VII, 644.)
_Le 13, dimanche._—Il faisoit le fâcheux; l'on fait abaisser une poignée de verges attachée à une ficelle, sous la cheminée; l'on lui faisoit croire que c'étoit un ange qui les portoit du ciel.
_Le 14, lundi._—Il va en la chambre de sa nourrice, où il épluche de l'oseille et du persil pour le potage de M. Girard.
_Le 15, mardi._—Sa première nourrice le vient voir; il lui donne sa main, ne la veut point baiser ne accoler.—Mené au Pecq et passé l'eau pour voir dans un grand bateau un animal porté du Canada par M. de Monts[248], de la grandeur d'un élan. Il y avoit une petite barque faite à la mode du pays, avec du jonc, et couverte d'écorce d'arbre, teinte de rouge, faite en façon de gondole et ayant les avirons du bois du pays; trois mariniers la firent voguer devant lui d'une incroyable vitesse.
[248] Gentilhomme de la chambre et gouverneur de la ville de Paris. Il avait été envoyé au Canada comme commandant général pour le Roi. Voy. _Histoire du Canada_, par Garneau; Québec, 1859, in-8º, tome 1er, pages 39 à 68.
_Le 17, jeudi._—Il écrit au Roi en ma chambre:
Papa, je suis bien aise de ce que M. de Saint-Aubin m'a dit que vous vous portez bien et que vous êtes à Paris, pour ce que je pense d'avoir bientôt l'honneur de vous voir et de vous baiser la main. Si j'étois bien grand je vous irois voir à Paris, car j'en ai bien envie. Hé! papa, je vous supplie très-humblement, venez me voir, et vous verrez que je suis bien sage. Il n'y a que Madame d'opiniâtre, je le suis plus. Ma plume est bien pesante. Je vous baise très-humblement les mains. Je suis, papa, votre très-humble et très-obeissant fils et serviteur.—DAULPHIN.
_Le 18, vendredi._—Il retourne au château vieux.
_Le 19, samedi._—Il se prend à chanter la chanson dont il se faisoit endormir:
Bourbon l'a tant aimée Qu'à la fin l'engrossa, Vive la fleur de lis....[249]
[249] _Voy._ plus loin une variante de cette chanson.
A la chanson il y a le sang royal, mais il ne vouloit pas que l'on dît ainsi, oui bien la fleur de lis. On lui demande: «Pourquoi voulez-vous que l'on dise la fleur de lis et non pas le sang royal?» Il répond soudain: _Pour ce que ce sont les armoiries à papa, mon frère d'Orléans en aura des fleurs de lis._—«Oui, dis-je, Monsieur, mais il y aura des lambeaux[250].» Il fait dire à Mme de Montglat des proverbes de Salomon, elle en dit plusieurs; entre tous il trouva celui-ci le plus beau: «L'homme est heureux qui a trouvé une femme vertueuse;» il le lui fait redire souvent.
[250] C'est-à-dire un lambel, par lequel se distingue le blason des ducs d'Orléans.
_Le 20, dimanche, à Saint-Germain._—Le Roi arrive au vieil château à cinq heures et demie, revenant du Limousin; il fait tout ce qu'il peut pour donner plaisir au Roi. Le Roi va voir Mlle de Vendôme, puis Mlle de Verneuil.
_Le 21, lundi._—A dix heures mené au bâtiment neuf, au lever de la Reine. Mené au jardin où étoit le Roi, le Roi lui dit qu'il avoit été prisonnier dans le château il y avoit plus de vingt-cinq ans[251], et ajoute: «Je vous veux faire mettre en prison là dedans.»—_Ho!_ dit le Dauphin, _je romprai la porte_. Le Roi lui demande: «Que ferez-vous après?»—_Je passerai_, dit-il, _par la cheminée, je me sauverai sans me blesser_, et il se met entre les jambes de Mme de Montglat. Le Roi lui dit: «Voilà le fils de Mme de Montglat, la voilà qui en accouche»; il part soudain, et se va mettre entre les jambes de la Reine et s'enveloppe de son manteau si fort qu'il ne montroit que la plume de son chapeau.—Après souper il se joue avec M. de Vendôme et M. le Chevalier; M. le Dauphin dit qu'il étoit fils du Roi. «Et moi aussi, dit M. de Vendôme.»—_Vous!_—«Oui, Monsieur, ne m'appelez-vous pas votre féfé?»—_Ho! ho! mais vous n'avez pas été dans le ventre à maman comme moi! Qui est votre maman?_—«Monsieur, c'étoit madame la duchesse de Beaufort.»—_Duchesse de Beaufort, est-elle morte?_—«Elle est bien loin si elle court toujours,» dit M. le Chevalier[252].
[251] Cette captivité ne peut qu'être antérieure au 3 février 1576, date à laquelle le roi de Navarre s'était évadé de la cour de Henri III. En avril 1574 Henri IV avait subi une sorte de captivité au château de Vincennes.
[252] Gabrielle d'Estrées était morte en 1599.
_Le 22, mardi._—A onze heures il se fait lever, les yeux pleurant de rhume, entoussé; il est vêtu de sa robe de chambre fourrée, incarnat. Le Roi l'envoie querir, il y est conduit avec sa robe. M. de Rosny le vient voir, il l'embrasse, instruit[253].
[253] C'est-à-dire qu'on le lui avait recommandé.
_Le 23, mercredi._—Il chante avec sa nourrice:
Qui veut ouïr chanson: La fille au roi Louis, Bourbon l'a tant aimée Qu'à la fin l'engrossit. Vive la fleur de lis.
_Le 24, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures le Roi le vient voir, le trouve bandant son pistolet; le Roi déjeûne auprès de lui, s'en va chez Madame, et de là à la chasse. A deux heures mené chez la Reine.
_Le 25, vendredi._—Mené au château neuf, il s'amuse dans la chambre de la Reine, puis va à la galerie, tire et puis se fait tirer dans le petit carrosse; le bras du carrosse se rompt; il envoie querir le menuisier, lui-même y travaille, puis il se fait remettre dedans et se fait rouler. Il bâille plusieurs fois, le visage lui blêmit; il dit à Mme de Montglat qu'il se trouve mal, se prend à pleurer[254]. L'on le met à bas pour l'emmener; le Roi entre en la galerie pour le voir, et dès qu'il le voit: «Vous avez pleuré, dit-il, je vois bien.» M. le Dauphin s'arrête, s'étonne; toutefois, voyant M. de Verneuil être allé au devant du Roi, il y court et l'embrasse. Le Roi le reprend sur ces larmes, lui demande pourquoi il pleure et ce qu'il veut: _Je veux aller en ma chambre, papa._ Le Roi se fâche de cette réponse, lui demande pourquoi: _Pource que j'ai froid._—«Ha! voilà une menterie! vous êtes un menteur! Que l'on le mène en sa chambre, vous verrez qu'il se jouera.» Il s'en fâche, lui permet de s'en aller; le Dauphin, ramené, ne veut point aller en carrosse; il étoit saisi de l'appréhension de la colère du Roi. Mené en sa chambre, il ne fait que se plaindre et pleurer; M. de Verneuil le vient voir et, raillant, lui dit qu'il avoit dîné avec le Roi.—_C'est pource que papa vous l'a dit_, lui répond-il brusquement.
[254] Le Dauphin était encore enrhumé.
_Le 27 novembre, dimanche._—Mené en carrosse chez le Roi, fort gentil. Mme la princesse de Conty se jouoit à lui, l'appelant: «Mon père grand, mon bisaïeul, mon cousin;» il disoit _Non_ à tout. «Comment voulez-vous que je vous appelle?»—_Moucheu Dauphin._
_Le 28, lundi._—Mené en carrosse au Roi, qu'il rencontre sur le pavé allant à la chasse; le Roi descend de cheval, le baise dans le carrosse, et lui dit qu'il allât trouver maman pour la réjouir; il va chez la Reine.
_Le 29, mardi._—A huit heures et demie le Roi arrive en sa chambre, y déjeûne; le Dauphin se fait asseoir à table avec le Roi, qui lui donne une petite beurrée puis une rôtie sèche, de celles qui avoient été faites pour le Roi à prendre de l'hypocras. M. de Crillon arrive; le Roi demande au Dauphin: «Qui est celui-là?»—_Le fou._—M. de Crillon lui dit brusquement s'il vouloit qu'il battît M. de Souvré.—_Non._—«Si je ne le bats point, m'aimerez-vous?»—_Oui._ Le Dauphin ne peut laisser aller le Roi, il le conduit de chambre en chambre; le Roi s'en va à neuf heures et demie de la chambre de Mlle de Vendôme.
_Le 30, mercredi._—Le Roi part à six heures pour aller à Paris; dîné avec la Reine; à deux heures elle part pour s'en retourner à Paris.
_Le 3 décembre, samedi, à Saint-Germain._—La reine Marguerite le vient voir; il se joue à elle, puis entre en mauvaise humeur, se va cacher à la ruelle du lit, regardant Mme de Montglat, et disant tout bas: _C'est pas une Reine_.
_Le 13, mardi._—En soupant, Mme de Montglat tançoit Saunier, cuisinier de son commun[255], et, le menaçant de la prison, commandoit au sieur Dupré, exempt, de le y mettre; ce pendant le Dauphin ne mangeoit point, écoutoit; les grosses larmes lui sortent des yeux, tombant sur lui, sans dire mot, ému de compassion. Mme de Montglat, l'apercevant, lui dit: «Non, Monsieur, il ne y ira point en prison; qu'il vous demande pardon.»—_Non, Mamanga, c'est à vous; dites à Dupré qu'il ne le mène pas en prison, bien haut_; elle l'ayant dit: _Dupré, Mamanga l'a dit bien haut._
[255] De la maison du Dauphin.
_Le 14, mercredi._—J'arrive[256], il court à moi, me saute au col, me serre; il en fait autant à ma femme. Je lui apporte un cheval et une carte gallicane de Thevet, il s'amuse à la carte avec transport. «Voilà M. le Dauphin,» lui dit-on en lui montrant le côté des Flandres.—_C'est moi qui bat les Espagnols_, répondit-il.
[256] Héroard était parti le 30 novembre, et pendant son absence le Journal avait, comme d'habitude, été continué par l'apothicaire Guérin.
_Le 15, jeudi._—Il se fait faire des contes du Compère Renard, du mauvais riche et du Lazare par sa nourrice. Je lui attache la carte gallicane de Thevet, que je lui avois apportée, contre la tapisserie; on lui montre Provins; il y porte la main en disant: _Mangeons de la conserve_[257].
[257] _Voy._ au 17 octobre précédent.
_Le 16, vendredi._—Il s'amuse à ouvrir et refermer un cadenas à lettres[258].
[258] Ces cadenas étaient sans doute d'invention nouvelle. Lestoile dit à la date du 6 septembre 1606 qu'on lui a donné «un petit cadenas qui ne se peut ouvrir ni fermer que par quatre lettres qui sont A, M, O, R, qui font _amor_, lesquelles sont gravées avec plusieurs autres audit cadenas.» Le cadenas du Dauphin lui avait été donné par Héroard; le mot était DIOGÈNE.
_Le 19, lundi._—Il fait chanter des Noëls à son huissier de salle, qui les avoit faits, surtout celui où il y avoit: «Couronne de lauriers.» L'huissier le lui donne par écrit; il ne veut plus manger, d'impatience de le lire et de l'apprendre.
_Le 20, mardi._—Il se fait lever puis recoucher plein de mélancolie et sans sujet, contre son naturel. Il sembloit avoir du ressentiment du danger de la vie où, le jour précédent, le Roi se trouva, environ les quatre heures, sur le Pont-Neuf, revenant de la chasse, par...........[259] qui se jeta sur lui, l'assaillant d'un poignard. Sur les dix à onze heures l'on en fut averti; on lui dit qu'une bête avoit voulu faire du mal à papa étant à la chasse; les larmes lui en vinrent aux yeux avec une grande tristesse. A huit heures et demie, dévêtu, mis au lit; l'on parloit de celui qui le jour précédent avoit voulu tuer le Roi; on disoit que c'étoit un fol; il dit: _On le fera tourner sur une roue, puis par des chevaux qui tireront une charrette._
[259] Héroard laisse en blanc le nom de ce fou, qui s'appelait Jacques des Isles.
_Le 25, dimanche, à Saint-Germain._—Il s'amuse à mettre un de ses carreaux blancs dans une taie d'oreiller, le met sur son col, comme son lavandier faisoit le linge sale, dit qu'il porte un opiniâtre pour le mettre à la lessive, puis prend un carreau[260] et le porte sur le bras, l'autre sur le col, disant: _J'en porte encore un autre, c'est un opiniâtre qui est vert._—«Oui, Monsieur, lui dis-je, l'autre est blême.»—_C'est pource qu'il est mort._ Il se fait, en goûtant, entretenir par M. de Verneuil, qui avoit de jolies inventions pour le faire rire; il en rioit, encore qu'il ne fût point rieur de son naturel.
[260] Un autre coussin de velours vert.
_Le 28, mercredi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, papa vous viendra voir aujourd'hui, l'embrasserez-vous pas bien en lui disant que vous avez remercié Dieu de ce qu'il l'a gardé de ce méchant homme qui l'a voulu tuer?»—_Oui, Mamanga, il est en prison; c'est qu'il est fou, et papa lui a pardonné._ Il va sur la terrasse de sa chambre pour voir décharger les mulets de la chambre du Roi; à quatre heures un quart, le Roi, revenant de Paris, il lui saute au col, le serre, le conduit au grand cabinet. Madame disoit ses quatrains au Roi et tout ce qu'elle savoit; M. le Dauphin lui dit ses proverbes; MM. de Verneuil y étoient; ils donnent le plaisir au Roi de ramasser des sols qu'il leur jetoit à terre; M. le Dauphin rapportoit au Roi ceux qu'il avoit ramassés; il n'aimoit point l'argent. Le Roi vient en sa chambre; il l'entretient de tout ce qu'il peut; le Roi sommeilloit, et lui demande: «Mon fils, voulez-vous bien que je me couche sur votre lit?»—_Oui, papa_, dit-il gaiement; il conduit le Roi jusques au lit, et de soi-même tira le rideau comme il fut couché.
_Le 29, jeudi._—Dîné avec le Roi; le Roi se joue avec lui, et, en la chambre, le Roi demande à M. de Verneuil s'il vouloit pas aller en poste à Paris avec lui.—_Non, je veux pas_, dit M. le Dauphin. «—Comment, dit le Roi, savez-vous pas que suis le maître?»—_Oui, papa, passez, allez_, dit-il à M. de Verneuil, le prenant par la manche, _et moi aussi papa_. Il reconnoît et fait tout ce qu'il peut pour complaire au Roi, et le va conduire jusques à la cour, d'où il part à une heure après midi.
_Le 30 décembre, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat le fait jouer au hère; ce fut la première fois qu'il joua aux cartes.
ANNÉE 1606.
Étrennes du Dauphin.—Souvenir de Fontainebleau.—Étrennes données par la Reine, remerciement du Dauphin.—Lettre au fils de Mme de Montglat.—Lettre du prince de Galles.—Présent du duc de Lorraine.—Le Roi et la comtesse de Moret à Saint-Germain.—Les piques de Biscaye.—Utilité du journal d'Héroard.—Comment dînent les laquais.—Habitude du Roi.—Chanson turque.—Parcimonie dans laquelle est élevé le Dauphin.—Naissance de Madame Christine.—Détail sur la mort de Henri III.—La géographie de Mérula.—Le Roi à Saint-Germain.—Le duc de Bouillon.—Premier enfant tenu sur les fonts de baptême.—Donation de la reine Marguerite au Dauphin.—Départ pour Paris.—Visite à la reine Marguerite.—Départ du Roi pour le siége de Sedan.—La chapelle de Bourbon.—Visite à l'Arsenal et à la Bastille; M. de Rosny, le comte d'Auvergne.—Visite au Palais de Justice.—Lettre au Roi.—Retour à Saint-Germain.—Précautions pour la sûreté du Dauphin.—_La Castramétation_ de du Choul.—M. de Crillon.—Le feu de joie de la paix.—La nourrice de Charles IX.—Inclination aux mécaniques.—Modèle du château neuf de Saint-Germain.—Habitude du Roi.—La belle Corisande.—Le Roi et M. de Bouillon.—Goût du Roi pour l'ail.—Jalousie et opiniâtreté du Dauphin; sa sensibilité.—Premier coup de feu.—Mœurs singulières.—Députation d'un régiment suisse.—Portrait du Dauphin peint par Martin.—Visite de la reine Marguerite.—Le Dauphin amoureux; encouragements et exemples qu'on lui donne.—Le connétable de Montmorency.—La belle Gillette.—Le cardinal de Joyeuse.—Produit de la verrerie de Saint-Germain des Prés.—Le marquis de Rainel.—Le Roi et son fils.—Accident du bac de Neuilly.—Prière du Dauphin.—Le président Groulard et les députés de Normandie.—Paroles honteuses.—Le soldat Descluseaux.—Le Dauphin logé au château neuf.—Hommage des députés d'Auvergne.—Les écus de M. de Sully; avidité de l'entourage du Dauphin.—Maladies épidémiques; vision d'une sentinelle.—L'hiver en été.—Habitude du Roi.—Précautions de salubrité.—Le Roi et le prince de Mantoue.—M. de Saint-Aubin-Montglat.—La Reine et la duchesse de Mantoue.—Jalousie du Dauphin.—Portrait du Dauphin par Francesco.—L'abbé de Saint-Germain.—Le cardinal de Joyeuse.—Répugnance du Dauphin à demander.—Départ de Saint-Germain pour le baptême.—Le prisonnier de Chilly.—Les portraits de M. de Beaulieu.—Baptême du Dauphin à Fontainebleau.—Présent de M. de Lorraine.—Feu d'artifice.—La verrerie de Fontainebleau.—Séjour à Cély.—Lettres au Roi.—Le canal de Fleury.—Détail d'étiquette.—Mœurs des laquais de Fontainebleau.—Le Dauphin entre dans sa sixième année.—Avidité de Mme de Montglat.—Ange Cappel.—Songe du Dauphin.—Les pages de la chambre; Racan.—Bons mots du Dauphin; son respect pour la vieillesse.—Visite à la comtesse de Moret.—Le peintre Le Blond.—La mule de M. de Roquelaure.—Jeux du Dauphin.—Les députés du Dauphiné.—Dispositions pour la chasse.—M. et Mme de Rosny.—Combat de dogues, d'ours et de taureau.—Engoulevent; répugnance du Dauphin pour les bouffons.—Mariage du prince d'Orange.—Ballet du Dauphin.—Reparties à MM. de Roquelaure et de Bassompierre.—Guerre contre la princesse d'Orange.—La petite Panjas.—Familiarité avec les soldats.—Le comte de la Roche.—Superstition d'Héroard.—Jouets de poterie.—Buffet de François Ier.—Goût pour le dessin; première leçon donnée par Fréminet.—Portrait du Dauphin par Fréminet.—Amour et attentions d'Héroard pour le Dauphin.
_Le 1er janvier, dimanche, à Saint-Germain._—Vêtu de son manteau, coiffé, peigné paisiblement pour ce qu'on lui dit qu'il ne falloit pas faire l'opiniâtre le premier jour de l'année, de peur de l'être toute l'année. Il tient le manchon de Mme de Montglat, et s'en va à chacun, l'en frappant gaiement et souriant en disant: _Tenez, velà vos étrennes_, et comme honteux de n'avoir aucune chose à donner à ceux qui lui demandoient. On lui apporte du ruban bleu; il en donne à plusieurs pour étrennes.
_Le 2, lundi._—Il promet à M. de Cressy de le faire un jour chevalier de l'Ordre, lui ayant donné le jour précédent le cordon bleu.—Il reçoit par M. Bragelogne, commis de M. Phélypeaux, trésorier de l'Épargne, une bourse de jetons d'argent à la devise d'un temple de Janus avec cette lettre: _Clusi cavete, recludam_.
_Le 3, mardi._—Il chante: _Quand le bon homme vécut de son labourage, etc._ Il dit à M. de Ventelet: _Tetai, contez-moi du grand homme qui a du feu autour de lui, qui est à Fontainebleau._—«Monsieur, je ne sais qui est cet homme-là.»—_C'est ce grand homme qui est à la salle._—«En quelle salle?»—_A la salle qui est auprès du Jacquemart._ C'étoit l'élément du feu, qui étoit à la salle du bal.
_Le 5, jeudi._—Son huissier de salle se prit à crier: _le Roi boit_, il lâche soudain la coupe, disant: _Non, je veux pas_, et l'en reprit par deux fois. Je lui dis: «Monsieur, voulez-vous pas que l'on crie le Roi boit quand vous buvez?»—_Non; quand je serai le Roi._
_Le 7, samedi, à Saint-Germain._—La Reine lui envoie pour étrennes une montre d'horloge et une paire de petits couteaux; il s'en va à la chambre de Mme de Montglat, écrit à la Reine, la remerciant de ses belles étrennes, et disant qu'il regarderoit bien souvent à sa montre d'horloge pour savoir les heures qu'il faudroit poser les sentinelles et qu'il les éveilleroit, les piquant dans les cheveux avec ses petits couteaux, s'il les trouvoit endormis.—Il se joue avec Bompar, son page, qui prenoit Madame prisonnière; il dit que c'est le grand dragon qui prend Andromède, et lui Perséus, qui tue le dragon.
_Le 8, dimanche._—Il aide à faire son lit comme s'il eût été le garçon de la chambre[261], veut seul porter et rapporter toutes les pièces, sur sa tête ou sur son épaule.—Mme de Montglat le fait écrire à son fils:
Petit Montglat, voyez de ma part monsieur le grand-duc, mon oncle, et madame la grande-duchesse, ma tante, et leur dites que je leur baise très-humblement les mains et que je suis leur très-humble serviteur. Venez-moi servir à mon baptême et amenez-moi un beau cheval pour courir la bague, et soyez bien sage, et je serai votre bon petit maître. Adieu, petit Montglat. Votre bon petit maître,
DAULPHIN.
[261] On verra Louis XIII conserver cette habitude dans un âge beaucoup plus avancé.
_Le 9, lundi._—Il va à la salle du bal, danse toutes sortes de danses; on en rit de le voir si joliment faire, il cesse la danse incontinent, fâché, et dit: _Je veux pas qu'on rie, je veux pas donner du plaisir_, et ne voulut plus danser.
_Le 10, mardi._—Il vient des violons de la noce d'un de ses cuisiniers; il leur commande de jouer, et les écoute si attentivement qu'il demeuroit immobile. M. Birat, pour le faire jouer, lui dit: «Monsieur, ce matin il est venu en ma chambre une bête si grande, si grande.» Il lui demanda en souriant: _Étoit-elle plus grande que vous?_ A dîner on fait le conte ci-dessus mis de M. Birat; il se retourne en souriant, et me demande: _L'avez-vous mis en votre registre?_
_Le 12, jeudi._—Le sieur Thomas Parry, ancien ambassadeur d'Angleterre, lequel conduisoit le sieur Georges Kerry, ambassadeur demeurant en sa place, présente à M. le Dauphin une lettre de la part de M. le prince de Galles, disant, lui ayant tous deux baisé la main, que, venant prendre congé de lui et lui amenant celui qui entroit en sa place pour lui baiser bien humblement les mains, il avoit aussi charge de lui présenter une lettre de M. le prince de Galles. Il la prend, et ne voulut jamais entendre à autre chose qu'ayant lui-même rompu le cachet, il n'eût vu ce qui étoit dedans. On lui demande qui il vouloit qui lui lût la lettre, il répond: _Je veux que ce soit moucheu Hérouard._ Il me la baille, et en présence des ambassadeurs, de M. de Souvré, qui les étoit venu conduire, je la lus. En voici la teneur, écrite et signée de sa main, et, ce dit-on, de sa façon, le roi d'Angleterre n'ayant pas voulu qu'un autre que lui y mît la main, disant qu'il avoit demeuré assez longtemps à l'école pour la savoir faire, et toutefois que le Roi son frère et non autre repassât dessus [_sic_]:
Monsieur et frère, ayant entendu que vous commenciez monter à cheval, j'ai creu que vous auriez pour aggréable une meute de petits chiens que je vous envoie pour tesmoigner le desir que j'ay que nous puissions suyvre les traces des Rois noz pères comme en entière et ferme amitié; aussi en ceste sorte d'honneste et louable recreation j'ay supplié le comte de Beaumont, qui retourne par delà, remercier en mon nom le Roy vostre père, et vous aussi, de tant de courtoisies et obligations dont je me sens surchargé, et vous déclarer combien de pouuoir vous avés sur moy, et combien je suis desireux rencontrer quelque bonne occasion pour monstrer la promptitude de mon affection à vous seruir, et pour ce me remettant à luy, je prie Dieu,
Monsieur et frère, vous donner en santé longue et heureuse vie.
Vostre très-affectionné frère et seruiteur, HENRY.
A Richmond, le 25 d'octobre 1605.
A Monsieur et frère Monsieur le Dauphin.
_Le 13, vendredi, à Saint-Germain._—A deux heures la marquise de Verneuil s'en retourne[262].
[262] _Voy._ la lettre de Henri IV à Mme de Montglat, du 4 janvier, dans laquelle il lui dit: «Madame de Verneuil fait état de s'en aller demain coucher à Saint-Germain en Laye pour y voir ses enfants. Faites-la loger au château, et les lui laissez voir; elle ne verra point mon fils ni ma fille, si ce n'est par occasion.» (_Lettres missives_, VI, 573.)
_Le 16, lundi._—Il s'amuse à voir travailler les maçons qui raccoustroient son âtre, est toujours parmi eux; il arrive un joueur de musette poitevin; il l'écoute assez longtemps, attentivement et comme immobile, puis dit tout à coup: _Qu'il s'en aille, allez jouer à la grande salle._
_Le 17, mardi._—Il vient en ma chambre, où il demande le livre des oiseaux, puis me demande son livre rouge; c'étoit l'histoire de la paix de Matthieu, donné par M. de Vic, ambassadeur, de la part de l'auteur; il le remporte lui-même en sa chambre.
_Le 18, mercredi._—Je lui dis qu'il iroit au-devant de papa, au bâtiment neuf; il répond: _Ho! ho! je veux pas aller au bâtiment neuf, il tombe tout; quand la gelée viendra tout tombera_; il en avoit ouï parler entre nous; il écoutoit tout, et tout ce qu'il entendoit lui demeuroit en l'entendement. A onze heures mené au-devant du Roi sur les terrasses, il le rencontre à la descente qui va au Neptune; le Roi descend de cheval, le baise, l'embrasse. Ramené au vieux château et dîné avec le Roi, à midi.—M. de Lorme, premier médecin de la Reine, baise les mains au Dauphin de la part de M. de Lorraine, avec commandement de lui dire qu'il lui faisoit faire deux canons; il demande: _Sont-ils grands?_
_Le 19, jeudi, à Saint-Germain._—Il va chez le Roi, qui le mène au jardin; dîné avec le Roi.—M. de Loménie lui donne un petit gentilhomme fort bien habillé d'un collet parfumé, enrichi de broderie d'or, les chausses à bande de même; il le peigne, et dit: _Je le veux marier à la poupée de Madame._—Mené chez Mme la comtesse de Moret, où il se piqua un peu au bout du doigt, en coupant des cartes avec les ciseaux de Mme de Montglat.
_Le 20, vendredi._—Mené au Roi, et, à neuf heures, déjeûné avec lui; il se fait porter aux fenêtres où le Roi étoit allé pour voir courir un lièvre devant la meute des chiens courants que le prince de Galles avoit envoyée à M. le Dauphin. Le Roi part pour aller à la chasse.—Un honnête homme donna quatre piques de Biscaye, non ferrées, au Roi; le Roi en donne trois à M. le Dauphin, lui disant: «Il y en a une pour vous, donnez-en une à féfé Chevalier et l'autre à féfé Verneuil.» Étant en sa chambre, M. de Souvré lui dit: «Monsieur, je m'en vais à Paris; me voulez-vous commander quelque chose?»—_Faites-moi accommoder ma pique._—«Monsieur, comment? Voulez-vous qu'elle pique, qu'elle tue, qu'elle égratigne? Comment la voulez-vous?»—_Je veux pas que la mienne tue, mais je veux qu'elle pique, et je veux pas que celles de féfé Chevalier et de féfé Vaneuil tuent, et qu'elles ne piquent, et qu'elles n'égratignent; mettez y un clou au bout._—Le Roi revient de la chasse, le Dauphin se trouve à son dîner, fort gentil, obéissant, craignant et respectueux du Roi. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à deux heures trois quarts.
_Le 22, dimanche._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, voyez que Madame a les cheveux beaux et blonds pour ce qu'elle se laisse bien peigner;» il répond: _Les noirs sont les plus beaux_, puis me dit: _Allez, allez écrire en votre registre ce que j'ai dit de mes cheveux._
_Le 23, lundi._—Il me demande: _D'où venez-vous?_—«Monsieur, je viens de mon étude.»—_Quoi faire?_—«Monsieur, je viens d'écrire en mon registre.»—_Quoi?_—«Monsieur, j'étois prêt à écrire que vous avez été opiniâtre.» Il me dit, à demi pleurant: _Ne l'écrivez pas_.—On le divertit avec son petit ménage d'argent; il y avoit deux petits chandeliers et de la petite bougie blanche dont on se sert aux offrandes; ma femme l'alluma. Il la prend soudain, la souffle, l'éteint, disant: _Ho! non, elle s'useroit_, faisant en cela ce qu'il voyoit faire et oyoit dire[263].
[263] Mme de Montglat apportait une grande parcimonie dans les dépenses de la maison du Dauphin.
_Le 24, mardi, à Saint-Germain._—Il dit des proverbes de Salomon abrégés, entre autres _celui_, dit-il, _que j'aime tant: L'homme est heureux qui rencontre une femme vertueuse_; il dit trois quatrains de Pibrac.
_Le 25, mercredi._—Le savoyard[264] de M. de Verneuil traversoit sa chambre d'une porte à l'autre; il lui demande: _Où allez-vous?_ —«Monsieur, à la chambre de M. de Verneuil.»—_Retournez-vous-en par là, ma chambre est pas un passage._
[264] Il était de Chambéry, et servait de page à M. de Verneuil. Héroard ne donne pas son nom.
_Le 26, jeudi._—Madame voulant dîner debout et ne s'asseoir pas, il dit: _La velà qui veut dîner en laquais_.
_Le 27, vendredi._—Il se fait armer de ses armes dorées, vient à ma chambre, demande à voir le lion; c'étoit au livre de Gesner.
_Le 28, samedi._—Il va en la chambre de Mlle de Vendôme, s'avise qu'il n'y avoit point de poutres au plancher et demande: _Hé! pourquoi n'y-a-t'il point de poutres comme à ma chambre?_ A dîner il mange une côtelette rissolée. Il épluchoit le rissolé; je lui dis: «Monsieur, vous ne mangez que ce qui vous fera devenir colère[265].»—_Papa le mange bien._ Il disoit vrai, et étoit grand imitateur des actions du Roi. Il nettoyoit ses gencives avec le doigt, je lui dis: «Monsieur, il les faut nettoyer avec la langue.»—_Mais ma langue n'est pas assez longue, j'y tâche, mais je ne saurois._
[265] Héroard dit au Dauphin quelques jours après que la viande grillée engendre la colère.
_Le 29 janvier, dimanche._—Il chante:
Guillaume, Guillaume. Ho! pauvre Guillaume, Te lairras-tu mourir?
puis ce qu'il avoit appris il y avoit plus d'un an du petit Turc de M. de Vendôme; _Houja Criaqué, Chinchin Criaqué, Pista, christa Criaqué_.
_Le 30, lundi._—Sa nourrice regardant à sa bouche la dent vingt et unième qui lui étoit percée, il lui fut avis que sa nourrice lui vouloit faire mal, et, voulant frapper sur elle, frappa sur Madame, dont il fut si fâché que soudain il s'en prit à pleurer et à frapper fort sur sa nourrice, puis va baiser et accoler Madame, puis va accoler sa nourrice, qui en faisoit la courroucée.—L'on parloit qu'il le falloit apprendre à être libéral, et que l'on n'en faisoit rien; il écoutoit tout ce qui s'en disoit, sans faire paroître qu'il y prêtât l'oreille, et tout à coup et par boutade il se prend à faire ses libéralités, disant: _Je vous donne ceci, etc._
_Le 10 février, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat part à onze heures et demie pour aller au travail de la Reine, laquelle accoucha entre midi et une heure de Madame[266].
[266] Chrétienne ou Christine de France, née au Louvre, mariée en 1619 à Victor-Amédée, duc de Savoie, morte en 1663.
_Le 11, samedi._—Mlle de Ventelet lui dit que maman étoit accouchée; il demande: _A-t-on ouï le canon?_—«Non, Monsieur.»—_C'est donc une fille?_
_Le 12, dimanche._—Il vient deux minimes pour le voir; M. de Franchemont, archer du corps, les conduisoit portant sa hallebarde; il lui demande: _Pourquoi portez-vous votre hallebarde?_—«Monsieur, pource que je n'ai pas voulu venir avec eux sans la porter.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource qu'il y eut un moine qui tua le feu Roi.»—_Que lui fit-on?_—«Monsieur le Grand le tua[267].» Il demeure froid, et n'en dit plus mot.—J'arrive[268] en la cour à cinq heures; il descendoit en sa chambre; je le rencontre entre deux portes; il me saute au col, me demande: _Que m'apportez-vous?_—«Monsieur, je vous apporte un petit arc et des flèches.» Il en tressault de joie; ma femme lui apporta un petit réchaud et une petite écuelle de fayence[269].
[267] Il s'agit probablement du grand prévôt de l'hôtel, car au moment de l'assassinat de Henri III celui des hauts dignitaires que l'on appelait M. le Grand, c'est-à-dire le grand écuyer, le duc d'Elbeuf, était arrêté depuis quelques mois comme favorable aux Guises et ne devait être rendu à la liberté qu'en 1591. Ce passage est assez curieux, puisqu'il y est dit que c'est le grand prévôt qui tua Jacques Clément, tandis que Mézerai et les autres historiens disent que le Roi lui ayant lui-même porté deux coups avec le couteau qu'il retira de la blessure, M. de la Guesle le frappa du pommeau de son épée et que deux ou trois autres personnes, encore plus imprudentes, le tuèrent sur place. Quand on eut reconnu qui il était, le grand prévôt fit tirer son corps à quatre chevaux, brûler les quartiers et jeter les cendres au vent.
[268] Héroard était absent depuis le 30 janvier.
[269] Le Dauphin s'amusait souvent à faire la cuisine.
_Le 13, lundi, à Saint-Germain._—Il vient en ma chambre, demande à voir le livre des oiseaux, puis je lui montre les figures de la géographie de Merula[270].
[270] Paul Merula, de Dordrecht, mort en 1607.
_Le 14, mardi._—Mené chez M. de Frontenac, il y joue du clavecin.
_Le 15, mercredi._—A cinq heures le Roi arrive, lequel il attend avec extrême impatience, s'amuse à l'entretenir à la chambre, dit qu'il veut souper avec papa, qu'il attendra que son souper soit prêt. Le Roi, qui mangeoit maigre, se plaignoit d'un peu de douleur à une amygdale.—_Papa, mangez de la viande, vous êtes malade._ Le Roi lui demande s'il veut aller à la guerre.—_Non, papa._—«Pourquoi?»—_Je suis trop petit._—«Quand est-ce que vous y irez?»—_Mais que je sois grand._—«Quand serez-vous grand?»—_A Pâques._ Le Roi va en sa chambre.
_Le 16, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à cinq heures après minuit, il se fait coucher auprès de Mme de Montglat, lui frappe sur la tête chantant:
Baume sur baume, L'abbé de Vendôme, La Castaigne et le merlus Combien de cornes portes-tu?
puis, se souriant et battant doucement de sa main sur la tête de Mme de Montglat, il dit: _Velà la mère aux cornes_.—Mené au jardin; le Roi revenant de la chasse, met pied à terre, va à lui. Ramené au château, il se fait habiller en masque, va chez le Roi danser un ballet, ne veut point se démasquer, ne voulant être reconnu.
_Le 17, vendredi._—Il se joue avec ses animaux de poterie (un cheval et un bœuf).—L'on parloit de la guerre de Sedan, du canon que l'on y menoit, il demande: _Comment le mène-t-on?_—Mené au jardin, il tire de l'arc; le Roi le prend pour tirer. _Papa, voulez-vous que je vous montre?_ le Roi lui dit: «Je sais mieux tirer que vous.»—_Excusez-moi, papa_, répond-il doucement et froidement. Après dîner il va chez le Roi, le voit partir pour aller à la chasse; à cinq heures mené au Roi revenant de la chasse, il aide à le détacher; le Roi se couche.
_Le 18, samedi._—Dîné avec le Roi; à quatre heures et demie il va chez le Roi, qui revenoit de la chasse, lui détache ses aiguillettes, lui sert à boire, puis s'en retourne en sa chambre; à sept heures et un quart dévêtu, le Roi y arrive; M. le duc de Montbazon[271] déchausse le Dauphin, le Roi le baise dormant, lui disant adieu. Le Roi s'en retourna à Paris à cinq heures après minuit.
[271] Hercule de Rohan, grand veneur de France, mort en 1654.
_Le 19 février, dimanche._—Mme de Montglat parloit de M. de Bouillon[272], disant qu'il étoit bien mauvais.—_Qui, Mamanga?_—«Monsieur, c'est un bouillon qui est fâcheux à prendre.»—_Oui, Mamanga, il faut du canon._—Mené à la chapelle, il tient à baptême la fille de sa nourrice; c'est le premier enfant qu'il a porté à baptême; il lui donne nom Henriette.
[272] Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, maréchal de France, mort en 1623. Il tenait alors à Sedan contre les troupes du Roi.
_Le 28, mardi._—M. de Montpensier vient à son lever; il lui fait bonne chère.
_Le 4 mars, samedi, à Saint-Germain._—Les ambassadeurs d'Angleterre le viennent voir, il leur fait bonne chère.
_Le 11, samedi._—J'arrive à trois heures et demie[273]; je lui apporte un bracelet d'ivoire pour mettre au bras, à tirer de l'arc; il le met au bras gauche de la façon qu'il le falloit; il n'en avoit jamais vu, ni su comme il le falloit mettre que par ouï-dire.—A cinq heures, Madame la petite arrive; il la reçoit en la cour, au pied de la petite montée.—En soupant, je lui dis: «Monsieur, papa vous mande à Paris pour remercier la reine Marguerite du présent qu'elle vous a fait.»—_Quel?_ Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, elle vous a donné tout son bien.»—_Comment dit-on quand on donne tout son bien?_ Je lui dis: «Monsieur, elle vous a donné le duché de Valois, le comté de Lauraguais et le comté d'Auvergne.»—_Faudra-t-il que je sois prisonnier comme le comte d'Auvergne?_
[273] Héroard était absent depuis le 19 février.
_Le 12, dimanche._—A sept heures levé, vêtu, il aide lui-même à démonter son lit. A une heure il part pour aller à Paris dans la litière de la Reine, va par les bacs, trouve M. de Souvré au Pecq. Goûté à Chatou. Passant le bac de Neuilly il voyoit Madrid: _Hé!_ dit-il, _velà une grande maison qui chemine?_ M. le prince de Condé, M. de Vendôme, M. le connétable, M. le Grand et grand nombre de noblesse lui viennent au-devant jusque près du port de Neuilly. A quatre heures trois quarts il arrive aux Tuileries, où le Roi l'attendoit qui, l'ayant promené jusques à cinq heures et demie, le mène, par la porte du jardin et la grande galerie, au Louvre. Il va voir la Reine, court à elle qui s'essaye de l'élever pour le baiser[274]; ne pouvant, le Roi l'élève; mené au grand cabinet, où il se joue avec des volants que la Reine lui avoit donnés. Soupé avec le Roi au petit cabinet de la Reine, il s'endormoit, demande congé d'aller en sa chambre, où il est mené à sept heures et demie, sous le cabinet de la Reine.
[274] La Reine n'était pas encore relevée de couches.
_Le 13, lundi, au Louvre._—A une heure et demie mené par la galerie aux Tuileries, au Roi, qui lui fait voir piquer des chevaux; ramené par le même chemin en sa chambre. Mené chez la Reine à douze heures et un quart, et à deux heures et demie le Roi le fait mettre avec lui en carrosse, à la portière, assis sur un carreau, pour aller vers la reine Marguerite, logée à l'hôtel de Sens, pour la remercier du don qu'elle lui avoit fait. En chemin le Roi lui demande: «Mon fils, aurez-vous pas froid?»—_Ho! non, papa, je ne crains point le soleil ni la pluie._ Il dit à la reine Marguerite: _Maman ma fille, je vous remercie très-humblement du présent que vous m'avez fait, je suis votre très-humble serviteur_. Ramené au Louvre à six heures et demie.
_Le 14, mardi, au Louvre._—Mené par la galerie au jardin, aux Tuileries, il va à la messe aux Capucins[275]; ramené par le même chemin en la chambre de la Reine, puis en la sienne. A huit heures mené chez le Roi et la Reine, il leur donne le bonsoir.
[275] Le couvent des Capucins se trouvait dans la rue Saint-Honoré.
_Le 15, mercredi, au Louvre._—A sept heures et demie, le Roi vient lui dire adieu, s'en allant assiéger Sedan, y est fort peu, le baise, l'embrasse, lui disant ces mots: «Adieu, mon fils, priez Dieu pour moi, adieu, mon fils, je vous donne ma bénédiction.»—_Adieu, papa_, répond le Dauphin; il étoit tout étonné et comme interdit de paroles. Soudain Mme de Montglat lui dit s'il veut pas prier Dieu: _Oui, Mamanga_, et il prie Dieu soudain.—Mené par la galerie aux Tuileries, il joue du palemail sur la terrasse, ne veut point aller à la messe aux Capucins. Mme de Montglat lui dit à l'oreille que le Roi lui a commandé de le mener ouïr la messe aux Capucins; il y va soudain.—Mené chez la Reine, il est logé à la chambre du Roi, aide à porter son bois de lit à la vue de la Reine; Mme de Montglat y fait mettre son lit pour y coucher. Il va seul en la ruelle de la Reine, y voit Mlle de Renouillère qui y dormoit, s'en vient doucement à la Reine, et lui demande: _Maman, qui est cette bête-là?_
_Le 16, jeudi, au Louvre._—Mené jusques à la chapelle de Bourbon[276] pour ouïr la messe, il n'y veut point entrer: _Il y fait noir, on n'y voit goutte! Hé! Mamanga, que j'entre pas là dedans!_ Mené au jardin du Louvre, ramené en sa chambre. A une heure trois quarts mené en la litière de la Reine à l'Arsenal; il ne veut descendre de la litière que M. de Rosny ne y fût arrivé; mené par les galeries des armes sur le rempart, et de là à la Bastille, en la cour, d'où il est salué du haut des tours par M. le comte d'Auvergne, qui lui dit: «Bonsoir, Monsieur, je suis votre très-humble serviteur»; il lui répond: _Dieu vous garde, moucheu le comte_. Il étoit accompagné de Mme de Montglat, de MM. de Souvré, de Châteauvieux; je y étois. Ramené par le jardin en la salle et au cabinet où, à trois heures et un quart, il fait collation; M. de Rosny lui donne un canon d'argent. Il demande le nom et l'usage des outils et des parties, s'en veut aller et par le même chemin qu'il étoit entré, ne voulut jamais passer par autre chemin. Ramené à quatre heures et demie, mené à la Reine, puis en sa chambre.
[276] L'hôtel du Petit-Bourbon, démoli sous Louis XIV lors des travaux de la colonnade du Louvre.
_Le 17, vendredi, au Louvre._—Il part en litière à dix heures, accompagné de MM. de Souvré, de Châteauvieux, de Liancourt, va au jardin du Palais par le Pont-Neuf, où il est reçu par M. le premier président, messire Achille de Harlay; il le prie pour une affaire de sa _maman Doundoun_; M. de Harlay lui promet de n'oublier à le servir, au premier commandement qu'il lui a fait. Monté par le logis dudit sieur président, il est allé à la Sainte-Chapelle, où il entend la messe, baise la vraie croix, demande les noms et les usages de tout ce qu'il voit, passe et repasse porté par le sieur Birat, regarde deçà delà avec gravité et allégresse de tout le monde. Il se trouva des femmes qui se portoient à sa robe pour la baiser. Ramené par le même chemin au Louvre, et à onze heures et demie dîné. Il va chez la Reine, va en la galerie, où il court un renard avec les chiens du Roi.
_Le 20, lundi, au Louvre._—Il va chez la Reine, qui partoit pour conduire Mlle Straler, damoiselle flamande, et Gratienne, l'une de ses femmes de chambre, aux Carmélines, où elles s'alloient rendre.—Il écrit au Roi par M. de Vendôme:
Papa, depuis que vous êtes parti, j'ai bien donné du plaisir à maman. J'ai été à la guerre dans sa chambre: Je suis allé reconnoître les ennemis: ils étoient tous en un tas dans la ruelle du lit à maman, où ils dormoient[277]. Je les ai bien éveillés avec mon tambour: J'ai été à votre arsenal, papa: M. de Rosny m'a montré tout plein de belles armes, et tant, tant de gros canons, et puis il m'a donné de bonnes confitures et un petit canon d'argent; il ne me faut qu'un petit cheval pour le tirer. Maman me renvoie demain à Saint-Germain, où je prierai bien Dieu pour vous, papa, afin qu'il vous garde de tout danger et qu'il me fasse bien sage et la grâce de vous pouvoir bientôt faire très humble service. J'ai fort envie de dormir, papa: Féfé Vendôme vous dira le demeurant, et moi que je suis votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur,
DAUPHIN[278].
[277] _Voy._ au 15 mars précédent.
[278] L'original de cette lettre est conservé à la Bibliothèque impériale (fonds Du Puy). Elle a été reproduite textuellement par M. Paulin Paris dans la 3e édition des Historiettes de Tallemant des Réaux, tome I, page 312, et par M. Berger de Xivrey dans les _Lettres missives_, tome VII, p. 689. On ignorait la date de cette lettre, dont nous n'avons pas cru devoir reproduire l'orthographe.
_Le 21 mars, mardi, au Louvre._—Il va chez la Reine; la reine Marguerite y vient, le prévenant en ce que la Reine le vouloit mener chez elle pour lui dire adieu.
_Le 22, mercredi._—Il va chez la Reine, qui lui demande s'il est pas plus aise de s'en retourner à Saint-Germain que de demeurer auprès d'elle; il répond: _Oui_, froidement, lui dit adieu et, à une heure mis en litière, est parti pour se y en retourner. Arrivé au Pecq, il y trouve Madame, qui lui étoit venue au-devant, accompagnée de M. de Verneuil, la fait mettre avec lui dans la litière, la baise, l'embrasse, la fait asseoir près de lui.
_Le 27, lundi, à Saint-Germain._—M. de Souvré; sur l'alarme de ceux qui avoient couru M. de Mansan, l'on fait murer les portes des deux petits ponts[279].
[279] Héroard est absent depuis le 23, et c'est Guérin qui tient le Journal d'une manière beaucoup plus concise. Cette phrase obscure nous paraît signifier que M. de Souvré, gouverneur du Dauphin, était venu à Saint-Germain, sur la nouvelle d'un danger couru par l'officier chargé de la garde du Dauphin. Les bois qui environnaient Saint-Germain étaient alors infestés de bandits. (_Voy._ au 27 janvier 1610.)
_Le 1er avril, samedi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris, il me saute au col; je lui apporte un trompette turc à cheval, qu'il fait manier à courbettes. Il va chez la petite Madame, qu'il aimoit fort, vient en ma chambre, où je lui montre les figures de la _Castramétation des Romains_ par du Choul[280]; il y prend plaisir. L'on parloit du Roi, qui étoit allé assiéger Sedan; il demande: _Mamanga, qui est dedans?_—«Monsieur, c'est monsieur de Bouillon.»—_Je lui couperai la tête._
[280] Guillaume du Choul, gentilhomme lyonnais «le plus diligent et le plus grand rechercheur d'antiquités de son temps», dit La Croix du Maine.
_Le 2, dimanche, à Saint-Germain._—Il se plaint à Mme de Montglat que l'on ne donne de la bougie à sa _maman Doundoun_, lesquelles, par ménage, M. de Montglat avoit retranchées aux officiers, encore que il en eût de l'argent du Roi pour les fournir.
_Le 5, mercredi._—Sa nourrice parloit d'acheter une maison, mais disoit n'avoir point d'argent; elle lui en demande.—_Je n'en ai point, maman, si j'en avois, je vous donnerois tout._ Je lui demande qui le lui gardoit; il répond en souriant: _C'est moucheu de Rosny_.—Mené en carrosse au Pecq pour voir prendre, en la rivière, une oie par le gros barbet de M. de Frontenac, il s'amuse à voir pêcher du poisson, s'en fait donner des petits qu'il met dans la pelle creuse du batelier, où il y avoit de l'eau, fait jeter dans l'eau les plus petits disant: _Hé! les pauvres petits! hé! sauvez-les; jettez-les dans la rivière_.
_Le 6, jeudi._—Il se fait mettre aux fenêtres du préau; il passa un nommé Dumesnil sans le saluer, suivi de son laquais, qui fit de même. Il demande: _Qui est cettui-là qui passe sans ôter son chapeau? Bompar, allez arrêter ce laquais!_ Il y va, l'arrête. L'on disoit derrière M. le Dauphin: «Voilà un homme mal avisé et son laquais aussi»; il crie: _Laissez, laissez-le aller, Bompar; il est aussi sot que son maître_. M. de Crillon le vient voir pendant son goûter; il ne veut point dire adieu à M. de Crillon; Mme de Montglat l'en tance dans sa petite chambre: _Mais, Mamanga, c'est un méchant homme. Je suis brave, moi, je suis furieux_, dit-il en faisant les contenances de M. de Crillon[281].—Il fait allumer un feu au coin de la cheminée; l'on dit que c'est le feu de joie pour la prise de Sedan: _Non_, dit-il; _c'est le feu de joie de la paix_, et avec toutes ses femmes de chambre il chante: _Vive le Roi_, à grosse voix.
[281] _Voy._ aux 19 avril et 29 novembre 1605.
_Le 10, lundi, à Saint-Germain._—Il va en la chambre de Mme de Montglat, qui avoit pris médecine, s'amuse à un cabinet d'Allemagne, y trouve la chambre du Roi, les cabinets, la salle du bal, la galerie rouge.
_Le 11, mardi._—Mme de Vitry lui donne des poules et un renard d'ivoire[282].
[282] Il s'en sert plus tard pour jouer sur un damier.
_Le 12, mercredi._—En se couchant il dit: _Mamanga, je veux prier Dieu; Mamanga, c'étoit la nourrice du feu roi Charles qui se levoit toujours matin, et c'étoit qu'elle alloit prier Dieu?_
_Le 16, dimanche._—Il prend son tambour, et à la tête de la compagnie de M. de Mansan, qui faisoit la monstre, il prête le serment, le fait prêter à M. de Verneuil et à M. le Chevalier, et leur fait donner un sol à chacun.—Il vient en ma chambre, me demande à voir le livre des bâtiments (c'étoit Vitruve), demande les noms des machines principalement et leurs usages, les considère; il avoit une grande inclination aux mécaniques.
_Le 17, lundi._—Il va en la salle du Roi, où il se trouve dix ou douze soldats de la compagnie de M. de Mansan qui apprenoient à danser sous Boileau; il leur fait prendre les armes, les mène à la guerre; le tambour c'étoit Boileau, qui jouoit du violon. Après avoir fait quelques tours de salle: _Ça_, dit-il, _dansons_; l'on fait poser les armes, il se met à danser aux branles, et afin qu'aucun ne le tînt par la main, il donne à tenir à son page Bompar l'une de ses petites manches et l'autre au sieur de Birat, son valet.
_Le 18, mardi._—Mené par le petit jardin du bâtiment neuf sur la terrasse de Neptune, il va voir un modèle de pierre que l'on faisoit du bâtiment neuf, s'enquiert de tout froidement, considère mûrement.—Pendant son souper il fait apporter la guenon et le sapajou de la Reine, et s'entretient avec celui qui en a la garde, parle avec telle ardeur qu'il en bégaye.
_Le 20 avril, jeudi, à Saint-Germain._—Sa nourrice le tenoit en son giron; il la caresse, la baise: _Hé! ma folle! mon cu! ma mère Doundoun! c'est Doundoun qui m'a donné à téter_; elle lui demande s'il veut téter; il s'efforce à découvrir son sein; elle lui tend la mamelle, il la prend, suçoit et eût tété s'il y eût eu du lait.
_Le 22, samedi._—Il voit en la cour un marchand de toile, le fait monter en sa chambre, veut lui-même avec une aune mesurer la toile.—A souper il fait du gâchis avec du pain esmié, disant: _Je fais comme papa_, et feint de manger, imitant le Roi lorsqu'il jetoit le jus de mouton sur du hachis sec.
_Le 25, mardi._—L'ambassadeuse d'Angleterre, M. de Nemours, Mme la comtesse de Guichen[283] le viennent voir.
[283] _Voy._ page 32, note 51.
_Le 30, dimanche._—M. le prince de Condé le vient voir; il lui en conte, lui dit qu'il a un beau canon tout d'argent, l'envoie querir, le lui montre.
_Le 1er mai, lundi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à faire mordre les survenants à un œuf de marbre et à faire sauter une petite grenouille artificielle. A dix heures mené à la chapelle, puis, par le jardin et le préau, au bâtiment neuf; il se joue en la galerie et sur les terrasses, attendant le Roi, qui arriva à onze heures et demie, et le reçut au bout de la terrasse de Neptune, du côté de Carrière, au milieu, tout vis-à-vis de la petite porte des pompes de la colonne. Le Roi lui commanda de donner sa main à baiser à M. de Bouillon et d'embrasser M. le Grand. A douze heures et demie dîné avec le Roi; voyant manger au Roi du beurre frais sur du pain avec des aulx, il dit qu'il en mangera bien, en avale deux petites tranches, de celles que le Roi lui-même avoit mises sur son pain, et s'y forçoit pour complaire au Roi. Mené à la galerie par le Roi, où il arme sa compagnie; il étoit mousquetaire, il entre en garde, se fait mettre en sentinelle par M. de Vendôme, et à deux heures et demie revient au château avec le Roi. Mené au devant de la Reine, qui arrive à six heures, il monte avec le Roi et la Reine en la chambre de la petite Madame; le Roi s'étant joué longtemps à M. et à Mlle de Verneuil, il en conçoit de la jalousie, part soudain de la main, et va dans la garde-robe de sa chambre, se met derrière la porte, s'assied sur un coffre, et commande impérieusement à l'exempt: _Fermez la porte, que personne n'entre_. Je lui demande pourquoi il s'en étoit ainsi venu: _De peur_, dit-il, _que papa ne me vit pleurer_. Il s'en va en la chambre de Mme de Montglat, on ne l'en peut tirer pour aller en sa chambre souper que par deux de ces pièces d'or de dix écus de la Reine que Mlle de Ventelet lui apporta.
_Le 2, mardi._—Mené chez la Reine, la Picarde, seconde nourrice de Madame, tenant au bras son enfant, se jeta à genoux devant la Reine, les larmes aux yeux; le Dauphin en eut tant de compassion qu'il part soudain d'auprès de la Reine et se met derrière Mme de Montglat, le visage tout en feu de rougeur, de la force dont il se gardoit de pleurer; il saute au col de Mme de Montglat, où il se tient tant que la Reine (même qui se leva de son siége pour cet effet) l'eût assuré qu'elle donneroit de l'argent à la nourrice; là-dessus sa couleur ordinaire lui revient. Mené par la Reine en carrosse au bâtiment neuf, il va à la messe avec le Roi et, à midi, a dîné avec Leurs Majestés. Le Roi et la Reine s'en retournent à Paris.
_Le 4, jeudi._—Il ne veut point déjeuner qu'il n'ait tiré une harquebusade, se fait mettre de la poudre dans sa harquebuse à mèche et de l'amorce par M. de Ventelet, puis, sur la terrasse de sa chambre, avec un petit bâton au bout duquel il y avoit de la mèche, il y met le feu; la fumée lui passa sur la main et près du visage; puis il dit par grande allégresse à tout chacun qu'il a tiré une harquebusade et qu'il n'a pas eu peur; c'étoit de la harquebuse que lui avoit donnée M. d'Oinville, maréchal de logis de sa compagnie, et la première qu'il eût[284].
[284] _Voy._ au 31 octobre 1604.
_Le 5, vendredi._—Il entend jouer les joueurs de cornemuse du Roi avec attention, et jusqu'au transport; les joueurs de musette jouent pendant son dîner.
_Le 7, dimanche._—Mlle Mercier, l'une de ses femmes de chambre, qui l'avoit veillé, étoit encore au lit contre le sien; il se joue à elle, lui fait mettre les jambes en haut, en cornemuse, et des pailles entre les orteils des pieds, puis les y fait remuer comme si elle eût dû jouer de l'épinette; après il dit à sa nourrice qu'elle aille querir des verges pour la fesser, le fait exécuter; puis sa nourrice lui demande: «Monsieur, qu'avez-vous vu à Mercier?» Il répond: _J'ai vu son cu_, froidement.—«Est-il bien maigre?»—_Oui_, puis soudain il se reprend: _Non, non, il est bien gras_.—«Qu'avez-vous vu encore?» Il répond froidement et sans rire qu'il a vu son conin.—Il voit le colonel Berman, du canton de Fribourg, qui avoit emmené un régiment de Suisses pour le siége de Sedan, lui donne sa main à baiser et à ceux de sa compagnie, puis soudain demande son corselet et ses armes complètes, va en la salle du Roi, où il se fait armer de la cuirasse, puis prend sa pique, fait mettre près de lui M. de Verneuil, fait battre le tambour, et marche en garde. A l'arrivée, les Suisses lui firent un petit mot de harangue par la bouche du colonel Berman, qui étoit, en somme, pour lui faire entendre qu'ils étoient venus pour le service du Roi et pour le sien et qu'ils étoient serviteurs du Roi et les siens; le Dauphin, sur cette parole, répondit: _Bien_. A la salle, avant partir, Mme de Montglat fit porter du vin pour la collation, et dit à l'oreille à M. le Dauphin qu'il falloit qu'il bût à eux; il dit soudain: _Qu'on apporte mon verre_; on l'envoie querir, l'on y met un bien peu de vin avec beaucoup d'eau, et il boit à eux; il ne y fait que tâter. Ils en furent fort aises, disant que cette action iroit bien loin.
_Le 9, mardi, à Saint-Germain._—Mené au bâtiment neuf, où étoit la mariée du jardinier, qui dansoit au petit jardin du Roi; l'on y vouloit jeter le coq; il le jeta par trois fois en la cour, puis il s'en va en la galerie, où il a dansé en branle où étoit la mariée, dansa la courante et la bourrée avec Mlle de Vendôme.
_Le 10, mercredi._—Maître Martin, son peintre, vient pour le peindre, le peint armé de son corselet, sous sa robe de velours cramoisi garnie d'or, l'épée au côté et la pique de la main droite, la tenant droite, la tête couverte de son bonnet de satin blanc, d'enfant, avec une plume blanche; c'est la première fois qu'il ait été ainsi peint. Il se fait donner des couleurs et un pinceau, imite le peintre mêlant ses couleurs, regarde parfois la besogne de son peintre. Il tenoit sa chienne _Isabelle_, la caressoit, la baisoit, l'appeloit sa mignonne, car il aimoit extrêmement les chiens; il disoit à son peintre qu'il peignit sa chienne auprès de lui. Mlle Mercier lui dit: «Monsieur, il ne faut pas que ceux qui sont armés aient des chiens avec eux;» il répond soudain: _Mais ce sera pour prendre les ennemis par les jambes_.
_Le 11, jeudi._—Il prend en coutume, quand on lui dit quelque chose, de répondre: _Je m'en soucie bien_.
_Le 12, vendredi._—La reine Marguerite le vient voir; il permet à Mme de Montglat d'aller au-devant d'elle, puis il y va, et la salue au milieu de l'allée du jardin qui est sur le fossé, l'emmène voir faire son jardin.
_Le 14, dimanche._—Il devient amoureux de la nourrice de la petite Madame; il alloit et revenoit à la chambre de la petite Madame, tout exprès pour la voir en passant, la guignant de l'œil et se souriant.
_Le 15, lundi._—Je lui maniois le pouls, lui ayant dit que je reconnoîtrois s'il étoit amoureux; il me demande: _Que fait-il?_—«Monsieur, il frétille.» Il se laisse coiffer pour l'amour de la nourrice de Madame sa petite sœur, prend plaisir que l'on lui en parle et que l'on lui demande de qui il est amoureux. A dîner il fait les doux yeux à la nourrice de Madame la petite, fait le honteux et retourne sa face; Mme de Montglat lui dit qu'il ne faut point qu'un amoureux soit honteux.—Il se joue en sa chambre; arrive une femme, revendeuse à Paris, nommée, à ce qu'elle me dit, Opportune Julienne; elle se prend à danser devant, à découvrir ses cuisses bien haut, tantôt l'une et puis l'autre; il regardoit tout cela avec un extrême plaisir, auquel il se laisse transporter, et court après cette femme pour lui soulever la cotte.
_Le 18, jeudi._—Il fait porter son écritoire[285] à la salle à manger pour écrire sous Dumont[286], dit: _Je pose mon exemple; je m'en vas à l'école_; il fait des O, fort bien.
[285] C'était, dit Héroard, une écritoire en forme de cassette, où étaient son papier, sa plume et son encrier; elle lui avait été donnée par Mme de Loménie.
[286] Clerc de sa chapelle, qui lui montrait à écrire.
_Le 21, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Longueville le vient voir, a dîné avec lui.
_Le 23, mardi._—On lui dit que M. le connétable venoit pour le voir; le voilà soudain en mauvaise humeur, et il demande d'aller en la salle du bal. M. le connétable y monte; le voilà à crier; enfin apaisé. On lui porte son mousquet, sa bandoulière, et il descend en la basse-cour, puis au jardin, ayant avec lui M. le Chevalier, M. de Verneuil, M. de Montmorency et M. le comte de Lauraguais, armés aussi; il se met à la tête de la compagnie, va chez M. de Frontenac pour être à la collation qui se y faisoit, à cause que M. le connétable tenoit à baptême un sien fils[287] avec Mlle de Vendôme. M. le connétable prend congé de lui, s'en allant en Languedoc; M. de Montmorency prend aussi congé de lui.
[287] Henri de Buade, fils d'Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, capitaine des châteaux de Saint-Germain en Laye.
_Le 24 mai, mercredi, à Saint-Germain._—Mlle Value, Mlle Prévost-Biron, Mlle Gillette[288], maîtresse du feu maréchal de Biron, assistent à son goûter.
[288] «La belle Gillette; elle étoit noire, claire et agréable.» (_Note d'Héroard._) Elle se nommait Gillette Sabillotte, demoiselle de Savenière, et était fille d'un procureur du Roi à Dijon. Le maréchal de Biron, qui mourut sans avoir été marié, en eut un fils, nommé Charles, mort au siége de Dole, en 1636.
_Le 26, vendredi._—Arrive M. de Vaudemont, qui baise la main du Dauphin en la chambre du Roi.
_Le 27, samedi._—M. et Mme de Montpensier viennent voir le Dauphin; il leur fait bonne chère.—On lui demande si l'Infante est pas sa maîtresse, il dit: _Non, c'est la nourrice à ma petite sœur_, et de fait l'ayant rencontrée, il lui sauta au col et la baisa.
_Le 30, mardi._—M. le cardinal de Joyeuse arrive, auquel il donne sa main à baiser.—A huit heures trois quarts, il avoit envie de dormir, et toutefois il lui prend une humeur de s'armer, se fait mettre son corselet, prend sa pique pour se faire mettre en sentinelle par Hindret, son joueur de luth, qui étoit le caporal. Je lui demandai s'il seroit longtemps, il répond: _Deux heures_. C'étoit l'heure des sentinelles de la garnison qu'il avoit apprise, car il savoit toutes les fonctions d'un soldat. L'on ne sut jamais le dissuader de cette action; il y est quelque temps, et n'en voulut jamais partir qu'il ne fût relevé, se promenant la pique haute.
_Le 1er juin, jeudi, à Saint-Germain._—Il récite les quatre premiers quatrains de M. de Pibrac, qu'il savoit, comme s'il eût récité une comédie; M. le Chevalier en faisoit autant, puis M. de Verneuil.
_Le 3, samedi._—Mme de Montglat le tance et lui arrache son tablier, qu'il tenoit à la bouche; le voilà en colère. Il la bat sur la main; elle ne disoit mot; il se retourne et lui rue des coups de pied, tant que voyant deux maçons qui travailloient à faire l'enceinte de la chapelle, l'un avec un balai l'autre avec une hotte, il se jette à genoux: _Hé! Mamanga, pardonnez-moi!_ Cependant les maçons prennent le petit laquais de M. de Mansan et l'emportent dans la hotte, le mettent dans la chapelle. _Hé! Mamanga, parlez pour lui!_
_Le 4, dimanche._—Il se joue à une petite fontaine faite dans un verre, qui lui venoit d'être donnée par les verriers de la verrerie de Saint-Germain-des-Prés, s'amuse à une vaisselle de poterie où il y avoit des serpents et des lézards représentés[289], y faisoit mettre de l'eau pour les représenter mouvants.—Il appelle Hindret, son joueur de luth, Boileau, son violon, et un soldat qui jouoit de la mandore, et lui, prenant un luth, dit: _Faisons la musique_; il les fait ranger tous autour de lui, au chevet de son lit; il pinçoit son luth comme s'il eût joué avec intelligence. Il aimoit extrêmement la musique.
[289] Imitation des plats de Bernard de Palissy.
_Le 5, lundi._—M. le marquis de Rainel, revenant de Hongrie, le vient voir; il lui disoit: «Monsieur, me ferez-vous pas un jour grand maître de votre artillerie?» Le Dauphin ne répondant point, M. de Ventelet lui dit: «Monsieur, c'est M. le marquis de Rainel qui vous prie de le faire un jour grand maître de votre artillerie, le ferez-vous pas?» Il répond: _Je le veux bien_. J'entendois tout cela, et lui demandai: «Monsieur, vous plaît-il que j'enregistre cette promesse que vous avez faite à M. de Rainel, dans mon registre?»—_Oui! oui!_—Mené au palemail, il fait démasquer la nourrice de la petite Madame, lui disant: _Démasquez-vous, je vous veux baiser_.
_Le 6, mardi._—Il frotte le derrière de son oreille, en rapporte une ordure qu'il met en sa bouche, comme il faisoit souvent, et celles du nez, qu'il avaloit; Mme de Montglat l'en reprend, il répond: _Quoi! est-ce du poison?_ Il va en la chambre de la petite Madame, en baise la nourrice à la bouche, aux yeux, au front, au nez, aux tétons, avec transport, disant: _Je vous baiserai toujours_. Il en étoit amoureux par inclination.
_Le 8, jeudi, à Saint-Germain._—A cinq heures et demie le Roi et la Reine arrivent de Paris; il les va recueillir hors du pied de l'escalier, en la cour. Le Roi lui dit: «Eh bien, mon fils, vous avez été fouetté!»—_Non pas tous les jours, papa._—«Qu'aviez-vous fait?»—_Rien._ Il remonte avec eux en la chambre de la petite Madame, où il s'assied sur la fenêtre, et fut fort longtemps à entretenir le Roi; à sept heures et un quart soupé avec le Roi. Mené en sa chambre, le Roi peu de temps après y arrive, et la Reine après; il danse aux branles, la courante, puis se met au giron de sa nourrice, s'endort, est mis au lit à neuf heures et demie. Leurs Majestés se retirent; sa nourrice approchant près de lui trouve qu'il ne dormoit pas, et lui dit: «Monsieur, vous ne dormez pas?»—_Non_, dit-il tout bas, _papa s'en est allé?_—«Oui, Monsieur, pourquoi avez-vous fait semblant de dormir?»—_Pource que papa s'en fût pas allé, et il y avoit tant de monde, j'avois si chaud!_
_Le 9, vendredi._—Il attend avec impatience un carrosse pour aller trouver le Roi au bâtiment neuf, y va, le trouve à la chapelle, revient avec lui à la galerie. Armé de son mousquet, il va à la guerre, assault la ville (c'étoit la balustre qui étoit autour de l'une des cheminées où il y avoit des soldats); MM. de Vendôme et de Verneuil, les deux fils de M. de Frontenac, étoient avec lui. Il fait planter dans la salle de grands tuyaux de chaume pris des paillasses vidées, dit que ce sont des _piquiers_, et au-devant, d'un bout à l'autre, fait faire une traînée de poudre. Le Roi y fait mettre le feu en sa présence et en celle la Reine. Le Dauphin disoit qu'il vouloit être mousquetaire, et néanmoins il avoit accoutumé de reprendre ceux qui ne faisoient pas bien; le Roi lui dit: «Mon fils, vous êtes mousquetaire, et vous commandez!» A quatre heures le Roi et la Reine partent pour s'en retourner à Paris; étant au port de Chatou, au delà de l'île, il faisoit glissant à la descente; les chevaux reculent, poussent le bac, les roues de derrière du carrosse demeurent dans l'eau, et, à la descente de celui de Neuilly[290], tout le carrosse tomba dans l'eau, à la main gauche de la Reine, étant à la portière, et le Roi couché du long en dedans, où il s'étoit mis un peu auparavant pour dormir. Ce fut ainsi que les chevaux étoient près d'entrer dans le bac; l'un de ceux de derrière glisse, le cocher le fouette; se voulant relever, il retombe, tire et fait tomber son compagnon, et le carrosse renverse en l'eau, sur la nacelle attachée au bac, qui s'enfonça mais empêcha que le carrosse n'allât tout au fond. M. de Montpensier se jeta le premier dehors, par la portière qui étoit en l'air environ demi-pied. M. de l'Isle-Rouet y va, appelle le Roi, qui n'avoit que la tête et un bras hors de l'eau, lui prend les mains, le met hors de l'eau, [le Roi] disant: «Que l'on aille à ma femme», et en sortant rencontre M. de Vendôme, qu'il met hors de l'eau. Ce pendant la Reine étoit toute dans l'eau, à la portière; un valet de pied[291] se y jette, la prend par sa coiffure qui échappe; il la prend sous la gorge, et à l'aide de M. de la Chastaigneraie ils lui mettent la tête hors de l'eau, et aussitôt [elle] demanda: «Où est le Roi?» qui, l'entendant, se jeta dans l'eau pour l'aider à mettre dehors. Mme la princesse de Conty fut toute la dernière, qui avoit du commencement prins le sieur de l'Isle par la barbe, comme il tiroit le Roi; elle quitta pour ce qu'elle l'empêchoit[292].
[290] C'est le troisième accident mentionné par Héroard comme arrivé au même endroit. (_Voy._ aux 31 mai 1602 et au 6 avril 1605.)
[291] Héroard a laissé son nom en blanc.
[292] Nous reproduisons textuellement ce récit qu'Héroard a ajouté après coup, en marge de son journal. Henri IV écrivait le lendemain à Mme de Montglat: «Ma femme et moi l'échappâmes belle hier; mais Dieu merci nous nous en portons bien.» (_Voy._ aussi le Journal de Lestoile à cette date.)
_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—A onze heures mené à la chapelle; étant sur son carreau, il se lève, va dire à M. de Verneuil: _Féfé Vaneuil, priez Dieu pour papa, qui a failli se nayer_, et se va remettre en sa place.—Mme de Montglat me disoit qu'écrivant au Roi elle avoit dit une petite menterie; elle vouloit dire que M. le Dauphin avoit pleuré, ayant su la nouvelle de son danger, bien qu'il fût vrai qu'il en demeura fort étonné. Lui, qui écoutoit toujours ce que l'on disoit, la regarde soudain premièrement sans dire mot, puis tout à coup lui dit: _Ha! vous avez donc menti!_ Mené à la chapelle pour y faire chanter un _Te Deum_ pour l'heureuse délivrance de Leurs Majestés.
_Le 12, lundi._—Il dit la prière qui lui plaisoit fort et qu'il aimoit à dire: «Notre Seigneur Dieu et Père, veuille moi assister par ton saint Esprit et par icelui me gouverner et conduire à celle fin que ce que je ferai, dirai ou penserai, soit à ton honneur et gloire, au salut de mon âme et à l'édification des miens.»
_Le 17, samedi._—Le Roi arrive de Paris; il va au devant du Roi, l'embrasse fort, l'accompagne au bâtiment neuf; il soupe avec le Roi, va en la cour avec lui[293].
[293] Héroard était parti le 13 pour Vaugrigneuse, et Guérin, qui tient le journal en son absence, n'a pas la même exactitude pour marquer les heures d'arrivée et de départ du Roi. Henri IV dut repartir pour Paris le lendemain.
_Le 19, lundi._—Éveillé à huit heures, il est fouetté pour avoir fait le fâcheux à la chapelle, le jour précédent.
_Le 21, mercredi._—Le Roi arrive de Paris; il va au devant du Roi, l'embrasse, le conduit en sa chambre.
_Le 22, jeudi._—Il va trouver en sa chambre le Roi, qui étoit parti pour aller au bâtiment neuf[294], court sur le pavé au devant de lui; mené à la chapelle, dîné avec le Roi, qui part à deux heures et demie pour aller à Paris.
[294] On voit par ce détail que lorsque Henri IV venait seul à Saint-Germain il demeurait au vieux château, et que lorsqu'il était accompagné de la Reine et de la Cour il demeurait dans la partie achevée du château neuf.
_Le 23 juin, vendredi, à Saint-Germain._—Il va mettre le feu au bûcher de la Saint-Jean, en la basse cour, puis va chez M. de Frontenac.
_Le 25, dimanche._—J'arrive[295]; il court à moi gaiement; je lui donne un cheval noir et un gendarme dessus.
[295] Héroard était absent depuis le 13.
_Le 26, lundi._—A cinq heures mené par le petit pont au devant du Roi revenant de la chasse; il est ramené dans la petite chambre de Mme de Montglat, où le Roi se met dans le lit, y fait mettre en chemise M. le Dauphin, qui se y joue fort privément [_sic_]. A six heures levé, à sept soupé avec le Roi; M. Groulard, premier président de Rouen, y vient; il lui donne sa main à baiser, par commandement du Roi. Le Roi s'en retourne à Paris à sept heures trois quarts, il le conduit et, en la cour, le Roi lui montrant M. le premier président et autres députés de Normandie, lui dit: «Voyez-vous ces gens-là, vous les commanderez après moi;» il répond froidement: _Bien, papa_; est fort privé avec le Roi, qu'il craint. Il conduit le Roi jusques au bâtiment neuf et, en la basse cour, le Roi lui disant: «Adieu, mon fils,» il (le Dauphin) devient rouge et la larme lui vient aux yeux. Le Roi le baise, l'embrasse, lui disant qu'il s'alloit promener et qu'il reviendroit incontinent; il s'apaise. Ramené il s'amuse sur le tapis, entretenu par Mmes de Vitry et de Saint-Georges, où il dit mots nouveaux et paroles honteuses et indignes de telle nourriture, disant que celle de papa est bien plus longue que la sienne, qu'elle est aussi longue que cela, montrant la moitié de son bras.
_Le 27, mardi._—Mené en carrosse dans la forêt, à la chasse aux toiles, il voit prendre deux sangliers et un marcassin, et sauver une biche par-dessus les toiles; il ne s'ennuie point, y prend plaisir froidement.—Il prend un petit violon, joue en concert avec Hindret, son joueur de luth, nous fait chanter en concert: _Hau! Guillaume, Guillaume_, puis: _Maître Ambroise, ho! ho! d'où venez vous_, etc. Il baise sa nourrice, et lui dit: _J'entrerai par votre bouche, Doundoun, puis j'irai en votre ventre, vous direz que vous êtes grosse et puis vous me fairez_.
_Le 28 juin, mercredi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à son corselet neuf, dit qu'il veut être piquier. Vêtu, coiffé à bâtons rompus; pour le faire hâter, M. Birat lui dit que le Roi venoit. Le Dauphin, se retournant et souriant, dit tout bas à l'oreille de Mme de Montglat: _Mamanga, voyez vous ce vieux penard qui me veut faire craire que papa vient_. Descluseaux, soldat aux gardes, entre après le dîner du Dauphin, qui dit en le voyant: _Hé! velà mon mignon, venez mon mignon Décuseaux_; ce soldat avoit accoutumé de le faire jouer. Après souper il se joue en sa chambre, joue du violon en concert avec le luth, et chante: _En m'en retournant_, etc., puis danse le ballet des grenouilles, la morisque, fort joliment et en cadence, sans avoir été instruit.
_Le 29, jeudi._—Il se fait armer, prend sa pique et sort en la cour, où l'on fait entrer la compagnie. Il se met à la tête, ayant à côté gauche M. de Verneuil, et M. de Liancourt au milieu, fait deux tours de la cour, puis il veut prêter le serment, lève la main, et lui étant demandé par le commissaire Faure s'il promettoit pas de bien servir le Roi, il répond: _Oui_, ayant premièrement ôté son chapeau et son gant de la main.
_Le 30, vendredi._—Mené au jardin, il fait attacher son canon d'argent avec un jarretier, et le jarretier au derrière de la ceinture de son tablier, et se promène le faisant rouler après soi; il va ainsi jusques au palemail, se fâche de ce que les roues se crottent et la bouche aussi, s'en met en peine pour les faire nettoyer.
_Le 1er juillet, samedi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à jouer de son petit sifflet d'ivoire et à entendre des contes de maître Guillaume[296]. Il sème des feuilles de rose sur le banc où étoit assis Descluseaux, soldat aux gardes qui le souloit faire jouer, et dit: _C'est afin que votre place sente bon_; il aimoit ce soldat. M. de la Court, exempt aux gardes, arrive; il le reconnoît et par son nom, après avoir été un an et demi sans le voir.
[296] Fou du Roi.
_Le 5, mercredi._—Mené à la chapelle, il ressort du chœur pour recevoir, dans la chapelle, l'ambassadeur de la Grande-Bretagne, accompagné du sieur Gandaloufin, gentilhomme de la chambre du roi de la Grande-Bretagne et de son jeune fils, échanson du prince de Galles, ayant charge de le voir de la part du prince de Galles; il lui répondit qu'il le remercioit de la souvenance qu'il avoit de lui et le prioit de l'assurer qu'il étoit à son service. Après souper il monte tout en haut de sa garde-robe, où il fait prendre ses armes toutes complètes, faites à Moulins, les fait porter en sa chambre avec la croix[297], les fait accommoder dessus, y travaille lui-même, va querir en son armoire son épée rouge et la y fait ceindre, puis fait apporter sa pique, la met lui même sous le brassal, toute droite comme s'il eût été en sentinelle.
[297] Le support, en forme de croix, auquel ses armes étaient attachées.
_Le 6, jeudi._—Il tenoit un chapelet de corail que le fils de M. de Montglat lui avoit envoyé de Florence; sa nourrice lui dit: «Monsieur, donnez-moi ce chapelet.» Il le lui refuse par plusieurs fois, elle lui dit: «Allez, vous êtes un gros chiche.»
_Le 9, dimanche._—A dix heures il part pour loger au bâtiment neuf[298]. Mlle de Ventelet lui dit: «Monsieur, il faut être bien sage pour votre baptême, ou autrement maman auroit un autre Dauphin, qu'elle feroit baptiser;» il répond froidement: _Et puis il m'en soucie bien, j'en serois bien aise, j'irois où je voudrois, on me suivroit point_. Il s'en va en la cour, le tambour se prend à battre pour assembler, pensant qu'il dût sortir; il l'entend, et crie tout haut: _Je veux pas sortir, qu'on batte point, c'est que je me joue._
[298] Mlle de Verneuil avait la rougeole et la petite vérole.
_Le 10, lundi, à Saint-Germain._—A cinq heures arriva au vieux château Mme la marquise de Verneuil.
_Le 11, mardi._—Il se fait mettre au lit de sa nourrice, la baise partout où il peut, avec âpreté.—Il va faire un tour dans la galerie, où il faisoit faire un fort de briques dans lequel il faisoit loger toutes les armes qui étoient dans son armoire et mettre l'enseigne dans le donjon. Mis au lit, il demande à se jouer, se joue avec Mlle Mercier, m'appelle me disant que c'est Mercier qui a un conin qui est gros comme cela (montrant ses deux poings), et qu'il y a bien de l'eau dedans. Je lui demande: «Monsieur, comment le savez-vous?» Il répond qu'il a pissé sur maman Doundoun, et me dit: _Écrivez cela dans votre registre_; il rioit à outrance.
_Le 13, jeudi._—Après dîner il range les noyaux de ses cerises sur l'assiette et me dit que c'est un moulin à vent. Je lui apprends là dessus le nom des vents, qu'il rumine, et les retient: _Est_, _ouest_, _north_, _sud_, les répète en lui-même pour les retenir. Après souper il range encore les noyaux sur le bord de son assiette, et nomme tout bas: _Est_, _ouest_, _north_, _sud_, puis m'appelle: _Moucheu Héoua, velà les quatre vents, comment les appelez-vous en françois?_ Je les lui nomme: «Levant, ponant, tramontane, midi»; il les redit après moi.—Il va avec impatience en la cour pour voir deux chevaux que le jeune Montglat avoit emmenés d'Italie.
_Le 16, dimanche._—A souper il demandoit sa gelée, Mme de Montglat lui dit: «Dites s'il vous plaît;» il répond: _Papa dit pas s'il vous plaît_, pource qu'elle lui disoit souvent qu'il falloit tout faire comme papa.
_Le 17, lundi._—Il est fouetté pour avoir, le jour précédent, fait le fâcheux à son habiller. A dix heures arrivent, conduits par M. le comte de Choisy, chevalier d'honneur de la reine Marguerite, et de sa part, le président Savaron, président à Clermont en Auvergne, et autres députés avec lui, pour venir faire l'hommage d'obéissance et de fidélité comme à leur seigneur, par la donation qui lui en a été faite dudit comté par ladite Reine. Il les écoute fort attentivement, froidement et la plupart du temps les mains sur les côtés, par l'espace d'une demi-heure.—Il s'amuse à faire une tour avec de la brique, trouve un ais, dit qu'il en faut faire un pont-levis, commande d'aller chez le menuisier qui travailloit aux offices pour avoir un _virebrequin_, afin de faire des trous, dit-il, pour y passer les cordons. On apporte le virebrequin, il en veut travailler lui-même, et s'apercevant qu'il ne avançoit pas beaucoup avant, pour ne tenir assez ferme, il donne à tenir la main dessus et, lui, s'amuse à tourner.
_Le 19, mercredi._—Mme de Montglat le fait prier Dieu puis dire des sentences; à celle-ci: «L'homme fol se fait connoître à ses propos,» le Dauphin dit: _Velà pour maître Guillaume_; et à celle-ci: «La folle femme fait toujours beaucoup de bruit»: _Velà pour Mathurine_.
_Le 20, jeudi._—A midi, M. de Sully[299], revenant de Rosny, le vient voir. Mme de Montglat fait ouvrir la grande porte de la salle; M. le Dauphin y est mené en attendant M. de Sully; comme il est au milieu de la cour, elle le fait courir au devant de lui, pour l'embrasser comme il faisoit au Roi. Il s'arme à l'accoutumée, est piquier, fait armer la compagnie, entre en garde, va à la charge, fait les exercices. M. de Sully lui donne cinquante écus en quadruples, ses soldats les lui arrachent des mains. Il n'eut presque pas le temps de les manier; il ne lui en demeura qu'une pièce, qu'il tient ferme contre Montailler, tailleur de Mme de Montglat, dont il s'écrie! _Hé! maman, Montailler me l'arrache_; elle y vient, la prend et fait rendre les autres, qu'elle retient[300]. Il n'en dit mot, ne s'en plaint point, mais peu après il dit: _Mais moi je suis soldat, et je n'ai point eu d'argent!_ M. de Sully lui donne un doublon, puis s'en va.—Mme de Montglat le tançant de ce qu'il étoit tout hâlé et noir dit que la Reine en seroit bien courroucée, que pour le Roi il ne s'en soucioit pas. «Ho! Monsieur, lui dit-elle, si vous continuez à sortir comme vous faites, il vous faudra retenir, vous seriez tout hâlé!» Il répond: _C'est tout un, papa veut bien que je sois noir._—Il avoit fort plu, comme il fait fort mauvais temps depuis six semaines; M. de la Court, exempt aux gardes, qui étoit en quartier, lui dit: «N'allez pas à la cour, il n'y fait pas beau;» il lui répond en souriant: _Si fait, allons, allons, je m'en vas marcher sur vous, puisque vous êtes la Cour._ Il donne le mot à M. de Belmont: _Sainte-Barbe_, puis dit à M. de la Court en souriant: _Sainte-Barbe la Cour_, lui montrant sa barbe (la barbe de M. de la Court).
[299] Le Roi lui avait donné au mois de février précédent les lettres d'érection de la duché pairie de Sully.
[300] Héroard ajoute en marge: _Nota._ Grande indiscrétion envers lui (le Dauphin). Mme de Montglat en eut quatre, M. le Chevalier un, Hindret un, etc. _Voy._ au 30 septembre suivant, une scène analogue.
_Le 21, vendredi._—M. de Verneuil est revenu, qui avoit été séparé pour la petite vérole et rougeole de sa sœur.—Il y avoit environ six semaines qu'il ne se passa jamais jour sans pleuvoir et faisoit une saison d'hiver, s'étant fallu chauffer comme en hiver.—Mis au lit, il s'amuse à railler, m'appelle et me dit d'écrire dans mon registre que le conin de Doundoun est gros comme cela, dit-il, en grossissant sa voix et élargissant ses poings; qu'il l'a fouetté, qu'il est gras. Puis il me dit encore d'écrire que le conin de sa mie Saint-Georges est grand comme cette boîte (c'étoit celle où étoient ses jouets d'argent) et que le conin de Dubois (damoiselle de Mme de Vitry) est grand comme son ventre, que c'est un conin de bois. Je lui demande: «Monsieur, n'en avez-vous point?» Il répond que non, qu'il a une cheville, qui est au milieu de son ventre, mais que c'est Doundoun qui a un gros conin au milieu des jambes. Enfin il prie Dieu, et s'endort à neuf heures trois quarts.
_Le 23, dimanche, à Saint-Germain._—L'on avoit séparé quelques-uns des petits enfants qui avoient accoutumé d'aller à la guerre avec lui, à cause des maladies de petite vérole, et de la peste de Paris; se jouant en la galerie et voyant ses armes dans son armoire, il dit à Descluseaux: _Je veux vendre mes armes, astheure que toute ma compagnie s'en est allée._
Cette nuit, entre minuit et une heure, Canier[301] étoit en garde sur le perron des terrasses quand il vit, par le petit escalier à main droite, monter à lui un homme vêtu d'un pourpoint blanc, sans vouloir s'arrêter, quelque chose qu'il lui sût dire par la contrainte de descendre en bas pour l'arrêter et lui donner des coups d'épée qu'il rompit sur sa tête, sans dire mot que tout bas: «Hé! Monsieur!» Le voulant saisir au collet, il lui vient au nez une si puante odeur qu'il fut contraint de le lâcher, en étant avis être venue d'une boîte qu'il vit en sa main gauche et un linge autour du bras; quitte cet homme pour courir à sa pique, et, retournant à lui, le voit s'en retournant du côté du Pecq. L'on eut opinion que ce fut un graisseur; la peste étoit lors à Paris[302].
[301] Le nom de ce soldat est peu lisible.
[302] Nous reproduisons textuellement ce récit incohérent qu'Héroard a écrit en marge de son journal. Lestoile dit à la date du 31 juillet 1606: «La constitution du temps de cette saison fut tellement déréglée, maussade, pluvieuse, venteuse et froide qu'on disoit que la Toussaint se rencontroit cette année en juillet... Ce qui causa force maladies contagieuses à Paris, où toutefois l'effroi étoit plus grand que le mal, avec prédictions de malheurs à venir qui couroient entre le peuple et l'étonnoient.» Ce _graisseur_, portant une boîte infecte, nous paraît être un écho des craintes superstitieuses qui couraient alors dans le peuple de Paris.
_Le 24, lundi._—Il se ressouvient d'avoir ouï parler sur le jour[303] du sentinelle [_sic_] et de ce qui lui étoit arrivé la nuit précédente, et ayant entendu de quelques-uns que c'étoit un esprit, il dit: _Si j'eusse été sentinelle, je l'eusse tué cet esprit._
[303] Sur le matin.
_Le 25, mardi, à Saint-Germain._—On lui demande s'il est pas bien fâché de ce que M. le Chevalier s'en étoit allé (on l'avoit transporté au vieux château, à cause de la petite vérole qu'il avoit, sans fièvre); il répond: _Non._ Il s'amuse à faire des dessins avec du charbon, (représentant) des forges et des grottes.
_Le 26, mercredi._—Il voit ses femmes s'en aller à la messe, y veut aller, y va; c'étoit le prêtre qui nourrissoit les petits oiseaux du Roi [qui la disoit]. Il fait quelque dessin; il avoit l'imagination du dessin de fontaine qu'il avoit fait en papier le soir précédent. Il s'amuse à voir faire un modèle de fontaine de terre de potier par M. Hindret, son joueur de luth. Il faisoit une journée froide comme en plein hiver et grand vent du nord; il y avoit plus de six semaines que la constitution de l'air étoit comme d'hiver.
_Le 27, jeudi._—A souper il mange gaiement, et dit: _Je sens la senteur des lapins qui sont dans ce fossé._ Je lui dis: «Mais, Monsieur, ce ne sont pas des lapins, la fenêtre est fermée».—_Je sais pas, mais je sens quéque chose qui pue; je pense c'est c'homme qui vouloit passer et qui potoit cette boîte; je pense qu'il est dans ce fossé._—«Monsieur, que sentoit cette boîte?»—_Elle sentoit le safran._
_Le 28, vendredi._—Il se fait mettre son corselet, son épée à sa ceinture, en écharpe, prend sa pique et se fait mettre en sentinelle par Descluseaux, soldat aux gardes, qui avoit accoutumé de le faire jouer et qu'il appeloit son _mignon_; mais il ne vouloit pas qu'il fût assis à table avec lui, _pource que_, disoit-il, _il est pas gentilhomme_.
_Le 29, samedi, à Saint-Germain._—Il est fouetté le matin, et prie Mme de Montglat de n'en rien dire. Il va au cabinet, où il regarde donner le fouet à Bigneux, page de Mme de Montglat, crie trois fois: _Fouettez fort_; soudain le cœur lui grossit, et il eut envie d'en pleurer, mais pour assurer sa contenance il se print à rire; il avoit beaucoup de peine à s'en garder. Mené au parterre et à la coudraie, il court, va aux vignes pour cueillir du verjus; montant la demi-lune, il m'aperçoit entrer au parterre pour monter par le degré par où, les jours précédents, voulut passer l'homme à la boîte. M. Birat le portoit; il s'avance et, avec soin et crainte que j'eusse du mal, rougit disant: _Moucheu Hérouard, moucheu Hérouard, passez pas par là, c'est par où cet homme a passé_; il me le dit plusieurs fois.
_Le 30 juillet, dimanche._—Il donnoit de son pain à son petit chien; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il ne faut pas donner du pain aux chiens, il le faut donner aux pauvres.»—_Les chiens sont-ils riches?_—A neuf heures et demie dévêtu, pissé, il dit: _Velà comme pisse papa_; il montroit tout le ventre. Mis au lit, il parle de l'Orphée de la fontaine, qui joue de la lyre. Je lui demande de quoi étoient faites les cordes. Il répond: _D'airain_, ce qui étoit vrai. Je commençai à lui raconter qui étoit Orphée, comme il jouoit bien de la lyre, ce qu'il enseignoit aux hommes. Je lui représente la figure de la lyre antique; je lui dis que, après sa mort, sa lyre fut mise au ciel parmi les autres, il demande: _Y a t'i point de violon?_
_Le 31, lundi._—Il va en la chambre de Mlle de Vendôme, qui étoit au lit, fait déboutonner les boutons à queue qui le tenoient ferme, disant: _Déboutonnez tout; sœu-sœu n'a point de plaisir._ Il va en la chambre de sa nourrice qui étoit au lit, lui saute au col, lui donne des coups de poing sur les joues par caresses, disant: _Je t'aime tant que je te veux tuer_, en mâchant sa grosse langue comme il avoit accoutumé de faire quand il faisoit quelque chose avec grande ardeur.
_Le 3 août, jeudi, à Saint-Germain._—En se couchant il dit à Mme de Montglat: _Mamanga, me donnez pas le fouet demain matin_[304]; elle lui répond: «Monsieur, je vous ai promis que vous ne l'aurez point.»—_Ho! je sais bien que si; vous me fairez dire mes quadrains et puis vous direz: Ça troussons ce cu._
[304] Le Dauphin avait fait l'opiniâtre dans la journée. «Cette défiance, dit Héroard, à la date du 24 août suivant, venoit de ce que par deux diverses fois Mme de Montglat lui avoit promis à son coucher de ne le fouetter point et le matin elle l'avoit fouetté au lit.»
_Le 4, vendredi, à Saint-Germain._—Ramené au vieux château, tambour battant à l'esquadre[305] de la compagnie, lui à la tête, ayant son haussecol.
[305] _Sic._ Sans doute pour l'escouade.
_Le 7, lundi._—Il se fait donner une enseigne de pierreries et de diamants que la Reine avoit baillée à mettre à son chapeau, s'en joue disant: _Velà qui pèse neuf livres_. Je lui dis qu'elle ne pesoit pas tant, et qu'il falloit envoyer querir les balances de M. Guérin, son apothicaire. Il répond: _Oui, oui, Pierre_ (c'étoit le valet de chambre de M. de Ventelet). _Venez ici, allez dire à Guérin qu'il m'appote ses petites balances pour peser mon enseigne_, puis il me dit: _Il pensera que c'est mon enseigne quand j'entre en garde_. On lui met une petite coiffe de toile pour lui ôter le bonnet d'enfant et lui donner le chapeau. Je lui dis: «Monsieur, maintenant que l'on vous ôte le bonnet, vous ne serez plus enfant, vous commencerez à devenir homme; il ne faudra plus faire l'enfant.» Il m'écoute, et dit: _Ho! je n'ai garde_.—Il va au bâtiment neuf, entre dedans pour y voir les chambres tendues pour y recevoir Mme la duchesse de Mantoue.
_Le 8, mardi._—Sur les deux heures, il vient au pied de la vis, où il se tenoit pour le frais[306], et pour y entendre une défense que Mme de Montglat fit faire à son de trompe par Thomas le suisse et proclamée par Hugues Rabouyn, huissier de salle, par laquelle, de par le Roi et Monseigneur le Dauphin, il étoit enjoint à toutes personnes, de quelque qualité, condition ou nation que ce fût, de n'avoir à faire leurs ordures dans l'enclos du château, sinon aux lieux destinés pour ce faire, à peine d'un quart d'écu d'amende applicable: une moitié aux pauvres et l'autre au dénonciateur des infracteurs, ou, à faute de ne la pouvoir payer, de tenir prison au pain et à l'eau par l'espace de vingt et quatre heures. Il y avoit en ce temps ici de la peste à Paris et autres lieux circonvoisins. Après le souper Mlle d'Agre surprend le Dauphin pissant contre la muraille de la chambre basse où il étoit: «Ha! Monsieur, dit-elle, je vous y prends! Vous payerez un quart d'écu;» il se trouve surpris, rougit, ne sait que dire, se reconnoissant avoir contrevenu.
[306] Aux froids précédents avait succédé une extrême chaleur.
_Le 9, mercredi._—L'on vient dire que le Roi arrivoit, il va en la cour, où le Roi arrive de Paris, pour le voir, court au-devant, lui saute au col. Il va au palemail, par le petit pont avec le Roi et un peu auparavant, en la salle du conseil, arriva Don Ferdinand de Gonzague, fils puîné du duc de Mantoue et chevalier de Malte, son cousin germain. Le Roi le lui fait accoler, puis ils vont au palemail, où il joue de grands coups jusques à la chapelle[307], où il entend la messe avec le Roi. Dîné avec le Roi; peu après il a dansé les branles et autres danses, puis il s'arme de son corselet et de sa pique, fait armer sa compagnie; M. le Chevalier étoit le capitaine; M. de Verneuil marchoit avec lui. Il va en la cour, fait les exercices en la présence du Roi; à la fin M. le Chevalier porta au Roi un papier où étoient les noms des soldats de la compagnie pour le supplier de faire ordonner le payement; le sieur de Saint-Aubin-Montglat[308] se trouva là: le Roi lui bailla le papier, disant: «Tenez, monsieur le commissaire, faites-leur faire la monstre» (il étoit homme réputé pour être fort avaricieux). Le Roi dit à M. le Chevalier qu'ils seroient payés comme ils serviroient, puis, les voyant en bataille, il leur dit qu'il ne falloit qu'un balai de verges pour faire fuir toute cette compagnie[309]; à ces mots M. le Dauphin regarde de côté, se souriant et rougissant. Le Roi s'en va au bâtiment neuf, M. le Dauphin retourne en sa chambre; il presse son goûter pour aller trouver le Roi, qui montroit le bâtiment neuf au sieur don Ferdinand de Gonzague. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à quatre heures et trois quarts.
[307] Dans son livre _De l'Institution du Prince_, Héroard parle de «la chapelle, de cette belle et grande allée où est le jeu de palle-mail» (_folio 1, verso_).
[308] Louis de Harlay, seigneur de Saint-Aubin; il était beau-frère de Mme de Montglat.
[309] Cette compagnie n'était composée que d'enfants.
_Le 10, jeudi, à Saint-Germain._—Je lui demande: «Monsieur, qui a été le premier, la poule ou l'œuf?» il répond: _La poule_, après avoir tant soit peu songé. Je lui dis que je l'allois écrire en mon registre.
_Le 12, samedi._—Il dit ses quatrains de Pibrac, en dit quinze, et ses sentences; et en l'une, où il y avoit: «Celui qui contient sa langue est sage,» il ajoute, du sien et de son mouvement: _Celui donc qui la lâche est fou_.—A quatre heures mené en carrosse, au bâtiment neuf, pour y attendre la Reine, qui y arriva à quatre heures trois quarts, menant Mme la duchesse de Mantoue, à laquelle il fit grandes caresses; elle lui donna une écharpe de gaze d'or et d'argent, où pendoit un poignard garni à l'antique, et le lui mit au col. Il va en la galerie, où il court, joue au palemail et envoie querir ses armes aux vieux château, s'arme et toute sa compagnie, fait à l'accoutumée. A six heures et demie, la Reine part pour s'en retourner à Paris; les dames italiennes le baisèrent. Un quart d'heure après, le Roi arrive, revenant de la chasse, le baise, l'embrasse; à sept heures soupé avec le Roi. Pendant qu'il mangeoit le Roi lui demandoit s'il lui vouloit donner à coucher, et lui dit: «Si vous ne me couchez avec vous, je coucherai avec maman Doundoun.»
_Le 13, dimanche, à Saint-Germain._—On lui remet son bonnet par le commandement de la Reine, qui lui fit ôter sa coiffe à son arrivée. Mené au bâtiment neuf, au Roi, qui le mène à la chapelle, puis aux grottes de Neptune et d'Orphée. Ramené, il ne se veut point asseoir pour dîner que M. de Vendôme ne fût venu de chez le Roi, qui dînoit ayant en sa compagnie le sieur don Ferdinand de Gonzague, le prince d'Anhalt, M. de Bouillon et M. de Montbazon; enfin il se met à table sans vouloir manger tant que M. de Vendôme arrive: c'étoit par jalousie de ce qu'il ne y dînoit pas. A onze heures le Roi s'en retourne à Paris.
_Le 16, mercredi._—Il fait assembler, entre les deux portes de la chambre et de la salle, tous ceux qu'il connoissoit savoir chanter et jouer des instruments, et leur commande de faire la musique; il étoit dans sa chambre, qui les écoutoit à travers la tapisserie avec transport.
_Le 17, jeudi._—Il accommode son écritoire, la porte en sa chambre, disant qu'il veut étudier; Dumont, clerc de sa chapelle, lui apprenoit à lire et à écrire[310].
[310] Ces leçons n'avaient encore rien de régulier.
_Le 20, dimanche._—Le sieur Francesco.....[311], peintre du sieur don Ferdinand, puîné de M. le duc de Mantoue, le pourtrait de son long; il s'amuse aussi à peindre et fait, dit-il, Mistaudin, petit garçon qui servoit le fils de M. de Liancourt, premier écuyer[312].
[311] Héroard a laissé le nom en blanc.
[312] Héroard a conservé ce barbouillage, qui n'a aucune forme.
_Le 21, lundi._—M. de Verneuil lui demande: «Mon maître, vous plaît-il bien que je dîne avec vous?» Il répond: _Non_, brusquement. Mme de Montglat lui demanda pourquoi.—_Pource qu'il en feroit coutume, et je veux pas._—«Monsieur, mais papa le veut.»—_Bien donc, je veux bien._ On le peignoit en dînant, et comme il voulut boire, je lui dis: «Monsieur, on vous peindra le verre au poing;» il s'arrête court, me regarde, se souriant et rougit; il ne vouloit point boire tant que je l'eusse assuré que je l'avois dit à petit semblant. Il perdoit patience à se laisser peindre; le peintre l'amuse, disant qu'il avoit un petit oiseau dans sa main.
_Le 23, mercredi, à Saint-Germain._—Il va au sermon de M. de Saint Germain[313], a patience pour un quart d'heure, ne veut point entendre la messe. Mmes de Martigues et de Mercœur et Mlle de Mercœur le viennent voir; il s'arme de son corselet, prend sa pique et fait ses exercices devant ces dames. Mme de Rannes lui vouloit faire croire qu'elle étoit un vieil capitaine, mais qu'elle avoit fait couper sa barbe. Le Dauphin lui demande: _Où est-elle?_—«Je l'ai brûlée.»—_Ho! ho! c'est que vous moquez de moi; vous êtes une femme._ Mme de Saint-Georges lui dit: «Monsieur, où faut-il regarder si c'est un homme ou une femme?»—_Entre les jambes._
[313] _Voy._ la note du 14 août 1605.
_Le 24, jeudi._—Il fait mettre un mouchoir sous les cordes du luth à Hindret, et lui commande de jouer le ballet des grenouilles. Il le danse sur le tapis en faisant les sauts en cadence.
_Le 26, samedi._—Mme de Montglat lui fait dire son catéchisme et, à la demande: «Pourquoi Dieu avoit condamné Adam et Ève à la mort?» il répondit selon le sens et non selon la lettre, et de soi-même: _C'est pource que ils avoient mangé de la pomme et Dieu l'avoit défendu_. M. le Chevalier et Mlle de Vendôme s'en alloient à Paris; il faisoit paroître en avoir du déplaisir, et peu s'en falloit qu'il n'en pleurât, disant: _Ho! féfé Chevalier va bien voir papa, et je n'y vas pas_.—M. Birat lui disoit: «Monsieur, il faudra, quand vous serez grand, que vous alliez prendre Milan, que l'on a ôté à vos prédécesseurs[314].» Il répondit: _Oui_, en s'animant.
[314] Il est à remarquer que l'on entretient souvent le Dauphin de cette question.
_Le 30 août, mercredi, à Saint-Germain._—Il va au devant de M. le cardinal de Joyeuse, légat pour le tenir à baptême, le trouve accompagné de M. le duc de Montbazon et de M. de Ragny; il ne faisoit que passer pour s'acheminer à Fontainebleau.
_Le 4 septembre, lundi, à Saint-Germain._—Il y avoit deux soldats, Dufour et Harivet, qui étoient prisonniers pour s'être battus dans le quartier et contre les défenses; M. de Mansan les vouloit faire juger par les capitaines. Nous le voulons persuader (le Dauphin) de demander leur grâce, lui représentant qu'ils seroient arquebusés; cela le toucha, il rougit, et demande: _Quand? demain?_—«Non, Monsieur, lui dis-je, ce sera aujourd'hui;» il lui prend de l'inquiétude, et toutefois ne veut pas demander la grâce. Je lui dis: «Monsieur, vous demandez bien la grâce et faites donner la vie à des mouches et des petits oiseaux, et vous ne la voulez faire donner pour des braves soldats qui vous gardent?» Il répond: _C'est qu'on me le fait dire_; je le presse: _Non_, dit-il, _je veux pas_, et il eût voulu que ce fût fait; il en avoit de la peine. _Je veux_, dit-il, _que ce sait Mamanga_. Mme de Montglat arrive; il lui parle bas à l'oreille: _Mamanga, un mot; dites à Taine qu'il[315] pardonne à ces soldats; il les veut faire passer par les armes_. Il se retourne, rougit et cache sa face quand Mme de Montglat le demanda à M. de Mansan. On lui dit alors: «Monsieur, remerciez-en M. de Mansan;» il répond: _Non_, en étant fort aise et le témoignant par un honteux souris[316].
[315] Abréviation de capitaine.
[316] Le Dauphin est souffrant du 1er au 7 septembre, et Héroard note en marge de son Journal qu'il écrit presque tous les jours à M. du Laurens, premier médecin du Roi, pour le tenir au courant de la santé du prince.
_Le 6, mercredi._—Un valet de pied de la Reine racontoit, comme à Fontainebleau, entre le logis de M. de Rosny, il y avoit soixante hommes artificiels et autant de diables qui se combattoient[317]: _Hé! hé!_ dit-il en bégayant d'ardeur, _il faut jeter dessus de l'eau bénite, en jeter à chacun sur la tête, puis il s'enfuiront en leur maison_.
[317] C'était alors la mode de tailler les ifs en leur donnant des formes d'hommes et d'animaux.
_Le 8, vendredi, à Saint-Germain._—Je lui donne six muscardins[318], où il y entroit du bézoar, de la licorne, etc., sur la nouvelle de ce laquais qui étoit mort de peste en l'écurie de la reine Marguerite, et son compagnon qui l'avoit laissé malade étoit venu avec lui à Saint-Germain, avec la litière de la dite Reine qui devoit porter M. le Dauphin[319].
[318] C'était une préparation contre la peste. Le 20 septembre suivant, Héroard donne au Dauphin deux muscardins, «à la charge de les laisser fondre en la bouche». Le Dauphin lui dit: _J'en prendrai quand je passerai où il y a du mauvais air_.
[319] Cette phrase est très-obscure et nous avons dû la reproduire telle quelle. Voici ce que dit le journal de Lestoile à cette date: «La peste au logis de la reine Marguerite, dont deux ou trois de ses officiers meurent, et entre autres un misérablement, dans une pauvre mazure, près les _fratti ignoranti_, la fait retirer à Issy, au logis de la Haye, se voyant, à raison de cette maladie, abandonnée de ses officiers et gentilshommes.»
_Le 9, samedi, voyage._—A douze heures et demie il est mis en litière et part de Saint-Germain en Laye pour son baptême; il arrive à Meudon à quatre heures et demie, est logé chez M. Garrault, trésorier de l'Extraordinaire. Il étoit conduit par M. de Souvré, accompagné de M. d'Oinville, maréchal des logis de sa compagnie, de M. de Courtenvaux, guidon, de M. d'Annerville, gendarme de sa compagnie, de M. de Champagne, lieutenant aux gardes du corps, de M. de la Court, exempt aux gardes du corps. Je lui disois qu'à Meudon il y avoit un beau château; il demande: _Où est-il?_—«Monsieur, il est tout là haut.»—_Pourquoi m'y a-t-on pas logé?_
_Le 10, dimanche, voyage._—A midi parti de Meudon en carrosse, ne voulant aller en litière; il arrive à trois heures à Chailly[320], près de Longjumeau.
[320] Ou Chilly, château bâti par Métezeau pour le maréchal d'Effiat.
_Le 11, lundi, voyage._—On lui apporte un placet de la part d'un prisonnier qui étoit en la tour de Chailly; il en est si aise qu'il ne sait en quelle place mettre ce placet, délivre ce prisonnier qui s'étoit battu avec le curé. Mené à l'église, ramené en sa chambre, M. de la Court, exempt aux gardes, hausse la tapisserie pour lui faire voir le portrait de M. de Beaulieu-Ruzé, secrétaire d'État et seigneur de Chailly, étant armé à cheval comme il étoit à la bataille d'Ivry; peu après entrant en la salle, il en voit un autre tableau de son long, demande: _Qui est cettui là?_ M. d'Angès répondit: «Monsieur, c'est M. de Beaulieu que vous avez vu là dedans à cheval.»—_Il a donc mis pied à terre[321]?_ A midi parti en carrosse pour aller coucher à Villeroy, il arrive à trois heures et un quart, va aux jardins, aux fontaines, partout.
[321] Il existe au musée de Versailles un portrait en pied de Martin Ruzé, seigneur de Beaulieu et de Chilly, qui pourrait être celui placé autrefois à Chilly. Voy. _Notice du Musée impérial de Versailles_, par Eud. Soulié, 2e édition, 3e partie, p. 114, nº 3323.
_Le 12, mardi, voyage._—A douze heures et un quart, il part de Villeroy en carrosse, arrive à Fleury à quatre heures.
_Le 13, mercredi, voyage._—Mené à la messe au prieuré, il va aux jardins, fait pêcher au canal[322] qui est au-dessous du parterre. A dîner Mlle d'Antragues se présente pour lui baiser la main; il fait le honteux, rougit, se sourit et lui tourne le dos. Parti en carrosse à une heure pour aller à Fontainebleau; à une lieue de Fontainebleau arrive au devant de lui grande quantité de noblesse. Il arrive à trois heures et demie à Fontainebleau, baise et embrasse le Roi, la Reine, Mme la duchesse de Mantoue, va au jardin de la Reine, joue à la paume sous la galerie. Soupé avec le Roi. Mis au lit, il s'amuse à deviser avec MM. d'Épernon, leur parle du canal que le Roi fait faire, qui va jusques à la rivière.
[322] Le château de Fleury appartenait alors à Henri Clausse, filleul du roi Henri II, grand maître des eaux et forêts de France. Le canal de Fleury servit de modèle à Henri IV pour celui de Fontainebleau. «L'on tient, dit le P. Dan, que le sieur de Fleury ayant vu depuis celui-ci beaucoup plus grand, plus large et plus majestueux que le sien, y fit écrire ou pour le moins dit ces paroles: _Voluit me vincere Cæsar_.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, page 185).
_Le 14, jeudi, à Fontainebleau._—A huit heures levé, vêtu de son habit de satin blanc pour le baptême; à neuf heures trois quarts déjeûné, mené chez le Roi et la Reine, puis à la chapelle du Braquemard[323]; ramené à onze heures trois quarts; dîné. Il veut voir sa chambre de parade, y va, se y ennuie incontinent, craint de partir pour le baptême craignant qu'on lui jetât de l'eau; le Roi lui en avoit donné l'appréhension, on l'assure[324]. A quatre heures parti de sa chambre avec les cérémonies et ordre ici inséré[325], donné par M. de Rhodes, grand maître des cérémonies. Il arrive sous le poële, où étoient les fonts; à cinq heures et demie il est baptisé, nommé Louis; M. le cardinal de Joyeuse parrain, Mme la duchesse de Mantoue marraine. M. le cardinal de Gondi baptisa, c'est-à-dire fit les restes des cérémonies. Il l'interrogea et répondit à propos, ouvre sa poitrine pour y recevoir l'huile; M. de Montpensier lui baissa le collet pour y recevoir le chrême sur les épaules; il se prend à sourire, disant: _Velà qu'est fraid_. Au sel il dit: _Il est avalé, je le treuve bon_. Cette cérémonie dura près d'une heure[326], puis on le retire par la chambre de la Reine et celle du Roi en la sienne. Passant sur la terrasse, il aperçoit dans la cour Descluseaux qui étoit en la compagnie, et tout le régiment en la cour; il l'appelle: _Hé! mon mignon! Venez mon mignon!_ Il va en sa chambre; il lui prend une humeur de vouloir entrer en garde, se fait bailler sa pique, se fait mettre son hausse-col. A sept heures et un quart soupé, à neuf heures trois quarts dévêtu, mis au lit.
[323] Ou du Jacquemard; c'est la chapelle dédiée à la Vierge et à saint-Saturnin.
[324] On le rassure.
[325] Héroard avait réservé une place dans son Journal pour y insérer l'ordre du cérémonial, mais il ne l'a pas fait. On peut en lire les détails dans le _Trésor des merveilles de Fontainebleau_, pages 277 et suiv.
[326] Les deux sœurs du Dauphin, Mesdames Élisabeth et Christine furent baptisées le même jour.
_Le 15, vendredi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux, puis en carrosse à la maison des artifices à feu, il va chez le Roi et la Reine, est mené en la galerie du Roi d'où il regarde courir la bague en la basse-cour[327]. M. de Lorraine le vient voir à son souper; il se fait mettre à bas pour le saluer, le va embrasser; M. de Lorraine lui donne un fort beau canon. A huit heures et trois quarts le Roi envoya commander qu'on le menât au pavillon qui est au bout de la grande salle pour voir les artifices à feu, faits en forme de fort carré, défendu par des hommes et assailli par des diables. Il y est mené mais ne y pouvoit durer, s'en vouloit aller; on l'en divertit jusques à ce que le feu fût donné aux artifices; voyant les diables qui couroient autour du fort: _Hé! mon Dieu, qu'il est joli!_ dit-il, cela dura longtemps. Ramené à dix heures en sa chambre.
[327] Le lendemain du baptême, dit le P. Dan, «se passa à courre la bague, où le Roi, avec son adresse accoutumée, l'emporta plusieurs fois. C'est ce que j'en ai recueilli de l'imprimé qui fut alors publié et de plusieurs personnes qui y étoient présentes.»
_Le 16, samedi._—Il va à la chapelle au bout de la salle du bal, puis chez le Roi et la Reine, prend congé de Mme la duchesse de Mantoue, puis s'en va au grand jardin, où il voit faire des verres au fourneau fait sous une des arcades de la terrasse[328]. Après dîner il va chez le Roi et la Reine leur dire adieu et, à deux heures, il est parti de Fontainebleau en carrosse pour aller coucher à Cély, maison appartenant à M. de Bonneuil de Thou[329]. Il arrive à cinq heures, se joue au jardin, va voir pêcher au canal. A six heures et demie soupé en se jouant d'une sarbacane de verre qu'il avoit fait faire à la verrerie.
[328] C'est sans doute l'origine de la verrerie royale érigée en 1641, «en faveur du sieur Antoine Clerici, ouvrier de S. M. en terre sigillée.» _Voy._ le P. Dan, page 338.
[329] René de Thou, seigneur de Bonneuil et de Cély, introducteur des ambassadeurs.
_Le 17, dimanche, à Cély._—Il va au jardin, où il se joue diversement, et à trois heures y fait porter sa collation et fait mettre sa serviette sur une bordure de buis qui étoit grande et épaisse.
_Le 19, mercredi, à Cély._—Il est mené à Courance[330] dans mon carrosse, n'ayant point voulu entrer dans celui de M. de Fleury, le trouvant trop obscur. Il s'amuse à ramasser des cailloux au-dessous de la source du bois, monte à la grande source, goûte dans la salle des palissades, sur la table ronde d'ardoise, puis va voir conduire la nacelle sur le grand réservoir. Il est ramené et arrive à six heures à Cély.
[330] «La blancheur et le courant des eaux de ce beau lieu, dit Dargenville, l'ont fait nommer Courance.» Cette seigneurie, comme celle de Fleury, appartenait alors à Henri Clausse; au dix-huitième siècle elle avait passé dans la famille de Nicolaï. (_Voyage pittoresque des environs de Paris_, 1779 in-12, page 250.)
_Le 20, mercredi, à Cély._—Mené au parc, il y avoit une petite planche à passer, où M. de Souvré glissa et donna d'un pied dans l'eau. _Mamanga_, dit le Dauphin, _gardez de tomber dedans_. Il craignoit pour lui; on lui dit: «Monsieur, Birat vous portera, ne craignez point.»—_Mais_, dit-il, _si Birat tombe dedans!_
_Le 21, jeudi, à Cély._—Je lui parlois des machines de guerre et entre autres des échelles, lui disant qu'en haut il y avoit des poulies revêtues de drap de peur du bruit, coulant contre les murailles pour prendre les ennemis qui étoient dans les villes, et au bas des pointes de fer de peur qu'elles ne glissent; il me demande: _Papa en avoit-il pour prendre Sedan_. Il veut écrire au Roi qui s'étoit un peu trouvé mal, écrit, moi ayant l'honneur de lui conduire la main comme à toutes les autres qu'il avoit écrites[331]; il m'envoya quérir à mon logis pour cet office.
Papa, je suis bien marri de votre maladie; je voudrois bien être auprès de vous pour vous faire service et vous faire passer le temps, si vous le treuvez bon; mais j'aurai besoin de votre carrosse et de celle de maman, si vous plaît. Je sais faire de beaux jardins, j'en ai fait un en cette belle maison, vous le verrez un jour si vous y venez. J'ai fait aussi une belle petite fontaine; j'ai commencé une petite maison, mais c'est que je ne l'ai pu achever pource que mon valet Birat a oublié mon marteau et mon ciseau à Saint-Germain. J'ai peur de vous ennuyer, papa, je vous donne le bonsoir et à maman aussi; ma plume est bien pesante. Je suis et serai toujours, papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur,
LOUIS DAULPHIN.
Il me commanda de lui faire signer Louis; c'est la première fois qu'il a signé Louis[332]. Il s'amuse à griffonner sur un papier, fait un corbeau[333].
[331] C'est pour cette raison que nous ne n'avons pas toujours reproduit l'orthographe de ces lettres.
[332] Dans l'_Historiette_ de Malherbe, Tallemant des Réaux raconte que le Roi lui montra la première lettre «que M. le Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit écrite et qu'ayant remarqué qu'il avoit signé _Loys_, sans _u_, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit nom _Loys_. Le Roi demanda pourquoi.—Parce qu'il signe _Loys_ et non _Louis_. On envoya querir celui qui montroit à écrire à ce jeune prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit cause que M. le Dauphin avoit nom _Louis_.» (_Les Historiettes_, édit. Paulin Paris, I, 277.) On trouvera plus loin des lettres du Dauphin signées _Loys_.
[333] Héroard a conservé ces griffonnages qui n'ont encore aucune forme.
_Le 22, vendredi, à Cély._—Il lui prend une humeur de vouloir écrire au Roi; il m'envoie quérir à mon logis par deux fois coup sur coup. Il écrit; je lui conduis la main:
Papa, je loue Dieu de ce que le petit Montglat m'a dit que vous étiez guéri; j'en ai fait trois petits sauts, j'en ferai six quand j'aurai l'honneur d'être auprès de vous, et encore cent; j'en ai bien envie pour vous faire très-humble service, parce que je suis votre petit valet; j'ai retenu ici le petit souda avec son haussecou; il viendra avec moi s'il vous plaît, papa; je m'en vas à la messe prier Dieu pour vous, papa, et pour maman. Bonjour, papa, bonjour; bonjour, maman, je suis et serai toujours, papa, votre très-humble très-obéissant fils et serviteur,
LOUIS DAULPHIN.
A quatre heures et demie il va à sa nourrice qui étoit au jardin et fait caca; elle, par faute de linge, l'essuie avec des feuilles. Le voilà à crier, à pleurer: _Ha! la vilaine!_ Mme de Montglat arrive qui demande que c'est?—_C'est Doundoun qui m'a torché le cul avec des feuilles_, et se retournant vers elle: _Ha! la vilaine_, et il la frappe d'un petit bout de houssine. Achevé de nettoyer avec un linge par Mlle de Ventelet, n'ayant voulu permettre que ce fût la nourrice tant il étoit fâché[334].
[334] Nous ne reproduisons cette scène qu'à cause du mot du Roi auquel elle donne lieu le lendemain.
_Le 23, samedi, à Cély._—A neuf heures trois quarts parti en carrosse pour aller à Chailly, sur le bord de la forêt, dîner avec le Roi qui l'avoit mandé, y étant venu à l'assemblée[335]. Il y arrive à onze heures. Dîné avec le Roi, de la viande du Roi. Le Roi lui fait tâter le goût d'une huître cuite: _Bon_, dit-il, _j'en mangerai bien encore papa_; le Roi l'en refusa. A une heure et demie il part, va à Fleury, voit toutes les avenues, va au grand canal où on lui avoit fait mettre une roue de moulin pour lui donner du plaisir; il faisoit hausser et baisser la bonde alternativement. Ramené à Cély à quatre heures et un quart; il avoit porté de Fleury une galère de jonchée, le voilà soudain au canal pour la faire voguer.—M. de la Court lui dit: «Monsieur, avez-vous pas bien entendu que papa vous a dit qu'il vouloit que vous apprinssiez à vous laver les mains tout seul et à vous torcher le cul.—_Oui._—«Que ne lui disiez-vous qu'il ne le torchoit pas lui-même!»—_Je n'eusse osé, il m'eût donné le fouet[336]._
[335] Au rendez-vous de chasse.
[336] On trouve dans le Journal de Lestoile les vers suivants sur le Roi et son confesseur:
J'avois toujours bien ouï dire, Depuis le temps que j'ai vécu, Que quiconque étoit notre Sire, De coton se torchoit le c.; Mais notre Roi, par grand merveille, De Coton se bouche l'oreille.
_Le 24, dimanche, à Cély._—A dix heures et demie il dit qu'il a faim; je lui demande s'il vouloit pas dîner: _Non_, dit-il, _je veux attendre papa_. Le Roi arriva à onze heures et demie; dîné avec le Roi. Il va en sa chambre, où le Roi se joue à lui. A deux heures et demie parti de Cély en carrosse, avec le Roi qui le mène à Fleury; amené au moulinet du canal. A quatre heures le Roi part pour aller à la chasse, et le Dauphin à Fontainebleau; il arrive à six heures et un quart, va chez la Reine, est ramené en sa chambre qui regarde l'étang, vers la grande galerie.
_Le 25, lundi, à Fontainebleau._—A neuf heures mené à la chapelle, puis au jardin de la Reine; monté en la chambre du Roi et de la Reine, puis à onze heures il va dîner avec le Roi en sa chambre. Il ne veut point de betterave, y ayant tâté; le Roi lui donne du fenouil vert, il dit qu'il le plantera dans son jardin. Il va chez la Reine, puis en sa chambre, à une heure se met à la fenêtre du cabinet, commande aux laquais: _Ne faites point de mal à cette femme_, qui puisoit de l'eau, se ressouvenant y avoir vu jeter une femme dans la fontaine par les laquais, au dernier voyage[337]. A quatre heures et demie mené au grand canal, puis au jardin des canaux, il va voir l'autruche puis les gazelles; il s'amuse autour de l'eau, voit les ombres dans l'eau de ceux qui étoient à l'opposite avoir la tête dedans et les pieds en haut, et dit: _Hé! velà les antipodes!_ Ramené à six heures, il rencontre le Roi qui le ramène en la chambre de la Reine et souper avec lui.
[337] Héroard n'a pas parlé précédemment de ce détail.
_Le 26, mardi, à Fontainebleau._—Il va par le long du canal de l'étang au grand jardin, s'amuse à la fontaine du Tibre à faire donner et arrêter l'eau. Mené chez la Reine lui donner le bonjour, puis retourné en sa chambre. Amusé jusqu'à trois heures et demie à peindre, ayant fait apporter des couleurs.—M. de Sillery, garde des sceaux, le vient voir.
_Le 27, mercredi._—Mené à neuf heures trois quarts au jardin des canaux où il trouve le Roi, il lui donne le bonjour et se y joue jusqu'à dix heures et un quart. Ramené par le grand jardin à la messe, puis chez la Reine. Il lui donne le bonjour et, à onze heures et trois quarts, en sa chambre, dîné.
_Le 28, jeudi._—Se jouant avec un fouet de postillon, il le va passer sur de la fumée de genièvre et dit: _C'est parce qu'il vient de Paris, je le passe pardessus le feu_. La peste étoit à Paris.—M. de Souvré le vient voir et lui dit: «Monsieur, vous aurez aujourd'hui cinq ans, il ne faut plus être opiniâtre;» il répond gaiement et souriant: _J'ai tout laissé à Saint-Germain, dans mon cabinet des armes_.—A midi dîné en la salle du bal avec le Roi.
_Le 29, vendredi._—Mené au jardin des canaux, où le Roi faisoit pêcher des truites. Il va chez la Reine, s'amuse à écrire disant: _Je ferai bien d'un o un a_, et il le faisoit.
_Le 30, samedi._—Il prie Dieu, dit ses quatrains de Pibrac et, à celui où il y a que Dieu, d'un souffle de sa bouche, nous peut emporter, Mme de Montglat lui remontre que, s'il n'étoit sage, que Dieu l'emporteroit bien loin, d'un coup de son souffle. _Eh!_ dit-il, _je m'en retournerois dans le ventre à maman_.—Le Roi lui donne un barbet, il demande: _Papa, que sait-il faire? Comment s'appelle-t-il?_ le Roi lui répond: «Il s'appelle _Lion_.» Il l'embrasse et le baise. Mme de Montglat l'en reprend et lui dit qu'il ne faut point de chiens, qu'il est si laid.—_J'aime_, dit-il, _tout ce qui vient de papa_.—Soupé avec le Roi. Il va avec le Roi en la chambre de la Reine, laquelle lui donne deux pièces de monnoie d'or; ramené en sa chambre, querelle pour ces pièces d'or entre Mme de Montglat et sa nourrice, lui bien empêché pour les contenter toutes deux; et ses larmes et cris voyant pleurer sa nourrice[_sic_]; enfin apaisé[338].
[338] _Voy._ au 20 juillet précédent.
_Le 1er octobre, dimanche, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux, au Roi, où M. de Vitry emmena la meute de chiens que le prince de Galles avoit, depuis quelques mois, envoyée à M. le Dauphin[339]; le Roi lui demande: «Mon fils, que lui envoyerez-vous en récompense de ces chiens?»—_De petits chevaux, mais que ma petite jument les ait faits._—Il vouloit aller au rut avec le Roi et la Reine; il en est diverti, est mené au chenil.—Mené au cabinet de la Reine, où il s'amuse à jouer aux cartes, au hoc; le petit More[340] l'appelle coquin, il lui jette ses cartes au visage.
[339] _Voy._ au 12 janvier précédent.
[340] Nain de la Reine.
_Le 2, lundi._—A neuf heures déjeuné; M. de Lesdiguières y étoit présent qui lui promet des armes de Milan. Mené au jardin des canaux, Ange Cappel, sieur du Luat, lui fait la révérence, lui dit qu'il est son très-humble serviteur; le Dauphin l'ayant vu un peu retiré dit: _Mamanga, il ressemble à maître Guillaume_[341], le voyant chauve et la barbe rase[342]. La Reine le mène en carrosse dans la forêt au devant du Roi qui étoit allé à la chasse du chevreuil.
[341] Le fou du Roi.
[342] Ange Cappel, sieur du Luat, était, dit Tallemant des Réaux, une espèce de fou de belles-lettres qui fit imprimer, pour flatter M. de Sully, un petit livre intitulé: _Le Confident_, et un autre au frontispice duquel «il étoit peint comme un ange avec des ailes et de la barbe au menton, et des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe.» (_Les Historiettes_, édit. Paulin Paris, I, 111 et 121.)
_Le 3, mardi, à Fontainebleau._—Éveillé à une heure après minuit, en sursaut, avec un cri haut extrêmement, et effroyable. Sa nourrice et Mlle de Ventelet vont à lui, demandant ce qu'il avoit: _Hé! c'est que papa s'en va sans moi_, pleurant et fondant en larmes; _hé! je veux aller avec papa, attendez-moi, papa!_ Il le songeoit et s'en éveille; il aimoit fort et craignoit le Roi; il se rendort à peine ayant le cœur saisi. Éveillé à sept heures, sa nourrice lui a demandé: «Monsieur, qu'aviez à songer et à crier cette nuit?»—_Doundoun, c'est que je songeois que j'étois à la chasse avec papa, j'ai vu un grand, grand loup qui vouloit manger papa et un autre qui me vouloit manger, et j'ai tiré mon épée, puis je les ai tués tous deux[343]._—A huit heures trois quarts dévêtu. On lui a lavé les jambes dans de l'eau tiède, au bassin de la Reine; c'est la première fois.
[343] Héroard a écrit en marge de son journal: _Augurium_.
_Le 4, mercredi._—Il va courant jusqu'en la chambre de M. de Guise pour donner le bonjour au Roi, qui s'en alloit à la chasse. Mené chez le Roi au retour de la chasse.
_Le 5, jeudi._—Il va au jardin des canaux, est ramené avec le Roi, qu'il ne veut point quitter pour dîner avec lui.
_Le 6, vendredi._—Mené au grand canal où étoit le Roi qui se promenoit sur la chaussée, parlant à un capitaine espagnol tout seul; Mme de Montglat le lui dit, il répond: _S'il vouloit faire mal à papa, je le battrois bien_.—Dîné avec le Roi; il prend plaisir à ouïr maître Guillaume.—Mené chez le Roi et la Reine au cabinet, il s'amuse à faire des châteaux de cartes; M. de Verneuil lui demande: «Mon maître, cette maison est-elle à vous?»—_Non, je n'en ai point, elle est à papa._—«J'en ai une, moi.»—_Qui est-elle?_—«Verneuil.»—_Vous êtes un menteur, elle est pas à vous, elle est à votre maman._—Soupé avec le Roi qui lui fit servir de la viande; il voulut demander au Roi du poisson[344], le Roi lui dit un peu brusquement qu'il l'envoyeroit souper en sa chambre s'il ne mangeoit sa viande; il se tut tout court et ne demanda plus rien, et mangea du mouton bouilli (deux nœuds de la queue).
[344] C'était un vendredi.
_Le 7, samedi, à Fontainebleau._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous pleurerez bien quand vous ne serez plus avec moi et que vous irez avec M. de Souvré.» Il lui répond: _Mamanga, ne parlons point de cela_.—Il va avec la Reine au devant du Roi revenant de la chasse.
_Le 8, dimanche._—Il va au jardin des canaux, puis en celui où étoient les gazels (_sic_), les fait courir et son chien après eux. Dîné avec le Roi.
_Le 9, lundi._—La Reine le mène en son carrosse jusques à la route de Moret, pensant rencontrer le Roi revenant de la chasse.
_Le 10, mardi._—Mis en carrosse avec LL. MM. pour aller aux toiles, hors de la forêt, au commencement du chemin de Melun. Il voit prendre quinze ou seize sangliers.
_Le 13, vendredi._—Le Roi venoit de jouer et avoit perdu, et le baisant lui dit: «Mon fils je viens de jouer tout votre bien.»—_Excusez-moi, papa, il n'est pas à moi, il est à vous, papa._ Il va donner le bonsoir à LL. MM. puis revient en sa chambre où il se joue encore, fait prendre à Boileau, son violon, un petit fagot de paille entre les jambes, chantant: «Vous ne me sauriez bouteur, bouter, etc.;» lui, avec le flambeau, le suit partout et y mit le feu par deux fois.
_Le 14, samedi._—Mené au lever de la Reine et de là en carrosse pour aller trouver le Roi au grand canal, il le rencontre en chemin; le Roi le ramène et le mène au parterre du Tibre, où, par les sentiers des compartiments, le Roi court après lui, faisant semblant de lui vouloir prendre son chapeau sur la tête, puis il court après le Roi qui se laisse surprendre.—A six heures et demie soupé; il y avoit un page de la chambre auquel il demanda: _Comment vous appelez-vous?_—«Monsieur, je m'appelle Des Ars.»—_Vous êtes donc un arc? il vous faut attacher une corde au nez et au bout des jambes, et puis y mettre une flèche et tirer._ Il dit d'un autre page de la chambre qui se nommoit Racan[345]: _Mamanga, velà l'arc en ciel_, pour ce qu'il tournoit le nom en son entendement imaginant _Arcan_, et ajoutoit _ciel_ en sa petite fantaisie; il avoit et se plaisoit à des pareilles rencontres.
[345] Honorat de Bueil, seigneur de Racan, parent de la comtesse de Moret; il fut un des premiers membres de l'Académie française et mourut en 1670.
_Le 15, dimanche, à Fontainebleau._—A neuf heures et demie déjeûné. Il flatte Mme de Montglat, lui baise les mains, la robe, lui saute au col; c'étoit instruction, non de son naturel. Dîné avec le Roi. A six heures et demie soupé; il demande à un page de la Reine qui étoit Italien: _Comment vous appelez-vous?_—«Monsieur, je m'appelle Pettrousse[346].»—_Vous appelez donc Troussepet_, dit-il soudain.
[346] Petrucci.
_Le 16, lundi._—Il va chez le Roi en son cabinet, prend congé de lui; le Roi s'en alloit à Nemours[347] et de là voir le canal de Briare. Mené chez la Reine, il prend congé d'elle; la Reine part.
[347] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, écrite le 19 de Nemours. (_Lettres missives_, VII, 19.)
_Le 18, mercredi._—Il va à la volière et de là chez M. de Roquelaure, où il voit manier[348] sa petite mule, qui même passoit par-dessus un cerceau, à quoi il prenoit un extrême plaisir.
[348] Dresser la petite mule de M. de Roquelaure.
_Le 20, vendredi._—Mené voir Mme la comtesse de Moret.
_Le 24, mardi._—Mené à la messe; M. Birat le portoit ayant la tête nue et M. de Belmont marchoit auprès, la tête couverte; il dit à M. Birat: _Mettez votre chapeau_.—«Monsieur, je suis bien.»—_Non, non, mettez votre chapeau, vous êtes vieil; ôtez votre chapeau>, Belmont._
_Le 25, mercredi._—Il est mené à la messe, puis a voulu monter à l'horloge y voir le Vulcain Jacquemard[349]. Mené chez Mme la comtesse de Moret, puis au jardin des Mathurins et de là en la chambre de M. Héroard[350].
[349] _Voy._ la note du 30 juin 1605.
[350] Héroard, malade depuis le 16, était convalescent; le 27 il reprend le Journal continué en son absence par l'apothicaire Guérin.
_Le 27 octobre, vendredi, à Fontainebleau._—Je parlois du Blond[351], peintre, disant qu'il faisoit bien les visages, il demande: _Et pour le reste?_
[351] Nicolas le Blond se trouve parmi les peintres portés dans les comptes de l'hôtel de Henri IV de 1605 à 1610.
_Le 28, samedi._—Mené par le jardin de la Reine en la conciergerie, voir Mme la comtesse de Moret.
_Le 29, dimanche._—Mené à la messe, à la chapelle de la salle du bal, il se dépêche de y aller afin que Madame ne les autres petits ne y soient pas comme lui. Mené au jardin du Tibre, il y court le cerf; c'étoit M. Birat puis son page Bompar, puis il se fait le cerf. Il donne à manger aux cygnes, va par-dessous la terrasse au logis neuf de M. Zamet, et de là, par la conciergerie et le jardin de la Reine, en sa chambre. Mené au jardin des canaux; il va voir les autruches et après va voir manier la petite mule de M. de Roquelaure qui passoit dans un cercle, sautoit sur le bâton, se mettoit à genoux, marchoit dessus avec un singe dessus; le Dauphin y faisoit monter des laquais et prenoit plaisir à les voir tomber. A six heures et un quart soupé; les pages de la chambre du Roi y viennent, le font jouer aux cloches d'ivoire et le moine dessous, puis aux piliers où l'on demande: _La compagnie vous plaît-elle?_ (jeu d'enfants de douze à quinze ans). Il y jouoit, entendoit le jeu.
_Le 30 octobre, lundi, à Fontainebleau._—M. de Gramont, écuyer de M. de Roquelaure, lui demande: «Monsieur, connoissez-vous M. de Roquelaure?»—_Oui._—«_A quoi le connoissez-vous?_»—_C'est qu'il est borgne_[352]; et il se prend à rire, mais d'un rire d'hôtelier, car il n'étoit pas grand rieur. A onze heures trois quarts il dit sa leçon; il y a bien de la peine à le y faire résoudre; auparavant il s'amusoit à chasser des mouches. A six heures et un quart soupé; les pages de la chambre du Roi arrivent, se mettent à jouer à _La compagnie vous plaît-elle?_ puis à _Bis cum bis etc._; il fait le maître aucunes fois, et quand il ne sait pas dire quelque chose qu'il faut, il le demande; il joue à ces jeux ici comme s'il avoit quinze ans, joue à faire allumer la chandelle les yeux bouchés.
[352] «Il perdit un œil d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il étoit à la portière du carrosse, en allant voir Mme de Maubuisson, sœur de Mme de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse avec Henri IV, il s'avisa en passant de demander à une vendeuse de maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles: Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé; les mâles sont borgnes.» (_Les Historiettes_ de Tallemant des Réaux,