CHAPITRE II.
Ce que doit vouloir la France?
Nous devons vouloir ne pas perdre notre commerce avec l'Espagne, qui est le plus avantageux de tous ceux que fait la France. Nous devons vouloir qu'il ne passe pas à une puissance rivale. Nous devons vouloir nous faire un titre de notre fidélité aux conventions politiques du pacte de famille, pour obliger l'Espagne d'exécuter, plus ponctuellement qu'elle ne l'a fait, son esprit et ses conventions, relativement au commerce.
Nous devons vouloir ne pas nous laisser désemparer avant de combattre. Le succès des guerres maritimes dépend du nombre des vaisseaux et de celui des matelots avec lesquels on peut les armer. Sous ces deux aspects, les couronnes de France et d'Espagne, et les états-unis d'Amérique, leurs alliés, sont supérieurs à l'Angleterre, même jointe à la Hollande; mais, séparément, aucune de ces puissances ne pourroit résister seule, par mer, à l'Angleterre seule.
Si nous n'avions donc pas avec l'Espagne une alliance ancienne et sacrée, il faudroit la faire pour nous assurer l'équilibre des forces maritimes et la conservation des parties lointaines de notre empire.
Je sais qu'on a dit et qu'on pourra dire encore dans des livres, qu'on a même dit dans la tribune de l'assemblée nationale «qu'il ne nous est pas utile d'avoir des possessions lointaines; que nos colonies, de toute espèce, ne sont qu'un fardeau dispendieux, et que d'ailleurs, nous n'avons aucun besoin d'alliés», même contre l'Angleterre, dont la première démarche simultanée avec ces beaux discours, a été d'armer contre nous le stathouder son allié, qu'elle a fait roi despotique de Hollande, et la Hollande qu'elle lui a soumise.
Rien de plus raisonnable que ces conseils, s'ils nous étoient donnés par un ambassadeur d'Angleterre.
Quant aux écrivains et aux orateurs françois qui raisonnent ainsi, et qui se font applaudir pour raisonner ainsi, oseroient-ils avancer que nous n'avons pas besoin de Bordeaux, de Marseille, de Nantes, de Rouen, du Havre-de-Grace, de Saint-Malo, de l'Orient, de la Rochelle, de Bayonne, de Dunkerque! Perdons nos Colonies, et la plupart de ces ports seront détruits; et ceux dont la destruction ne sera point totale, n'auront plus qu'une ombre de leur grandeur et de leur opulence passée. Les banqueroutes, accumulées sur les banqueroutes, anéantiront nos capitaux, nos fabriques, nos arts, notre industrie. Toutes ces sources de puissance, tous ces moyens de richesse, sont l'héritage que nos pères nous ont transmis, que le peuple a confié à la sagesse et au courage de l'Assemblée Nationale, et qu'il s'est attendu à voir prospérer et s'améliorer dans les mains de ses représentans.
Enfin, ce que nous devons vouloir avant tout, c'est d'honorer nos premiers pas vis-à-vis des nations étrangères par la fidélité, par la loyauté, par la fermeté, et en montrant qu'il n'est pas vrai qu'il faille juger les François de France par les François de Londres, ni par les correspondans qu'ils ont laissés ou envoyés dans leur patrie.
Qu'il n'est pas vrai que notre puissance politique soit détruite, ni même en souffrance; que quelques désordres intérieurs excités à force de peines, d'émissaires, de lettres et d'argent, par quelques ennemis du bien public, n'y font rien; que nous avons au contraire fondé une puissance vraiment nationale, qui ne souffrira pas qu'aucun peuple étranger ose nous prescrire des loix, ni troubler arbitrairement la paix de quiconque a fondé sa sûreté sur notre alliance.
M. de Volney a dit avec beaucoup de noblesse que nous faisons notre entrée dans l'univers. L'opinion qu'on y aura de nous dépend de nous-mêmes. Quoiqu'il en puisse coûter, il est heureux pour un peuple nouveau qui a autant d'énergie que le nôtre, d'être appelé par les événemens et par l'imprudence ambitieuse de ses voisins à déployer et à fixer, au moment même de sa constitution, le caractère qu'il devra faire respecter par toutes les nations et dans tous les siècles.