, 383, 419, 424, 429. BOURDEILLES (Mlle de), 27. BOURDEILLES (vicomte de), 29. Bourg-la-Reine, 388. Bourges (archevêque de), 20, 25. Bourget (le), 418. Bourgogne (hôtel de). _Voy._ Hôtel de Bourgogne. BOURSIER (Louise Bourgeois, dame), sage-femme de la Reine, 2, 28. BOUTEVILLE-MONTMORENCY (M. de), 138, 139. BOVIER (M.), gentilhomme ordinaire du roi Henri IV, 19. BRACCIO, écuyer ordinaire de la reine Marie de Médicis, 21. _Bradamante_, tragi-comédie, 392. BRAGELONGNE (M. de), 27, 46, 168. BRAGELONGNE (sieur de). _Voy._ PRÉVOST. BRANDEBOURG (le fils du marquis de), 13. BRANDEBOURG (marquis de), 404, 405. Bréban, 402. Bresse (la), réunie au Dauphiné, 226. Bretagne (députés de), 254, 380. Bretagne (états de), 402. Breteuil, 411. Brévannes, 404. BRÈVES (M. de), 250, 270, 271, 365. BREZOLLES (Mme de), 148. BRIANT (Mme), marchande de draps de soie, 155. Briare (canal de), 221. Brie-Comte-Robert, 398, 406. _Brigantin_, chien de la Reine, 434. BRIQUEIL (comtesse de), 26. BRISSAC (le maréchal de), 26. BROCQ (M. du), 274. BROSSE (le sieur de la), agent du duc de Mantoue, 21. BRUEIL (M. de), 270. BRULART (M.), abbé de Léon, 12. BRULART (M.), secrétaire d'État de Henri III, 22, 102. BRUNEAU, lavandier, 105, 106. BRUZOLES (Mme de), 23. BUFFALO (Monsignor del), évêque de Camerino, 15. BUISSEAU (Mme de), 26. BUISSON (M. du), exempt des gardes, 338, 339. BUNEL, peintre du Roi, 425. BUTEL (Charles), barbier chirurgien, 16. Buzenval, 81.