‹ Journal d’un voyageur pendant la guerreChapitre 106 sur 114 · 2 février.

2 février.

J’ai écrit quinze lettres, arriveront-elles ? – Il fait un temps délicieux ; j’ai écrit la fenêtre ouverte. Les bourgeons commencent à se montrer, le perce-neige sort du gazon ses jolies clochettes blanches rayées de vert. Les moutons sont dans le pré du jardin, mes petites-filles les gardent en imitant, à s’y tromper, les cris et appels consacrés des bergères du pays. Ce serait une douce et heureuse journée, s’il y avait encore de ces journées-là ; mais le parti Gambetta nous en promet encore de bien noires. Il a pris le mot d’ordre ; il veut la guerre à outrance et le complet épuisement. Pour quelques-uns, c’est encore quelques mois de pouvoir ; pour les désintéressés, c’est la satisfaction sotte d’appartenir au parti qui domine la situation et fait trembler la volaille, c’est-à-dire les timides du parti opposé ; – mais le paysan et l’ouvrier ne tremblent pas tant qu’on se l’imagine ! Le paysan surtout est très calme, il sourit et se prépare à voter, quoi ? – La paix à outrance peut-être ; on l’y provoque en le traitant de lâche et d’idiot. L’autre jour, un vieux disait :

— Ils s’y prennent comme ça ? On leur fera voir qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils se prononceront ici en masse contre le complet épuisement, et ils n’auront pas tort.

— Avec quoi, disent-ils, nourrira-t-on ceux que l’ennemi a ravagés, si on ravage le reste ?

Ils n’ignorent pas que les provinces défendues souffrent autant des nationaux que des ennemis, et, comme le vol des prétendus fournisseurs et le pillage des prétendus francs-tireurs entrent à présent sans restriction et sans limite dans nos prétendus moyens de défense, ils ne veulent plus se défendre avec un gouvernement qui ne les préserve de rien et les menace de tout.

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