I, 37.)
_Le 31, mardi._—Un homme qu'il avoit fait mettre hors de prison[353], le vient remercier; il lui dit: _Soyez homme de bien à l'avenir._ Sa partie y étoit: _Soyez gens de bien tous deux et ne vous demandez plus rien, et priez Dieu pour papa et pour maman._
[353] _Voy._ au 11 septembre précédent. Héroard a écrit par erreur «qu'il avoit fait mettre en prison.»
_Le 1er novembre, mercredi, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il se confesse à son aumônier pour la première fois.
_Le 4, samedi._—Vêtu, peigné paisiblement; M. Zamet y étoit, ce qui le retenoit, craignant qu'il ne dît à la Reine s'il faisoit le fâcheux.—Il se joue à divers jeux, les pages de la chambre avec lui; ils dansent le branle: _Ils sont à Saint-Jean des choux_, et se donnent du pied au cul; il le dansoit et faisoit comme eux.
_Le 5, dimanche, à Fontainebleau._—Il joue aux barres et entend le jeu et les termes du jeu. A cinq heures le Roi arrive, revenant de Montargis; il lui va au devant courageusement[354] et toujours courant jusques au pied de l'escalier de la basse-cour, va en la chambre du Roi, où il se joue jusques à six heures que la Reine arrive; l'ayant saluée, peu après il s'en va en sa chambre.
[354] Ce mot indique sans doute que le Dauphin éprouve encore une certaine crainte lorsqu'il lui faut aller au devant du Roi.
_Le 6, lundi._—Il sort avec le Roi, qui s'en alloit promener; il pleuvoit, le Roi lui dit: «Mon fils, il pleut; allez-vous-en.»—_Non, s'il vous plaît, papa; je crains pas la pluie._—«Mais je crains que vous ne deveniez malade.»—_Je le serai pas, papa_, et il le suit. C'étoit d'amour qu'il avoit au Roi, car il craignoit d'aller à la pluie. Ramené en la chambre de la Reine, il s'en va en la chambre du Roi, le y attendant pour dîner; M. le prince de Condé prend la serviette, la lui présente pour la servir au Roi, le Dauphin lui dit: _Attendez que papa soit venu; gardez-la, puis je la prendrai_; dîné avec le Roi.—Le Roi lui fait la guerre, lui disant qu'il est amoureux de la Tornaboni, l'une des filles de la Reine; il en est honteux et en eût volontiers pleuré; cela lui fait prendre envie de revenir en sa chambre.—Mené chez le Roi pour lui donner le bonsoir, le Roi le voulant asseoir sur le lit vert du cabinet lui dit: «Mon fils, mettez-vous ici entre maman et moi.»—_Excusez-moi, papa, je me mettrai bien là derrière_, dit-il par respect.
_Le 7, mardi._—Il s'amuse à mettre en bataille, file à file, toute sa compagnie de pièces de poterie, et le Dauphin[355] étoit à la tête.—Mené chez le Roi au cabinet, où il s'amuse, avec de l'encre et une plume, à faire des oiseaux; il joue à trois dés, M. de Bassompierre contre lui, en lui apprenant le jeu.
[355] Une figurine qui le représentait ou qu'il désignait sous son nom.
_Le 8, mercredi._—Il dit vingt-cinq quatrains de Pibrac. Mené chez le Roi, le Roi lui dit qu'il veut que le petit More[356] couche avec lui.—_Il noirciroit les draps, papa_, n'ayant point voulu dire qu'il ne le vouloit pas.
[356] Nain de la Reine.
_Le 9, jeudi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, qui étoit encore au lit, le Roi le met dessus, lui disant: «Vous êtes un petit veau.»—_Excusez-moi, papa, si vous aviez vu comme je saute, vous diriez pas que je sois veau._—Il va chez M. de Rosny, au bout du parterre, est ramené chez la Reine, puis du balcon de l'escalier il regarde M. de Créquy et autres qui jouoient au ballon en la cour.—Le Roi l'envoie querir pour souper, puis il retourne en sa chambre pour faire habiller tous ces petits qui étoient avec lui, avec Madame et Mlle de Vendôme, pour un ballet. Il n'en veut point être, dit: _J'en fairai demain un tout de garçons_, retourne chez le Roi, où il voit danser ce ballet.
_Le 10, vendredi._—Mené chez le Roi et la Reine; la Reine lui demande s'il veut dîner avec elle, il s'en réjouit, n'en peut être dissuadé. Il va à la messe avec la Reine, et revient avec elle; dîné avec elle à douze heures et demie.
_Le 11, samedi._—Mené chez le Roi, où il trouve la Reine. Le Roi lui dit: «Mon fils, je m'en vais à Saint-Germain, voulez-vous venir avec moi?»—_Oui, papa._ La Reine lui dit: «Mais papa va en poste.»—_C'est tout un, j'irai à pied, je courrai tant que je pourrai, et s'il va trop fort je m'arrêterai, et puis je m'en retournerai._ Le Roi lui dit: «Mon fils, me servirez-vous bien?»—_Oui, papa._—«Me donnerez-vous bien ma chemise, mon collet, mon mouchoir?»—_Oui, papa._—«Mais vous ne me sauriez donner mes bottes?»—_Excusez-moi, papa, je ferai tout_, dit-il gaiement. La Reine lui dit: «Mais je veux aussi que vous me serviez.»—_Je le veux bien, maman._—«Mais vous ne me sauriez coiffer.»—_Excusez-moi, maman_; puis, reconnoissant qu'il s'étoit mépris, et y ayant songé, il s'en va droit à la Reine: _Maman, ce sera ma sœur._
_Le 12, dimanche._—Les députés du Dauphiné lui viennent faire la révérence en corps, lui témoignant leur fidélité et affection, et le suppliant de les conduire devers le Roi pour le supplier d'accorder leur demande, à laquelle il avoit intérêt (c'étoit pour réunir au Dauphiné la Bresse, donnée en récompense du marquisat de Saluces). Il les remercia de leur bonne volonté, leur promit la sienne selon les occasions, mais [leur dit] pour ce sujet que tout étoit à papa. M. de Lesdiguières les conduisit.—Il va chez la Reine, puis à la volière, de là chez M. Zamet, d'où il voit, en la cour, courir deux renards; il étoit à la fenêtre d'où il commande: _Maître Martin, lâchez ce chien blanc_, puis celui-ci ou celui-là, les nommant par leur nom; il commandoit magistralement et à propos.
_Le 13, lundi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi et chez la Reine, puis à la chapelle de la salle du bal; il va de là au grand jardin, où il joue au ballon, du poing: M. de Bassompierre le lui avoit donné; dîné avec le Roi.—Il causoit avec Mathurine[357], lui dit que si elle étoit morte il la feroit mettre en terre; M. l'aumônier lui dit: «Monsieur, vous en ferez donc des reliques?»—_Ho!_ dit-il en souriant, _une belle relique de folle_.
[357] Folle de la Reine.
_Le 14, mardi._—Il voit Boileau, son violon, qui caressoit Joron, l'une de ses femmes de chambre, de laquelle Boileau étoit amoureux; elle étoit couchée au lit de sa nourrice: _Boileau, venez ici, venez çà, venez à moi_, dit-il, impérieusement; et comme il se fut approché: _Qui vous fait si hardi de vous jouer à mes femmes de chambre? et devant moi!_ Il s'amuse à ses animaux de poterie, qu'il met en bataille, l'appelle sa compagnie.
_Le 15, mercredi._—Mené chez la Reine; soupé avec le Roi.
_Le 16, jeudi, à Fontainebleau._—A onze heures et un quart dîné; il entretient Engoulevent, prince des sots[358]; il lui demande: _Que vous est papa?_ pource qu'il disoit que le Roi le suivoit et qu'il étoit prince des sots.—Il prend sa bandoulière et son mousquet, fait armer sa compagnie; M. de Verneuil, arquebusier, marche auprès de lui, M. le Chevalier est le capitaine, et il s'en va ainsi, par la terrasse des deux cours, trouver dans son cabinet la Reine, qui alloit au devant du Roi revenant de la chasse. Il fait tous les exercices devant elle, prête serment de bien servir le Roi, puis sort en bataille en l'antichambre, où il fait haie et battre le tambour pendant que la Reine passe, puis se désarme et est mené chez M. de Rosny, au pavillon qui est au bout du parterre; il le rencontre, puis est mené en la chambre pour y voir Mme de Rosny. Il va chez le Roi, veut souper avec lui; le Roi se met à jouer, le renvoie souper en sa chambre.
[358] _Voy._ plus haut, page 61, note 88.
_Le 18, samedi._—Il fait chanter deux jeunes enfants de la musique de la Reine, lui assis, les écoutant attentivement comme immobile, tant il aimoit la musique.—M. de Vendôme arrive revenant de la chasse avec le Roi; il racontoit comme le Roi étoit encore dans la forêt et que comme, lui (M. de Vendôme), est arrivé dans la basse-cour, les gardes ont commencé à prendre les armes et à battre le tambour; il entend cela, et, se retournant vers lui, demande: _Ont-ils pris leurs armes pour vous?_
_Le 19, dimanche._—Mené au Roi en la salle du bal, pour y voir combattre les dogues contre les ours et le taureau; un ours ayant mis sous lui un des dogues, il se prend à crier: _Tuez l'ours, tuez l'ours_.—Mené chez la Reine, où, à neuf heures, il assista aux fiançailles de M. le prince d'Orange avec Mlle de Bourbon[359]. Ramené à neuf heures trois quarts, il ne se veut point coucher, se fait mettre sa cotte, se fait tenir par la lisière pour imiter les dogues qu'il avoit vus tirant la laisse pour se jeter contre les ours.
[359] Éléonore de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, 1er du nom, prince de Condé, mariée à Philippe-Guillaume de Nassau, prince d'Orange, morte en 1619. _Voy._ la lettre de Malherbe à Peiresc, tome III, page 15, de l'édition donnée par M. Lud. Lalanne. Cette lettre est du 9 décembre, et non du 9 novembre.
_Le 20, lundi, à Fontainebleau._—Mené sur les terrasses de la chambre de la Reine pour voir combattre des dogues, puis mené en la chambre du Roi, où se trouva M. de Rosny, autrement M. de Sully[360]. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, l'on dit que vous êtes avaricieux[361], demandez à M. de Sully de l'argent pour donner.» Il ne dit mot, et ne veut point; il ne demandoit pas aisément, de peur d'être refusé; il s'en offensoit. Mme de Montglat l'en presse, et sur cela il entend que M. de Sully disoit: «Il n'est pas encore temps;» il se retourne soudain, comme dépité, disant: _C'est pas du sien, c'est de celui à papa_, et s'en va. Mme de Montglat le retire vers M. de Sully: «Monsieur, dit-elle, dites à M. de Sully qu'il fasse pour moi ce que je lui demanderai.»—_Qu'est-ce?_—«Monsieur, dites-lui seulement cela.» Il demanda toujours ce que c'étoit, et enfin, fort pressé, dit par acquit et se retournant: _Faites cela pour Mamanga_, et s'en va tout dépité.
[360] _Voy._ la note du 20 juillet précédent.
[361] Héroard remarque plusieurs fois que le Dauphin était _mesnager_; mais il attribue ce défaut aux exemples de parcimonie qu'on lui donne.
_Le 22, mercredi._—Il commence à apprendre à danser, apprenant la sarabande, le branle gai. Il chasse Engoulevent, bouffon; il haïssoit naturellement les plaisants et bouffons. M. le prince d'Orange prend congé de lui, s'en allant à Valery se marier à Mlle de Bourbon; Engoulevent étoit rentré en sa chambre, il le chasse, lui donne des coups de pied.—Mené chez le Roi, il le suit au jardin de la Reine; le Roi lui commandant de l'attendre là pendant qu'il entre en la galerie des cerfs pour parler d'affaires, il va dans la volière, fait jouer les robinets, rentre au jardin. Mme de Montglat le veut mener au lever de la Reine, il s'en défend; elle le presse: _Mais papa m'a commandé de ne bouger d'ici_; elle le veut forcer, le tire, il résiste disant: _Je le veux aller demander à papa_; elle le y mène par force, y va; le Roi le mène à la messe, puis à midi il a dîné avec le Roi.
_Le 23, jeudi._—Il s'amuse à voir faire un habillement à la matelote, chausses et jupe pour conduire le ballet que faisoient M. le Chevalier et Mlle de Vendôme; vêtu de chausses à la matelote et d'une jupe de gaze, il est extrêmement content, se fait mettre son épée au côté en bandoulière, à huit heures est mené chez le Roi.
_Le 24, vendredi._—L'ambassadeur du duc de Saxe le vient visiter de la part de son maître, lui disant en avoir commandement et qu'il prioit Dieu qu'il fût un jour un grand prince; M. le Dauphin lui donne sa main à baiser et l'embrasse, le remercie, dit qu'il est à son service et qu'il le servira toujours envers le Roi pour le tenir toujours en son amitié et bonne intelligence.
_Le 26, dimanche, à Fontainebleau._—M. de Roquelaure se jouant à lui l'appelle: Maître Louis; il repart soudain: _Maître borgne_; il l'étoit. M. de Bassompierre se jouant à lui l'appeloit: Maître badin; il repart sérieusement et sans rire: _Maître sot_. Le Roi dit au Dauphin et à M. de Roquelaure: «Qui voudra être le mignon de papa il faut qu'il mouche ce flambeau»; il y saute soudain tout le premier, le mouche net et se brûle au bout du doigt indice, sans s'en plaindre qu'en souriant.
_Le 27, lundi._—Mené chez le Roi, M. de Roquelaure l'appelle: Sergent Louis; il lui répond: _Sergent borgne_.—Il entretient M. de Mansan, lui demande les noms des capitaines qui doivent entrer en garde, de ceux qui les relèvent et du lieu où ils entrent en garde; sur le nom du sieur de Drouët, il dit: _Son tambour est gaucher_; il étoit vrai, et si il y avoit longtemps qu'il ne l'avoit vu. Il joue au jeu: _Je vous éveille_, et ne s'éveille que pour le Roi et pour la Reine, pour Mme de Montglat et son fils.
_Le 28 novembre, mardi._—Mme la princesse d'Orange de Coligny[362] le vient voir; il entend que l'on lui ramentevoit comme le soir précédent le Roi et la Reine lui faisoient la guerre, et que le Roi la frappant, elle dit comme elle fut contrainte de se revenger et le frapper. _Comment_, lui dit le Dauphin, _vous avez battu papa! Si j'y eusse été je vous eusse porté par terre_, et il se jette sur elle pour le faire, et dit animeusement: _Je suis bien fort_. Elle lui répond qu'il ne l'étoit pas assez tout seul; _J'envoyerai querir féfé Vaneuil_. Il le fait, et l'attendant il se jette sur elle, tâche de lui donner la jambe[363]. M. de Verneuil arrive, il le tire à part, lui raconte tout bas ce qu'elle avoit fait, ce qu'ils ont à faire, puis soudain partant du bout de la chambre: _Suivez-moi_, et il se prend à courir droit à elle, se jette sur elle, qui feint de plier.
[362] _Voy._ page 31, note 48.
[363] Le croc-en-jambe.
_Le 30, jeudi._—Il ne se veut point coucher que la plus petite Panjas, qu'il avoit envoyé querir, ne soit arrivée; on lui demande s'il veut pas que la petite Panjas couche avec lui; il répond: _Elle est pas princesse_. Je lui demande: «Monsieur, ne coucherez-vous jamais qu'avec des princesses?»—_Non._ Elle arrive, il la baise, elle lui tendant sa joue, la considère froidement, puis peu à peu entre en discours avec elle: le jeu commence à lui plaire; elle, s'en retournant, lui donne le bonsoir; il s'avance et la baise en la bouche, ce qu'il ne faisoit à personne. On demande à la petite Panjas si elle vouloit bien coucher avec M. le Dauphin, elle répond oui; lui, souriant, dit: _Vous êtes donc une garçonnière_.
_Le 1er décembre, vendredi, à Fontainebleau._—Mené à la galerie lambrissée, ayant une épée; le Roi y vient, et lui dit: «Quoi, mon fils, vous avez une épée; est-ce contre moi?»—_Ho! ho! Jésus! non, papa._ A quatre heures mené chez le Roi et la Reine revenant de la chasse.—Arrivent deux lieutenants du régiment des gardes; l'un il l'appelle _Croquant_ et l'autre _Harlequin_, par raillerie; il se familiarisoit de son mouvement avec les soldats plutôt qu'avec toute autre sorte de personnes, faisant du pair et compagnon avec eux.
_Le 2, samedi, à Fontainebleau._—A sept heures et demie levé, vêtu[364], peigné, coiffé paisiblement pour le desir qu'il avoit d'aller dire adieu au Roi, qui devoit partir pour aller à Paris et partit sur les neuf heures. Mené chez le Roi, qui lui demanda quand il vouloit qu'il l'envoyât querir?—_Quand il vous plaira, papa._ Il étoit triste de ce départ; le Roi le rassura, lui disoit que dans peu de jours, il le renvoyeroit querir, et lui commanda d'avoir soin de son ménage. Il prend congé du Roi, bien aise d'avoir été seul et d'avoir surpris les autres petits. La Reine part à une heure après midi.
[364] Il est à remarquer que jamais, dans ces commencements de journée, le mot lavé ne se trouve indiqué.
_Le 4, lundi._—M. d'Arquien le vient voir, revenant de Metz. Il joue aux poules pour enfermer le renard, avec patience et froideur, demande: _Doundoun, que faut-il jouer?_ et chante en jouant comme une grande personne qui ne laisse pas de regarder et de considérer son jeu: _Maintenant que nos cœurs sont pleins d'amour et que chacun, etc._, avec l'air. Il lui prend une humeur d'étudier, demande son livre pour étudier, appelle Madame pour lui faire dire sa leçon; elle y vient à regret et pleurant, et parloit en pleurant. Sans pouvoir entendre ce qu'elle disoit le Dauphin dit: _Je pense qu'elle parle suisse_.
_Le 5, mardi._—Mme de Montglat demandoit si le comte de la Roche étoit encore à la Bastille; il demande: _Qui est-il?_—«Monsieur, c'est le comte de la Roche.»—_Qu'a-t-il fait?_ Je lui réponds qu'il avoit été opiniâtre.—_Mais je l'ai vu à la Bastille_, croyant que ce fût le comte d'Auvergne.—«Monsieur, vous parlez de M. le comte d'Auvergne, mais Mamanga parle de M. le comte de la Roche.»—_Est-il encore à la Bastille le comte d'Auvergne?_—«Oui.»—_Pourquoi?_—«Pource qu'il avoit été fort opiniâtre.»—_C'est pas cela_, dit-il court et résolûment.—«Monsieur, pardonnez-moi.»—_C'est pas cela._—«Monsieur, pourquoi donc?»—_Je veux pas dire._—«Il n'y a pas de danger de le dire.» Il y songe, puis dit froidement: _C'est parce qu'il avoit voulu faire la guerre à papa_.—«Mais, Monsieur, il n'est qu'un homme seul, comment lui eût-il pu faire la guerre?»—_Avec cinquante mille hommes._—«Qui le vous a dit?»—_Je sais bien_; il n'en voulut jamais dire davantage. L'on parloit d'aller à Saint-Germain, il dit: _J'en suis bien aise, puisque papa est pas ici_. Je lui demandai là-dessus: «Monsieur, où aimez-vous mieux être, à Saint-Germain, à Paris ou à Fontainebleau?» Il répond soudain: _A Paris, papa y est_; il aimoit fort le Roi, et sans contrainte.
_Le 6, mercredi, à Fontainebleau._—Il va par le grand jardin à la Mi-Voie, à pied, par le long du ruisseau; ramené en carrosse à six heures et un quart, il s'endormoit, demande à se coucher, dit qu'il est las[365].
[365] Héroard met ici en marge: «Ce jour là, le Roi courant à la forêt de Gros-Bois, le cerf, venant au-devant de lui, saute dessus de furie et fault à le tuer: où il faut noter la sympathie de ce prince envers les accidents qui adviennent au Roi, l'ayant observée en plusieurs autres, comme lorsque ce fol se jeta sur lui passant par le Pont-Neuf, ce prince, sans cause manifeste non plus qu'à cette fois, ne voulut point souper.—_Voy._ au 20 décembre 1605.
_Le 10, dimanche._—Mené à la galerie lambrissée, où il envoie quêter le cerf, donne le département aux veneurs, leur fait faire leur rapport, puis va au bois, conduit son limier et fait donner les chiens; il prend plaisir à apprendre les termes de tout, les écoute attentivement de M. de Ventelet.
_Le 11, lundi._—M. de Souvré arrive, avec commandement du Roi de le conduire à Saint-Germain.
_Le 12, mardi, à Fontainebleau._—Il est fort aise de voir tout remuer pour s'en aller à Paris voir papa; sur ces entrefaites arrive un courrier portant commandement de ne partir point; il ne le veut point croire, il en pleuroit. A la fin, lui étant dit que papa le vouloit, il se tut, et ne dit plus mot. Le contremandement fut une lettre que Mme la marquise de Guiercheville, par commandement de la Reine, avoit écrite à M. de Souvré, lui mandant qu'il n'eût point à faire partir messieurs les enfants, à cause de l'avis que le Roi lui avoit donné que la peste étoit en deux maisons, à Saint-Germain en Laye, où le Roi étoit alors.—Il s'amuse à un chandelier de poterie, dont il fait une fontaine, siffle d'un rossignol de poterie où il fait mettre de l'eau, s'amuse au buffet du Roi, fait du temps du roi François Ier, qui s'ouvroit par un marmouset.
_Le 13, mercredi._—Mme de Montglat entre en la chambre, portant entre ses bras Madame Christienne; le voilà à crier: _Otez-la, ôtez-la_, ne voulant point qu'elle la portât. Mme de Montglat l'ayant laissée, le Dauphin lui dit: _Lavez vos mains_; elle les lave; lui-même verse de l'eau: _Lavez vos bras_. Là dessus elle le menace du fouet, il s'apaise.
_Le 14, jeudi._—Il fut longtemps dans son lit, sans dire mot, étant éveillé; il avoit peur du fouet pour l'opiniâtrise du jour précédent. Il demande à Mme de Montglat de ne l'avoir point, et que tout le jour _je serai bien gentil, je prierai Dieu, je dirai mes quadrains, je étudierai, je peindrai, je vous fairai un beau petit chérubin_.—«Ho! lui dit Mme de Montglat, vous êtes un beau peintre! Vous ne sauriez peindre le beau temps.»—_Si fairai._—«Comment ferez-vous?»—_Je prendrai du blanc, puis des couleurs de chair et du bleu._—«Mais vous ne sauriez faire le soleil ne la lune.»—_Si ferai._—«Comment ferez-vous le soleil?»—_Je prendrai du jaune et du rouge, et je les mêlerai._—«Et la lune?»—_Je prendrai du blanc et du jaune, je le mêlerai, puis j'y fairai un visage, puis ce sera la lune._ Pour flatter davantage Mme de Montglat, le Dauphin lui demande: _Je voudrois bien coucher auprès de vous_. Elle le fait coucher entre elle et son mari le sieur de Montglat. Mené à la chapelle puis en sa chambre, où il s'amuse à peindre; y ayant fait venir un peintre qui lui apprend, il l'écoute et suit ce qu'il lui dit, maniant aussi dextrement le pinceau que l'ouvrier, et tenant ses couleurs au pouce[366], comme le peintre qui lui fait tirer un visage.
[366] Tenant la palette.
_Le 15, vendredi, à Fontainebleau._—Il envoie querir deux jeunes peintres, dit qu'il veut apprendre à peindre; étant arrivés, il prend les couleurs au pouce, peint des cerises après le crayon du peintre, demande: _Que faut-il que je fasse? Faut-il du blanc, du rouge?_ et besogne dextrement et avec attention. Amusé jusques à onze heures et demie; M. de Montglat le prend en ses bras, le hausse, se fait accoler et le baise serré en la bouche[367], puis part pour s'en aller à Paris.
[367] Héroard a écrit en marge de ce passage: _Temeritas et impudentia_.—_Voy._ au 12 février suivant.
_Le 16, samedi._—Mené à la galerie lambrissée et aux chambres qui regardent la basse-cour, où il y avoit des charpentiers qui mettoient des cloisons, il prend plaisir à les regarder faire, tenant ses deux mains sur les côtés. Il aimoit fort les œuvres mécaniques. Il demande à écrire; Dumont, clerc de sa chapelle, lui montre à faire des _a_, il suit l'impression que Dumont en fait sur le papier.—Il chante des noëls, en fait chanter; Mlle de Ventelet lui représentant le pauvre état auquel Jésus-Christ étoit né, sans draps, dans une crèche, il se prend soudain à dire avec élan et ardeur: _Si j'y eusse été je lui eusse donné mon lit et mes draps?_ C'étoit une faveur singulière, qu'il ne faisoit à personne, et il ne permettait qu'au Roi de se mettre dessus son lit.
_Le 17, dimanche, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux; ramené par la cour du dragon en sa chambre, où il montre à M. Fréminet, peintre du Roi, excellent personnage, les peintures qu'il avoit faites les jours précédents: _J'ai fait ces cerises, j'ai fait cette rose_. M. Fréminet lui dit: «Monsieur, vous plaît-il que je vous fasse faire un oiseau, avec la plume?» Il lui répond gaiement: _Oui; Mamanga, envoyez querir mon écritoire_; il met son papier sur sa petite table, prend la plume, et lui-même commence à faire l'oiseau marqué A[368], commençant de droite à gauche; les taches noires du milieu, _ce sont_, dit-il, _les plumes_; puis l'autre oiseau marqué B il le fait, la main toujours conduite par le sieur Fréminet, qui sentoit comme M. le Dauphin poussoit à conduire la main. M. Fréminet lui fait le visage marqué C, disant: «Faites un visage comme celui-là.»—_Ho, ho!_ dit-il en souriant, _je ne sarois_, et ne le voulut point entreprendre; il fait le visage marqué D, conduit toujours par le sieur Fréminet, et le visage aussi qui est dessous marqué E; puis, en l'autre face du papier, le visage marqué F est fait par le sieur Fréminet, auquel il donna une grosse poire.
[368] Ces dessins sont conservés dans le manuscrit d'Héroard; il ont été reproduits dans le _Magasin pittoresque_, année 1865, pages 212 et 213.
_Le 18, lundi._—M. Fréminet commença de le peindre, et pour s'amuser il demanda: _Mamanga, je voudrois bien avoir des couleurs, mais je voudrois des siennes, elles sont plus belles_. On lui en envoie querir au logis du sieur Fréminet, au jardin des canaux; il s'en amuse avec le pinceau. A six heures et un quart soupé; tout à coup il dit: _Je suis las_, demande à se coucher. Diverti il se joue à divers jeux comme: _Votre place me plaît_, à _burlurette_, avec des soldats, à _frappe main_.
_Le 20, mercredi, à Fontainebleau._—Sa nourrice le déshabillant lui tire tant soit peu un cheveu, il s'en prend à crier et plaindre fort dolentement; ma femme lui dit: «Mais, Monsieur, vous criez tant pour un cheveu, vous ne sauriez plus crier pour un coup d'épée.»—_Je m'en soucie bien d'un coup d'épée!_ Ma femme réplique: «Monsieur, et pourquoi ne vous soucieriez-vous pas d'un coup d'épée?»—_Pource que je serois mort_, dit-il avec façon, comme ne se souciant et se déplaisant de la vie[369].
[369] Héroard ajoute en latin: _Mihi extorsit lacrymas_.
_Le 21, jeudi._—M. de Saint-Antoine, gentilhomme françois, écuyer du prince de Galles, salue Madame de la part de son maître; elle en rougit et en fit la honteuse.—En allant à la chambre de Madame, M. de Verneuil éteint une chandelle que l'on laissoit dans le petit cabinet de la Reine, pour éclairer aux passants. M. le Dauphin n'en dit mot, mais étant dans la chambre suivante, où il y avoit de la clarté, il lui bailla un soufflet, ajoutant la raison: _Pourquoi avez-vous éteint la chandelle?_
_Le 23, samedi._—M. Fréminet achevoit de le peindre, lui s'amusant à peindre, et il fit un oiseau sur de la toile avec de la craie.
_Le 24, dimanche._—M. le prince d'Orange et Mme sa femme, fille de feu M. le prince de Condé, viennent prendre congé de lui, s'en allant à Orange.
_Le 25, lundi._—Vêtu de sa robe de lames d'or et d'argent, et de soie brune, il dit: _Ma robe me pèse plus derrière que devant_; il ne y eut pas moyen de la raccoustrer à son gré: _Otez-la moi, donnez-m'en une autre_. Il fut dévêtu et revêtu de celle qu'il avoit le jour précédent, puis mené à la chapelle de la salle du bal. Après la messe il va à confesse, se confesse de tout ce qu'il avoit d'opiniâtrise ce matin.
_Le 28, jeudi._—Il change de logis, fait déménager et porter son lit en la chambre du pavillon de la grande galerie[370].
[370] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, écrite de Saint-Germain, le 28 décembre 1606.
_Le 30, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à faire le messager de Fontainebleau qui portoit de la marchandise à Paris, attache un jarretier à un placet[371], y met dessus ou un chapeau, ou un panier, ou quelque autre chose, le va traînant d'un bout de la chambre à l'autre où étoit son lit, décharge en la ruelle, puis s'en retourne faire nouvelle charge. M. le Chevalier en fait autant que lui, et le suivoit; Descluseaux les conduisoit. Puis le Dauphin le fait asseoir, et s'amuse à faire attacher deux flambeaux d'argent avec un petit chapelet.
[371] C'est-à-dire que le Dauphin attache une jarretière au pied d'un tabouret pour en faire une voiture et le tirer.
_Le 31, dimanche._—L'on faisoit la monstre de la compagnie sous la galerie basse de la terrasse; sa viande étoit servie; il sort de lui-même pour y aller, je cours après. Il alloit descendre la montée sans reconnoître[372], j'arrive à point nommé pour le prendre par la lisière. Il y descend, voit prêter le serment.
[372] Sans voir les marches; Héroard met en note: «Secouru à propos».
ANNÉE 1607.
Caractère moqueur du Dauphin.—Le gâteau des Rois.—Mme de Montglat et Mlle d'Agre.—Première signature du Dauphin.—Comment se tient le Roi.—Lettre au Roi.—_La Saint-Jean des choux._—Lettre du Roi.—Dessins et peintures du Dauphin.—Présent de l'archiduchesse d'Autriche à Madame.—Oraison du Dauphin.—Présents que lui fait M. de Brèves.—Le Roi joue à la paume avec le Dauphin.—Le peintre Dehoey.—Première leçon de latin.—Lettre de l'Électeur palatin.—Le Dauphin à la cérémonie de la Cène.—M. de Guise.—Naissance du duc d'Orléans; son thème de nativité.—M. de Sully.—Apparition d'un aigle; geste du duc d'Orléans et augures que l'on en tire.—Les quatrains de Pibrac.—Goût croissant du Dauphin pour la musique et le dessin.—Decourt fait de nouveau son portrait.—Vêtement d'été.—Accouchement de la comtesse de Moret.—La reine Marguerite.—Relevailles de la Reine.—Antipathie pour les Espagnols.—Paillardise du Roi.—Produits de la poterie de Fontainebleau.—Portrait en cire et médaille du Dauphin par Paolo et Dupré.—Danse d'Égyptiens ou bohémiens.—Rancune du Dauphin contre son page.—Réception d'un ambassadeur turc.—Ordres du Roi pour donner le fouet au Dauphin.—Mort de M. de Montglat.—Le comte de Moret sauvé du tonnerre.—Départ pour Saint-Germain, passage à Melun, à Crosne, à Paris, à Saint-Cloud, arrivée à Saint-Germain.—Mme des Essars.—Familiarités du Dauphin.—La peste à Saint-Germain; départ pour Noisy.—Caractère dissimulé du Dauphin.—Le Roi à Villepreux.—Lettre et présent du prince de Galles.—Histoires tirées de la Bible.—Portrait du père du Roi.—Peu de goût du Dauphin pour la danse.—Il entre dans sa septième année.—Portrait de Louis XII.—Lettres de la famille ducale de Toscane.—Incendie à Noisy.—Services d'Héroard sous Henri III.—Premier seing valable du Dauphin.—Portrait de Du Guesclin.—Le duché de Milan.—Peu de goût du Dauphin pour l'étude.—Lettre au Roi.—Le ballet des lanterniers.—Retour à Saint-Germain.—Baptême de M. et de Mlle de Verneuil.—M. de Cési.—Le livre de Vitruve.
_Le lundi, 1er janvier, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il se moque d'une femme de village qui étoit fort bossue, en ricane; sur la fin de la messe il va et revient, et retourne près de son aumônier qui la disoit, le contrefait en riant.
_Le 2, mardi._—A deux heures mené au delà du grand jardin, du côté de main gauche, environ cent pas allant à la Mi-Voie, pour y planter le premier arbre de ceux que le Roi y vouloit faire planter; c'étoit un tilleau.
_Le 3, mercredi, à Fontainebleau._—En dînant il entretient, comme une grande personne, maître Martin, preneur des renards du Roi, sait le nom de ses chiens.
_Le 4, jeudi._—M. le baron de la Châtre le vient voir, allant à la Cour. Après souper il joue aux poules et au renard contre M. de Belmont. En jouant M. le Chevalier appelle M. de Belmont son lieutenant. Il le regarde en colère, songe, puis le veut frapper, lui veut jeter les poules qu'il ramasse, puis l'échiquier. M. de Belmont, qui étoit lieutenant de M. de Mansan, lui dit: «Monsieur, pourquoi voulez-vous le frapper?»—_C'est parce qu'il vous a appelé son lieutenant, et vous êtes à moi._—«Mais, Monsieur, il ne le faut pas battre pour cela.»—_Ho! mais c'est qu'il veut tout!_
_Le 5, vendredi._—A six heures il se assied à table; on lui coupe un gâteau de massepain pour lui et pour Madame et Mme Christienne; il fut le roi pour la première fois. Il avoit envie de manger sa portion de gâteau et celle de Dieu; Mme de Montglat lui dit: «Si vous voulez manger celle de Dieu, il faut donner de l'argent.»—_Bien, qu'on en donne_, répond-il promptement; _Tétai_ (M. de Ventelet), _donnez de l'argent_.—«Monsieur, combien?»—Il songe: _Cinq écus_. Il fut baillé cinq quarts d'écu à M. l'aumônier, qui furent après rendus. Bu à reposées, il prenoit plaisir à faire crier: _Le Roi boit_ par Madame.
_Le 6, samedi._—Il va aux petites fontaines, où il fait rompre la glace, se y joue à la casser à coups de poing. A six heures et un quart on lui coupe un gâteau, il est fait le Roi; soupé de sa part de gâteau, il ne veut point que l'on crie: _Le Roi boit_, le fait défendre à M. de Verneuil.
_Le 7, dimanche, à Fontainebleau._—Il prend un grand luth, fait que Indret met ses doigts sur les touches et lui il pince les cordes; il va aux cadences, joue et chante: _Ils sont à Saint-Jean d'Anjou, les gen, les gen, les gendarmes_, etc. Il touche la bergamasque, la sarabande, les cloches, puis se va jouer sur le tapis de pied, étendu parmi la chambre, feignant que le tapis fut la mer; M. le Chevalier faisoit comme lui.
_Le 8, lundi._—Il va à la salle du bal, où il avoit fait venir deux épousées du village, les regarde danser, se moquoit de leur danse. A dix heures et un quart, dévêtu; mis au lit, prié Dieu; il demande quand c'est qu'il aura un haut-de-chausses? Mme de Montglat lui dit que ce seroit quand il auroit huit ans.—_Comme féfé Chevalier?_—«Oui, Monsieur.»—_Je suis vieux!_—«Oui, Monsieur, vous avez six ans.»—_Quand aurai-je huit ans?_—«Dans deux ans et demi.»—_Je suis plus vieux que ma sœur, je suis venu le premier, puis ma sœur, et ma petite sœur est venue à la queue._—«Et l'enfant qui viendra après, que vous sera-il?»—_Ce sera mon frère._
_Le 9, mardi._—Il se fâche contre sa nourrice, la frappe, va prendre sa pique, la poursuit pour l'en frapper de la pointe, en est après marri, est bien empêché à faire la paix; il la fait enfin, et promet de ne la battre plus. A huit heures trois quarts déjeûné; il ne veut point que l'on fouette en sa présence deux garçons, Pierrot et Champagne: _Mamanga, jetez les verges au feu, elles sécheront_. Mené à la chapelle de la salle du bal, puis au jardin du Tibre, le long des palissades hautes, il dit: _Je n'ai jamais passé ici_. Il se fait entretenir des chiens que j'avois à Vaugrigneuse, demande s'ils prennent bien le loup. A deux heures monté en la chambre de sa nourrice, il va voir M. de Verneuil, qui étoit enrhumé, puis descend en la petite chambre du demi-pavillon qui étoit sur la terrasse, où étoit Mme de Montglat, où il a goûté. Puis il va en ma chambre, regarde jouer à la paume, où il se prenoit outrement à rire d'un qui jouoit, qui étoit fort laid et ne portoit que des caleçons qui étoient justes aux cuisses.
_Le 10, mercredi, à Fontainebleau._—Il va à la poterie, fait prendre des pièces, est soigneux de les faire payer à mesure qu'il les prend.
_Le 11, jeudi._—Peigné, coiffé dans le lit, à bâtons rompus par sa nourrice; Mme de Montglat, pour le faire hâter, y vient, et lui dit: «Je m'en vais chausser; si vous n'êtes peigné quand je reviendrai, vous aurez le fouet.» Elle revient, ce n'étoit pas fait; elle lui dit encore: «Je m'en vais pisser; si vous n'êtes peigné et coiffé quand je reviendrai, vous aurez le fouet.» Il dit tout bas: _Ha! qu'elle est vilaine! elle dit devant tout le monde qu'elle va pisser; velà qui est bien honnête, fi!_ Ce monde c'étoit Montailler, tailleur de Mme de Montglat, et Champagne, l'un de ses laquais. Mlle d'Agre[373] parloit tout bas à l'oreille de Mme de Montglat, le Dauphin lui dit: _D'Agre, que ne parlez-vous tout haut? Vous parlez bas comme si vous étiez malade, et vous parlez si gaiement!_ Comme il étoit vrai, elle parloit fort gaiement. Il étoit curieux de vouloir tout savoir, écoutoit tout, et bien souvent n'en faisant pas le semblant. Mis au lit, il se fait entretenir des chiens comme feroit un grand chasseur, parle en termes de chasse: _Moucheu Héoua, parlez-moi de Miraude et de Lion qui prend tout seul les loups_; c'étoit d'une chienne que j'avois, bonne aboyeuse, et d'un dogue extrêmement furieux, qui prenoit les loups seul à seul, dans les bois; il étoit à mon cousin, et je lui en avois parlé sur le jour.
[373] Gouvernante de Mlle de Vendôme et nièce de M. de Frontenac.
_Le 12, vendredi._—Il se joue à remuer ménage et à transporter les meubles; il se plaisoit toujours à quelque exercice pénible; M. de Verneuil lui aide. A six heures soupé; je lui dis: «Monsieur, faites souper Descluseaux avec vous.»—_Je ne veux pas._—«Vous ne l'aimez donc pas comme vous dites?»—_Si fait, non pas pour dîner._
_Le 13, samedi, à Fontainebleau._—A onze heures trois quarts dîné; il danse dans sa chaise en mangeant au son du luth et du violon, boit de même, faisant branler son verre en buvant, s'amuse à tout ce qu'il voit faire, s'enquiert des choses et de leur usage. Il entretient M. du Tost, mari de la nourrice de Madame, des oiseaux et sur un tiercelet qu'il avoit sur le poing; il fouille en sa gibecière, y trouve deux sonnettes, et les fait tinter.
_Le 14, dimanche._—Mené au jardin du Tibre, où il voit danser des épousées du village. Après souper il voit danser aux chansons d'un nommé Laforest[374], où il prenoit un extrême plaisir et surtout en celle qui disoit:
Quand je partis de la ville, Quand j'en partis, j'en partis.
[374] Soldat aux gardes.
_Le 15, lundi._—A douze heures et demie Madame s'en va dîner; soudain il lui prend une humeur: _Je m'en vas servir ma sœur_. Il y va en sa chambre, fait toute la cérémonie: M. le Chevalier étoit gentilhomme servant, qui mettoit la viande et recevoit les plats que l'on desservoit; il (le Dauphin) étoit page, et se faisoit nommer Faveroles, nom d'un page de la chambre du Roi, et il nomme M. de Verneuil, Pettruce, aussi page de la chambre.—Il vient des violons du bourg, il se met à danser à toutes danses.
_Le 16, mardi._—Mené en la chapelle, puis en la salle du bal, où il saute de la première marche du théâtre, de plein saut, jusques au second carré, franchit le premier, puis danse la sarabande fort gaiement, allant justement à toutes les cadences du violon; puis il danse aux branles, où dansoit Laforest, soldat qui lui donnoit beaucoup de plaisir par ses actions et contenances. Il vient en ma chambre, et de l'escalier regarde jouer à la paume. A six heures et demie soupé, dansé; il tance Madame, elle en pleure. Mlle de Vendôme lui dit: «Monsieur, je m'en vas le dire à Mme de Montglat que vous faites pleurer Madame;» elle y vient, il s'excuse; Mme de Montglat s'en retourne, et lui, tout soudain et froidement, prend la main droite à Mlle de Vendôme et la lui mord bien serré.
_Le 17, mercredi, à Fontainebleau._—Il joue à la balle à la raquette, fait de bons coups au bond, l'attend avec jugement, entend les termes du jeu: _Trentain, le jeu, quarante-cinq, passons, velà une chasse, haussez la corde_, en passant comme il avoit vu faire au jeu de paume.
_Le 19, vendredi._—Indret, son joueur de luth, étoit en la ruelle du lit de sa nourrice où il fut longtemps à accorder son luth; l'impatience le prend: _Indret, il y a trois jours que vous accordez votre luth! jouez!_ dit-il impérieusement, car il attendoit la musique, qu'il aimoit fort.—Madame étoit allée chez les tailleuses, qui étoient venues de Paris; on ne l'en pouvoit retirer jusques à ce que Mme de Montglat lui envoya dire qu'elle avoit à lui bailler une lettre de la part de M. le prince de Galles; elle part là-dessus tout aussitôt, descend en la chambre de M. le Dauphin, auquel Mme de Montglat avoit dit la fourbe. Elle tire de sa pochette une petite lettre; M. le Dauphin la demande, disant: _Donnez-la-moi, Mamanga, je la lirai_. Il la prend, l'ouvre et, feignant de lire, prononça haut ces paroles: _Madame, je m'en vas en Espagne pour voir ma maîtresse, mais que je revienne je vous apporterai quelque chose de beau que je n'ai pas vu encore, et je le vous apporterai, car j'ai bien envie de vous voir_.—Il apprend à faire ses lettres, écrit son nom: _Loys_; ce fut la première fois; il fut conduit par Dumont[375].
[375] Clerc de la chapelle du Dauphin.
_Le 21, dimanche, à Fontainebleau._—Il est mené au préau, derrière le chenil, pour y voir lutter des Bretons, de ceux qui travailloient aux ouvrages du Roi.
_Le 22, lundi._—Il étoit assis et tenoit un genou sur l'autre; Mme de Montglat l'en reprend, disant que cela le feroit devenir bossu. Il répond: _Papa le fait bien._ Je lui demande s'il vouloit faire tout ce que papa faisoit; il répond: _Oui._ Il écrit son exemple suivant l'impression faite sur le papier, la suit fort bien, y prend plaisir.
_Le 24, mercredi._—Il écrit au Roi gaiement, se veut dépêcher, de peur, dit-il, que Guérin ne s'en aille; Dumont, clerc de sa chapelle, lui traça les lettres; il les suivit fort dextrement, et racoustroit là où il y défailloit quelque chose:
Papa, j'ay grande envie de vou voir, cependan je vou dirai qu'il y a beaucoup d'arbres plantés. Je sui, Papa, vote tes humbe et tes obeissan filz et seuiteu.—DAULPHIN.
_Le 26, vendredi._—Il va à la poterie, prend quelques pièces, commande à Mme de Montglat que l'on les paye; il crioit après ceux qui s'approchoient près des pièces: _Touchez pas là! ne prenez rien!_—Il s'amuse froidement à voir jouer une farce où Laforest faisoit le badin mari, le baron de Montglat faisoit la femme garce, et Indret l'amoureux qui la débaucha.
_Le 27, samedi._—Il commande au baron de Montglat de masquer et faire une comédie, et lui dit: _J'en veux être._—«Mais, Monsieur, nous ne savons que jouer!»—_Vous direz que nous sommes vos petits enfants._ Il se fait habiller d'une robe de fille et coiffer du chaperon de Mme de Montglat, et couvrir le visage d'un masque en velours. A huit heures commence le jeu; il fait son entrée ayant M. le Chevalier avec lui et deux autres; il danse fort gentiment, hardiment et de bonne grâce, puis se retire, et revient seulement quand il fallut comparoître. La farce achevée, il se fait ôter la robe, et danse: _Ils sont à Saint-Jean des choux_, frappant du pied sur le cul de ses voisins. Cette danse lui plaisoit.
_Le 28 janvier, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la salle du bal, puis en la salle, où il court par acquit et ne voulut jamais danser devant des femmes du bourg; il ne se plaisoit point à donner plaisir à autrui. Après soupé il se fait habiller en fille comme le jour précédent, et coiffer d'un chaperon de sa nourrice; ils font une comédie qui fut l'entrée d'une sarabande, puis un petit festin de confitures. Mis au lit, il est entretenu par le baron de Montglat, qui devoit partir le lendemain pour aller en Espagne.
_Le 29, lundi._—M. l'aumônier lui faisoit dire les commandements de Dieu, et quand il fut à dire: «Tu ne tueras point,» il dit: _Ne les Espagnols? Ho, ho! je tuerai les Espagnols, qui sont ennemis de papa; je les épuceterai[376] bien._ L'aumônier lui dit: «Monsieur, il ne faut pas tuer les Espagnols, ils sont chrétiens.»—_Mais ils sont ennemis de papa._—«Mais ils sont chrétiens.»—_J'irai donc tuer les Turcs._ Il va en la salle du bal pour y voir une mariée du bourg, qu'il avoit envoyée querir pour complaire à Madame, car il ne l'avoit jamais voulu faire: _Mais, Mamanga, je prens point plaisir à ces filles de village; velà un beau plaisir!_ Il y danse.
[376] M. Littré adopte comme étymologie du verbe _épousester_: É pour es.... préfixe, et _pousse_, radical de _poussière_. «Cette étymologie, donnée par Scheler, est meilleure, ajoute M. Littré, que celle de _pousser_.» Le Dauphin prononce _épuceter_ qui est peut-être l'ancienne forme du mot épousseter; on dit encore familièrement: «Je lui secouerai les puces.»
_Le 31, mercredi._—Dîné en chantant, se jouant et mouvant; il nomme les valets de nous tous. Je lui dis qu'il ne savoit pas le nom du mien.—_C'est Nicolas_; il étoit vrai.—«Comment s'appeloit celui que j'avois auparavant?»—_Grand nez_; il le souloit ainsi nommer à cause de son grand nez.—«Mais, Monsieur, il s'appeloit autrement?»—_Légier_; il étoit vrai, et y avoit trois ans qu'il ne me servoit plus.—«Monsieur, comment s'appelle le valet de Bompar?» (C'étoit le page du Dauphin).—_Je sais pas_; puis tout à coup: _C'est madame sa personne_, pource qu'il n'en avoit point. Je ne sais qui il ne connoissoit point. A souper il se fait entretenir des chiens de mon cousin, dont je lui avois parlé, qui étoient trois dogues: _Lion_, _Come_ et _Grainbon_, et _Miraude_ qui étoit à moi; il demande ce qu'ils savent faire et ce qu'ils ont fait, et quand _Miraude_ aura ses petits.
_Le 2 février, vendredi, à Fontainebleau._—M. Guérin, apothicaire du Dauphin, arrive de Paris qui lui apporte une lettre du Roi, écrite et contrefaite de la main du Roi par M. de Loménie, secrétaire d'État et du cabinet, qui lui fut lue par Mme de Montglat en ces termes, faisant réponse à celle qu'il lui avoit écrite aussi par M. Guérin:
Mon fyls, Guerin me rendant une lettre ma dyt de vos nouuelles et que atandant ma venue uous aués byen du soyn de mes jardins et de mes plans, de quoy iay esté fort ayse. Je luy ay commandé en vous randant cete-cy de vous dyre des myennes et de maman la Roine; que iespere vous voyr yncontynant après la foyre Saynt-Germayn, en laquelle je feray achepter des petytes besongnes[377] pour vous iouer, lesquelles ie vous porteray quant et moy pourueu que vous maymyés byen et soyés byen sage. Bonsoyr, mon fyls. Ce dernyer de janyuer a Parys. Vre byen bon pere.—HENRY.
Et au-dessus de la lettre: _A mon fyls le Daufyn_[378].
[377] Henri IV écrivait, le 28 février, à Sully: «Mon ami, tantôt parlant à vous, j'ai oublié de vous dire comme ces jours passés, durant la foire Saint-Germain j'ai donné ou joué de la marchandise jusqu'à la somme de trois mille écus; et pource que les marchands desquels j'ai eu ladite marchandise me tiennent au cul et aux chausses, je vous fais ce mot pour vous dire de faire bailler présentement ladite somme, etc.» On voit que le langage grossier du Dauphin n'est pas un fait exceptionnel et qu'il parle comme le Roi, comme tout le monde.
[378] En transcrivant dans son Journal cette lettre, qui ne se trouve pas dans le _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, Héroard ajoute: «Collationné à l'original escrit comme dessus, par moy, conseiller et secrétaire du Roy.—HÉROARD.»
_Le 3, samedi, à Fontainebleau._—Il fait coucher avec lui la lettre que le Roi lui avoit écrite.
_Le 4, dimanche._—Il se fait marquer une lettre pour écrire à la Reine. M. de Saint-Géran, prenant congé de lui, lui demande s'il lui plaît qu'il dise à papa qu'il lui envoie quelque chose, il répond: _Ho! non, il faut rien demander à papa._
_Le 5, lundi._—Mme de Montglat lui remontroit qu'il falloit bien recevoir les étrangers quand ils le viendroient voir, et commandoit que lorsque l'on en verroit à la basse-cour on les fît venir.—_Qui? ces moines? qu'on fasse venir ces moines?_—dit-il; c'étoient des moines de poterie dont il jouoit, et il disoit ceci en raillant[379]. Il chantoit; quelqu'un dit que le Savoyard de M. de Verneuil étoit bon basse-contre, le Dauphin répond: _C'est un basse-contre de village._ Je lui dis: «Monsieur, vous l'êtes donc aussi, car vous êtes né à Fontainebleau.» Il dit soudain et sec: _Je suis né au château!_ Mené au jardin du Tibre, il se promène en la dernière allée, le long de la muraille. On l'amuse à voir nettoyer un pourceau; quand le boucher le voulut éventrer il s'en alla, et ne le y sut-on arrêter.
[379] Nous ne citons ce mot que pour faire connaître les produits de la poterie de Fontainebleau.
_Le 6, mardi._—Il va au jeu de paume couvert pour y voir courir un blaireau. Il fait faire la cornemuse au chien _Pataut_ par Indret[380], dont il rioit à outrance, lui qui n'étoit pas grand rieur[381]. A neuf heures et demie mis au lit, il se prend à en conter sur les peintures qu'il a faites, d'un bois, d'une montagne, du ciel; qu'il n'avoit pas les couleurs pour faire les ombrages du soleil et de la lune; que demain il achèvera, peindra la chasse au blaireau pour la présenter à papa; il n'en pouvoit sortir tant il y prenoit de plaisir.
[380] Joueur de luth.
[381] Héroard a consigné plus haut, le 25 octobre 1605, cette observation qui caractérise déjà Louis XIII.
_Le 7, mercredi, à Fontainebleau._—Il s'assied et accommode une petite toile carrée et la cloue sur un petit ais pour peindre dessus, ayant auprès de lui le petit-fils de l'un de ses jardiniers, qui savoit peindre et qui lui montre. Il le suit avec son pinceau froidement, attentivement, dextrement et avec vouloir et affection d'apprendre. Ce désir l'avoit fait lever plus matin que de coutume; il y avoit de l'inclination comme aux autres sortes de mécaniques. Ayant achevé son bocage, il dit au petit peintre: _Faites l'acoustrer._—«Monsieur, lui dit le peintre, y ferai-je faire un châssis?»—_Oui, oui._—«Monsieur, je n'ai point d'argent.»—_Mamanga, donnez-moi de l'argent pour faire un châssis à mon petit tableau._ Elle lui baille deux quarts d'écu; il va au peintre, et lui dit: _Tenez, velà deux qua d'écu, gardez-en un pour en faire un autre._ A quatre heures et demie arriva le sieur Pierre Pechius, ambassadeur de l'Archiduc et de l'Archiduchesse, infante d'Autriche, lui disant avoir charge et commandement de leur part de venir savoir des nouvelles de sa santé, de lui baiser les mains et lui dire qu'ils prioient Dieu pour sa conservation. Il en dit autant à Madame, et lui présenta de la part de la sérénissime Infante, sa marraine, un présent de reliques qui étoient des os de sainte Élisabeth[382], à laquelle elle avoit une particulière dévotion, et qu'en cette considération, et pour ce qu'elle avoit le même nom comme elle, la prioit d'y avoir une pareille dévotion. C'étoit une chaîne de diamants, où tenoit au bout une enseigne de diamants, en laquelle étoit la relique; le tout pouvoit valoir deux mille écus.
[382] Madame (Élisabeth de France) avait été tenue sur les fonts du baptême le 14 septembre précédent par Diane de Valois, duchesse d'Angoulême, au nom de l'infante Isabelle-Claire-Eugénie. On sait que le nom d'Élisabeth est le même que celui d'Isabelle.
_Le 9, vendredi, à Fontainebleau._—Il dessine un jardin carré, fossoyé, dans une allée, l'ordonne, y fait planter des choux, arrache lui-même des troncs et les y porte. Ramené en sa chambre, il tire de son pupitre le paysage qu'il avoit fait avec le petit peintre; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il vous faut écrire.»—_Non, Mamanga, qu'on aille queri le petit peintre_; il aimoit la peinture.
_Le 10, samedi._—Pendant la messe, le Dauphin montre à lire dans son livre à Madame, lui apprend et fait dire sa petite oraison, qu'il aimoit fort: «Seigneur Dieu et Père, je te supplie de m'assister par ton Saint-Esprit, et par icelui me conduire et gouverner tellement que tout ce que je ferai, dirai ou penserai, soit à ton honneur et gloire, au salut de mon âme et à l'édification des tiens.» Mené au jardin des pins, il s'amuse à remuer terre et bois pour faire un jardin et un pont. Après souper le sieur Outrebon, chantre du Roi, arrive portant nouvelle que le Roi arriveroit demain. Le Dauphin rougit et tressault de joie et de crainte de ce jardin qu'il avoit fait. _Il faut l'aller ôter_, dit-il, _de peur que papa ne se fâche_. Il fut volontiers parti tout à l'heure pour l'aller ôter.
_Le 11, dimanche._—A deux heures trois quarts le Roi est arrivé; il court au-devant de lui, lui embrasse la cuisse, puis lui saute au cou; le Roi le mène à la conciergerie, où il alloit loger. Il s'est longtemps joué au Roi dans le cabinet. M. de Brèves, ambassadeur pour le Roi en Levant, donne au Dauphin un cimeterre avec la ceinture, valant huit cents ou mille écus, un vase de terre sigillée, un lapis-bézoard, un arc turquois et un trousseau de flèches.
_Le 12, lundi._—Éveillé à six heures, mis dans le lit de Mme de Montglat entre son mari et elle[383]. En priant Dieu il dit de lui-même gaiement: _Dieu doint bonne vie à papa, mon bon ami._ A dix heures et demie mené par la grande galerie au jardin des gazelles, au Roi; il court devant lui après M. de Verneuil, à qui courra le mieux, saute au saut de l'allemand. Le Roi lui dit: «Mon fils, dites à M. de Souvré qu'il coure après vous.»—_S'il vous plaît de lui commander, papa_, répond le Dauphin, doucement, froidement, promptement. Le Roi le lui commande par trois fois; il fit toujours la même réponse. A onze heures il entend la messe avec le Roi, qui le mène en la conciergerie, par le jardin, et, à midi, dîné avec lui. Ramené en sa chambre à une heure et demie, il écrit le rôle de sa compagnie: La Rose (M. le Chevalier), capitaine; La Verdure (le Dauphin), mousquetaire; La Violette (M. de Verneuil), harquebusier. A trois heures goûté; on lui demande s'il veut pas voir danser la mariée?—_Je m'en soucie bien! belle mariée de village!_ Il va toutefois à la salle du bal, où il la voit danser un quart d'heure, puis va en la conciergerie, en la chambre du Roi, qui étoit allé se promener au grand canal. A cinq heures le Roi revient en sa chambre, il lui donne le bonsoir, le Roi le renvoyant en sa chambre. A huit heures trois quarts dévêtu, mis au lit, prié Dieu: _Dieu doint bonne vie à mon père, mon bon ami, à ma mère, ma bonne amie._ Mme de Montglat lui demande: «Aimez-vous bien papa?»—_Oui._—«Comment l'aimez-vous?»—_Je l'aime plus que Pataut_ (le chien de sa nourrice).—«Monsieur, il ne faut pas dire ainsi; il faut dire plus que vous-même.»—_Plus que moi-même! eh! il ne faut pas aimer soi-même, il faut aimer des hommes, mais pas soi-même._
[383] Héroard a mis en note, à la marge: _Insignis impudentia._
_Le 13, mardi._—Il va voir le Roi à la conciergerie; dîné avec le Roi. Il joue à la paume avec le Roi, et chaque fois qu'il servoit[384], il baisoit la balle. A six heures trois quarts soupé avec le Roi; à sept heures trois quarts ramené en sa chambre. A huit heures et demie le Roi y vient pour y voir jouer la comédie de quatre du bourg (_sic_).
[384] Servir, en terme du jeu de paume, signifie envoyer la balle le premier.
_Le 14, mercredi, à Fontainebleau._—Mené par les étuves au Roi, en la conciergerie, il lui dit adieu; le Roi part pour s'en retourner à Paris à huit heures trois quarts.
_Le 15, lundi._—Il est chaussé de chausses de serge jaune qui montoient jusques à la cuisse; c'est la première fois. A dix heures et demie mené à la chapelle puis joué en la salle, dansé par contrainte, pour ce qu'il y avoit deux hommes étrangers, et il disoit qu'il ne vouloit pas danser pour donner du plaisir, en est en mauvaise humeur, veut faire danser Mme de Montglat, la frappe, lui donne un grand coup de poing sur la poitrine. A onze heures trois quarts ramené en sa chambre, dîné; il dit à son page: _Bompar, allez faire parler le perroquet tout le long du dîner_. A trois heures et demie goûté. Ma femme arrive de Vaugrigneuse; il lui fait l'honneur de se lever de sa chaise, et lui porte au-devant sa main à baiser, lui demandant: _Où est la petite Oriane?_ C'étoit une petite chienne; on l'envoie querir; il lui fait mille caresses. Il advient à M. le Chevalier de s'asseoir dans sa chaise; il le voit, et lui dit: _Otez-vous de ma chaise, féfé_. Il le dit deux ou trois fois; il n'en faisoit rien; il s'en va promptement à Mme de Montglat, et lui dit: _Mamanga, j'aime mieux ma petite sœur que féfé Chevalier, parce qu'il n'a pas été dans le ventre à maman avec moi, comme elle, et il est assis dedans ma chaise_.
_Le 16, vendredi._—M. de Cressy disoit à la nourrice du Dauphin que M. Boquet, son mari, reviendroit de Sens, où il étoit allé, sur la mi-nuit; elle disoit que non.—_C'est qu'il songe à la coignée_, dit le Dauphin; le sieur Boquet lui avoit promis de lui rapporter une petite cognée à son retour de Sens.
_Le 17, samedi._—Il danse avec Madame la volte, la courante. A trois heures goûté; bu un bon coup dans la coupe d'argent doré que Mme de Loménie lui avoit donnée. A cinq heures viennent les ambassadeurs des villes Anséatiques et Teutonique, venant de la Cour et s'en allant en Espagne.
_Le 18, dimanche, à Fontainebleau._—Il se va promener en la galerie; Mme de Montglat lui montre la peinture d'un léopard, lui demande que c'est; il répond: _Je sais pas_.—«Monsieur, c'est un léopard.»—_Il ressemble à de Hoey[385]._ C'étoit un peintre; il étoit vrai. Il avoit l'imagination fort bonne. M. de Maleville lui montre une voile de navire, et lui demande: «Monsieur, à quoi sert une voile?»—_C'est pour faire aller le navire, car le vent le pousse._ Il y avoit des H peintes, Mme de Montglat lui demande: «Quelle lettre est cela?»—_C'est un H; quand je serai grand je ferai mettre des L auprès._
[385] Claude de Hoey, peintre du Roi.
_Le 20, mercredi._—Il se fait habiller en chambrière picarde, masquée, se fait nommer Louise, suit Mlle de Vendôme coiffée en bourgeoise, qui dit que c'est sa chambrière, et se garde de parler de peur d'être reconnu. M. le Chevalier les conduit, disant que c'est de la marchandise qu'il emmène du Levant.
_Le 21, mercredi._—Il écrit au Roi par moi[386], lui envoyant la petite Oriane, chienne de ma femme; en écrivant au Roi, il a demandé _Si maman lui écriroit pas?_ On lui a répondu qu'elle n'écrivoit qu'au Roi.—_Papa m'a dit que maman fait force pâtés, mais si elle m'écrit, encore qu'il y ait des pâtés, je garderai bien la lettre._
[386] Héroard partait pour se rendre à Paris, auprès du Roi.
_Le 22, jeudi._—Il commence à apprendre des mots latins, qui lui sont appris par M. Hubert, médecin du Roi, venu pendant mon absence.
_Le 23, vendredi._—Il écrit au Roi. A six heures et demie soupé; il voit jouer une farce à Laforest.
_Le 27, mardi._—A onze heures dîné; il se fait habiller en bergère. A deux heures et demie goûté, dansé, joué; il entend le tonnerre, va à Mme de Montglat, et lui dit: _Mamanga, faites-moi prier Dieu_.
_Le 28 février, mercredi._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il a pris des cendres.
_Le 1er mars, jeudi, à Fontainebleau._—Il dit que quand il verra qu'il voudra être opiniâtre, il s'en ira mettre en un coin pour dire son _Pater_, afin de chasser incontinent le mauvais ange qui le fait être opiniâtre.
_Le 2, vendredi._—Éveillé à six heures, amusé dans son lit jusqu'à sept heures et demie; fouetté comme je suis entré en la chambre. J'ai trouvé Mme de Montglat en colère contre lui et marrie de ce que j'ai rencontré la chambre ouverte. A onze heures dîné; il est venu un ambassadeur de la part de l'Électeur Palatin[387] qui lui a présenté une lettre de la part du comte Frédéric, comte Palatin, dont voici la copie:
Monsieur, je me persuade que vous ne l'aurés point desagréable si je prens la hardiesse de me servir d'une si bonne occasion pour vous representer la joye extrême que j'ay de vostre prospérité et vous donner les asseurances de ma très-humble devotion à voir fleurir vostre grandeur. C'est, Monsieur, tout mon desir que d'ensuivre les traces de mes prédécesseurs au bien et service de la corone de France, et d'esprouver un jour ceste protestation de mon zèle pour meriter l'honneur de vostre bienveillance et bonne grâce et demeurer à jamais, Monsieur, vostre plus humble et très-affectionné à vous faire service.
FRIDERICH COMTE PALATIN.
De Heydelberg, ce 19 de janvier 1607.
[387] Frédéric IV, né en 1574, comte palatin du Rhin en 1583, mort à Heidelberg, le 9 septembre 1610.
_Le 7, mercredi._—Les députés de Bretagne le viennent voir.
_Le 8, jeudi._—Il écrit au Roi une lettre en latin, faite par M. Hubert, une autre en françois à la Reine.
_Le 30, vendredi._—Il s'est botté pour aller environ une lieue au devant du Roi, qui le fait mettre dans son carrosse, où il le ramène au château. Après souper il va voir le Roi et la Reine[388].
[388] Le Roi écrivait à la Reine vers le 20 mars: «Mon cœur, j'espère vous voir demain ayant fait ici un petit de fonds.... Mais bien vous assurerai-je que Mme des Essars n'y a point puisé en passant.» Mme des Essars se trouvait à ce voyage de Fontainebleau, comme on le verra à la date du 2 août suivant et au 11 janvier 1608. La première fille naturelle du Roi et de Mme des Essars naquit en janvier 1608, et fut légitimée dans le mois de mars suivant.
_Le 31 mars, samedi._—Il va chez le Roi, lui donne sa chemise, puis va avec lui se promener au grand canal, puis à la chapelle. Mené chez M. Zamet, où dînoit le Roi.
_Le 5 avril, jeudi, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle, puis allé chez la Reine; le Roi revient de la chasse; dîné avec le Roi[389]. J'arrive à cinq heures[390]; il vient au devant de moi, me demande l'arbalète à jalet que je lui avois promise. Je la lui donne, il frétilloit après. A huit heures et demie mené chez LL. MM., il leur donne le bonsoir.
[389] La lettre du Roi à Mme de Montglat, datée du 5 avril à Fontainebleau, et que M. Berger de Xivrey a classée à l'année 1607, doit être antérieure, puisqu'à cette date Mme de Montglat est à Fontainebleau avec le Roi et le Dauphin.
[390] Héroard était absent depuis les premiers jours de mars, et le journal tenu par l'apothicaire Guérin est beaucoup plus concis pendant cette période.
_Le 6, vendredi._—Déjeuné d'un bouillon aux herbes avec un jaune d'œuf, Mme de Montglat m'ayant dit que le Roi avoit commandé que l'on lui fît manger maigre les vendredis, et qu'il le vouloit.
_Le 11, mercredi._—Il fait des demandes à un fauconnier du Roi, qui portoit un faucon volant pour rivière, s'entretient avec lui. Mené chez le Roi, qui étoit malade de fièvre de rhume; à six heures il sert le Roi à souper. Il ne veut point ouïr parler de laver le lendemain les pieds aux pauvres, et dit: _Je ne veux point, ils sont puants_. Enfin il se surmonte peu à peu, le Roi lui ayant dit qu'il vouloit qu'il le fît en sa place, ne pouvant y aller.
_Le 12, jeudi._—On lui demande s'il lavera bien les pieds aux pauvres, il répond: _Ho! que non! je les laverai bien aux filles, non pas aux garçons._ Il ne y avoit point de moyen pour le persuader à laver les pieds aux pauvres, le jour de la Cène: _Non, je ne veux point; ils ont les pieds puants._ A neuf heures déjeuné; mené chez le Roi, qui lui demanda s'il feroit bien la cérémonie en sa place, il répond: _Oui, papa._ A dix heures mené à la salle du bal, où il entend le sermon de M. l'archevêque d'Embrun, pendant lequel il s'amuse à piquer du papier avec une épingle, figurant des oiseaux et autres animaux. Après la cérémonie de l'absolution, il est conduit sur le théâtre[391] pour laver les pieds aux pauvres, par force, accompagné de MM. le prince de Condé, prince de Conty et comte de Soissons, lesquels servirent à la cérémonie, comme si le Roi y eût été présent. Quand il approcha du premier pauvre, il reconnut son bassin, où l'on vouloit verser l'eau pour le lavement; cela le confirma en son humeur, et ne put jamais être forcé seulement pour se baisser, reculant et pleurant. Les aumôniers en firent l'office devant lui. Au servir de la viande, il ne voulut jamais prendre ne toucher à aucun service que l'on lui présentoit, mais bien aux bourses, et les donnoit fort gaiement. Tout fini, il en fut fort réjoui[392]. Mené chez le Roi, puis en sa chambre, et, à midi, dîné. Il va jouer à la galerie, y fait courir un levrault par _Pataut_, l'un de ses chiens, va chez le Roi. M. de Guise lui montroit son épée, lui disant: «Monsieur, voilà une belle épée.»—_D'où l'avez-vous eue!_—«Monsieur je l'ai achetée en Turquie.»—_Vous êtes un moqueur._—La Reine voulant aller faire la Cène lui dit: «Mon fils, voulez-vous pas venir laver les pieds aux pauvres?» Il va avec la Reine. Mme de Montglat lui demandoit pourquoi il n'avoit pas voulu le matin laver et baiser les pieds aux malades, et que le Roi le faisoit bien, lui qui étoit le Roi; il répond: _Mais je suis pas le Roi!_
[391] Sur une estrade.
[392] Il est curieux de lire, après le récit d'Héroard, celui que le P. Dan fait de la même cérémonie. «Un chacun sait que nos rois très-chrétiens, par une cérémonie autant remarquable qu'elle est pleine de piété, ont coutume tous les ans, le jeudi saint, de laver les pieds à treize pauvres, à l'imitation du Sauveur des humains, qui par un excès d'humilité daigna bien faire le semblable à l'endroit de ses apôtres. Sa Majesté étant donc dans ce lieu de Fontainebleau à pareil jour, l'an mil six cent sept, toutes choses bien préparées et bien ordonnées pour cette cérémonie, et pour en faire ensuite une autre que l'on appelle la Cène, qui se pratique servant les mêmes pauvres en table, le Roi envoya dire qu'il vouloit que Monseigneur le Dauphin fît ce jour-là cette action purement royale au lieu de Sa Majesté, et que ses officiers lui déférassent alors les mêmes honneurs et services qu'à sa personne propre.... Ce commandement reçu, le sieur de Vitry, avec ses gardes, s'en va accompagner Monseigneur le Dauphin en la salle du bal, où se fait d'ordinaire cette pieuse et très-louable action. Alors Monseigneur l'archevêque d'Embrun étant monté en chaire commença cette cérémonie par une belle exhortation, montrant que toute action du Fils de Dieu incarné étant notre instruction, et par le lavement des pieds de ses apôtres ayant témoigné une action signalée d'humilité, c'étoit donc cette vertu que tous chrétiens devoient soigneusement pratiquer.
«L'exhortation achevée, les princes et officiers de la couronne assistant et servant Monseigneur le Dauphin se présentèrent; l'un prit le bassin et l'autre l'aiguière, tandis que Monseigneur le Dauphin lave, essuie et baise les pieds des pauvres, lesquels, selon la coutume, avoient premièrement été visités par le médecin du Roi, pour reconnoître s'ils n'avoient point quelque maladie dangereuse, et auxquels l'on avoit rasé les cheveux, comme aussi on les avoit revêtus d'écarlate, avec chacun un grand linge de fine toile qui les couvre jusque sur les pieds; le tout selon la pratique ordinaire.
«D'abord Monseigneur le Dauphin fit quelque petite difficulté de laver et baiser les pieds de ces pauvres, son âge tout foiblet ne lui pouvant faire comprendre cette cérémonie, et croyant que l'on se vouloit rire de lui, sur ce qu'il voyoit que tous les princes et seigneurs, tête nue, le servoient, et que lui fut ordonné pour servir ces pauvres; mais aussitôt jetant la vue derrière lui et voyant Monseigneur le comte de Soissons tenant son bâton de grand maître, qui venoit en cérémonie, suivi de tous les maîtres d'hôtel du Roi qui précédoient les mets pour servir et donner à ces pauvres, il commença à sourire, et se porta alors d'affection à faire cette action célèbre de piété, reconnoissant qu'il n'y avoit point de moquerie.
«Les services de chaque pauvre étant de treize plats, furent tous portés par des princes ou seigneurs de marque, entre lesquels étoient Mgr le prince de Condé, Mgr le prince de Conty, Mgr le duc de Vendôme et Mgr le duc de Guise, et quand il fallut donner à chacun de ces pauvres treize écus d'or, accoutumés leur être alors aumônés, ce fut où Monseigneur le Dauphin témoigna une grande allégresse, et ainsi finit cette cérémonie et action purement royale, action que l'on ne lit point avoir été jamais faite auparavant par aucun Dauphin ou autre enfant de France.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, p. 285-7.)
_Le 13, vendredi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des pins, il visite son jardin, où il avoit semé des pois et des fèves, puis travaille avec une bêche pour faire une coulée à jouer aux œufs de Pâques. Il va chez le Roi, qui étoit malade de fièvre de rhume.
_Le 14, samedi._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il va à confesse.
_Le 15, dimanche, jour de Pâques._—Mené en la chambre du Roi, d'où il regarde le Roi touchant les malades et arrivant au droit des fenêtres[393], lui ôte le chapeau et dit: _Bonjour, papa_, en contraignant sa voix par respect, ne le voulant pas détourner de la cérémonie.
[393] Le Roi touchait les malades dans une allée du jardin. Voy. _Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, p. 178.
_Le 16, lundi._—La Reine va en la grande galerie ayant quelques petites douleurs pour accoucher; y étant arrivée, les douleurs la pressent, elle retourne en sa chambre, où, ne faisant que d'entrer, les douleurs lui redoublent et les eaux se percent. En se couchant le Dauphin disoit que si la Reine faisoit un petit frère il feroit tirer son canon; mais si c'étoit une fille: _Je m'en soucie bien!_ La Reine accoucha de Monsieur, duc d'Orléans[394], à dix heures et demie du soir, fort heureusement, le vingtième jour de la lune de mars. En le voulant remuer on lui vit la quille droite, ferme; je l'ai maniée.
[394] Cet enfant mourut à Saint-Germain-en-Laye, le 17 novembre 1611, sans avoir reçu de prénom; il ne faut pas le confondre avec Gaston, né l'année suivante, et qui ne prit le titre de duc d'Orléans qu'après la mort de ce second fils de Henri IV.
_Le 17, mardi._—Il va voir M. d'Orléans, lui fait de grandes caresses. M. de Rosny vient voir le Dauphin, et lui demande: «Monsieur, avez-vous besoin de quelque chose? demandez-le-moi.» Ayant songé et branlant la tête, il répond: _Rien._ Peu après sa nourrice lui dit: «Que n'avez-vous dit à M. de Rosny qu'il me fît bailler un lit?»—_Hé! Dondon, je l'y ai demandé tant de fois, et il n'en fait rien_, dit-il, comme s'en plaignant.
_Le 18, mercredi, à Fontainebleau._—A dix heures il monte en la chambre de Monsieur pour le voir ondoyer; il le fut par M. le cardinal de Sourdis. Mlle Bélier dit au Dauphin: «Monsieur, il faut bien maintenant prier Dieu pour Monsieur votre frère, qu'il lui fasse la grâce de le bien garder;» le Dauphin s'en prit à pleurer, mais doucement. Le sieur Pietro Alsense, commandeur de Malte, Sicilien, le vient voir; il avoit fait sa nativité[395]; puis je le menai pour voir Monsieur, pour faire la sienne.
[395] Son thème de nativité. Malherbe, dans une lettre à Peiresc du 23 mars 1610, dit en parlant de M. d'Orléans: «De tous les enfants du Roi, c'est celui, à ce que l'on dit, qui a le plus grand horoscope.»
_Le 19, jeudi._—A neuf heures déjeuné; M. de Sully y vient; on le veut persuader à lui demander quelque chose, il n'y est porté que par force et par acquit. Il prie pour un lit à sa nourrice; puis, Mme de Montglat le priant pour Indret, joueur de luth, et pour M. Birat, M. de Sully dit: «Monsieur, ne s'en soucie pas.»—_Si fait_, dit-il soudain; puis M. de Sully lui demande: «Qui sont ceux de céans que vous aimez le mieux?»—Il répond soudain: _Indret et Birat_, pour les recommander sur cette occasion, ne lui ayant point voulu parler auparavant.—Cette nuit, sur les deux heures après minuit, deux sentinelles, l'un suisse et l'autre françois, ont aperçu en l'air un grand aigle blanc qui a fait le tour du château et, arrivé à l'horloge du braquemart, est disparu rendant comme un coup d'arquebuse. Ils l'ont ainsi rapporté au Roi[396].
[396] Héroard a mis en note, à la marge: _Meteorum augurium aquila._ Voici comment ce fait est rapporté par le P. Dan.: «Quelques jours après (la naissance du duc d'Orléans), qui fut la nuit du dix-neuf au vingtième du même mois, environ les deux heures du matin, fut vu, venant comme de dessus la chambre de la Reine, la forme d'un aigle environné d'une grande lumière, qui passa sur le jardin près de l'horloge avec un grand éclat, comme d'un coup de tonnerre ou de canon; et le rapport en fut fait le lendemain au Roi par deux sentinelles, l'un françois et l'autre suisse, qui étoient alors en faction, et jurèrent avoir vu la chose ainsi. Ce qui fit avancer plusieurs beaux discours à l'avantage de ce jeune fleuron des lys. Les uns (_Mathieu en l'histoire de Henry IV_) disoient que cet aigle étoit un présage de la future grandeur de ce petit prince, auquel le Ciel sembloit promettre l'empire, et que son nom, comme un coup de tonnerre, éclateroit par tout l'univers. Les autres en faisoient diverses prédictions non moins favorables; mais la fin a montré assez qu'il ne faut rien s'assurer sur tels et semblables signes et météores, car le quatrième an et six mois de son âge mourut ce petit duc d'Orléans, à Saint-Germain-en-Laye. Et s'il y avoit lieu de faire jugement sur tel signe, il y avoit plus d'apparence de dire que, comme un éclair et un coup de tonnerre, cet aiglon royal passeroit promptement de cette vie en l'autre.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, page 275.)
Malherbe écrivait à Peiresc, le 26 avril 1607: «Il fut vu par les gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'éleva du jardin des Canaux, passa par dessus le Court du Cheval et par dessus le château, alla crever en le Court du Donjon, à l'endroit de l'horloge, avec un grandissime bruit; on dit comme d'un pétard, mais s'il eût été aussi grand, il eût réveillé tout le monde, ce qu'il ne fit pas. Le Roi, comme cela lui fut récité, s'en réjouit fort, et dit que souvent, devant des batailles et en des siéges de villes et autres entreprises, il avoit vu de semblables choses, mais toujours avec bonne issue, et qu'il espéroit que s'il avoit la guerre il feroit bien ses affaires.» (_Œuvres de Malherbe_, éd. L. Lalanne, 1862, in-8º, t. III, page 33.)
_Le 20, vendredi, à Fontainebleau._—Le Dauphin aperçoit le Roi au jardin; on ne le peut plus retenir, il y court. Il voit remuer M. d'Orléans, et considérant sa main dit en souriant: _Hé! voyez sa petite main!_ Je lui dis: «Monsieur, c'est de cette main dont un jour il vous fera service.» Il advint qu'à l'instant il haussa le bras droit, tenant le poing fermé, ce que chacun interpréta à bon augure, et lui (le Dauphin) l'alloit contant à chacun.
_Le 21, samedi._—Il dit ses quatrains et quelques sentences[397]; entre autres Mme de Montglat lui faisoit dire: «L'humilité est le chemin de l'honneur;» il dit de lui-même: _L'humilité est le chemin de la gloire qui conduit à l'honneur._
[397] Les quatrains de Pibrac et les proverbes de Salomon. Voici comment Héroard en parle dans son livre _de l'Institution du Prince_: «Aussitôt qu'ils sauront (les princes) tant soit peu lire, je suis d'avis qu'on les exerce dans les Proverbes choisis de Salomon, les quatrains du sieur de Pybrac, puis certains auteurs qui ont écrit des petits contes sous des noms feints, mais qui portent leur sens moral.»
_Le 22, dimanche._—Dîné avec le Roi; le Roi mangeoit du revenu du cerf, le Dauphin dit à Mme de Montglat: _Mamanga, je voudrois bien manger de cela._—«Monsieur, lui dit-elle, il n'en faut pas demander.» Comme le Roi eut achevé, le Dauphin lui dit: _Papa, donnez-moi de cela, s'il vous plaît._—«Il n'y en a plus, lui dit le Roi: que ne m'en avez-vous demandé?» Le Dauphin lui répond en hoignant un peu: _Papa, j'en voulois bien demander, mais Mamanga n'a pas voulu._
_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, qu'il trouve dînant et MM. de Vendôme et le Chevalier avec lui; il s'en pique en lui-même, n'en fait point semblant, se met auprès du Roi, qui le choque sans y penser ni s'en apercevoir; il se retire et se prend à pleurer, et pour prétexte de son déplaisir dit qu'il croit que _Papa est fâché contre moi puisqu'il m'a battu_. L'on le dit au Roi, qui l'apaise et le fait dîner avec lui.
_Le 24, mardi._—Mené chez le Roi, qui venoit d'être saigné, puis à la chapelle et ramené en sa chambre. Mmes les princesses de Conty, de Martigues[398] et de Mercœur[399] le viennent voir. Mme la princesse de Conty lui dit, se voulant jouer à lui: «Monsieur, je veux que vous m'appeliez Madame.»—_Je veux pas._—«Je vous appellerai donc griffon.»—_Je vous appellerai chienne._—«Je vous appellerai petit renard.»—_Je vous appellerai grosse bête_, et, montant sur un placet[400], il lui porte sa main vers le front en faisant les cornes et lui disant: _Je vous ferai porter ces armoiries._—«Ce ne sera pas vous qui me les ferez porter,» répliqua-t-elle, se trouvant un peu hors de train.
[398] Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre, vicomtesse de Martigues, veuve le 19 février 1602 de Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur.
[399] Catherine de Lorraine, veuve de Nicolas de Lorraine, duc de Mercœur, beau-père de la précédente, mort en 1577.
[400] Sur un tabouret.
_Le 26, jeudi._—Il va en la galerie, où il fait appeler la musique de la chambre du Roi pour l'entendre; il aimoit la musique et l'avoit toujours aimée avec transport.
_Le 28 avril, samedi._—Mené voir M. de Montglat, qui avoit la goutte, il le trouve levé, assis, et son pied sur un de ses carreaux de velours vert; il s'en aperçoit, s'en retourne tout court, en colère, disant entre ses dents: _Ho! il a son pied sur mon carreau, et puis on le mettra sur mon visage!_ Mme de Montglat ne l'en peut apaiser par aucune promesse, il s'en va. M. Guérin lui dit: «Monsieur, il vous lui en faut donner un, puisque vous en avez deux.»—_Ho! c'est un bel homme pour l'y en donner._ Indret lui dit: «Monsieur, il faut que vous les lui donniez tous deux.»—_Je m'en soucie bien; si c'étoit vous, qui êtes pauvre, je vous le donnerois; mais il est riche, qu'il en achète!_
_Le 29, dimanche._—On parloit du Pape, il demande: _Le Pape est-il pus riche que papa?_ Quelqu'un répond: «Oui».—_Je l'aime donc point._—Il étoit dans la balustre, voyant remuer M. d'Orléans; son aumônier lui demande s'il vouloit pas bien être cardinal?—_Non, ce sera pour cet homme_, dit-il en mettant la main sur la tête de M. de Verneuil[401].
[401] M. de Verneuil était destiné à entrer dans les ordres.
_Le 1er mai, mardi, à Fontainebleau._—Il avoit une robe neuve, verte, avec du passement d'or et de soie; il demande: _Pourquoi y a-t-y pas du passement tout d'or?_ Le nonce du Pape le vient voir, l'embrasse. Mme de Montglat lui dit qu'il demande comment se porte le Pape, son parrain; le Dauphin, branlant doucement la tête, dit à demi-voix: _Je ne saurois faire cela, il est trop mal aisé._ Amusé à peindre en crayon à mesure que M. Decourt, peintre du Roi, le pourtrayoit en crayon; il demande: _Faut-il mettre du bleu aux yeux?_ Il aimoit la peinture et y avoit de l'inclination.
_Le 3, jeudi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, puis chez la Reine, il donne le bonsoir à Leurs Majestés[402].
[402] La lettre de Henri IV à Mme de Montglat, datée du 3 mai à Fontainebleau, et que M. Berger de Xivrey a classée à l'année 1607, est de deux ans antérieure.
_Le 5, samedi._—Il joue assis pour être peint en crayon par M. Decourt, peintre du Roi; pour l'arrêter[403] Mathurine fait chanter trois petits garçons; rien ne l'arrêtoit tant que la musique, il l'écoutoit avec transport.
[403] Le faire tenir tranquille.
_Le 6, dimanche._—On lui avoit fait faire un pourpoint de toile blanche doublé de taffetas, un haut-de-chausses de même. _J'en veux point_, dit-il, _il est pas beau; ho! j'en veux point!_ Mme de Montglat lui dit qu'il est de même que celui du Roi; que ce n'est pas pour le porter toujours, mais quelques heures du jour, quand il fait chaud. _Je ne le porterai ni aujourd'hui ni tantôt; j'en veux un de taffetas, comme celui de féfé Chevalier._—Je lui demande de quelle couleur il le vouloit?—_Je le veux rouge._—«Monsieur, c'est la couleur des Espagnols; voici le mois de mai, le voulez-vous vert?»—_Ho! on diroit que je serois fou!_
_Le 7, lundi._—Il joue avec une petite peinture de Diane, en papier, que le jour précédent il avoit faite, remplissant avec la plume ce qu'on lui avoit tracé. Je lui dis que les femmes portoient la lune en la tête, il répond soudain: _Et les hommes le croissant!_—Il reçoit une lettre de M. de la Trimouille[404], âgé de huit ans, qui s'éjouissoit de la naissance de Monsieur d'Orléans, mais qui lui offroit son service à lui tout le premier. Il serre la lettre en son petit cabinet, puis dit: _Je voudrois bien lui écrire._ Mme de Montglat lui demande quoi?—_Je sais pas._—«Mais dites quoi.» Il songe en se promenant les mains sur le derrière: _Si veut venir avec moi à la guerre qu'il y vienne, sinon qu'il n'y vienne pas; s'il ne veut, quand je serai grand comme féfé Chevalier j'irai à la guerre avec papa, je serai toujours avec papa._
[404] Henri de la Trémoille, né en 1599, fils de Claude, duc de Thouars, et de Charlotte de Nassau.
_Le 8, mardi, à Fontainebleau._—Le Roi le mène au jardin de la Reine, où il se joue jusques à six heures; le Roi le ramène, et il a soupé avec lui; il va en la chambre de la Reine, puis ramené en la sienne il se joue sur le tapis et chante en compagnie: _Quand cette malheureuse bande_ et _Jean de Nivelle_.
_Le 9, mercredi._—Mme la comtesse de Moret accouche d'un fils à dix heures[405]; sur le bruit qui en couroit, on dit au Dauphin: «Monsieur, vous avez encore un autre féfé.»—_Qui? qui est-il?_ demande-t-il, comme ébahi.—«Monsieur, c'est Mme la comtesse de Moret qui est accouchée d'un fils.»—_Ho, ho! il n'est pas à papa!_—«Monsieur, à qui est-il donc?»—_Il est à sa mère_, et n'en voulut jamais dire autre chose, tout fâché et comme s'il eût voulu pleurer. A midi dîné; il rêve en mangeant, et demande tout à coup à Mlle de Vendôme: _Sœu-sœu Vendôme, qui aimez-vous mieux, Mousseu de Longueville ou Mousseu de Momorency?_—«Monsieur, je ferai ce qu'il plaira à papa.»—_Ho, ho! vous êtes amoureuse de Mousseu de Longueville[406]._—Mme de Montglat l'instruisoit sur ce qu'il auroit à faire et à dire à la reine Marguerite: _Je serai bien sage, je serai bien sage_, dit-il brusquement. Mené visiter la reine Marguerite, qui étoit arrivée à une heure après minuit, il fait ses compliments par force; ramené avec elle chez M. d'Orléans, d'où il s'échappe, il va en sa chambre, où il envoie querir deux renardeaux pour les faire courir en la galerie par son chien _Pataut_; il les fait courir en présence de la reine Marguerite.
[405] Au château de Moret près de Fontainebleau, que Henri IV avait donné à Jacqueline de Bueil. Cet enfant, légitimé en 1608, est Antoine de Bourbon, comte de Moret, tué à la bataille de Castelnaudary, en 1632.
[406] Mlle de Vendôme épousa en 1619 Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf.
_Le 10, jeudi, à Fontainebleau._—A peine avoit-il les yeux ouverts qu'il est fouetté pour n'avoir pas fait, le jour précédent, les compliments à la reine Marguerite. Il s'en va avec le Roi chez la reine Marguerite.
_Le 11, vendredi._—Il se joue de son petit canon, que la Reine lui avoit donné; je lui demande qui lui avoit donné ce canon?—_Papa l'a acheté, et maman me l'a donné._ Mené par la galerie au jardin des pins y trouver le Roi, qui promenoit la reine Marguerite.—Dîné avec le Roi.—A neuf heures du soir il est mené chez Leurs Majestés, et va prendre congé de la reine Marguerite, qui devoit partir le lendemain.
_Le 12, samedi._—Il va conduire, jusques au carrosse, la reine Marguerite s'en retournant à Paris.
_Le 13, dimanche._—A souper il a de l'impatience pour aller à la fenêtre voir en la cour un cul-de-jatte jouer du flageolet, et lui crie: _Ne vous en allez pas, cul-de-jatte, je lave mes mains._ Il va voir le Roi, qui devoit partir bon matin, lui dit adieu.
_Le 14, lundi._—L'on vient demander à Mme de Montglat si on porteroit M. d'Orléans à la chambre de Madame; il en est jaloux, s'en fâche, et le fait porter en la sienne, et permet qu'on le couche sur son lit; c'étoit une extrême faveur.
_Le 15, mardi._—Il va attendre la Reine en son petit anticabinet, pour être le premier rencontré à sa première sortie, relevant de sa couche, l'accompagne jusques à la chapelle de la salle du bal. A onze heures trois quarts, dîné; Mme la princesse d'Orange lui disoit: «Monsieur, qui aimez-vous mieux qui soit votre beau-frère, ou le prince d'Espagne, ou le prince de Galles?»—_Le prince de Galles._—«Et vous, épouserez-vous l'Infante?—_J'en veux point._—Je lui dis: «Monsieur, elle vous fera roi d'Espagne.»—_Non, je veux point être Espagnol._ Il va chez la Reine pour prendre le mot, et le donne aux capitaines.
_Le 16 mai, mercredi, à Fontainebleau._—Mené chez la Reine et au jardin des pins, où il s'amuse; l'on porta une cane pour y mettre des barbets après, dans la grande fontaine; il s'en va, et jamais ne le sut-on persuader de l'aller voir; c'est qu'il ne la vouloit point voir faire mourir. Il va sur la terrasse, où il voit la chaise percée de Mme de Montglat, l'appelle, et tenant son nez bouché: _Mamanga, velà un lièvre en forme._
_Le 18, vendredi._—Fouetté pour avoir fait le fâcheux le jour précédent à la messe. A huit heures trois quarts il va donner le bonsoir à la Reine et prendre le mot.
_Le 19, samedi._—Il va chez le Roi, qui arrivoit de Paris; le Roi et la Reine viennent voir remuer M. d'Orléans; il y va, chasse M. le Chevalier d'auprès d'eux.
_Le 21, lundi._—Il vient chez M. d'Orléans pour lui donner ses premières brassières. A huit heures et demie mené chez le Roi, il lui donne le bonsoir; ramené il trouve un suisse en la salle, assis dans sa chaise, entre en extrême colère, veut qu'on l'envoie en prison.
_Le 22, mardi._—A six heures soupé; on lui vient dire que le Roi alloit voir faire la curée du cerf qu'il avoit pris; il achève de souper avec impatience, va par la galerie en mangeant son massepain, et va rencontrer le Roi et la Reine, qui lui font voir la curée. Ramené en sa chambre, il s'amuse sur le tapis de pied à faire de la musique, chante lui-même: _Ambroise, d'où venez-vous?_
_Le 24, jeudi._—Il s'amuse à peindre, se fait tracer par un jeune peintre et remplit après avec un charbon, fort sûrement; ayant bien commencé, il dit au peintre: _Achevez le demeurant_[407].
[407] Ce dessin est conservé dans le manuscrit d'Héroard.
_Le 25, vendredi._—Mené au Roi et à la Reine, qui soupoient; le Roi jette sur la table à _Cadet_, son chien, de la menue dragée; le chien la lèche, M. le Dauphin la ramasse et la mange.
_Le 28 mai, lundi, à Fontainebleau._—Le Roi revient de la chasse; il le va voir[408].
[408] Héroard ajoute ici en marge: _Pro pudore erubescit; manu obducit faciem [Rex] ostentans manu p...et dicens: Ecce qui te talem qualis es fecit._
_Le 29, mardi._—Il reçoit une escopette et deux grands et beaux barbets que lui envoie le prince de Galles. Il va à la poterie, où il prend plusieurs pièces, chiens, lions, taureaux, puis revient en sa chambre, où, sur le tapis de pied, il les fait combattre. A huit heures trois quarts mené chez Leurs Majestés, il y écoute la musique de voix et de luths; on ne l'en peut tirer tant il y étoit attentif; il joue après aux cartes, au reversis, M. le grand écuyer joue avec lui; il y jouoit d'affection et comme entendu.
_Le 30, mercredi._—A neuf heures du soir mené chez le Roi, il prend le mot, le donne à M. d'Épernon, colonel de l'infanterie, puis à M. de Créquy, mestre de camp du régiment des gardes; il le refuse à M. de Bouillon, maréchal de France.
_Le 5 juin, mardi, à Fontainebleau._—Le fils de M. de Saint-Luc, âgé de quatre ans, vient dire adieu au Dauphin; je lui demande bas à l'oreille: «Monsieur, vous plaît-il pas de lui donner quelque chose?»—_Oui._—«Monsieur, quoi?»—_Un cheval marin_, qui étoit de poterie.—«Monsieur, vous plaît-il que je l'aille querir?»—_Oui, mais ne prenez pas celui qui est cassé_; il y en avoit. Je lui porte l'entier, il le lui donne gracieusement.
_Le 6, mercredi, à Fontainebleau._—Il va à l'entrée de la galerie, où il s'amuse à tirer en cire Descluseaux pendant que le sieur Paulo le tire en cire; amusé jusques à trois heures et un quart; goûté; il s'amuse, avec de la cire, à faire un visage, pendant que M. Dupré, statuaire du Roi, le tire pour en faire une médaille; il sait tout ce qu'il faut faire et travaille fort dextrement, polit, fait les cheveux, perce les yeux, les oreilles, tout sur la trace grossière que M. Dupré lui en avoit faite.
_Le 7, jeudi, à Fontainebleau._—Il conteste contre Mme de Montglat, dit qu'il ne fera rien de ce qu'elle voudra, et là-dessus il est fouetté.—Il dit qu'il me veut peindre[409] en cire pendant que M. Dupré l'achèvera, et qu'il me fera la barbe pointue comme une épingle[410].
[409] Le mot peindre s'employait pour représenter.
[410] Une médaille de Jean Héroard a été gravée par Warin postérieurement à la mort du médecin du Roi; Héroard portait en effet la barbe en pointe. Cette médaille est reproduite dans le _Trésor de Numismatique_, médailles françaises, 2e partie, planche XIX.
_Le 9, samedi._—A huit heures mené chez Leurs Majestés, il leur donne le bonsoir; ramené à neuf heures et un quart, il voit danser les Égyptiens[411] en sa salle, ne veut point que M. Birat ne pas un des siens danse avec leurs femmes. A neuf heures trois quarts mené en sa chambre, dévêtu, mis au lit; l'on parloit de ce qu'il n'avoit permis la danse aux siens avec ces femmes; je lui demande: «Monsieur, voudriez-vous bien que j'eusse dansé avec elles?»—_Non_, dit-il, _je ne voudrois pas que vous eussiez touché la main à ces vilaines femmes; elles sont si sales! Je ferai allumer dans la salle un grand fagot de genièvre._
[411] C'étaient sans doute des bohémiens qui avaient eu permission de danser devant la Cour.
_Le 10, dimanche._—Mené à la messe en la chambre de M. d'Orléans, puis chez le Roi, qui avoit la goutte. A onze heures et demie dîné; il ne veut plus manger que l'on ne fasse sortir trois Égyptiens, disant qu'ils sentoient mauvais.
_Le 14, jeudi._—A dix heures mené à la chapelle puis chez la Reine et avec elle à la procession[412]; le Roi avoit la goutte. A six heures et demie soupé; il va sur la terrasse, revient en sa chambre pour y recevoir don Diego d'Ivarra, Espagnol, qui étoit ambassadeur pour le roi d'Espagne dans Paris, quand le Roi le prit sur la Ligue; il s'en alloit en Flandres.
[412] De la Fête-Dieu.
_Le 15, vendredi._—Pour n'avoir voulu ôter son chapeau à des gentilshommes qui l'étoient venus voir, après qu'ils sont sortis de sa chambre, il est pris par des femmes de chambre, mis et couché sur le lit et fouetté.
_Le 16, samedi, à Fontainebleau._—Mis au lit de Mme de Montglat avec elle et son mari. A quatre heures et demie il va chez le Roi, qui le met dans son carrosse et le mène au grand canal.
_Le 17, dimanche._—Mené chez le Roi, qu'il trouve en son antichambre, prêt à sortir, qui le mène au promenoir; il fait le tour entier du jardin du Tibre, entre en l'allée du chenil, où le Roi le renvoie. Ramené, il veut battre Bompar, son page, disant que c'étoit pour ne l'avoir point suivi, taisant la cause qui étoit pour avoir suivi le Roi, portant sur lui le parasol de M. le Dauphin; il retient longtemps cette vengeance. Bompar arrive, il va à lui à coups de verge, qu'il tenoit en sa main, et à coups de pied, ne lui veut point pardonner, quelque chose qu'on lui puisse remontrer, demeure froid et ferme sur cette opinion. A dîner, Bompar revient; Mme de Montglat dit au Dauphin qu'il lui commande de sa part d'aller savoir comme se portoit M. le grand écuyer, qui étoit malade; il répond: _Je veux pas que ce soit Bompar, je veux que ce soit Charpentier_, valet de garde-robe de Madame. Sur la menace du fouet par Mme de Montglat, il dit: _Oui, oui, allez-y, Bompar_; et quand il fut parti il reprit: _Mais qu'il soit revenu, je le battrai bien, je lui donnerai cent coups de bâton, puis je l'envoyerai à la cuisine_. Il dit tout cela froidement; il ne pouvoit oublier son maltalent. Bompar revient: _Allez-vous en_, dit-il, et il le chasse. «Monsieur, lui dit-on, il ira trouver papa, auquel il dira la cause pour laquelle vous l'avez chassé.» Il songe quelque peu de temps sans dire mot, puis tout à coup: _Qu'on l'appelle_. Il revient, et, pour rompre cette opiniâtre humeur de vengeance, je lui dis comme Bompar rentroit: «Monsieur, faites-lui boire le reste de votre breuvage.» Il le fait, se prend à rire, l'ayant vu boire, et son humeur se passa.
_Le 19, mardi, à Fontainebleau._—Il va par le jardin des canaux au Navarre[413], pour voir piquer les chevaux du Roi, y voit _la Donzelle_, cheval barbe, _le Montgommery_, cheval normand du haras de M. de Brueil, qui étoit le cheval de guerre du Roi.
[413] L'hôtel de Vendôme appelé aussi le Grand-Navarre. Voy. _Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, page 327.
_Le 21, jeudi._—Il se réjouit de ce que Mme de Montglat dit que la Reine lui venoit de dire qu'il iroit à Saint-Germain: _Ha! que j'en suis bien aise, moucheu Héoua, vos grands livres sont-ils encore à Saint-Germain?_—«Oui, Monsieur.»—_Les avez-vous fait serrer?_—«Oui, Monsieur.»—_Maître Gille_ (c'étoit son sommelier), _je m'en vas à Saint-Germain, il faut que vous fassiez serrer ma coupe, mon verre et mon cadenas; mon bassin, faites le mettre dans un étui. Et vous, Devienne_ (son cuisinier), _faudra faire serrer ma vaisselle_.—Il va en la galerie, où l'on lui porte un tapis à l'entrée pour se jouer dessus; il faisoit grand chaud. Le cardinal Barberini, nonce, et le sieur Denis Caraffa, évêque, passant de Flandres pour aller nonce en Espagne, lui baisent la main.
_Le 26, mardi._—Il bégaye fort en parlant. Il entend la messe en la chambre du Roi, puis va donner le bonjour à la Reine. A cinq heures, mené au jardin et chez M. de Sully.
_Le 27, mercredi._—Il voit sur les quatre heures entrer l'ambassadeur turc Mustapha-Aga, qui a la garde des habits des enfants du Grand-Seigneur, et autres grands de sa Cour; il étoit monté sur un cheval bai de la grande écurie du Roi, et descendit au pied de l'escalier de la cour des fontaines, conduit par M. de Brèves et accompagné d'un janissaire, de deux autres Turcs et de deux esclaves. Il venoit pour demander au Roi les esclaves turcs qui avoient été délivrés des galères à la prise de l'Écluse et mis aux galères à Marseille, ce que le Roi leur accorda[414]. Cependant il prend une humeur à M. le Dauphin de vouloir aller chez le Roi pour le y voir; on ne le peut retenir. Il va en la galerie; on suppose un valet de chambre qui lui vient dire de la part du Roi qu'il eût à s'en retourner en sa chambre; il y va soudain sans marchander. M. de Souvré arrive pour lui dire que l'ambassadeur Turc le vient voir; le voilà aussitôt à même pour accommoder le tapis de pied, y travaille lui-même pour qu'il soit bien tendu, jusqu'à ôter un fétu que M. de Souvré commandoit à un autre d'ôter. L'on demande sa chaise: _Qu'on m'apporte la grande_, dit-il. On lui donnoit de fausses alarmes de la venue de l'ambassadeur: _Asseyez-moi, asseyez-moi_, disoit-il, se jouant avec M. le comte de Saulx, M. de Courtenvaux et autres jeunes gentilshommes. Assis, il goguenarde encore avec eux sur les postures des chapeaux sur la tête; l'ambassadeur arrivé, il prend sa contenance ferme, froid, grave, doux, élève et dresse son corps, le regarde assurément comme il s'arrêta au bout du tapis et le considérant, et se regardoient l'un l'autre. Peu après l'ambassadeur prend du damas vert figuré et mêlé d'autres couleurs, s'avance et le lui présente, puis développe une petite chemise à la turque, ouvrée de bouquets, qu'il lui présente aussi: il reçoit tout froidement. L'ambassadeur dit en son langage, rapporté par M. de Brèves, que ceux qui étoient pauvres ne pouvoient pas donner beaucoup, mais qu'ils donnoient l'affection, et qu'il donnoit la sienne; puis demanda à lui baiser la main; il lui baise la main gauche qu'il tend, puis dit qu'il prioit le grand Dieu qu'il lui donnât la volonté de continuer en l'amitié envers eux, comme avoient fait le Roi et ses prédécesseurs, et qu'il lui donnât longue vie; puis il s'en va par la galerie aux jardins, et de là recoucher à Moret. Le soir, étant sur le lit de Mme de Montglat, se jouant, je commence à lui parler de ce Turc, et lui dis: «Monsieur, il faudra que vous alliez un jour à Constantinople avec cinq cent mille hommes.»—_Oui, je tuerai tous les Turcs et cettui-ci, et tout._—«Monsieur, il ne faudra pas tuer cettui-ci, qui a pris la peine de venir de si loin pour vous voir et vous faire des présents.»—_Mais les Turcs ne croient pas en Dieu._—«Monsieur, pardonnez-moi, ils croient en Dieu, mais non pas en Jésus-Christ, qui est fils de Dieu.»—_En qui donc?_—«En Mahomet.»—_Qui est-ce Mahomet?_—«Monsieur, ce a été un méchant homme qui les a tous trompés et fait croire qu'il étoit envoyé de Dieu pour leur faire croire autrement que ce que Jésus-Christ avoit fait.» Il songe un peu, puis soudain: _Ho! ho! je les tuerai tous, mais je ferai dire une messe devant cettui-ci, puis je le ferai baptiser._—«Ce sera bien fait, mais il le faudroit premièrement faire baptiser, puis vous feriez dire la messe devant lui.»—_Pourquoi?_—«Pource qu'il ne peut être chrétien qu'il ne soit baptisé, ni ouïr la messe qu'il ne soit chrétien.»—_Bien donc._ L'on nous interrompit.
[414] Le P. Dan donne quelques détails sur la réception de cet ambassadeur (pages 287-9); mais il se trompe en la datant du mois de mai 1607.
_Le 28 juin, jeudi._—Éveillé à huit heures, il se jette hors du lit à bas, fait fermer les portes, de peur que Mme de Montglat ne lui donnât le fouet, qu'il craignoit pour des fautes faites le jour précédent; elle vient, il y court pour l'empêcher, j'obtiens grâce, il ouvre.
_Le 1er juillet, dimanche, à Fontainebleau._—Le Roi commande à M. Birat, à M. Guérin, nomme son mignon ce soldat Descluseaux (_sic_), puis à M. de Cressy, à M. de Mansan de le tenir quand Mme de Montglat le voudra fouetter; me fait l'honneur de me commander devant lui de le reprendre quand il fera quelque faute. Le Roi et la Reine partent pour s'en aller souper et coucher à Melun et le lendemain à Saint-Maur-des-Fossés.
_Le 3, mardi, à Fontainebleau._—A trois heures étudié; il écrit à contre-cœur, hausse ses deux jambes, les met du long sur son papier; les cuisses étoient en l'air, nues. Mme de Montglat lui donne un grand coup de verges dessus, ne voulant pas les ôter.
_Le 4, mercredi._—A deux heures il vient au pavillon de M. le Grand, où j'étois logé, y joue à la paume; à trois heures il y a goûté, puis il va en la galerie du jeu de paume, y joue à la paume avec jugement, frappe de grands coups. Mené au jardin des pins, en celui des canaux et des fruitiers, où il s'amuse à voir des cages où des poules avoient couvé des faisandeaux; il n'en pouvoit partir.
_Le 6, vendredi._—A une heure il va chez sa nourrice, d'où il m'envoie querir pour étudier; mais ce ne fut pas pour longtemps. Il fallut marchander pour en dire deux lignes et demie du Psaultier latin. A deux heures et demie il consent de descendre en sa chambre pour y apprendre à écrire puis à danser. A neuf heures trois quarts dévêtu, mis au lit, fort gai; l'on parloit des chevau-légers du Roi et de Caulet, qui en étoit le chirurgien et qu'il vouloit qu'on envoyât querir pour lui panser une écorchure qu'il avoit; il demande: _Papa n'a-t'y que des chevau-légers?_—Je lui dis que non.—_J'ai des gendarmes et des chevau-légers; je veux donner à papa ma compagnie de gendarmes._—«Monsieur, papa les vous a baillés pour y commander pour son service, et quand vous serez grand, un jour de bataille, vous serez à la tête de l'armée, au devant de papa, avec votre compagnie de gendarmes.»—_Qu'est-ce que tête?_—«Monsieur, c'est le devant de l'armée qui regarde les ennemis.» Il répond en s'animant: _J'y serai devant papa avec ma compagnie de gendarmes, et mes chevau-légers seront devant moi, puis nous irons tuer tous les ennemis._
_Le 7, samedi._—Comme Mme de Montglat lui donne sa chemise, elle lui demande: «Monsieur, quand vous serez hors d'avec moi et entre les mains des hommes, et que j'aille quelquefois à votre lever, me permettrez-vous de vous donner votre chemise?» Il lui répond: _Ne parlons pas de cela, Mamanga, je vous en prie; il me semble que j'y suis déjà!_—A cinq heures, mené aux jardins, il voit une femme qui mangeoit du pain bis de la concierge du portail de la chaussée, en veut, en mange un gros morceau. Ramené, M. l'aumônier demande à Mme de Montglat pour le faire voir à quelques chanoines de Saint-Quentin: _Mais, Mamanga, mon aumônier ne parle jamais que de chanoines et que de moines!_ dit-il, hoignant et hochant la tête.
_Le 8, dimanche, à Fontainebleau._—Il écoute, en mangeant lentement, la musique des luths et des voix avec transport; aucune chose n'arrêtoit tant son esprit que la musique. Il va en sa chambre, se fait donner sa trompe, que M. de Montbazon lui avoit donnée, va en la galerie, s'amuse à sonner ce qui est de la chasse, parlant dans sa trompe sans souffler.
_Le 10, mardi._—On lui dit que M. Birat étoit revenu de Montargis, il s'en réjouit, l'envoie querir, l'attend avec impatience; il étoit de ceux qui le faisoient jouer.—Étudié à contrecœur, après avoir bien marchandé.
_Le 11, mercredi._—M. Caulet, chirurgien aux chevau-légers du Roi, lui a coupé les cheveux en homme.
_Le 14, samedi._—Il pleure fort sur ce qu'il voit pleurer Mme de Montglat pour les mauvaises nouvelles de son mari, qui étoit mort[415]. M. de Souvré le fait étudier; ce fut la première fois.
[415] _Voy._ la lettre de Henri IV à Mme de Montglat sur la mort de son mari. (_Lettres missives_, tome VII, page 316.)
_Le 15, dimanche._—Mené sur la chaussée, où il voit M. du Brocq voltiger sur un cheval. Il demande d'aller voir _Mamanga, mais je veux pas qu'elle pleure_. Il y va: _Bonsoir Mamanga, je veux pas que vous pleuriez, riez_; il la veut emmener pour coucher en sa chambre.
_Le 17, mardi, à Fontainebleau._—Il ne veut point que M. Guérin le serve (à souper), pour ce qu'il avoit touché à Mlle de Vendôme pour l'asseoir à table; il se y opiniâtre. L'on vient à parler du tonnerre, qui le jour précédent, sur les trois heures, étoit tombé à Moret dans la chambre où M. le comte de Moret, âgé de deux mois et demi, étoit entre les bras de sa nourrice, près de la fenêtre, où il entra sans offenser personne. Je dis que la chambre étoit pleine d'opiniâtres; il ne dit mot, mais incontinent après dit: _Guérin, prenez la serviette, servez-moi._
_Le 18, mercredi._—J'allai à Moret voir M. le comte de Moret, qui se portoit bien et avoit été miraculeusement sauvé du tonnerre, qui entra par les fenêtres de sa chambre, du côté du midi, à deux pas près de lui, étant dans les bras de sa nourrice.
_Le 21, samedi._—A onze heures dîné; il demande de la tisane de Mlle de Vendôme à boire, M. Guérin lui dit que c'étoit du vin: _Bien, c'est tout un, donnez-m'en_, et il me regarde, et me commande de lui en faire donner. Je lui dis: «Monsieur, il vous feroit mal».—_Papa le veut._—«Monsieur, c'est quand vous mangez avec lui». Il commence à s'échauffer de colère: _Vous êtes un homme de neige, vous êtes laid!_—«Oui Monsieur, mais vous ne boirez pas de vin, car il vous feroit mal». Sur ce refus il prend un couteau et, tout ardent de colère, m'en menace. Je lui dis: «Adieu, Monsieur, je m'en vais tout à fait.» Je pars, et m'en allai en ma chambre; il envoie plusieurs fois vers moi, et après plusieurs refus je retourne. Il dit qu'il est bien marri de ce qu'il a fait et que jamais il n'y retournera, demande à boire. On lui sert de son breuvage, dont il ne vouloit pas, en boit fort peu et par menace. Il est toujours sur ce vin; il en vouloit, je lui résiste encore: _Je vous aime point, vous êtes un bel homme de neige._—«Monsieur, je l'écrirai au Roi, ou je m'en irai le lui dire».—_Je m'en soucie bien._—«Bien donc, Monsieur, puisque je ne vous sers plus de rien, adieu, je m'en vais tout à bon trouver le Roi.» Je pars, il envoie plusieurs fois après moi; je ne y retourne plus, cependant il continue à dîner. A deux heures il vient en ma chambre, après s'être informé de lui-même si je m'en allois; on lui dit que oui, et que c'étoit en carrosse: _Ho! son carrosse est à Vaugrigneuse et celui de Mamanga est à Paris!_ Mme de Montglat le conduisoit, il marchandoit à entrer; il entre, je le salue sans dire mot; il s'en vient enfin à moi: _Je vous prie, ne vous en allez pas!_—«Monsieur, que voulez-vous que je fasse ici, auprès de vous, puisque vous ne voulez pas faire ce qui est pour votre santé; je ne y sers plus de rien».—_Je ferai plus_; et la paix fut faite. Sur les trois heures Boileau, son violon, se présente pour le faire danser, il lui dit des injures, et le veut frapper; Mme de Montglat l'aperçoit, elle le fait prendre et tenir par Boileau, et il fut fouetté.—Mme la comtesse de Moret le vient voir.
_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—Il se réjouit d'aller à Saint-Germain, sur la nouvelle qui en étoit venue de la part de la Reine.
_Le 24, mardi._—Il va en la galerie, s'y joue, s'y amuse, va chez sa nourrice, et à trois heures y a goûté, puis écrit; en écrivant M. Boquet (mari de sa nourrice) crioit après _Pataut_, son chien, pour ce qu'il faisoit du bruit pendant que Monseigneur écrivoit: _Hé! Boquet, savez-vous pas que c'est une bête, quelle n'a point de raison?_
_Le 25, mercredi._—M. le cardinal de Joyeuse, revenant d'Italie pour l'accord du Pape et des Vénitiens, vient voir le Dauphin.—Mme de Moret lui avoit envoyé un navire; il disoit qu'étant à Saint-Germain il le mettroit sur la rivière, et le feroit tout charger de lapins.
_Le 27, vendredi._—Ayant appris par le capitaine des mulets du Roi qu'il avoit amené les mulets pour aller à Saint-Germain; il presse que l'on serre ses habits, que l'on fasse les coffres.
_Le 28, samedi, à Fontainebleau._—MM. de Souvré et de Béthune arrivent pour le conduire à Saint-Germain; aussitôt il va en sa chambre, et disoit par celles où il passoit: _Je m'en vas détendre ma chambre, Mousseu de Souvré est venu._ A six heures et un quart soupé, il se ressouvient, en parlant de Crosne, d'un grand cabinet rond, découvert, où il avoit passé il y avoit deux ans dix mois[416] disant: _C'est là où nous fîmes le corps de garde_; il étoit vrai.
[416] Le 10 novembre 1604.
_Le 29, dimanche, voyage._—A une heure et demie il est entré en carrosse à la cour du Cheval-Blanc, et est parti, accompagné de M. d'Orléans en litière, Madame et Mme Christienne en litière, Mlle de Vendôme en litière; et dans son carrosse de M. et de Mlle de Verneuil et Mme de Montglat, sa gouvernante; MM. de Souvré et de Béthune à cheval. A trois heures et un quart goûté dans la forêt, à la table du Roi. Arrivé à Melun à quatre heures et demie, il se joue en sa chambre chez M. de la Grange. MM. de la ville et le lieutenant général le viennent saluer, lui font présent de pièces de pâtisserie et de leur vin. Il va voir chez un plombier, près du pont, des moulins où il y avoit une pompe qui donnoit de l'eau à une petite grotte; M. de Souvré le y mena; il fut ramené à pied par la ville.
_Le 30, lundi, voyage._—Parti de Melun à midi, il arrive à deux heures et demie à Lourcine, où il a goûté, passe par le pont de Villeneuve-Saint-Georges, et arrive à Crosne à cinq heures et un quart. Mené au jardin, il se promène partout, passe sur le pont, qui tourne sur un pivot, fait abattre des prunes.
_Le 31, mardi, voyage._—On le mène au logis de M. Gobelin; on lui fait voir la fontaine, le jardin; il part à huit heures trois quarts, il est mené à Charenton, chez M. Cenami, gentilhomme lucquois; parti à une heure et demie, il entre à Paris par la porte Saint-Antoine. MM. de Guise, de Nemours, d'Aiguillon et de Sommerive le viennent saluer et le conduisent jusques à la porte Saint-Honoré, où ils rencontrent M. le prévôt des marchands (Sanguin, sieur de Livry) et les échevins, qui lui font la réception; hors la porte ces messieurs prennent congé de lui. Il est mené jusques au Roule, où, sous un ombrage, sans descendre de carrosse, il a goûté à trois heures et un quart. Il passe le pont de Saint-Cloud, porté sur les bras par M. de Courtenvaux (on racoustroit le pont); il arrive à Saint-Cloud en son logis, chez M. de Gondi, à cinq heures et demie.
_Le 1er août, mercredi, voyage._—A deux heures et demie parti de Saint-Cloud, il passe par la levée; il se rencontre un grand bateau qui montoit et qui traînoit, attaché, un petit bateau que les bateliers dirent avoir fait faire pour lui; il commande de le descendre au Pecq, et arrive à Saint-Germain-en-Laye à quatre heures et un quart.
_Le 2, jeudi, à Saint-Germain._—Il va en la chambre de sa nourrice, puis descend en son ancienne chambre, où il s'amuse. M. Nicolaï, premier président des Comptes à Paris et Mme des Essars[417] le viennent voir. Quelqu'un lui demande: «Monsieur, qui est cette belle dame?» Il répond en souriant: _C'est la femme de Mousseu de la Varenne_; il l'avoit vue quelquefois à Fontainebleau et conduite par M. de la Varenne.
[417] Charlotte des Essars, une des maîtresses du Roi.—Voy. _Lettres missives_, tome VII, pages 138 et 510.
_Le 5, dimanche._—Il bégaye en parlant, se fait coiffer en paysanne pour jouer une comédie, ayant une épée à son côté.
_Le 7, mardi._—Mené au palemail, il va jusques à la chapelle, fait mener ses petits tombereaux, remuer et transporter de la terre, ordonne, commande, se fait appeler _maître Louis_. Il vient en ma chambre, où il s'amuse à la fenêtre, et y prenoit plaisir à voir travailler les charpentiers et les autres ouvriers, puis entre en mon étude, demande à écrire, écrit son nom _Lois_, puis me demande: _Comment faut-il écrire roi?_ Je le lui montre, il y ajoute un _s_, disant: _Velà Rois_[418].
[418] Héroard a conservé ce papier griffonné.
_Le 10, vendredi, à Saint-Germain._—Mené au palemail, il se fait mettre dans son petit carrosse découvert jusques à la chapelle, où il entend la messe faisant des gambades sur son carreau. Il va à son carrosse, y fait mettre dedans Madame, la petite Vitry et le petit Gramont de la Franche-Comté. Il dit à l'oreille à Indret, son joueur de luth, qui le menoit: _Je veux être le valet de pied, mais le dites pas._ Deux pages tirent le carrosse, il va à côté branlant les bras et marchant de l'air d'un laquais, se fait appeler _le petit Louis_. Mené en sa chambre, il se met sur les outils de menuiserie; il a deux pages et deux garçons de la chambre, auxquels il commande, leur fournit la besogne et se fait appeler _maître Louis_. Il vient en ma chambre, me demande papier et encre, se met à peindre, fait un oiseau, puis se met à faire _Dondon_, sa nourrice; comme il faisoit le nombril, il tire ce qui est plus bas, et l'ayant fait, dit: _Et velà ce que je veux pas dire_[419].
[419] Ce dessin est conservé dans le manuscrit d'Héroard.
_Le 11, samedi._—M. de la Luzerne, le jeune, le vient saluer; il lui montre ses armes. Mené à la chapelle du parc, il y entend la messe ayant son papier et sa plume à écrire; il falloit quelque chose pour contenir son esprit. Au sortir de là il s'amuse à faire paver l'allée d'une maison qu'il avoit faite les jours auparavant, y travaille et apporte lui-même [ce qu'il faut]; on ne l'en peut tirer jusques à ce que je lui dis qu'il falloit que les ouvriers allassent dîner. Le page de Mme de Montglat, Maisonrouge, demandoit de l'argent, menaçoit de ne revenir plus; le Dauphin lui dit: _Venez ce soir; savez-vous pas qu'on paye les ouvriers le samedi au soir?_ Il s'amuse à ses outils de menuiserie, va en la chambre de Mme de Montglat, la prie de lui donner un grand cabinet d'Allemagne qu'elle avoit; elle le lui donne, il ne veut point ouïr parler de donner le sien, qui étoit petit, à Mme de Vitry, qui le lui demandoit. A neuf heures dévêtu, mis au lit, il s'amuse à crayonner avec du rouge fort proprement et dextrement.
_Le 12, dimanche, à Saint-Germain._—Il monte en la chambre de sa nourrice, qui étoit accouchée le matin, puis entre en la mienne, s'amuse à la fenêtre qui regarde le préau à parler aux passants, et leur demande: _Qui êtes-vous? où allez-vous?_ Il fait sauter, courir, danser sur le pont de la chapelle des pauvres garçons, puis à la fin leur jette quatre grands blancs attachés à une pierre.
_Le 13, lundi._—Il va à la chambre de la Reine, où il fait faire du feu et y mettre sa petite marmite, dans laquelle il met du mouton, du lard, du bœuf et des choux, appelle et prie chacun pour être à la collation, y fait monter Mlle de Vendôme. Il s'amuse à peindre en crayon, n'en peut sortir.
_Le 14, mardi._—On lui dit que M. de Verneuil arrive[420]; le voilà de courir jusques au pied de l'escalier avec grandes exclamations et glapissements de joie; il en étoit tout transporté, l'embrasse, lui demande: _Avez-vous soupé?_—«Non, mon maître.»—_Allez-vous-en souper_, lui dit-il, faisant le maître et l'honneur de la maison.
[420] La marquise de Verneuil avait demandé au Roi de garder ses enfants pendant quelques jours auprès d'elle. Voy. _Lettres missives_, tome VII, pages 319, 328, 333 et 338, et la lettre de Malherbe à Peiresc du 3 août 1607.
_Le 16, jeudi._—En prenant son bouillon dans son écuelle de porcelaine, on lui louoit la porcelaine; je lui dis que le Grand-Turc buvoit dans des vases de porcelaine: _Ho!_ dit-il, _je veux plus prendre du bouillon là dedans_, et il repousse son écuelle.—«Monsieur, lui dis-je, c'est pour ce que le Grand-Turc est un grand prince et qu'il n'y a que les rois et les grands princes qui en usent.» Il revient à soi, la reprend et me demande: _Papa s'en sert-il?_—«Oui, Monsieur.»
_Le 17, vendredi._—Éveillé à six heures et demie; levé avec impatience de faire déménager pour aller à Noisy[421], à cause de la peste qui depuis avoit été découverte sur une femme, au-dessus du cimetière, ce dont on avoit averti le Roi, qui étoit à Monceaux; il dépêcha M. de Frontenac, qui arriva le jour précédent à quatre heures et demie après midi, portant commandement d'aller à Noisy. Il presse de charger, va lui-même en sa chambre, où il aide à emballer un matelas; jusques à trois heures c'est une perpétuelle inquiétude et soin, pour faire partir le reste des bagages qu'il voyoit en la cour, du dessus de la terrasse; il descend, remonte, est mené en la chapelle à cause du chaud. Enfin, parti de Saint-Germain à cinq heures, M. de Frontenac étant revenu de Poissy, et à son arrivée ayant reçu nouvelles du matin à dix heures, de Monceaux, de la maladie du Roi. Le Dauphin arrive, fort gai et ne faisant que chanter, à Noisy, à six heures et demie. Aussitôt qu'il est descendu il demande d'aller au jardin, y est mené, va partout. Amusé jusques à neuf heures, dévêtu, mis au lit, Mme de Montglat lui dit que l'on alloit à la chapelle prier Dieu pour papa: _Et pour moi aussi, Mamanga_, dit-il promptement et d'affection[422].
[421] Le château de Noisy-le-Roi, près de Versailles, appartenait alors au cardinal de Gondi.
[422] Le Roi avait écrit à Sully de Monceaux, le 15 août: «Mon ami, sur l'avis que je viens tout présentement de recevoir de Mme de Montglat, comme la peste est à Saint-Germain-en-Laye, je vous dépêche Frontenac, par les mains duquel vous recevrez cette-ci, en poste, pour vous dire que je mande à Mme de Montglat de mener mon fils à Noisy avec mes autres enfants. Mais pource qu'il n'ont pas de litières, carrosses ni charrettes pour les mener et porter leur équipage, je vous prie de leur en envoyer le plus promptement que vous pourrez afin qu'ils partent aussitôt; car en telles choses la diligence est requise.» Henri IV tomba malade deux jours après. «Ce mois d'août fut extrêmement chaud et sec, dit Lestoile; les melons donnent des cours de ventre et dyssenteries dont plusieurs étant atteints en sont fort malades, entre autres le Roi, qui s'en trouva si mal d'un, et tellement affoibli qu'on douta (sans dire mot) de sa santé.... Un docteur de Sorbonne fit en ce temps _le procès du melon_ à cause du mal qu'il avoit fait au Roi.» (_Registre journal de Henri IV_, édition Michaud et Poujoulat, tome I, 2e partie, page 434.)
_Le 18, samedi, à Noisy._—A huit heures et demie déjeûné; il me dit: _Allons promener, mousseu Héroua; voulez-vous bien que je vous montre la grotte._ Il me va montrant tout ce qu'il avoit vu le jour précédent, ayant remarqué jusques aux moindres choses. Ramené, et à neuf heures mené à la chapelle. A cinq heures mené au parc puis au jardin; à six heures trois quarts ramené, il veut hausser le pont levis. Mme la marquise de Ménelay[423] le vient voir. Dévêtu, mis au lit, il donne le mot à MM. de Mansan et de la Court: _Saint Jacques._
[423] Claude-Marguerite de Gondi, fille d'Albert de Gondi, duc et maréchal de Retz, veuve de Florimond de Hallwin, marquis de Maignelais; morte en 1650, à l'âge de quatre-vingts ans. Dix jours plus tard, le 28 août, le Dauphin s'amuse à copier son portrait.
_Le 19, dimanche, à Noisy._—M. du Tost, mari de la nourrice de Madame, lui apporte une pie-grièche qu'il avoit dressée à voler le moineau; il se fait donner son gant de fauconnier, la prend sur le poing, et, dans la salle haute, la lâche fort à propos après un moineau, lui en fait voler deux. Il veut aller aux Cordeliers ouïr vêpres; sur la fin la patience lui échappe, et il s'en va aux orgues, puis remonte au château, prend la pie-grièche, lui fait voler un moineau en la salle. L'on présentoit la collation à Mme la marquise de Ménelay; Mlle de Ventelet dit au Dauphin: «Monsieur, que n'allez-vous? on y fait collation.»—_Ho! Mamanga, mousseu Héroua y sont; ils ne feroient que me gronder, j'aime mieux y aller pas_; c'est qu'il craignoit d'être contrôlé devant Mme la marquise. Mené au parc, où il se fait porter du papier et de l'encre pour y écrire une lettre au Roi par M. de l'Isle-Rouët. A six heures et demi soupé; il va sur la première terrasse hors la cour, danse avec les filles, leur dit des chansons grasses, puis tout riant les quitte et danse avec M. de Verneuil, M. de Mansan, M. de la Court et moi; il chante: _En revenant de cette ville_, etc., on ne l'en peut tirer.
_Le 24, vendredi, à Noisy._—Il lui prend humeur de vouloir aller à la chasse, commande à M. de Ventelet: _Tetay, faites atteler le carrosse, je veux aller à la chasse. Taine, faites tenir prêts les oiseaux_; il commande sérieusement et avec action et passion. A quatre heures et demie il entre en carrosse pour aller à la chasse (c'est la première fois), est mené aux environs du moulin de pierre allant vers Versailles[424], voit prendre près de lui un levraut avec deux lévriers, cinq ou six cailles à la remise chassées par le haubereau, et deux perdreaux, dont un pris par son épervier; l'on vit un grand renard qui se sauvoit vers le moulin. Ramené à six heures trois quarts, il raconte en soupant ce qu'il a vu de la chasse. Mme de Vitry lui vient porter un bouquet, disant que demain est Saint-Louis, sa fête, et qu'il faudra qu'il paye sa tarte pour tous; il s'en met en colère, et la chasse de sa chambre.
[424] Il est curieux de voir Louis XIII enfant chasser au vol pour la première fois, sur l'emplacement du grand parc actuel de Versailles, à peu de distance de l'endroit où plus tard, attiré par le même goût, il devait faire construire le château agrandi depuis par Louis XIV.
_Le 25, samedi._—On lui apporte morte sa pie-grièche, où il prenoit fort grand plaisir; il ne s'en émeut pas beaucoup, mais lui fait ôter la longe et les sonnettes, disant froidement: _Ce sera pour une autre_, encore qu'en son âme il en fût marri, mais ne vouloit pas faire paroître son déplaisir.
_Le 26, dimanche._—Il presse M. de Ventelet pour lui faire porter la tarte qu'il avoit commandé de faire pour sa fête Saint-Louis, que Mme de Montglat avoit remise à ce jour d'hui, parce que le jour précédent, qui étoit la Saint-Louis, elle faisoit faire un service aux Cordeliers pour la quarantaine après le décès de M. de Montglat.
_Le 28, mardi._—Il s'amuse à crayonner, fait cette copie[425] de Mme la marquise de Menelay, fille de feu M. le maréchal de Retz, sans aide aucune.—Il va à la ferme, trouve des petits enfants du fermier, s'amuse à les entretenir, puis leur donne de l'argent.
[425] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale; il a été reproduit dans le _Magasin pittoresque_, année 1865, page 214. _Voy._ au 18 août précédent.
_Le 29 août, mercredi._—Mené aux jardins du côté de Bailly[426], il visite tout, monte à la grotte. A neuf heures mis au lit, il entre en mauvaise humeur; Mme de Montglat lui montre des verges: _Hé! Mamanga pardonnez-moi_, et se prend à pleurer. Mme de Montglat lui dit: «Ne pleurez point.»—_Vous me voulez fouetter, et vous voulez pas que je pleure!_ Il continue, et est fouetté.
[426] Aujourd'hui ferme et village de l'arrondissement de Versailles.
_Le 5 septembre, mercredi, à Noisy._—A dix heures le Roi arrive; il lui va au devant, le rencontre hors du pont-levis; à onze heures trois quarts dîné avec le Roi; il mène le Roi se reposer sur son lit. A quatre heures et demie le Roi part pour s'en aller coucher à Villepreux[427], le Dauphin pleure; on le met dans le carrosse de Mme de Montglat, et il suit ainsi le Roi jusques près de Villepreux, où il vouloit aller avec le Roi, vers lequel il envoya M. de la Court, exempt au corps et servant près de lui, pour savoir s'il lui plaisoit pas de lui permettre d'aller à Villepreux. Il rapporte que le Roi ne le veut pas: _Hé! je le veux moi_, dit-il impérieusement; _touche, carrossier, touche!_ L'on fait insensiblement tourner le carrosse vers Noisy, lui faisant croire qu'il alloit à Villepreux, de façon que se voyant près de Noisy il entre en colère, accuse M. de Verneuil, qui étoit dans le carrosse, au cul des chevaux: _Ha! c'est féfé Véneuil qui l'a dit au carrossier; fouettez-le, Mamanga, et je vous promets que jamais je ne serai opiniâtre._ Enfin il arrive à Noisy; l'humeur lui passe.
[427] Villepreux, comme Noisy, comme Saint-Cloud, comme Versailles, appartenait au cardinal Henri de Gondi, qui tenait ces héritages de son père le maréchal de Retz.
_Le 6, jeudi, à Noisy._—Le Roi arrive de Villepreux, l'envoie querir et mener au Cordeliers; dîné avec le Roi; il va en la chambre de Madame, s'y joue devant le Roi, qui à onze heures trois quarts part pour aller courir le cerf et coucher à Villepreux; il pleure fort pour le départ du Roi.
_Le 8, samedi._—Il dit ses quatrains de Pibrac. Mené dehors, il s'amuse à la petite grotte sèche, à l'entrée du parc. Mis au lit, il me commande de lui montrer ma montre, de monter la sonnerie, demande la raison des mouvements, veut savoir tout.
_Le 10, lundi._—MM. de Souvré, de Béthune, baron de Lux, de Gondi, le viennent visiter, et, peu après, le cardinal Barbarini, nonce du Pape, qui s'en retournoit à Rome. Mené aux parterres du côté de la grotte, il se joue dans la salle qui est dessus, sort, entre, court, n'en peut partir.—L'on parloit d'un mulet sur lequel un des officiers étoit allé aux champs: _Il a des cors aux pieds_, dit le Dauphin; c'est qu'il avoit le boulet enflé: il savoit et remarquoit tout.
_Le 11, mardi._—Le sieur du Glast, gentilhomme anglois, écuyer du prince de Galles, le vient visiter de la part de son maître, avec une couple de petits pistolets qu'il lui envoie, accompagnés d'une lettre dont la teneur ensuit:
Monsieur et frère, le Roy mon père envoyant un des miens vers Sa Majesté, je luy ay commandé vous saluer de ma part, vous présentant deux petits bidets lesquels j'ay pensé qu'auriez agréables pour l'amour de moy, qui vous supplie croire qu'il n'est aucun plus desireux d'estre favorisé de vos bonnes grâces et de rencontrer quelque digne sujet pour les pouvoir mériter que celuy qui s'est voué vostre très-affectionné frère à vous servir.
HENRY.
Nonsuch, 22 juillet 1607.
Le voilà amoureux de ces pistolets, il les met dans son cabinet d'Allemagne.
_Le 12, mercredi, à Noisy._—Le Roi arrive à dix heures; à dix heures trois quarts dîné avec le Roi. Le Roi part pour aller à la chasse.
_Le 13, jeudi._—Mené au devant du Roi revenant de la chasse[428], puis à midi dîné avec lui. Il va en sa chambre, et, cependant que le Roi se repose, il va chez Madame, où il se joue jusques à deux heures qu'il lui prend une secousse de mal aux dents; il se fait coucher sur le lit de Madame. A trois heures le Roi y vient, le baise, et s'en retourne à Paris. Amusé doucement jusques à six heures, ayant été au galetas des meubles et des peintures où il s'étoit le plus amusé.
[428] Le Roi continuait de coucher à Villepreux, près de Noisy.
_Le 14, vendredi._—Il s'amuse à peindre et faire peindre par Boileau.
_Le 15, samedi._—Mme de Montglat disoit qu'elle alloit envoyer vers la Reine, qui s'étoit trouvée mal, et qu'il falloit qu'il lui écrivît pour apprendre de ses nouvelles. _Qui y envoyez-vous?_ demande le Dauphin.—«Monsieur, je y envoyerai un homme de pied.»—_Un homme de pied; que n'y envoyez-vous le Bernet?_ C'étoit un honnête homme, qui avoit été à feu M. de Montglat.—Mme de Vitry avoit un petit mortier de marbre; il desire de l'avoir, le lui demande à donner; elle le fait un peu marchander: _Si vous ne me le donnez, je dirai que vous êtes ciche._
_Le 16, dimanche._—Il me dit: _J'ai envoyé querir mon gros canon._—«Monsieur, lequel?»—_C'est Dondon_, sa nourrice[429]. Il monte en la chambre de sa nourrice, où il se joue doucement, le petit Grandmont, parent de M. de Saint-Georges, avec lui et Louise, sa sœur de lait.
[429] Elle était restée à Saint-Germain à la suite de ses couches.
_Le 17, lundi._—Il s'amuse à regarder Boileau, qui fait des crayons[430], et il dit ses quatrains de Pibrac en musique.
[430] Des dessins aux trois crayons.
_Le 18, mardi, à Noisy._—Il s'amuse à voir peindre par Boileau, sait les noms de la matière des couleurs. A trois heures trois quarts dévêtu, mis au lit. On lui faisoit des contes de Mélusine; je lui dis que c'étoient des fables, et qu'elles n'étoient pas véritables. Mme de Montglat lui fait le conte de Daniel jeté aux lions; il y prend grand plaisir. Je lui fais celui de la tour de Babel et de la confusion des langues, il demande: _Y avoit-il des François?_—«Oui, Monsieur.»—_Les François faisoient le mortier, et ils bailloient de la pierre._ Puis je lui fis celui de David quand il tua Goliath; il me le fait redire plusieurs fois, me demande si David étoit bien aussi grand que M. le Chevalier, si sa fronde étoit de corde, si la pierre étoit pierre de liais; c'est qu'il avoit retenu ce mot ayant vu à son promenoir une grande table de pierre de liais, au jardin, et entendu dire quelle étoit bien dure. Il demande si Goliath étoit bien grand, s'il étoit plus haut que sa chambre, si son cheval étoit bien grand, de quel poil il étoit, s'il eût bien porté six hommes, si Goliath étoit bien pesant, s'il montoit tout seul dessus sans aide, et, de tous ces contes, demande: _Cela est-il vrai?_—«Oui, Monsieur, lui dis-je, ils sont dans la Bible[431].»—_Je les veux apprendre, puis je les conterai à papa, car ils sont vrais, ils sont dans la Bible de Mamanga. Ma sœur fera des contes de la mouche guêpe qui a piqué la chèvre au cul, qui ne sont pas vrais, mais je ferai ceux-ci qui sont vrais. Mamanga, avez-vous ici votre Bible?_—«Non, Monsieur.»—_Il faut l'avoir, et quand nous serons en carrosse vous me la lirez._
[431] On reconnaît encore ici l'influence d'Héroard, qui dit dans son livre _De l'Institution du Prince_: «On peut faire de même, les mettant (les princes) sur les autres livres historiaux contenus en la Bible, où ils liront avec plaisir et profit tout ensemble, s'égayant par l'histoire et s'instruisant en beaucoup de choses qui doivent être sues par des enfants chrétiens, tels que nous les voulons faire.»
_Le 19, mercredi._—Il s'amuse à regarder Boileau, qui peignoit le père du Roi[432]. Je lui demande: «Monsieur, lequel aimez-vous mieux, ou étudier ou danser?»—_J'aime mieux étudier_; il n'aimoit point la danse de son naturel.
[432] Antoine de Bourbon, roi de Navarre. Il s'agit sans doute d'un portrait aux trois crayons, analogue à celui publié par M. Niel dans les _Portraits des personnages français les plus illustres du XVIe siècle_, tome II.
_Le 23, dimanche, à Noisy._—Amusé avec de la craie, il écrit contre la porte _Loys_, assez bien, m'appelle pour me le montrer. Mené à la chapelle, puis à onze heures trois-quarts dîné. Il entre en mauvaise humeur, et ne veut point que M. de Verneuil dîne avec lui; Mme de Montglat le y fait dîner. Madame, assise au bout de table, fait des remontrances au Dauphin: _Ha! Jésus! Monsieur, il faut pas faire cela; on vous reconnoîtroit pas pour le fils du Roi seulement. Il faut pas avoir des fantasies; on les balie par le cu, Monsieur, mais on les balie pas comme la terre; on fait ainsi: Chac, chac. Il faut pas avoir des humeurs, Monsieur, Mamanga vous fouetteroit_[433]. Il n'osoit dire mot, l'écoutoit sans faire semblant de l'entendre; elle lui dit encore: _Ha! Monsieur, il faut pas dire cela, il faut pas parler ainsi aux gouvernantes, cela n'est pas beau, Monsieur_; c'est qu'il disoit à Mme de Montglat qu'il ne feroit pas ce qu'elle vouloit.—Mené par la cour au jardin des orangers, ramené à six heures.
[433] Madame est alors âgée de près de cinq ans; Héroard reproduit son langage enfantin, qui, on le voit, était aussi grossier quelquefois que celui du Dauphin.
_Le 25, mardi._—Il s'amuse à écrire et peindre, m'appelle pour me montrer son ouvrage, et me le donne en intention de le mettre dans le registre[434].
[434] Ce papier est conservé dans le manuscrit d'Héroard. On y lit: _Loys, Dauphin, sera bien sage._
_Le 26, mercredi._—Il écrit au Roi, lui ayant imprimé[435] les lettres. Comme j'écrivois ceci, Monseigneur le Dauphin est monté ici en ma chambre, m'a fait quitter l'écriture pour l'aller promener[436].
[435] Tracé.
[436] On voit par ce passage qu'Héroard tenait note des actions du Dauphin à toutes les heures de la journée.
_Le 27 septembre, jeudi._—A goûter on lui sert une tarte aux pommes, à cause du jour de sa nativité[437]. Mené à vêpres, aux Cordeliers, pour ouïr chanter le _Te Deum_ à cause du jour de sa naissance, et ayant vu un cordelier tenant un grand fouet à chasser les chiens, il en a peur, s'en va dehors sous l'ormoie; on ne le peut ramener.
[437] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa septième année.
_Le 1er octobre, lundi, à Noisy._—Mené à la noce de la fille du concierge, il y a dansé.
_Le 3, mercredi._—Il est vêtu de sa robe à haut collet, robe de satin gris; c'est la première qu'il a portée de cette sorte, et on lui a ôté sa bavette.
_Le 9, mardi._—A neuf heures et demie parti pour aller à Saint-Cloud trouver LL. MM., il y a dîné; ramené à Noisy à huit heures[438].
[438] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 8 octobre. (_Lettres missives_, VII, 370.)
_Le 14, dimanche._—A neuf heures et demie il part pour aller aux Cordeliers pour ouïr une première messe; il en sort, dit que la messe est trop longue. M. de Béthune arrive, cela ne l'émeut point; il est fouetté devant le logis du jardinier, Descluseaux le tenant; il y va forcé.
_Le 15, lundi._—Il s'amuse à voir peindre Boileau, auquel il faisoit copier en crayon le roi Louis douzième. Mené en carrosse à Villepreux, en la maison de M. le cardinal de Gondi, il s'amuse à des régales[439] qu'il y avoit en la chambre. Mme de Montglat lui demande en revenant quel, de Noisy ou de Villepreux, il aimeroit le mieux; il répond: _Villepreux._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pour ce qu'il y a des orgues._—«Monsieur, il y en a aussi aux Cordeliers de Noisy.»—_Ho! j'aime point ceux-là_; il y avoit été fouetté.
[439] Un des plus considérables jeux de l'orgue, qu'on appelle autrement _voix humaine_. On fait aussi des épinettes organisées, qui ne consistent qu'en un jeu de régale (_Trévoux_).
_Le 19, vendredi, à Noisy._—Le comte de Gatinara, dépêché vers le Roi de la part de M. de Savoie pour la naissance de M. d'Orléans, le vient saluer, lui disant en avoir commandement de son maître. Il va en sa chambre, et de son mouvement fait ôter de la tapisserie tous ces crayons en papier qu'il y avoit fait attacher, faits par Boileau; il commence lui-même à les ôter, reconnoissant qu'ils n'étoient pas bien faits, et par ainsi ne vouloir être vus par l'ambassadeur: _Je les veux_, dit-il, _montrer seulement à papa_. A deux heures et demie l'ambassadeur prend congé de lui.—Mené au parc, il va jusques à la ferme des Essars, maison autrefois appartenante au sieur des Essars[440], traducteur de l'_Amadis de Gaule_, et qu'il a traduit en ce lieu.
[440] Nicolas d'Herberay, sieur des Essars; il vivait sous François Ier et Henri II; il est aussi traducteur de l'_Histoire de Josèphe_ sur la guerre des Juifs.
_Le 20, samedi._—Il s'amusoit avec la clef de ses tablettes à ouvrir celles de Mme de Montglat; il les ouvre, et soudain s'écrie: _Hé! Mamanga, je m'en vas vous montrer un miracle. La clef de mes tablettes ouvre les vôtres._—A onze heures arriva, conduit par M. de Béthune, le marquis de Bevilaqua, venu de la part du Grand-Duc vers le Roi, pour la naissance de M. d'Orléans, et vers le Dauphin pour lui remettre des lettres du grand-duc, de la grande-duchesse et du prince de Toscane[441] que l'ambassadeur appelle grand prince en parlant au Dauphin, lui disant que tous trois se recommandoient à ses bonnes grâces.
[441] Héroard donne le texte de ces trois lettres; celles du grand-duc et du prince de Toscane sont en italien. Voici celle de la grande-duchesse (Christine de Lorraine, fille du duc Charles