‹ Journal d’un voyageur pendant la guerreChapitre 113 sur 114 · Jeudi 9 février.

Jeudi 9 février.

J’ai attendu Maurice, qui est rentré à trois heures du matin. Il avait été cloué à un bureau de dépouillement. La liste libérale l’emporte jusqu’ici chez nous dans la proportion de cent contre un.

On m’assure que les choix de notre département sont réellement libéraux et même républicains, qu’en tout cas ils ne sont nullement réactionnaires. Dieu veuille qu’il en soit ainsi dans toute la France, et que les hommes du passé ne profitent pas trop de l’irritation produite dans les masses par la tentative d’étouffement du vote. J’ai de l’espérance aujourd’hui ; notre pauvre France a appelé le bon sens à son aide, et elle est disposée à l’écouter. Ce n’est pas une majorité restauratrice que le bon sens demande, c’est une majorité réparatrice. Se sentira-t-elle le pouvoir et les moyens de continuer la guerre ? Je ne le crois pas ; mais, s’il est constaté qu’elle les a encore, espérons qu’elle ne sera pas lâche et qu’elle usera de ce pouvoir et de ces moyens.

Quoi qu’il arrive, l’équilibre rompu entre la France et son expression va se rétablir. C’était la première condition pour nous rendre compte de notre situation, qu’on nous défendait de connaître et que nous allons pouvoir juger en famille. On avait exclu du conseil les principaux intéressés, ceux qui supportent les plus lourdes charges ; il était temps de se rappeler qu’ils n’appartiennent pas plus à un parti qu’ils ne doivent appartenir à un souverain. Puisque, grâce à la Révolution de 89, tout homme est un citoyen, il est indispensable de reconnaître que tout citoyen est un homme, que par conséquent nul ne peut disposer des biens et de la vie de son semblable sans le consulter. Ce n’est pas parce que l’Empire en a disposé par surprise qu’une république a le droit d’agir de même et de sacrifier l’homme à l’idée, l’homme fût-il stupide et l’idée sublime.

Une guerre continuée ainsi ne pouvait produire l’élan miraculeux des guerres patriotiques. D’ailleurs les choses de fait sont entrées dans une nouvelle phase de développement. En même temps que la science appliquée à l’industrie nous donnait l’emploi de la vapeur, de l’électricité, et tant d’autres découvertes merveilleuses et fécondes, elle accomplissait fatalement le cercle de son activité, elle trouvait des moyens de destruction dont nous n’avons pas pu nous pourvoir à temps, et qui ont mis à un moment donné la force matérielle au-dessus de la force morale. Nous subissons un accident terrible, ce n’est rien de plus. L’homme qui eût pu rendre immédiatement applicable un engin de guerre supérieur à tous les engins connus eût plus fait pour notre salut que tout un parti avec des paroles vides et un système d’excitations inutiles. M. Ollivier nous avait bien déjà parlé d’un rempart de poitrines humaines, parole féroce, si elle n’eût été irréfléchie. Les poitrines humaines ont beau battre pour la patrie, le canon les traverse, et jamais un ingénieur militaire ne les assimilera à des moellons. L’homme de cœur ne peut entendre les métaphores de l’éloquence sans éprouver un déchirement profond. Le paysan, à qui on prend ses fils pour faire des fortifications avec sa chair et son sang, a raison de ne pas aimer les avocats.

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