‹ Jules CésarChapitre 19 sur 22 · COMMENTAIRE. · ACTE I.

COMMENTAIRE. · ACTE I.

1. Il s’agit ici du triomphe qui suivit la bataille de Munda remportée en Espagne sur les fils de Pompée. Voici ce que dit du triomphe qui suivit cette bataille Plutarque, dont les paroles s’accordent assez bien, comme on le verra, avec celles du tribun de Shakespeare. « Ce fut la dernière guerre de César ; mais le triomphe qui la suivit affligea les Romains plus que toute autre chose. Car ce n’était pas pour avoir vaincu des généraux étrangers ni des rois barbares qu’il triomphait, mais pour avoir anéanti les enfants et la race du plus grand des Romains tombé dans l’infortune. C’était mal de se faire une pompe des désastres de la patrie et de se glorifier d’un succès qui n’avait qu’une seule excuse devant les dieux, et, devant les hommes, la nécessité ; d’autant que jusque-là César n’avait jamais envoyé de courrier ni de lettres publiques pour annoncer ses victoires dans les guerres civiles, et qu’il en avait répudié la gloire par un sentiment de pudeur. » (Traduction de M. Talbot.) — Disons une fois pour toutes qu’afin de donner à sa pièce une certaine unité, Shakespeare a souvent rapproché des événements qui en réalité furent séparés les uns des autres par un assez grand intervalle de temps. Ce-triomphe dont il est ici question a l’air de se confondre avec les Lupercales de la scène suivante ; en réalité il en fut séparé par plusieurs mois. La bataille de Munda est de 45 av. J. C. ; les célèbres Lupercales de la seconde scène, 13 février, 44 av. J. C., précédèrent d’un mois son assassinat, 15 mars 44. Toujours est-il que c’est bien aux Lupercales que les tribuns firent enlever les insignes royaux dont les statues de César avaient été revêtues.

2. Les Lupercales étaient une des fêtes les plus vraiment nationales de Rome, car elles symbolisaient, à n’en pas douter, l’origine de la célèbre cité et l’histoire fabuleuse de son fondateur. Mais cédons la parole à Plutarque qui est plein de renseignements curieux à cet égard. « Les Lupercales, à en juger par leur époque, sont une fête expiatoire. Elles se font un des jours néfastes du mois de février qui signifie lui-même mois expiatoire, et ce jour s’appelait anciennement fevrata. Leur nom en grec veut dire Lycées, et l’on croit d’après cela qu’elles datent de loin, des Arcadiens, compagnons d’Évandre. Mais ce n’est là qu’un bruit populaire : leur nom peut venir de la louve, et les Luperces commencent leurs courses à l’endroit même où, dit-on, Romulus fut exposé. D’ailleurs ce qui s’y fait n’est pas de nature à en éclaircir l’origine. On égorge des chèvres : on fait approcher deux jeunes gens de famille ; des hommes leur touchent le front avec un couteau ensanglanté, et d’autres, au même instant, le leur essuient avec de la laine mouillée de lait. Il faut que les jeunes gens rient après cette opération. On découpe alors des peaux de chèvre ; puis ces lanières en main on se met à courir tout nu, n’ayant qu’une ceinture de cuir, et l’on frappe ceux que l’on rencontre. Les femmes jeunes encore n’évitent point ces coups, persuadées qu’ils ont une heureuse influence sur la grossesse et la maternité. La fête a encore cela de particulier, que les Luperces sacrifient un chien. Un certain Buta, dans ses vers élégiaques, raconte je ne sais quelles fables sur ces pratiques des Romains. Il dit que Romulus et les siens, vainqueurs d’Amulius, coururent tout joyeux jusqu’à l’endroit où tout enfants, la louve leur avait donné la mamelle ; que cette fête est une imitation de leur course, et que les jeunes gens de famille courent,

Frappant tout devant eux, comme avec leur épée,
D’Albe sont accourus Romulus et Rémus.

Pour ce qui est de l’épée sanglante dont on leur touche le front, il dit que c’est une allusion au carnage et au danger de la bataille, et que l’ablution de lait est un souvenir de l’allaitement des deux frères. — Caïus Acilius raconte que, avant la fondation, le troupeau de Romulus et de son frère disparut ; ils adressent une prière à Faune, et se mettent à courir tous nus pour ne pas être incommodés par la sueur : et voilà pourquoi les Luperces courent tout nus. Quant au chien, on peut dire que si la fête est une expiation, on l’immole comme victime expiatoire. Les Grecs, dans les expiations, immolent souvent des chiens, et rien n’est plus fréquent chez eux que ce qu’on appelle Periskylacisme. Si c’est un témoignage de reconnaissance envers la louve, nourrice et gardienne de Romulus, on n’a pas tort d’immoler un chien ; c’est l’ennemi des loups ; à moins, ma foi, qu’on ne punisse cet animal de gêner les Luperces quand ils courent. » (Plutarque, Vie de Romulus. Traduction de M. Talbot.) — Pour peu qu’on examine ces détails, on aperçoit sans beaucoup de peine tous les traits principaux de l’histoire des fondateurs de Rome telle que nous l’a transmise la tradition, histoire symbolisée par des barbares naïfs, aux instincts de bandits, et doués d’une âme plus forte qu’aimable. Il est probable toutefois que les Lycéennes d’Arcadie dont le mot lupercales est l’exacte traduction, se seront mêlées dès l’origine à cette fête romaine, et même qu’elles en auront fourni la base. Mais la fête des Lycéennes célébrée en l’honneur de Pan lyceus (Pan chasse-loups), protecteur des bergers et de leurs troupeaux, n’était rien moins qu’instituée pour fêter les loups, et signifiait tout le contraire de ce que signifiaient les Lupercales, si l’explication qui la regarde comme un hommage à la louve est la vraie.

3. Calpurnia, fille de L. Pison, quatrième et dernière femme de César. Les trois précédentes avaient été Cossutia, de simple mais riche famille de chevaliers ; Cornelia, fille de Cinna quatre fois consul, qui fut la mère de cette Julie mariée à Pompée et dont la mort imprévue rompit les derniers scrupules de César au moment de la guerre civile ; et enfin Pompeia, fille de Q. Pompée et nièce de Sylla, celle que rendit si célèbre la grotesque équipée du jeune Clodius surpris chez elle en habits de femme, lors de la célébration des mystères de la bonne déesse.

4. Selon Suétone, ce devin était un augure, et s’appelait Spurinna. Plutarque, dont Shakespeare a suivi le récit, parle seulement d’un devin et place l’avis donné à la fête des Lupercales.

5. Les Ides, de iduo, diviser, marquaient la moitié du mois ; elles tombaient le 15 pour les mois de mars, de mai, de juillet et d’octobre, et le 13 pour les autres huit mois.

6. Voici la singulière note que cet admirable récit de Cassius, si conforme à la nature d’un ambitieux et d’un envieux, si bien calculé pour démontrer ce qu’il veut prouver, c’est-à-dire que César n’est qu’un homme, et qu’en conséquence il n’a pas les droits d’un Dieu sur ses semblables et ses égaux, inspire à Voltaire  : « Tous ces contes que fait Cassius ressemblent à un discours de Gilles à la foire. Cela est naturel, oui, mais c’est le naturel d’un homme de la populace qui s’entretient avec son compère dans un cabaret. Ce n’est pas ainsi que parlaient les plus grands hommes de la république romaine. » (Notes à sa traduction en vers blancs du Jules César.)

7. Cet autre passage, non moins beau que le précédent, suggère encore à Voltaire la note suivante : « Ces idées (l’emploi du mot conjurer) sont prises de contes de sorciers qui étaient plus communs dans la superstitieuse Angleterre qu’ailleurs, avant que cette nation fût devenue philosophe, grâce aux Bacon, aux Shaftesbury, aux Collin, aux Wollaston, aux Dodwell, aux Middleton, aux Bolingbroke et à tant d’autres génies hardis. »

8. Les anciens croyaient que le tonnerre produisait une pierre qui tombait en même temps que partait l’éclair. Cette pierre, nommée Brontia, est mentionnée par Pline. Sous ce nom se trouvaient désignés certaines coquilles fossiles ou autres produits transformés des créations antérieures.

9. Plutarque et Suétone le nomment Tillius Cimber.

10. Brutus était alors préteur.

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