‹ L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793Chapitre 3 sur 7 · L’ORGANISATION DE 1699.

L’ORGANISATION DE 1699.

L’Académie des sciences, en 1699, reçut un grand accroissement; l’organisation nouvelle élevait de seize à cinquante le nombre de ses membres et les partageait en trois classes: celles des honoraires, des pensionnaires et des associés; la première composée de dix membres et les deux autres chacune de vingt. A chaque pensionnaire enfin était attaché un élève qui, formé par lui et instruit près de l’Académie à laquelle il appartenait par avance, devait en s’y dévouant tout entier mériter successivement le titre d’associé et les avantages des pensionnaires. Les membres honoraires étaient en quelque sorte les médiateurs de l’Académie auprès du roi et de ses ministres; ils devaient aider leurs confrères de leur crédit, les honorer par leur présence et les encourager par leur attention. Les plus grands seigneurs recherchèrent ce rôle et tinrent souvent à honneur d’ajouter à leurs titres celui d’académicien. Le règlement affirmait leur intelligence et leur savoir dans les mathématiques et dans la physique, mais une grande bienveillance pour les savants et le désir exprimé d’entrer en commerce familier avec eux étaient souvent la plus grande preuve qu’on leur en demandât et la seule marque qu’ils en pussent fournir. La prééminence leur appartenait de droit dans l’Académie, et le roi chaque année choisissait pour président et pour vice-président deux des membres honoraires.

Les anciens académiciens furent presque tous admis dans la classe des pensionnaires. On les partagea en six sections de trois membres chacune: celles de géométrie, d’astronomie, de mécanique, de chimie, d’anatomie et de botanique. Le secrétaire et le trésorier complétaient le nombre de vingt.

Douze des associés étaient Français et habitaient Paris. Répartis comme les pensionnaires entre les six sections, ils portaient à cinq le nombre de leurs membres. L’Académie, pour attirer à elle toutes les gloires, pouvait choisir les huit autres associés parmi les savants étrangers. On décida par un très-sage conseil que, désignés par l’éclat non par la nature de leurs travaux, ils n’appartiendraient à aucune section. En cas de vacance parmi les honoraires, l’Académie devait proposer un candidat à l’agrément du roi. Pour les places de pensionnaires, elle en présentait trois parmi lesquels deux au moins déjà associés ou élèves. La nomination des associés se faisait comme celle des pensionnaires, et sur les trois candidats présentés, deux au moins devaient être choisis parmi les élèves; mais la règle fut renversée, et en 1716, un règlement nouveau imposa au contraire l’obligation d’inscrire sur la liste présentée au roi un candidat au moins étranger à l’Académie, afin que Sa Majesté pût à chaque élection si elle le jugeait utile rajeunir et fortifier l’Académie par l’adjonction d’un membre nouveau.

Les associés prenaient part à tous les travaux de l’Académie, mais ils n’opinaient que sur les questions de science. En cas de doute sur un de leurs droits, les honoraires et les pensionnaires en décidaient en dernier ressort à la majorité des suffrages.

Chaque pensionnaire choisissait son élève et le faisait agréer par la Compagnie, qui le proposait à la nomination du roi. Plusieurs choix se portèrent, comme on devait s’y attendre, sur des fils, des neveux ou des frères qui furent admis sans opposition. Les élèves ne votaient jamais; ils ne devaient parler que sur l’invitation du président et ne partageaient dans les premières années aucun des droits des académiciens; mais l’apprentissage peu à peu devint un surnumérariat accepté et brigué par des candidats d’une science déjà éprouvée. Galois proposa Ozanam plus que sexagénaire qui conserva, jusqu’à l’âge de soixante-quinze ans, avec le titre d’élève, la situation presque humiliante qu’il lui attribuait dans la compagnie; plusieurs autres, en se distinguant par leurs découvertes, prirent dans l’Académie une légitime influence. Le titre d’élève mettait une trop grande différence entre des savants égaux souvent par le talent comme par la renommée; on le supprima en 1716 en créant douze adjoints auxquels une plus grande part fut accordée dans les délibérations et dans les travaux. L’institution des associés libres est de même date; sans appartenir à aucune section et sans cultiver spécialement une des branches de la science, ils devaient par leurs lumières générales prêter à l’Académie un précieux concours. C’est à cette classe qu’ont appartenu le chirurgien Lapeyronie, l’ingénieur Belidor, le magistrat astronome Dionis du Séjour et l’illustre Turgot, qui cependant aurait si bien tenu sa place parmi les honoraires.

L’Académie renouvelée et agrandie fut solennellement installée au Louvre, et un logement spacieux et magnifique remplaça la petite salle de la bibliothèque du roi. Les séances, comme par le passé, furent fixées au mercredi et au samedi, mais aux recherches en commun condamnées par trente années d’épreuves médiocrement fructueuses devaient succéder les efforts individuels, et la libre inspiration de chacun remplacer les programmes qui, trop exactement suivis, avaient rompu souvent les idées originales. Plusieurs fois déjà, il est vrai, l’ancienne Académie avait réuni en un seul volume les recherches personnelles et isolées de quelques académiciens, en s’excusant alors en quelque sorte d’une dérogation aux vrais principes.

«Quelque application que l’on ait aux desseins principaux que l’on a entrepris, il est difficile, disait Fontenelle, de ne s’en pas laisser détourner de temps en temps pour travailler à d’autres petits ouvrages, selon que l’occasion en fournit de nouveaux sujets et que l’on y est porté par son inclination particulière. Ces interruptions de peu de durée sont toujours permises lorsqu’on s’est occupé de desseins de longue haleine, et il est même important de ne pas laisser échapper les conjonctures favorables pour trouver certaines choses qu’il serait impossible de découvrir en d’autres temps. Il arrive souvent à ceux qui composent l’Académie des sciences de faire de ces petites pièces, pour profiter des occasions qui se présentent et pour se délasser des longs ouvrages à qui ils sont assidûment appliqués.»

Ces petites pièces, rassemblées dans le désordre de leur production, forment la collection des mémoires, monument durable et œuvre par excellence de l’Académie. Chaque académicien, marchant librement dans sa voie sous la seule inspiration de son propre génie, signait son écrit, comme il était juste, et en demeurait responsable. Tout était permis excepté le repos; l’Académie, dépôt non-seulement mais foyer de la science, avait pour maxime que vivant pour elle seule, un savant doit, sans jamais s’en distraire, inventer et perfectionner incessamment et sans fin ni relâche faire paraître au moins de nouveaux efforts. Tout pensionnaire, associé ou élève qui s’éloignait pour un temps de l’étude et du travail, cessait par cela même d’être académicien. Chacun devait communiquer à jours fixes et à tour de rôle le résultat de ses recherches et de ses essais; le président avertissait et pressait les retardataires en les privant en cas de récidive d’une partie de leurs droits académiques. Sans prévoir ni admettre aucune excuse, le règlement, plus d’une fois appliqué dans sa rigoureuse dureté, excluait même à jamais comme infidèles à la science les membres assidus ou non aux séances, qui restaient trop longtemps sans y prendre la parole. Cette loi sévère et aveugle, gardienne du nombre et non de la qualité des productions, semblait dénier aux académiciens le droit de se dévouer à une œuvre de longue haleine et de suivre de grands desseins. On devait heureusement s’en relâcher bien vite, mais plus d’une exclusion fut prononcée et maintenue.

On lit par exemple au procès-verbal du 17 février 1714: «Le roi ayant été informé que quelques-uns d’entre les associés et les élèves de l’Académie ne faisaient aucune fonction d’académicien, que même ils n’assistaient presque point aux assemblées et que, malgré les divers avis qui leur avaient été donnés, ils ne se corrigeaient pas de leur négligence, elle pouvait devenir d’un dangereux exemple. Sa Majesté a cru devoir ne pas différer davantage à prononcer leur exclusion. Vous aurez donc soin au plus tôt de déclarer vacante la place d’associé anatomiste du sieur Duverney le jeune, celle d’élève anatomiste du sieur Auber, celle d’élève géomètre du sieur du Tenor.» Et le 15 décembre 1723: «M. de Camus, adjoint mécanicien, n’ayant satisfait à aucun tour de rôle ordonné par les règlements, ni assisté à aucune assemblée depuis deux ans, le roi a ordonné que sa place soit déclarée vacante et qu’on procédât à la remplir d’un autre sujet.»

Un autre académicien rayé de la liste par décision du régent fut le financier Law. L’Académie, qui aurait pu faire un meilleur choix, l’avait proposé comme candidat unique à une place d’honoraire. Il fut agréé et siégea plusieurs fois, mais son impopularité rapidement croissante faisant regretter sans doute cette détermination, on s’avisa que, n’étant pas Français, il ne pouvait être membre honoraire et que son élection était nulle. L’Académie eut la dignité et le bon goût de réclamer et de maintenir son choix. On lui envoya la note suivante, qui ne porte aucune signature: «Des jurisconsultes, plus esclairez que MM. de l’Académie des sciences en fait de lois et de formalitez, ont donné avis qu’en nommant M. Law pour académicien honoraire, l’élection estoit nulle. Ces jurisconsultes se fondent sur ce que l’art. 3 du règlement de cette Académie porte en termes formels que les académiciens honoraires seront tous régnicoles; or c’est une qualité qu’on ne scaurait donner audit sieur Law qui, à la vérité, avait obtenu des lettres de naturalité, mais qui, ne les ayant pas fait enregistrer à la Chambre des comptes est toujours réputé étranger, suivant le sentiment des autheurs et la jurisprudence des arrêts.»

A la loi d’exactitude imposée aux académiciens s’ajoutait, dans l’obligation d’examiner les mémoires présentés par les étrangers, une fatigue à laquelle les forces des pensionnaires âgés ne suffisaient pas toujours. Par une faveur rarement refusée, ils obtenaient alors le titre de vétérans. Saurin, Jacques Cassini, Maraldi, Fontenelle, Leymery, Mairan, La Condamine et Grandjean-Fouchy l’obtinrent successivement. Le pensionnaire nommé vétéran devenait libre de tout travail; il perdait, il est vrai, ses droits à la pension, mais l’Académie, par une faveur chaque fois renouvelée, lui assignait sur les fonds destinés à ses travaux une indemnité équivalente.

L’Académie avait interdit à ses membres de prendre sur le titre d’un ouvrage la qualité d’académicien sans s’y être fait autoriser par le jugement d’une commission. Les approbations de ce genre sont extrêmement nombreuses dans l’histoire de l’Académie. La franchise des commissaires, sans aller dans aucun cas jusqu’à déclarer l’œuvre d’un confrère indigne de l’impression, varie et gradue les louanges avec une liberté dont la hardiesse surprend quelquefois. D’Alembert, par exemple, chargé d’examiner le quatrième volume du traité de physique de l’abbé de Molière, se borne spirituellement et sans commentaires, à le déclarer digne de faire suite aux trois premiers.

Lorsqu’il s’agissait d’un écrit de polémique, la loi était surtout étroitement observée, et nul ne pouvait s’y soustraire sans encourir le blâme sévère de ses confrères. On lit par exemple au procès-verbal du 13 décembre 1780: «J’ai dénoncé, c’est Condorcet qui parle, un écrit de M. Sage, imprimé sans l’aveu de l’Académie, dans lequel il se trouve plusieurs passages qui peuvent être désagréables à M. Tillet. M. Sage écrit à la séance suivante pour donner des explications, mais l’Académie décide, après avoir entendu lecture de sa lettre, qu’il n’y sera pas fait de réponse.»

Quelle que fût la contrariété des opinions, les discussions entre confrères devaient être courtoises. L’Académie le rappela plus d’une fois sévèrement à ceux qui semblaient l’oublier. L’astronome Lefèvre, possesseur d’un privilége pour la Connaissance des temps, ayant été repris d’erreur par Lahire, l’avait violemment attaqué et invectivé dans la préface de l’un de ses volumes.

«Je ne puis me dispenser, disait-il, de répondre aux invectives d’un petit novice, auteur supposé d’une année d’Éphémérides imprimées depuis peu de temps. Ce nouvel auteur, rempli d’un esprit de vanité de présomption et de mensonge, dit dans la préface de ses Éphémérides que le grand nombre d’opérations et de calculs dans lesquels il n’est pas possible qu’il ne se glisse quelque erreur lui fait craindre de ne pouvoir pas répondre à l’attente du public, mais qu’il espère au moins que l’on n’y trouvera pas les éloignements du ciel aussi grands qu’on le voit dans des éphémérides qui sont fort estimées, et dans lesquelles l’auteur se trompe d’une demi-heure sur l’époque de l’éclipse du 15 mars 1699. On répond à ce jeune novice que l’éclipse a été bien calculée, mais qu’on s’est trompé en prenant un logarithme.» La punition fut prompte et sévère. «M. le président, dit le procès-verbal du 17 septembre 1700, a dit que dans la préface de la Connaissance des temps pour 1701, composée par M. Lefèvre, il y avait des choses dures et offensantes pour MM. de Lahire père et fils qui étaient suffisamment désignés, quoiqu’ils ne fussent pas nommés. M. le comte de Pontchartrain, qui avait trouvé cette conduite entièrement contraire au règlement, avait voulu d’abord que M. Lefèvre fût exclu de l’Académie, et cependant à la prière de M. le président, il s’était relâché à permettre qu’il continuât d’y prendre séance à l’avenir, à condition qu’il retirerait aussitôt tous les exemplaires de son livre qui étaient chez l’imprimeur pour en échanger la préface, qu’il en ferait une autre où il rétracterait tout ce qu’il avait dit de MM. de Lahire et que de plus il leur demanderait pardon en pleine assemblée. M. le président a ajouté que M. le chancelier retirerait le privilége qui avait été accordé à M. Lefèvre pour la Connaissance des temps, parce qu’il en avait abusé. L’heure de la séparation de l’assemblée ayant sonné avant que M. le président eût entièrement achevé de parler, M. Lefèvre n’a rien répondu et on s’est séparé.»

Quinze jours après on lit au procès-verbal: «M. le président m’a donné à lire une lettre qui lui a été écrite par M. Lefèvre. Il lui mande que sa santé ne lui a pas permis de se trouver à l’assemblée précédente ni à la suivante, mais qu’il se soumettra plutôt que de renoncer à l’Académie et qu’il viendra au premier jour faire telle réparation qu’on lui ordonnera.

«Comme l’assemblée se séparait, MM. de Lahire et tous les autres académiciens ont été de leur propre mouvement prier M. le président de vouloir bien dispenser M. Lefèvre de demander pardon en pleine assemblée. M. le président s’est laissé fléchir.» Lefèvre cependant ne reparut plus à l’Académie, et dès l’année suivante on lui appliquait rigoureusement le règlement qui prononce l’exclusion de tout membre absent plus d’un an sans congé.

Les médecins et les chirurgiens portèrent aussi plus d’une fois dans l’Académie l’esprit de haine, de dissension et d’envie dont leurs corporations ont été si longtemps affaiblies et troublées. Le triomphe des médecins depuis le milieu du XVII^e siècle paraissait définitif et complet. Dédaigneux autrefois de ce qu’ils appelaient la petite chirurgie, les maîtres chirurgiens, qui dans leurs examens de l’école de Saint-Côme avaient acquis le droit de se dire chirurgiens de robe longue, abandonnaient aux barbiers le soin de saigner, d’appliquer les vésicatoires et les ventouses, de panser les plaies légères, et de soigner enfin les bosses, apostumes et contusions. Il n’était besoin pour cela ni d’une science profonde, ni de culture littéraire, mais les limites étaient vagues et les fraters, plus respectueux et plus soumis aux médecins, étaient souvent aidés par eux à les franchir. On put bientôt malgré les réglements et les maîtrises confondre, sans trop d’affectation, les maîtres en chirurgie praticiens de robe longue avec les étuvistes et les barbiers. Ce fut la ruine de la chirurgie qui, tenue pour une profession manuelle, tomba dans une dure et humiliante sujétion. L’Université, toujours favorable aux médecins, voyait en eux les maîtres et les arbitres de la chirurgie et le prouvait par un argument sans réplique: La chirurgie ne fait partie d’aucune faculté; elle ne peut donc jouir des droits réservés dans l’Université aux facultés qui en dépendent.

La Faculté de médecine s’arrogeait le droit d’être représentée aux examens des chirurgiens à l’école de Saint-Côme et, ce qui envenimait fort la querelle, interdisait aux candidats la robe et le bonnet. Ses prétentions allaient plus loin encore; lorsque Lapeyronie, premier chirurgien de Louis XV, obtint pour l’école de chirurgie la création de cinq démonstrateurs rétribués par le roi, il importe, disait-il, de fortifier l’intelligence des élèves et de ne rien omettre pour éclairer leur esprit. La Faculté de médecine, loin d’en demeurer d’accord, s’y opposait ouvertement et avec énergie; elle alléguait dans l’intérêt même des chirurgiens, que: «le mérite ne consiste pas à savoir plusieurs choses, mais à exceller dans une;» elle les rappelait aux sages règlements, aux arrêts même du parlement qui défendaient de rien enseigner aux chirurgiens en dehors de leur profession: «qui chirurgos docent, hirurgica tantum doceant.» Est-il nécessaire en effet pour bien saigner de connaître la nature du sang? Avec une instruction trop étendue et trop élevée les chirurgiens seraient exposés à mépriser leur art et à le délaisser pour des études spéculatives. La chirurgie d’ailleurs est une profession manuelle, et la raison en est évidente: chirurgie tire son origine d’un mot de la langue grecque qui signifie la main, et celui qui ne travaille que de la main ne doit aussi exercer que la main.

Sans s’arrêter à de tels arguments et malgré les contradictions les plus opiniâtres, le roi autorisa l’Académie de chirurgie à publier ses mémoires, et, ce que la faculté de médecine trouva plus insupportable encore, l’école de Saint-Côme à exiger de ses élèves la maîtrise ès arts, que nous nommons aujourd’hui baccalauréat ès lettres. Depuis longtemps déjà la chirurgie pouvait citer des hommes de grand mérite. Plusieurs chirurgiens avaient siégé à l’Académie des sciences, et leurs confrères en tiraient avantage. On demande, disaient-ils dans leur judicieuse et forte défense, on demande à la Faculté de Paris et à tous les médecins, si les mémoires de MM. Méry, Rohault, Lapeyronie, J.-L. Petit et Morand, imprimés parmi ceux de l’Académie des sciences, ne sont pas en aussi grand nombre que ceux que les médecins ont fournis?

Les chirurgiens et les médecins, divisés par leur humeur discordante et incompatibles ailleurs par leurs incessantes hostilités, siégeaient en effet ensemble à l’Académie des sciences qui, sans se faire l’arbitre de leurs dissensions ni les amener à une paix sincère, sut toujours les apaiser sinon les unir, en modérant l’aigreur de leurs querelles et leur imposant au dehors, avec le titre de confrère, les bons procédés qui doivent en être la suite.

Le médecin Hunault était l’auteur connu et avoué d’un pamphlet anonyme où, non content de traiter avec le dernier mépris la corporation entière des chirurgiens, il s’efforçait de décrier et de ridiculiser le caractère et les travaux du célèbre J.-L. Petit, son confrère à l’Académie. «Quelques personnes, dit-il dans sa préface, trouvent mauvais que j’aie critiqué des mémoires qui sont parmi ceux de l’Académie des sciences. Je sais que dans les temples des dieux les criminels étaient à couvert des poursuites de la justice, mais je n’ai pas cru que l’erreur eût de tels priviléges.»

A l’inconvenance d’une telle publication, Hunault avait ajouté le tort beaucoup plus grave d’en offrir à Petit la suppression à prix d’argent. L’Académie, non moins émue par la violence des attaques que par le récit de ce procédé malhonnête, voulut infliger à Hunault un blâme public et sévère en lui enjoignant «de n’avoir plus à l’avenir aucun procédé semblable contre M. Petit ni aucun académicien, et elle a cru en cela, dit le président, vous traiter favorablement.»

L’Académie, dans une autre rencontre, prend au contraire parti pour Hunault et réprouve la conduite d’un confrère qui, gardien trop zélé des priviléges de sa corporation, avait assisté à la saisie de divers objets d’étude et d’enseignement dont la rigueur des règlements lui interdisait la possession et l’usage. «On a parlé, dit le procès-verbal du ’’ mars 1733, de l’affaire de M. Hunault, chez qui les prévôts des chirurgiens, du nombre desquels était M. Rouhault, membre de cette Académie, ont saisi le 9 de ce mois plusieurs cadavres, des squelettes et des instruments d’anatomie. On a prié M. Bignon, président, d’envoyer chercher M. Rouhault pour lui dire le mécontentement que l’Académie avait de sa conduite en cette occasion à l’égard d’un confrère.»

LES ÉLECTIONS.

Le droit de se recruter elle-même, malgré toutes les divisions dont il devait agiter et troubler l’Académie, fut une des suites les plus heureuses de l’organisation de 1699. Indécise d’abord dans ses choix et comme étonnée qu’on voulût bien la consulter, l’Académie dès le commencement se montra cependant assez bien inspirée; l’honneur d’obtenir ses premiers suffrages échut au médecin Fagon. «On ne pense pas, dit le procès-verbal, qu’il puisse venir aux assemblées, mais on a voulu donner cette distinction à son mérite et à sa personne.» Le début était bon et la distinction justifiée. Fagon, sans être un inventeur, connaissait à fond la botanique et la chimie de l’époque. Directeur du Jardin des plantes où sans discussion et sans contrôle il nommait à tous les emplois, il s’y montra toujours exact, désintéressé et honorable à tous égards, et en remplissant sa charge à la satisfaction de tous, il sut mériter, obtenir et attacher à son nom la sympathie et la reconnaissance durable des naturalistes. L’abbé de Louvois et Vauban, élus tous deux après Fagon, complétèrent la liste des honoraires. Si le temps a affaibli l’éclat emprunté de l’un des deux noms, l’autre, déjà grand par-dessus ses dignités et ses titres, devait être à la lois pour la Compagnie naissante, une force, un appui et un ornement.

Sur les huit associés étrangers institués par le règlement, trois seulement, Leibnitz, Tchirnauss et Gulhiemini, appartenant à l’ancienne Académie, étaient restés membres de la nouvelle. On leur adjoignit par élection Hartsœcker, les deux frères Bernoulli, Rœmer et Isaac Newton. Viviani compléta la liste sur laquelle ne figura jamais le nom de Denis Papin, ballotté dans la dernière élection avec celui du disciple de Galilée. Deux ans plus tard, l’Académie préférait à Papin l’obscur charlatan Martino Poli. Fontenelle, dans un éloge très-laconique, excuse un tel choix en l’expliquant. Pour récompenser une invention restée secrète et par conséquent stérile, Louis XIV, avec une forte pension, avait accordé à Poli le titre d’associé honoraire de l’Académie. La volonté du roi était alors la règle suprême sous laquelle tout devait plier, et l’Académie, incapable d’opposition ou de résistance, se prêta avec empressement à la formalité d’une élection devenue inutile.

Martino Poli, pendant deux ans assidu aux séances, n’y apporta que les creuses imaginations des alchimistes. Attaquant la théorie des couleurs de Newton comme inexacte et mal fondée, il allègue qu’à quatre éléments qui composent tous les corps doivent correspondre quatre couleurs seulement: le rouge, couleur du feu; le bleu, couleur de l’air; le vert et le blanc enfin, couleur de l’eau et de la terre.

L’une des places d’associé devint presque immédiatement vacante. Sauveur, résidant à Versailles, dut aux termes du règlement renoncer à l’Académie, en conservant toutefois, avec le titre de vétéran, le droit d’assister aux séances et d’y prendre la parole. «La place qu’avait M. Sauveur d’associé mécanicien étant vacante, dit le procès-verbal, M. le président a représenté qu’elle conviendrait à M. de Lagny, qui est actuellement à un port de mer où il s’attache fort à tout ce qui regarde la mécanique de la marine. La Compagnie a donc résolu de proposer au roi M. de Lagny pour la place de M. Sauveur.»

Telle était, aux premiers temps de l’Académie, l’influence considérable du président. Élevé au-dessus de ses confrères par son rang, par sa naissance et par le choix direct du roi, il ne pouvait manquer d’être fort écouté; mais il s’absentait souvent, et le vice-président, homme de cour comme lui, se montrait encore moins exact. L’Académie, dès la première année, pria en conséquence l’abbé Bignon de vouloir bien déléguer à l’un de ses membres le droit de présider en son absence. Sur son refus gracieusement motivé, elle nomma elle-même Gallois et Duhamel, qui prirent le titre de directeur et de sous-directeur; mais cette hardiesse ne dura que deux ans, et dès l’année 1702, le roi nomma le directeur et le sous-directeur qui «étaient électifs et ne le seront plus,» dit laconiquement le procès-verbal.

L’Académie a varié plusieurs fois dans son mode d’élection. Les procès-verbaux des séances, sans rapporter aucun détail, ne donnent pas même le dénombrement des suffrages. Les académiciens eux-mêmes devaient l’ignorer; le président et le vice-président se retiraient en effet avec le secrétaire pour dépouiller le scrutin en présence d’un seul membre pensionnaire désigné par le sort et qui, chargé d’annoncer le résultat, prenait le nom d’évangéliste. Deux fois seulement, des difficultés imprévues soumises à la décision de l’Académie forcent, pour faire connaître le point débattu, à montrer distinctement par des chiffres précis tout le mécanisme de l’élection.

Le 28 mars 1733, l’Académie ayant été invitée à nommer un associé dans la section de mécanique, on lit au procès-verbal: «La pluralité a été pour MM. Camus et Fontaine.» Mais sur des réclamations, au moins plausibles sans doute, élevées par un troisième candidat, on ajoute huit jours après: «On a fait réflexion qu’il pouvait y avoir eu erreur dans le calcul par lequel M. Camus a eu la pluralité des voix le jour précédent et qu’en ce cas M. Clairaut aurait eu l’égalité; la Compagnie, pour faire cesser toute difficulté, a résolu de demander très-humblement au roi s’il voudrait les nommer tous deux ensemble.» Le titre d’associé n’étant pas rétribué, l’expédient fut aisément accepté, et sans avouer ou nier l’erreur de calcul on sauva tous les droits et tous les intérêts.

Mais l’interprétation du passage cité reste embarrassée de deux difficultés: Que signifie une erreur de calcul dans le dépouillement d’un vote? Comment cette erreur, en faisant perdre à Clairaut le premier rang, ne lui laisse-t-elle pas même le second? Le règlement de 1716 explique tout d’abord ce dernier point: chaque liste de présentation devait contenir le nom au moins d’un candidat étranger jusque-là à l’Académie; Clairaut et Camus déjà adjoints l’un et l’autre ne pouvaient donc pas composer la liste.

Quant à l’incertitude sur le dénombrement des suffrages comptés à chaque candidat, le récit détaillé d’une autre élection en fait paraître une cause vraisemblable: «Le 19 janvier 1763, MM. les pensionnaires et associés astronomes ayant proposé à l’Académie pour la place d’adjoint dans la même classe vacante par la promotion de M. Legentil à celle d’associé, MM. Messier, Bailly, Jeaurat et Thuillier, on a procédé suivant la forme ordinaire à l’élection, où il s’est trouvé, en comptant les billets, que M. Bailly avait eu quatorze voix et MM. Messier et Jeaurat chacun treize, mais qu’il y avait un billet qui se trouvait nul parce qu’il ne portait que le seul nom de M. Jeaurat au lieu de deux qu’il devait contenir suivant le règlement. Sur quoi MM. les officiers et l’évangéliste, ayant fait réflexion que si ce billet avait porté les deux noms de MM. Jeaurat et Messier, eux et M. Bailly auraient eu parfaite égalité de voix, et que si le billet avait été bon, quand même on aurait nommé M. Thuillier avec M. Jeaurat, ce dernier aurait toujours eu l’égalité des suffrages avec M. Bailly, M. le président est entré dans l’assemblée pour y proposer le cas, sans désigner aucun de ceux qui y avaient été nommés et pour faire décider si l’on recommencerait totalement l’élection ou si l’on se contenterait de décider entre les deux seconds, sur quoi il a été décidé que celui qui avait eu la pluralité des suffrages devait être regardé comme nommé et être présenté le premier, quel que pût être le nombre des voix qu’aurait celui des deux seconds entre lesquels on allait choisir; en conséquence de quoi on a prononcé par scrutin entre MM. Jeaurat et Messier, et la pluralité des voix a été pour M. Jeaurat.»

La franchise confiante du patronage exercé parfois sur des candidatures par les grands seigneurs et les ministres étonnerait peut-être aujourd’hui. Indépendamment des sollicitations individuelles et des discrètes recommandations qui sont de tous les temps, on procédait parfois ouvertement et publiquement par lettres collectives officiellement adressées à l’Académie et qu’elle recevait fort bien en ne se défendant nullement d’y avoir égard. On lit par exemple au procès-verbal du 27 juin 1770: «Je vous donne avis que le roi approuve que l’Académie procède à la nomination d’un pensionnaire surnuméraire dans la classe de géométrie et que Sa Majesté verrait avec plaisir les voix de l’Académie se réunir en faveur de M. Darcy.» M. Darcy, cela va sans dire, obtint l’unanimité des suffrages.

M. de Saint-Florentin avait écrit le 4 avril 1760: «Le prince Jablonowski demande d’être admis à l’Académie en qualité d’associé étranger; l’honneur qu’il a d’appartenir à la reine et le soin qu’il a toujours pris de protéger et de cultiver lui-même les lettres et les arts paraissent mériter qu’on anticipe en sa faveur le moment d’une place vacante dans la classe des associés étrangers pour l’y admettre. Sa Majesté désire qu’il soit délibéré sur sa demande; l’Académie est unanimement d’avis qu’il n’y a pas d’inconvénient à accorder cette place à condition que la première qui vaquera dans cette classe sera censée remplie par la nomination de M. le prince Jablonowski.» Huit jours après, Sa Majesté fait savoir qu’elle agrée la nomination du prince qui se trouve ainsi préféré d’avance à Linné dont l’élection fut par là retardée de plusieurs années.

Le 30 avril 1758, on lit enfin: «M. de Chabert, lieutenant des vaisseaux du roi, désire être admis à l’Académie en qualité d’associé libre; l’intérêt de la marine et celui de l’Académie concourent à anticiper le moment d’une place vacante dans la classe des associés libres, pour y admettre un officier de marine, n’y en ayant point à présent. Outre qu’il y a plusieurs exemples de pareilles expectations, les approbations que l’Académie donne depuis si longtemps aux travaux de M. de Chabert pour le progrès de la géographie et de la navigation le rendent encore plus favorable. Sa Majesté désire qu’il soit délibéré sur sa demande le plus tôt possible. L’Académie est unanimement d’avis qu’il n’y a aucun inconvénient.» Il y en avait au contraire de très-sérieux, et l’Académie ne les ignorait pas. On lit en effet au procès-verbal du 18 mars 1778, et à l’occasion d’une anticipation de ce genre: «MM. les officiers de l’Académie ont rendu compte des représentations qu’ils ont faites à M. Amelot en vertu de la délibération prise à la séance précédente et de la réponse de ce ministre portant qu’à l’avenir il ne serait plus nommé de surnuméraires et qu’il en donnait sa parole.» On n’en lit pas moins au procès-verbal du 5 juin 1779: «Le roi étant informé que dans le nombre actuel des honoraires de l’Académie des sciences, il y en a plusieurs que leurs affaires personnelles et celles qui exigent d’eux des soins plus particuliers empêchent d’assister aux assemblées de l’Académie, Sa Majesté a pensé qu’il y aurait un avantage réel dans la nomination d’un honoraire surnuméraire. Sa Majesté, instruite d’ailleurs du désir qu’avait l’Académie de pouvoir compter parmi ses membres M. le président de Sarron, dont elle a été souvent dans le cas de juger les lumières et les connaissances, a cru faire un choix qui lui serait agréable en le nommant à cette place.»

Une lettre écrite par M. de Breteuil, le 24 avril 1784, énonce des principes assez singuliers sur les cas dans lesquels on peut faire ce que la règle ne permet pas: «A ce sujet, dit M. de Breteuil, je vais vous écrire une lettre particulière au sujet de la nomination de M. Darcet à une place d’associé surnuméraire dans la classe de chimie; je sais que le vœu général de l’Académie était de se l’associer, et je ne vous répéterai pas les motifs qui ont déterminé Sa Majesté à lui accorder la qualité de surnuméraire plutôt que celle de vétéran; mais je dois à cette occasion vous prévenir que par la suite, lorsqu’il se présentera des circonstances où l’on croira devoir s’écarter des règles et des usages de l’Académie, en faveur d’un sujet distingué et vraiment utile, tel que M. Darcet, et qu’il sera question de le nommer soit adjoint, soit associé ou pensionnaire surnuméraire, je compte ne le proposer au roi qu’autant que le vœu de l’Académie à cet égard sera exprimé par une délibération qui réunira les deux tiers des suffrages; je vous prie d’en informer l’Académie et de vouloir bien lui rappeler qu’il faut en général se rendre très-circonspect sur ces sortes de grâces, qui ne sont pas moins contraires aux principes du roi qu’aux statuts de la Compagnie et qui entre autres inconvénients ont celui de détruire l’émulation et de décourager les personnes qui s’occupent de telle ou telle partie des sciences, avec le projet et l’espoir de se rendre dignes d’être académiciens. Je dois vous ajouter qu’il me paraît très-convenable que la condition des deux tiers des suffrages soit à l’avenir regardée comme nécessaire, non-seulement pour les places des surnuméraires, mais encore pour toutes les délibérations qui ne sont pas prises en vertu des règlements de l’Académie.» L’Académie, on doit le remarquer, avait très-régulièrement demandé pour Darcet une place d’associé vétéran, et la transgression contre la règle dont se plaint M. de Breteuil n’était commise que par lui.

Quoique les lettres et les sollicitations adressées à l’Académie par les plus grands personnages marquent en attestant son indépendance une grande déférence pour ses suffrages, le roi, consultant parfois le témoignage de la voix publique, ne se fit jamais scrupule de choisir librement sur la liste de présentation; mais loin de donner à sa décision l’apparence d’une faveur gracieusement accordée au candidat préféré, il invoque, alors non sans raison quelquefois, sa volonté d’être juste et de protéger le mérite. Le 30 janvier 1709 par exemple, l’Académie propose pour successeur de Tournefort, Reneaume, Chomel et Magnol. Le roi choisit Magnol à cause de «sa grande réputation dans la botanique.» De telles décisions toujours acceptées sans murmure ont été plus d’une fois l’équitable tempérament des partialités et des injustices qu’aucun mode d’élection ne saurait prévenir.

Parmi les candidats assez nombreux préférés par le roi, non par l’Académie, il ne s’est trouvé que le seul géomètre Lagny, qui n’ayant pas, dit-il, assez de temps libre, osa refuser une faveur acceptée avant et après lui par des savants plus considérables, tels que Magnol, Vaillant, Clairaut, La Condamine et l’abbé Nollet.

Si l’influence des grands seigneurs ou la volonté du roi lui-même tenait lieu quelquefois de titres scientifiques, il arrivait aussi que par un sentiment contraire, une situation trop humble ou trop dépendante devint pour quelques-uns une cause d’exclusion. La lettre suivante, écrite par l’horloger Leroy (neveu et cousin des célèbres Julien et Pierre Leroy) le jour même de son élection dans la classe de mathématiques, est évidemment destinée à faire disparaître des objections de ce genre: «Monsieur, désirant faire connaître à l’Académie mes intentions sur l’horlogerie à l’occasion de la place d’adjoint pour la géométrie que je sollicite, je me flatte que vous ne trouverez pas mauvais que j’aie recours à vous pour vous prier de me rendre ce service; à vous, Monsieur, qui êtes le doyen de cette classe et un des plus respectables membres de cette Compagnie. Permettez donc que je vous expose sincèrement mes sentiments sur ce sujet. Dès l’instant que j’eus songé à solliciter une place dans l’Académie, je songeai à renoncer au commerce et à la pratique de l’horlogerie, résolution, que j’ai prié MM. Clairaut et Darcy de déclarer quand ils en trouveraient l’occasion et dont j’ai prévenu moi-même la plupart des académiciens que j’ai eu l’honneur de voir; mais comme je serais très-fâché d’entrer dans une Compagnie en professant un art qui, quoique très-beau en lui-même, pourrait déplaire à quelques-uns de ses membres et que je le serais encore davantage si, lorsque j’aurai l’honneur d’y être admis, on pourrait s’imaginer ou soupçonner que je fusse tenté de le professer de nouveau, j’ai cru que je ne pourrais m’expliquer d’une manière trop précise sur ce sujet; c’est pourquoi, Monsieur, je vous déclare par la présente que je renonce pleinement, entièrement et de la manière la plus solennelle au commerce et à la pratique de l’horlogerie. Si j’étais maître horloger ou que j’eusse quelque autre qualité, je vous enverrais par la même occasion un acte de renonciation, mais je ne le puis n’en ayant aucune. Tels sont mes sentiments et tels ils seront toujours.»

Dans la séance même où Mairan donna lecture de cette lettre, Leroy fut nommé adjoint de la section de géométrie. Fidèle à sa promesse, il renonça à l’horlogerie mais ne s’occupa guère de mathématiques, et l’Académie n’eut en lui ni un horloger qui lui aurait été souvent utile ni un géomètre.

Désireuse d’assurer l’équité des élections, l’Académie s’y appliqua plus d’une fois. Mécontente de ses propres faiblesses, on la voit à plusieurs reprises pour en rechercher les causes et pour les réprimer, retracer en vain dans des rapports soigneusement travaillés les maximes et les principes d’impartialité et d’exacte droiture qui n’apprenaient rien à personne, et s’élever contre des abus qui renaissaient aussitôt. Le 1^{er} avril 1778, Darcy, Montigny et d’Alembert font le rapport suivant:

«Nous avons observé deux sortes d’abus dans les élections: l’intrigue et l’autorité. Toutes deux peuvent remplir l’Académie de sujets médiocres, si elle n’y met ordre. Le plus sûr moyen de bannir l’intrigue est de ne pas laisser le temps d’intriguer et de diminuer le nombre des intrigants, c’est-à-dire ceux qui doivent être proposés. Le seul moyen de prévenir les abus d’autorité est de ne présenter jamais au Ministre que les sujets dont les talents soient bien connus et qui puissent faire honneur à l’Académie. Il est très-rare que quatre sujets aient en même temps le même droit aux places vacantes dans l’Académie. En conséquence de ces principes, nous proposons le règlement qui suit pour le choix des associés libres et pour le choix des associés étrangers qui peuvent appartenir indistinctement aux différentes classes: Le jour même qui aura été indiqué pour l’élection, l’Académie fera tirer au sort les noms de six académiciens pensionnaires ou associés, un de chaque classe: trois mathématiciens et trois physiciens, lesquels s’assembleront aussitôt pour proposer à l’Académie quatre sujets bien connus pour la supériorité de leurs talents s’ils sont régnicoles et par une grande célébrité s’ils sont étrangers. De ces quatre sujets, l’Académie en élira deux au scrutin pour les présenter au roi en la manière accoutumée. Rarement on présenterait à l’Académie un plus grand nombre de concurrents sans mettre des sujets médiocres à côté des bons. Au moyen de ce règlement, s’il est régnicole, personne n’aura le temps de faire écrire les ministres, les gens puissants, de faire agir ses amis, les amis de ses amis, les femmes mêmes auprès des académiciens qui se croient souvent obligés de donner leur voix contre leur avis pour ne pas manquer soit à leurs protecteurs, soit à leurs amis.»

Entre la plupart des candidats, le temps, il faut le dire, efface pour nous toute différence, et des hommes considérables alors et de grande réputation tombés depuis longtemps dans la foule et dans l’obscurité sont devenus les égaux les plus humbles devant l’oubli commun de la postérité.

Presque toujours d’ailleurs, on voit l’Académie favorable et sympathique aux véritablement grands hommes, applaudir à leurs premiers essais, leur ouvrir ses rangs au plus vite et les élever sans trop tarder au plus haut degré de sa hiérarchie. De regrettables exceptions existent cependant et pour n’en citer qu’une seule, je rapporterai simplement et sans commentaires l’histoire des candidatures académiques de Laplace.

Laplace, qui brilla plus tard dans la première classe de l’Institut comme le représentant le plus illustre et le plus respecté de l’ancienne Académie des sciences, n’avait pas rencontré d’abord autant d’empressement et de bienveillante justice que ses prédécesseurs d’Alembert et Clairaut, et les louanges sont mesurées à ses premiers et excellents travaux avec une circonspection presque défiante.

Laplace, âgé de vingt ans, inspiré par la lecture de Lagrange et d’Euler, avait voulu dans une première communication à l’Académie expliquer, confirmer et perfectionner, pour les fondre dans un ensemble nouveau, plusieurs beaux mémoires de ceux qu’il devait bientôt égaler. Les rapporteurs de l’Académie signalent le mérite d’un tel travail sans en dissimuler les défauts. «Il nous paraît, disent-ils, que le mémoire de M. Laplace annonce plus de connaissances mathématiques et plus d’intelligence dans l’usage du calcul qu’on n’en rencontre ordinairement à cet âge dans ceux qui n’ont pas un vrai talent. Nous jugeons que les remarques nouvelles dont nous avons parlé méritent l’approbation de l’Académie et qu’ainsi le mémoire doit être imprimé dans le recueil des savants étrangers, en priant seulement M. Laplace d’abréger ce qui n’est pas à lui et de se servir des notations plus communes et plus commodes de M. Euler et de M. Lagrange.»

Dans un rapport sur un second mémoire, Condorcet et Bossut, sans produire aucune objection ni lui imputer aucune erreur précise, affaiblissent leurs louanges par un doute formel sur l’exactitude de sa méthode. «Ce mémoire, disent-ils, prouve que M. de Laplace réunit des talents à beaucoup de connaissances, qu’il a approfondi les matières les plus épineuses de l’astronomie physique, et l’on doit l’exhorter à continuer le travail qu’il a annoncé et où il donnera les résultats de celui-ci. Nous craignons cependant que sa méthode ne soit pas suffisante pour résoudre complétement et sûrement par la théorie de la gravitation le problème de la variation de l’obliquité de l’écliptique et pour décider irrévocablement cette grande question. Mais malgré ce qui peut rester d’incertitude, son mémoire nous paraît mériter l’approbation de l’Académie.»

Et à l’occasion des mémoires suivants où se révèle clairement déjà la grandeur et l’excellence de la fin qu’il se propose: «L’impression du mémoire de M. de Laplace sera très-agréable aux géomètres, mais le temps et la réunion de leurs suffrages pourront seuls apprendre à quel point de précision M. de Laplace a porté la solution de ces problèmes.»

Ces trois rapports sont signés de Condorcet et de Bossut. D’Alembert, à son tour, à l’occasion d’un beau et grand travail, mêle froidement à de justes louanges des témoignages de doute et de défiance. Commençant par applaudir aux efforts du jeune géomètre, il le loue d’avoir montré une constance peu commune dans le travail et un grand savoir dans l’analyse infinitésimale et dans l’astronomie physique, mais il ajoute un peu sèchement: «Quant aux points sur lesquels il n’est pas d’accord avec les géomètres qui l’ont précédé, nous ne pouvons pas prononcer s’il a raison ou tort; il faudrait, pour juger le procès, vérifier une longue suite de calculs, discuter les méthodes d’approximation qu’on a employées jusqu’ici dans cette théorie, peser le degré de préférence qu’elles peuvent mériter les unes sur les autres, ce qui demanderait un travail que nous ne croyons pas que l’Académie veuille exiger de nous. Le moyen le plus simple que M. de Laplace puisse employer pour justifier l’exactitude de sa méthode est de nous donner, d’après elle, de bonnes tables astronomiques. Il le promet et l’Académie le verra avec intérêt.»

Lors même que, sans descendre des hauteurs de la science, Laplace, comme pour se délasser des calculs approximatifs, mêle à ses fermes ébauches de mécanique céleste la solution rigoureuse et parfaite de problèmes d’analyse pure, ou se joue avec l’aisance la plus subtile dans les ingénieuses théories du calcul des chances, l’Académie, par ses louanges embarrassées et ambiguës, persiste à le traiter comme un apprenti qui n’a pas encore donné le coup de maître. «Nous nous bornons à observer et conclure, disent les commissaires de l’Académie en rendant compte de l’une de ses découvertes, que ce mémoire est savant, que l’auteur résout par une méthode uniforme plusieurs équations difficiles et que ces recherches ne peuvent que tendre à perfectionner la théorie des suites et cette branche de l’analyse.»

Malgré toutes ces réserves et ces atténuations, ce n’est pas sans étonnement qu’on lit au procès-verbal du 16 janvier 1775: «L’Académie ayant procédé à l’élection de deux sujets pour remplir la place d’adjoint vacante par la promotion de M. de Condorcet à celle d’associé, la classe a proposé MM. Desmarest, Rochon, de Laplace, Vandermonde et Girard de la Chapelle. L’Académie ayant été aux voix, les premières ont été pour M. Desmarest, les secondes pour M. de La Chapelle.»

Six mois après, l’Académie procède de nouveau à l’élection d’un membre adjoint dans la classe des géomètres et vote unanimement pour Vandermonde. Douze votants seulement sur dix-sept, en préférant Laplace à un inconnu nommé Mauduit, lui accordent le second rang. Le 14 mars 1776, l’Académie, sur un rapport de la section compétente, lui préfère dans une élection nouvelle le très-honorable mais très-médiocre Cousin.

L’ennui de ces échecs et les démarches nécessaires à de continuelles candidatures ne ralentissent pas l’ardeur de Laplace. Toujours animé à la poursuite de son œuvre, sans dépit apparent, sans amertume et sans se soucier des contradictions, il fait paraître incessamment dans de nouveaux mémoires cette abondance d’expédients et cette force presque irrésistible qui, lorsqu’elle est impuissante à surmonter ou à tourner un obstacle, le heurte de front et le brise en l’arrachant par morceaux. Émule de d’Alembert et de Clairaut, il se montre déjà seul capable en France de succéder à leur réputation, lorsque l’Académie, déclarant dans un nouveau rapport qu’il «a acquis dès à présent un rang distingué parmi les géomètres,» le nomme enfin adjoint dans la section de géométrie, en accordant la seconde place sur la liste de présentation au nommé Margueret, qu’elle préfère à Monge et à Legendre. Membre de la Compagnie et assidu à ses séances, Laplace y prendra-t-il le rang dû à son génie? Franchira-t-il rapidement les deux degrés inférieurs de la hiérarchie académique? Non, il lui faut encore avec de longs retards essuyer d’injurieux échecs.

En 1780 il est encore adjoint, et l’Académie présente pour une place d’associé dans la section de géométrie Vandermonde en première ligne et Monge en seconde ligne, plaçant ainsi les candidats, en supposant qu’elle accordât le troisième rang à Laplace, dans l’ordre précisément inverse de celui que leur assigne la postérité. C’est en 1783 seulement que Laplace, âgé de trente-quatre ans, est nommé associé dans la section de mécanique, où l’Académie avait appelé déjà de préférence à lui, Rochon et Jeaurat; Jeaurat qui n’est connu par aucune découverte et dont on ne cite qu’un seul trait: Quand il rencontrait un confrère géomètre, il lui disait du plus loin en faisant allusion à la théorie des équations: «Eh bien! c’est-il égal à zéro?» Des préférences aussi aveugles si elles étaient moins rares condamneraient à jamais le recrutement par élection, en enlevant toute autorité aux jugements académiques. Leur explication la plus apparente est, si je ne me trompe, dans les dispositions de d’Alembert, dont l’influence considérable alors au plus haut point ne s’exerça jamais en faveur de Laplace. Bon, généreux, loyal et ami de toutes les gloires, d’Alembert ignora toujours les sentiments d’une mesquine jalousie; sa droiture cependant, il est permis de le rappeler, n’allait pas jusqu’à l’impartialité.

La belle intelligence et l’honorable caractère du futur marquis de Laplace imposaient plus le respect qu’ils n’attiraient l’amitié, et l’esprit hautain, qui dans la suite de sa vie acceptait si bien et exigeait presque la flatterie, devait plaire difficilement à l’observateur sardonique et à l’imitateur plein de verve des grands airs de M. de Buffon; d’Alembert enfin, qui s’y connaissait, pouvait entrevoir chez ce jeune homme gravement respectueux envers lui quelques-uns des traits de l’illustre orgueilleux, qu’il aimait à nommer le comte de Tufières.

LES FINANCES DE L’ACADÉMIE.

La somme totale allouée aux vingt pensionnaires de l’Académie avait été fixée à 30,000 livres, mais la répartition en était irrégulière et semblait souvent injuste. La lettre suivante, écrite en 1716 et signée par quatorze pensionnaires sur dix-huit, donne à ce sujet de curieux renseignements:

«Convaincus, comme nous sommes, que vous n’avez rien plus à cœur que le bien de l’Académie, nous vous suplions avec une vraye confiance de vouloir bien représenter à S. A. R., notre auguste protecteur, que, dans le renouvellement de l’Académie, il y eut un fond de 30,000 livres destiné pour les pensions; que ce fond ne put être alors distribué également, parce que la pension considérable qu’avait feu M. Cassini en faisait partie, mais qu’on fit espérer et qu’on a toujours fait espérer depuis, qu’après la mort de M. Cassini chaque académicien aurait 1,500 livres; cependant cette mort étant arrivée, il plut à M. de Pontchartrain de prendre un autre arrengement. Des 30,000 livres, il n’en employa que 20,000 en pensions fixes et distribua les 10,000 livres restantes sous le nom de gratifications pour le travail de l’année. Nous ne vous ferons point remarquer, monsieur, que ces gratifications ne furent rien moins que données proportionnellement au travail; vous scavez le découragement où cela jetta la plus grande partie de la Compagnie. Mais nous vous supplions instamment de vouloir bien représenter à S. A. R.: 1º que le fonds de 30,000 livres a toujours été regardé comme affecté aux pensions de l’Académie pour être distribué également; 2º que 1,500 livres de rente ne suffisent pas, à Paris, pour mettre un homme en état de se livrer entièrement aux sciences; que leurs progrès demanderaient que les pensions fussent plus considérables et plus sûres, et que les réduire à 1,000 livres, c’est mettre les académiciens hors d’état de travailler; 3º que l’Académie des inscriptions a été traitée bien plus favorablement. Les pensions y sont sur le pied de 2,000 livres, puisqu’elle a 20,000 livres pour dix pensionnaires; 4º que la libéralité de S. A. R. peut bien s’étendre jusqu’à donner des gratifications à ceux qui les auront méritées par leur travail, mais il ne semble pas qu’elles doivent être prises sur ce qui est destiné pour la subsistance des académiciens et qui y peut à peine suffire. Comme vous vous intéressez autant à nos besoins que nous-mêmes, nous osons nous promettre que vous voudrez bien donner encore plus de force à nos raisons en les représentant.»

Cette lettre, écrite vers la fin de 1716, est destinée évidemment à être mise sous les yeux du régent. On a écrit en marge: «S. A. R. loue le zèle des académiciens et entre assez dans leur pensée. Mais, comme elle ne veut rien diminuer à ce que chaqu’un a touché jusqu’ici, on ne saurait songer au changement proposé qu’en donnant des gratifications séparées, tant pour indemniser les quatre pensionnaires (Ces quatre pensionnaires étaient: J. Cassini, Maraldi, deLahire et Duverney, qui seuls n’ont pas signé la requête.) qui perdraient suivant ce nouveau projet, que pour récompenser ceux qui se distingueront par leur travail. Pour cela il faudrait, outre le fonds ordinaire de 30,000 livres, en destiner un nouveau de 6,000 livres au moins: c’est ce que S. A. R. ne croit pas devoir faire dans le temps qu’il diminue toutes les pensions, tant de la cour que des officiers, et le prince remet donc cette libéralité à l’estat qui sera expédié pour l’année prochaine.»

Le régent en effet augmenta de 6,000 livres l’allocation destinée aux pensionnaires et crut avoir dégagé sa parole; mais les abus continuèrent ou se reproduisirent, car cinquante ans plus tard une décision de Malesherbes, approuvée par le roi, fut jugée nécessaire pour diminuer l’inégalité en la réglementant. «Sur le compte que j’ai, dit-il, rendu au roy du mémoire qu’on m’a remis, par lequel l’Académie demande unanimement qu’il soit établi une nouvelle forme de distribution des pensions qui lui sont accordées, et où elle expose, à ce sujet, le plan qu’elle désirerait qu’on suivît, Sa Majesté a bien voulu approuver le projet de distribution et agréer les vues qui ont engagé l’Académie à le proposer. Le roy a décidé en conséquence que chacune des six classes de l’Académie jouirait, à l’avenir, de la somme fixe de 6,000 livres, qui sera partagée entre les trois pensionnaires attachés à chacune d’elles, et que, par une suite de l’exécution complète de ce projet, il sera accordé 3,000 livres au premier pensionnaire, 1,800 livres au second et 1,200 livres au troisième.»

Indépendamment des pensionnaires, fort peu rétribués comme on voit, l’Académie comptait vingt associés et adjoints, qui n’avaient aucune part à ses revenus et que les travaux les plus excellents n’élevaient que bien lentement dans la hiérarchie académique. D’Alembert, nommé adjoint en 1742, ne devint pensionnaire que vingt-trois ans après, et Lacaille, qui fut pendant dix ans une des gloires de l’Académie, mourut avec le titre d’associé.

L’auteur d’un mémoire conservé dans les archives semble élever la voix au nom de l’Académie tout entière pour signaler en termes formels la situation difficile et la misère même d’un grand nombre d’académiciens. Des corrections faites de la main de Réaumur permettent de lui attribuer la rédaction de cet écrit, qui est sans signature. Après avoir vanté l’utilité des sciences et dit quel avantage elles procurent à l’État, l’auteur attire l’attention sur la situation précaire de l’Académie des sciences.

«L’Académie, dit-il, dans l’état où elle est aujourd’huy, fait beaucoup d’honneur au royaume. Les étrangers en ont une grande idée, aussy a-t-elle découvert nombre de choses curieuses et utiles. Mais nous osons avouer qu’il s’en faut bien que le royaume n’ayt retiré de cette compagnie tous les avantages qu’il aurait pu en tirer. Nous osons dire plus, c’est que cette Académie, en si grande réputation parmy les étrangers, semble près de sa chute, si elle n’est soutenue par quelque grand changement fait en sa faveur, pareil à ceux qui ont été faits pour d’autres parties de l’État. On a cherché à ranimer sa langueur par de nouveaux règlements dont elle avoit besoin, mais la vraye source du mal n’étoit pas seullement dans le deffaut des règlements. Il ne la faut chercher, la vraye source du mal, que dans la propre constitution de l’Académie; une grande moitié de ceux qui la composent ne peuvent prendre les occupations académiques que comme des amusements; ils ont des professions qui les obligent de donner leurs soins à toutte autre chose que ce qui fait l’objet de l’Académie. Les uns sont obligés d’être médecins, les autres chirurgiens, les autres apoticaires. Quels ouvrages peut-on attendre de sçavants contraints à passer sur le pavé de Paris des jours qu’ils devraient employer dans leurs cabinets? Un homme qui arrive chez soy las et distrait est-il en état de travailler à ce qui le demande tout entier? Employera-t-il les nuits à des expériences? Malgré pourtant cette diversion, plusieurs académiciens de ces classes ont donné des choses excellentes, mais qui doivent nous faire regretter celles que nous eussions eues, s’il leur eust été permis de se livrer aux recherches où leur inclination les portoit. De l’autre moitié des académiciens, une partie est obligée à enseigner les mathématiques pour subsister. Enfin, il en reste très-peu qui soient en état de faire des expériences et de vivre avec cette aysance qui met l’esprit en repos et en état de se livrer à des recherches utilles. Entre quarante-huit académiciens destinés au travail, l’Académie ne sauroit compter qu’un petit nombre de travailleurs. Le seul remède à apporter seroit d’obliger tous les académiciens, ou au moins le plus grand nombre, à n’être qu’académiciens, de les mettre en état de n’avoir d’autres occupations que celles qui ont un rapport direct aux objets de l’Académie. Une autre cause de la décadence de l’Académie, qui tient à celle dont nous venons de parler, c’est qu’il ne se forme plus de sujets; on en fait l’expérience toutes les fois qu’on a des places vaccantes à remplir. Il faut être né avec des talents rares pour réussir dans les sciences, et, parmy ceux qui naissent avec ces talents, combien y en a-t-il qui en puissent profiter? Un jeune homme qui veut suivre ses heureuses dispositions se trouve arresté par les clameurs de toutte sa famille et de tous ses amis; on ne veut point consentir qu’il s’abandonne à des recherches qui peut-estre luy donneroient quelque gloire en le conduisant à mourir de faim. L’Académie fournit des exemples de cette nature: un de ses membres, habile anatomiste, mourut il y a quelques années à l’Hostel-Dieu. Si l’Académie a pu, pendant quelque temps, se fournir de sujets, elle le devoit à la protection que l’illustre M. Colbert avoit donnée aux sciences; quand elle est venue à manquer, on ne s’est plus tourné de leur costé; la pépinière s’est épuisée et il ne s’en forme point de nouvelle. A la vérité, M. l’abbé Bignon a fait, pour l’Académie et pour les sciences en général, tout ce qu’on peut attendre du zelle le plus ecclairé, mais les trésors n’étoient pas entre ses mains. Il y a peu d’apparence aussy que le royaume puisse se repeupler de vrays sçavants, tant que la condition, de touttes la plus laborieuse, ne mènera à rien. Y a-t-il de la justice que celui qui s’applique à des recherches importantes au bien de l’État, ne puisse espérer de parvenir à quelque fortune? L’homme de guerre, le magistrat, le marchand, peuvent se promettre des récompenses de leurs travaux; le sçavant seul n’a rien à en espérer; peut-estre que le cas que les Chinois font des lettrés n’est pas à la gloire de la France.»

L’auteur, qui bien vraisemblablement est Réaumur, cherche ensuite les moyens de relever l’Académie suivant lui prête à périr; il propose d’appliquer le savoir et l’esprit inventif des académiciens au perfectionnement des arts et métiers et de l’agriculture, et, descendant même au détail des questions que l’on pourrait proposer à chacun: «Qu’on se fasse, par exemple, dit-il, une loy de donner toujours à des académiciens la direction des monnoyes, comme le célèbre M. Newton l’a en Angleterre, et qu’on leur donne les inspections des différentes manufactures, les inspections généralles des chemins, ponts et chaussées. Croiroit-on trop faire, si on accordoit des entrées dans le conseil du commerce ou dans ceux des compagnies qui l’ont pour objet, aux sçavants qui ont fait des études particulières des matières que les arts et la médecine nous engagent à tirer des pays étrangers; à ceux qui se sont appliqués à s’instruire à fond des manufactures du royaume, de ses productions qui se sont négligées et qu’on pourroit mettre à proffit? Un gouvernement qui a les eaux pour objet, tel qu’est celuy de la Samaritaine, ne devroit-il pas entrer dans le partage des académiciens? Ce seroit une récompense pour un de ceux qui se seroit le plus appliqué aux hydrauliques; un pareil gouvernement l’engageroit à faire une étude particulière de tout ce qui a rapport à la conduitte des eaux; ce même gouvernement seroit un appas qui excitteroit un grand nombre d’autres sujets à travailler sur la même matière; au moins semble-t-il qu’il seroit mieux dans les mains d’un sçavant que dans celles d’un vallet de chambre d’un grand seigneur; à la Pépinière, il y a une place de quelque revenu qui conviendroit à un botaniste. On pourroit même donner à l’Académie une espèce d’inspection sur tous les arts mécaniques qui, sans leur être à charge, contribueroit extrêmement à leur progrez; un expédient assez simple rendroit nos ouvriers incomparablement plus habiles qu’ils ne sont, leur donneroit de l’émulation pour la perfection de leurs arts et augmenteroit par conséquent le débit de tous nos ouvrages d’industrie, car on se fournit des ouvrages de chacque espèce dans les pays où les ouvriers sont en réputation de mieux travailler; de là est venu le grand débit des montres d’Angleterre. L’expédient seroit que l’Académie proposast chaque année des prix pour ceux des ouvriers de chaque profession qui auroient inventé ou mieux fini quelque ouvrage; que ces prix fussent distribués aux arts mesmes qui semblent les plus grossiers, comme coutelliers, taillandiers, serruriers; on proposeroit par exemple aux taillandiers de chercher la manière la plus simple de faire une excellente faulx et à bon marché. Le succez de ce prix nous empêcheroit peut-estre d’avoir besoin à l’avenir des faulx d’Allemagne. Le royaume se trouveroit bien indemnisé de ce qu’il luy en coûteroit pour le prix.

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«Mais, à vray dire, ajoute-t-il, on ne sçauroit attendre l’exécution de si grands projets d’une compagnie qui n’a que 30,000 livres à distribuer entre plus de vingt particuliers, et qui en a une trentaine d’autres à soutenir seullement par l’espérance d’entrer un jour en partage de cette petite somme. Les pensions n’étoient guères plus fortes du temps de M. Colbert; communément, elles étoient de 1,500 livres; mais 1,500 livres alors valloient plus que quatre ou cinq mille aujourd’huy. Celle de feu M. Cassini était de 9,000 livres, et a seulle produit bien des sçavants; des gratifications vinrent souvent au secours de la modicité des pensions; si ce grand ministre eust été plus longtemps conservé à la France, il eust apparemment mis sur un autre pied l’Académie dont il étoit le père; depuis qu’elle l’a perdu, elle a eu le temps d’apprendre combien on doit peu compter sur de petittes pensions, dont les payements peuvent estre suspendus par une infinité d’événements.

«Pour faire fleurir l’Académie, il faudroit donc luy donner des fondements inébranslables, luy assigner des fonds à l’épreuve de toutte révolution, comme sont les fonds en terre possédés par l’université d’Oxfort et de Cambridge; que ces fonds fussent suffisans pour faire vivre les académiciens d’une manière commode, leurs montrer des places distinguées où ils pussent se promettre d’arriver.

«Quelques considérables que fussent les fonds assignés, l’Académie ne seroit peut-estre pas un an ou deux à en dédommager le royaume. Une seulle découverte pourroit les remplacer.»

Ce plaidoyer habile et sincère resta sans résultat. L’Académie n’en vécut pas moins en se recrutant souvent fort heureusement, en dépit des sinistres prédictions de son défenseur; elle fut même un instant menacée de la concurrence d’une compagnie rivale, dont les membres paraissaient assez considérables pour lui porter sérieusement ombrage.

Vers l’année 1726, Julien et Pierre Leroy et Henri Sulli, célèbres tous trois dans l’histoire de l’horlogerie, instituèrent des conférences réglées sur les moyens de perfectionner leur art. Ils s’associèrent Clairaut père et fils et un fabricant d’instruments mathématiques, nommé Jacques Lemaire, et convinrent de se réunir tous les dimanches dans le jardin du Luxembourg; tout marcha bien pendant l’été; mais, à la mauvaise saison, il fallut chercher un autre asile; on le trouva dans la cour du Dragon, chez un M. Puisieux, qui devint membre de la société, à laquelle Degua, Nollet, La Condamine, Grand Jean Fouchy, Renard du Tosta directeur de la Monnaie, le célèbre orfévre Germain et le compositeur Rameau, se joignirent bientôt en l’engageant à étendre ses études et ses travaux à la totalité des arts et à augmenter encore le nombre des associés. La compagnie, selon les habitudes du temps, devait avoir un protecteur; on s’adressa au comte de Clermont, qui, flatté de ce rôle, offrit pour les séances une salle de son palais et obtint la permission royale, qui fut donnée en 1730. La société, devenue de plus en plus importante et honorée des fréquentes visites du prince de Clermont, se partagea, comme l’Académie, en honoraires et en associés, forma comme elle des sections, et nomma même des correspondants. L’un d’eux fut l’astronome danois Horrebow qui, dans son livre intitulé Basis astronomiæ, imprimé en 1735, à Copenhague, prend le titre de membre de la Société des arts de Paris. Réaumur et Dufay, inquiets des succès et de l’influence d’une compagnie nouvelle, proposèrent au prince de Clermont, dont ils étaient connus, que l’Académie s’engageât à choisir, autant qu’il se pourrait, ses sujets parmi les théoriciens de la société, à la condition de les posséder tout entiers en les autorisant seulement à garder dans l’autre compagnie le titre de vétéran. Un tel arrangement n’était pas acceptable et fut rejeté; les deux académiciens déclarèrent alors nettement qu’ils feraient tomber la société. Leur moyen fut très-simple: L’Académie s’adjoignit successivement La Condamine, Clairaut, Fouchy, Nollet et Degua en leur imposant l’obligation d’opter. L’effet ne se fit pas attendre, et la Société des arts, privée de ses membres les plus actifs, ne tarda pas à s’affaiblir et à tomber complétement, sans avoir produit aucune œuvre qui en perpétuât le souvenir.

L’Académie, outre les 36,000 livres destinées aux pensions, recevait, chaque année, sur le trésor royal une allocation de 12,000 livres attribuée aux dépenses générales et aux expériences jugées utiles mais employée, en grande partie, à aider ou à secourir les pensionnaires ou les associés les plus pauvres ou les plus en faveur.

Ces fonds bien insuffisants paraissent d’ailleurs avoir été, pendant longtemps au moins, administrés avec beaucoup de désordre. Une fois, par exception, en 1725, le maréchal de Tallard, président de l’Académie, avant d’approuver les dépenses, voulut en connaître le détail; peu satisfait d’un premier examen, il nomma une commission dans laquelle siégeaient l’abbé Bignon, Réaumur et Cassini; leur rapport est réellement curieux:

«Les registres du sieur Couplet, trésorier de l’Académie, disent les commissaires, n’ont aucune forme de livre de comptable. Il rapporte uniquement les articles de dépense, sans faire aucune mention de la recette, et c’est ou une ignorance inexcusable de sa part, ou une affectation très-suspecte pour éviter l’examen de ses comptes; mais, outre ce défaut essentiel dans la forme, il y a si peu de règle dans la dépense, qu’il paroist que ledit sieur Couplet a disposé entièrement à sa fantaisie de la pluspart des fonds qu’il a reçus, comme si ç’eût été son propre bien; il a augmenté de sa propre authorité les gages de son domestique, qu’il a portés de 364 à 500 livres. L’entretien de la salle des machines, qui, du temps du feu sieur Couplet père et prédécesseur, n’alloit qu’à 5 livres, il le porte à 50 livres par quartier; pour l’entretien d’un miroir ardent, il fait monter la dépense, dans une année, à environ 500 livres, et l’on ne peut s’empêcher de remarquer, à cette occasion, une chose honteuse pour l’Académie et pourtant de notoriété publique: c’est l’argent qu’il souffre que son mestique exige de tous ceux qui vont voir cette salle des machines.

«Presque tous les articles de dépense en général sont si excessivement enflés, qu’il y en a qu’il porte au delà de trente et quarante fois leur juste valeur, comme pour le papier, plumes et ancre, etc.

«On peut assurer qu’il n’y a jamais eu de registre aussi mal tenu pour la forme et si deffectueux dans le fond. On peut réduire à quatre principaux chefs les observations des commissaires.

«Le premier regarde l’employ des deniers du roy, fait pour le propre usage du sieur Couplet, sans qu’il puisse produire aucun ordre qui l’authorise. Cet article seul monte à la somme de douze mil quatre cent dix sept livres dix sols; laquelle somme il a employée en batimens, remises, grenier, mur de jardin, remuage de terre faits à l’observatoire pour son usage particulier. Le tout sans qu’il produise aucun ordre pour cette dépense entièrement inutile, d’autant plus qu’il a encore tout le logement qu’avoit feu son père, lequel s’en est contenté pendant trente années quoy qu’il eut une nombreuse famille, au lieu que le sieur Couplet est seul. D’ailleurs, cette dépense regarde le surintendant des bâtimens du roy et nullement l’Académie. Il est à remarquer que ces dépenses en bâtimens ont été faites dans un tems où les académiciens qui occupent l’observatoire ne pouvoient obtenir qu’on leur fît les réparations les plus pressantes, comme des vitres, couvertures, etc.

«Le second chef regarde les dépenses faites sous le titre de dépenses extraordinaires, sans qu’il en fasse aucun détail, ny qu’il rapporte aucune preuve justificative; elles montent à la somme de sept mil dix-sept livres quinze sols; on ne sçauroit imaginer en quoy consistent ces dépenses extraordinaires, d’autant plus que, dans des mémoires que l’on a trouvé excessifs et enflés, il a employé en dépense et bien en détail, le papier, les plumes, l’ancre, les ports de lettres, le remuage des poesles, les petites gratifications faites aux suisses dans les assemblées publiques de l’Académie; en un mot, il entre dans une infinité de petits détails et ensuitte il y ajoute cette somme exhorbitante de 7,017 livres 15 sols.

«Le troisième chef renferme les faux ou doubles employs dont on rapportera icy deux articles: l’un de 1,310 livres pour l’envoy du caffé aux Indes et l’autre de 100 livres pour le congé d’un soldat; ces deux sommes luy ont été fournies en 1718, et, lorsque les commissaires luy ont demandé les preuves de l’envoy de ces sommes, il leur a avoué qu’il n’en avoit point fait d’employ. On pourroit encore mettre au rang des faux employs une somme de 160 livres qu’il dit dans son compte avoir été employée pour faire gobter le mur du côté de l’orient de son nouveau logement, laquelle somme il a avoué depuis n’avoir point employée.

«Le quatrième chef regarde les diminutions d’espèces dont il demande le remboursement et qu’il fait monter à la somme de six mil cinq cent trente-quatre livres, dont il ne rapporte ny ne peut rapporter aucun procès-verbal, ne tenant aucun registre par recette et dépense; ce qui a empêché les commissaires de pouvoir statuer sur ce qui pouvoit luy être véritablement deu; l’on peut aussi remarquer qu’il passe dans son compte les diminutions, mais qu’il ne parle point des augmentations qui sont arrivées depuis 1718 jusqu’en 1722, lesquelles méritaient bien qu’on y fit quelque attention, puisqu’il y en a eu qui ont porté les espèces au triple de leur ancienne valeur, c’est-à-dire depuis 40 livres le marc d’argent monnoyé jusqu’à 120 livres et l’or à proportion. Il résulte de tous les articles précédens que le sieur Couplet est redevable de vingt-deux mil six cent soixante-trois livres cinq sols pour sommes non payées et qu’il a reçues ou payées non vallablement.»

La défense de Couplet, sans être concluante, atténue beaucoup, il faut le dire, la portée du rapport en présentant les irrégularités signalées comme une conséquence toute naturelle de l’absence de contrôle et de règle. Couplet, touchant fort irrégulièrement les fonds de l’Académie et faisant pour elle de fortes avances, cherchait à diminuer le retard des rentrées en portant en compte les dépenses prévues; il arrivait parfois que les circonstances venant à changer, la somme touchée se trouvait sans emploi; mais Couplet, il le prétend au moins, l’appliquait alors à d’autres besoins de l’Académie.

Il ne faut donc pas trop s’étonner de voir le sieur Couplet siéger vingt ans encore près de ceux qui ont signé le rapport et gérer les affaires de l’Académie sans que les discussions relatives à sa comptabilité se soient renouvelées.

La somme de 12,000 livres annuellement accordée à l’Académie aurait dû être doublée en 1757. Le régent, en 1721, avait en effet accordé à Réaumur une pension de 12,000 livres qui, par lettres patentes et par arrêt du conseil, avait été déclarée reversible sur l’Académie. Réaumur mourut en 1757; de nouvelles lettres patentes confirmèrent les premières, et la rente fut transférée à l’Académie mais pour lui échapper aussitôt, car par une subtilité à laquelle on ne devait pas s’attendre, on la regarda comme tenant lieu de la somme égale assurée jusque-là chaque année sur le trésor royal et qui dès lors devenait inutile. Dans une lettre datée du 31 janvier 1759, le duc de la Vrillière déclare, il est vrai, que, si les besoins de l’Académie exigeaient que le fonds fût excédé, il y avait lieu d’espérer que Sa Majesté voudrait bien y avoir égard sur les propositions qu’en feraient MM. les officiers de l’Académie et dont il aurait l’honneur de rendre compte à Sa Majesté. L’Académie se plaignit, il n’en faut pas douter, et ses efforts furent persévérants, car, dix-sept ans après, en 1775, on voit ses représentations favorablement accueillies par Turgot et Malesherbes. Les négociations durèrent cependant trois années encore, et c’est en 1778 seulement, vingt ans après la mort de Réaumur, que l’Académie obtint enfin justice. La correspondance relative à cette affaire nous apprend que 8,000 livres sur les 12,000 qui formaient la première allocation étaient alors affectées à des augmentations de pensions: 4,000 livres restaient donc disponibles seulement pour les frais généraux, les expériences et les allocations demandées souvent par le libraire lorsque les volumes publiés contenaient un trop grand nombre de planches. C’est donc avec grande raison que le roi, en accordant enfin une subvention dont le refus avait été un déni de justice, en réservait expressément l’emploi aux expériences scientifiques et autres travaux de l’Académie.

«’^{er} juillet 1778.

«C’est avec bien du plaisir, écrit M. Amelot à l’Académie, que j’ai l’honneur de vous annoncer que Sa Majesté a bien voulu rétablir cette somme à compter du 1^{er} du mois prochain. Mais son intention est que la totalité des 12,000 livres soit employée à faire des expériences, sans qu’il puisse jamais en être rien distrait pour quelque autre objet que ce soit.»

L’Académie délibéra immédiatement sur le meilleur choix des expériences à faire. Lavoisier, dont les conclusions furent adoptées, fait paraître, en posant d’excellents principes, des vues aussi sages qu’élevées:

«Les travaux académiques me paraissent, dit-il, dans la circonstance actuelle, devoir être distingués en deux classes: les uns, relatifs à des découvertes particulières que l’auteur a intérêt à garder secrètes, demandent à être suivis dans le silence du laboratoire et du cabinet. Les travaux de cette sorte appartiennent plutôt aux particuliers qu’au corps, et l’Académie ne pourrait s’engager à en faire les frais sur la simple parole des auteurs sans s’exposer à partager l’enthousiasme naturel à chacun pour les découvertes qu’il a faites ou qu’il croit avoir faites, à favoriser la suite d’une infinité de chimères qu’on aurait prises pour des réalités, enfin à autoriser un emploi secret de fonds qui aurait les plus grands inconvénients. On pense, d’après cela, que tout académicien qui voudra tenir ses expériences secrètes ne doit prétendre à aucune récompense qu’à la gloire même attachée à une découverte importante. Non pas que l’Académie doive s’ôter le droit de rembourser les frais de ces sortes d’expériences, si elle le juge à propos, mais elle ne doit statuer que lorsqu’elle en aura pris connaissance et dans la supposition où il se trouvera des fonds libres et qui n’auront pas été destinés à des objets plus importants. Il est d’autres genres de travaux qui, loin de demander du mystère, exigent, au contraire, une sorte de publicité et le concours de plusieurs agents. Ces travaux, qui sont vraiment académiques et que le gouvernement a eus principalement en vue lors de l’institution de cette compagnie, consistent à répéter tous les faits principaux qui servent de base à chaque science, à constater toutes les découvertes importantes qui se font journellement par les savants de toutes les nations, à entreprendre de ces grandes suites d’expériences qui sont au-dessus des forces des particuliers, mais qui font époque dans les sciences et qui en établissent les masses. L’Académie, en reprenant ce plan, qui était celui des premiers académiciens, parviendrait à former un dépôt de faits d’autant plus précieux, que tous auraient un but relativement à l’avancement des sciences, qu’elle pourrait espérer de remplir des lacunes immenses que laissent dans ce moment la plupart des sciences physiques, enfin qu’elle parviendrait à mettre en œuvre une infinité de matériaux qui se multiplient de jour en jour, mais dont la place et l’arrangement sont absolument inconnus.

«Ce plan, qui ne peut être adopté que pour un corps et par un corps aidé et appuyé par le gouvernement, ne conduira pas toujours à des découvertes brillantes; mais il servira à assurer en peu de temps la marche des sciences, à dissiper le prestige des systèmes nouveaux qui ne sont point appuyés sur des preuves, à réduire toutes les choses à leur juste valeur, enfin à faire marcher les sciences en quelque façon tout d’une pièce, semblables à ces phalanges redoutables dont la marche lente mais sûre ne connaissait pas d’obstacles invincibles. Telles sont les vues d’après lesquelles on a rédigé le projet de règlement.»

Cinq ans après, en 1783, lorsque le bruit se répandit qu’aux applaudissements des états du Vivarais assemblés Joseph Montgolfier avait enlevé, sur la place publique d’Annonay, un ballon de cent pieds de diamètre, l’opinion publique en demandant à l’Académie la confirmation d’une découverte aussi prodigieuse semblait attendre d’elle des applications sans limite et la réalisation des plus chimériques espérances.

L’Académie fut invitée de la part du roi à s’occuper des expériences nouvelles en associant à ses recherches l’inventeur Montgolfier et Charles, professeur habile de physique qui, substituant l’air inflammable à l’air chaud, s’était audacieusement élevé à la vue des Parisiens effrayés et charmés jusqu’à 7,000 pieds au-dessus du sol. «La dépense, ajoutait la lettre de M. d’Ormesson, pourrait être prise sur les 12,000 livres allouées pour les expériences de l’Académie.»

L’Académie fut doublement choquée. Montgolfier et Charles malgré leur mérite éminent lui étaient jusque-là restés étrangers, et ses habitudes n’étaient pas d’associer à ses travaux des savants pris hors de son sein. La dernière phrase de la lettre de d’Ormesson semblait en outre une atteinte portée à la libre disposition de ses revenus. Des observations furent adressées au ministre, qui répondit fort gracieusement: «Je n’ai pas eu l’intention de proposer rien qui pût gêner l’Académie ou contrarier ses usages ou ses statuts. Le roi, qui connaît le zèle de l’Académie et ses dispositions à rendre utile une découverte aussi importante, s’en rapporte parfaitement à elle sur ce qu’elle croit devoir à des hommes estimables, dont l’un est inventeur de la machine et dont les autres ont fait avec succès les premières tentatives propres à en indiquer et à en perfectionner les propriétés.»

LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES.

La somme régulièrement allouée à l’Académie était trop faible pour subvenir aux frais de voyages ou d’expéditions jugées utiles au progrès de la science. La générosité du ministre et celle du souverain lui-même étaient donc invoquées dans toutes les occasions importantes et elles faisaient rarement défaut. Les voyages scientifiques entrepris à la demande de l’Académie étaient défrayés par une allocation spéciale accordée chaque fois pour un but déterminé et au membre même désigné par elle. Presque tous eurent pour but le progrès de l’astronomie et de la géographie; quelques-uns cependant furent consacrés aux études d’histoire naturelle.

C’est ainsi que l’on trouve dans les cartons de l’Académie une lettre non signée et datée du 13 juillet 1717, qui commence ainsi: «J’ai l’honneur de vous envoyer la notte pour une ordonnance de 4,000 livres par rapport à un voyage de M. de Jussieu. Je vous avoueray que j’aurais souhaité le delay d’un voyage de cette nature jusqu’à l’année prochaine, les affaires seront en meilleur estat. S. A. R. a trouvé l’objet trop médiocre pour attendre; pour moy je prendray seulement la liberté de vous faire remarquer que, dès que c’est là son intention, cette ordonnance est pressée, parce qu’il faut que M. de Jussieu parte à la fin de ce mois ou les premiers jours de l’autre tout au plus tard.»

M. de Jussieu était Antoine, le premier des académiciens de sa glorieuse famille. Son frère Bernard, âgé alors de dix-sept ans, devait l’accompagner dans ce voyage, le seul qu’il ait entrepris pendant sa belle et modeste carrière. Sa famille ne songeait nullement alors à en faire un savant et le destinait au commerce; lui-même au retour, attristé de ne pouvoir s’arrêter à aucun parti, fit une retraite au couvent de Saint-Lazare pour y méditer tout à son aise et sortit décidé pour la pharmacie à laquelle succéda bientôt la médecine, mais il revint heureusement à la botanique en s’associant à son frère qu’il ne quitta plus. Si le souvenir du voyage d’Espagne décida sa détermination, on peut assurer qu’en accordant les 4,000 livres malgré le mauvais état des affaires, le régent, dont la main s’ouvrit si souvent pour favoriser la science, lui rendit ce jour-là l’un des plus grands services dont elle doive remercier sa mémoire.

La mission de Tournefort, antérieure à celle de Jussieu, eut aussi pour but l’histoire naturelle. Tournefort savait voyager. La narration de ses aventures est pleine de détails intéressants racontés naïvement et non sans esprit quelquefois. Observateur curieux et sagace des mœurs et des coutumes, très-versé dans la lecture des auteurs anciens, Tournefort a composé deux volumes qui, sous forme de lettres à M. de Pontchartrain, rapportent les incidents de son voyage, les singularités observées, les opinions recueillies et les souvenirs éveillés par les lieux qu’il parcourt. L’histoire naturelle n’occupe pas tellement son esprit que d’autres études n’y puissent trouver place, et sa narration peut satisfaire, en même temps que la curiosité du savant, celle de l’homme politique, de l’historien et du géographe.

Les appréciations toujours sincères de Tournefort sont parfois singulières. Il recueille les renseignements et les traditions et les rapporte sans les contrôler; jamais dans l’interprétation des monuments anciens il ne semble apercevoir de difficultés, ou ce qui revient presque au même, il ne soupçonne pas qu’on puisse les éclaircir. L’île de Crète et le mont Ida lui rappellent la naissance et le règne de Jupiter; quelques ruines d’origine douteuse pourraient être suivant lui le temple où Ménélas sacrifia lorsqu’il eut appris l’enlèvement de sa femme Hélène; l’excellent vin de Candie, qui lorsqu’on en a goûté fait mépriser tous les autres, devait être le nectar que buvait autrefois Jupiter. Ces traits d’érudition naïve ne diminuent ni l’intérêt ni l’authenticité du récit des faits observés.

Les mœurs et les superstitions des Grecs et des Turcs, l’animosité qui sépare les deux races, sont mis en relief par une grande abondance de détails recueillis à toute occasion. Les sympathies de Tournefort pour les chrétiens vont jusqu’à l’horreur des infidèles auxquels il rend parfois justice cependant, et lorsque sa bonne foi triomphe de ses préventions et de ses préjugés, ses récits sont loin de confirmer ses appréciations générales. «Les Turcs, dit-il en parlant de l’île de Milo, font toujours quelque nouvelle avanie pour rançonner les pauvres Grecs, et d’ailleurs il faut leur faire des présents si l’on veut éviter la chaîne ou les coups de bâtons. Les Turcs sont plus insolents que jamais dans les îles depuis la retraite des corsaires français; ainsi les Grecs ne savent qui souhaiter. Les corsaires tenaient les Turcs en raison et mangeaient le profit de leurs prises dans le pays; mais aussi les corsaires étaient parfois des hôtes incommodes, avec lesquels il n’était pas trop aisé de vivre. Les plus habiles d’entre les Grecs, après la perte de la capitale de leur empire, se retirèrent en divers endroits de la chrétienté; ils emportèrent avec eux toutes les sciences de leur pays et par conséquent toutes les vertus.» Voilà donc, suivant Tournefort, Constantinople privée de toutes les vertus et pour longtemps sans doute, car les sciences, cela est notoire, n’y ont pas encore fait retour. Comment concilier cependant cette appréciation avec les lignes suivantes: «Comme la charité et l’amour du prochain sont les points les plus essentiels de la religion mahométane, les grands chemins sont ordinairement bien entretenus et l’on y trouve assez fréquemment des sources, parce qu’ils en ont besoin pour les ablutions; les pauvres gens prennent soin de la conduite des eaux, et ceux qui sont dans une fortune médiocre établissent des chaussées. Ils s’associent avec leurs voisins pour bâtir des ponts sur les grandes routes et contribuent au bien public suivant leurs facultés. Les ouvriers payent de leur personne: ils servent gratuitement de maçons et de manœuvres pour ces sortes d’ouvrages. On voit dans les villages, aux portes des maisons, des cruches d’eau pour l’usage des passants. Quelques bons musulmans se logent sous des espèces de barrières qu’ils font construire sur les grands chemins, et là ils ne sont occupés pendant les grandes chaleurs qu’à faire reposer et rafraîchir ceux qui sont fatigués. L’esprit de charité est si généralement répandu parmi les Turcs, que les mendiants mêmes, quoiqu’on en voie très-peu chez eux, se croient obligés de donner leur superflu à d’autres pauvres.»

Les pages que Tournefort consacre à la science sont souvent des plus curieuses pour l’histoire de ses progrès et révèlent plus d’une erreur singulière acceptée alors sans difficulté par les hommes les plus éclairés. Rencontrant à Candie une source thermale, il y plonge des œufs qui ne cuisent pas; mais au lieu d’en conclure simplement que la température n’est pas suffisante, il y voit un caractère spécifique de cette eau et se rappelle qu’en France il a vu des soldats faire cuire une poule dans les eaux thermales du fort des Bains dans le Roussillon. «Toutes les sources d’eaux bouillantes que j’ai observées dans les divers pays m’ont paru, dit-il, également chaudes, parce que je n’avais d’autre thermomètre que ma main, et certainement je n’en ai rencontré aucune de celles qu’on appelle bouillantes, où j’aie pu tremper les doigts sans me brûler. Toutes ces sources fument également, cependant on trouve entre elles cette différence par rapport aux œufs que, dans les unes, ils ne s’y cuisent pas dans l’espace de deux heures, et dans quelques autres, ils se cuisent en quatre ou cinq minutes.»

L’évaporation continuelle des eaux de la mer semble d’après une autre lettre complétement inconnue à Tournefort, et il s’étonne de voir la mer Noire recevoir, par les diverses rivières qui s’y déchargent, plus d’eau que le Bosphore n’en peut rendre à la Méditerranée. «Que pouvaient, dit-il, devenir les eaux qui se ramassaient ensemble jour et nuit dans le même bassin sans qu’elles eussent leur décharge. La décharge de la Méditerranée dans l’Océan est au détroit de Gibraltar, où heureusement les eaux trouvent plus de facilité à creuser un canal que de se répandre sur la terre d’Afrique. Le Seigneur avait laissé cette ouverture entre les monts Atlas et celui de Gadès; il ne fallait que déboucher les digues.»

Les travaux relatifs à la forme de la terre et à la construction de la carte de France, incessamment discutés et repris depuis près d’un siècle, trouvèrent dans Louis XV et dans son successeur des protecteurs aussi zélés et aussi généreux que l’avaient été Louis XIV et le régent.

Le problème dont l’Académie avait confié la solution à Picard semblait d’abord des plus simples. La terre était pour elle une sphère dont il s’agissait de déterminer le rayon en évaluant l’arc d’un degré sur l’un de ses grands cercles. Les astronomes de l’antiquité et ceux du moyen âge avaient sans plus de preuves adopté l’opinion d’une sphéricité parfaite, et le même problème s’était présenté à eux, mais leurs déterminations inégales et par conséquent incertaines se ressentaient trop évidemment de la grossièreté des instruments employés. Le degré terrestre, si l’on en croit Aristote qui l’accepte des astronomes de son temps, aurait 1,111 stades de longueur. Ératosthène, qui vint après, n’en comptait plus que 700, Posidonius 666, et enfin Ptolémée 500 seulement. Les Arabes diminuèrent encore l’évaluation de Ptolémée.

Les astronomes assemblés par ordre d’Almamoun ayant pris la hauteur du pôle se séparèrent en deux troupes, les uns s’avançant vers le septentrion et les autres vers le midi, allant le plus droit qu’il leur fût possible, jusqu’à ce que l’une des troupes eût trouvé le pôle plus élevé d’un degré, et que l’autre au contraire l’eût trouvé abaissé d’un degré. Ils revinrent à leur première station pour comparer leurs observations, et l’on trouva que l’une des troupes avait compté sur son chemin 56 milles ⅔ et l’autre 56 milles juste; mais ils demeurèrent d’accord de compter le degré de 56 milles ⅔, ce qui revient à diminuer de 10 milles environ ou de plus d’un dixième l’évaluation reçue par Ptolémée.

La comparaison de ces diverses mesures avec les nôtres semble d’ailleurs fort difficile à cause de l’incertitude sur la valeur du stade ancien ou du mille des Arabes. Fernel et Snellius, sans se contenter d’une tradition incertaine, ont voulu à leur tour et chacun de son côté déduire de leurs observations la longueur du degré terrestre. Fernel, suivant précisément la méthode des Arabes, partit de Paris et marcha vers le nord jusqu’à ce que la hauteur du pôle eût augmenté d’un degré. Pour savoir alors quelle distance il avait parcourue, il monta dans un coche et compta les tours de roues jusqu’à Paris, en estimant pour les corriger de son mieux les erreurs causées par les inégalités et les détours de la route. Il trouva ainsi, pour la longueur du degré, 56,746 toises de Paris, auxquelles il eut la hardiesse presque risible d’ajouter 4 pieds. Snellius à peu près à la même époque ne trouvait que 55,011 toises, et Norwood par une méthode toute différente en obtenait 57,442.

Picard, chargé par l’Académie d’obtenir une évaluation définitive, employa la méthode suivie encore aujourd’hui dans les opérations de même nature. Son premier soin fut de mesurer avec une extrême précision, sur une route pavée et parfaitement droite, la distance de 5,662 toises qui sépare Villejuif de Juvisy. Ce fut la première base d’une série de triangles enchaînés dans la direction du nord au sud, et que le premier côté connu permettait de résoudre en ne mesurant plus sur le terrain que des angles seulement, pour lesquels l’emploi des lunettes, adoptées pour la première fois, assurait une exactitude inconnue jusque-là aux observateurs les plus habiles. L’orientation connue du réseau permettait d’ailleurs de calculer la portion de méridienne comprise dans l’intérieur de chaque triangle et enfin, par la mesure directe des latitudes extrêmes, la longueur d’un arc d’un nombre connu de degrés, minutes et secondes. Un arc de 1° 22′ 55″ ayant été trouvé ainsi de 77,850 toises, il en résulta par une proportion facile la longueur de degré 57,060 toises, et l’on fixa en conséquence la longueur de la lieue à 2,283 toises, afin qu’il y en eût 9,000 juste dans la circonférence de la terre.

Les opérations de Picard n’étaient que le préparatif et le fondement d’un travail plus considérable. La construction astronomique d’une carte du royaume fut proposée à Colbert et accueillie avec grande faveur; mais la vie d’un astronome, si habile et si actif qu’il fût, ne pouvait suffire à l’accomplissement d’une telle tâche. L’entreprise, plusieurs fois interrompue par des difficultés financières, fut après la mort de Picard confiée à Cassini, qui devait la léguer aux héritiers de son nom, de ses fonctions et de son ardeur pour la science. Sept degrés furent successivement mesurés sur un même méridien entre Paris et Perpignan et puis entre Paris et Dunkerque. Les opérations, commencées en 1701, reprises en 1713 et terminées en 1718 seulement, s’accordaient à montrer les degrés inégaux, en assignant constamment la plus grande longueur aux plus rapprochés de l’équateur et par conséquent à la terre une forme allongée dans le sens des pôles.

Ce résultat fort imprévu était confirmé par d’autres opérations. Cassini de Thury, le petit-fils de Dominique, ayant mesuré en 1733 l’arc de parallèle qui sépare Saint-Malo de Strasbourg et cherché en même temps l’écartement de ce parallèle avec le grand cercle perpendiculaire au méridien, fut par cette voie très-différente conduit à une conclusion que le célèbre d’Anville vint appuyer et fortifier à son tour par des considérations purement géographiques. Il ne s’agissait de rien moins, suivant lui, que d’ôter 300 lieues à la circonférence de l’équateur en faisant son diamètre plus petit d’un trentième environ que celui qui réunit les pôles.

La conviction de d’Anville résultait d’une comparaison attentive des cartes les plus exactes avec les documents anciens et modernes. Les cartes construites géométriquement et en supposant la terre sphérique assignent toujours, suivant lui, aux lieux éloignés une trop grande différence de longitude, et l’écart réel de deux méridiens est par conséquent plus petit que si la terre était sphérique. Les travaux de la carte de France, l’étude des cartes de Palestine et les opérations des missionnaires en Chine s’accordaient à confirmer cette opinion, en faveur de laquelle tant d’épreuves concordantes semblaient prévaloir sur tous les raisonnements.

Les géomètres cependant ne cessèrent jamais de douter et de réclamer de nouvelles mesures. La théorie de Newton, qui ne s’était pas encore imposée à l’Académie tout entière, assignait à l’Océan la forme nécessaire d’un sphéroïde aplati, et si, conformément à l’hypothèse au moins vraisemblable qu’il adoptait en même temps qu’Huyghens, notre globe primitivement fluide a conservé sa forme en se refroidissant, la partie solide elle-même ne peut manquer d’être aplatie aux pôles.

Huyghens et Newton, en signalant cet effet nécessaire de la force centrifuge, avaient tenté d’en calculer la grandeur. La méthode d’Huyghens repose sur une supposition qui ne peut plus aujourd’hui compter de partisans, et celle de Newton mêle à ses principes solides et inébranlables une hypothèse trop douteuse pour qu’on puisse taxer d’inexactitude nécessaire les opérations qui viendraient la démentir et la désavouer. La question de droit était donc incertaine aussi bien que celle de fait, et l’Académie partagée agitait l’opinion publique sans la diriger.

Les degrés du méridien augmentent-ils ou diminuent-ils de l’équateur au pôle? La seule méthode infaillible pour le décider était de prendre des mesures précises et rapprochées des points extrêmes. Avant de proposer dans ce but des expéditions lointaines et coûteuses, l’Académie écouta sur la question un grand nombre de mémoires qui, sans avancer beaucoup la solution, réussirent au moins à stimuler la curiosité des ministres et du roi et à les faire consentir avec empressement aux dépenses considérables qui leur furent demandées ensuite. Deux commissions furent envoyées, l’une en Laponie, l’autre au Pérou, pour mesurer les degrés dont la comparaison devait tout décider. Maupertuis, Clairaut, Lemonnier et l’abbé Outhier partirent pour le nord. La Condamine, Bouguer et Godin, accompagnés de Joseph de Jussieu et de Couplet, neveu du trésorier de l’Académie, s’étaient embarqués six mois avant pour le Pérou.

L’expédition du nord fut heureuse. Tous les missionnaires revinrent après avoir terminé rapidement leur travail dont les résultats incontestés tranchèrent la question. Aucune rivalité ne troubla leurs relations. Maupertuis, le plus ancien des trois académiciens et chef reconnu de l’expédition, s’attribua le mérite et recueillit l’honneur du succès; les autres le laissèrent faire sans que l’amitié cimentée par les fatigues et par les travaux communs en parût un instant altérée.

L’expédition de l’équateur traversée par de plus grands obstacles devint funeste au contraire à plusieurs de ceux qui y prirent part. Bien peu d’entre eux devaient revoir la France. Couplet en arrivant à Quito fut emporté par une fièvre maligne; Seniergues, chirurgien de l’expédition, à la suite de querelles étrangères à la science fut assassiné au milieu d’une fête par la populace de Cuença. L’astronome Godin accepta à Lima une chaire de mathématiques que, suivant le vice-roi, il n’avait pas le droit de refuser. En promettant sur son passeport de rendre au gouvernement espagnol tous les services qui seraient en son pouvoir, ne s’était-il pas engagé à instruire en cas de besoin les étudiants de Lima? Un des aides-dessinateurs, nommé Moranval, resta au Pérou pour y exercer la profession d’architecte et tombant d’un échafaudage mourut des suites de sa chute. L’horloger Hugot et Godin des Odonais partis pour étudier les langues d’Amérique, se marièrent à Rio-Bomba et restèrent au Pérou, ainsi que Joseph de Jussieu qui y exerça la profession de médecin.

Godin quitta le Pérou trente-huit ans après seulement pour terminer pauvrement sa carrière dans une petite ville de Normandie. De Jussieu infirme et privé de mémoire fut renvoyé à peu près à la même époque. Ses deux frères l’entourèrent des soins les plus affectueux, mais ils n’osèrent jamais le conduire à l’Académie qui l’avait élu pendant son absence; c’est le seul académicien qui n’ait jamais siégé.

Bouguer et La Condamine rapportèrent donc seuls en France les résultats de l’expédition qui, retardée par des difficultés de tout genre, ne dura pas moins de sept années. Bouguer revint en 1742. La Condamine, qui fit de son retour un voyage d’exploration à travers l’Amérique du Sud, ne reparut à l’Académie qu’une année plus tard. Bouguer, dès son arrivée, s’était empressé de confirmer par le témoignage de ses résultats les conclusions déjà anciennes et presque décisives de Maupertuis et de Clairaut. Cassini, après avoir avec l’aide de Lacaille revu les mesures prises en France et trouvé la cause de leur désaccord, s’était rendu lui-même à la vérité désormais bien constante, en sorte que La Condamine arrivant le dernier trouva la curiosité du public épuisée et peut-être lassée sur cette question, naguère encore si ardemment débattue. Les discussions et les chicanes par lesquelles Bouguer et lui agitèrent si longtemps l’Académie naquirent peut-être de la mauvaise humeur qu’il en conçut.

Bouguer était sans contredit le plus instruit des trois académiciens envoyés au Pérou. Sa connaissance profonde des mathématiques et son habileté depuis longtemps acquise à manier les instruments en avaient fait le chef véritable et l’âme de tous les travaux. Inférieur à Bouguer par la science, La Condamine, esprit prompt et aisé, hardi à tout entreprendre, plein d’intelligence, de curiosité et d’ardeur mais incapable d’une forte application, ne devait se préparer que lentement à la discussion approfondie des méthodes employées. Consultant souvent son savant confrère il s’adressait à lui, disait-il, dans le commencement surtout, comme on ouvrirait un livre qu’on a sous la main ou comme on demande l’heure au compagnon dont la montre est bien réglée; mais les services qu’il reçut ainsi sont de ceux que deux collaborateurs doivent se rendre sans les compter et sans en prendre avantage. Plus habitué d’ailleurs que ses confrères aux relations du monde, La Condamine fut dans les circonstances difficiles le négociateur de l’expédition et son représentant auprès de l’administration espagnole. Insinuant et ferme tour à tour il sut, par énergie ou par adresse, écarter les difficultés de toutes sortes qui lui furent suscitées; possesseur enfin d’une fortune considérable, il mettait sans hésiter sa bourse et son crédit au service de l’entreprise, pour laquelle plus de cent mille livres furent prélevées sur son patrimoine.

Dévoués tous deux à la science et d’un caractère également honorable, La Condamine et Bouguer étaient dignes de se rendre mutuellement justice en revenant à jamais unis comme Maupertuis et Clairaut par la longue communauté de leurs travaux, de leurs fatigues et de leurs inquiétudes. Il n’en fut rien pourtant. De longues discussions, qui dégénérèrent en hostilités déclarées, avaient troublé leur trop longue collaboration et rompu leur société, en ne leur laissant l’un pour l’autre que jalousie, défiance et implacable ressentiment. Bouguer, dès son retour, avait loyalement fait connaître les résultats sans se les approprier et sans s’attribuer une part exagérée du travail commun. La Condamine cependant commença à se plaindre avant même d’avoir vu les communications encore inédites de son confrère. Avec la curiosité impatiente et l’humeur dominatrice qui formaient le trait saillant de son caractère il réclamait la communication de ces pièces, et sans s’adresser à Bouguer avec lequel depuis longtemps il n’avait plus de relations directes, les revendiquait comme un droit près de l’Académie. Les procès-verbaux des séances sont remplis pendant plusieurs années par les plaintes, les chicanes et les protestations solennelles de La Condamine, suivies souvent de répliques non moins fortes dans lesquelles Bouguer ne reste en arrière ni de récriminations, ni d’insinuations blessantes. Sans vouloir les suivre sur ce terrain qui n’est pas celui de la science, ni remonter à la source de leurs mutuels griefs pour en faire le discernement et en raconter l’interminable suite, il suffira de citer les lignes suivantes extraites du procès-verbal du 11 juillet 1750, où La Condamine découvre assez visiblement, si je sais le comprendre, le vrai motif de son mécontentement et de l’aigreur de ses reproches:

«M. Bouguer, en publiant son ouvrage avant le mien et sans vouloir me communiquer ce qu’il avait lu en pleine Académie en mon absence, s’est mis en pleine possession de ce qu’il a dit le premier sur notre travail commun. J’ai déjà reconnu que rien ne peut m’appartenir évidemment que ce qu’il m’a peut-être laissé à dire, en sorte que, s’il n’a rien oublié, il m’est comme impossible de rien dire de nouveau.» Mais La Condamine voulait absolument parler. Après tant de fatigues supportées, de dangers affrontés et d’obstacles péniblement surmontés, il n’entendait céder à personne le droit de les raconter au public. Il prit alors le parti singulier de ne pas lire l’ouvrage dont il avait avec tant d’insistance demandé la communication:

«Je sais, dit-il, que le traité de M. Bouguer ayant paru depuis longtemps, j’ai été le maître de le lire et que je ne puis donner la preuve que je ne l’ai pas lu, mais j’ai la satisfaction de penser que ceux qui me connaissent m’en croiront sur ma parole.»

Avec de l’esprit, dit La Bruyère, on peut entrer dans le ridicule, mais on en sort; c’est ce que fit cette fois La Condamine. Son esprit quoique trop contentieux est vif et brillant jusque dans ses colères, sa vanité est toujours enjouée et ses invectives mêmes ne sont pas sans gaieté; il sut se faire lire, et l’opinion publique, contre laquelle son savant compagnon eut quelque droit de s’irriter, lui accorda la plus grande part dans l’expédition dont son nom encore aujourd’hui éveille surtout le souvenir.

Les travaux de la carte de France n’étaient pas encore terminés, et la solution définitive en apparence de la question de la forme du globe n’y servait que fort peu, sinon point du tout. Le canevas cependant était fait et un réseau de grands triangles reliait les principales villes de la France en fixant leur position avec certitude; mais il fallait découper chaque triangle en d’autres plus petits en prenant pour sommets toutes les villes, les villages et même les clochers intermédiaires. Cette seconde opération était de beaucoup la plus longue. Cassini de Thury, en commençant en 1750 cette nouvelle série de travaux, proposa d’y consacrer une somme annuelle de 40,000 livres, que le roi aurait libéralement augmentée s’il eût été possible de trouver un assez grand nombre d’ingénieurs et de graveurs capables d’une telle tâche; on en forma peu à peu, et la dépense annuelle s’accrut graduellement jusqu’à la somme de 90,000 livres.

Louis XV se lassa bien vite. Dès 1755, Cassini de Thury fut prévenu que les besoins de la guerre ne permettaient plus la distraction d’aucun fonds et que les économies du roi allaient supprimer toutes les dépenses d’agrément. L’une d’elles était la carte de France pour laquelle toute subvention cessait ainsi brusquement. Tant de travaux et de soins allaient être perdus sans retour. Les collaborateurs formés à grand’peine et dont le plus grand nombre n’avait plus d’autre moyen d’existence étaient menacés d’une ruine complète. Le roi était alors à Compiègne. Cassini alla l’y trouver en lui soumettant le plan terminé de la forêt dont la précision et l’exactitude le charmèrent. «Je voudrais, dit-il, continuer un aussi bel ouvrage, mais mon contrôleur général ne le veut pas. C’était sous une forme gracieuse le plus formel des refus. Cassini cependant ne pouvait renoncer à son œuvre, et trois jours après il présentait au roi un projet d’association particulière qui, sous la protection royale, soutiendrait à ses frais et terminerait l’entreprise. Approuvés et encouragés par Louis XV, le prince de Soubise, le duc de Bouillon, M. de Saint-Florentin et M^{me} de Pompadour s’inscrivirent en tête de la liste qui, peu de jours après, comptait cinquante noms tous considérables à la cour, dans le parlement ou dans l’Académie. Chacun des souscripteurs devait pendant dix ans contribuer chaque année pour une somme de 1,600 livres, en s’engageant même par-devant notaire à fournir, quelle qu’elle dût être, la dépense nécessaire à l’exécution de l’ouvrage.

Le sacrifice en réalité fut beaucoup moindre et chaque souscripteur ne donna en tout que 2,000 livres. Les pays d’États contribuèrent pour une somme importante et la vente des feuilles tirées permit d’alléger la dépense. Sur 182 feuilles qui devaient composer la carte 166 étaient livrées au public en 1790. La situation resta la même jusqu’au moment où, en 1793, Fabre d’Églantine représenta à la Convention que la carte de France, ouvrage de la ci-devant Académie des sciences et appartenant au gouvernement, était tombée entre les mains d’un particulier qui la vendait un prix excessif, de sorte qu’on ne pouvait plus se la procurer; et sans plus ample examen, on décida que dans les vingt-quatre heures la carte et les planches seraient enlevées et transportées au dépôt de la guerre. Un rapport fait au conseil des Cinq-Cents en 1797 rétablit, il est vrai, et reconnaît complétement les droits de la compagnie pour laquelle il propose une équitable indemnité, et un arrêté consulaire du 25 février 1801 ordonna en effet que la somme de 9,060 francs fût remboursée à chaque porteur d’actions; mais la créance, datant de l’an II, se trouva bientôt après frappée par la loi sur l’arriéré, et la spoliation fut irrévocablement consommée.

Le tracé de la carte de France, quoique dirigé par des membres de l’Académie des sciences, était depuis 1755 une entreprise toute spéciale à laquelle la compagnie comme corps restait complétement étrangère. Plusieurs expéditions demandées et dirigées par elle furent, comme celles de La Condamine et de Clairaut, accomplies avec grand succès par les membres qu’elle avait désignés. Les grands traits du système du monde étant connus et les lois, des mouvements mises hors de doute, ce sont les irrégularités d’abord négligées dont l’étude minutieuse pourra désormais conduire à de véritables découvertes. Pour qui veut pénétrer le secret d’un mécanisme, aucun détail n’est en effet sans importance, et telle oscillation imperceptible des étoiles est liée aux mystères les plus cachés de l’optique ou aux conséquences les plus profondes de l’attraction newtonienne. Les étoiles, on le sait depuis longtemps, ne sont pas fixes dans le ciel; la suite des observations les montre soumises à un lent mais continuel déplacement, qui leur fait accomplir en vingt-six mille ans la révolution complète connue sous le nom de précession des équinoxes. Mais des apparences illusoires et des inégalités variables se mêlent à ce mouvement pour en masquer la constance et en troubler la régularité; l’aberration due à la combinaison du mouvement qui nous entraîne avec celui que nous apporte la lumière et la nutation de l’axe terrestre, découverts tous deux par Bradley, la variation de l’obliquité de l’écliptique enfin, en déplaçant continuellement les étoiles que nous nommons fixes, rendaient les tables anciennes constamment inexactes et insuffisantes aux travaux de précision.

Préoccupé de cette lacune dans la science, Lacaille employa quinze années d’observations et de calculs assidus à déterminer les positions précises de toutes les étoiles, en ayant égard à leurs déplacements apparents ou réels. Le désir de compléter son œuvre le conduisit au cap de Bonne-Espérance. Son dessein principal était d’enrichir son catalogue en y inscrivant les étoiles de ce nouveau ciel et de le perfectionner en observant dans des conditions plus favorables celles qui s’élèvent peu sur l’horizon de Paris. Mais loin de se réduire à l’exécution d’un dessein si fructueux pour l’astronomie, sa curiosité active et infatigable prêtait à tous les problèmes scientifiques autant d’attention que de patience. Lacaille, qui fut peut-être le plus exact comme le plus diligent des astronomes, rapporta d’un voyage de quinze mois un nombre immense d’observations, dont l’abondance aurait semblé impossible à tout autre et que l’excellence et la minutie de ses précautions portaient au plus haut degré d’exactitude compatible avec les instruments imparfaits dont il disposait. S’interdisant tout commerce inutile ou banal, Lacaille consacrait tout son temps à la science. Son premier projet avait été de déterminer les étoiles des quatre premières grandeurs; non-seulement cette tâche ne pouvait suffire à son activité, mais par sa facilité même elle lui sembla surpasser ses forces. Trop souvent inoccupé pendant la nuit, il craignait de se relâcher et de dormir, et c’est pour se tenir forcément en haleine qu’il voulut décupler son travail.

La réussite de telles opérations dépend beaucoup, on le comprend, de la pureté du ciel, et il n’y a pas de pays peut-être où l’air soit en même temps plus tempéré et le ciel aussi clair qu’au cap de Bonne-Espérance, mais il s’en faut de beaucoup que le ciel le plus clair soit le plus propre aux observations. Cette pureté est due en effet au Cap à un vent du sud-est extrêmement violent et qui rend impossible toute observation précise avec les grands instruments; les astres paraissent confusément terminés et dans une agitation d’autant plus vive que la lunette grossit davantage: «On peut juger, dit Lacaille, quel doit être le déplaisir d’un astronome de voir couler tant de nuits d’un si beau ciel sans en pouvoir profiter.»

Lacaille tout entier à ses travaux n’avait pas le temps d’écrire de longues lettres à ses confrères. Sa correspondance avec l’Académie, fort intéressante cependant quoique très-laconique, révèle la rare et naïve bonté de cet homme éminent et réellement modeste. L’une de ses grandes préoccupations est de ne pas rendre son voyage trop onéreux au gouvernement qui en fait les frais: «J’ai toujours, écrit-il, ménagé la dépense depuis que je suis ici, et si je n’avais pas avec moi un ouvrier qui dépense plus que moi, quoique jamais mal à propos, je n’aurais pas dépensé cinquante piastres par-dessus ma pension.»

Non content d’avoir déterminé la position de près de dix mille étoiles et réuni en même temps des observations précieuses pour la parallaxe de la lune et des planètes, la longueur du pendule à seconde et les coordonnées géographiques de plusieurs points importants, Lacaille trouva le temps de mesurer un degré terrestre: «Je m’occupe, dit-il dans une lettre du 26 août 1752, de la mesure d’un degré terrestre. J’ai déjà fait, du 5 au 22 août, un voyage pour visiter les points de station où je dois observer et pour y placer les signaux nécessaires. Jamais pays ne fut plus propre à de pareilles opérations; des plaines très-étendues bordées de montagnes médiocrement hautes, nues et bien détachées les unes des autres, ne laissent d’embarras que dans le choix de la meilleure disposition; mais il ne faudrait pas être étranger dans ce pays-ci pour profiter de ces avantages; car comme il n’y a pas ici de routes réglées, ni d’auberges, que la partie du nord du Cap est toute sablonneuse et peu cultivée, il faut nécessairement se réfugier dans les habitations dispersées au loin dans la campagne et se contenter de la réception qu’on veut bien vous faire. Heureusement pour moi, M. Pesthier a la complaisance de me conduire partout, et comme il est connu et très-estimé dans le pays, je ne manque avec lui d’aucun secours.»

«On pourrait s’attendre, dit Lacaille dans le compte rendu de son voyage, que je fisse ici quelque description de ce fameux cap de Bonne-Espérance et que j’exposasse les mœurs des naturels du pays connus sous le nom de Hottentots, et que je parlasse des productions de la terre et des mers voisines; mais, outre qu’on peut juger que je n’ai eu guère de loisirs pour faire des recherches sur ce que je viens de dire, je dois avouer que mes connaissances sont trop bornées pour être en état de satisfaire les curieux et les physiciens sur cette partie de l’histoire naturelle. Ce qu’il y a encore de plus fâcheux, c’est que l’intérêt de la vérité m’oblige à déclarer que rien n’est moins exact que ce qu’on lit sur ce sujet dans un gros livre écrit en allemand par Pierre Kolbe et dont nous avons en français un extrait en trois volumes. Kolbe était un Prussien, envoyé au Cap par feu M. le baron de Kronick pour y faire toutes les observations possibles de physique, d’astronomie et d’histoire naturelle; il y séjourna sept années environ, mais tous ceux qui l’ont connu dans le pays assurent constamment qu’il ne s’est point occupé à remplir l’objet de sa mission, et que, quoi qu’il en dise, il n’a fait aucun voyage dans l’intérieur du pays.»

Malgré les travaux de Richer, de Cassini et de Picard et les observations plus récentes de Lacaille, la distance du soleil à la terre était encore incertaine. Un phénomène qui se renouvelle deux fois seulement dans un siècle et à huit années d’intervalle, le passage de Vénus sur le disque du soleil, était annoncé depuis plus d’un siècle pour l’année 1761, et les détails du phénomène soigneusement observés de différents points du globe devaient fournir, comme l’avait montré Halley, cette distance inconnue quoique tant de fois calculée. Sans proposer distinctement le détail d’une méthode hérissée de calculs, je chercherai seulement à mettre dans son jour le principe très-simple et l’esprit général de la théorie.

Les cercles divisés et les horloges sont les instruments habituels des astronomes qui dans leurs observations ne mesurent que des temps et des angles; mais une longueur ne peut se déterminer que par une autre longueur à laquelle, d’une manière plus ou moins directe, on parvient à la comparer. La raison en est évidente; quelle que soit une figure géométrique, il en existe une infinité d’autres qui lui sont semblables, dans lesquelles les longueurs homologues sont augmentées ou diminuées dans tel rapport que l’on voudra, sans qu’il y ait aucune différence dans les angles, dont la mesure seule ne peut par conséquent servir à distinguer ces deux figures semblables, si simples ou si compliquées qu’on les suppose. Tant que l’on n’aura pas mesuré une première ligne, les dimensions absolues resteront indéterminées. On a donc pu, par de simples mesures d’angles, trouver la forme de l’orbite décrite par la terre autour du soleil, la figure des ellipses dans lesquelles se meuvent Vénus, Mercure, Mars, Jupiter et Saturne, les rapports précis des axes de ces diverses courbes et les inclinaisons mutuelles de leurs plans; mais en connaissant ainsi les proportions exactes de l’univers, on en ignore cependant encore la véritable grandeur. Ce système, si bien connu dans ses détails comme dans son ensemble, pourrait être amplifié ou diminué; les planètes pourraient, sans que rien fût changé dans les apparences, rouler d’un mouvement tout semblable dans les orbites mille fois plus grandes ou mille fois plus petites. La distance de la terre au soleil est-elle de dix mille lieues ou de mille millions de lieues? Les travaux de Copernic et de Kepler sur la forme des orbites planétaires ne permettent pas de le décider mais ne laissent subsister que cette seule inconnue, en sorte que la détermination d’une seule distance entraînera celle de toutes les autres. Cette détermination présente malheureusement des difficultés considérables et exceptionnelles. La base qu’il faut nécessairement choisir à la surface de la terre ne peut pas en dépasser le diamètre; les lignes qui de ses extrémités vont se réunir au centre du soleil ou sur l’une quelconque des planètes, forment un angle de quelques secondes seulement, et la plus légère erreur peut évidemment renverser l’édifice qui repose sur un fondement aussi délicat. La méthode indirecte de Halley élude mieux qu’aucune autre cette grave difficulté. Lorsque Vénus se plaçant entre la terre et le soleil vient se projeter sur son disque, les astronomes prévenus longtemps à l’avance peuvent aisément observer dans leur lunette une tache noire qui, passant d’un bord à l’autre, accuse nettement pendant quelques heures la position des deux astres par rapport à la terre; mais si exacte qu’elle soit, une observation isolée ne fournit aucune conséquence. Les dimensions du système du monde pourraient être dix mille fois plus grandes ou dix mille fois moindres, sans que cela changeât une seule seconde de temps à la durée du passage ou une seule seconde d’angle à la longueur de la corde que parcourt la planète. L’astronome peut calculer cent ans d’avance, à une seconde près, si les méthodes sont assez perfectionnées, l’instant de l’entrée de Vénus et celui de la sortie, pour un observateur placé au centre de la terre; mais il lui est impossible de dire si, pour deux observateurs placés à Paris et au cap de Bonne-Espérance, les durées des passages diffèrent d’une minute ou de dix. Tout dépend du rapport inconnu du rayon de la terre à la distance du soleil, et c’est pour cela que la comparaison des deux observations permet de le calculer. La méthode fait connaître en outre les points du globe pour lesquels les différences plus nettement accusées doivent donner les plus grandes chances de succès; rien n’empêche d’ailleurs de contrôler par des observations multipliées le résultat toujours douteux d’une épreuve qu’il est impossible de recommencer.

Le 6 juin 1761 cinquante-cinq observateurs, répartis sur différents points du globe, purent observer le passage et en déterminer les circonstances.

Pingré en choisissant l’île Rodrigues pour station avait fait preuve de courage et de dévouement. «Nous sommes instruits, avaient dit les commissaires de l’Académie, que dans toute cette partie de l’Afrique l’air, à cause de ses intempéries pendant la saison des pluies, est très-dangereux pour les étrangers.» On pourrait croire que, pour éviter de tels dangers à un confrère, ils vont proposer un autre poste. Nullement: «La crainte du dérangement que la santé de M. Pingré pourrait éprouver «leur fait désirer seulement qu’il ait un compagnon capable de le suppléer au besoin.»

Pingré ne trouva à l’île Rodrigues aucun secours pour ses observations. Sans ouvriers pour construire un observatoire, il dut observer en plein air. Des mesures avaient été prises pour lui assurer des conditions plus favorables, mais la guerre qui régnait alors dans les deux hémisphères les avait déjouées en plaçant Pingré dans une position dont il se plaignit fort. Muni d’un passeport délivré par le gouvernement anglais qui enjoignait à tous les agents et officiers de respecter les astronomes français et de les aider au besoin, Pingré se croyait inviolable ainsi que le petit navire, nommé la Mignonne, qui l’avait conduit à l’île Rodrigues et qui l’y attendait; mais la veille précisément du jour fixé pour le départ on vit paraître un vaisseau anglais, sur lequel la Mignonne commença par lâcher une bordée. Le vaisseau, beaucoup mieux armé qu’on ne l’avait cru, s’approcha aussitôt et sans coup férir fit comprendre que la lutte était impossible. La Mignonne, déclarée de bonne prise, fut malgré les réclamations de Pingré conduite à Pondichéry. Par une détermination presque cruelle, dit-il, on le laissa à Rodrigues avec son aide, réduits tous deux au strict nécessaire. Chanoine régulier de Sainte-Geneviève, Pingré n’était habitué ni aux privations ni aux incommodités de la vie de voyageur, et il les supportait fort mal. «J’ai été entre autres, écrit-il à l’Académie en rendant compte de sa mésaventure, réduit à l’ignoble breuvage de l’eau,» et il demandait une réparation qu’il n’obtint pas.

Le Gentil avait choisi pour station Pondichéry où le phénomène s’accomplissait au zénith. Mais plus prudent que celui de la Mignonne, le capitaine qui le conduisait, trouvant les Anglais maîtres de la place, retourna bien vite à l’île de France. Le jour du passage Le Gentil était encore en mer; il vit le phénomène sans pouvoir l’observer. Un second passage devait avoir lieu en 1769; Le Gentil résolut de l’attendre. La physique du globe et l’astronomie l’occupèrent utilement pendant huit années, en lui laissant le loisir de se livrer à quelques entreprises commerciales dont le résultat fut heureux pour sa fortune.

En 1769 Pondichéry était rentré sous la domination française. Le 4 juin Le Gentil muni d’excellents instruments attendait le passage dans un observatoire solide et bien disposé qui semblait donner toute garantie d’exactitude; le temps des journées précédentes promettait une observation facile, la matinée était belle encore, mais tout à coup le vent s’éleva, et un nuage léger d’abord déroba à Le Gentil l’important spectacle qu’il attendait depuis huit ans et qu’aucun contemporain ne devait voir renaître. Lorsque le soleil perça les nuages, Vénus était sortie de son disque. L’entreprise était définitivement manquée: «Je ne pouvais, dit-il, revenir de mon étonnement, j’avais peine à me figurer que le passage de Vénus fût enfin passé. D’autres fois je pensais que quelque contre-temps pareil avait fait imaginer à Manès son système (ridicule à la vérité) des deux principes, en songeant au beau temps qu’il avait fait le matin; pendant près d’un mois encore après, on eût été tenté de penser que la matinée du 4 juin avait été faite exprès pour mortifier les observateurs placés le long de cette côte. Enfin, ajoute Le Gentil, je fus plus de quinze jours dans un abattement singulier, à n’avoir presque pas le courage de prendre la plume pour continuer mon journal, et elle me tomba plusieurs fois des mains lorsque le moment vint d’annoncer en France le sort de mon opération.»

Ce journal, qui devait être le seul résultat du voyage de Le Gentil n’est nullement à dédaigner. De nombreuses observations d’astronomie et de météorologie, la détermination exacte de plusieurs latitudes importantes, l’orientation vérifiée d’un grand nombre de monuments, un tableau très-simplement tracé des mœurs de l’Inde observées à loisir par un esprit sage et éclairé, remplissent deux volumes d’un grand intérêt, dont la publication occupa Le Gentil plusieurs années après son retour en France. L’histoire de l’astronomie indienne en fournit un des chapitres les plus curieux.

Le calcul des éclipses était un secret transmis et conservé dans la caste des brames; des jésuites autrefois l’avaient envoyé, disait-on, à de La Hire qui avait trouvé les calculs exacts en se disant trop âgé pour en examiner la théorie; mais Le Gentil qui raconte cette anecdote ne la tient pas pour vraie. Le Gentil questionnait sur ces méthodes les Indiens les plus instruits sans réussir à en obtenir communication. Un jour un brame, nommé Nana Mouton, vint le voir en lui faisant dire par un interprète qu’il pourrait satisfaire sa curiosité. Le Gentil l’ayant prié de calculer devant lui l’éclipse du mois de décembre 1768, l’Indien revint le lendemain avec un petit paquet de feuilles de palmier et un sac de coquillages; il s’assit par terre, et tout en maniant les coquillages avec une vitesse singulière, il consultait de temps en temps son petit livret; il obtint ainsi toutes les phases de l’éclipse en moins de trois quarts d’heure. Il les trouva assez justes pour redoubler chez Le Gentil le désir de connaître sa méthode. L’Indien consentit à la lui enseigner, en faisant espérer qu’avec des dispositions et beaucoup de travail, il pourrait, en quatre mois apprendre à calculer une éclipse de lune. Il fallait de plus s’engager au secret, car un Malabar indiscret, en abusant de la science qu’il lui avait enseignée, avait rendu Nana Mouton extrêmement prudent. Le Gentil promit ce qu’on voulut, et les leçons commencèrent. Tout alla bien pendant quelques jours, à cela près que ni le professeur ni l’interprète ne pouvaient donner l’explication d’aucun terme, et Le Gentil bientôt ne comprenait plus rien. On changea trois fois d’interprète, mais sans plus de succès; force eût été de renoncer à l’entreprise sans le secours d’un tamoul chrétien, ancien élève lui-même de Nana-Mouton, qui savait le français. Les progrès furent alors rapides, mais plus l’élève se montrait capable et désireux d’apprendre, plus le maître multipliait les difficultés. Le brame évidemment voulait retenir son secret. Il dictait patiemment les nombres, les repassait et les collationnait tant qu’on voulait, sans se rattacher à aucune doctrine et sans satisfaire aux questions que leur emploi faisait naître. Après un mois de patience Le Gentil le congédia en tenant sa mauvaise foi pour certaine, mais il avait pénétré le principe de la méthode, et aidé du tamoul qui la connaissait un peu, il parvint à s’en servir sans jamais la trouver commode. «Cette méthode, dit-il, m’a paru avoir son avantage; elle est bien plus prompte et plus expéditive que la nôtre, mais en même temps elle a un grand inconvénient; il n’y a pas moyen de revenir sur ses calculs, encore moins de les garder; on efface à mesure qu’on avance; si l’on s’est par malheur trompé dans le résultat, il faut recommencer sur de nouveaux frais, mais il est bien rare que les Indiens se trompent. Ils travaillent avec un calme singulier, un flegme et une tranquillité dont nous sommes incapables et qui les mettent à couvert des méprises que nous autres Européens ne manquerions pas de faire à leur place. Il paraît donc que nous devons les uns et les autres garder chacun notre méthode; il semble que la leur ait été faite uniquement pour eux.»

L’abbé Chappe lors du passage de 1761 s’était rendu en Sibérie à Tobolsk. Le récit de son voyage publié avec grand luxe remplit deux gros volumes in-4º, où la science n’a pas la plus grande part. «L’abbé Chappe, dit Catherine à Voltaire, a tout vu en Russie en courant la poste dans un traîneau bien fermé.» Le pauvre abbé qui n’avait rien vu en beau devait scandaliser les amis de Catherine, en leur fournissant de nombreux prétextes pour le quereller. «Il n’y a qu’une tête française, dit Grimm, à qui le ciel accorde de tout savoir sans apprendre, de tout voir sans regarder, de tout deviner sans être sorcier, de tout approfondir en courant la poste de Paris à Tobolsk et de tout trancher sans être Alexandre, fils de Philippe de Macédoine. Il serait difficile, ajoute-t-il, de réunir dans le même sujet au même degré, autant d’ignorance, de légèreté, de goût pour les puérilités les plus minutieuses et d’indifférence pour la vérité.»

Tout cela est injuste et dépasse le but; l’abbé académicien, un peu trop désireux, il est vrai, d’intéresser le lecteur et se vantant de connaître ce qu’il a entrevu, aborde tous les sujets au hasard et sans ordre avec plus de prétention que de compétence et de talent. On est surpris par exemple de le voir décrire minutieusement les divertissements auxquels il a pris part et les danses où il semble fier de s’être fait remarquer; mais la sincérité brutale des récits donne à d’autres pages de son livre un véritable intérêt, et sans prétendre y démêler le vrai d’avec le faux, on peut croire que Catherine, qui a pris la peine d’y répondre, y voyait plus d’un rayon incommode de la vérité. Rien toutefois ne trouve grâce devant Grimm dont l’aveuglement, complaisant ou sincère, l’emporte jusqu’à la moins vraisemblable calomnie. «L’Académie des sciences balance elle-même, dit-il, si elle doit ajouter foi à l’observation astronomique pour laquelle l’abbé Chappe a été envoyé en Sibérie; plusieurs de nos académiciens prétendent avoir de grands motifs de douter et de l’exactitude de l’observation et de la véracité de l’observateur. Ils supposent, avec assez de vraisemblance, en comparant ses résultats avec ceux des autres astronomes dispersés sur les différents points de la surface du globe, que le temps étant couvert à Tobolsk pendant tout le passage de Vénus, l’abbé Chappe n’a pas voulu perdre les frais de son voyage et a calculé dans son cabinet à peu près comment ce passage a dû avoir lieu en l’observant à Tobolsk, et a donné à l’Académie l’approximation de ses calculs pour le résultat de ses observations.»

Cette odieuse allégation n’a pas le moindre fondement, et l’Académie, qui n’éleva aucun doute sur la sincérité de l’abbé Chappe, lui confia huit ans après l’une des observations importantes du passage de 1769. Chappe fut envoyé par elle en Californie. Il ne devait pas revoir la France. Une maladie contagieuse envahit le village où il avait observé; tous ses compagnons furent frappés, et lorsqu’il tomba malade le dernier, aucun d’eux n’était en état de lui rendre les secours qu’ils avaient reçus de lui. Privé de médecins et sur les indications d’un livre, il prit deux purgatifs qui le soulagèrent; il se crut sauvé et voulut observer une éclipse de lune, mais il avait trop présumé de ses forces, et il mourut peu de jours après, victime sans doute de son dévouement à la science.

LES RAPPORTS.

L’Académie ne prenait de décisions sur les principes de la science qu’à regret en quelque sorte et dans de rares occasions. La méthode infinitésimale par exemple et la théorie de l’attraction, adoptées par les uns et contredites par les autres, ne furent jamais jugées régulièrement par une sentence expresse; tant que ses membres partagés continuèrent à en disputer, l’Académie, sans se déclarer indifférente, demeura sagement indécise, et l’on pourrait seulement la blâmer de prolonger la prudence bien au delà des doutes qui l’ont fait naître.

On lit par exemple au procès-verbal du 22 août 1759: «L’hypothèse du père Berthier est tout à fait opposée à la philosophie newtonienne, presque universellement adoptée aujourd’hui; mais nous croyons que cette hypothèse peut se soutenir dans l’hypothèse du plein et des tourbillons; sous ce point de vue l’Académie, qui persiste à n’adopter aucun système, nous paraît pouvoir recevoir l’hommage que lui offre de son livre le père Berthier et permettre que cet ouvrage soit imprimé sous son privilége.»

Dix-sept ans plus tard l’Académie, toujours dans les mêmes principes, se refusant de nouveau à étudier les causes dans les effets, écarte obstinément la recherche des lois primordiales comme une chimère indigne d’encouragement. «Tout le reste de l’écrit de M. Dolomieu, dit le rapporteur d’une commission, est purement systématique, et l’Académie n’étant pas dans l’usage de prononcer sur les systèmes, nous passerons sous silence les raisonnements de l’auteur, quelque bien écrits qu’ils nous paraissent, parce que cela entraînerait dans de trop grandes discussions et que tous les raisonnements possibles dans l’art de traiter les mines ne valent pas un fait décrit avec clarté.

L’empressement des savants à lui soumettre leurs projets et leurs travaux, comme à la maîtresse de la science dans tout le royaume, transformait peu à peu l’Académie en une sorte de conseil réglé dont la confiance publique faisait l’autorité et la force. D’après ses règlements et suivant les desseins de son fondateur, l’Académie était tenue de prononcer sur le mérite des machines et sur les demandes de privilège; c’est par là que ses jugements prirent leur commencement, mais on lui soumit bien vite des découvertes, des inventions et des projets de toute sorte. Les commissaires désignés étaient exacts et diligents, dans les premières années surtout, à présenter en quelques paroles un rapport trop concis pour que nous ayons beaucoup à y apprendre, et qui, plus assuré dans le blâme que dans la louange, semble plus propre souvent à rebuter ou à irriter les inventeurs qu’à les enseigner et à les soutenir. Tels sont ceux-ci par exemple: «MM. Parent et Renau n’ont rien trouvé d’utile dans le livre qu’ils avaient à examiner et pour la théorie elle est pleine d’erreurs.»

«Nous avons examiné par ordre de l’Académie la manière que M. Besson lui a proposée pour relever un vaisseau submergé en lui attachant de tous côtés des tonneaux vides, ce qui, suivant la manière dont l’auteur l’emploie, nous a paru impraticable.»

Réaumur chargé d’examiner un taille-plumes mécanique le décrit minutieusement et ajoute: «Il pourra être un outil commode à la plupart des gens qui écrivent peu.» Le succès d’une autre invention lui paraît plus utile qu’assuré et là se borne son approbation.

On lit ailleurs au procès-verbal: «M. Lemonnier a parlé ainsi sur le mémoire de M. Desaussedats: L’auteur n’entend pas l’état de la question.»

Quelquefois plus sévère encore, le rapporteur engage l’Académie à refuser les communications nouvelles du même auteur. «Nous avons lu par ordre de l’Académie, dit une fois le chimiste Hellot, la lettre de M..... Je crois qu’on fera bien de lui répondre qu’il est inutile qu’il écrive davantage à l’Académie ou à quelques académiciens; on ne doit pas établir de correspondance avec un homme sans lettres, sans principes et qui d’ailleurs est très-importun.»

Certaines questions, telles que la quadrature du cercle, après avoir été faussement résolues un trop grand nombre de fois, furent elles-mêmes rejetées du cercle des travaux académiques, en même temps que la recherche reconnue impossible du mouvement perpétuel. Ce problème de la quadrature du cercle se trouve placé en quelque sorte au seuil de la science comme un appât pour les débutants incapables de comprendre dans quel sens on le tient pour si difficile. D’après un bruit populaire qui n’est pas absolument oublié aujourd’hui, les gouvernements auraient promis pour sa solution des récompenses considérables, et un effort heureux après quelques mois d’étude aurait pu, suivant cette fausse opinion, procurer à la fois la gloire et la fortune. Un des inventeurs osa même assigner d’Alembert devant le Parlement, comme le frustrant, par son refus d’examiner sa solution, de la récompense de 150,000 livres, qu’il croyait obstinément promise et qu’il prétendait mériter.

L’Académie, sans être jamais négligente, se montrait souvent sévère et impatiente et non sans raison quelquefois. La plupart des inventions qu’on lui propose dans les premières années sont indignes d’un jugement sérieux et au-dessous de toute critique; c’est elle-même qui le déclare officiellement, en quelque sorte, dans la préface du premier volume du Recueil des savants étrangers publié en 1750.

«Dès les premiers temps de l’institution de l’Académie, dit le secrétaire Grandjean Fouchy, plusieurs savants tant étrangers que régnicoles s’empressèrent de prendre part à ses travaux en lui adressant des mémoires et des dissertations sur différents sujets. Nous ne pouvons dissimuler que, surtout dans les commencements, l’Académie n’ait eu plus souvent à louer la bonne volonté des auteurs d’un grand nombre de ces pièces que l’excellence de leurs ouvrages.»

Le nombre des mémoires présentés s’augmentait cependant tous les jours, et l’Académie a plus d’une fois l’occasion d’accorder judicieusement à des idées ingénieuses et utiles un précieux témoignage d’exactitude et de nouveauté; mais plus d’une fois aussi, il faut le dire, elle décourage par sa prudence et son incrédulité les inventeurs qu’il aurait fallu diriger ou mettre en lumière.

«Ceux qui se mêlent de donner des préceptes et des conseils, dit Descartes, se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels il les donnent, et s’ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables.» L’Académie le fut plus d’une fois.

On lit par exemple au procès-verbal du 21 juin 1704: «On a lu un écrit de M. Brunet qui propose des machines lithotritiques qui doivent, à la faveur d’une sonde dans laquelle elles seront comme pliées, entrer dans la vessie, là se déployer par des lamelles à ressort et articulées, prendre la pierre et la tenir ferme, après quoi une espèce de lance comprise dans la machine la brisera, ce qui la mettra en état de sortir par les urines comme du simple gravier. La composition et la difficulté du jeu de ces machines et le long temps que l’opération durerait ont fait rejeter cette idée par toute la compagnie.»

L’abbé Nollet, en rendant compte d’un mémoire sur les moyens de préserver les édifices de la foudre, a l’imprudence d’ajouter: «Ce mémoire nous paraît propre à dissiper, si tant est qu’elle subsiste encore, l’espérance que quelques personnes (c’est de Franklin qu’il s’agit) avaient conçue de préserver les édifices des funestes effets du tonnerre, en épuisant la matière fulminante de la nue et la détournant à leur gré par le moyen des conducteurs métalliques dressés en l’air et prolongés jusqu’à terre. Nous croyons qu’il mérite à tous égards d’être imprimé avec l’approbation de l’Académie.»

Les registres de l’Académie contiennent près de dix mille rapports aussi divers par la forme que par la nature et par l’importance des questions discutées et dont le détail serait infini. Nous avons dit et montré la sincérité un peu rude du plus grand nombre; l’indulgence de quelques autres prodigue parfois au contraire des louanges exagérées. Certains rapporteurs, entrant dans la pensée qu’ils devraient discuter et juger, acceptent toutes les assertions sans s’étendre à développer le détail des preuves pour les examiner et les peser; d’autres enfin, avec plus d’assurance et plus d’autorité, contrôlent et fortifient les raisonnements, vérifient et interprètent les faits et, les rattachant aux théories dont ils sont l’occasion ou la preuve, les illuminent de nouvelles clartés.

On aime surtout à retrouver l’accueil fait par l’Académie aux premiers essais des grands hommes qui font aujourd’hui sa gloire. Le 26 avril 1726, MM. Nicole et Pitot rendent compte du premier mémoire présenté par Clairaut à l’âge de douze ans. «Ces productions, disent-ils, qui auraient autrefois fait honneur aux plus habiles géomètres, deviennent encore aujourd’hui surprenantes lorsqu’on sait qu’elles sont l’ouvrage d’un jeune homme de douze ans et quelques mois, ce qui montre les progrès qu’on doit attendre de lui et combien il est estimable d’avoir acquis à cet âge tant de connaissances dans la géométrie et le calcul différentiel.»

«Il est bien rare, est-il dit deux ans plus tard dans un autre rapport, de voir un jeune homme de quatorze ans entendre les découvertes faites par MM. de l’Hopital, Wallis et Tchirnauss, et plus rare encore de voir le même jeune homme renchérir et ajouter de nouveau aux découvertes de ces grands géomètres.»

Fontenelle dans les mémoires de l’Académie exprime la même pensée avec plus d’élégance: «Autrefois, dit-il, de pareilles productions auraient fait honneur aux plus habiles géomètres; la louange aujourd’hui est à partager entre l’excellence des nouvelles méthodes et le génie singulier d’un enfant.»

Les premiers essais de d’Alembert sont quinze ans plus tard dignement loués et appréciés par Clairaut lui-même. Après avoir analysé avec bienveillance un mémoire dans lequel le jeune débutant rectifie une assertion inexacte du père Guinée, le rapporteur ajoute: «Ces remarques prouvent sa capacité, son exactitude et son amour pour la vérité.» En rendant compte quelques mois après d’un travail de plus grande portée mais imparfait encore, car d’Alembert s’est abstenu de le faire imprimer, Clairaut termine en disant: «Il serait trop long de le suivre dans toutes les considérations qu’il a faites sur cette matière; il suffit de dire qu’elles nous ont paru montrer bien de la science et de l’industrie dans l’auteur.»

Lavoisier également fut soutenu et encouragé dès ses débuts; Duhamel et Jussieu disent de son premier travail: «Ce mémoire est rempli de faits bien observés, d’observations de chimie exactement exécutées, de réflexions physiques très-judicieuses qui jettent un grand jour sur la substance gypseuse, sur sa nature et même sur la formation des fossiles, qui sont une partie considérable de l’histoire naturelle.»

Citons encore ces lignes extraites du rapport sur le premier mémoire de Coulomb: «Tel est le précis des recherches que M. Coulomb a présentées à l’Académie. Nous avons remarqué partout dans ses recherches une profonde science de l’analyse infinitésimale, beaucoup de sagacité dans le choix des hypothèses physiques qui servent de base aux calculs de l’auteur et dans les applications qu’il en a faites.» Maupertuis et Clairaut, en rendant compte du premier mémoire de Buffon relatif au calcul des probabilités, terminent leur rapport en disant: «Tout cela fait voir, outre beaucoup de savoir en géométrie, beaucoup d’invention dans l’auteur.»

Les étrangers embarrassés par un problème ou arrêtés dans une entreprise difficile consultaient souvent l’Académie qui, flattée de leur confiance, répondait de son mieux et sans retard. C’est ainsi qu’en 1705, le célèbre astronome et antiquaire Bianchini demanda des conseils sur un projet qui fit grand bruit alors, quoique son insuccès l’ait condamné à l’oubli. On avait découvert à Rome, dans les vieilles constructions du Monte Citorio, non loin de la grande colonne triomphale de Marc Aurèle, les restes d’une autre colonne monolithe en granit rouge d’Égypte dédiée à l’empereur Antonin le Pieux. C’était un des monuments funéraires qui dans la Rome impériale ornaient et encombraient le Champ de Mars. Le pape Benoît XIV, très-ami des arts et des sciences, avait chargé Bianchini, son camérier d’honneur, de restaurer cette colonne et de la transporter vis-à-vis la Curia innocenziana située à peu de distance. C’est après plusieurs essais inutiles que Bianchini consulta l’Académie en lui envoyant un rapport détaillé des procédés employés et proposés jusque-là. «Les méchaniciens de l’Académie, dit le procès-verbal du 6 mai 1705, feront réflexion sur le transport de ce grand fardeau et en donneront leur avis.» Les réflexions furent faites avec grande diligence; dès le samedi 9 mai, les mécaniciens apportèrent une réponse et des conseils un peu vagues qui ne furent pas de grande utilité. La colonne se rompit et les débris servirent à réparer l’obélisque d’Auguste sur la place du Monte Citorio; le piédestal représentant l’apothéose d’Antonin orne aujourd’hui les jardins du Vatican, et il ne reste d’autre trace de l’opération qu’un mémoire latin fort rare composé par Bianchini et la mention qui en est faite dans les registres de l’Académie.

Le parlement lui-même dans certains cas prenait directement l’Académie pour arbitre des difficultés relatives à la science qui embarrassaient ses décisions. Le 26 janvier 1732, avant d’enregistrer un privilége demandé par le sieur Texier fabricant de soieries, il demande l’avis de l’Académie sur la nouveauté, l’utilité et les conséquences de ses ouvrages. Le sieur Texier avait inventé un nouveau moulin à foulon; les opposants à son privilége prétendaient qu’ils pouvaient donner aux étoffes de soie des apprêts semblables à ceux du sieur Texier et même meilleurs, seulement ils avancent qu’ils ne se servent pas du moulin à foulon dont l’usage ne peut être qu’inutile et nuisible. A une question ainsi posée la réponse semblait bien simple: pourquoi ne pas autoriser le sieur Texier à employer son moulin qu’il trouve bon et les opposants qui le jugent mauvais à ne s’en pas servir? La commission fut moins hardie et par le refus du sieur Texier de se soumettre aux épreuves proposées par elle, elle se déclara ingénument hors d’état de donner son avis. Une telle réponse d’ailleurs n’était pas rare, et l’Académie, en déclarant sincèrement ses incertitudes, avait souvent l’excellent esprit de s’abstenir.

Consultée par le ministre de la marine sur la valeur d’un procédé proposé pour relever les vaisseaux submergés, elle répond sur le rapport de Réaumur et Couplet: «Pour être en état de porter un jugement sur la réussite d’une telle entreprise, il faudrait avoir examiné soi-même sur les lieux l’état où sont les vaisseaux échoués, leur profondeur, la quantité dont ils sont envasés, la qualité de la vase, etc., etc.; nous ne sommes pas en état de rien prononcer sur ce sujet.» Désignée dans une autre occasion par le tribunal consulaire comme arbitre de la contestation survenue entre l’horloger de la Samaritaine et le fondeur de timbres, l’Académie décide qu’il ne lui convient pas d’accepter cette commission.

Ceux qui s’adressaient à l’Académie, ministres, magistrats ou particuliers, la trouvaient cependant presque toujours prête à juger, et lorsque l’équité le demandait, elle n’hésitait pas à rendre témoignage contre elle-même pour ainsi dire, en proclamant la vérité tardivement reconnue.—Le propriétaire des eaux minérales de Passy, nommé Levieillard, expose en 1763 à l’Académie, que dans un ouvrage imprimé en son nom, une analyse inexacte des eaux dont il est propriétaire conduit à les déclarer peu utiles et nuit à ses intérêts.

Tout considéré, dirent les rapporteurs de l’Académie, nous jugeons que la plainte de M. Levieillard est juste... c’est pourquoi nous sommes d’avis qu’ayant égard à la plainte de M. Levieillard, et pour l’utilité du public on peut imprimer ce rapport en forme d’avertissement au commencement de la suite de l’Art des forges.

Mais si l’Académie était prête à juger sur toutes les questions et sur tous les mérites, elle ne permettait pas qu’on lui rendît la pareille et s’offensait des moindres critiques. Le procès-verbal du 1^{er} avril 1730, qui le laisse voir avec beaucoup de naïveté, montre que dans plus d’une rencontre la liberté des journalistes de notre époque aurait été prise pour de la licence au XVIII^e siècle. «Le président Desmaisons, dit le procès-verbal, a dit que M. le duc du Maine, sous l’autorité duquel s’imprime le journal de Trévoux, ayant su que dans quelques-uns des derniers tomes de ce journal les ouvrages de l’Académie avaient été traités tout autrement qu’ils auraient dû l’être, Son Altesse sérénissime avait ordonné qu’il en serait fait une satisfaction authentique à l’Académie dans le tome prochain et que l’emploi de travailler à ce journal serait ôté à celui qui avait fait les mauvais extraits. On a dit que c’était le père Castel.»

En lisant ces articles qui, sans appel et sans débats contradictoires, ont attiré une punition si sévère, on demeure aussi affligé que surpris. Les comptes rendus du père Castel contiennent en effet plus d’une page entièrement consacrée à la louange des académiciens, et les critiques les plus sévères, bien loin de passer au delà des bornes, semblent la plupart d’une parfaite justesse.

«M. Pitot, dit-il, a quarré la moitié d’une courbe qu’il appelle la compagne de la cycloïde. Il y a mille courbes particulières quarrées de la sorte lorsqu’on veut se donner la peine d’y appliquer la méthode et les formules ordinaires du calcul.

«M. Nicole travaille toujours aux différences finies; la suite des temps pourra en faire voir l’utilité.

«Le jaugeage sur lequel M. de Mairan travaille serait plus utile si l’usage n’avait déjà à peu près toute la perfection qu’il peut avoir.

«M. le chevalier de Louville considère les corps célestes à peu près comme les boules de billard qui vont l’une contre l’autre, se rencontrent, se choquent. C’est une fiction ingénieuse du moins si elle n’est solide, et qui fait voir que les astronomes de ce siècle sont assez habiles dans leur art pour avoir bien du temps à perdre dans des spéculations qui n’y ont aucun rapport.»

En rendant compte d’une hypothèse de Maupertuis sur la structure des instruments de musique: «C’est dommage, dit avec grande raison le père Castel, que la preuve manque à une si jolie conjecture.»

Parlant enfin de trois éloges de Fontenelle insérés dans le volume qu’il analyse, il accorde à l’élégance et à la finesse du style des louanges sérieuses et méritées, mais il le reprend d’avoir blâmé Hartsoecker pour la rudesse de sa polémique. «Cette manière franche et ouverte de réfuter les sentiments qu’on ne peut goûter est préférable, dit le père Castel, à toutes ces critiques, satires et invectives secrètes qui ne sont que trop ordinaires à ce qu’on appelle les savants polis et d’un style précieusement radouci à l’égard de ceux qui ne sont pas de leur avis ou de leur cabale.»

Ces extraits, qu’on ne l’oublie pas, ne donnent pas même une idée exacte du ton de l’article, où plus d’une appréciation élogieuse ne peut laisser supposer aucune hostilité systématique. Le journaliste, parlant de questions qu’il semble comprendre, blâmant quelques académiciens sans impertinence et louant les autres sans emphase, ne songeait à obtenir par reconnaissance ou par crainte aucune des récompenses qu’ils décernaient, et il semble ici un fort honnête homme qui, dans cette triste affaire, a eu le beau rôle.

L’ombrageuse compagnie n’entendait pas qu’on discutât ses arrêts, et le Journal des savants lui-même, toujours rédigé par ses membres, n’avait pas le droit de la critiquer. En rendant compte d’un nouveau volume de la Connaissance des temps, le rédacteur qui, il est vrai, était Lalande lui-même, s’était permis de désirer certaines innovations en regrettant les décisions contraires prises par l’Académie chargée de diriger l’impression du recueil.

«Nous avons rendu compte plusieurs fois de la Connaissance des temps, disait-il, depuis que M. Lalande en est chargé, parce qu’elle contient chaque année des articles nouveaux. Quoique pendant six ans elle ait porté le titre de Connaissance des mouvements célestes, l’Académie a jugé que celui de Connaissance des temps était assez ancien pour devoir être conservé, et M. Lalande l’a rétabli, quoiqu’il fût persuadé, avec beaucoup d’autres, que le titre de Connaissance des mouvements célestes était bien plus convenable à la nature de cet ouvrage et à sa destination. Il y a fait entre autres jusqu’ici l’abrégé de ce qui s’est fait de plus intéressant pour l’astronomie et la navigation en France ou ailleurs, mais il avait supprimé pour cet effet différentes tables qu’on s’était accoutumé d’y trouver pour l’usage ordinaire de la navigation et de l’astronomie et que l’Académie a cru devoir y être rétablies. M. Lalande paraît se plaindre de la nécessité où il s’est trouvé de supprimer beaucoup de choses nouvelles, qu’il se proposait d’insérer dans ce volume, et les astronomes verront aussi avec peine qu’on les prive de l’agrément qu’ils trouvaient chaque année à avoir dans cet ouvrage de nouveaux secours pour leurs calculs, des observations nouvelles et une notice intéressante de ce qui se faisait de nouveau parmi les astronomes.»

L’Académie maintenant ses décisions trouva mauvais qu’on ne se bornât pas à s’y soumettre sans les discuter. «Lecture faite de l’article, dit le procès-verbal, l’Académie a été d’avis de prier M. de Mairan, président du journal (qui a déclaré n’avoir point été présent à la lecture de cet article) de veiller particulièrement à ce qu’à l’avenir il ne fût rien inséré qui regardât l’Académie ou les académiciens sans son aveu.»

Cette susceptibilité d’ailleurs était dans l’esprit du temps, et chacun veillait soigneusement à ne rien laisser entreprendre contre ses priviléges et ses droits. C’est ainsi que l’Académie des sciences, ayant sur le rapport de Lagny et de Mairan approuvé un nouveau système d’écriture, reçut une réclamation de l’Académie royale d’écriture dans laquelle est cité un arrêt du 26 février 1633, qui assujettit les maîtres d’écriture à des formes de caractères, lettres et alphabets déterminés, parce qu’il fallait, comme l’arrêt l’explique, apporter un remède à l’écriture que l’on faisait alors de très-difficile lecture. L’Académie royale d’écriture étant, sans contestation, la gardienne officielle de ces alphabets et formes de caractères, le rapport de l’Académie usurpait sur ses droits et encourageait à la désobéissance; l’Académie le maintint cependant, et le public écrivit comme il voulut.

Les jugements de l’Académie, demandés et reçus avec un continuel empressement, soulevèrent plus d’une fois, malgré leur autorité croissante, les protestations de ceux qui se croyaient au-dessus de tout contrôle. En 1783, le sieur Defer, architecte, avait contesté dans un mémoire sur la théorie des voûtes la solidité du pont de Neuilly, chef-d’œuvre récent de Perronet. L’Académie sans déclarer son opinion renvoya suivant l’usage ce travail à des commissaires. On en parla dans la ville, et les ennemis de Perronet en prirent occasion pour annoncer la ruine certaine du pont et l’écroulement reconnu imminent, disaient-ils, par l’Académie des sciences. Des curieux, chaque jour, se rendaient à Neuilly pour jouir du spectacle. L’administration des ponts et chaussées s’en plaignit, et les lettres échangées à cette occasion font paraître la force morale acquise par la savante compagnie qui, sans esprit d’opposition mais sans craindre de déplaire, repousse les reproches qu’elle ne mérite pas et maintient avec fermeté ses traditions et ses droits. M. Joly de Fleury lui avait écrit le 15 février 1783: «Je viens d’être informé qu’il a été présenté à l’Académie des sciences un mémoire au sujet du pont de Neuilly et j’en ai rendu compte au roi. Sa Majesté a grande confiance dans les lumières de Messieurs de l’Académie; mais comme ils n’ont aucune inspection sur les ponts et chaussées, Sa Majesté n’a point approuvé qu’ils aient nommé des commissaires pour visiter un pont qui a été construit par ses ordres.»

L’Académie cependant en retenant le mémoire de Defer était restée dans ses limites, sans manquer en rien de discrétion ou de prudence.

«J’ai rendu compte à l’Académie, écrit Condorcet, de la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, et elle m’a chargé d’avoir celui de vous faire un exposé fidèle de sa conduite relativement au mémoire de M. Defer. Elle se flatte que cette conduite mieux connue ne pourra que mériter l’approbation du roi. Le mémoire de M. Defer traite de plusieurs sujets; un des plus importants est l’examen de la méthode de construire les ponts, connue sous le nom de système des poussées horizontales; c’est une question importante de statique et de mécanique pratique, et l’Académie pouvait, devait même, en vertu de ses règlements, nommer des commissaires pour l’examiner. M. Defer cite dans son mémoire plusieurs exemples qui lui paraissent prouver le danger de ce système, et les mouvements qu’il a observés dans le pont de Neuilly sont un de ces exemples. Comme ce pont a été construit par M. Perronet, membre de l’Académie, les commissaires se proposaient, suivant l’usage, de communiquer le mémoire à cet académicien pour avoir sa réponse aux objections, et, dans le cas où ils auraient jugé la visite du pont nécessaire, ils ne l’auraient faite qu’après y avoir été autorisés par l’administration. L’Académie désirerait, à la vérité, qu’un examen qui intéresse la réputation d’un de ses membres fût fait avec l’attention la plus scrupuleuse, et M. Perronet désirerait d’avoir l’Académie pour juge, et pour examinateurs de son ouvrage des confrères dont il connaît l’équité et les lumières. Vous avez désiré, monsieur, que le mémoire de M. Defer fût remis entre vos mains. L’Académie est dans l’usage de ne remettre qu’aux auteurs mêmes les ouvrages qui lui ont été confiés, et seulement dans quelques circonstances. C’est en partie à cet usage invariablement observé, qu’elle doit la confiance de ceux qui lui présentent des découvertes ou des travaux utiles; confiance qui l’honore et que l’utilité publique demande qu’elle conserve sans aucune atteinte. D’ailleurs comme ce qui regarde le pont de Neuilly ne forme qu’une petite partie du mémoire de M. Defer, l’Académie désirerait connaître si c’est le mémoire en entier ou seulement cette partie dont vous lui demandez communication, et elle m’a permis, lorsque vous aurez bien voulu me faire savoir vos intentions, d’avoir l’honneur de vous adresser une copie certifiée, soit du mémoire en entier, soit des observations faites sur le pont de Neuilly.»

M. Joly de Fleury répond à la séance suivante: «Je mettrai, monsieur, votre lettre sous les yeux du roi. Je suis très-persuadé que Messieurs de l’Académie n’ont eu ni l’intention d’entreprendre sur le département des ponts et chaussées, ni de donner des inquiétudes au public, mais il est cependant très-vrai que l’un et l’autre ont eu lieu contre leur intention.

Par rapport au mémoire du sieur Defer, quoiqu’il n’y ait rien de secret pour le roi, il suffit que vous m’adressiez un extrait de ce qui concerne le pont de Neuilly...»

L’Académie ne fit pas de rapport et sans rien relâcher de ses droits, évita sagement un conflit inutile. Les craintes de Defer étaient d’ailleurs sans fondement, et le pont de Neuilly est cité depuis un siècle comme un des monuments les plus irréprochables du talent de Perronet.

Tout en déniant à l’Académie le droit d’examiner et de juger ses travaux, l’administration vient souvent elle-même lui commettre l’examen d’un grand nombre de projets étrangers à ses attributions. C’est à l’Académie par exemple que fut renvoyé, en 1776, le projet de Perrier pour la distribution des eaux dans Paris. «Je vous ai adressé, écrit M. de Malesherbes au secrétaire de l’Académie, le 3 février 1776, un projet pour distribuer l’eau dans Paris, vous marquant de le mettre sous les yeux de l’Académie, afin qu’elle pût nommer des commissaires pour l’examiner: en voici un nouveau qui vient de m’être remis. Le sieur Perrier, qui le propose, jouit d’une très-bonne réputation, et son expérience dans l’art mécanique est connue. Ce projet peut être remis aux mêmes commissaires chargés d’examiner le premier. Comme le sieur Perrier offre de faire toutes les avances des travaux, c’est un objet qui mérite considération, en supposant toutefois que son projet puisse remplir les vues que le gouvernement se propose.»

L’Académie connaissait depuis longtemps un excellent projet de Deparcieux pour amener à Paris les eaux de l’Yvette mêlées sur le trajet à celles de la Bièvre. Perronet, après la mort de Deparcieux, l’avait discuté et loué plus d’une fois devant ses confrères; c’est pour lui que conclut sans réserve le rapport de l’Académie. On devait le prévoir, mais on reste surpris de voir le rapporteur Condorcet mêler aux études techniques qui devraient faire tout le sujet de son jugement, des attaques sans mesure, dont la haineuse emphase semble un présage anticipé de la révolution déjà menaçante.

«M. Deparcieux, dit Condorcet, espérait que, quoique la principale utilité de son projet fût pour le peuple, néanmoins comme il importe à tout le monde de boire de bonne eau, de respirer un air pur, d’habiter un pays où les épidémies sont plus rares, les gens riches s’intéresseraient à son projet; mais malheureusement la classe d’hommes à qui il s’adressait ne trouve malsain que le pays où il n’y a ni fortune, ni faveur à espérer.»

De telles lignes sont heureusement fort rares dans les recueils de l’Académie qui, fidèle à sa tradition et marchant constamment dans la droite voie de la science, n’y rencontre et n’y cherche, même dans les plus mauvais jours, aucune trace des passions politiques.

L’Académie est même quelquefois consultée dans des cas où sa compétence peut sembler fort douteuse.

«Vous trouverez ci-joint, écrit le baron de Breteuil à l’Académie le 14 août 1787, un projet qui concerne l’embellissement de la ville de Paris et qui m’a été remis par le sieur de Wailly, membre de l’Académie d’architecture.

«Je pense depuis longtemps qu’il serait très-important pour l’administration d’avoir un plan général arrêté et approuvé par le roi, et qui comprît autant qu’il serait possible tous les embellissements dont la ville de Paris est susceptible. Je conçois qu’un pareil plan ne pourrait être l’ouvrage d’un seul artiste. Je conçois encore que les circonstances peuvent être longtemps un obstacle à l’exécution de ces embellissements jugés dignes d’être exécutés; mais il me semble qu’on peut toujours s’occuper de l’examen des projets des différents artistes qui présenteront des vues utiles et des idées heureuses, et les faire approuver et déterminer par Sa Majesté lorsqu’ils le mériteront, sauf à ne les réaliser que dans le temps où il sera possible d’en supporter la dépense. Le projet du sieur de Wailly m’a paru être du nombre de ceux qui doivent fixer l’attention et qu’il pourra être bon d’examiner.» Le projet de de Wailly consistait à combler le bras de rivière qui sépare l’île Saint-Louis de la Cité en coupant les deux îles sur toute leur longueur par une rue nouvelle qui en aurait fait un des plus beaux quartiers de Paris.

L’Académie, dans son rapport, paraît priser très-haut le mérite un peu banal aujourd’hui d’une rue très-longue et très-droite. «Un effet heureux et agréable, dit Perronet dans son rapport, tant du local que des dispositions du projet du sieur de Wailly, est que la grille du palais se trouve dans le prolongement de la rue Saint-Louis, en sorte qu’en changeant la direction des rues de la Vieille-Draperie et des Marmousets on a une longue rue qui, partant de la place et du pont établis à l’extrémité de l’île Saint-Louis, traverse toute cette île, l’île de la Cité, et vient aboutir à la grille neuve du palais, et même, si on perçait cet édifice, elle traverserait la place Dauphine et se terminerait à la statue Henri IV. On a dit, ajoute le rapporteur, qu’une compagnie se chargerait de cette entreprise qui ne coûtera rien au gouvernement; c’est à cette compagnie à s’assurer par un examen plus détaillé que nous ne pouvons le faire du montant des dépenses et de la valeur du produit.»

Les assemblées provinciales s’adressaient aussi à l’Académie, soit pour s’éclairer sur des projets d’utilité publique, soit pour autoriser de son jugement leur résistance à des décisions qu’elles combattaient.

La maîtrise des eaux et forêts de Paris, dans un intérêt de salubrité, avait interdit en 1784 le rouissage du chanvre dans tous les cours d’eau de l’Ile de France et créé par là de grandes difficultés aux agriculteurs. L’Académie, consultée par l’assemblée provinciale de l’Ile de France, blâma formellement la mesure. «Nous ne craignons pas de dire, disent les commissaires Lavoisier et Daubenton, que les changements apportés aux anciens usages de la province nous paraissent avoir été ordonnés prématurément et avant que la question ait été suffisamment éclaircie. Nous pensons qu’il serait à souhaiter que les choses fussent provisoirement remises à l’état où elles étaient avant le 4 avril 1784.»

En 1775 déjà, la question avait été soumise une première fois à l’Académie, et le rapport très-court de Duhamel se terminait ainsi: «Il vaut mieux faire l’aveu de son ignorance que de hasarder une opinion inconsidérée.»

Les états de Bretagne s’adressèrent à plusieurs reprises à l’Académie des sciences et obtinrent d’elle des consultations importantes sur de grands projets soumis à leur délibération. Les mémoires de l’Académie contiennent un rapport de Coulomb sur un projet de canalisation de plusieurs rivières de Bretagne.

L’Académie fut aussi consultée sur l’endiguement des grèves du mont Saint-Michel; mais, faute de documents précis, elle refusa de se prononcer formellement. On lui demanda enfin des instructions sur la meilleure manière d’aérer la salle des états à Rennes, et les commissaires conseillèrent de faire une ouverture au plafond en augmentant le tirage, s’il était nécessaire, par le moyen d’un petit poêle.

Un des projets les plus importants soumis à l’Académie fut sans contredit celui de la translation de l’Hôtel-Dieu et de la réorganisation des hôpitaux de Paris. Déjà, en 1784, une commission académique, dans un rapport sur le régime intérieur des prisons, avait signalé fortement l’état horrible des infirmeries. L’Hôtel-Dieu pendant longtemps avait été chargé des prisonniers malades; mais leur translation était un moyen souvent tenté d’évasion, et l’ordre fut donné de les soigner dans la prison même, où la place manquait aussi bien que les ressources les plus nécessaires. Au For-l’Évêque par exemple, dans une chambre étroite, obscure et mal aérée, seize malades parfois devaient se partager quatre lits. Les prisonniers pour dettes, les pères détenus faute de pouvoir payer les mois de nourrice de leurs enfants, y gisaient côte à côte avec les criminels de la pire espèce. L’Hôtel-Dieu présentait des tristesses non moins grandes et la mortalité y était plus forte qu’en aucun autre hôpital de l’Europe. L’Académie, consultée sur les réformes à y introduire, voulut réunir toutes ses lumières pour donner sur une telle question un rapport digne d’elle et de sa renommée. Les plus illustres de ses membres, Lavoisier, de Jussieu, Bailly et Laplace furent chargés, avec le chirurgien Tenon, d’étudier le projet de translation. Les administrateurs de l’Hôtel-Dieu, sans alléguer leurs motifs faciles à deviner, avaient refusé non-seulement d’aider la commission académique, mais de l’introduire dans les salles; c’est sur le témoignage de Tenon que la commission récite l’intolérable état des choses.

Non-seulement quatre malades, mais six dans le même lit; les morts mêlés aux vivants, les maladies contagieuses ou non soignées pêle-mêle et se compliquant les unes les autres; la gale et la petite vérole sévissant avec fureur, et les malades emportant de l’hôpital au lieu de guérison le nouveau mal qu’ils ont contracté; les fous proférant leurs cris jusqu’à la porte de la salle des opérés; des lits de paille pour ceux qui gâtaient leurs matelas, et là chaque matin exposés pendant plusieurs heures au contact des malades les plus dégoûtants, les nouveaux arrivants que l’on ne sait où placer: telle est une faible partie des misères qui, dans le rapport de Bailly dont la minutieuse précision ne diminue ni l’éclat ni la force, tiennent d’un bout à l’autre le lecteur dans une longue et pénible angoisse. Bailly se piquait fort de littérature, mais la douloureuse éloquence des faits le dispensait cette fois de tout artifice de style. On l’a loué souvent de l’avoir compris en montrant la vérité à découvert sans l’exagérer ni l’apprêter; il se laisse aller cependant à développer des preuves évidemment superflues. Lorsqu’il a dit par exemple que douze cents lits reçoivent trois mille malades, chacun imagine ce que peuvent espérer de sommeil et de repos les infortunés qu’on y entasse; que sert-il d’ajouter froidement: «Qu’est-ce qu’un lit en général, et surtout un lit de malade? C’est un lieu de repos pour la nature souffrante et un moyen de sommeil pour la nature que les souffrances ont fatiguée; l’homme n’a qu’une manière de reposer son corps, c’est de mettre tous les muscles destinés au mouvement volontaire dans un état de relâchement; un homme debout ne se repose pas, parce que... etc., etc.» Après avoir dit dans un autre passage l’effrayante mortalité des blessés et des femmes en couche, il ajoute avec bien peu de délicatesse de goût et de sentiment: «L’État a le plus grand intérêt à conserver les blessés et les mères dans la fleur de l’âge, qui renouvellent la population.»

Quoi qu’il en soit le rapport de Bailly, écho fidèle du cri des plus extrêmes misères, eut un immense retentissement; le roi, profondément ému par les révélations de l’Académie, ne se pardonnait pas de les avoir si longtemps ignorées. Une souscription, ouverte sous ses auspices, produisit aussitôt plus de deux millions de livres; mais il n’était plus question d’améliorer, il fallait détruire et refaire ailleurs. «On avait déjà, disait Tenon, apporté à l’Hôtel-Dieu toutes les améliorations possibles, sauf la seule efficace qui eût été de le jeter à bas.» Deux millions ne suffisaient pas à une telle œuvre, et le gouvernement, réduit bientôt aux derniers expédients, porta la main sur le dépôt sacré qu’il avait imploré lui-même. Parmi toutes les fautes qui préparaient de si cruelles catastrophes celle-là sans contredit fut une des plus honteuses.

La ville de Bordeaux, instruite des études faites par l’Académie des sciences, lui soumit à son tour les projets d’un nouvel Hôtel-Dieu pour ses malades. «C’est une preuve, disaient avec raison les commissaires, de l’opinion avantageuse que l’on a des lumières de l’Académie, et elle les doit à tous ceux qui les réclament.»

L’Académie, en effet, ne refusait à personne ses jugements et ses conseils; près de dix mille rapports, composés de 1699 à 1790, se trouvent encore dans ses archives, et c’est une grande preuve de discernement, de savoir et d’activité, que d’avoir pu ainsi, pendant près d’un siècle, accroître sans cesse la confiance de tous en la méritant de mieux en mieux.

LES PRIX.

Les prix, régulièrement décernés à partir de l’année 1721, devaient accroître l’autorité de l’Académie et lui donner en quelque sorte une vie nouvelle en lui demandant des jugements plus solennels sur des travaux souvent considérables. Rouillé de Meslay, conseiller au Parlement, avait légué à l’Académie une rente de quatre mille livres, au principal de cent mille livres, constituée à son profit par les prévôts des marchands et échevins de la ville de Paris, à condition que Messieurs de l’Académie des sciences proposeraient tous les ans un prix de la moitié de ladite somme pour être donné par eux à qui aurait le mieux réussi par raison et non par éloquence, mais en quelque langue et style que ce soit, au jugement de Messieurs de l’Académie, partie d’icelle, ou des commissaires par elle nommés, sur un traité philosophique ou dissertation touchant ce qui contient, soutient et fait mouvoir en son ordre les planètes et autres substances contenues dans l’univers, le fond premier et principal de leurs productions et formations, le principe de la lumière et du mouvement. «Mes méditations, ajoutait-il, m’ont ce me semble, conduit à cette importante découverte et approché les yeux de mon entendement de la connaissance de l’éternel et premier être. Mais n’ayant les talents de mettre au jour mes conséquences, je m’en remets aux savants, et j’espère qu’en suivant ces recherches, ils dévoileront des vérités autant essentielles que manifestes et qui augmenteront l’admiration qu’on doit à Dieu. Et sur l’autre moitié de ladite rente, il en sera employé le quart pour les rétributions ou épices de MM. les juges, l’autre quart à M. le secrétaire de l’Académie, pour les frais des annonces et publications et copies des traités qui seront faits, et d’en fournir deux exemplaires du plus prisé avec extrait des principaux: un pour le château de Meslay-le-Vidame, aux seigneurs, comtes et leurs successeurs; l’autre pour les propriétaires de ma maison rue du Temple et de Meslay, à Paris, y adresse. En cas de remboursement de ladite rente, l’emploi sera fait en fonds sujet aux mêmes charges; et si cela manquait d’être exécuté pendant quelques années, le revenu accumulé grossirait autant le prix et rétribution jusqu’au double et triple; mais si quatre années se passaient sans effet desdites conditions, le contrat de cent mille livres, ou le fonds qui lui aurait servi de remploi, retournerait à mes héritiers en ligne directe.

· · ·

«Item, je donne et lègue à l’Académie des sciences de Paris la rente de mille livres, au principal de vingt-cinq mille livres, constituée à mon profit par messieurs les marchands et échevins de la ville de Paris, à condition que Messieurs de l’Académie proposeront tous les ans un prix de la moitié de ladite rente, pour être par eux donné tous les ans à celui qui aura le mieux réussi en une méthode courte et facile pour prendre plus exactement les hauteurs et degrés de longitude en mer et en les découvertes utiles à la navigation et grands voyages.

«Et en cas que ces matières se trouvassent épuisées ou poussées à leur perfection, il sera proposé de faire par cantons commencés au choix de Messieurs de l’Académie, des cartes topographiques marquant le niveau des terrains et cours des eaux par rapport à la mer à mi-marée et lit ordinaire, en sorte que ces cartes rassemblées dans la suite des temps, on puisse s’en servir pour les desseins de canaux et communications de navigation, ménage et utilité de torrents perdus ou nuisibles, et autres avantages que le bien public fait tenter, dont les succès ou projets peuvent avoir besoin de ce principe des niveaux qui peuvent diriger le choix des entreprises. Le niveau des puits ou sources vives n’étant pas suffisant, je substitue dans ce legs plusieurs sujets: celui des longitudes m’a occupé en vain, par rapport à la sphère céleste; les constellations, les hauteurs et les phénomènes paraissent les mêmes à pareilles heures, sur toute la longitude, quand on ne change pas de latitude. Les savants peuvent aller plus loin; mais je me trompe fort si le hasard mis à profit, ne fournit plus pour cette découverte que l’astronomie ou règles de mathématiques. Peut-être que ce globe donnera quelque aimant avec cette propriété. J’avais cru qu’il se pourrait qu’un coq par exemple de Portugal, accoutumé de chanter à minuit, ne chanterait en France qu’à une heure du matin et quelques épreuves de recherche me persuadaient de la diversité que je n’ai pu approfondir avec les expériences requises.»

Le fils de Meslay, plus soucieux de sa richesse que de l’honneur de sa famille, osa résister aux dernières volontés de son père et disputer avec acharnement la part trop généreusement faite par son testament à des œuvres bonnes et utiles. L’exagération, la singularité ou l’extravagance de certaines clauses furent injurieusement invoquées comme preuves péremptoires de l’insanité de son esprit.

Le procès dura plusieurs années.

«Je supplie la divine Providence, avait dit M. de Meslay, qu’il me soit accordé d’ordonner ou de disposer que d’une manière qui soit agréable à sa divine sagesse et que je meure plutôt que de faire aucune chose qui lui déplaise, et je désire ne respirer à l’avenir que pour faire le bien et mon devoir. Plaise à Dieu que les douleurs longues et aiguës dont je suis affligé depuis tant d’années me soient utiles pour implorer l’effet de sa miséricorde.» A ces lignes, qui montrent tant d’ardeur pour le bien, le fils de Meslay ne trouvait rien à redire, mais la suite était livrée à l’ironie de son avocat: «Je veux, avait écrit Meslay, être inhumé sans bière ni cérémonie, ordonnant que tous les frais mortuaires et services seront faits à l’instar des pauvres sauf le salaire dû aux porteurs qu’on payera au quadruple de la taxe ordinaire.» Une telle parcimonie était-elle d’un homme sain d’esprit? On alléguait encore un grand nombre de libéralités et legs peu considérables à des domestiques, fermiers ou pauvres du voisinage, sous la condition qu’ils promettraient de s’abstenir de viande et de poisson pendant le reste de leur vie. «Je regrette, disait-il, de n’avoir pas gardé cette abstinence toute ma vie.»

Une condition aussi insensée devait suffire, disait-on, pour invalider tout le testament.

Mais l’avocat de M. Meslay fils insistait surtout sur le choix des questions indiquées à l’Académie. N’est-il pas absurde de demander une dissertation sur ce qui contient les planètes? «Ce sont, disait-il, les espaces imaginaires sur lesquels ni l’Académie ni personne ne sauraient rien nous apprendre.» La recherche des principes de la lumière et du mouvement lui semblait non moins ridicule, «c’est Dieu,» disait-il, et il défiait l’Académie d’en proposer une autre.

M^e Chevalier plaidant pour l’Académie ne le contestait pas: «Dieu, disait-il, est la cause universelle de tout ce qui est; c’est lui qui a fait la lumière, mais est-il interdit pour cela de chercher à s’en faire une idée plus claire et plus distincte?» L’espoir enfin d’estimer les longitudes à l’aide du chant d’un coq attirait les sarcasmes et y prêtait un peu; mais M^e Chevalier, que rien ne déconcerte, triomphe au contraire sur ce point en invoquant l’autorité imposante de Descartes.

«Tout le monde sait, disait-il, que suivant les principes de la nouvelle philosophie tous les animaux sont des automates ou des machines dont la structure est d’autant plus parfaite que leur auteur surpasse infiniment tous les hommes dans la connaissance des véritables principes de la mécanique. Cela supposé, si la structure de ce coq est telle qu’il doit chanter à la même heure qu’il chante dans le lieu où il est né, dans quelque partie du monde qu’il soit transporté, on aurait dans ce cas, cette montre ou pendule que l’on cherche avec tant de soin pour reconnaître en mer l’heure qu’il est au lieu de départ.»

Le Parlement, plein de courtoisie pour l’Académie, la pria de s’expliquer sur les assertions de son adversaire pour en convenir ou en disconvenir. L’Académie se déclara, avec beaucoup de raison, prête à proposer chaque année les deux sujets demandés par M. Meslay qui pouvaient tous deux donner lieu à des dissertations utiles et intéressantes. Le célèbre axiome, ab actu ad posse valet consequentia, était d’ailleurs une preuve convaincante. Les travaux de Descartes, de Malebranche et de Newton ne pouvaient être le dernier effort de la philosophie; pourquoi les découvertes de ces grands hommes ne seraient-elles pas imitées ou accrues? Et quant au second legs relatif aux longitudes, il suffisait de faire remarquer que depuis longtemps déjà l’Angleterre proposait 500,000 fr., la Hollande presque autant, et le régent de France 100,000 livres pour cette précieuse découverte; il faudrait donc, si elle est impossible, associer ces noms respectables aux visions et à la bizarrerie que l’on osait imputer au testateur.

Le procès dura quatre ans; l’Académie le gagna sur tous les points. Le Parlement, par une sentence immédiatement exécutoire, lui accorda le capital et les arrérages qui portèrent le revenu total à 6,000 livres. M^e Chevalier n’accepta pour honoraires qu’un exemplaire des ouvrages publiés par l’Académie et le droit d’assister à ses séances.

Le Parlement avait bien jugé. Utile à l’Académie comme à la science, l’inspiration de M. de Meslay fut des plus heureuses; le champ de recherches que les héritiers présentaient comme étroit et stérile se trouva au contraire aussi vaste que fécond; et quoique les paroles du fondateur ne portent pas toujours jusqu’où tend son esprit, l’Académie, fidèle sans explication forcée à ses volontés évidentes, eut, grâce à lui pendant plus d’un demi-siècle, l’honneur de diriger les géomètres vers les plus grandes voies de la science en récompensant d’admirables découvertes qu’elle avait souvent provoquées.

Le choix judicieux des questions proposées, l’excellence des mémoires couronnés et la juste célébrité des concurrents, devaient accroître, avec l’étendue de son influence, le renom de l’Académie des sciences de Paris. Entrant en commerce continu avec les savants les plus illustres de l’Europe, et montrant le sentier qu’ils consentaient à suivre, elle semblait marcher en quelque sorte devant eux, et partager leur gloire en la proclamant.

Ses décisions un peu timides d’abord mais presque toujours reçues dans la suite avec applaudissement, devaient au début donner prise à de sévères critiques et causer bien des murmures. Nulle autorité en matière de science ne prévaut contre la vérité, et les concurrents étaient en droit de juger leurs juges. On peut croire qu’ils n’y manquèrent pas. Le début, il faut en convenir, ne fut pas heureux. Les concurrents devaient traiter du principe, de la nature et de la communication du mouvement. Jean Bernoulli concourut; l’Académie, sans comprendre la portée de son excellent mémoire, couronna le discours superficiel et insignifiant d’un M. de Crousas. L’injustice était flagrante, ou plutôt la méprise. L’Académie, en effet, ne possédait alors aucun géomètre de marque; les mécaniciens, plus habiles dans la pratique que dans la science spéculative, croyaient s’assurer sur les théories de Descartes. Leur esprit, préoccupé de ses assertions tranchantes et obscurci par ses erreurs respectées, aurait eu beaucoup à désapprendre pour prononcer avec exactitude sur des principes qu’ils entendaient fort mal. Bernoulli, irrité et blessé, protesta de toutes ses forces contre une décision qu’il ne devait oublier ni pardonner. «Il faut, écrivait-il à Mairan, en parlant de son concurrent, que son système erroné et contre la raison tombe de lui-même. Cela étant, dites-moi avec quelle justice peut-on avoir couronné son mémoire en le préférant à un autre, où je défie qui qu’il soit de montrer le moindre faux raisonnement. N’est-ce pas favoriser l’erreur au préjudice de la vérité? Quelle honte! Qui est-ce qui voudra travailler désormais sur vos questions, s’il ne peut plus compter ni sur la clairvoyance ni sur l’équité de la plupart des commissaires?» Sa colère, vingt ans après, dans une lettre à Euler, s’exhale avec la même énergie, et sans se soucier du principe de la chose jugée, il se croirait fondé à revendiquer ses droits devant les successeurs des juges qui les ont méconnus.

Après avoir décerné quatre prix, l’Académie rencontra un embarras imprévu: une mesure financière, qu’il est permis de nommer une banqueroute, réduisit à 3,700 livres la rente de 6,000 livres constituée par-devant notaire sur les revenus de la ville de Paris, et il s’éleva une question difficile à résoudre; l’Académie ne pouvait plus satisfaire aux obligations formellement imposées par le testament de M. de Meslay. Quel usage devait-elle faire du revenu qui lui était laissé? Le Parlement consulté, sans décliner sa compétence, déclara s’en rapporter à la sagesse de MM. les académiciens, dont les avis furent fort partagés. Fallait-il réduire proportionnellement la somme allouée pour chaque prix ou diminuer le nombre des récompenses? L’abandon des épices attribués aux juges aurait tout arrangé, mais l’idée n’en vint alors à l’esprit de personne. Il fut décidé, après longues discussions, que l’Académie décernerait chaque année, et alternativement, un prix de 2,500 livres sur une question relative au système général du monde, et l’autre de 2,000 sur un sujet touchant à la navigation.

Les savants les plus illustres trouvaient alors ces récompenses fort considérables et les disputaient avec ardeur. Les familles d’Euler et de Bernoulli se partagèrent près de la moitié des prix décernés par l’ancienne Académie. Lagrange, qui leur succéda, fut couronné pour trois de ses plus beaux mémoires de mécanique céleste. L’orgueilleux Jean Bernoulli lui-même rentra souvent dans la lice; il était fort sensible à la gloire; «mais vous savez, écrivait-il à Mairan, qu’il faut quelque chose de plus solide pour faire bouillir la marmite.» Aussi, lorsqu’il recevait le prix, ne négligeait-il aucun soin pour recevoir la somme due par la voie la plus avantageuse.

«Depuis ma dernière lettre, écrit-il à Mairan (27 mai 1734), nous attendions toujours, moi et mon fils, d’apprendre la proclamation de nos pièces victorieuses, avant que de disposer de la somme du prix. Nous voyons présentement par l’honneur de la vôtre, du 19 mai, que la proclamation se fit à la rentrée publique, suivant la coutume, quoique nous ne sachions pas encore si elle a été annoncée au public dans la Gazette de Paris, comme cela se pratiquait les autres fois, ce qui m’apprenait d’abord le nom de celui qui avait remporté le prix par l’extrait que l’on faisait toujours de votre Gazette à mettre dans la nôtre. Quoi qu’il en soit, il n’y a rien de perdu, la somme qui nous a été adjugée étant en bonne sûreté, soit chez vous, soit encore chez le trésorier. Nous croyons aussi que mon seul récépissé que je vous ai envoyé suffira pour toute la somme, mais il en faudra parler à M. de Maupertuis, à qui mon fils écrivit la semaine passée pour lui donner plein pouvoir de retirer sa part afin que M. de Maupertuis puisse se rembourser d’une petite dette que mon fils lui doit. Le reste et ma portion ensemble pourraient nous être remis par une lettre de change qui serait tirée sur un banquier d’Amsterdam et que nous pourrions négocier ici avec plus d’avantage que si elle s’adressait immédiatement à quelque marchand ou banquier d’ici.»

Tout en veillant de son mieux à ses intérêts, Bernoulli mettait l’honneur du succès à un plus haut prix encore. «Je vous avoue, dit-il, que l’événement du prix échu à moi et à mon fils nous est infiniment glorieux, aussi est-ce l’honneur que nous estimons beaucoup plus que l’intérêt pécuniaire, quelque considérable qu’il soit. C’est pour cette raison que nous désirons savoir si cet événement a été rendu public dans votre Gazette, suivant la coutume.»

L’Académie dut à l’institution de ses prix l’honneur de jouer un grand rôle dans l’histoire du célèbre problème des longitudes.

Presque tous les gouvernements de l’Europe avaient depuis longtemps, par des promesses considérables, dirigé les recherches des inventeurs vers ce difficile et important problème. Philippe III d’Espagne avait promis 100,000 écus; les États de Hollande 100,000 florins, et l’Angleterre 20,000 livres sterling à qui pourrait déterminer la longitude en mer avec l’exactitude nécessaire aux marins; une somme de 2,000 livres (50,000 fr.) était mise en même temps à la disposition de la Commission permanente chargée de juger les inventions de toute sorte que l’espoir d’une telle récompense faisait naître presque chaque jour.

L’emploi du loch et de la boussole élude la question et ne la résout pas; il consiste à déterminer d’heure en heure la position du navire par la grandeur et la direction du chemin parcouru. Un flotteur nommé loch est dans ce but jeté à la mer, et l’on suppose qu’il y reste immobile; l’écart du navire pendant trente secondes étant alors multiplié par 120 est considéré comme le chemin parcouru pendant une heure dans la direction indiquée par la boussole. Les erreurs d’une telle méthode peuvent dans une courte traversée s’élever à plusieurs degrés.

L’heure étant la même sur tous les points d’un même méridien, il suffirait pour connaître la longitude d’obtenir, directement ou indirectement, l’heure exacte du lieu d’où l’on est parti; mais si l’on songe que quatre minutes d’erreur correspondent à un degré, c’est là en pratique une très-grande difficulté; construire une horloge qui, après plusieurs mois de traversée, ne laisse pas craindre d’erreur de cet ordre, semblait au XVII^e siècle une entreprise impossible, et Jean-Baptiste Morin, qui le premier proposa une solution raisonnable du problème, doutait qu’une créature mécanique, fût-elle l’œuvre du diable, pût atteindre une telle précision idvero, dit-il, an ipsi dæmonio possibile sit, nescio.

Professeur d’astronomie au Collége de France, Morin, quoique inventif et hardi, repoussait le système de Copernic, contre lequel, en 1643, l’année même de la mort de Galilée, il publiait sous ce titre triomphant: Alæ telluris fractæ, une dissertation devenue fort rare. Morin de plus était astrologue, et, s’il faut en croire ses disciples, souvent heureux dans ses prédictions. Quoi qu’il en soit, on lui doit une idée excellente et pleine d’avenir. Les horloges ne pouvant donner l’heure exacte et certaine, c’est aux astres qu’il la demande, et sans recourir, comme Galilée, aux mouvements mal connus des satellites invisibles de Jupiter, il résout le problème en observant la distance de la lune aux étoiles voisines. Malgré le rapport défavorable de la commission nommée qui déclarait avec raison la méthode impraticable dans l’état actuel de la science, une pension plus que triple de ses appointements au collége royal, récompensa justement l’excellente idée de Morin. Le célèbre géologue et théologien Whiston proposa au contraire un projet absolument ridicule dont on fit grand bruit cependant; il fut l’occasion de la récompense si considérable promise par le Parlement britannique, et que plusieurs commissions examinèrent très-minutieusement.

Whiston proposait simplement de placer sur les routes que peuvent tenir les vaisseaux une série de navires attachés par leurs ancres, sorte d’îles flottantes de position fixe et connue, sur chacune desquelles, à minuit précis, heure de Londres, on lancerait chaque jour une fusée qui, en éclatant à 6,000 pieds de hauteur, montrerait l’heure exacte ou la ferait entendre à plusieurs centaines de milles à la ronde.

On fit aussi beaucoup de bruit, en France, d’une méthode proposée à Louis XIV par un aventurier suédois nommé Reussner Neystadt. L’inventeur ne voulait la livrer qu’en échange d’une riche récompense. Il consentit néanmoins à en expliquer le principe devant une commission dans laquelle siégeaient, sous la présidence de Colbert, Huyghens, Duquesne, de Carcavy, Roberval, Picard et Auzout. Les explications fort confuses de Reussner étaient données en allemand et traduites immédiatement par Huyghens qui, dans la commission, pouvait seul les entendre. L’approbation de son projet devait faire accorder à Reussner une somme de 60,000 livres à laquelle se serait ajouté à perpétuité un droit de quatre sols par tonneau pour chaque voyage des vaissaux qui emploieraient sa méthode. Mais le projet, qu’il est inutile de rapporter ici, se trouva impraticable et fondé sur des principes inexacts; les commissaires furent unanimes à le rejeter.

Henri Sully, célèbre horloger établi en France, présenta en 1724 à l’Académie, une horloge marine qui ne donna pas de bons résultats; cette manière d’aborder la question sembla cependant reprendre faveur, et plusieurs artistes habiles s’illustrèrent en s’y appliquant. Sully, découragé, paraissait cependant passer condamnation.

«Puisque, dit-il, le pendule lui-même a manqué de réussir pour donner avec certitude la connaissance des longitudes en mer et cela seulement à cause des changements auxquels les métaux sont sujets par la chaleur, le froid, les autres causes physiques, par l’inégalité de la force élastique, par l’inégalité de l’action de la pesanteur des corps et par les mouvements violents des vaisseaux sur la mer, quelle apparence y a-t-il qu’on trouve jamais de remède à tous ces inconvénients? Peut-on changer la nature des corps?»

Un simple charpentier anglais, Jean Harrison, merveilleusement doué du génie de la mécanique, entreprit à son tour de mériter la riche récompense promise par le parlement. Ses premiers essais datent de 1726. Il parvint à cette époque à construire deux pendules dont l’écart n’était pas d’une seconde en un mois. En 1736, une horloge présentée par lui supporta sans dérangement un voyage à Lisbonne. La Société royale de Londres lui accorda en 1737 la médaille de Copley qui, chaque année depuis cent cinquante ans, récompense l’œuvre scientifique jugée par elle la plus remarquable et la plus méritante. Vingt-cinq ans plus tard, en 1762, Harrison, avançant toujours dans la même voie, soumettait à l’amirauté anglaise une horloge éprouvée par deux voyages successifs à la Jamaïque; elle fut déclarée fort utile et lui valut une récompense de 2,500 livres (65,000 francs). Le succès, sans être jugé complet et définitif, produisit une grande sensation.

Le 16 avril 1763, M. Saint-Florentin communiquait à l’Académie des sciences la lettre suivante, écrite à M. de Choiseul par l’ambassadeur de France en Angleterre.

«Je crois devoir avoir l’honneur de vous informer qu’un Anglais, nommé Harrison, a trouvé un instrument propre, à ce qu’on croit par sa justesse, à fixer la longitude. C’est une espèce de pendule qui, dans le voyage de la Jamaïque, l’aller et le retour pris ensemble, n’a souffert qu’une minute cinquante-quatre secondes de variation. Cette machine va être examinée publiquement et en même temps on donnera environ 100,000 francs à l’auteur. Ces 100,000 francs seront à-compte du prix total promis à la découverte des longitudes, et la somme entière du Præmium ne sera adjugée au sieur Harrison qu’après une nouvelle épreuve dans un voyage aux îles qu’il fera encore cet été. Les savants ou artistes qui voudraient assister à l’examen de l’instrument devront donner incessamment leurs noms pour être enregistrés et doivent se rendre ici de leur personne. On m’a chargé de vous demander si vous voudriez envoyer ici un Français pour être témoin et partie de l’examen, et on m’a dit qu’il faudrait que ce fût un habile et savant horloger comme sans doute nous en avons.»

L’Académie, en confiant cette mission à l’un de ses membres, eut le bon esprit de lui adjoindre Ferdinand Berthoud; c’était pour l’illustre horloger français l’invitation la plus pressante à égaler, à surpasser peut-être un jour l’œuvre excellente qu’il était capable de juger et digne d’admirer sans réserve. Malheureusement Harrison, mécontent de ses juges, refusa de montrer les détails de son horloge, et le voyage fut inutile à Berthoud. Les commissaires, presque tous astronomes, tout en jugeant l’horloge d’Harrison excellente et utile, refusèrent de la déclarer parfaitement sûre. Les observations de la lune restaient indispensables suivant eux pour corriger les bizarres inégalités qui surviennent parfois dans les meilleurs instruments. L’horloge n’obtint donc que la moitié de la récompense promise, et Mayer de Gottingue reçut pour ses tables de la lune la plus grande partie de l’autre moitié. C’est dix ans plus tard seulement, qu’un nouvel acte du parlement compléta pour Harrison la récompense de 20,000 livres; il était âgé de soixante-dix ans.

L’Académie des sciences, qui bien des fois déjà, par le programme de ses prix, avait rappelé à l’attention des savants le problème des longitudes, proposa de nouveau, en 1765, la recherche du meilleur moyen de déterminer la longitude en mer. Le succès d’Harrison et la connaissance sommaire de ses procédés avaient déjà encouragé et stimulé le zèle de Berthoud qui, s’adressant directement au ministre de la marine, lui avait proposé plusieurs horloges dont sa grande renommée exigeait un sérieux examen. Le ministre organisa une expédition dont le plan tracé par les officiers de marine fut approuvé par l’Académie. Mais elle avait en même temps à juger les pièces du concours auquel Berthoud refusait de prendre part: par l’organe de son président le marquis de Courtanvaux, elle demanda au ministre la disposition d’un bâtiment pour y faire ses études. M. de Saint-Florentin répondit, comme on aurait pu s’y attendre, qu’un bâtiment étant frété pour éprouver les horloges de M. Berthoud, il était très-facile d’y embarquer celles des concurrents, et que MM. les académiciens qui voudraient les accompagner trouveraient à bord toutes les facilités et tous les égards désirables. Peu satisfait de cette réponse, M. de Courtanvaux, président de l’Académie, se décida à faire construire à ses frais une corvette appropriée par son peu de tirant d’eau aux nombreuses relâches qu’il conviendrait de faire, et, prenant Pingré à son bord, il partit du Havre le 14 mai 1767, emportant deux montres présentées au concours par P. Leroy, qui voulut les suivre lui-même et faire partie de l’expédition.

Craignant que l’exactitude vérifiée au retour ne résultât d’une compensation d’erreurs, il plaça sur son itinéraire un grand nombre de points dont la longitude bien connue devait fournir des vérifications. Comme il s’agissait d’éprouver les montres, non de s’en servir, elles furent placées dans le lieu le plus défavorable, c’est-à-dire le plus agité du navire. Les deux montres réalisèrent les promesses de Leroy; l’une d’elles, il est vrai, avait varié de 2′, 34″ dans les trente-cinq premiers jours, mais réglées de nouveau à Amsterdam, la première varia de 36″ seulement, et l’autre de 7″½ pendant quarante-huit jours de traversée. Elles furent jugées dignes du prix, et Leroy le reçut dans la séance publique de 1769.

Berthoud n’avait pas concouru, mais sur le rapport très-favorable des commissaires nommés par le ministre, il obtint une pension de 3,000 livres avec le titre d’horloger de la Marine et d’inspecteur de ses horloges.

L’Académie, malgré la perfection des pièces présentées par Leroy, ne regardait pas le problème comme définitivement résolu, et malgré les justes louanges qu’il lui accorda, son rapporteur l’engageait à mieux faire encore. La même question fut proposée en 1771 et le prix n’étant pas décerné fut doublé et remis à 1773. Cette fois, pour éprouver les montres présentées au concours, le ministre mit à la disposition de l’Académie une frégate commandée par M. de Verdun et sur laquelle Borda, lieutenant de vaisseau et membre lui-même de l’Académie, s’embarqua avec l’infatigable et dévoué Pingré.

Outre les montres des concurrents, les commissaires emportaient celles de Berthoud qui, tout en continuant à refuser le concours se prêtait loyalement à la comparaison.

On se rendit successivement sur la côte d’Afrique, aux Antilles, à Terre-Neuve, en Islande et en Danemark. La longitude fournie par les montres fut comparée à chaque station avec les résultats astronomiques les plus précis. Les montres de Leroy et celles de Berthoud justifièrent cette fois encore toute la réputation de leurs auteurs: malgré le froid de l’Islande, la chaleur de la côte d’Afrique et les agitations de la mer, on n’obtint qu’un demi-degré d’erreur en moyenne pour six semaines de traversée. Le prix fut une seconde fois décerné à Leroy.

Ces horloges n’étaient pas portatives, et c’était un grave inconvénient; souvent même les pièces les plus parfaites étaient gâtées pendant le transport au navire. L’Académie, toujours préoccupée des progrès de l’horlogerie, appela une fois encore sur ce sujet l’attention des savants et des artistes. Le dernier programme de prix, publié par elle en 1793, était ainsi conçu:

«Le prix sera décerné à la meilleure montre de poche propre à déterminer les longitudes en mer, en observant que les divisions indiquent les parties décimales du jour, le jour étant divisé en dix heures, l’heure en cent minutes, et la minute en cent secondes.»

Le prix devait être décerné en 1795, mais l’Académie n’existait plus alors et le concours se trouva annulé. La première classe de l’Institut l’ouvrit de nouveau et couronna le neveu de Berthoud.

M. de Meslay eut des imitateurs. Montyon d’abord, en cachant son nom qui devait être tant de fois répété depuis, fit don à l’Académie en 1779, d’une rente de 1,080 livres, pour récompenser chaque année un mémoire soutenu d’expériences tendant à simplifier les procédés de quelque art mécanique.

Montigny, mort en 1782, légua une rente de 600 livres, destinée à établir un prix annuel dont l’objet serait de quelque art dépendant de la chimie.

L’abbé Raynal enfin, célèbre, disent les programmes de 1790 à 1793, par ses ouvrages, par son patriotisme et par son zèle pour les droits et le bonheur des hommes, fit don à l’Académie d’une rente de 1,200 livres, pour fonder un prix dont le sujet était laissé à son choix.

L’Académie elle-même renonçant en 1777, sur la proposition de d’Alembert, aux honoraires alloués pour le jugement des prix, les consacra à fonder un prix d’histoire naturelle qui, sous le nom de prix de physique, devait être décerné tous les deux ans.

M. d’Alembert a lu l’écrit suivant:

«L’Académie nous ayant fait l’honneur de nous nommer commissaires du prix, MM. Cassini, Lemonnier, de Condorcet, l’abbé Bossut et moi, nous avons une proposition à lui faire que nous désirons fort de voir acceptée, parce qu’elle a pour objet le bien et le progrès des sciences.

«Les cinq commissaires du prix ont, comme on sait, un honoraire très-modique pour chacun d’eux, puisqu’il n’est que de 125 francs une année et de 175 francs l’autre; ces honoraires réunis forment en deux ans une somme de 1,500 francs; nous proposons de nous désister de ce très-modique honoraire et nous invitons nos confrères, qui sans doute penseront comme nous, à s’en désister de même pour l’avenir; il suffirait pour cela que chaque académicien voulût bien y renoncer dès ce moment, ou peut-être même qu’il n’y eût sur cet objet aucune réclamation, comme nous avons lieu de le croire. En ce cas, nous proposons d’employer tous les deux ans la somme de 1,500 francs, qui proviendrait de cette renonciation, à un prix de physique qui serait proposé par l’Académie. Nous disons à un prix de physique, parce que le sujet du prix annuel ordinaire étant presque toujours de mathématiques ou physico-mathématique, les classes de physique de l’Académie, c’est-à-dire les trois classes d’anatomie, de chimie et de botanique partageraient avec les classes de mathématiques l’avantage d’avoir aussi un sujet de prix à proposer qui pourrait aussi avoir pour objet ces différentes sciences.

«Un autre somme, qui est aussi de 1,500 francs en deux ans, est affectée au secrétariat de l’Académie par l’institution du prix. Cette somme a été accordée à M. de Fouchy, comme un dédommagement nécessaire des sacrifices qu’il a faits par sa retraite et comme la récompense très-juste de ses services.

«M. le marquis de Condorcet, secrétaire actuel, déclare qu’il renonce dès à présent au droit qu’il pourrait avoir un jour sur cette somme, qui servirait alors à augmenter ou doubler ce prix que nous proposons.»

Sans être aussi versé que Condorcet dans la théorie des probabilités, chacun pouvait comprendre que l’importance de sa renonciation dépendait de la vie probable du vieux Grand-Jean Fouchy, et il eût été de meilleur goût de ne pas provoquer aussi nettement à en faire le calcul.

Les propositions cependant furent adoptées à l’unanimité.

Indépendamment de ces institutions régulières, l’Académie reçut à plusieurs reprises, tant des particuliers que du gouvernement, des sommes parfois considérables destinées à encourager l’étude d’une question désignée. Sans rechercher exactement toutes celles qui furent successivement offertes et acceptées, citons seulement quelques-unes des donations les plus remarquables:

D’Alembert, en 1758, apporta à l’Académie, de la part d’un donateur anonyme, une somme de 500 livres destinée à l’auteur du meilleur travail sur la fabrication du verre, dont la savante compagnie était priée d’accepter le jugement, afin que l’honneur de recevoir le prix de ses mains lui donnât une valeur capable d’exciter les bons esprits à le mériter.

Déjà, sans se nommer, un membre de l’Académie avait proposé un prix de 1,200 livres à qui trouverait le moyen de fabriquer sûrement des pièces de flint-glass sans défaut, propres à la construction des lentilles achromatiques.

En 1766, un citoyen zélé pour l’utilité publique consigna au trésorier de l’Académie une somme de 1,000 livres, qui fut doublée l’année suivante, pour l’auteur du meilleur travail sur la manière d’éclairer une grande ville pendant la nuit. Le prix fut partagé entre trois concurrents: Lavoisier, dont le mémoire a été récemment publié, concourut et obtint une médaille d’or. L’Académie, fidèle observatrice des conditions du concours, laissa les noms des autres concurrents sous les plis cachetés qui les renferment encore aujourd’hui.

Plusieurs particuliers de la ville d’Amiens proposèrent, en 1776, un prix de 1,200 livres pour l’auteur du meilleur ouvrage sur la teinture. L’Académie, jugeant sagement la question trop étendue, n’accepta la mission qu’en réduisant le programme à l’étude et à l’analyse de l’indigo.

Le sujet proposé fut une autre fois complétement refusé par l’Académie.

Le prix de 500 livres, dont La Condamine avait voulu faire les frais, roulait sur deux questions proposées et publiées à l’avance par les journaux, sans que l’Académie eût été consultée; l’une d’elles était puérile et fut cause du refus. On demande, disait le programme, les véritables causes des différences qu’on observe dans les diverses espèces d’animaux entre les mâles et les femelles, surtout par rapport au poil et à la plume parmi les quadrupèdes et les oiseaux. Mais la seconde question, réellement belle et importante, pouvait hâter les progrès de la science et faire honneur à l’Académie.

Le roi lui-même, à plusieurs reprises, fit paraître son estime pour l’Académie, en la chargeant de décerner des prix considérables sur des questions dont la solution importait au bien public.

Citons entre beaucoup d’autres:

Un prix de 2,400 livres, proposé en 1774, pour être décerné à l’artiste qui présentera les instruments mathématiques les plus parfaits.

Un prix de 12,000 livres, à partager inégalement entre ceux des concurrents qui auront proposé la meilleure manière de rétablir ou de perfectionner la machine de Marly.

Un prix de 4,000 livres, porté à 8,000, puis à 12,000, à qui trouvera le moyen d’accroître, en France, la récolte du salpêtre, et de dispenser surtout des recherches que les salpêtriers ont le droit de faire dans les caves des particuliers.

De telles récompenses, considérables pour l’époque, accroissaient l’importance de l’Académie qui, prudente et digne en toute circonstance, sut, par sa constante impartialité, ajouter à la valeur de ses prix l’honneur envié de tous d’être distingué par elle.

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