‹ Journal de la société de 1789 - Nº IVChapitre 2 sur 5 · CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER.

Qu'est-ce que veut l'Angleterre?

L'Angleterre fait avec la plus grande vivacité un armement formidable.

Elle en fait faire un autre à la Hollande, destiné à intercepter les approvisionnemens maritimes que nous pourrions tirer du Nord.

Les ministres Anglais semblent passionnés pour la guerre. Ils ont déja dépensé vingt millions dans leurs ports, et nous ignorons quelle somme chez leur allié. Ils ralentissent, ils interrompent le commerce de la Grande-Bretagne, qui lui est si cher; ils enlèvent à ses vaisseaux marchands leurs matelots. Ils dissolvent un parlement qui ne leur paroît pas assez guerrier, pour en former un autre qui soit disposé à ne refuser, ni sang, ni argent. Et si on les croit, cet appareil, ce trouble, ces frais très-réels de guerre n'ont pour objet qu'une querelle qui n'est d'aucune importance, et dans laquelle il s'agit seulement de deux vaisseaux contrebandiers arrêtés au nord de la Californie, sur une côte dont l'Espagne avoit antérieurement pris possession, et où après un voyage de plus de six mille lieues, et au prix de six autres mille lieues pour le retour, on ne peut faire qu'un misérable commerce de pelleteries avec des sauvages. Le sujet même de la contestation n'existe plus, car l'Espagne a rendu les deux vaisseaux.

La nation Anglaise est cependant fort loin d'être insensée; son gouvernement est très-éclairé. Elle a pour ministre principal, un homme d'un grand talent et d'une grande réputation.

L'Angleterre veut donc autre chose que la réparation du dommage souffert par les propriétaires de ses deux vaisseaux interlopes. Elle veut même autre chose que la liberté de la navigation à Nootka; et ce que l'on fait vouloir à l'Angleterre ne doit pas être de petite conséquence, puisqu'on exige d'elle à cette occasion de si grands sacrifices.

Le ministère Anglais ne disant pas encore nettement ce qu'il veut, c'est à nous de le deviner dans ses préparatifs; et je vais le dire à sa place.

L'Angleterre a proposé à l'Espagne un traité de commerce très-avantageux pour la Grande-Bretagne, et très-nuisible au commerce de la France et à celui de l'Espagne elle-même.

L'Espagne ne s'y est pas prêtée.

L'Angleterre veut obtenir par la terreur ce traité ou un plus favorable encore; elle veut s'assurer de fait le commerce à-peu-près exclusif de l'Espagne, comme elle s'est procuré celui du Portugal. Elle veut de plus, à la faveur du commerce de la Californie septentrionale, qui lui importe peu, s'assurer le commerce interlope du Pérou, qui lui importeroit beaucoup, et le moyen d'y fomenter les séditions qui s'y sont déja manifestées.

Si l'Espagne ne s'en laisse pas imposer, l'Angleterre veut saisir cette circonstance pour sonder les dispositions et la politique du nouveau royaume de France.

Elle y a des amis, qu'elle sait s'attacher par un lien puissant, dans la capitale, dans les provinces et dans tous les ports. Le châtelet et la municipalité de Paris, les événemens de Marseille, l'ont certifié à l'assemblée nationale.

Le change, que la mauvaise administration du commerce et des droits de traite, la destruction des barrières extérieures du royaume,et sur-tout le retrait que les étrangers ont fait des sommes qu'ils plaçoient ordinairement dans nos fonds publics et les opérations forcées pour procurer de l'argent à la capitale, avoient rendu excessivement défavorable, s'est un peu relevé par les écus, les louis et les ducats que l'Angleterre a répandu directement ou fait verser par la Hollande dans les lieux où elle l'a trouvé EXPÉDIENT pour ses intérêts, comme on le dit au parlement britannique.

Elle veut essayer si l'embarras passager de nos finances, si nos troubles intérieurs, si l'influence de ses agens, si l'animosité de nos partis, si le délire d'une philosophie égoïste, vaine et sans expérience, ne nous feront pas renoncer à nos traités et abandonner nos alliés. Déja elle a fait répandre que «le pacte de famille n'étoit point obligatoire, que c'étoit une convention entre les familles des princes auxquelles les peuples ne peuvent appartenir». Elle a compté que l'ancienne légèreté françoise qui se dissipe, mais qu'elle croit encore subsistante, ne permettroit pas de consulter ce traité, le feroit juger sur l'étiquette, et empêcheroit de remarquer que c'est un pacte pour assurer la conservation et l'inviolabilité du territoire des nations confédérées, qui n'avoient alors aucun autre moyen d'exprimer leurs volontés publiques et de statuer sur leurs intérêts respectifs; que c'est un pacte dont l'objet est de ne former ainsi qu'une famille des quatre peuples, dont les princes descendent du bon Henri.

Elle veut, si nous donnons dans le piège, et si malgré notre abandon l'Espagne ne plie pas, accabler cette puissance généreuse, revenir par une guerre courte et vive au résultat commercial, qui est le principal but de son armement; et ensuite retomber sur la France, dénuée à son tour du secours de l'allié qu'elle auroit laissé perdre; nous enlever nos colonies de l'Amérique et de l'Inde, détruire notre marine et notre commerce, ruiner nos ports, nous réduire à n'être qu'une puissance continentale; appeler sur nous d'autres ennemis, car la foiblesse n'en manque jamais, et nous mettre dans tous les sens hors d'état de lui rien disputer.

Dans ce plan, qui me paroît manifeste, et qu'un enfant en politique verroit comme moi, c'est avec beaucoup de sincérité que l'Angleterre nous assure, «que son armement actuel n'est pas dirigé contre nous, et qu'elle désire entretenir (pour le moment) la bonne harmonie qui règne si heureusement entre les deux nations». Notre tour n'est pas encore venu; et quoique la nation Espagnole soit vaillante, puissante et respectable, il est tout simple que l'Angleterre aime mieux faire la guerre avec l'Espagne qu'avec nous. Il est encore plus simple qu'elle aime mieux faire la guerre avec l'Espagne et nous l'un après l'autre, qu'avec l'Espagne et nous réunis.

Mais si tel est le vœu de l'Angleterre, ce ne doit pas être le nôtre.

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