‹ Jules CésarChapitre 1 sur 22 · ACTE I · Scène I

ACTE I · Scène I

Rome. — Une rue.

Entrent FLAVIUS et MARULLUS, suivis par un flot de populace.

Flavius. — Hors d’ici ! Au logis, fainéants, au logis ! Est-ce que c’est aujourd’hui jour de fête ? Comment ! Est-ce que vous ne savez pas qu’étant des artisans, vous ne devez pas vous montrer un jour ouvrier, sans avoir les insignes de vos professions ? — Parle, toi, quel est ton métier ?

Premier citoyen. — Hé, Seigneur, je suis charpentier.

Marullus. — Où est ton tablier de cuir et ta règle ? Pourquoi te promènes-tu avec tes plus beaux habits ? — Et vous, Monsieur, quel est votre métier ?

Deuxième citoyen. — Ma foi, Seigneur, pour ce qui est d’avoir un bel état, je ne suis, comme vous diriez, qu’un rapiéceur.

Marullus. — Mais quel est ton métier ? Réponds-moi directement.

Deuxième citoyen. — C’est un métier, Seigneur, que je puis exercer, je l’espère, avec une bonne conscience ; puisque je suis, Seigneur, un raccommodeur de vieilles âmes de chausses.

Marullus. — Quel métier, drôle ? Quel métier, méchant drôle ?

Deuxième citoyen. — Voyons, je vous en prie, Seigneur, que je ne vous mette pas hors de vous ; et cependant si vous avez certaine chose qui se montre en dehors, Seigneur, je puis vous raccommoder.

Marullus. — Qu’entends-tu par là ? Me raccommoder, impertinent garçon ?

Deuxième citoyen. — Parbleu, Seigneur, vous ressemeler.

Flavius. — Tu es savetier, alors ; est-ce là ton métier ?

Deuxième citoyen. — Vraiment, Seigneur, je ne vis absolument que par l’alêne : je ne me mêle des affaires des hommes et des affaires des femmes qu’avec l’alêne. Je suis, en vérité, Seigneur, un chirurgien de vieux souliers ; lorsqu’ils sont en grand danger, je les rétablis, et il n’est pas d’homme si fier qu’il soit, ayant marché sur du cuir de vache, qui n’ait marché sur l’ouvrage de mes mains.

Flavius. — Mais pourquoi n’es-tu pas dans ton échoppe aujourd’hui ? Pourquoi conduis-tu ces gens à travers les rues ?

Deuxième citoyen. — Ma foi, Seigneur, afin de leur faire user leurs souliers, et de me procurer plus d’ouvrage. Mais la vérité, Seigneur, c’est que nous nous donnons congé pour voir César, et nous réjouir de son triomphe.

Marullus. — Pourquoi vous réjouir ? Quelle conquête rapporte-t-il dans sa patrie ? Quels tributaires le suivent à Rome, pour parer son triomphe, en marchant, captifs ! Liés de chaînes, derrière les roues de son char ? Ô bûches, pierres, êtres pires que les choses insensibles ! Ô cœurs endurcis, cruels habitants de Rome, ne connaissiez-vous pas Pompée ? Que de fois n’avez-vous pas grimpé sur les murailles et les remparts, sur les tours et les fenêtres ! Oui, même sur le faîte des cheminées, vos enfants dans vos bras, et n’y êtes-vous pas restés assis, tant que le jour était long, dans une attente patiente, afin de voir le grand Pompée passer à travers les rues de Rome ? Et lorsque vous voyiez apparaître seulement son char, ne poussiez-vous pas une acclamation d’une telle unanimité que le Tibre tremblait sous ses flots en entendant l’écho de vos cris répercutés par ses rivages creux ? Et maintenant vous venez vous mettre en habits de fête, maintenant vous vous octroyez congé, maintenant vous semez des fleurs sur la route de celui qui revient triompher du sang de Pompée ! Partez ! Courez à vos maisons, tombez à genoux, priez les Dieux de retenir le fléau qui doit nécessairement tomber sur cette ingratitude.

Flavius. — Allez, allez, mes bons compatriotes, et pour expier cette faute, assemblez tous les pauvres gens de votre condition  ; conduisez-les sur les bords du Tibre, et pleurez vos larmes dans le fleuve jusqu’à ce que ses flots les plus bas viennent baiser le plus haut point de ses rivages. (Sortent les citoyens.) Voyez un peu si le très-bas métal dont ils sont faits n’a pas été ému ; le sentiment de leur culpabilité les fait s’éloigner langue liée. Descendez de ce côté vers le Capitole ; moi, j’irai de celui-là  : dépouillez les images si vous les trouvez ornées d’insignes de cérémonie.

Marullus. — Pouvons-nous faire cela ? Vous savez que c’est la fête des Lupercales ?

Flavius. — Peu importe ; ne permettons pas qu’aucune image porte les trophées de César. Je vais rôder par là, et chasser le peuple des rues ; faites-en autant, partout où vous apercevrez qu’ils s’attroupent. En enlevant ces grosses plumes-là de l’aile de César, nous le forcerons à prendre un vol ordinaire ; sans cela, il planerait hors de la portée des yeux humains, et nous tiendrait tous dans une crainte servile.

(Ils sortent.)