‹ Jules CésarChapitre 18 sur 22 · Scène V.

Scène V.

Une autre partie du champ de bataille.

Entrent BRUTUS, DARDANIUS, CLITUS, STRATON, et VOLUMNIUS.

Brutus. — Venez, pauvres débris de mes amis, reposons-nous sur ce rocher.

Clitus. — Statilius a montré sa torche allumée ; mais, Seigneur, il n’est pas revenu : il est pris ou tué.

Brutus. — Assieds-toi, Clitus ; tuer est le mot d’ordre : c’est un acte à la mode. Écoute ici, Clitus. (Il lui parle à l’oreille.)

Clitus. — Comment ! moi, Seigneur ? pas pour le monde entier.

Brutus. — Paix, en ce cas, pas une parole.

Clitus. — J’aimerais mieux me tuer moi-même.

Brutus. — Écoute, toi, Dardanius. (Il lui parle à l’oreille.)

Dardanius. — Commettrai-je un tel acte ?

Clitus. — Ô Dardanius !

Dardanius. — Ô Clitus !

Clitus. — Quelle méchante demande Brutus t’a-t-il faite ?

Dardanius. — Il m’a demandé de le tuer Clitus. Regarde, il médite.

Clitus. — Le chagrin remplit tellement ce noble vase qu’il jaillit même de ses yeux.

Brutus. — Viens ici, mon bon Volumnius ; un mot.

Volumnius. — Que dit mon Seigneur ?

Brutus. — Ceci, Volumnius : le fantôme de César m’est apparu à deux reprises différentes pendant la nuit ; une fois à Sardes, et la dernière nuit, ici, dans le champ de Philippes. Je sais que mon heure est venue.

Volumnius. — Il n’en est pas ainsi, Seigneur.

Brutus. — Non, je suis sûr que cela est, Volumnius. Tu vois, Volumnius, comment marchent les choses ; les ennemis nous ont poussés jusques aux bords du gouffre (fortes alarmes) : il est plus digne d’y sauter nous-mêmes que d’attendre qu’ils nous y précipitent. Mon bon Volumnius, tu sais que nous avons été camarades d’école : eh bien, au nom de cette ancienne amitié, je t’en prie, tiens-moi mon épée, pendant que je me précipiterai sur elle.

Volumnius. — Ce n’est pas là un office pour un ami, Seigneur ; (Nouvelles alarmes.)

Clitus. — Fuyez, fuyez, Seigneur ! il n’y a pas à s’attarder ici.

Brutus. — Adieu à vous, — et à vous, — et à vous, Volumnius. Straton, tu as été tout ce temps endormi ; adieu aussi à toi, Straton. Compatriotes, mon cœur se réjouit, puisque dans toute ma vie je n’ai pas encore trouvé un homme qui ne fût loyal envers moi. La défaite de cette journée me procurera plus de gloire que n’en acquerront Octave et Marc Antoine par cette vile victoire. Maintenant, adieu à tous à la fois ; car la voix de Brutus a presque terminé l’histoire de sa vie : la nuit s’étend sur mes yeux ; mes os voudraient se reposer, mes os à moi qui n’ai travaillé que pour atteindre cette heure. (Alarmes. Cris à l’extérieur, fuyez, fuyez, fuyez !)

Clitus. — Fuyez, Seigneur, fuyez !

Brutus. — Partez ! je vous suis. (Sortent Clitus, Dardanius et Volumnius) Je t’en prie, Straton, reste auprès de ton Seigneur : tu es un garçon qui jouis d’une bonnes estime ; ta vie a conquis quelque parcelle d’honneur : eh bien, tiens mon épée, et détourne ton visage, pendant que je me précipiterai sur elle. Veux-tu Straton ?

Straton. — Donnez-moi d’abord votre main. Adieu, Seigneur.

Brutus. — Adieu, mon bon Straton. César, sois apaisé à cette heure ! je ne te tuais pas de moitié d’aussi bon cœur. (Il se précipite sur son épée et meurt.)

Alarme, Retraite. Entrent OCTAVE, ANTOINE, MESSALA, LUCILIUS, et l’armée.

Octave. — Quel est cet homme ?

Messala. — Le serviteur de mon maître. — Straton, où est ton maître ?

Straton. — Libre de l’esclavage dans lequel vous êtes, Messala : tout ce que les conquérants peuvent faire de lui, c’est de le brûler : car c’est Brutus seul qui a triomphé de lui-même, et personne d’autre que lui n’a l’honneur de sa mort.

Lucilius. — C’est bien ainsi qu’on devait trouver Brutus. — Je te remercie, Brutus, tu as prouvé que Lucilius avait dit vrai.

Octave. — Je prendrai à mon service tous ceux qui ont servi Brutus. Camarade, veux-tu passer ta vie avec moi ?

Straton. — Oui, si Messala veut me présenter à vous.

Octave. — Faites cela, mon bon Messala.

Messala. — Comment est mort mon maître, Straton ?

Straton. — J’ai tenu l’épée, et il s’est précipité sur elle.

Messala. — En ce cas, Octave, prends pour t’accompagner celui qui a rendu le dernier service à mon maître.

Antoine. — C’était le plus noble Romain d’eux tous. Tous les conspirateurs, sauf lui, firent ce qu’ils ont fait, par envie contre le grand César ; lui seul fit partie de leur bande dans une honnête pensée patriotique, et pour le bien commun de tous. Sa vie fut noble, et les divers éléments étaient si bien mêlés en lui que la nature pouvait se lever, et dire à l’univers entier : « Celui-là était un homme ! »

Octave. — Traitons-le comme le réclame sa vertu, avec un plein respect, et selon tous les rites des funérailles. Ses os dormiront sous ma tente cette nuit, environnés des honneurs qui conviennent à un soldat. Appelons l’armée au repos, et partons pour aller distribuer à chacun la part qui lui revient dans la gloire de cette heureuse journée.

(Ils sortent.)

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