II.
LES ACADÉMICIENS.
LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS.
Le premier secrétaire de l’Académie fut un modeste et savant ecclésiastique choisi par Colbert à cause de sa belle latinité et habile à exposer les opinions récentes ou anciennes qu’il aimait à connaître plus encore qu’à juger. Le rôle de Duhamel dans l’Académie fut presque borné à la rédaction des procès-verbaux résumés vers la fin de sa vie sous le titre de Regiæ scienciarum Academiæ Historia dans un ouvrage intéressant qu’une traduction élégante de Fontenelle devait bientôt condamner à l’oubli.
Lorsque l’organisation nouvelle de l’Académie lui imposa le devoir de la représenter chaque année dans les séances publiques et solennelles, Duhamel se hâta de résigner ses fonctions à celui que depuis longtemps déjà il avait choisi pour aide et pour successeur. Duhamel a donné Fontenelle à l’Académie, c’est un titre à sa reconnaissance.
Prolixe et disert sans être fécond, Duhamel a écrit un grand nombre de volumes que l’historien des sciences, aussi bien que celui de la philosophie, peut sans injustice passer sous silence. Duhamel, en effet, expose les idées d’autrui, non les siennes; sur aucun sujet il n’a été inventeur ou novateur, mais il avait beaucoup lu et bien lu. Soigneux de s’enquérir de toutes les opinions, il analyse les sentiments de chaque philosophe, et sans se soumettre à aucune école, les apprécie toujours avec liberté, parfois avec bon sens. Aristote est le guide qu’il préfère, il ne s’en cache pas, mais il admet le progrès. Galilée, Descartes et Bacon sont cités plus d’une fois avec ses savants confrères de l’Académie, Huyghens, Cassini et Mariotte, dans son livre un instant célèbre: Philosophia vetus et nova.
Lorsque le maître de philosophie énumère à M. Jourdain les trois opérations de l’esprit: la première, la seconde et la troisième, en lui apprenant que la première est de bien concevoir, la seconde de bien juger par le moyen des catégories et la troisième de bien tirer les conséquences par le moyen des figures, c’est le traité de Duhamel qu’il commence à lui enseigner. De telles distinctions ne sont plus pour nous qu’un vain et ridicule jeu de paroles; on y voit cependant avec intérêt de quelles entraves, quarante ans après la mort de Descartes, l’esprit humain restait embarrassé, et l’on en salue avec plus de respect encore la méthode réellement scientifique, qui dès le début dirige invariablement les recherches, même les moins heureuses, de l’académie nouvelle. Le livre de Duhamel dicté pendant longtemps dans les écoles était lui-même un grand progrès sur la dialectique du moyen âge. Les questions y sont posées avec clarté; l’expérience, quand elle intervient, est acceptée comme un juge sans appel, et jamais un texte n’y est opposé à une raison. Non content d’étudier les phénomènes, Duhamel veut malheureusement en pénétrer le premier principe, et au milieu des rêveries qui y occupent la plus grande place, la science véritable, dans son livre, semble étouffée et cachée à la fois au métaphysicien peu curieux des faits qu’il accorde avec tous les systèmes, et au lecteur moderne, impatient des vagues subtilités qui en semblent inséparables.
Deux fois par an le secrétaire de l’Académie devait, dans une séance publique, prononcer l’éloge des académiciens morts depuis la dernière réunion. Les éloges furent composés d’abord par Fontenelle avec un inimitable talent et une exactitude relative, qui, malgré quelques concessions aux convenances et aux nécessités du genre, a rarement été surpassée dans les écrits analogues. Fontenelle ne fut jamais fort savant. Neveu des deux Corneille, dont sa mère était sœur, il voulut d’abord imiter ses oncles et composer des tragédies dont l’insuccès fut complet; son esprit juste et sans passion comprit la leçon et s’y résigna; jamais auteur en effet ne sembla moins né pour la scène tragique.
Les lettrés se passionnaient alors pour ou contre la supériorité des anciens sur les modernes. Fontenelle, dans un ouvrage où il faisait parler quelques morts illustres de l’antiquité, se rangea sans grand bruit, mais très-clairement pourtant, dans le camp de leurs adversaires. Ésope s’adressant à Homère lui reproche l’invraisemblance de ses poëmes et reçoit cette réponse singulièrement placée dans la bouche du plus vrai des poëtes: «Vous vous imaginez que l’esprit humain ne cherche que le vrai; détrompez-vous, l’esprit humain et le faux sympathisent extrêmement.» Le nom que ses premiers essais lui avaient acquis fut grandi jusqu’à la célébrité par l’ouvrage resté justement classique qu’il publia deux ans après sur la Pluralité des mondes. Malgré les hérésies scientifiques que doit nécessairement contenir l’œuvre astronomique d’un disciple de Descartes, cet ouvrage donne dans un style excellent, avec l’ingénieuse finesse dont le nom de Fontenelle éveille le souvenir, une exposition très-exacte et très-claire des traits les plus saillants du système du monde. Le spirituel causeur, fort à l’aise d’ailleurs avec la science, rêve souvent plus encore qu’il n’enseigne.
«Il ne faut réserver, dit-il, qu’une moitié de son esprit aux choses de cette espèce et en réserver une autre moitié libre où le contraire puisse être admis.» Tel est, en effet, l’état dans lequel les œuvres scientifiques qu’il devait exposer plus tard laissèrent constamment l’esprit de Fontenelle. Croyant tout incertain, il croit tout possible. Sous la modestie du savant qui sait ce qu’il ignore, suspend son jugement et ne craint pas d’en faire l’aveu, on voit percer le secret orgueil du philosophe qui marque son indépendance. Toujours clair et jamais lumineux, ses affirmations, quand il ose en faire, ne sont ni vives ni pressantes; il ne connaît pas l’enthousiasme et loue presque du même ton l’excellent et le médiocre; non qu’il cherche à grandir outre mesure les petites choses, mais il ne prise pas toujours assez haut les grandes, et l’éternel sourire qu’il promène avec grâce sur la science s’adresse moins aux grandes vérités qu’il contemple, qu’aux fines pensées dont elles sont l’occasion et aux ingénieux rapprochements qu’il croit, à force d’art, rendre naturels et simples. Sceptique d’ailleurs avec parti pris, sous la force des plus grands génies, il se plaît à montrer la faiblesse de l’esprit humain, et s’il lui arrive de dire d’une théorie: cela est quelque chose de plus que vraisemblable, il atteint ces jours-là la limite de son dogmatisme.
Fontenelle, dans ses Éloges, semble s’imposer la loi de n’être ni profond ni sublime; son âme, qui ne s’échauffe jamais, n’a pas pour cela grand effort à faire, et sans s’étonner des plus grandes conquêtes de la science, il les raconte du même ton dégagé dont il expose les systèmes les plus arbitraires. Ami des études faciles il cache habilement qu’il en existe d’autres; il montre ceux qu’il peint plus dignes d’estime que d’admiration, en en faisant d’honnêtes gens qu’il réduit à leur juste grandeur et non des héros inimitables et plus grands que nature. Sa voix qui ne s’enfle jamais s’élève quelquefois, mais un doute finement exprimé ou une locution familière font alors reparaître bien vite son accent habituel.
On a le droit de se demander si Fontenelle a toujours eu la pleine compréhension des découvertes qui, sous sa plume, semblent si simples, et s’il a pénétré jusqu’au fond des théories si variées qu’il effleure avec tant d’aisance. Après avoir relu ses Éloges et une grande partie des mémoires qu’il y loue, j’oserai sur ce point dire franchement mon opinion: Fontenelle sans tout savoir pouvait tout comprendre. Il connaissait, sans s’y soumettre toujours, les règles d’un raisonnement exact et sévère. Interprète de tous ses confrères, il entend la langue de chacun et sait la parler avec esprit. Il peut soulever, sans être accablé sous leur poids, les théories les plus élevées, et suivre jusqu’au bout, dans un sérieux examen, l’enchaînement des déductions les plus subtiles; mais une telle application n’était ni dans ses goûts ni dans ses habitudes, et l’on peut, dans ses Éloges, relever plus d’une page où son style, habituellement si précis et si juste, devient inexact et obscur sans être jamais négligé, en trahissant plus encore le vague et la confusion des idées que l’incertitude et la réserve de l’esprit.
Si Fontenelle d’ailleurs pouvait comprendre toutes les découvertes, sa science n’était pas assez assurée pour en embrasser toute l’étendue, tirer de son fonds un jugement sur leur importance, peser dans une juste balance le vrai et le faux d’une théorie, et prononcer avec discernement sur le degré de vraisemblance d’un système. Une telle entreprise, étendue à l’immense variété des sujets qu’il aborde, serait d’ailleurs trop périlleuse même pour les plus habiles, et elle n’était pas dans son rôle.
Fontenelle n’eut donc pas dans la science assez d’autorité personnelle pour y prendre le rôle d’historien et de juge. Il en a été l’incomparable nouvelliste. Nul mieux que lui n’a su indiquer les vérités scientifiques sans les expliquer méthodiquement, et en les rendant accessibles à tous il a grandement contribué à la célébrité sinon à la gloire de l’Académie. Prêtant aux travaux de ses confrères la finesse de ses aperçus et la vivacité ingénieuse de son style, il a su dans leurs portraits qui sont des chefs-d’œuvre, plus encore que dans l’analyse de leurs découvertes, donner aux plus humbles et aux plus obscurs une célébrité imprévue et durable, et le juste et sérieux hommage qu’il rend au vrai mérite fait aimer et respecter tout à la fois les savants et la science, car l’admiration s’accepte aisément de la bouche d’un homme de tant d’esprit, qui ne l’impose jamais et la tempère par de si fins sourires.
Le style ingénieux de Fontenelle se retrouve avec toute son élégance dans les analyses annuelles des travaux de l’Académie, jusqu’en 1739. Mairan lui succéda dans cette charge de premier ministre de la philosophie, comme l’appelait Voltaire, qui la désira un instant et l’aurait portée sans fatigue.
Né à Béziers en 1678, Mairan fut nourri aux lettres dès son enfance; on citait son savoir précoce et la vivacité de son esprit. Versé dans les langues anciennes et habile à discourir sur tous les sujets, il concourut trois années de suite pour le prix de l’Académie de Bordeaux et fut trois fois couronné. L’Académie l’adoptant alors comme membre titulaire motiva gracieusement son choix sur le désir d’écarter de ses concours, en le plaçant parmi les juges, un jouteur tel que lui.
L’Académie des sciences de Paris, par une distinction jusque-là unique et que n’obtinrent depuis ni Réaumur, ni Buffon, ni Clairaut, ni d’Alembert, ni Laplace, ni Lavoisier, ni Haüy, ni Laurent de Jussieu, le nomma peu après pensionnaire sans qu’il eût été associé ou adjoint. L’Académie française enfin l’élut en 1743, à la place de Saint-Aulaire.
Les ouvrages fort nombreux de Mairan ne justifient ni ses succès, ni le titre d’illustre que les journaux du temps lui décernent à toute occasion. Attaché en physique aux idées de Descartes, et fidèle à la doctrine des tourbillons, Mairan, de même que Fontenelle, demeura toujours ferme à repousser l’attraction. Généralisant la théorie des couleurs, il voulait que les rayons sonores plus ou moins graves fussent propagés simultanément par des molécules de nature diverse, à chaque note de la gamme correspondant dans l’atmosphère un fluide spécial uniquement propre à la transmettre et que les autres peuvent battre vainement sans l’ébranler.
Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, admet cette théorie comme la seule qui puisse faire concevoir la propagation du son dans l’air, et par une déduction difficile à saisir, en conclut que l’air n’existe pas, et l’affirme par une coïncidence malheureuse au moment même où Priestley et Lavoisier en faisaient l’analyse.
Mairan ne prétendait cependant, dit Fontenelle, donner en cela que des conjectures, mais c’est beaucoup en pareille matière, ajoutait-il, que des conjectures heureuses. Il est malheureusement difficile d’accorder ce nom à ces rêveries sans consistance qui, sans rien fonder ni rien résoudre, et n’ayant pu faire l’objet d’aucune étude sérieuse, n’ont pas vécu un seul instant dans la science.
Mairan, dans un autre travail, recherche la raison pour laquelle les jours d’été sont plus chauds que ceux d’hiver. Suivant ses calculs plus que douteux, le soleil à midi envoie dix-sept fois plus de chaleur en juillet qu’en décembre. Le thermomètre dément ses prévisions sans le troubler un instant, et il en conclut hardiment qu’un feu central permanent joue dans le phénomène le rôle principal. «Trop éloigné des montagnes, le feu n’échauffe pas leurs sommets, dont les neiges perpétuelles sont par là expliquées.»
Mairan, qui ne s’effrayait d’aucun problème, a écrit sur la question des forces vives, sur la figure de la terre, sur les aurores boréales, sur la formation de la glace, sur le mouvement de la lune, etc. Son esprit superficiel, mais audacieux et flexible, s’étend et se partage entre les études les plus diverses. Donnant un libre essor à sa curiosité, il effleure avec une perpétuelle inconstance toutes les sciences à la fois, et son imagination hardie mais stérile, en croyant soulever les voiles les plus secrets, s’agite sans rien produire et sans rien féconder.
Laborieux et actif jusqu’à la plus extrême vieillesse, Mairan vit le respect sincère d’une génération nouvelle succéder aux applaudissements qui avaient salué sa jeunesse. Homme d’esprit sinon de grand jugement et de génie, il se faisait aimer, admirer quelquefois, des plus honnêtes gens de son époque, et il n’est pas un savant dont ses contemporains aient dit plus de bien et plus hautement. Il faut tenir grand compte d’un témoignage aussi unanime, en n’oubliant pas que si les théories de Mairan nous semblent ridicules aujourd’hui, c’est que les progrès de la science, en démentant toutes ses hypothèses, ont ruiné tous ses raisonnements. Voltaire, à qui les louanges, il est vrai, ne coûtent guère, a écrit de Mairan: «Il me semble avoir en profondeur ce que Fontenelle avait en superficie.» Il serait plus exact de dire que dans toute sa carrière, désireux de continuer son illustre et aimable prédécesseur, et le prenant constamment pour modèle, Mairan, sans l’égaler jamais, savait dans ses écrits comme dans sa conversation que l’on trouvait charmante, rappeler parfois son souvenir. Plus entêté de la science, mais non plus passionné pour elle, il se montre inférieur en cela surtout, qu’en effleurant comme lui toutes les vérités il croyait en pénétrer le fond et en voir l’enchaînement véritable, et tandis que le sceptique et prudent Fontenelle, satisfait d’ignorer le principe et la fin des choses, n’en dissertait que plus à l’aise, toujours tranquille dans son doute universel, l’illustre et présomptueux Mairan, non moins tranquille à ses côtés, croyait y reposer dans la vérité.
Mairan fut secrétaire de l’Académie pendant trois ans seulement. Grandjean de Fouchy lui succéda en 1743, et cet honneur combla son ambition. L’exacte précision de ses analyses et la froide sagesse de ses Éloges auraient pu satisfaire, sinon charmer, un auditoire moins rempli du souvenir de Fontenelle, et Grimm semble non-seulement sévère mais injuste quand il dit:
«Les assemblées publiques de l’Académie sont destinées aux éloges des académiciens décédés dans le cours du semestre et à la lecture de quelques mémoires peu amusants, souvent peu instructifs; c’est l’ennui qui y préside ordinairement. On dirait que le membre de l’Académie qui fait les éloges est à ses gages.»
Les éloges de de Fouchy sont loin cependant d’être méprisables. Il expose les découvertes de ses confrères avec assez d’exactitude et de clarté pour faire désirer de les voir dans un plus grand jour, et sans trouver toujours le trait caractéristique de chaque esprit, il se fait écouter comme un témoin précieux, souvent unique aujourd’hui, de plus d’un caractère honorable et élevé dans une vie modeste et utile.
Grandjean de Fouchy, malgré son extrême modestie, exerça dignement et avec fermeté, pendant plus de trente ans, les laborieuses et délicates fonctions de secrétaire. Toujours vigilant et actif, exactement soumis à la règle et soigneux de l’imposer à tous, il savait exiger des plus illustres comme des plus humbles les égards et la courtoisie que son affable confraternité accordait indistinctement à tous.
On lit au procès-verbal du 7 décembre 1756:
«M. d’Alembert s’étant plaint que, dans l’histoire de 1752, je n’avais fait qu’une simple mention de son ouvrage intitulé: Essai d’une théorie nouvelle de la résistance des fluides; et ayant demandé que l’Académie m’obligeât à faire l’extrait dans l’histoire de 1753, j’ai répondu que j’avais agi en ce point conformément à la délibération du comité de librairie que j’avais consulté sur ce sujet et que voici telle qu’elle se trouve au registre du comité: «J’ai demandé si le secrétaire de l’Académie était obligé de faire dans l’histoire l’extrait de l’ouvrage d’un académicien qui s’est contenté d’en mettre un exemplaire dans la bibliothèque sans lui faire la politesse de lui en donner un; j’ai représenté qu’il était injuste à plusieurs égards et souvent impossible à lui d’y satisfaire; sur quoi il a été décidé que le secrétaire n’était tenu, dans ce cas, qu’à une simple mention sans aucun extrait.»
«La chose ayant été discutée, il a été dit que je ne pouvais être contraint à faire l’extrait demandé et que l’on ne pouvait que m’y exhorter; à quoi j’ai répondu qu’il me suffisait que l’extrait en question parût faire plaisir à l’Académie pour que je le fisse, mais que ce serait uniquement pour lui marquer mon attachement et sans préjudice au droit qu’a le secrétaire de faire ou de ne pas faire l’extrait d’un ouvrage, selon qu’il le juge à propos; suppliant l’Académie de recevoir la déclaration que je faisais que cet ouvrage serait le dernier dans ce cas dont je ferais l’extrait, me proposant de n’en faire dans la suite aucun de ceux dont les auteurs auraient manqué à un devoir de politesse consacré par un usage non interrompu jusqu’à présent et duquel je dois être d’autant plus jaloux, que je le regarde comme une marque de l’estime et de l’amitié de mes confrères.»
D’Alembert, on le voit, n’aimait pas Grandjean de Fouchy. C’est cependant l’ami dévoué, l’admirateur de d’Alembert, et son protégé en toute circonstance, que Grandjean de Fouchy voulut associer à ses travaux pour lui assurer sa succession. Une portion considérable de l’Académie, Buffon et ses amis entre autres, auraient préféré Bailly pour secrétaire; on s’arrangea pour ne pas les consulter.
Dans le dessein qu’il avait depuis longtemps de briguer ces importantes fonctions, Condorcet, pour s’y préparer et s’en montrer digne, avait complété la série des éloges de Fontenelle en publiant ceux des membres de l’ancienne Académie morts avant 1699. D’Alembert, en proposant l’approbation à l’Académie et l’autorisation d’imprimer sous son privilége, en avait dit:
«Cet ouvrage servira à faire connaître par de nouveaux exemples combien les sciences sont utiles et respectables; il est d’ailleurs écrit avec le goût sage et l’élégance noble qui doit faire le caractère des éloges académiques, les matières les plus difficiles y sont exposées avec toute la clarté dont elles sont susceptibles, et les réflexions philosophiques que l’auteur a jointes à cet exposé précis et fidèle donnent à l’ensemble tout l’intérêt qu’on peut y désirer. Nous croyons en conséquence que cet ouvrage est très-digne de l’impression et qu’il mérite non-seulement l’approbation de l’Académie, mais la reconnaissance de ceux qui s’intéressent au progrès des sciences.»
Quelques semaines après, le 27 février 1773, le duc de la Vrillière écrivit à l’Académie:
«M. de Fouchy, secrétaire de l’Académie depuis trente ans, désire d’avoir un adjoint qui puisse le seconder dans ses travaux actuels, se mettre au fait sous ses yeux des difficultés de détail qui concernent l’Académie et lui succéder un jour dans cette place. J’ai mis sous les yeux du Roi la lettre que M. de Fouchy m’a écrite sur cet objet, il paraît juste à Sa Majesté de ne donner, pour adjoint au titulaire d’une place, qu’une personne qui lui convienne, et les longs services de M. de Fouchy semblent mériter tous les égards possibles à ce qu’il peut désirer par rapport à cette adjonction; il a jeté les yeux sur M. le marquis de Condorcet, associé mécanicien, dont il a déjà éprouvé les talents en lui confiant quelques articles de l’histoire de l’Académie, qu’on imprime actuellement et dont il connaît d’ailleurs le caractère doux et impartial, nécessaire au secrétaire d’une société savante; d’ailleurs le choix de M. de Fouchy paraît confirmé par la réputation que les ouvrages de M. de Condorcet lui ont faite dans l’Europe littéraire et par le suffrage unanime que le public a accordé aux éloges de plusieurs anciens académiciens que M. le marquis de Condorcet vient de faire paraître. Le Roi a donc jugé, Monsieur, et d’après les desseins de M. de Fouchy et d’après la connaissance qu’il a lui-même du mérite de M. de Condorcet, qu’il est propre à remplir la place dont il s’agit; cependant comme Sa Majesté désire d’avoir sur cet objet l’avis de l’Académie, elle lui ordonne de délibérer à huitaine si M. de Condorcet est en effet capable de cette place.
«Comme l’affaire dont il est question intéresse le secrétaire, c’est à vous, Monsieur, et non à lui que Sa Majesté m’a ordonné d’adresser cette lettre.»
Sur quoi il a été résolu de faire des observations à M. de la Vrillière, et M. Leroy a lu un projet de lettre qui fut approuvé. La copie de ce projet manque au procès-verbal, ainsi qu’une lettre adressée par Condorcet à ses confrères qui, dans la séance suivante, délibérant sur sa capacité, émirent un vote où Condorcet voulut voir l’expression libre et spontanée de leur choix.
Trois ans après cependant, lorsque Grandjean de Fouchy quitta définitivement ses fonctions, Condorcet, un peu tardivement scrupuleux, déclina par écrit toute prétention à réclamer sa place comme un droit acquis.
Après la lecture de sa lettre, il a prié l’Académie, dit le procès-verbal, d’engager M. Amelot à faire ordonner par le Roi qu’il soit procédé à l’élection pure et simple, sans avoir égard à son adjonction, et «j’ai été chargé, dit Grandjean de Fouchy, d’enregistrer l’écrit qu’il avait lu, qu’elle a cru devoir conserver comme un témoignage de l’attachement et de l’honnêteté de M. de Condorcet.» La lutte dans ces circonstances était évidemment impossible et la candidature de Bailly ne fut pas même produite.
Les écrits mathématiques de Condorcet doivent être lus avec précaution; quels qu’aient été pour eux les suffrages et les applaudissements des contemporains les plus illustres, la postérité impartiale et sympathique à sa mémoire conserve cependant le droit de les juger. Aucun d’eux ne s’élève au-dessus du médiocre, presque complétement oubliés aujourd’hui ils prouvent seulement, avec l’ouverture de son esprit, la solidité de ses premières études.
L’ouvrage de Condorcet sur la Probabilité des jugements a seul conservé quelque célébrité. Laplace, Poisson et plus récemment M. Cournot se sont hasardés après lui sur ce terrain, le plus glissant peut-être où puisse se placer un géomètre, et ni le génie de l’un ni l’habileté des autres ne leur a permis de s’y établir solidement.
Lorsqu’une urne contient des boules blanches et des boules noires en nombre et en proportion connus, on peut aisément calculer quelle est, dans un nombre donné de tirages, la probabilité d’obtenir un résultat désigné à l’avance. Par des principes moins évidents mais tout aussi certains, le résultat observé du tirage révèle la composition probable de l’urne et les chances d’erreurs diminuent indéfiniment quand on accroît le nombre des épreuves. Si l’on a vu par exemple, sur trois millions de tirages, une urne qui contient trois boules donner 2,000,175 fois une boule blanche et 999,825 fois une noire, il est extrêmement probable, certain pour ainsi dire, que deux des boules sont blanches et la troisième noire.
Pour Condorcet, chaque tribunal est assimilé à une telle urne dont les boules blanches ou noires représentent les jugements équitables ou iniques.
Mais comment, dans chaque cas, connaître la couleur de la boule? comment compter les erreurs du tribunal et en tenir état? Le problème est difficile, Condorcet ne le croit pas insoluble. «Je suppose, dit-il, que l’on connaisse un certain nombre de décisions formées par des votants dont la voix a la même probabilité que celle des votants sur la vérité des décisions futures desquels on veut acquérir une certaine assurance. Je suppose de plus, c’est toujours Condorcet qui parle, que l’on ait choisi un nombre assez grand d’hommes vraiment éclairés et qu’ils soient chargés d’examiner une suite de décisions dont la pluralité est déjà connue, et qu’ils prononcent sur la vérité ou la fausseté de ces décisions. Si, parmi les jugements de cette espèce de tribunal d’examen, on n’a égard qu’à ceux qui ont une certaine pluralité, il est aisé de voir qu’on peut sans erreur sensible, ou les regarder comme certains, ou supposer à la voix de chacun des votants de ce tribunal une certaine probabilité un peu moindre de celle qu’elle doit réellement avoir et déterminer d’après cette supposition la probabilité de ces jugements.»
Il y a beaucoup à reprendre dans cette théorie qui renferme plusieurs erreurs: «La méthode, dit cependant Condorcet un peu naïvement, ne peut avoir dans la pratique qu’un seul inconvénient: la difficulté de composer le tribunal d’examen.» Sans se contenter pourtant de sa première méthode, Condorcet se hâte d’en proposer une seconde qui, pour être plus ingénieuse, n’en est pas moins inacceptable. Condorcet, sans le déclarer expressément, continue la fiction d’une urne de composition constante remplaçant les divers tribunaux, comme si tous les juges du royaume, assimilés à un homme toujours semblable à lui-même, prononçaient sur toutes les causes avec un égal discernement, une attention invariable et la même indifférence à l’éloquence inégale comme à la conviction affectée ou sincère des avocats qui les obscurcissent.
L’intégrité et le savoir des magistrats seront toujours rebelles aux formules des géomètres, et en négligeant de les considérer comme la seule base solide de la justice des arrêts, ils s’exposent à démentir ces paroles de Laplace qui, dans cette théorie, devraient être leur règle et leur loi: Le calcul des probabilités n’est au fond que le bon sens mis en formules.
Les éloges des académiciens composés par Condorcet eurent dans leur temps un grand succès. D’Alembert les signale tout d’abord comme excellents. Voltaire a appelé gracieusement leur auteur monsieur plus que Fontenelle en n’y voyant qu’une chose fâcheuse, «c’est que le public, lui disait-il, désirera qu’il meure un académicien par semaine pour vous en entendre parler.» Condorcet, en effet joint à la netteté du langage l’intelligence complète, et quelquefois profonde des questions les plus difficiles; il est loin cependant d’être sans défauts, et le titre de plus que Fontenelle est une des exagérations habituelles à Voltaire qu’il serait injuste de discuter sérieusement.
Loin d’aimer, comme Fontenelle, à s’abaisser par un discours simple et de peindre avec un seul trait en disant beaucoup en peu de mots, pour laisser deviner davantage encore, Condorcet, par sa forme trop oratoire, éveille tout d’abord la défiance. Le lecteur le tient pour suspect, et lors même qu’il se montre juste, on redoute l’exagération. Impatient de la méditation des choses de la science et incapable de s’y enfermer tout entier, il ne sait pas cacher et semble même montrer volontiers tout ce qui occupe son esprit. Conduit par exemple dans l’éloge de Blondel à blâmer en passant les modernes qui ont la modestie de croire qu’il est impossible d’égaler les anciens surtout dans la poésie, «ce préjugé, dit-il, était excusable en quelque sorte au temps de Blondel, où l’on ne pouvait opposer aux zélateurs de l’antiquité cet homme illustre pour qui seul la reconnaissance et l’admiration de son siècle ont prévenu le culte des races futures, et qui, semblable à ces enfants du ciel adorés dans les temps héroïques, unit à la gloire d’être un génie sublime la gloire bien plus touchante d’être compté parmi les bienfaiteurs de l’humanité.» L’illustre patriarche, dont Condorcet avait l’honneur d’être connu et aimé, lui eût tout au moins conseillé, s’il eût été consulté, de placer sa tirade ailleurs. Les professions de foi de civisme, de vertu et de sensibilité s’élèvent dans les éloges de Condorcet un peu trop à l’improviste. Le jeune Vaucanson invente un échappement d’horlogerie, Condorcet le raconte et ajoute: «Il éprouva pour la première fois ce plaisir si vif et si pur qui serait le premier de tous si la nature n’avait attaché aux bonnes actions des charmes encore plus touchants.» Cette réflexion, il faut le remarquer, n’est pas même une ingénieuse transition et n’annonce nullement, comme on pourrait le croire, le récit d’une action vertueuse ou touchante. Ne sent-on pas plus de prétention que de vraie sensibilité dans ces lignes de l’éloge de Bezout, où Condorcet sans doute croit imiter Fontenelle en adoptant un tour qui lui est habituel:
«M. Bezout s’était marié très-jeune, et comme il était sans fortune il avait pu suivre le choix de son cœur. Cette union fut heureuse, il fut très-bon père, non-seulement parce que c’est un devoir, mais parce qu’il aimait à vivre au milieu de sa famille.»
A côté de ces traits trop fréquents dans les éloges de Condorcet, un plus grand nombre de pages solides et écrites de bonne main nous montrent le savant profond, le philosophe généreux et l’esprit exact et sincère, qui plaisait à Voltaire sans le flatter toujours, et trouvait parfois l’éloquence dans sa haine contre les préjugés et son ardeur impatiente pour le progrès.
Mais Condorcet, de plus en plus détaché de la science, derrière l’approbation et les suffrages des savants et des lettrés, cherchait souvent les applaudissements et la faveur du peuple.
Nous avons dit, en parlant des rapports de l’Académie, avec quelle âpreté de mauvais goût et quelle haineuse emphase le secrétaire perpétuel avait, dans un rapport sur un projet de distribution des eaux, mis en opposition ceux qu’il nommait les gens riches avec les citoyens qu’il appelait le peuple. Fontenelle, dans un cas tout semblable, s’était contenté de dire: «Mais comme il arrive bien souvent quand il ne s’agit que du public, on n’alla pas plus loin que le projet.» Condorcet, on le voit, tenait à se montrer monsieur plus que Fontenelle.
Lorsque la politique le prit enfin tout entier, Condorcet demanda, comme Grandjean de Fouchy, un auxiliaire et un adjoint. L’Académie n’accepta qu’un suppléant temporaire, renouvelé tous les trois mois. Fourcroy, de Jussieu, Sage et Bovy le remplacèrent successivement, sans qu’aucun d’eux plus tard ait pu réclamer comme un droit acquis le titre de secrétaire si heureusement confié à Cuvier.
Membre de l’Académie française en même temps que de l’Académie des sciences, Condorcet était bien loin cependant d’épuiser dans ses travaux académiques toute l’activité de son esprit. D’Alembert et Voltaire, après avoir été les protecteurs admirés de sa jeunesse, restèrent jusqu’à leur dernier jour ses amis et ses guides. Ami comme lui de ces deux grands hommes, Turgot lui accorda une grande part de sa confiance. Son dévouement fougueux à la liberté précéda l’explosion de la tourmente révolutionnaire. Mêlé à la politique par de véhéments pamphlets et d’innombrables articles de journaux, il fut membre de la municipalité de Paris, de l’Assemblée législative et de la Convention nationale. Mais les illusions généreuses de Condorcet et ses erreurs cruellement expiées n’appartiennent pas à mon sujet, et je n’ai pas la tâche douloureuse de les raconter ici et de les juger.
LES GÉOMÈTRES.
Christian Huyghens, esprit rare et excellent à plus d’un titre, a égalé les savants et les inventeurs les plus illustres. Jamais enfant plus heureusement né ne rencontra dès son premier jour, avec des soins plus assidus, un milieu plus vivifiant et plus favorable. Son père, Constantin Huyghens, homme de grand jugement, habile dans les arts, versé dans les lettres et dans les sciences, avait su mériter par lui-même la haute position et la confiance publique dont sa famille était depuis longtemps investie. Plusieurs missions diplomatiques habilement accomplies pour les États de Hollande lui avaient fait en France, en Angleterre et en Italie de nombreux amis, empressés plus tard à servir son fils et heureux d’applaudir à ses succès. Le roi Louis XIII lui-même, pour lui prouver son estime et récompenser son mérite, avait ajouté aux armoiries de Constantin une fleur de lis d’or que ses descendants étaient autorisés à y placer comme lui. Père de cinq enfants tous remarquables par l’intelligence, Constantin appela à orner et à éclairer leur esprit les maîtres les plus excellents d’un pays illustre entre tous par la culture intellectuelle. En même temps que les langues anciennes, le jeune Christian apprit les langues étrangères, et tandis que dans les sciences il dépassait rapidement ses maîtres, il réussissait dans la musique et dans le dessin assez pour pouvoir, s’il l’eût voulu, suivre la carrière d’un artiste; il trouvait enfin le temps d’étudier en droit à l’université de Leyde et d’y prendre le diplôme de docteur. Constantin, pour le diriger, n’eut d’ailleurs qu’à imiter et à recommencer ce que son père avait fait pour lui:
Et minus hic ovo non discrepat ovum,
dit-il avec orgueil, dans un poëme latin sur sa propre vie.
Aimable, spirituel, de figure agréable, adroit à tous les exercices du corps, aussi curieux de l’étude qu’ardent au plaisir et salué du nom de jeune Archimède, Huyghens vint à Paris dans tout l’éclat d’une jeunesse déjà illustre, sans autre ambition que de polir son esprit et d’étendre ses idées par la société des honnêtes gens et le commerce des plus habiles.
L’académicien Conrard, en annonçant à Constantin Huyghens l’accueil fait à son aimable fils, lui laisse deviner que le jeune Archimède ne voyageait pas seulement en philosophe.
«Je m’en rapporte, dit Conrard, parlant d’une question insignifiante et de pure politesse, je m’en rapporte à votre excellent Archimède quand il voudra parler sincèrement, comme il fera sans doute lorsque la mer nous aura séparés et qu’il sera tête à tête avec vous dans votre paradis terrestre dont il m’a fait une si belle description. Je ne crains plus tant qu’il se trouve auprès de vous que je le craignais il y a quelque temps, car il fait ici tant de bonnes et agréables connaissances, que je ne le vois guère plus que s’il était à la Haye ou à Zulichem. Au lieu donc que je vous conjurais au commencement de ne nous le redemander pas sitôt, je vous avertis aujourd’hui, mais en grand secret, que si vous n’y prenez garde, on l’arrêtera ici pour toujours et peut-être même de son consentement, car il trouve tant de gens et tant de compagnies à son gré, que s’il se pouvait partager en vingt ou trente parts tous les jours, il ne contenterait pas encore tous ceux qui le désirent. Il y a trois mois qu’il a fait espérer une visite à une dame de très-grand mérite, avec laquelle je lui ai fait faire connaissance, et il n’a pu encore trouver moyen de la lui rendre, quoiqu’il ne le désire pas moins qu’elle et qu’il ne leur faille qu’une après-dînée pour les satisfaire tous deux. Jugez d’après cela, monsieur, ce que peut attendre de lui un misérable comme moi, qui n’est bon à rien.»
Sans oublier ni négliger la science, Huyghens trouvait le temps de se lier avec la célèbre Ninon de Lenclos, et de lui adresser quelques vers, que Voltaire, à qui elle a eu la malice de les montrer, aurait mieux fait de ne pas imprimer.
On pourrait aisément pardonner à Huyghens de n’être pas poëte et de mal rimer dans une langue étrangère; il pensait cependant, comme Pascal, «qu’un honnête homme, sans se piquer de rien, doit savoir juger de tout, même de la poésie, et ne se montrer incapable d’aucun exercice de l’esprit.» Quelques vers, composés comme épitaphe de Descartes, et publiés pour la première fois par M. le comte Foucher de Careil, prouvent que la prétention n’était pas excessive:
Sous le climat gelé de ces terres chagrines Où l’hyver est suivy de l’arrière-saison, Te voicy sur le lieu qui couvre les ruines D’un fameux bâtiment qu’habita la raison.
Par la rigueur du sort et de la Parque infâme Cy-gist Descartes au regret de l’univers; Ce qui servoit jadis d’interprète à son âme Sert de matière aux pleurs et de pâture aux vers.
Cette âme, qui toujours en sagesse féconde Faisoit voir aux esprits ce qui se cache aux yeux, Après avoir produit le modelle du monde, S’informe désormais du mystère des cieux.
Nature, prends le deuil, viens plaindre la première Le grand Descartes et montrer ton désespoir. Quand il perdit le jour, tu perdis la lumière; Ce n’est qu’à ce flambeau que nous t’avons pu voir.
Huyghens, comme Conrard le faisait craindre à son père, trouva en France une seconde patrie. Inscrit le premier sur la liste des membres de l’Académie des sciences, il en fut l’ornement et la gloire jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes. Résistant alors à toutes les instances et refusant la tolérance exceptionnelle qu’on lui eût volontiers accordée, il retourna en Hollande, où il mourut dix ans après, épuisé de forces et engourdi, à l’âge de soixante-six ans, par la vieillesse prématurée de l’esprit et du corps.
Toutes les œuvres d’Huyghens font paraître la lueur et souvent l’éclat de son génie; aucune n’est de médiocre importance. En mécanique, en géométrie, en physique, il a des égaux; il ne peut avoir de supérieurs. Deux de ses écrits surtout, le Traité sur le pendule et la Théorie de la lumière, vivront éternellement parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain.
Placé par sa date entre les dialogues de Galilée sur le mouvement et le livre des principes de Newton, l’Horologium oscillatorium d’Huyghens s’appuie sur les premiers et a servi évidemment avec ses théorèmes sur la force centrifuge à la préparation du second. C’est dans ces trois chefs-d’œuvre que l’on peut trouver, sans rien chercher ailleurs, la base ferme et solide de la science du mouvement. Peu d’ouvrages d’ailleurs, indépendamment des fruits qu’il devait produire et pour n’en examiner que les détails, font paraître dans une plus grande abondance d’inventions originales une plus grande puissance géométrique. L’expérience avait appris à Galilée l’isochronisme des petites oscillations du pendule, c’est-à-dire l’égale durée des oscillations plus ou moins amples d’un pendule de longueur donnée. Mais cette égalité n’est qu’approchée, et les petites oscillations, l’expérience l’a démontré, s’accomplissent plus rapidement que les plus amples. Huyghens, préoccupé des applications à l’horlogerie, chercha d’abord à former un pendule rigoureusement isochrone. Dans la solution de ce beau problème, où les principes physiques étaient à créer aussi bien que les méthodes géométriques, Huyghens, comme en passant et en guise de lemme, révèle la théorie des développées, exemple et modèle entièrement nouveaux de l’étude générale des courbes.
La théorie imparfaite, mais déjà lumineuse et exacte du pendule composé, complète ce beau livre, dont une note finale révèle sans démonstration, dans la théorie de la force centrifuge, les principes jusque-là inaperçus, dont la loi des attractions planétaires aurait pu être le corollaire immédiat.
Si l’Horologium oscillatorium est la plus accomplie des œuvres d’Huyghens, le Traité sur la lumière montre peut-être un plus étonnant génie. La voie ouverte par Galilée devait être suivie, et si Huyghens avait été refusé à la science, les progrès de la dynamique retardés pour un temps n’auraient pas manqué, cela paraît certain, de se produire assez rapidement sous une forme équivalente. Newton et Leibnitz, Jean et Jacques Bernoulli, d’Alembert et Clairaut, auraient peut-être accru leur gloire en se partageant une portion de la sienne. Le Traité sur la lumière reste au contraire entièrement original. Pendant un siècle et demi, les principes aujourd’hui indubitables en sont rejetés comme obscurs et sans fondement. Plusieurs générations successives, en reléguant ce petit chef-d’œuvre parmi les chimères d’un grand esprit, ne lui accordent pas d’autre attention qu’aux conjectures sur la cause de la pesanteur. C’est là pourtant peut-être sa plus admirable conception. Huyghens s’y montre non-seulement le précurseur, mais le seul guide et le maître de Thomas Young, et la théorie triomphante de Fresnel devait lui emprunter, avec ses premiers principes, quelques-uns de ses plus clairs rayons.
Les découvertes d’Huyghens sur les mathématiques pures auraient suffi à la gloire d’un autre nom. La théorie des développées et celle des fractions continues sont restées classiques dans la science. Ses écrits sur la quadrature de l’hyperbole, sur les propriétés de la logarithmique et sur la chaînette, et sur d’autres questions d’importance secondaire, montrent que le talent de l’auteur bien plus que le sujet mesure l’importance d’un ouvrage, et qu’un grand génie, sur quelque terrain qu’il se place, n’y paraît jamais à l’étroit. Aussi bien que le géomètre de Syracuse, dont ses amis lui donnaient le nom, Huyghens joignait la pratique à la théorie avec une incomparable industrie; aussi adroit que patient, il construisait de ses mains les instruments les plus délicats et les plus parfaits. C’est avec une lunette fabriquée par lui-même qu’il a découvert l’anneau et l’un des satellites de Saturne. Après avoir vu à Londres une machine pneumatique, il s’empressa de la reproduire en la perfectionnant, pour en montrer le premier à l’Académie des sciences de Paris les effets singuliers et ingénieusement variés. Ses expériences enfin sur la réfraction du spath d’Islande ont révélé les lois les plus complexes et les plus exactes en même temps que puisse citer la physique.
Quoique la gloire d’Huyghens, comme l’éclat des noms de Fermat, de Pascal et de Descartes, obscurcisse et semble effacer tout ce qui les entoure, Roberval plus d’une fois cité dans l’histoire de ces grands hommes est resté justement célèbre.
Ingénieux à proposer de beaux problèmes et habile à les résoudre, il a mérité l’estime de Pascal et celle de Fermat. Mersenne et Carcavy, mêlés tous deux à toutes les discussions sur la science, ont parlé de lui avec autant d’égard que d’affection, et le savant évêque d’Avranches, Huet, le nomme dans ses Mémoires parmi ses amis les plus chers. N’en est-ce pas assez pour balancer les jugements plus que sévères prononcés sans hésitation par les Cartésiens contre le contradicteur importun et passionné de leur maître? De nos jours encore, plus d’un philosophe épousant la querelle de Descartes, garde pour Roberval un injuste dédain. Un jour, dans une bibliothèque publique, M. Cousin, traversant la salle, voit les œuvres de Roberval entre les mains d’un lecteur; il s’arrête un instant, regarde la date de l’édition et s’éloigne en disant: «Roberval! ce n’était pas un bon homme, j’en sais long sur son compte!» J’ai cherché depuis et n’ai rien appris, sinon qu’à la campagne, chez ses parents pauvres cultivateurs, il n’avait pu dans son enfance acquérir beaucoup d’urbanité. Professeur au collége de maître Gervais et chargé en même temps de deux chaires au Collége Royal, il était plus accoutumé au commerce des livres et à la société des écoliers, qu’à la conversation des gens du monde. Appliqué aux mêmes problèmes mathématiques que Fermat, Descartes et Pascal, s’il les égalait presque par son savoir en géométrie, son esprit trop roide et trop contentieux avait moins d’étendue et de verve, et il n’était pas comme eux au-dessus de ces matières. Roberval était en outre fort inférieur par l’éducation à ses trois émules. Descartes parut seul le remarquer, et l’on vit son orgueil s’élever plus d’une fois contre un homme de si petite condition qui osait le contredire avec tant d’âpreté, méconnaître sa méthode et lui refuser tout applaudissement.
Roberval a composé plusieurs écrits réellement distingués. La Cycloïde a été pendant plusieurs années le sujet de ses études et l’occasion de ses succès. Sa méthode pour en trouver l’aire est originale et de première main. Mersenne avait inutilement demandé le résultat à Galilée, qui y avait échoué. Fermat et Descartes, sur l’énoncé connu, en trouvèrent la démonstration, mais leurs méthodes sont différentes l’une de l’autre et encore de celle de Roberval, de telle sorte qu’en les voyant toutes il n’est pas difficile, c’est le sentiment de Pascal, de reconnaître quelle est celle de l’auteur; «car il est vrai, dit-il, qu’elle a un caractère particulier et qu’elle est prise par une voie si belle et si simple, qu’on connaît bien que c’est la naturelle.» Roberval a trouvé aussi, le premier, le volume engendré par la Cycloïde tournant autour de son axe, ce qui était alors, au jugement de Pascal, un problème de haute, longue et pénible recherche.
Roberval, lors de la fondation de l’Académie, était âgé de soixante-quatre ans; il en fut un membre assidu et actif. Adversaire déclaré des hypothèses et des systèmes en physique, il a contribué à maintenir la compagnie dans la voie excellente de l’observation et de l’expérience; et s’il eut avec Huyghens et avec Mariotte des discussions quelquefois très-vives, ils souriaient de ses emportements sans en garder rancune.
Le marquis de L’Hôpital, lors de la réorganisation de l’Académie en 1699, eût été digne de tenir le premier rang dans la section de géométrie. Mais ses titres de marquis de Sainte-Mesme, comte d’Entremont, seigneur d’Ouques, la Chaise, le Bréau et autres lieux, lui assuraient une primauté d’autre sorte; on le nomma honoraire. Initié le premier peut-être parmi les savants français à la géométrie nouvelle de Leibnitz et de Newton, nul ne travailla plus que lui à la répandre ni avec plus de fruit: correspondant assidu d’Huyghens et de Leibnitz, il échangeait avec ces deux grands hommes d’ingénieux et difficiles problèmes dans lesquels, avec un moindre génie d’invention, il montre dans les détails une perspicacité souvent égale à la leur. C’est L’Hôpital surtout qui, par ses communications, a fait comprendre à Huyghens vieillissant l’importance du calcul différentiel. Disciple de Jean Bernoulli et toujours respectueux pour Leibnitz dont il propageait les idées et les principes, il arrêta au calcul différentiel son excellent ouvrage sur l’Analyse des infiniment petits, sans vouloir devancer, en abordant le calcul intégral, le livre sur l’Infini que l’illustre inventeur avait promis et ne donna jamais. Newton, avec lequel L’Hôpital n’eut pas de relations directes, était l’objet de toute son admiration. Aimant à questionner ceux qui avaient eu l’honneur de voir un si grand homme, il s’étonnait, dit-on, dans son naïf enthousiasme, que, soumis aux lois de l’humanité, l’auteur du livre des Principes pût manger, boire et dormir comme les autres hommes.
L’Hôpital mourut jeune encore, âgé de quarante ans à peine, sans avoir entièrement réalisé la prédiction de Leibnitz, qui attendait de lui de grandes lumières. «Il avait servi, dit Fontenelle, il était d’une naissance qui l’engageait à un grand nombre de devoirs. Il avait une famille, des soins domestiques, un bien très-considérable à conduire et par conséquent beaucoup d’affaires. Il était dans le commerce du monde et il y vivait à peu près comme ceux dont cette occupation oisive est la seule occupation; il n’était pas même ennemi des plaisirs.» N’en est-ce pas assez pour qu’on doive admirer la profondeur de ses travaux sans s’étonner de leur petit nombre?
Très-inférieur au marquis de L’Hôpital, Varignon devint cependant, par sa mort, le plus célèbre et aussi le plus habile des géomètres français; acceptant comme lui les théories infinitésimales, il contribua à les répandre, sinon à les accroître et à les affermir. Lorsque, dans le sein de l’Académie, l’ancienne géométrie, représentée par Rolle et Galois, voulut tenter un dernier effort contre les nouvelles méthodes, il les défendit aussitôt, mais avec plus de conviction et de force que de véritable talent, et la discussion fut plus longue qu’il ne convient. La géométrie en effet, dans les questions les plus subtiles, devrait retenir la précision qui fait son caractère propre, et ne souffrant pas l’équivoque, elle ne doit laisser aucun refuge à l’erreur.
Quoiqu’en attachant son nom à un théorème devenu classique, Rolle ait acquis parmi les écoliers une sorte de notoriété de hasard, sa passion pour la science, qui fut constante et sincère, était satisfaite à bien peu de frais. Ancien maître d’écriture et de calcul, il s’était instruit seul. En pénétrant avec ardeur dans la science des nombres, il rencontra l’algèbre et s’imagina avoir fait de merveilleux progrès.
Mais les théories plus élevées lui restèrent inaccessibles. Il les crut inexactes et traita de sophismes les méthodes qu’il ne comprenait pas. Infatigable à discuter et à écrire, c’est aux découvertes de Leibnitz et de Newton qu’il s’attaquait surtout avec une sorte de colère. Affectant de confondre ce que les inventeurs avaient soigneusement distingué, il prétendait par quelques exemples mal compris renverser l’analyse nouvelle. Sans entrer dans le détail et sans rien opposer à la vérité des démonstrations, il reprochait vaguement et mal à propos aux nouveaux calculs de supposer l’infini en le comprenant dans les résultats aussi fréquemment et aussi hardiment que le fini, et d’admettre des grandeurs infiniment petites qui cependant peuvent se résoudre en d’autres grandeurs infiniment plus petites, et ainsi de suite à l’infini. L’Hôpital jugea inutile de répondre, et laissa à Varignon tout le poids de la discussion qui franchit bientôt les bornes de l’Académie. Parmi les géomètres étrangers à la compagnie, Rolle trouva des adversaires aussi convaincus et moins patients, et Saurin, qui peu de temps après devait recevoir le titre d’associé, le combattit de toutes ses forces.
Joseph Saurin, moins célèbre par ses travaux scientifiques que par les vicissitudes de son existence, était fils d’un ministre protestant de Grenoble, dont il avait, fort jeune encore, voulu suivre la carrière. Orateur véhément et fort applaudi dans son parti, Saurin s’était compromis par trop de hardiesse, et plusieurs années avant la révocation de l’édit de Nantes, il avait dû se réfugier en Suisse. Il y fut reçu avec grande distinction et obtint une cure considérable dans le bailliage d’Yverdun; mais Saurin n’était pas calviniste, sa doctrine sur la grâce était celle de Luther. On était justifié, suivant lui, dès qu’on croyait l’être avec certitude, et sans cette certitude il n’y avait pas de salut. Les théologiens calvinistes obtinrent, sur cette question et sur quelques autres, un formulaire que les ministres furent obligés de signer sous peine d’être exclus de toute fonction lucrative. Les Français réfugiés s’y refusèrent d’abord; mais le premier emportement se calma peu à peu, et tous les jours il s’en détachait quelqu’un qui, cédant à la nécessité, se résignait à signer; Saurin ne fut pas de ce nombre, et sans refuser avec éclat, il éluda la signature, dit Fontenelle, par toutes les chicanes à peu près raisonnables qu’il put imaginer pour gagner du temps. Un ami cependant arrangea tout par une signature qu’il avait le droit de donner et dont on se contenta. Saurin, rassuré sur sa position, s’allia peu de temps après en épousant M^{lle} de Crouzas, à une des premières familles du pays. Toujours imprudent, il se compromit de nouveau par ses sermons, et les persécutions le menacèrent une troisième fois. Ses dissentiments avec ses confrères firent naître des doutes dans son esprit; il demanda pour les éclaircir un entretien à Bossuet, qu’il ne connaissait pas. Les sauf-conduits nécessaires lui furent expédiés. Après de longues discussions, il se déclara satisfait sur tous les points, et abjura sans contrainte, mais non sans espérance, se faisant pour toujours de Bossuet un puissant et zélé protecteur. M^{me} Saurin, retirée alors dans sa famille, avait tout ignoré jusque-là; les inspirations qu’elle reçut d’abord étaient loin d’être favorables à son mari. La tendresse cependant finit par l’emporter, et après bien des luttes et des difficultés, qui amenèrent même des dangers sérieux et une détention dont on ne pouvait prévoir l’issue, Saurin, fort décrié en Suisse pour son apostasie, toujours protégé par Bossuet, put enfin s’établir à Paris en terminant par là cette période agitée de son existence, qu’il appelait plus tard le roman de sa vie.
Forcé de choisir une occupation, il se décida pour les mathématiques qui depuis longtemps l’attiraient; avant même d’y être de première force, il commença à les enseigner. C’est au milieu de ses études et dans l’ardeur d’une initiation toute récente qu’il rencontra les objections de Rolle et tint à honneur d’y répondre; la lutte entre eux ne fut pas courtoise, et si l’avantage reste à Saurin qui défendait la bonne cause, la vivacité de ses attaques put servir d’excuse à l’aigreur de son adversaire. Las enfin de lutter contre des objections sans cesse renaissantes, il s’adressa à l’Académie pour lui demander une décision, déclarant que, si elle ne jugeait pas dans un certain temps, il tiendrait M. Rolle pour condamné, puisque toute la faveur de la compagnie devait être pour lui. Mais l’Académie, plus préoccupée de la forme que du fond, blâma également les deux adversaires, en rappelant M. Rolle aux statuts de l’Académie dont il avait l’honneur d’être membre, et M. Saurin à son propre cœur. Peu de temps après cependant, Saurin était nommé membre associé de l’Académie. Ses nombreux mémoires, insérés de 1707 à 1731, montrent, avec la connaissance des mathématiques pures, la préoccupation constante de faire triompher les théories physiques de Descartes. Les tourbillons étaient pour lui une réalité et l’attraction newtonienne une chimère. En abandonnant les traces du maître, c’est Descartes qu’il voulait dire, on se trouvait, suivant lui, replongé dans les anciennes ténèbres du péripatétisme, dont il conjurait le ciel de nous préserver. «On entend assez, dit Fontenelle, qui rapporte cette phrase, qu’il parle des attractions newtoniennes; eût-on cru, ajoute-t-il, qu’il fallût jamais prier le ciel de préserver des Français d’une prévention trop favorable pour un système incompréhensible, eux qui aiment tant la clarté, et pour un système né en pays étranger, eux qu’on accuse tant de ne goûter que ce qui leur appartient.»
Loin des agitations qui avaient troublé sa jeunesse, Saurin pouvait se croire assuré d’une paisible et douce existence; un coup étrange et imprévu devait cependant le frapper encore. Il fréquentait un café, celui de la Laurent, dont les habitués, presque tous érudits ou gens de lettres, étaient divisés par des rivalités et des haines violentes. Quelques couplets satiriques et injurieux coururent dans le café. J.-B. Rousseau s’en avoua l’auteur, et ils lui attirèrent de telles menaces, qu’il s’abstint de revenir. Plusieurs années après, d’autres couplets sans style et sans esprit, et qui semblent, à la grossièreté près, l’œuvre d’un enfant qui s’exerce à coudre des rimes, furent remis mystérieusement à l’un des habitués du café: on soupçonna Rousseau. Sans plus ample preuve, l’un des personnages insultés lui administra des coups de bâton en pleine rue. Ne pouvant obtenir ni justice ni réparation, Rousseau chercha l’auteur des couplets, et sur des indices vraisemblables, crut le trouver dans Saurin qui fut emprisonné. On produisit un exemplaire des couplets écrit de sa main; l’accusation y vit un brouillon; suivant Saurin c’était une copie. Il composa pour sa défense un mémoire considéré par Voltaire, malheureusement fort partial, comme un des ouvrages de cette nature les plus adroits et les plus véritablement éloquents. Après une détention préventive de plus d’une année, Saurin fut acquitté faute de preuves, et il serait bien plus difficile encore d’en trouver aujourd’hui dans un sens ou dans l’autre. Quant à J.-B. Rousseau, il aurait pu se borner, comme Clément Marot, dans une circonstance semblable, à répondre à ses accusateurs:
Si mentez vous bien par la gorge.
· · ·
Il ne sortit oncq de ma forge Un ouvraige si mal limé.
Les dernières années de Saurin furent consacrées à la science et au développement des idées de Descartes sur la physique; mais quoique destinées à disparaître bientôt sans retour, personne ne les attaquait dans le sein de l’Académie, où elles n’avaient pas besoin de défenseur.
Il mourut en 1737, à l’âge de soixante et dix-huit ans, après avoir obtenu depuis six ans le titre de vétéran, qui le dispensait des travaux réguliers imposés aux pensionnaires.
Les travaux nombreux et variés de de Lahire, auraient pu faire la célébrité d’un nom que son père, peintre habile, avait déjà porté avec honneur.
De Lahire était un savant universel, géomètre, astronome, physicien, mécanicien, ingénieur, anatomiste et naturaliste parfois, en même temps que très-habile artiste; capable des spéculations les plus hautes comme de la pratique la plus délicate, et curieux de toutes les sciences, il a fait preuve dans toutes d’un esprit distingué, mais n’a excellé dans aucune. Pendant cinquante ans il s’associa avec une inconcevable activité à tous les travaux de l’Académie. Orphelin à l’âge de dix-sept ans, il se rendit en Italie pour y compléter ses études d’artiste; quatre ans après il revint géomètre. L’étude de la perspective, en l’initiant aux mathématiques, lui avait montré sa véritable voie: il ne cessa plus de la suivre.
Quelques écrits rédigés à la manière des anciens sur les sections coniques et la cycloïde, et qui, sans apporter un grand progrès à la science, révélèrent son secret au public, lui ouvrirent les portes de l’Académie. Attaché bientôt avec Picard aux travaux de la carte de France, il dirigea vers les applications ses connaissances théoriques déjà très-profondes, et vit avec une sorte d’indifférence la face des mathématiques se rajeunir et se renouveler par les découvertes de Leibnitz et de Newton, qu’il n’entendit jamais bien parfaitement; toujours passionné pour la géométrie des anciens, il en resta un des représentants les plus habiles.
Son Traité sur les épicycloïdes, publié en 1692 dans les Mémoires de l’Académie, lui assure un rang estimable parmi les géomètres, et l’application ingénieuse qu’il en fit à la construction des roues d’engrenage est aujourd’hui devenue classique.
L’uniformité de mouvement, nécessaire dans un grand nombre de machines, est précieuse dans toutes, parce qu’elle diminue la fatigue des organes. Les variations de vitesse exigent des efforts proportionnés à leur rapidité et à la grandeur des masses en mouvement; il convient donc d’ajuster un engrenage de telle sorte que le mouvement uniforme de l’une des roues assure à l’autre une vitesse différente mais toujours constante, malgré le changement continuel des points de contact par lesquels les dents se poussent. Tel est le problème dont de Lahire, en le rattachant, il est vrai, à des principes moins simples et moins clairs, a donné plusieurs solutions élégantes, que les constructeurs soigneux adoptent encore aujourd’hui.
De Lahire fut, à l’Observatoire, le fondateur des observations météorologiques; de 1689 jusqu’à sa mort en 1718, les Mémoires de l’Académie contiennent, chaque année, le résumé de ses observations sur la température et sur la quantité de pluie tombée mensuellement à Paris. Son seul but est d’ailleurs de satisfaire ceux qui, comme lui, ont de la curiosité «pour connaître les variétés qui se rencontrent dans les saisons.» Ce travail fort pénible, qu’il ne discontinua jamais, l’obligeait à s’occuper de physique; mais quoiqu’il y ait appliqué, à plusieurs reprises, l’activité incessante de son esprit, ses idées sur plusieurs points ne peuvent être citées que comme une preuve frappante de l’incertitude des esprits les plus distingués de l’époque. De Lahire regarda toujours comme impossible la construction de deux thermomètres comparables en des lieux différents. Les points fixes qu’il adoptait étaient en effet les températures extrêmes des saisons exceptionnelles et celles des caves de l’Observatoire, et il ne fallait pas songer à les retrouver dans d’autres climats.
Amontons ayant reconnu, après Hooke et Newton, que la température de l’eau bouillante ne s’élève jamais au-dessus d’une certaine limite, de Lahire, en voyant plusieurs années de suite la température maxima de l’été correspondre au même degré de son thermomètre, se demanda si l’air n’a pas comme l’eau une température maxima, qui serait précisément celle à laquelle il s’arrête pendant les étés les plus chauds?
On est surpris également de voir de Lahire contredire, dans les Mémoires de l’Académie, une opinion émise par Mariotte, dont la vérité semble aujourd’hui trop évidente pour que l’on ose en faire honneur à aucun savant en particulier. D’où provient l’eau qui coule dans les rivières? Exclusivement de la pluie et de la fonte des neiges. Telle était la réponse de Mariotte, dont de Lahire conteste l’exactitude pour supposer de grands réservoirs intérieurs dont la chaleur terrestre élève les vapeurs, qui se condensent près de sa surface et coulent sur le premier lit de tuf ou de glaise qu’elles trouvent jusqu’à ce qu’une ouverture les jette hors du sein de la terre.
En signalant les lacunes des connaissances de de Lahire sur la physique, qui presque toutes sont, il ne faut pas l’oublier, celles de son époque, il n’est pas hors de propos de mentionner un curieux travail sur la réfraction, dans lequel il croit démontrer que les rayons lumineux décrivent dans l’atmosphère des arcs de cycloïde. Admettant pour la compression de l’air une loi très-différente de celle de Mariotte et déduite de raisonnements fort vagues, fondés sur l’analogie avec les ressorts d’acier, il croit la densité de l’air proportionnelle à la racine carrée de la distance à la limite supérieure de l’atmosphère. Cette loi de décroissement imposerait en effet aux molécules lumineuses une trajectoire cycloïdale; mais de Lahire le démontre par des considérations infinitésimales dont la forme étrange, incompréhensible pour le lecteur le plus familier avec les méthodes de Leibnitz et de Newton, peut servir d’excuse, sinon de justification, à ceux qui, comme Rolle et Galois, s’obstinaient à en nier la rigueur.
Citons enfin, pour donner une faible idée de la variété des travaux de de Lahire, un mémoire sur la cause pour laquelle les tiges des plantes s’élèvent verticalement, lors même que les graines sont tournées à contre-sens, et pourquoi les racines se retournent d’elles-mêmes pour s’enfoncer dans la terre. Il conçoit que, dans les plantes, la racine tire un suc plus grossier et plus pesant, et la tige au contraire un suc plus fin et plus volatil. En effet, dit-il, la racine passe, chez tous les physiciens, pour l’estomac de la plante où les sucs terrestres se digèrent et se subtilisent au point de pouvoir ensuite s’élever jusqu’aux extrémités des branches; et il admet ainsi que, dès les premiers jours de la vie de la plante, celle-ci se retourne et se maintient verticale, comme le fait, dans certains jouets d’enfant, un morceau de liége lesté de plomb à sa partie inférieure. Tel est en abrégé le système, dont suivant Fontenelle, la simplicité seule est une preuve. La physiologie végétale était peu avancée, on le voit, au commencement du XVIII^e siècle.
Sauveur, nommé d’abord adjoint pour les mathématiques, entra à l’Académie avec des titres scientifiques fort modestes. Absolument muet jusqu’à l’âge de sept ans, il conserva toute sa vie une grande difficulté d’élocution. Ses études chez les Jésuites de la Flèche ne furent nullement brillantes, et Fontenelle, toujours bienveillant, sans oser blâmer les professeurs qui désespéraient de lui, loue beaucoup la perspicacité de celui qui sut prévoir ce qu’il vaudrait un jour. Sauveur, que les écrits de Cicéron et de Virgile avaient laissé fort indifférent, fut charmé par l’arithmétique de Pelletier du Mans. Tout en étudiant les mathématiques avec ardeur, il se préparait à obtenir le titre de médecin, mais on le dissuada de suivre cette carrière; ce fut Bossuet, à qui on l’avait recommandé qui, le jugeant peu propre à y réussir, n’hésita pas à le lui dire et sut le lui persuader; il jugea qu’il allait trop directement au but en supprimant trop les paroles, et que le peu qui en restait était dénué de grâce. Sauveur, faute de trouver d’autres ressources, devint professeur de mathématiques, et malgré sa difficulté d’élocution, les enseigna avec grand succès. Les géomètres, dans ce temps-là, étaient rares, et vivaient, dit Fontenelle, séquestrés du monde; Sauveur, au contraire, s’y livrait complétement; quelques dames même aidèrent à sa réputation, et il devint bientôt le géomètre à la mode et le professeur des plus grands personnages; les enfants de France furent au nombre de ses élèves. Plein de candeur et de franchise, il sut plaire à tout le monde, et on put se demander, en le voyant si bien réussir même à la cour, si Bossuet ne s’était pas trop hâté de trouver dans ses manières un obstacle insurmontable à ses succès comme médecin. Sauveur calcula pour Dangeau, l’avantage du banquier contre les pontes au jeu de la bassette, qui étant fort à la mode, contribua à l’y mettre lui-même et lui fut plus utile qu’aux joueurs les plus heureux. Malgré la haute position qu’il avait su se créer, il désira longtemps, sans oser la demander lorsqu’elle se trouva vacante, la chaire de mathématiques du Collége royal, occupée d’abord par Ramus et qui alors se donnait au concours; il fallait, suivant le règlement, commencer les épreuves par une harangue, et cette nécessité, dont il s’effrayait fort, écartait Sauveur de la lice. C’est en 1686 seulement qu’il osa se présenter, mais devenu célèbre alors il lut sa harangue et l’on s’en contenta.
Sauveur, qui malgré ses succès comme professeur, resta toujours un géomètre médiocre à tous égards, devait cependant laisser un grand nom dans la science, et ses recherches sur l’acoustique le placent sans contredit au nombre des membres illustres de l’Académie.
Tandis que les disciples immédiats de Leibnitz et de Newton, les frères Bernoulli, Moivre, Stirling, Taylor et MacLaurin suivaient les voies nouvelles en les élargissant, les excellents écrits de L’Hôpital ne portaient en France aucun fruit.
Les mathématiciens devenaient rares, même à l’Académie, et tout l’usage des nouvelles méthodes était pour les compatriotes de leurs créateurs. Sans grand succès comme sans grand talent, Camus, Nicole et Lagny apportaient de temps à autre à l’Académie quelques faciles problèmes de géométrie ou d’algèbre, et si les frères Bernoulli n’avaient répondu par plusieurs pièces excellentes et singulières à l’honneur d’avoir été inscrits les premiers sur la liste des membres associés étrangers, la collection des Mémoires antérieurs à l’élection de Clairaut mériterait à peine une mention dans l’histoire des mathématiques.
On voit par exemple pendant plus de vingt ans, les géomètres de l’Académie, non-seulement partagés, mais suspendus dans une incertitude continuelle, affirmer et nier tour à tour des vérités démontrées depuis longtemps par Huyghens et restées obscures pour eux dans le grand jour où il les avait cependant placées. Huyghens avait trouvé très-exactement le temps d’une petite oscillation sur un cercle de rayon donné. Galilée d’autre part, en étudiant les lois de la chute, non sur le cercle mais sur une de ses cordes, avait trouvé, comme il le devait, un temps tout différent et parfaitement exact aussi. Parent, dans un journal scientifique qu’il publiait, s’avisa de signaler ces résultats comme contradictoires. Mariotte déjà, dans une lettre à Huyghens, avait fait la même confusion et commis la même erreur. Saurin, prévenu, dit-il plus tard, en faveur d’Huyghens, réfuta l’objection en maintenant l’exactitude des deux théories. Parent là-dessus avoue qu’il s’est trompé, mais réclame l’honneur de l’avoir reconnu seul avant les démonstrations de Saurin. C’est le sujet d’une discussion fort aigre pendant laquelle, changeant d’avis une seconde fois, il affirme, toutes réflexions faites, que la formule d’Huyghens est inexacte comme il l’avait pensé d’abord. Saurin se laisse convaincre, est élu membre de l’Académie, et le chevalier de Louville, s’appliquant à la même question et déconcerté par les raisons contraires, suivant lui irrésistibles, les énumère sans oser conclure. Saurin, plus hardi, démontre qu’il n’y a aucun doute et qu’Huyghens s’est trompé. Aucun académicien ne réclame, et c’est dix-huit ans après la première objection de Parent que la difficulté est enfin tranchée, mais non par la voie la plus courte, et que le chevalier de Louville, accordant enfin Huyghens avec Galilée, les déclare tous deux irréprochables. Mais par compensation, Louville à la même époque, réfutait une erreur prétendue de Leibnitz. La raison qui le détermine mérite qu’on la rapporte:
«Tant que cette erreur, dit-il, n’a été que celle de M. Leibnitz, je n’ai pas jugé à propos d’y répondre; mais le livre de mathématiques de Wolfius m’étant tombé entre les mains où j’y ai trouvé le même principe, j’ai cru qu’il était à propos de combattre ce faux préjugé.»
Est-il besoin d’ajouter que Leibnitz n’avait commis aucune erreur, et que le faux préjugé est tout entier chez Louville qui suit en mécanique les principes de Descartes?
Dans ces discussions, qui font si peu honneur à leur savoir, Saurin, Louville et Parent, sans méconnaître l’évidence des principes, s’embarrassent dans la seule discussion des conséquences. L’abbé de Molières, professeur de philosophie au Collége royal et membre de la section de géométrie à l’Académie, était moins avancé encore. Son esprit court et confus refusait toute attention aux théories nouvelles, et pour expliquer la nature se contentait des tourbillons. Écouté et goûté même des écoliers, il fit plus d’une fois sourire ses confrères; l’Académie refusa d’insérer dans ses Mémoires une expérience pleine d’illusion qui devait, suivant lui, réduire ses adversaires au silence. L’abbé réclama sans rien obtenir, et l’Académie, en maintenant sa décision, lui causa un tel accès d’impatience et de rage, que la fièvre le prit et qu’il en mourut sans avoir consenti à recevoir Maupertuis chargé par ses confrères de lui exprimer tout leur intérêt.
L’abbé de Gua, membre comme lui de la section de géométrie, lui succéda dans la chaire du Collége royal. De Gua semble à l’Académie le continuateur de Rolle. Attaché aux théories élémentaires de l’algèbre et de la géométrie analytique, il les a cultivées avec un esprit exact, mais peu inventif. Les mathématiques d’ailleurs ne l’occupaient pas tout entier; il s’était formé une théorie sur les phénomènes atmosphériques, en laquelle la témérité de ses prédictions révèle une inébranlable confiance. Il avait annoncé du tonnerre pour le 18 juillet 1756 et de l’orage pour le 22; la journée du 18 s’étant passée sans tonnerre, de Gua ne se montre nullement déconcerté. On lit au procès-verbal du 19 juillet: «M. l’abbé de Gua a dit qu’il fallait reculer de treize heures sur les événements prédits, et que comme le tonnerre prédit pour hier s’est passé en vent, le vent prédit pour mardi se passera en tonnerre.» Nous ignorons l’événement du mardi, mais l’abbé, pour s’expliquer, crut nécessaire d’écrire une nouvelle lettre.
Clairaut et d’Alembert, admis à l’Académie, l’un en 1731, l’autre en 1740, sont au nombre de ses membres véritablement illustres, et la géométrie leur doit, aussi bien que la mécanique céleste, quelques-uns de ses plus grands progrès. J’ai essayé ailleurs, en esquissant les traits principaux de leur caractère, d’indiquer le sujet et l’occasion de leurs principales découvertes. Ces études, quoique fort courtes, dépasseraient ici notre cadre, et je me bornerai à en extraire quelques pages où leur rôle est surtout celui de membres de l’Académie des sciences.
Alexis Clairaut fut un enfant merveilleusement précoce. Son père, pauvre professeur de mathématiques, chargé d’une nombreuse famille et forcé à une grande économie, instruisait lui-même ses enfants. Tout naturellement il leur enseignait de préférence ce qu’il savait le mieux, et la géométrie occupait une grande place dans leurs études. Les éléments d’Euclide servirent de premier alphabet à Clairaut; il se trouva bientôt capable de les entendre et d’en raisonner. Attiré par le charme des démonstrations abstraites qui lui semblaient claires et faciles, il avait lu et compris à l’âge de dix ans le traité des sections coniques du marquis de L’Hôpital. Vers le milieu de sa treizième année, il composa un mémoire sur les propriétés de quelques courbes nouvelles qui, présenté à l’Académie des sciences et approuvé par elle, fut imprimé à la suite d’un mémoire de son père dans le recueil intitulé: Miscellanea Berolinensia.
Le jeune frère de Clairaut ne donnait pas de moins précieuses espérances et semblait marcher sur ses traces. Il présenta comme lui à l’Académie un mémoire de mathématiques qui, de même que celui d’Alexis, semble comparable aux bons devoirs que font dans nos lycées les élèves de seize à dix-huit ans. L’instruction prématurément donnée par leur père avait donc avancé les deux enfants de quatre à cinq ans tout au plus, et si comme l’a écrit avec un peu d’exagération le géomètre Fontaine, l’esprit de Clairaut, capable de réflexion dès les premiers moments de sa vie, avait vécu, à l’âge de sept ans, sept années de plus que celui des autres hommes, il avait à cette époque perdu une partie de son avance.
Malgré la brillante carrière d’Alexis, l’exemple d’ailleurs n’est pas encourageant, et de si grands efforts d’esprit ne sont pas sans danger pour ceux qui en sont capables. Son frère n’acheva pas sa seizième année, et Alexis, atteint peu de temps après d’une fièvre cérébrale, donna lui-même de vives inquiétudes.
A l’âge de seize ans, Clairaut avait écrit un traité sur les courbes à double courbure que l’Académie accueillit avec faveur. Elle présenta peu de temps après le jeune auteur comme second candidat à la place de membre-adjoint pour la mécanique; on plaçait avant lui Saurin le fils, fort peu connu dans la science et qui depuis n’a rien fait pour elle. Bouguer, auteur d’un ouvrage excellent et original sur la lumière, ne fut présenté qu’au troisième rang. La place resta vacante pendant deux ans entiers, et lorsque Clairaut eut atteint l’âge de dix-huit ans, il fut choisi par le roi et dispensé de la règle qui fixait à vingt ans la limite d’âge des académiciens.
Pendant les années qui suivirent sa nomination, Clairaut, satisfaisant régulièrement à ses devoirs d’académicien, inséra dans les Mémoires de l’Académie plusieurs écrits, dans lesquels il se montre à la hauteur de ses confrères, sans s’élever nettement au-dessus d’eux. Son jour n’était pas encore venu.
Lorsque pour terminer par une décision certaine la question encore douteuse de l’aplatissement de la terre, l’Académie, aidée par le ministre Maurepas, envoya deux expéditions, l’une à l’équateur, l’autre au cercle polaire, Clairaut, âgé de vingt-trois ans, acceptant Maupertuis pour chef, consentit à partir pour la Laponie. Malgré la supériorité de son génie, Clairaut ne joua pas le premier rôle dans l’expédition. Maupertuis, présomptueux et vain, mais entreprenant et actif, avait été le chef et le guide de la commission; il attira à lui la gloire du succès que Clairaut ne chercha pas à lui disputer. C’est Maupertuis qui rendit compte du travail commun et qui soutint les discussions auxquelles il donna lieu; ce fut lui qui se fit peindre et graver, la tête affublée d’un bonnet d’ours, et aplatissant le globe de ses mains; c’est lui enfin à qui Voltaire, dans des vers fort ampoulés, promettait l’immortalité. Clairaut, qui ne rechercha pas les louanges de Voltaire, n’encourut jamais non plus sa redoutable inimitié. Il obtint une des pensions de l’Académie; le roi en augmenta le chiffre en sa faveur, et assuré d’une modeste aisance, il reprit tranquillement ses travaux.
Préoccupé tout naturellement de l’étude théorique de la forme de la terre, Clairaut, dans un premier écrit inséré dans les Transactions philosophiques, reprend, pour la perfectionner, sans toutefois la rendre irréprochable, la méthode un peu hasardée par laquelle Newton avait déterminé, dans le Livre des principes, la valeur numérique de l’aplatissement du globe. Le raisonnement de l’illustre géomètre, fondé seulement sur un calcul approché, supposait, sans essai de preuve, que la forme de la terre doit être celle d’un ellipsoïde de révolution. Clairaut le démontre, ou croit le démontrer, en sacrifiant lui-même, sur bien des points, la rigueur et l’exactitude géométriques. Dans ce premier essai encore, on reconnaît plus d’habileté à tourner les difficultés que de force pour les surmonter. Le beau problème de l’attraction des ellipsoïdes se présente à lui comme il s’était présenté à Newton; mais Clairaut, comme lui, profite de ce que la terre diffère peu d’une sphère, pour substituer à des calculs exacts des résultats approchés seulement, et bien plus faciles à obtenir.
L’ouvrage qu’il rédigea ensuite sur la même question est également le résultat de ses méditations sur les causes de l’aplatissement qu’il avait constaté au pôle. Rejetant cependant la gêne des chiffres, toujours inexacts et souvent contradictoires, il fait peu d’usage des mesures si péniblement obtenues et cherche la forme géométrique et pure d’une planète liquide, soustraite aux agitations accidentelles et à la variation incessante des forces perturbatrices, sous l’influence desquelles aucun ordre ne peut subsister. En Laponie, pendant les longues nuits d’hiver et les longues journées d’été, Clairaut avait pu bien souvent ébaucher ses beaux théorèmes et en méditer à loisir la démonstration; mais s’il arriva même que, confiant dans l’habileté de ses compagnons, il leur ait quelquefois abandonné l’honneur et le soin de mettre l’œil à la lunette, ce fut une fructueuse paresse, qu’il ne faut pas regretter. L’ouvrage de Clairaut sur la forme de la terre vaut plus à lui seul que l’expédition tout entière. Ce chef-d’œuvre, digne de devenir classique, supérieur, comme l’a écrit d’Alembert, à tout ce qui avait été fait jusque-là sur cette matière, n’a pas été surpassé depuis. C’est peut-être, de tous les écrits mathématiques composés depuis deux siècles, celui qui, par la forme sévère et la profondeur ingénieuse des démonstrations, pourrait le mieux être comparé, égalé même, aux plus beaux chapitres du Livre des principes. Clairaut évidemment a lu et médité profondément l’œuvre admirable de Newton. Il s’est pénétré de sa méthode de recherche et de démonstration, et, de ce commerce intime avec un génie plus grand que le sien, mais de même famille, est sorti un géomètre tout nouveau. Les premiers travaux de Clairaut avaient donné de grandes espérances; le traité sur la figure de la terre les dépasse toutes, et de bien loin.
La collection des Mémoires de l’Académie des sciences pour 1742 contient un important mémoire de Clairaut sur quelques problèmes de mécanique. Les questions sur lesquelles il s’exerce sont les mêmes, pour la plupart, qui devaient se retrouver dans le traité de mécanique, composé alors, mais publié l’année suivante seulement par d’Alembert. La méthode suivie par Clairaut, moins générale et moins complète dans son énoncé que celle de d’Alembert, n’en diffère pas essentiellement dans l’application à chaque question; et l’on comprend, en lisant son mémoire, que mis en présence d’un même problème, les deux illustres géomètres aient pu l’aborder avec la même confiance et combattre à armes égales.
L’ouvrage de Clairaut sur la théorie de la lune et sur le problème des trois corps, présenté en 1747 à l’Académie des sciences de Paris, et couronné en 1750 par celle de Saint-Pétersbourg, offre, avec non moins d’art que la théorie de la forme de la terre, mais moins de pureté et de rigueur dans l’étude d’une question peut-être insoluble, une habileté et une élégance analytique qui montrent le talent de Clairaut sous un jour entièrement nouveau. Ce n’est plus le disciple de Newton, c’est le rival de d’Alembert.
Les premiers calculs de Clairaut indiquaient, pour le mouvement de l’apogée lunaire, une vitesse deux fois trop petite. Au lieu d’attribuer à l’imperfection de sa méthode ce désaccord avec les observations, également rencontré par d’Alembert et par Euler, Clairaut préféra accuser l’insuffisance de la loi d’attraction, et ébranlant lui-même tout son édifice, crut avoir contraint les géomètres à ajouter un terme nouveau au terme simple donné par Newton.
Le calcul dont Clairaut faisait son fort, n’étant pas poussé à bout, pouvait à peine motiver un doute. Buffon refusa avec raison de corrompre, par l’abandon si précipité du principe, la simplicité d’une théorie si grande et si belle. En étudiant d’ailleurs de nouveau la question avec autant de patience que de bonne foi, Clairaut, pour reconnaître son erreur, n’eut pas besoin de rectifier son calcul, mais de le continuer. L’inspiration de Buffon fut donc des plus heureuses; mais malgré toute la force que donne la vérité, il n’eut pas l’avantage dans la discussion, et en s’efforçant de fonder une loi mathématique sur un préjugé métaphysique, le grand écrivain ne retrouva ni son éloquence, ni sa clarté accoutumée. Il est bon peut-être de montrer, par quelques passages de son mémoire, jusqu’où peut aller l’égarement d’un homme de grand talent, lorsque, cherchant ses lumières en lui-même, il ose s’aventurer dans des régions qu’il ne connaît pas.
«L’attraction, dit-il, croyant alléguer un principe qu’il croit incontestable, doit se mesurer, comme toutes les qualités qui partent d’un centre, par la raison inverse du carré de la distance, comme on mesure en effet la quantité de lumière, l’odeur et toutes les autres qualités qui se propagent en ligne droite et se rapportent à un centre. Or il est bien évident que l’attraction se propage en ligne droite, parce qu’il n’y a rien de plus droit qu’un fil à plomb.»
La conclusion lui semble rigoureuse et indubitable, et Buffon lui trouve, pour sa part, la force et l’évidence d’une démonstration mathématique; «Mais, comme il est, dit-il, des gens rebelles aux analogies, Newton a cru qu’il valait mieux établir la loi de l’attraction par les phénomènes mêmes que par toute autre voie.» Non-seulement ces arguments ne sont ni clairs ni persuasifs, mais «placés, comme dit Montaigne, en dehors des limites et dernières clôtures de la science,» ils ne touchent pas même à la question. Clairaut répondit cependant, et cette discussion eut ce caractère singulier et sans exemple, que la vérité y fut défendue par des arguments qu’il a fallu citer textuellement pour en faire connaître l’insignificance et la faiblesse, tandis que celui des adversaires qui, en somme, se trompe, raisonne cependant avec autant de finesse que de rigueur.
Quoique loin de prétendre à la perfection théorique, Clairaut eût simplement présenté ses résultats comme des approximations successives, on lui reprocha d’avoir abandonné la rigueur traditionnelle des méthodes mathématiques. Fontaine était habitué à la rectitude inflexible du géomètre qui, ne souffrant rien d’imparfait, atteint, par une voie toujours droite, la vérité tout entière. En voyant cette marche timide, par laquelle de continuelles et croissantes approximations font tourner, pour ainsi dire, autour d’une difficulté qui reste invincible, et ces calculs qui, n’étant jamais achevés et ne pouvant jamais l’être, ne prétendent jamais non plus à la dernière perfection, il cria au paralogisme, presque à la trahison. Mais, non content de protester contre cette dérogation nécessaire à la sévère rigueur d’Euclide, il affirma que les principes de Clairaut, exactement et régulièrement suivis, assignaient à la lune une orbite circulaire. La question était facile à éclaircir, et l’erreur de Fontaine bien aisée à démontrer. Clairaut, sans abuser de son avantage, répondit avec autant de modération que de force. Un seul point, dit-il, l’a choqué dans les critiques de M. Fontaine et lui semble révoltant. Le mot n’est pas trop fort, car non content d’indiquer les calculs à faire, Clairaut les avait effectués; et contester ses résultats, presque tous conformes aux observations, c’était l’accuser tout ensemble d’erreur et d’imposture. Pressé par l’évidence de la vérité, Fontaine n’avait rien à répondre; il se tut en effet. Mais après la mort de Clairaut, il écrivit son éloge, dans lequel on lit les lignes suivantes:
«Newton n’a pu tout faire dans le Système du monde... sa Théorie de la lune n’était qu’ébauchée. M. Clairaut a tracé la ligne qu’elle doit suivre en obéissant à la triple action qui maîtrise son cours et qui la retient suspendue entre le soleil et la terre, il nous a montré dans des tables exactes tous les pas qu’elle fait dans les cieux.» Il est impossible, on le voit, de faire plus complétement amende honorable.
Vers la fin de l’année 1757, les savants commencèrent à se préoccuper du retour de la comète de 1682, hardiment annoncé, soixante-seize ans à l’avance, par l’astronome anglais Halley. L’orbite de cette comète, calculée par lui, se rapprochait assez en effet de celles des comètes de 1607 et de 1531 pour faire croire à l’identité des trois astres. Il y avait toutefois cette différence qu’il s’était écoulé plus de soixante-seize ans entre les deux premières apparitions, et un peu moins de soixante-quinze entre la seconde et la troisième. Mais Halley expliquait cette irrégularité par l’action des planètes rencontrées pendant ce long circuit. Il avait même ajouté que l’action de Jupiter devant vraisemblablement augmenter le temps de la révolution nouvelle, ses successeurs verraient sans doute l’astre errant vers la fin de 1758 ou le commencement de 1759. Une telle prédiction n’était pas sans précédent. Jacques Bernoulli en avait hasardé une plus précise encore, en annonçant le retour de la comète de 1680 pour le 17 juin 1705. Mais l’astre ne parut pas, et tous les astronomes de l’Europe restèrent en observation pendant la nuit entière et en furent pour leur peine.
Clairaut, acceptant l’hypothèse de Halley, voulut convertir en une appréciation exacte et précise les vagues indications de l’astronome anglais. L’exécution d’un tel projet devait être immédiate, et après l’événement accompli, ses résultats eussent semblé sans valeur. Abandonnant tout autre travail, il commença d’immenses calculs, dont le plus grand mérite est cependant l’art avec lequel il sut les abréger; car une heureuse avarice en pareille matière est, comme l’a dit Fontenelle, la meilleure marque de la richesse, et il faut bien connaître le pays pour suivre les petits sentiers qui épargnent tant de peine au voyageur.
Tout était terminé le 14 novembre 1758, et Clairaut annonçait à l’Académie que la comète, retardée de 100 jours par l’action de Saturne, et de 118 par celle de Jupiter, passerait au périhélie vers le 13 avril 1759.
«On sent, ajoutait-il, avec quel ménagement je présente une telle annonce, puisque tant de petites quantités, négligées nécessairement par les méthodes d’approximation pourraient bien en altérer le terme d’un mois.» Cette prédiction fut ponctuellement accomplie. La comète se montrant au temps préfix, passa au périhélie le 13 mars 1759. L’admiration fut universelle, mais elle ne fit pas taire l’envie, et l’applaudissement ne fut pas tout entier pour Clairaut. Ceux qui, n’ayant pas cru à l’exactitude de la prédiction, s’apprêtaient à rire de sa déconvenue, furent les plus ardents à rapporter à Halley tout l’honneur du succès. Qui osera prétendre après cela, dit spirituellement Clairaut, que l’apparition d’une comète soit sans influence sur l’esprit humain? Le Mercure du mois d’avril, en annonçant la grande nouvelle, parle, sans nommer Clairaut, de la prédiction heureusement accomplie de Halley. Dans une lettre adressée au journal encyclopédique de juillet, l’académicien Lemonnier qui, sur les glaces de la Tornéa, avait partagé les travaux de Clairaut, pousse encore plus loin le mauvais vouloir et l’injustice. Halley, suivant Lemonnier, a tout fait et doit seul être loué; ceux qui citent, dit-il, un mémoire lu à la rentrée publique de l’Académie en novembre 1758, n’ont jamais cité qu’un discours sans analyse, lequel n’a pas même été relu et examiné, selon l’usage, dans les séances particulières de l’Académie, et il ajoute, avec une intention blessante à la fois pour Clairaut et pour d’Alembert: «On ne doute pas que les méthodes d’approximation n’aient fait dans ces derniers temps un progrès considérable, ou du moins que dans un temps où M. Euler publie successivement tant de méthodes analytiques dont il est l’inventeur, on ne puisse produire aujourd’hui des calculs d’approximation plus satisfaisants que n’ont fait quelques astronomes anglais contemporains de Newton.» L’injustice et l’esprit de dénigrement se montrent avec tant d’évidence, que le public même ne dut pas s’y méprendre. Clairaut fut cependant profondément blessé et bien des ennuis se mêlèrent pour lui à la joie du triomphe. Une objection plus fondée fut adressée aux admirateurs trop exaltés de Clairaut. Les calculs sont tellement exacts, avait-on dit, que sur une période de soixante-seize ans, l’erreur est d’un mois à peine, c’est-à-dire 1/900 environ du tout. On répondait, et non sans raison, que l’inconnue à calculer n’était pas la durée de la révolution, et que la différence des deux périodes consécutives était seule en question. Cette appréciation, sans être injuste, tend à diminuer le mérite de Clairaut, et d’Alembert, qui lui prêta, en la développant, toute l’autorité de son nom, aurait mieux fait de laisser ce soin à d’autres.
Clairaut répondit à ses adversaires, à d’Alembert surtout, avec beaucoup de sincérité, de modération, de douceur même, et, pour tout dire enfin, avec la droiture d’un géomètre. Il tient à établir d’abord qu’il n’est pas l’agresseur: «Les fautes de procédé, dit-il, m’ont toujours en effet paru plus importantes que celles que l’on peut commettre dans les calculs.»
Clairaut mourut, le 17 mai 1765, à l’âge de cinquante-deux ans, après une courte maladie. Son père, qui lui survécut, avait perdu avant lui dix-neuf autres enfants; il lui restait une fille, à laquelle le roi accorda immédiatement une pension, en mémoire des services rendus à la science par son illustre frère.
Jean Lerond d’Alembert, né à Paris le 16 novembre 1717, fut exposé immédiatement après sa naissance sur les marches de l’église Saint-Jean-Lerond, située près de Notre-Dame. Le commissaire de police du quartier, touché de sa chétive apparence, n’osa pas l’envoyer aux enfants trouvés, et le confia à une pauvre et honnête vitrière par laquelle il fut bientôt adopté complétement. Sans se faire connaître, le père de d’Alembert lui assura une pension de 1,200 livres qui, en apportant un peu d’aisance dans la maison de sa mère d’adoption, permit de développer par l’éducation les rares facultés du pauvre enfant abandonné. Placé à l’âge de quatre ans dans une petite pension, il y resta jusqu’à douze; mais son maître, dès sa dixième année, déclarait n’avoir plus rien à lui apprendre et proposait de le faire entrer au collége dans la classe de seconde. La santé encore languissante du jeune écolier ne permit pas de suivre ce conseil, et ce fut deux ans après seulement qu’on le plaça au collége Mazarin, où sous la règle du plus austère jansénisme, il termina brillamment ses études.
La philosophie qu’on lui enseigna fut celle de Descartes: les idées innées, la prémotion physique et les tourbillons choquèrent son esprit rigoureux et précis sans y apporter aucune lumière. Les seules leçons fructueuses qu’il reçut, dit-il, pendant ses deux années de philosophie, furent celles de M. Caron, professeur de mathématiques qui, sans être profond géomètre, enseignait avec clarté et précision. Il ne fit que lui ouvrir la voie, d’Alembert la suivit seul. Cédant à son inclination naturelle, il allait, tout en faisant ses études de droit, s’instruire sommairement dans les bibliothèques des théories mathématiques les plus difficiles, dont il s’exerçait ensuite à retrouver les détails dans sa tête. Celui qui peut suivre une telle méthode est bien près de devenir inventeur: d’Alembert s’élançait en effet avec tant d’ardeur vers les régions encore inconnues que, devançant quelquefois ses livres, il croyait découvrir des vérités et des méthodes nouvelles, qu’il rencontrait ensuite, avec un dépit mêlé de plaisir, dans quelque auteur plus avancé.
Les amis de d’Alembert le détournaient des travaux mathématiques, qu’ils regardaient, non sans quelque raison, comme un mauvais moyen d’arriver à la fortune. Il se décida, suivant leurs sages conseils, à étudier la médecine, et bien résolu de s’y livrer tout entier, eut le courage de porter chez un ami tous ses livres de science, dont la séduction pourrait mettre obstacle à ses projets; mais son esprit heureusement était moins soumis que sa volonté: la géométrie le poursuivait au milieu de ses nouvelles études. Lorsqu’un problème venait à troubler son repos, d’Alembert, impatient de toute contrainte même volontaire, allait chercher un des volumes qui, peu à peu, et presque sans qu’il s’en fût aperçu, revinrent chez lui l’un après l’autre. Reconnaissant alors que la lutte était inutile et la maladie sans remède, il en prit joyeusement son parti; les travaux commencés timidement et comme à regret furent continués sans scrupule et avec ardeur. Rassemblant bientôt ses forces, inutilement dispersées jusque-là, d’Alembert composa deux mémoires de mathématiques qui, à l’âge de vingt-trois ans, lui ouvrirent les portes de l’Académie des sciences; il ne fut plus dès lors question de médecine.
Trois ans après son entrée à l’Académie, d’Alembert publiait le célèbre Traité de Mécanique dont le principe, entièrement nouveau, devait renouveler et changer la science du mouvement.
La Théorie de la précession des équinoxes, publiée en 1749, marque un nouveau progrès dans le talent de d’Alembert. Le phénomène de la précession des équinoxes, signalé par Hipparque, 130 ans avant notre ère, consiste dans le déplacement continu des points équinoxiaux où le plan de l’équateur rencontre celui de l’écliptique. L’un de ces plans au moins change donc avec le temps; la comparaison de chacun d’eux avec les étoiles montre avec évidence, dans le déplacement de l’équateur et par suite de l’axe terrestre, la cause du phénomène. La terre, Copernic a osé l’affirmer, ne tourne donc pas toujours autour du même axe; mais quelle peut être la cause de cette rotation si régulière et si lente, et la signification des vingt-six mille ans nécessaires pour en accomplir la perfection?
Cette recherche avait occupé et découragé l’imagination si hardie de Képler, et l’honneur d’en révéler le secret était réservé à Newton. La terre n’étant ni homogène ni parfaitement sphérique, les forces d’attraction de la lune et du soleil qui déterminent et troublent son mouvement elliptique ne passant pas rigoureusement par son centre, il en résulte qu’en la déplaçant dans l’espace, elles tendent en même temps à lui imprimer un mouvement de rotation qui, se combinant avec celui qu’elle possède déjà, altère incessamment la direction de l’axe autour duquel elle tourne. Pour calculer avec précision les lois d’un tel phénomène, il fallait créer la théorie du mouvement d’un corps solide sollicité par des forces connues; cette théorie manquait à Newton, et les considérations par lesquelles il tente d’y suppléer sont sans rigueur comme sans exactitude. D’Alembert vit dans ce nouveau problème une belle application de son principe de dynamique, et après avoir fait connaître la méthode exacte relative au cas général, en déduisit habilement non-seulement les lois de la précession, mais celles de la nutation, récemment révélées par les observations de Bradley.
En 1747, d’Alembert avait présenté à l’Académie des sciences de Paris un mémoire sur le problème des trois corps dont l’apparition marque pour la mécanique céleste le commencement d’une période nouvelle de découvertes et de progrès. La théorie de la gravitation, qui depuis la publication du livre des Principes n’avait subi aucun perfectionnement sérieux, était reprise pour la première fois après cinquante ans, à l’aide de méthodes nouvelles et plus puissantes. Par une coïncidence singulière, Clairaut, dans la même séance, présentait un mémoire sur le même sujet, dont Euler, alors à Berlin, s’occupait activement, sans en avoir toutefois rien communiqué au public.
En réalité, l’illustre auteur du livre des Principes n’avait fait, suivant d’Alembert, qu’ébaucher les premiers traits de la matière. Quelque lumière qu’il ait portée dans l’ordre de l’univers, il n’a pu manquer, ajoute-t-il, de sentir qu’il laisserait beaucoup à faire à ceux qui le suivraient, et c’est le sort des pensées des grands hommes d’être fécondes non-seulement dans leurs mains, mais dans celles des autres. L’analyse mathématique a heureusement acquis depuis Newton,—c’est toujours d’Alembert qui parle,—différents degrés d’accroissement; elle est devenue d’un usage plus étendu et plus commode, et nous met en état de perfectionner l’ouvrage commencé par ce grand philosophe. Il suffit à sa gloire que plus d’un demi-siècle se soit écoulé sans qu’on ait presque rien ajouté à sa théorie de la lune, et il y a peut-être plus loin du point d’où il est parti à celui où il est parvenu, que du point où il est resté à celui auquel nous pouvons maintenant atteindre.
D’Alembert, âgé de trente-deux ans et membre des Académies de Paris et de Berlin, ne s’était fait connaître que comme géomètre; il trouvait sous le toit de celle qui lui servait de mère toute la tranquillité nécessaire à ses profondes recherches. Le monde, je veux dire les sociétés brillantes dans lesquelles d’Alembert devait être bientôt recherché et admiré, était alors pour lui sans attrait; il ne le connaissait ni ne le désirait. Quelques amis dévoués, dont plusieurs devinrent illustres, formaient sa société habituelle, et le profond géomètre était cité comme le plus gai, le plus plaisant et le plus aimable de tous. L’un d’eux, Diderot, exerça sur d’Alembert une grande influence, et leurs noms, attachés à une œuvre célèbre et grandiose, sont pour bien des gens devenus inséparables. Le discours préliminaire de l’Encyclopédie, écrit en entier par d’Alembert, contient, dit-il, la quintessence des connaissances mathématiques, philosophiques et littéraires, acquises par vingt années d’études. Il fut reçu avec applaudissement et considéré comme une œuvre de premier ordre. L’admiration de Voltaire et de Montesquieu, les louanges sans restriction du roi Frédéric, celles enfin de Condorcet, ne permettent pas de traiter légèrement cette célèbre préface, aujourd’hui bien oubliée. La classification des connaissances humaines par laquelle il débute est cependant incomplète et arbitraire, et la manière plus ingénieuse que naturelle dont il croit les faire naître les unes des autres semble singulièrement choisie comme introduction à un dictionnaire, où l’ordre alphabétique seul règle la succession des articles.
D’Alembert, peu de temps après, fut nommé membre de l’Académie française. Vers la même époque, la réputation croissante du philosophe géomètre décida celle qui l’avait abandonné lors de sa naissance à réclamer les droits dont elle était devenue fière. M^{me} de Tencin lui fit savoir qu’elle était sa mère; mais d’Alembert, la repoussant à son tour, n’en voulut jamais reconnaître d’autre que la pauvre vitrière, dont il resta jusqu’au dernier jour le fils affectueux et dévoué.
Malgré ses occupations littéraires, d’Alembert ne cessa jamais d’accorder une grande place dans ses travaux à la haute géométrie. Également attiré par la recherche des vérités utiles et par le plaisir de vaincre les difficultés de la science, il publia, de 1761 à 1782, huit volumes d’opuscules mathématiques, contenant de nombreux mémoires relatifs aux sujets les plus élevés et les plus difficiles de la mécanique céleste, de l’analyse pure et de la physique. La division des forces de d’Alembert ne semble pas les avoir affaiblies, et ces écrits suffiraient pour placer l’auteur au nombre des grands géomètres. Il serait malaisé d’en faire ici le dénombrement. Parmi les questions traitées par d’Alembert, nous en citerons une seulement sur laquelle il est revenu à plusieurs reprises, après en avoir fait le sujet de l’une de ces lectures écoutées avec tant d’empressement par les gens du monde.
Malgré les travaux de Pascal, d’Huyghens et de Jacques Bernoulli, d’Alembert refuse d’accepter leurs principes sur la théorie des chances, et de voir dans le calcul des probabilités une branche légitime des mathématiques. Le problème qui fut le point de départ de ses doutes et l’occasion de ses critiques est resté célèbre dans l’histoire de la science sous le nom de «problème de Saint-Pétersbourg.» On suppose qu’un joueur, Pierre, jette une pièce en l’air autant de fois qu’il faut pour amener face. Le jeu s’arrête alors, et il paye à son adversaire, Paul, un franc s’il a suffi de jeter la pièce une fois, deux francs s’il a fallu la jeter deux fois, quatre francs s’il y a eu trois coups, puis huit francs, et ainsi de suite en doublant la somme chaque fois que l’arrivée de face est retardée d’un coup. On demande combien Paul doit payer équitablement en échange d’un tel engagement?
Le calcul fait par Daniel Bernoulli, qui avait proposé le problème, et conforme aux principes admis par tous les géomètres, à l’exception du seul d’Alembert, exige que l’enjeu de Paul soit infini. Quelque somme qu’il paye à Pierre avant de commencer le jeu, l’avantage sera de son côté; tel est dans ce cas le sens du mot infini. Ce résultat, quoique très-véritable, semble étrange et difficile à concilier avec les indications du bon sens, d’après lesquelles aucun homme raisonnable ne voudrait risquer à un tel jeu une somme un peu forte, 1,000 francs par exemple.
L’esprit de d’Alembert, embarrassé dans ce paradoxe, ne craignit pas de condamner les principes, indubitables pourtant, qui y conduisent, en proposant, pour en nier la rigueur et en contester l’évidence, les raisonnements les moins fondés et les plus singulières objections. Il refuse, par exemple, aux géomètres le droit d’assimiler dans leurs déductions cent épreuves faites successivement avec la même pièce à cent autres faites simultanément avec cent pièces différentes. «Les chances, dit-il, ne sont pas les mêmes dans les deux cas,» et la raison qu’il en donne est fondée sur un singulier sophisme: «Il est très-possible, dit-il, et même facile de produire le même événement en un seul coup autant de fois qu’on le voudra, et il est au contraire très-difficile de le produire en plusieurs coups successifs, et peut-être impossible, si le nombre des coups est très-grand.»—«Si j’ai, ajoute d’Alembert, deux cents pièces dans la main, et que je les jette en l’air à la fois, il est certain que l’un des coups croix ou pile se trouvera au moins cent fois dans les pièces jetées, au lieu que si l’on jetait une pièce successivement en l’air cent fois, on jouerait peut-être toute l’éternité avant de produire croix ou pile cent fois de suite.» Est-il nécessaire de faire remarquer que les deux cas assimilés sont entièrement distincts, et que jeter deux cents pièces en l’air pour choisir celles qui tournent la même face, c’est absolument comme si l’on jetait en l’air une pièce deux cents fois de suite, en choisissant après, pour les compter seules, les épreuves qui ont fourni le résultat désiré? Dans cette discussion, qui d’ailleurs n’occupe qu’une bien faible place parmi ses opuscules, d’Alembert se trompe complétement et sur tous les points. Son esprit, toujours prêt à s’arrêter, en déclarant impénétrable tout ce qui lui semble obscur, était plus qu’un autre exposé au péril de condamner légèrement les raisonnements si glissants et si fins du calcul des chances.
Quant au paradoxe du problème de Saint-Pétersbourg, il disparaît entièrement lorsqu’on interprète exactement le sens du résultat fourni par le calcul: une convention équitable n’est pas une convention indifférente pour les parties; cette distinction éclaircit tout. Un jeu peut être à la fois très-juste et très-déraisonnable pour les joueurs. Supposons, pour mettre cette vérité dans tout son jour, que l’on propose à mille personnes possédant chacune un million de former en commun un capital d’un milliard, qui sera abandonné à l’une d’elles désignée par le sort, toutes les autres restant ruinées. Le jeu sera équitable, et pourtant aucun homme sensé n’y voudra prendre part. En termes plus simples et plus évidents encore, le jeu, lors même qu’il n’est pas inique, devient imprudent et insensé pour le joueur dont la mise est trop considérable. Le problème de Saint-Pétersbourg offre, sous l’apparence d’un jeu très-modéré, dans lequel on doit vraisemblablement payer quelques francs seulement, des conventions qui peuvent, dans des cas qui n’ont rien d’impossible, forcer l’un des joueurs à payer une somme immense, et la répugnance instinctive qu’un homme de bon sens éprouve à admettre les conditions fournies par le calcul n’est autre chose au fond que la crainte très-fondée d’exposer à un jeu de hasard, même équitable, une somme de grande importance avec la presque certitude de la perdre.
Honnête homme et homme de bien, d’Alembert fut aimé et estimé de tous ceux qui l’ont connu. Ses contemporains ont exalté à l’envi sa bonté et sa générosité, toujours prête, sans ostentation de vertu. Admiré et vanté, jeune encore, par les juges les plus illustres, il n’excita l’envie de personne. Il s’exerça dans les genres les plus divers, et, sans avoir produit dans tous d’immortels chefs-d’œuvre, il fut placé par l’opinion au premier rang des savants, des littérateurs et des philosophes. Sans fortune, sans dignités, malgré le malheur de sa naissance et l’humble simplicité de sa vie, il fut grand entre ses contemporains par l’étendue de son influence. L’élévation de son caractère égala celle de son esprit. Dans son commerce familier et intime avec les plus grands personnages de son siècle, il sut conserver sans froideur toute la dignité de ses manières et obtenir sans l’exiger autant de déférence au moins qu’il en accordait; mais quoique sensible à la gloire et aux satisfactions de l’amour-propre, il ne cessa jamais, au milieu de ses succès, si nombreux et si constants, de chercher en vain le bonheur, qu’il n’entrevit qu’un instant; celui d’une affection profonde, dévouée, exclusive, et pour tout dire enfin, égale à celle dont il se sentait capable.
Les journalistes contemporains ont souvent affecté de placer Fontaine à côté et au-dessus de d’Alembert et de Clairaut. Il n’est pas responsable d’un tel rapprochement. Il était réellement inventif et habile, et quoiqu’il n’ait pas laissé de traces profondes dans la science, son passage y mérite au moins un souvenir. Les rares relations de Fontaine avec ses confrères montrent un caractère difficile et bizarre. Sa prétention d’étudier les vanités des hommes pour les blesser dans l’occasion aurait dû lui imposer pour lui-même une modestie qui lui manque trop souvent. «Lorsque j’entrai à l’Académie, dit-il dans un de ses mémoires, l’ouvrage que M. Jean Bernoulli avait envoyé en 1730, qui est un chef-d’œuvre, venait de paraître; cet ouvrage avait tourné l’esprit de tous les géomètres de ce côté-là, on ne parlait que du problème des tautochrones, j’en donnai la solution que voici, et on n’en parla plus.» Ce tour presque sublime et ces paroles plus grandes que le sujet pourraient faire sourire ceux mêmes qui ignorent l’histoire véritable du problème. La vérité est qu’on en a souvent parlé depuis sans mentionner la solution, exacte d’ailleurs, de Fontaine.
L’empressement de l’Académie à s’adjoindre Maupertuis semble révéler de puissantes protections.
On lit au procès-verbal du 7 décembre 1723: «M. de Maupertuis est entré et a présenté deux mémoires de lui sur des matières d’histoire naturelle.» Agé alors de vingt-trois ans, il s’adressait pour la première fois à l’Académie.
Huit jours après, M. de Maurepas fait savoir à l’Académie que M. de Camus s’étant montré inexact, sa place est déclarée vacante, et l’Académie, sans élever la moindre objection, y nomme Maupertuis. Le 27 décembre suivant, on lit au procès-verbal: «Le roi a autorisé M. de Beaufort, adjoint-géomètre, à prendre le titre d’adjoint-mécanicien, actuellement vacant, et M. de Maupertuis est nommé à la place d’adjoint-géomètre qui lui convient mieux.»
Ses seuls titres étaient alors deux mémoires inédits d’histoire naturelle dont le titre même nous est inconnu.
Maupertuis, académicien à vingt-quatre ans, sans avoir fait ses preuves en aucun genre, sembla d’abord prendre parti pour la géométrie, et ses premiers mémoires, sans rien apprendre aux géomètres habiles de l’époque, montrent la connaissance exacte des méthodes et des raisonnements mathématiques. Dès les premières années cependant, on voit apparaître le philosophe téméraire et superficiel prêt à trancher toutes les questions sans s’être préparé à en approfondir aucune. Interrompant ses études de géométrie pour des recherches que sa manière de raisonner lui rendait plus faciles, Maupertuis, sans donner ombre de preuves, propose une théorie générale des instruments de musique: les tables, qui dans chaque cas accompagnent le corps sonore sont, suivant lui, composées de fibres qui, semblables à des cordes isolées, peuvent vibrer inégalement et s’unir chacune à la note qui lui convient pour en accroître la résonnance.
C’est cette théorie dont le père Castel avait osé se moquer dans quelques lignes parfaitement justes, qui furent cependant trouvées insupportables. L’Académie, choquée, il est vrai, par les critiques adressées à tous les mémoires de l’année, préluda avec moins de retentissement et de rigueur mais autant d’injustice, aux inqualifiables sévérités exercées plus tard à Berlin contre un autre contradicteur de Maupertuis.
On raconte qu’un jour, mollement étendu dans un fauteuil, Maupertuis disait: «Je voudrais bien avoir à résoudre un beau problème qui ne serait pas difficile.» Cette parole le peint tout entier. Esprit agité sans consistance, remuant sans être actif, incapable de contention et d’effort, il a conservé pendant toute sa vie la science incomplète et superficielle qui lui valut ses premiers succès. Répandant son esprit en paroles et en conjectures, il se piqua de littérature et de philosophie; malgré leurs vastes prétentions, ses écrits, aussi pauvres par le fond que médiocres par le style, n’appartiennent plus dès lors à l’histoire de la science, et le bienveillant et timide Grandjean de Fouchy, en les mentionnant dans l’éloge de Maupertuis, décline avec raison sa compétence. Prompt à saisir la faveur des grands et à la ménager, Maupertuis fit de sa réputation scientifique l’instrument de sa fortune. Au milieu de l’applaudissement et de la faveur dont le succès de l’expédition du Nord l’avait entouré, Frédéric crut faire merveille en lui donnant, avec des avantages extraordinaires, la direction de l’Académie de Berlin. Il y brilla d’un éclat passager jusqu’au jour où l’impitoyable justice de Voltaire vint changer en un ridicule immortel le vain bruit qui avait entouré son nom.
Au nombre des géomètres de l’Académie, il serait injuste de ne pas citer Deparcieux qui, sans avoir pénétré les profondeurs de la science, a su joindre à un esprit juste une persistance infatigable dans l’étude des applications utiles.
C’est de lui que Voltaire a dit dans l’Homme aux quarante écus: «Mon géomètre était un citoyen philosophe...—Je lui dis: Monsieur, vous avez tâché d’éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt des hommes, la durée de la vie humaine. Le ministère a connu par vous seul ce qu’il doit donner aux rentiers viagers, selon leurs différents âges; vous avez proposé de donner aux maisons de la ville l’eau qui leur manque...»
Deparcieux, en effet, a publié des tables qui pendant longtemps furent les seules sur les probabilités de la vie humaine en France, et un projet très-minutieusement étudié pour amener à Paris les eaux de la rivière de l’Ivette.
Le début du livre de Deparcieux ne semble promettre que des calculs et des chiffres exacts, et les premières lignes sont écrites pour écarter quiconque n’est pas géomètre.
Soit B, dit-il sans autre exorde, l’intérêt que rapporte un certain fonds A; P, l’argent qu’on prête annuellement. . . . . . . . . . . . . . . . Ce début donnerait d’ailleurs une idée très-inexacte de la forme de l’ouvrage et de son esprit; certains passages pourraient au contraire mériter le reproche de s’éloigner un peu trop du sujet.
Deparcieux, par exemple, en blâmant moins éloquemment que Rousseau, mais vingt ans avant lui, l’habitude de confier les enfants à des nourrices étrangères, ne semble pas éloigné d’y voir la cause principale de toutes les enfances maladives en y rattachant, par une conséquence arbitraire, toutes les maladies et les incommodités à venir. «Telle personne, dit-il, qui, confiée dans son enfance à une nourrice étrangère, a vécu soixante-dix ou quatre-vingts ans, aurait vécu quatre-vingt-dix ou cent ans si elle avait teté tout le lait que la nature lui a destiné: aussi voit-on bien plus de gens âgés dans les provinces éloignées qu’aux environs de Paris.» Poursuivant sa thèse jusqu’aux conséquences les plus extrêmes, Deparcieux va jusqu’à désirer qu’une exacte police contraigne les mères à remplir «le premier et le plus cher de tous les devoirs.»
Le successeur le plus illustre de Clairaut et de d’Alembert dans l’Académie fut sans contredit Laplace. Marquant, dès ses débuts, la grandeur de ses vues et la hardiesse de son esprit, il rencontra pourtant fort peu d’encouragement et la place d’adjoint dans la section de géométrie, si aisément accordée autrefois à Maupertuis pour deux mémoires d’histoire naturelle, lui fut, nous l’avons dit, bien longtemps refusée. L’œuvre de Laplace comme géomètre est immense: il a touché aux questions les plus difficiles et saisi fortement, pour les soumettre à l’analyse, les phénomènes et les questions en apparence les plus rebelles. Le caractère de son talent n’est pas la perfection, et c’est par là qu’il est inférieur à Lagrange, mais il déploie souvent pour atteindre son but une puissance sans égale. Quand un problème est posé, il lui faut la solution, dût-il, comme le disait Poinsot, qui eût médité pendant vingt ans plutôt que d’accepter une telle extrémité, l’arracher avec ses ongles, ou même avec ses dents.
Lagrange, membre de l’Académie de Turin, fut appelé à Berlin pour y remplacer Euler. D’Alembert, qui l’avait désigné à Frédéric, ne cessait de le servir près de lui en égalant ses louanges à la vérité. «Je prends la liberté, écrivait-il, de demander à Votre Majesté ses bontés particulières pour cet homme véritablement rare et aussi estimable par ses sentiments que par son génie supérieur...
«Je ne crains pas d’affirmer que sa réputation déjà grande ira toujours croissant et que les sciences, Sire, vous auront une éternelle obligation de l’état aussi honorable qu’avantageux que vous voulez bien lui donner...
«Il nous effacera tous, ou du moins empêchera, qu’on nous regrette.»
Le génie droit et élevé de Lagrange, sans avoir produit ses plus beaux fruits, s’était révélé clairement, on le voit, à la généreuse perspicacité de d’Alembert. Quoique l’Académie des sciences de Paris ne l’ait appelé dans son sein qu’à la veille de la révolution, en 1786, elle a eu la bonne fortune de le faire Français pour toujours et de le léguer à l’Institut, où pendant plus de quinze ans il a siégé avec Laplace. Plus modeste, mais non moins profond que son illustre émule, il s’est élevé aussi haut d’un vol plus facile et plus ferme, et ses œuvres mathématiques, dont un siècle de progrès n’eût pas affaibli l’éclat, sont, aujourd’hui encore, offertes aux jeunes géomètres par un excellent juge, comme le guide le plus sûr en même temps que le modèle le plus accompli qu’ils puissent choisir à leur début dans la science et conserver avec grand profit, à quelque hauteur qu’ils s’y élèvent.
L’Académie comptait en même temps que Laplace, et avant de s’adjoindre Lagrange, deux géomètres fort illustres aussi, mais d’ordre moins élevé pourtant: Monge et Legendre.
Quoique fils d’un pauvre marchand ambulant, Monge fut élevé avec grand soin par les oratoriens de la ville de Beaune. Après de brillantes études, il fut chargé, à l’âge de vingt ans, d’un cours de physique et inspira à ses maîtres le désir de le garder avec eux. Mais, peu disposé à la carrière ecclésiastique, il entra à l’école du génie de Mézières, en sachant bien pourtant que son humble origine le condamnait pour toujours aux grades inférieurs à celui de lieutenant. C’est en étudiant les fortifications et la coupe des pierres qu’il conçut le premier l’idée des méthodes régulières et générales, aujourd’hui classiques, où tout l’art du trait est compris; mais, pour être rendues plus faciles et plus simples, ces pratiques, jusque-là secrètes, enseignées aux officiers du génie, n’en devaient être que plus soigneusement cachées, et c’est par des mémoires sur le calcul intégral que Monge se fit d’abord connaître de l’Académie, où il fut accueilli avec grande faveur.
C’est en 1783 seulement, à l’âge de trente-quatre ans, que Monge, appelé à Paris comme professeur d’une école fondée par Turgot, put devenir académicien. Les Mémoires de l’Académie contiennent de lui des travaux non moins importants que variés et son nom, placé entre ceux d’Euler et de Gauss, dans l’Histoire de la théorie générale des surfaces ne saurait être omis dans la liste des géomètres illustres, quelque courte qu’on veuille la faire. La théorie aujourd’hui classique et élémentaire en quelque sorte des lignes de courbure lui est due tout entière, et Lagrange, en regrettant de n’en pas être l’auteur, lui a décerné un éloge qui dispense de rien ajouter.
Legendre enfin, nommé membre adjoint de la section de géométrie en 1785, fut le dernier géomètre de grande réputation introduit dans l’ancienne Académie des sciences. Laborieux et sagace, il a eu le bonheur d’attacher son nom à la grande théorie des fonctions elliptiques. Créée par Euler et par Lagrange, perfectionnée depuis par les géomètres les plus illustres, c’est encore aujourd’hui le nom de Legendre dont son élude éveille tout d’abord le souvenir.
Les débuts de Legendre avaient attiré l’attention. Agé de dix-sept ans et élève encore du collége Mazarin, le seul où l’on enseignât les hautes mathématiques, il eut la hardiesse de dédier à l’Académie des sciences les thèses imprimées qu’il devait soutenir pour obtenir le grade de docteur. Les académiciens, acceptant l’hommage du jeune candidat, consentirent à diriger les épreuves dont l’ensemble mérita les louanges de d’Alembert. Sans proposer aucune méthode nouvelle, Legendre, dans ses thèses, trace le résumé rapide de ses études mathématiques dont elles montrent l’étendue et la force. La présence inaccoutumée de l’Académie ne contribua pas moins que la jeunesse du candidat à l’intérêt de ce brillant exercice d’écolier. Les gazettes en parlèrent et le professeur d’éloquence du collége, le sieur Cosson, célébra l’événement dans une longue et faible pièce de vers français. Legendre lui-même, comme pour se montrer capable de parler une autre langue que l’algèbre, adressa aux académiciens quelques phrases respectueuses et modestes, prononcées avec grâce et sans aucun trouble.
Excité et encouragé par ce premier succès, Legendre continua pendant trois ans ses études et ses recherches sans en publier les résultats. Son premier mémoire à l’Académie date de 1773. Nous nous rappelons tous, disent les commissaires, la thèse brillante que ce jeune géomètre a dédiée à l’Académie et les espérances qu’elle a conçues de ses talents. On verra avec plaisir que ces espérances se sont réalisées et qu’après avoir exposé avec autant d’ordre que de précision les découvertes des autres géomètres, M. Legendre est fait pour enrichir la géométrie de ses propres découvertes.
Lagrange, Laplace, Legendre et Monge, ont été connus de nos contemporains, et il m’a été donné plus d’une fois de les entendre juger par ceux dont ils avaient encouragé la jeunesse. M. Poinsot, dans quelques lignes finement travaillées, s’était plu à marquer les traits principaux de leur caractère et de leur talent, et, malgré l’injustice très-apparente envers l’un des plus illustres, il avait assez bien réussi pour que dès la première lecture on n’hésitât pas un instant sur le véritable nom des géomètres A, B, C, D.
A. Va d’un air simple à la vérité qu’il aime: la vérité lui sourit et quitte volontiers sa retraite pour se laisser produire au grand jour par un homme aussi modeste.
B. Ne l’a jamais vue que par surprise. Elle se cache à cet homme vain qui n’en parle que d’une manière obscure. Mais vous le voyez qui cherche à tourner cette obscurité en profondeur et son embarras en un air noble de contrainte et de peine comme un homme qui craint d’en trop dire et de divulguer un commerce secret qu’il n’a jamais eu avec elle.
C. Il faut bien, se dit-il, qu’elle soit en quelque lieu. Or il va laborieusement dans tous ceux où elle n’est point, et comme il n’en reste plus qu’un seul qu’il n’a pas visité, il dit qu’elle y est, qu’il en est bien sûr, et il s’essuie le front.
D. D’un tempérament chaud, la désire avec ardeur, la voit, la poursuit en satyre, l’atteint et la viole.
LES ASTRONOMES.
L’astronomie, comme les mathématiques, a compté presque constamment dans l’Académie d’utiles et illustres représentants, et les noms des Cassini, de Maraldi, de Lacaille, de Lemonnier, de Delisle, de Legentil, de Pingré, de Lalande et de Messier sont restés célèbres dans l’histoire de la science. Lalande, dont la justice était rigoureuse et sévère, a pu écrire en 1766: «La collection des mémoires de l’Académie des sciences renferme le plus riche trésor que nous ayons en fait d’astronomie; la découverte des satellites de Saturne, l’étude consciencieuse et prolongée de la grandeur et de la figure de la terre, l’application du pendule aux horloges, celle des lunettes aux quarts de cercles et des micromètres aux lunettes, des discussions continuelles et savantes sur la théorie du soleil et de la lune, leurs inégalités, les réfractions, l’obliquité de l’écliptique, la théorie des satellites de Jupiter, tout cela se trouve longuement développé et traité à bien des reprises dans cette collection dont l’analyse formerait, si on le voulait, un traité complet d’astronomie.»
Nous avons dit quelle a été, dès la création de l’Académie, l’ardeur et le succès de ses premiers membres dans la poursuite des travaux astronomiques. L’observatoire royal, construit pour l’Académie, était considéré comme une de ses dépendances, et la Connaissance des temps, constamment rédigée par ses membres, le fut depuis 1702 sous la direction même et au nom de la compagnie tout entière.
M. le président, dit le procès-verbal du 7 janvier 1702, a nommé cette année, pour travailler à la Connaissance des temps, le père Gouye, MM. Sauveur, Homberg et Lieutaud. Ce fut en réalité Lieutaud qui fit tous les calculs et qui en resta chargé jusqu’en 1729. Godin, Maraldi, Lalande et Jeaurat lui succédèrent successivement.
Lefèvre, à qui le privilége de la Connaissance des temps fut brutalement retiré au profit de l’Académie, était un calculateur habile, choisi par Picard et formé à son école. Simple tisserand à Lisieux, il avait appris seul assez d’astronomie pour calculer les éclipses et les annoncer exactement. Picard en fut informé, et lui fit obtenir avec une petite pension le droit de publier chaque année la connaissance des mouvements célestes. Lefèvre vint à Paris et renonça au métier de tisserand, jusqu’au jour où l’inconvenance de ses attaques contre de La Hire lui fit perdre à la fois son privilége et le titre d’académicien.
La ville de Paris, pendant le XVIII^e siècle, compta presque constamment huit à dix observatoires sérieusement organisés pour l’étude du ciel, et occupés par des observateurs exercés, appartenant presque tous à l’Académie. L’observatoire royal, que l’on nommait aussi observatoire de l’Académie des sciences, logeait habituellement trois ou quatre astronomes. Bernoulli, qui le visita en 1767, n’y vit que Cassini de Thury, Maraldi; leurs collaborateurs, Legentil et Chappe, étaient partis alors pour observer, l’un dans l’Inde, l’autre en Sibérie, le passage de Vénus sur le soleil. Le titre d’astronome du roi mettait Lemonnier, à la même époque, en possession d’excellents instruments transportés presque tous à sa terre, située en Bretagne. Il conservait cependant et utilisait parfois chez lui, rue Saint-Honoré, les instruments de l’expédition faite en Laponie avec Maupertuis et Clairaut. Lalande observait au Luxembourg; mais le mauvais état des bâtiments le força de se retirer au collége Mazarin, dans l’observatoire construit pour La Caille, et où l’abbé Marie, alors professeur du collége, lui offrit la plus large hospitalité.
L’École militaire possédait aussi un élégant observatoire, occupé en 1767 par l’académicien Jeaurat; celui de la marine, à l’hôtel de Cluny, était confié à Messier, et la confrérie de Sainte-Geneviève fournissait à son bibliothécaire, Pingré, tous les moyens d’étudier le ciel. Il était installé dans les bâtiments actuels du lycée Napoléon. A Colombes enfin, le riche marquis de Courtanvaux, académicien honoraire, avait installé un observatoire élégant et richement pourvu. Traitant les sciences comme un amusement, Courtanvaux les prenait et les quittait tour à tour, en variant constamment ses travaux, toujours intelligents et souvent utiles. Mais personne n’observait à Colombes, et le charmant observatoire, en témoignant du goût d’un grand seigneur pour la science, ne lui rendit jamais de véritables services.
Jacques Cassini et Cassini de Thury, directeurs héréditaires en quelque sorte de l’observatoire, portèrent avec honneur un nom illustre. L’achèvement, de la carte de France fut l’œuvre capitale de leur vie, mais leurs noms, honorablement cités pour d’autres travaux, doivent être associés à ceux de leurs cousins Dominique et Jacques Maraldi qui, attirés par eux à l’Observatoire, appartinrent tous deux aussi à l’Académie des sciences, où ils présentèrent, à défaut de théories profondes et nouvelles, un nombre immense d’observations exactes.
Lemonnier, appelé très-jeune encore à l’Académie, justifia par une vie laborieuse et utile cette marque de confiance qui, très-fréquente alors, fut presque toujours heureusement et dignement placée. Compagnon de Maupertuis et de Clairaut dans leur voyage en Laponie, il fut l’observateur le plus actif et le plus exercé sans doute de l’expédition.
«Obligé, dit Bailly, de choisir un état, La Caille choisit, ou plutôt on choisit pour lui l’état ecclésiastique, comme offrant plus de ressources.» L’intention épigrammatique de cette phrase est une concession aux idées du temps et de la société dont Bailly désirait les applaudissements, car l’abbé La Caille fut pendant toute sa vie un modèle de désintéressement, de probité et d’austère abnégation. Son père, autrefois dans l’aisance, ne lui avait légué que des dettes. La Caille les accepta, et grâce à des privations qui durèrent toute sa vie, n’eut besoin pour les acquitter que des modestes appointements de professeur de collége, honorable et faible salaire d’un travail assidu que la célébrité croissante de son nom ne lui fit jamais dédaigner. Cassini, sachant apprécier les premiers essais scientifiques de La Caille, le prit chez lui à l’Observatoire, pour en faire l’émule et le modèle de ses fils. La Caille devint bien vite un astronome consommé. Il fut chargé avec Maraldi neveu, de lever géométriquement le contour des côtes de France, puis avec Cassini de Thury, de déterminer la suite des points situés sur la méridienne de l’Observatoire de Paris. Le succès de ce double travail lui valut une chaire de mathématiques au collége Mazarin et la disposition d’un observatoire créé pour lui dans le collége même; l’Académie des sciences enfin, en le choisissant de préférence au jeune d’Alembert, combla ses espérances et sa modeste ambition. La Caille était alors âgé de vingt-huit ans; il ne vécut depuis que pour la science du ciel, dont ses travaux ont abordé et perfectionné successivement toutes les parties.
Bailly, fils d’un gardien des tableaux du roi, naquit au Louvre, à la porte, pour ainsi dire, de l’Académie. Instinctivement soumis à la règle et au devoir, il montra toujours un grand éloignement pour la vie légère et dissipée dont son entourage lui donnait plus d’un exemple. Son père, homme de plaisir plus que d’étude, était peu capable de le diriger et peu désireux d’en faire un savant. Bailly aborda seul les éléments des sciences et s’y avança assez loin pour mériter l’attention de La Caille, qu’un hasard heureux lui fit rencontrer. Non content de lui marquer sa voie, La Caille, à partir de ce jour, voulut le diriger et le suivre, et le rendant témoin de tous ses travaux, lui fit quelquefois l’honneur de l’y associer. Les premiers mémoires de Bailly, sans franchir l’application des méthodes connues, dont ils montrent seulement la pleine intelligence, lui ouvrirent, à vingt-sept ans, les portes de l’Académie.
Bailly sut prendre rang parmi ses confrères les plus illustres. L’œuvre capitale de cette période de sa vie est la théorie des satellites de Jupiter dans laquelle la géométrie la plus haute s’éclaire et s’appuie d’observations délicates ingénieusement discutées et interprétées. Mais les travaux de science pure devaient l’occuper de moins en moins. Très-désireux de s’élever et de jouer un rôle, Bailly, avec plus de science acquise que La Condamine et plus de talent que Maupertuis, mais avec moins d’éclat que Buffon, ambitionna comme eux la réputation d’écrivain. Encouragé d’abord par d’Alembert, il aspira longtemps, avant qu’elle fût vacante, à la place de secrétaire de l’Académie des sciences, et comme Condorcet, qui devait l’emporter sur lui, il voulut se créer des titres en composant plusieurs éloges, dans la plupart desquels la science n’a aucune part. Ceux de Charles V, de Molière et de Corneille lui valurent des accessits à l’Académie française et à celle de Rouen; il fut plus heureux à Berlin où son éloge de Leibnitz emporta le prix.
Un ouvrage de plus grande valeur, en donnant à Bailly l’occasion d’exercer et de déployer son style, le ramena vers ses premières études. L’Histoire de l’Astronomie forme en tout cinq volumes d’une science exacte et sérieuse, et d’une lecture agréable et facile. L’auteur trop souvent, à l’exemple et à l’imitation de son ami Buffon, cherche à relever la sécheresse des faits par quelques pages, écrites de génie où se montre une imagination un peu trop hardie. Après un succès brillant, mais peu durable, les idées de Bailly sur la science avancée d’un peuple ancien qui, disait spirituellement d’Alembert, nous aurait tout appris excepté son nom, ont été peu à peu abandonnées de tous. «Les tables indiennes, écrivait plus tard Laplace, supposent une astronomie assez avancée, mais tout porte à croire qu’elles ne sont pas d’une haute antiquité. Ici, je m’éloigne avec peine de l’opinion d’un illustre et malheureux ami dont la mort, éternel sujet de regrets, est une preuve affreuse de l’inconstance de la faveur populaire. Après avoir honoré sa vie par des travaux utiles aux sciences et à l’humanité, par ses vertus et par un noble caractère, il périt victime de la plus sanguinaire des tyrannies, opposant le calme et la dignité du juste aux outrages d’un peuple dont il avait été l’idole.»
Ces lignes de l’auteur de la Mécanique céleste sont pour la mémoire de Bailly le plus précieux des hommages. Nous n’avons pas à les expliquer en racontant l’éclat éphémère de son rôle honorable et trop court au début de la révolution, les ennuis, les tristesses qui l’ont suivi, ni à redire enfin après tant d’autres l’histoire de son assassinat juridique et la dignité calme de ses derniers moments au milieu des injures stoïquement supportées.
La famille de Lalande le destinait au barreau. Après de bonnes études faites à Grenoble, son père l’envoya demander à l’Université de Paris de plus fortes leçons sur la science du droit, mais le Collége royal l’attira tout d’abord; les leçons de Delisle et de Lemonnier lui révélèrent sa vocation; il fut reçu avocat, mais devint astronome. Favorisés en même temps par deux maîtres qui semblaient pour lui oublier leurs inimitiés, les débuts de Lalande furent brillants et faciles. Agé de vingt ans à peine, il fut chargé, grâce aux vives recommandations de Lemonnier, d’aller faire à Berlin, sur le méridien du cap de Bonne-Espérance, les observations que La Caille devait combiner aux siennes pour en déduire la parallaxe de la lune.
La cour de Frédéric était ouverte à tous les académiciens et leur jeune missionnaire fut traité comme eux. Dans un bal d’apparat, Lalande, qui ne savait pas danser, invita sans façon une princesse royale et brouilla toutes les figures. Malgré les vifs reproches de Maupertuis, il ne comprit jamais toute la gravité d’une faute où se révèle, au début de sa carrière, un des traits caractéristiques de son esprit; dans le danseur maladroit qui, à l’âge de vingt ans, bravait si tranquillement l’étiquette, on reconnaît assez bien, en effet, le vieil astronome qui devait, cinquante ans plus tard, faire annoncer dans la gazette l’heure à laquelle il montrerait sur le Pont-Neuf l’anneau de Saturne et les satellites de Jupiter.
L’activité de Lalande ne souffrait aucun repos et la prodigieuse diversité de ses travaux a étonné ses contemporains. Ses observations et ses calculs astronomiques, la rédaction de la Connaissance des temps, de nombreux articles du Journal des savants, un traité complet d’astronomie où se trouve résumé, dit-il, tout ce qui a été fait en astronomie depuis 2,500 ans, une bibliographie astronomique, véritable trésor d’érudition où Lalande, qui a lu tous les ouvrages anciens et modernes relatifs à la science du ciel, rapporte, très-librement quelquefois, l’impression qu’il en a gardée. Cent cinquante mémoires originaux publiés enfin dans le recueil de l’Académie des sciences, pourraient être le fruit complet d’une ardeur continuée pendant le cours d’une longue vie, mais Lalande avait besoin d’écrire comme quelques-uns ont besoin de parler; on le voit dans tous ses ouvrages interrompre fréquemment son discours pour converser en quelque sorte avec le lecteur, et Lemonnier s’est montré piquant, sans être injuste, en nommant son traité d’astronomie la Grande Gazette.
Lalande, dont la curiosité s’étendait à tout, a composé, je dirais presque improvisé, un traité sur les canaux, un voyage en Italie où il n’est nullement question d’astronomie, la description de sept arts différents, un discours sur la douceur, un autre sur l’esprit de justice, gloire et sûreté des empires, un troisième enfin sur les avantages de la royauté. Il a composé de nombreux éloges, entre autres celui du maréchal de Saxe. «C’est à peine, dit Delambre, si l’on pourrait citer un personnage célèbre dont Lalande n’ait pas écrit l’éloge.» Mais s’il aimait à louer les morts, il disait toute la vérité aux vivants. On l’a repris, non sans raison, d’avoir rempli la bibliographie astronomique de décisions trop rudes et trop formelles, telle que celle-ci adressée à un livre contemporain: «C’est une suite d’absurdités.» A l’occasion d’expériences singulières mais douteuses, il écrit en note: «Ces expériences étaient supposées, nous avons su que c’était par le père Berthier oratorien, le Jésuite avait plus d’esprit.»
A propos de l’Histoire de l’Astronomie de Weidler, il dit: «C’est la seule histoire complète de l’astronomie qu’on ait eue jusqu’à présent; elle est remplie d’érudition et de recherches. Delisle seul aurait eu dans ses manuscrits de quoi la perfectionner pour les détails et les recherches d’érudition. Bailly en a donné une plus étendue, en cinq volumes, mais celle de Weidler est précieuse par le grand nombre de faits, et celle de Bailly contient beaucoup de phrases, d’hypothèses et de dissertations. Je lui représentai dès le commencement qu’il pourrait employer son temps plus utilement pour l’astronomie.»
L’ardeur de Lalande et la sincérité de ses impressions éclatent dans ses écrits, souvent fort négligés, par des expressions vives et naturelles.
«Dès 1768, dit-il dans le préambule de l’un de ses ouvrages, le citoyen Jeaurat ayant obtenu du duc de Choiseul, ministre de la guerre, la construction d’un observatoire à l’École militaire, je l’engageai à y faire un gros mur propre à recevoir un grand quart de cercle mural qui manquait à l’établissement et qui était nécessaire pour l’entreprise que je méditais. Nous n’avions pas alors l’instrument, mais je disais ce que la loi des servitudes dit de la pierre d’attente, perpetuo clamans; et je ne me suis pas trompé. Après avoir fait des efforts inutiles auprès des ministres les plus célèbres et les plus savants, Malesherbes et Turgot, pour obtenir un mural, je l’obtins en 1774 de Begeret, receveur général des finances. On voit dans l’Évangile que le publicain fit honte au pharisien.»
Ces lignes n’ont pas besoin d’être signées, et tout lecteur familier avec les écrits des astronomes y reconnaîtra le cachet très-marqué de Lalande.
Sous des formes brusques et âpres parfois, Lalande cachait d’excellentes et solides qualités. Mécontent souvent de lui-même et sincère envers lui comme envers les autres, il avouait de bonne foi ses défauts et son impuissance à les vaincre. En parlant d’une femme réellement distinguée, M^{me} Lepaute, qui l’aida souvent, ainsi que Clairaut, dans ses calculs astronomiques, il dit avec émotion: «Elle supporta mes défauts et contribua à les diminuer.»
Si cédant à son premier mouvement et poussant à bout ses avantages, il accueillit plus d’une fois trop irrespectueusement les injustes critiques de son maître et premier protecteur Lemonnier, c’est qu’irrévérencieux par nature, et discutant avec rudesse, il pouvait s’emporter jusqu’à la colère sans imaginer mettre en péril une amitié chez lui sincère et inébranlable, et lorsqu’un jour l’irascible vieillard lui défendit de reparaître chez lui pendant une demi-révolution des nœuds de la lune, c’est-à-dire neuf ans, il lui répondit comme Antisthènes à Diogène: «Vous ne trouverez pas de bâton assez fort pour m’éloigner de vous.» Incrédule enfin et irréligieux avec passion, il n’hésita pas pendant la Terreur à cacher dans son observatoire plusieurs prêtres dont la vie était menacée. «Si l’on vient faire des recherches, leur dit-il, nous vous ferons passer pour astronomes.» Et comme ils hésitaient: «Ce ne sera pas un mensonge, reprit-il; vous vous occupez du ciel autrement, mais tout autant que moi.»
Pingré, religieux génovéfain et entré de bonne heure dans la congrégation des Pères qui l’avaient élevé, fut pendant sa jeunesse étranger à la science; la théologie l’occupait tout entier. Accusé de jansénisme et relégué comme professeur de grammaire au collége de Rouen, il apprit que l’Académie des sciences et belles-lettres de la ville ne comptait pas un seul astronome, et voyant une position honorable et utile à prendre, il aborda courageusement, à l’âge de trente-huit ans, les premières études scientifiques.
L’observation très-exacte d’une éclipse lui valut le titre de correspondant de l’Académie des sciences de Paris. Nommé peu de temps après bibliothécaire de Sainte-Geneviève, il obtint en même temps le titre d’associé libre de l’Académie, le seul que d’après les règlements pût alors obtenir un religieux régulier. Observateur exact et calculateur infatigable, Pingré accepta, pour servir la science, les missions les plus pénibles, et son nom est souvent cité dans l’histoire des expéditions de l’Académie.
Dans cette rapide énumération des académiciens astronomes, il serait injuste d’omettre le nom de Messier. Messier ne fut jamais fort savant dans la connaissance des théories astronomiques. Élève de Delisle, qui l’avait pris chez lui et en quelque sorte adopté, il faisait près de lui non-seulement avec zèle, mais avec passion, les observations pour lesquelles il n’était pas besoin d’une grande étude. Ses yeux de lynx, épiant chaque nuit la voûte céleste, n’y laissaient rien passer inaperçu. Il observa dix-sept comètes sur lesquelles treize découvertes par lui, furent cependant toujours calculées par d’autres. L’utilité et l’exactitude de ces travaux faciles et subalternes méritèrent à leur auteur une célébrité européenne, et l’Académie, après l’avoir longtemps écarté comme constamment étranger aux théories et aux méthodes mathématiques, fut entraînée enfin par l’opinion des astronomes à lui conférer le titre d’adjoint.
La révolution trouva Messier à son observatoire de l’hôtel de Cluny et ne l’y dérangea pas. Privé de ses modestes appointements, il supporta stoïquement la misère. Delambre l’a vu plus d’une fois venir chercher de l’huile chez Lalande pour ses observations de la nuit. Au plus fort de la Terreur il découvrit une comète. Les astronomes dispersés ne pouvaient lui en calculer l’orbite; il songea au président de Saron qui, condamné déjà par le tribunal révolutionnaire, reçut les observations de Messier et employa les dernières heures de sa vie à en déduire les éléments de l’orbite.
Passionné pour les calculs numériques, Bochard de Saron, depuis longtemps, se chargeait avec joie des plus difficiles et rendait de véritables services aux astronomes. Riche et généreux, il n’épargnait aucune dépense pour se procurer les meilleurs instruments et les meilleurs chronomètres. C’est lui qui fit imprimer à ses frais, en 1784, le premier ouvrage de Laplace, fragment important déjà de la Mécanique céleste, dont il avait deviné la haute portée.
De Saron, pendant la Terreur, vécut dans une grande retraite, en ne cherchant qu’à se faire oublier. Mais il avait signé une protestation contre la dissolution du parlement; ce fut le crime qui le conduisit à l’échafaud.
Dionis du Séjour, magistrat comme Saron, montra comme lui, et avec de plus hautes aspirations scientifiques, un dévouement sincère et constant aux études astronomiques. Membre très-actif et très-influent du Parlement, il sut, sans négliger aucun devoir, jouer en même temps dans la science un rôle sérieux et important. Abordant dans toute leur complication les problèmes les plus difficiles de l’astronomie physique, il s’avançait dans les voies inexplorées avec une patience sans égale, et si ses méthodes n’ont pu devenir classiques et définitives, elles restent néanmoins comme d’ingénieux exercices, témoignages incontestables du savoir le plus assuré. Dionis du Séjour, tout en se faisant un nom considérable dans la science, avait la bonté, dit quelque part Voltaire, d’être en même temps conseiller au Parlement, où l’on citait son savoir et sa droiture; il étonnait ses confrères par le nombre et la netteté des rapports qu’il pouvait faire sans fatigue. Libéral et sensé, il porta à l’Assemblée nationale l’autorité de ses talents et d’une réputation très-méritée de pureté et de justice. On l’avait beaucoup loué sous la monarchie d’avoir su, malgré le texte formel de la loi, sauver la vie d’un malheureux prêtre coupable de sacrilége. Ce pauvre homme, fort grossier de langage, ayant eu de la peine à faire entrer l’hostie dans l’ostensoir, l’avait poussée avec impatience en s’écriant: «Entre donc...» et ajoutant un mot que Lalande, qui pourtant se gêne peu, n’a pas osé imprimer, il fut entendu, dénoncé, et condamné à mort. Heureusement il y avait appel, et du Séjour était de Tournelle. Le jugement fut cassé et l’accusé, renvoyé devant l’autorité ecclésiastique, en fut quitte pour une année de retraite.
LES MÉCANICIENS ET LES PHYSICIENS.
D’Alembert et Clairaut seront illustres à jamais dans l’histoire de la mécanique; mais, préoccupés seulement des principes et des grandes lois de la science, ils ont négligé et ignoré peut-être les secrets plus nombreux et non moins délicats des applications pratiques et du détail des mécanismes. D’autres académiciens, inventeurs d’un autre genre et différemment ingénieux, représentèrent constamment cette branche de la science à laquelle, dès les premières années de l’Académie, s’appliquèrent Perraut et de Lahire.
Amontons, nommé élève à l’âge de quarante ans, et demeuré tel jusqu’à sa mort, devait contribuer, par l’éclat de ses découvertes, à faire abolir ce titre qui, en 1716, par une décision du Régent, fut remplacé par celui d’adjoint. Amontons fut en effet, pendant sa courte carrière, un des académiciens les plus actifs, et il sut se placer par l’importance des travaux accomplis, comme par la grandeur de ceux qu’il méditait, au nombre des plus considérables. Très-curieux de toutes les combinaisons mécaniques, et affligé d’une surdité presque complète qui, en le séquestrant du commerce des hommes, le laissait tout entier à ses pensées, il avait commencé bien jeune encore par chercher le mouvement perpétuel; il apprit, en y travaillant, les principes qui en démontrent l’impossibilité, et ne tarda pas à étudier sérieusement toutes les sciences spéculatives et expérimentales. Ses premières relations avec l’Académie datent de l’année 1684; âgé alors de vingt-quatre ans, il lui présenta un nouvel hygromètre qui fut approuvé. Il proposa plus tard un thermomètre et une clepsydre d’une construction compliquée et dont le principe n’avait rien de nouveau. Ses travaux les plus importants sont postérieurs à sa nomination comme élève.
Amontons avait eu, après Huyghens et Papin, l’idée d’emprunter à l’action du feu la force motrice des machines. «On aurait, disait-il, l’avantage de pouvoir cesser et interrompre le travail quand on veut, sans demeurer chargé du soin et de la nourriture des chevaux et de n’en pas supporter la perte et le dépérissement.» Huyghens proposait d’employer la force de la poudre, et Papin faisait agir la vapeur d’eau. Amontons eut recours à la force élastique de l’air échauffé, dont les lois alors très-nouvelles furent, en partie au moins, énoncées par lui sous une forme élégante et exacte. Il constata d’abord que la chaleur de l’eau bouillante peut accroître la tension de l’air jusqu’à un certain degré, qui ne peut ensuite être dépassé; il en conclut que la température de l’ébullition est constante. C’était un fait considérable, dont l’étude devait avoir les plus importantes conséquences, mais qui, mal interprété d’abord, causa de grands embarras aux physiciens.
Amontons a observé, comme il est vrai, que l’accroissement de pression d’un volume donné d’air chauffé à la température de l’eau bouillante est proportionnel à la pression primitive, dont elle est environ le tiers. Cette loi est exacte, étendue à toutes les températures, et combinée avec celle de Mariotte, elle équivaudrait à la loi de la dilatation des gaz sous pression constante, démontrée de nos jours par les expériences plus exactes de Gay-Lussac et par celles de MM. Rudberg et Regnault.
Amontons utilise, dans sa machine, l’effort de l’air échauffé, pour élever de l’eau dont le poids fait ensuite tourner la roue. Pour examiner le travail que l’on peut ainsi produire, il commence par déterminer celui dont un cheval est capable, et qui est, suivant lui, une force de soixante livres développée avec une vitesse d’une lieue à l’heure. C’est d’après cette définition qu’il assigne à sa machine une force de dix chevaux, sans songer qu’une autre appréciation, celle du combustible consommé, serait indispensable pour en faire juger la valeur.
Amontons s’est occupé aussi de la théorie du frottement; il a trouvé que cette résistance est proportionnelle à la pression et indépendante de l’étendue des surfaces en contact. Il le prouvait par une expérience aussi simple qu’ingénieuse: que l’on place sur un même plan incliné différents corps de poids inégaux reposant sur des surfaces de même nature, mais d’étendue différente, si l’inclinaison du plan est faible, ils resteront tous immobiles; mais, que l’on vienne à l’accroître en abaissant le plan autour d’une charnière horizontale, comme on fait au couvercle d’un pupitre que l’on ferme, les corps grands ou petits, chargés ou non de poids étrangers, se mettront tout à coup et tous ensemble à glisser, surmontant en même temps la résistance du frottement, égale pour chacun d’eux, à cet instant, à la composante de la pesanteur qui les pousse et qui, proportionnelle à la pression, ne dépend en rien de l’étendue des surfaces. Cette loi si simple était contraire aux idées reçues par tous les mécaniciens. De Lahire l’accepta, et pour en donner une preuve plus nette encore, sinon plus certaine, il opéra, comme Coulomb devait le faire plus tard, sur de petits chariots inégalement chargés et entraînés le long d’un plan horizontal par l’intermédiaire d’une poulie et à l’aide d’un poids qui, lors du départ, se trouvait toujours exactement proportionnel à la pression. Malgré ces deux démonstrations, dont l’accord n’aurait dû lui laisser aucun doute, l’Académie ne fut pas convaincue, et Amontons ne réussit pas à satisfaire ses contradicteurs. Si l’on opère, lui disait-on, sur un grand nombre de feuilles de papier superposées horizontalement, et dont la dernière supporte un léger poids qui la presse sur les autres, on pourra, sans grand effort, retirer une des feuilles sans toucher aux autres en surmontant le frottement des feuilles voisines; mais, si l’on prend à la fois un grand nombre de feuilles non consécutives, on éprouvera, en voulant les retirer toutes ensemble, une résistance beaucoup plus grande; la pression, disait-on, est cependant toujours la même, et la surface totale sur laquelle elle s’exerce a seule changé. Quoique l’objection repose sur une assertion inexacte et que la pression totale, égale à la somme des pressions supportées par chaque feuille, croisse évidemment avec leur nombre, Amontons ne répondit pas très-nettement, et l’Académie, habituellement moins timide, laissa son excellent travail dans les procès-verbaux manuscrits, où il se trouve encore, sans lui accorder place dans les mémoires imprimés.
«Malgré toutes les preuves et les remarques de M. Amontons qui avaient, dit Fontenelle, dans le volume de 1703, mis son système dans un assez beau jour, nous sommes obligés d’avouer ici au public que l’Académie n’est pas pleinement persuadée; elle convenait bien que la pression était à considérer dans les frottements et souvent seule à considérer, mais elle n’en pouvait absolument exclure, comme M. Amontons, la considération des surfaces.» On voulut, ajoute Fontenelle, finement à son ordinaire, «pousser cette matière jusqu’à la métaphysique et aller chercher dans les premières notions ce qu’il en fallait penser.» La métaphysique, en pareille matière, est faite pour tout embrouiller et pour prouver tout ce qu’on veut. Ses conclusions, favorables à Amontons, ne persuadèrent pas, bien entendu, ceux que l’expérience n’avait pu convaincre.
Amontons enfin et c’est un titre considérable, a eu la première idée du télégraphe aérien; son invention, sur laquelle il n’a rien écrit, est racontée ainsi par Fontenelle:
«Peut-être ne prendra-t-on que pour un jeu d’esprit, mais du moins très-ingénieux, un moyen qu’il inventa de faire savoir tout ce qu’on voudrait à une très-grande distance, par exemple de Paris à Rome, en très-peu de temps, comme en trois ou quatre heures, et même sans que la nouvelle fût sue dans tout l’espace d’entre-deux.
«Cette proposition, si paradoxale et si chimérique en apparence, fut exécutée dans une petite étendue de pays, une fois en présence de Monseigneur et une autre en présence de Madame; le secret consistait à disposer dans plusieurs postes consécutifs des gens qui, par des lunettes de longue vue, ayant aperçu certains signaux du poste précédent, les transmissent au suivant, et toujours ainsi de suite; et ces différents signaux étaient autant de lettres d’un alphabet dont on n’avait le chiffre qu’à Paris et à Rome. La plus grande portée des lunettes faisait la distance des postes dont le nombre devait être le moindre qu’il fût possible; et comme le second poste faisait des signaux au troisième à mesure qu’il les voyait faire au premier, la nouvelle se trouvait portée de Paris à Rome, presque en aussi peu de temps qu’il en fallait pour faire les signaux à Paris.»
Le père Sébastien Truchet fut l’un des honoraires nommé en 1699. Son humble naissance et sa qualité de frère d’un ordre mendiant ne semblaient pas l’appeler à figurer dans cette classe réservée aux grands seigneurs, mais son génie pour la mécanique le rendait nécessaire à l’Académie. On lui avait donné, en le faisant membre honoraire, la seule place qu’il pût occuper, car le règlement, on ne sait trop dans quel but, interdisait l’entrée des sections aux religieux réguliers. C’est surtout dans la construction de machines curieuses, et en quelque sorte d’amusements mécaniques, que le génie créateur du père Sébastien fit paraître ses plus belles inventions. Son habileté dans l’horlogerie l’avait fait connaître de Colbert. Charles II d’Angleterre ayant envoyé à Louis XIV les deux premières montres à répétition que l’on eût vues en France, les ouvriers anglais, pour cacher le secret de leur construction, les avaient fermées sans laisser le moyen de les ouvrir; elles eurent besoin de réparation, et l’horloger du roi, craignant de les gâter, refusa de s’en charger, en indiquant un jeune homme de sa connaissance fort habile dans la mécanique, et qui serait peut-être plus hardi. C’était le père Sébastien, à qui les montres furent confiées; il les ouvrit en effet et les répara sans savoir à qui elles appartenaient. Colbert voulut le lui apprendre lui-même; il le fit mander un matin, et après lui avoir conseillé d’étudier l’hydraulique, dont les applications devenaient nécessaires à la magnificence du roi, il lui accorda une pension de 600 livres; la première année, suivant la coutume du temps, lui fut payée le même jour. Le père Sébastien, persuadé que la mécanique tient à toutes les sciences, ou pour parler mieux, que toutes les sciences sont unies, s’occupa de géométrie, d’anatomie et de chimie, et devint un digne membre de l’Académie des sciences, mais il n’écrivit rien sur ses inventions; content de les exécuter et toujours prêt à donner ses conseils chaque fois qu’on les lui demandait, il ne cessa jamais de s’appliquer aux combinaisons ingénieuses qui avaient pour lui tant de charmes, et fut même admis plusieurs fois à l’honneur de faire admirer au roi les amusantes merveilles de son génie inventif.
Le génie de Vaucanson ressemblait fort à celui du père Sébastien. Passionné pour les amusements mécaniques, il y appliqua avec un art accompli et une adresse jusque-là inconnue toutes les ressources de la science la plus exacte. Fécond dès son jeune âge en inventions de toute sorte, tout était pour lui occasion de construire des appareils mécaniques ou d’en perfectionner. Son ardeur, à peine réprimée un instant par la volonté paternelle, résista à la menace d’une lettre de cachet, et dès l’âge de vingt ans, rompant ouvertement toutes les entraves, il présentait à l’Académie son automate joueur de flûte.
La popularité rapidement acquise par les merveilleuses inutilités où s’était révélé son génie fut loin d’être accrue par de plus utiles et plus sérieux travaux. Vaucanson a perfectionné et étendu l’usage des machines à fabriquer la soie. Les ouvriers de Lyon, inquiets des conséquences de son invention, le poursuivirent un jour à coups de pierres. Sa vengeance fut ingénieuse et digne de lui. Consulté sur le maintien de certains priviléges justifiés, disait-on, par l’intelligence et l’habileté nécessaires aux ouvriers en soie, il montra pour réponse une machine avec laquelle un âne, quand on l’y attelait, avait l’industrie nécessaire pour fabriquer une étoffe aux plus riches dessins.
Passionné jusqu’à son dernier jour pour l’étude des machines, Vaucanson avait formé chez lui et à ses frais un véritable musée de mécanique qui, légué à l’État, a été l’origine et le premier fonds de la riche collection des arts et métiers.
Pitot-Delauney avait compris les vrais principes de la théorie des machines et savait les opposer avec décision aux inventeurs chimériques qui sollicitaient sans cesse l’approbation de l’Académie. Sans avoir pénétré les théories les plus difficiles de l’analyse, il avait acquis par ses lectures une instruction mathématique très-solide, sinon très-étendue, et ses recherches longtemps classiques sur les lois du mouvement des eaux et sur la résistance des fluides ont été considérées comme fondamentales. Pitot s’était instruit seul; absolument rebelle dans son enfance aux études littéraires, il avait réussi, malgré les soins de ses parents, à ne rien apprendre jusqu’à l’âge de vingt ans. Un livre de géométrie rencontré par hasard, et dont les figures piquèrent sa curiosité, lui révéla sa vocation. Il étudia les sciences avec ardeur, devint astronome et mécanicien, sut mériter l’estime et la protection de Réaumur, qui l’employa dans son laboratoire de chimie et dont l’influence lui fit obtenir à l’Académie une place d’adjoint pour la mécanique. De nombreux travaux insérés chaque année dans les recueils de l’Académie justifient pleinement ce choix, sans donner à la science un notable accroissement. Mais Pitot était un homme de pratique et d’action, et quand à l’âge de quarante-cinq ans, sur la lecture de l’un de ses mémoires, les états de Languedoc l’appelèrent à réaliser les projets qu’il y énonçait, Pitot se trouva tout à coup un ingénieur de premier ordre, dont les œuvres citées encore aujourd’hui sont montrées comme des modèles.
Perronnet a pris peu de part aux travaux de l’Académie des sciences. C’est ailleurs surtout que son nom est resté illustre et vénéré. Il fut le fondateur de l’école des ponts et chaussées, et le lien véritable entre les membres d’un corps dont l’esprit qu’il a inspiré lui a survécu sans s’affaiblir. Il apporta néanmoins à l’Académie, avec l’autorité de son nom, une force réelle dans l’étude des questions relatives aux travaux publics. Sous le titre de directeur du bureau des géographes et dessinateurs des plans, des grandes routes et chemins du royaume, Perronnet avait pris peu à peu la direction de tout le personnel subalterne des ponts et chaussées, en répandant dans tout le royaume, par des examens et des concours imposés à tous, l’esprit et les études de son école de Paris.
Les étudiants de province pouvaient alors, plus aisément qu’aujourd’hui, lutter sans désavantage contre les concurrents de Paris. On ne recevait pas à l’école des ponts et chaussées de leçons proprement dites; les élèves les plus habiles instruisaient les autres, et pour les y aider, Perronnet leur allouait la très-petite somme nécessaire pour payer un répétiteur choisi par eux, dont ils redisaient les leçons à leurs camarades.
Un membre honoraire de l’Académie, Trudaine, était alors le chef officiel du corps des ponts et chaussées. Les conférences qu’il institua chez lui devinrent peu à peu un conseil régulier. Perronnet, toujours occupé de son école, y trouva la meilleure occasion d’en vivifier l’enseignement, en chargeant les élèves de lire et de vérifier les projets des ingénieurs de province, et jugeant par leurs observations la rectitude et la portée de leur esprit, il rémunérait, suivant leur importance, les remarques utiles et judicieuses. Lorsque l’influence acquise dans ce conseil l’éleva au plus haut grade de son corps, celui de premier ingénieur, il voulut conserver jusqu’à la fin de sa carrière la direction de l’école qu’il avait fondée.
Il est peu de membres dans l’ancienne Académie, au nom desquels s’attache une célébrité mieux méritée que celle de Coulomb. Esprit clair et vigoureux, habile à suivre sans aucun détour la trace simple et droite de la vérité, tous ses travaux, excellents et définitifs, sont remarquables à la fois par l’importance du but, la solide simplicité des moyens employés et la netteté des résultats à jamais acquis à la science.
Employé d’abord aux travaux de la Martinique, puis à ceux du port de Rochefort, comme officier du génie, Coulomb resta longtemps éloigné de l’Académie. A l’âge de trente ans, il n’avait pas trouvé une seule fois la tranquillité nécessaire à de grands travaux scientifiques, mais il avait beaucoup vu et bien vu. Son génie, mûri par la réflexion, pouvait, en abordant les questions les plus difficiles, les suivre loin et les traiter de haut. Le savoir de Coulomb, qui n’apparaît que quand il le faut, se trouve à la hauteur de chaque épreuve et dans l’application du calcul mathématique à l’art de l’ingénieur, ses démonstrations, pour être simples et élémentaires, n’en paraissent que plus pénétrantes et plus fortes.
Un mémoire sur le vol des oiseaux, inséré dans le Recueil des Savants étrangers, présente des résultats curieux et importants, dont la démonstration fort élémentaire ne permet pas d’objections sérieuses. «L’objet de l’auteur, disent les commissaires Monge et Bossut, est de prouver que non-seulement les forces des hommes sont insuffisantes pour imiter le vol des oiseaux et soutenir ce travail pendant un certain temps, mais même qu’il est impossible qu’un homme puisse s’élever dans l’air par la réaction de ce fluide contre des ailes.
«Ce mémoire, disent en terminant les commissaires, contient des recherches très-ingénieuses, les résultats qu’on y trouve sont très-curieux en eux-mêmes et peuvent être utiles en ce qu’ils sont particulièrement propres à détourner d’entreprises non-seulement vaines mais même périlleuses; nous croyons qu’il mérite l’approbation de l’Académie et d’être imprimé dans le recueil des mémoires des savants étrangers.»
L’auteur est conduit à conclure que «ce ne serait qu’avec des ailes de trente ou quarante mille pieds carrés que l’on pourrait imiter le vol des oiseaux et qu’on peut le regarder comme physiquement impossible.»
Les travaux qui suivirent sont de plus haute portée, et la balance de torsion, commencement et modèle des appareils de précision en physique, fut l’instrument, presque parfait dès sa naissance, de la découverte des lois physiques les plus importantes.
Les lois de la torsion des fils et leur application à la mesure des plus petites forces est l’une des grandes découvertes de Coulomb. Il ne tarda pas à en déduire la loi jusque-là cachée des attractions électriques et magnétiques, et par des procédés admirablement précis, le mode de distribution de l’électricité à la surface des corps, dont trente ans plus tard les travaux de Poisson devaient confirmer l’exactitude en en doublant l’importance.
Borda, d’abord officier du génie comme Coulomb, mérita par plusieurs bons travaux une place d’associé dans la section de mécanique. Autorisé, malgré les règlements et l’opposition très-vive du corps, à entrer dans la marine à l’âge de trente-quatre ans, il y fut chargé de commandements importants, et sut associer sans relâche les travaux scientifiques aux devoirs de sa profession. Borda était le représentant naturel de l’Académie dans les expéditions destinées à l’épreuve des montres marines. Il fit dans ce but, avec M. de Verdun et Pingré, un voyage dans lequel, élargissant leurs programmes, les savants collaborateurs étendirent leurs recherches à l’étude de tous les instruments scientifiques utiles à la navigation.
Borda avait comme Coulomb un esprit sagace et géométrique, qui, préoccupé surtout des applications, se servait comme lui des théories les plus hautes pour y pénétrer plus sûrement et plus loin. Très-habile dans l’usage et la construction des instruments, il a inventé le cercle répétiteur qui, par un artifice aussi simple qu’ingénieux, peut, même avec des limbes imparfaitement gradués, porter la mesure des angles à la dernière précision.
Huyghens chez qui, par une merveilleuse exception, tous les talents semblaient réunis et dont le nom reste uni à une loi fondamentale et classique, représentait dignement dans l’ancienne Académie l’étude expérimentale de la physique.
La réputation déjà considérable de Mariotte le fit appeler à l’Académie fort peu de temps après sa fondation; il savait s’incliner devant le génie d’Huyghens, sans jamais soumettre son jugement et sacrifier son originalité. Capable de juger par lui-même et d’en appeler à l’expérience, s’il ne choisit pas toujours le meilleur parti, il se décide dans les questions les plus difficiles, par des raisons toujours ingénieuses, souvent concluantes et nouvelles. Le traité de Mariotte sur la nature de l’air est un chef-d’œuvre: véritablement inventeur, il sait être très-nouveau, sans cesser d’être simple, dans ces questions que trois hommes illustres, Toricelli, Pascal et Boyle, semblaient avoir récemment épuisées. Dans un écrit sur la percussion des corps, Mariotte propose aussi des vues ingénieuses et exactes sur les actions successives de plusieurs billes en contact choquées par une ou plusieurs boules de même dimension, et plus d’un professeur aujourd’hui encore pourrait étudier avec profit l’excellente analyse qu’il en a donnée. Des erreurs fort graves se trouvent, là comme ailleurs, mêlées, il est vrai, à la vérité, et l’on nous pardonnera de prouver, par une citation, l’ignorance de Mariotte en mathématiques.
Les lois de la chute des corps, si bien démontrées par Galilée, ne lui paraissent ni exactes ni possibles; et après en avoir proposé d’autres, suivant lesquelles un corps abandonné à lui-même prend instantanément une vitesse finie, Mariotte ajoute: «Galilée a fait quelques raisonnements assez vraisemblables pour prouver qu’au premier moment qu’un poids commence à tomber sa vitesse est plus petite qu’aucune qu’on puisse déterminer; mais ses raisonnements sont fondés sur les divisions à l’infini tant des vitesses que des espaces passés et des temps des chutes, qui sont des raisonnements très-suspects, comme celui que les anciens faisaient pour prouver qu’Achille ne pourrait jamais attraper une tortue, auquel raisonnement il est difficile de répondre et d’en donner la solution; mais on en démontre la fausseté par l’expérience et par d’autres raisons plus faciles à concevoir. Ainsi l’on objectera à Galilée que les raisonnements ci-dessus, qui sont faciles à concevoir et qui sont beaucoup plus clairs que les siens, qu’il a fondés sur les divisions à l’infini, qui sont inconcevables, et sur certaines règles de l’accélération de la vitesse des corps, qui sont douteuses, car on ne peut savoir si le corps tombant ne passe pas par un petit espace sans accélérer son premier mouvement à cause qu’il faut du temps pour produire la plupart des effets naturels, comme il paraît quand on fait passer du papier au travers d’une grande flamme avec une grande vitesse sans qu’il s’allume, et par conséquent on doit préférer les raisonnements ci-dessus à ceux de Galilée.»
Mariotte ignorait, on le voit assez, l’essentiel de la géométrie, et le style précis et serré de la langue algébrique lui semble obscur et incompréhensible. Mais dans tous ses écrits, on peut le dire, le sens le plus droit et le plus fin remplace, avec succès souvent, parfois avec génie, cet instrument puissant qui lui manque, et dont toutes les règles de la logique sur lesquelles Mariotte a écrit un traité, ne sont, pour qui le possède, qu’un commentaire intuitif et sans vertu.
Malgré les beaux travaux de Sauveur sur l’acoustique et plusieurs expériences d’Amontons sur le frottement et sur la chaleur, les savants, dans les premières années du XVIII^e siècle, semblaient renoncer à l’espoir de pénétrer plus avant dans les secrets du monde physique.
Le célèbre Montesquieu disait, en 1717, à la séance de rentrée de l’Académie de Bordeaux:
«Les découvertes sont devenues bien rares et il semble qu’il y ait une sorte d’épuisement dans les observations et dans les observateurs.... La nature, après s’être cachée pendant tant d’années, se montra tout à coup dans le siècle passé, moment bien favorable pour les savants d’alors, qui virent ce que personne avant eux n’avait vu. On fit dans ce siècle tant de découvertes qu’on peut le regarder non-seulement comme le plus florissant, mais encore comme le premier âge de la philosophie qui, dans les siècles précédents, n’était pas même dans son enfance. C’est alors qu’on mit au jour des systèmes, qu’on développa des principes, qu’on découvrit ces méthodes si fécondes et si générales. Nous ne travaillons plus que d’après ces grands philosophes; il semble que les découvertes d’à présent ne soient qu’un hommage que nous leur rendons et un humble aveu que nous tenons tout d’eux. Nous sommes presque réduits à pleurer, comme Alexandre, de ce que nos pères aient tout fait et n’ont rien laissé à notre gloire.»
Ils avaient beaucoup laissé au contraire. L’assoupissement dont se plaint Montesquieu devait être suivi du plus brillant réveil, et l’arbre immortel qu’il croyait desséché n’avait pas encore donné ses plus beaux fruits.
Géomètre et astronome en même temps que physicien, chef véritable d’une expédition célèbre dans laquelle, sans s’écarter jamais du but, il s’est montré observateur attentif et sagace de tous les phénomènes de la nature, Bouguer doit être compté parmi les membres illustres de l’Académie des sciences.
Le père de Bouguer, professeur de mathématiques et de navigation au Croisic, le destinait à la même carrière et lui enseigna la géométrie dès sa première enfance. Le jeune Bouguer, professeur à l’âge de seize ans, continua au Croisic, puis au Havre, de profondes études sur toutes les parties de la science. Les prix fondés par M. de Meslay excitèrent son ardeur et l’Académie couronna successivement trois de ses mémoires, sur la mâture des vaisseaux, sur les observations en mer et sur l’aiguille aimantée. Dans un ouvrage considérable de Bouguer, publié à la même époque, sur la gradation de la lumière, la science mathématique la plus profonde et la plus sage dirige et interprète les expériences les plus délicates. Bouguer, dans cet ouvrage, a créé une des branches de la physique: la photométrie. Bouguer a proposé un micromètre fondé sur un principe extrêmement nouveau et que son emploi commode pour déterminer le diamètre apparent du soleil a fait nommer héliomètre. Le livre de Bouguer sur la figure de la terre est resté cependant son œuvre capitale. Élargissant la tâche que l’Académie lui avait confiée, Bouguer montre, sur les sujets les plus divers, la solidité de son savoir et l’industrie de son esprit. Cet excellent ouvrage, excita d’injustes réclamations qui, repoussées avec aigreur, engendrèrent d’interminables querelles dont Lacondamine et Bouguer fatiguèrent pendant plus de dix ans l’Académie et le public. Bouguer avait raison au fond; mais les attaques enjouées et les fines railleries de son irréconciliable adversaire attiraient assez l’attention et trouvaient assez de créance pour attrister sérieusement les dernières années de l’illustre et excellent physicien.
Curieux comme Bouguer des vérités de la physique et aussi exact qu’ingénieux à observer, Dufay fut un académicien plein de zèle et véritablement digne de ce nom. Voué d’abord à la carrière des armes, il y renonça jeune encore en emportant, avec l’estime de tous, de puissantes et chaudes protections. Les premiers travaux de Dufay exécutés pendant les loisirs de sa vie militaire ne se ressentent pas d’un tel partage, et quand, au sortir du camp, l’Académie lui ouvrit immédiatement ses portes, il tenait rang déjà parmi les hommes considérables de la science. Curieux de toutes les sciences à la fois, il a laissé, dans presque toutes, la trace d’un esprit droit et éclairé. Dufay a donné d’excellents mémoires sur les sujets les plus divers.
L’électricité lui doit l’hypothèse des deux fluides électriques. Il a étudié la double réfraction avec plus de soin et de précision que ses devanciers. Son mémoire sur la phosphorescence, précédé d’une introduction historique aussi savante que judicieuse, a acquis récemment une importance inattendue. M. E. Becquerel, en étendant excellemment et au delà de toute limite prévue les faits singuliers qu’il rapporte, y a montré une loi générale de la nature dont l’histoire devra mentionner à jamais le nom de Dufay.
Si des expériences très-exactes n’ont pas révélé à Dufay l’explication véritable de la rosée, c’est que, mal posé par ses devanciers, le problème aurait exigé la connaissance anticipée de la théorie des vapeurs. Quelle est l’origine de la rosée? Est-ce le ciel qui la verse ou le sol qui la produit? Ces deux hypothèses sont les seules possibles et c’est entre elles qu’il faut choisir. Tel est le dilemme inexact qui, pendant plus d’un siècle, a égaré les physiciens, et dont Dufay lui-même n’a pas su se dégager.
Après avoir prouvé que la rosée ne tombe pas du ciel, Dufay se montra trop prompt à en conclure qu’elle s’élève par conséquent de la terre. La conséquence n’est pas rigoureuse, autant vaudrait dire que, dans les jours d’hiver, le givre qui se dépose à l’intérieur de nos appartements, sur les vitres des fenêtres, s’élève nécessairement du plancher de la chambre parce qu’il ne descend pas du plafond. La rosée naît dans l’air, à toute hauteur et partout où un corps suffisamment refroidi fait condenser la vapeur qui s’y trouve disséminée.
Dufay obtint en 1732, avec le titre de surintendant du Jardin des Plantes, toutes les prérogatives de ses prédécesseurs. Son administration bienveillante sans partialité et attentive aux intérêts de la science, releva bientôt l’établissement fort amoindri entre les mains négligentes, et despotiques pourtant, du successeur de Fagon. Chirac, premier médecin du roi, avait reçu la direction du Jardin comme une dépendance de sa charge. Inférieur à Fagon par la science, il l’était surtout en dévouement et en zèle. Jaloux de tous ses droits et impérieusement attentif aux détails, il voulait trancher les questions par lui-même, jusque-là qu’aucune plante ou graine ne pouvait être donnée ou reçue que par lui; devenu ainsi le principe et le centre de toutes les affaires du Jardin, il se laissa absorber par une clientèle toujours croissante et son incurie laissait tout périr, lorsque fort heureusement Dufay lui succéda. L’étude de l’histoire naturelle devenait pour l’habile physicien une sorte de devoir, mais curieux de contenter son esprit, non de diriger celui des autres, il laissait à chacun toute sa liberté.
On lui doit plusieurs observations sur la salamandre et sur la sensitive. Un préjugé fort ancien attribue à la salamandre la faculté de vivre dans le feu. Maupertuis, pour en faire justice, avait jugé utile de jeter plusieurs salamandres au milieu d’un brasier ardent, il les vit s’y consumer et se réduire en cendres. La démonstration était suffisante; Dufay cependant crut la mettre dans un plus grand jour en prouvant, ce sont ses propres paroles, que non-seulement les salamandres ne vivent pas dans le feu, mais que tout au contraire elles vivent dans l’eau glacée par le froid où elles ont gelé. La salamandre emprisonnée dans un bloc de glace peut y demeurer plusieurs jours et survivre au dégel.
Les deux frères de Jussieu devinrent les amis de Dufay et il suivit leurs sages conseils sans avoir l’idée cependant de proposer Bernard pour son successeur. Le titre d’intendant, dans les idées du temps, ne pouvait convenir à un homme aussi modeste et si peu disposé à fréquenter les grands. Atteint subitement par la petite vérole et dans la prévision d’une mort prochaine, Dufay recommanda au roi le jeune Buffon, qui n’avait alors aucun titre à un tel choix. On sait assez qu’il en acquit depuis et que la science n’eut pas à regretter la dernière inspiration de Dufay.
L’abbé Nollet, disciple de Dufay comme physicien, a beaucoup contribué, sans être un inventeur, à répandre le goût des études et des expériences scientifiques. Démonstrateur très-adroit en même temps que professeur habile, l’abbé Nollet, pendant plus de trente ans, a enseigné la physique avec un succès toujours croissant.
C’est malheureusement par une discussion dans laquelle il défendait la mauvaise cause, que son nom est surtout resté célèbre. L’influence que lui donnait une réputation fort grande alors, fut employée à combattre l’emploi des paratonnerres, lorsqu’ils furent proposés par Franklin. Voici dans quels termes il en rend compte dans un ouvrage qui, lors de son apparition, en 1752, ne laissa pas de faire quelque bruit et qui a eu depuis plusieurs éditions:
«Un Anglais, nommé Benjamin Franklin, habitant la Pensylvanie, s’étant occupé depuis quelques années à répéter avec ses amis des expériences d’électricité, s’est formé sur cette matière des idées assez singulières, la plupart ingénieuses et séduisantes au premier abord; il a cherché à les appuyer sur des expériences et du tout ensemble il a fait plusieurs écrits qu’il a fait passer à Londres en dissertations. Après avoir remarqué que la matière qui part d’un corps électrisé enfile plus aisément et de plus loin la pointe d’une aiguille qu’un pareil corps qui serait arrondi par le bout, et reconnaissant d’ailleurs une certaine analogie entre le tonnerre et l’électricité, il ose assurer que des verges de fer pointues dressées en l’air sous un nuage orageux tireraient à elles la matière de la foudre et la feraient passer sans éclat et sans danger jusque dans le corps immense de la terre où elle resterait comme absorbée.» La nature électrique de la foudre fut constatée pour la première fois en France par Dalibard et Buffon, qui obtinrent d’un nuage orageux des effets extraordinaires et prodigieux, mais Franklin était leur guide, c’est à lui qu’ils rapportaient tout l’honneur de la découverte, et ils invitaient les curieux et les savants à assister aux expériences de Philadelphie.
«Ce singulier phénomène, dit Nollet, ne fut pas plutôt observé et vérifié, que l’admiration monta jusqu’à l’enthousiasme. La plupart de ceux qui l’apprirent, en se dissimulant l’énorme distance qu’il y a entre le fait et les conséquences qu’on en voulait tirer, crurent de bonne foi, sur les paroles de ceux qui le leur disaient, que les fluides du ciel seraient désormais en la puissance des hommes et que pour se garantir du tonnerre il suffirait de dresser des pointes sur le sommet des édifices. Quelques personnes assuraient d’un ton sincère qu’un voyageur en rase campagne pourrait s’en défendre en mettant l’épée à la main contre la nuée. Les gens d’église, qui n’en portent pas, commençaient à se plaindre de ne pas avoir cet avantage, mais on leur a montré dans le livre de M. Franklin, qui était comme l’évangile du jour, qu’on pouvait suppléer au pouvoir des pointes en laissant bien mouiller ses habits, ce qui est extrêmement facile en temps d’orage.»
L’opposition très-loyale d’ailleurs de Nollet ne pouvait étouffer la grande découverte de Franklin. L’Académie des sciences, quelque temps partagée, se rangea bientôt du côté de la vérité et nomma Franklin un de ses huit associés étrangers. Pendant son séjour à Paris, l’illustre représentant du nouveau monde assista plus d’une fois à ses séances et prit même part à ses travaux. Un rapport de lui sur l’établissement d’un paratonnerre pour la flèche de Strasbourg se trouve encore dans les procès-verbaux.
LES CHIMISTES.
La chimie, par une destinée singulière, a passé presque tout à coup des ténèbres au grand jour, et son avénement subit au rang des sciences exactes fut peut-être le plus grand événement scientifique du XVIII^e siècle. Les membres de l’Académie des sciences l’avaient cultivée sans interruption, mais longtemps sans éclat. Nous avons dit ce qu’était une analyse chimique à la fin du XVII^e siècle et quelles opérations stériles, souvent ridicules, on rencontre sous ce nom dans les premiers registres de l’Académie; à côté cependant de ces tentatives obstinées dans une mauvaise voie se placent des observations importantes et des preuves réelles de perspicacité.
Homberg, après la réorganisation de 1699, fut, parmi les pensionnaires, le représentant le plus éminent de la chimie. Né à Batavia, où son père, gentilhomme saxon ruiné par la guerre de Trente ans, était allé tenter de relever sa fortune, il fut amené jeune encore en Europe et étudia avec grand succès dans les universités de Hollande et d’Allemagne. Jurisconsulte, astronome, mécanicien, botaniste et médecin en même temps que chimiste, Homberg excellait également dans toutes les études, et celle de l’hébreu avait même excité sa curiosité. Ses parents, charmés par tant de science et fier de sa précoce célébrité, le pressèrent d’en tirer profit, et de prendre parti pour une position lucrative; mais, loin de suivre leurs conseils, Homberg ne songeait qu’à voyager pour s’instruire davantage. Il visita Otto de Guericke, à Magdebourg; vit les universités de Padoue, de Bologne et de Rome; s’arrêta en France; en Angleterre, où il travailla dans le laboratoire de Boyle; en Hollande, où il étudia l’anatomie avec Graff. La diversité de ses projets égalait celle de ses études; après plusieurs années de voyage, il prit à Wittemberg le titre de docteur en médecine; mais, loin d’exercer sa profession nouvelle, il partit bientôt pour visiter les mines métalliques de la Bohême et de la Hongrie; il voulut étudier ensuite celles de Suède, et se rendit à Stockholm. Ces voyages n’étaient pas stériles, et les travaux de Homberg, datés des contrées les plus diverses, remplissaient les journaux scientifiques de l’Europe. Colbert, toujours désireux d’accroître l’éclat de l’Académie des sciences, lui fit des offres avantageuses; il les accepta malgré sa famille et devint bientôt le membre le plus actif de l’Académie.
Sa réputation d’habile chimiste, peut-être aussi celle d’alchimiste, qu’il ne repoussait pas absolument, le mirent en relations avec le duc d’Orléans, qui, lui aussi, comme le dit Saint-Simon, «aimait à souffler, non pour chercher à faire de l’or, dont il se moqua toujours, mais pour s’amuser des curieuses opérations de la chimie;» il se fit un laboratoire le mieux fourni et le plus beau que la chimie eût jamais vu, et y attira Homberg, auquel il donna le titre fort lucratif et fort envié de son médecin, que celui-ci, préférant l’Académie à ses intérêts, n’accepta pourtant qu’à la condition d’être dispensé du règlement qui, à cause de la résidence à Versailles, devait l’exclure de la compagnie. Entretenant avec lui le commerce le plus intime, il se plaisait à suivre ses opérations et à y prendre part; tout cela très-publiquement, et il en raisonnait très-volontiers avec qui pouvait y prendre intérêt. Homberg, de plus, nous dit Saint-Simon, était un homme de grande réputation, et n’en avait pas moins en probité et en vertu qu’en capacité pour son métier; la calomnie se fit pourtant une arme terrible de ces relations; après la mort rapide et mystérieuse du Dauphin d’abord, puis de la duchesse et du duc de Bourgogne, on parla de poison et non sans vraisemblance. Les soupçons s’élevèrent jusqu’au duc d’Orléans, qui publiquement et grossièrement outragé par la populace, supplia le roi de le faire entrer à la Bastille et d’y enfermer Homberg avec lui, en attendant que tout fût éclairci; le roi permit seulement, après beaucoup d’instances, qu’Homberg fût reçu à la Bastille, s’il allait s’y présenter lui-même; mais l’ordre ne fut pas donné, et Homberg, que Voltaire appelle à cette occasion, et un peu au hasard sans doute, vertueux philosophe et d’une candeur extrême, ne fut pas admis à se justifier.
L’histoire ne mentionne aujourd’hui ces atroces soupçons que pour les écarter avec dédain; mais ils planèrent tristement sur Homberg pendant les quelques années qu’il vécut encore.
Les Mémoires de l’Académie contiennent un grand nombre de travaux de Homberg, presque tous sur des points de détail. Il était expérimentateur ingénieux et habile, et la chimie lui doit un grand nombre de faits nouveaux et bien observés, dont la théorie devait lui échapper complétement, comme à ses contemporains et à ses successeurs immédiats.
Le duc d’Orléans possédait un miroir convexe d’une grande puissance, c’est-à-dire une lentille, avec laquelle Homberg fit de nombreuses expériences.
L’or métallique, à la chaleur de ce miroir, ne tardait pas à se fondre et à se volatiliser, il croyait même le transformer en partie en un verre violet, fourni, sans doute, par la matière du vase dans lequel il opérait et contenant peut-être une petite quantité de silicate d’or. La chaleur du soleil lui semble de nature autre que celle de nos foyers. C’est, suivant lui, une matière simple, dont les parties sont infiniment plus petites que celles du feu ordinaire, et qui peut s’introduire dans les interstices où celui-ci ne peut pas entrer, et avec lequel il a une autre différence, c’est que l’air, étant plus pesant que la flamme, pousse celle-ci, selon les lois de l’équilibre des liqueurs, sans quoi la flamme n’aurait aucun mouvement, au lieu que le rayon du soleil est poussé par le soleil sans que l’air contribue en aucune manière à son action.
Les Mémoires de l’Académie contiennent de singulières idées de Homberg sur la nature de la chaleur. «On a demandé, dit-il, pourquoi le fond d’un bassin où l’eau bout n’est point chaud du côté du feu, au lieu qu’il serait chaud s’il n’y avait point d’eau: cela tient à ce que la matière de la lumière qui fait la chaleur a deux mouvements, l’un de tous côtés sphérique, qui lui est naturel, l’autre de bas en haut causé par la pesanteur de l’air; que, par le premier mouvement, elle pénètre et enfle les corps en tous sens, que, par le second, elle hérisse leur surface en un sens seulement, que, quand l’eau est dans un bassin sur le feu, elle réprime et arrête en partie le mouvement sphérique de la matière subtile et l’éteint jusqu’à un certain point, mais qu’elle n’empêche pas la direction de bas en haut et le hérissement de la surface, et que, par conséquent, la surface entourée demeure froide et par conséquent peu chaude.»
Ce passage, qui semble une parodie de la physique de Descartes, est un curieux spécimen des idées théoriques des hommes les plus éminents de l’époque.
Un autre mémoire de Homberg donnera une idée assez exacte des méthodes employées alors par les chimistes et de la nature des problèmes qu’ils cherchaient à résoudre.
«Il y a environ trente ans, dit-il, qu’une personne de considération me demanda avec beaucoup d’instances d’essayer si, de la matière fécale, je ne pourrais pas tirer une huile distillée, sans mauvaise odeur, qui fût claire et sans couleur comme de l’eau de fontaine, parce qu’elle en avait vu, comme elle le croyait, un effet surprenant, qui était de fixer le mercure commun en argent fin. On croit aisément ce que l’on voudrait qui fût vrai; aussi me laissai-je persuader sans beaucoup de peine d’entreprendre cette recherche et de travailler à un ouvrage qui devait nous enrichir tous deux. Pour ne pas travailler sur une matière ramassée au hasard et dont je ne connusse pas les ingrédients, j’ai loué, dit-il, quatre hommes robustes et en bonne santé; je les ai enfermés avec moi pendant trois mois en une maison qui avait un grand jardin pour les promener, et, pour être assuré qu’ils ne prissent autre nourriture que celle que je leur donnerais, j’étais convenu avec eux qu’ils ne mangeraient autre chose que du meilleur pain de Gonesse que je leur fournirais frais tous les jours, et qu’ils boiraient tant qu’ils voudraient du meilleur vin de Champagne.»
Homberg commença par dessécher la matière, qui se réduisit au dixième de son poids; mais, en la distillant dans une cornue de verre, à divers degrés de feu, il n’en tirait que de l’huile rouge ou noire, toujours puante, qui ne répondait nullement au désir de son associé.
Il cherche alors à séparer par la solution tout ce que la substance étudiée contient de matières grossières et terreuses; il la délaye à cet effet dans de l’eau chaude, puis, après avoir décanté et filtré en évaporant jusqu’à siccité, il obtient des cristaux bien déterminés, qui ressemblent à du salpêtre et fusent au feu en donnant une flamme rouge.
En distillant ce sel par degrés, il obtient une liqueur âcre et acide, suivie d’un peu d’huile rousse et fétide; celle qu’il fallait trouver était blanche et sans odeur; il abandonne encore cette marche pour recommencer à opérer sur la matière simplement desséchée au bain-marie, en y ajoutant ce qu’il nomme différents intermèdes, c’est-à-dire en la mêlant tantôt avec de la chaux vive ou éteinte, tantôt avec de l’alun, du colcothar, de la poudre de brique, etc., mais, au lieu d’huile blanche, qui était le but de son travail, il n’obtient cette fois encore que des huiles diversement colorées et conservant la même féteur.
Homberg alors change encore une fois de méthode et tente la voie de la fermentation, qui est, dit-il, une voie douce, où la violence du feu n’a pas de part. Il sépare d’abord le flegme superflu de la matière par le bain-marie, pour pouvoir garder commodément la matière desséchée et se débarrasser des quatre hommes que, depuis trois mois, il entretenait consciencieusement pour la fournir; pour faire fermenter la matière, il la mit en poudre en versant dessus six fois autant de flegme qu’il en avait été séparé par la distillation, puis le tout fut chauffé en vase clos au bain-marie, pendant six semaines, à une douce chaleur; en distillant ensuite, la partie aqueuse avait perdu presque toute son odeur. Homberg put en donner à quelques personnes dont le teint était gâté, et qui, en s’en débarbouillant une fois par jour, ont adouci, dit-il, et blanchi considérablement leur peau.
Le résidu donna enfin par la distillation une huile incolore presque sans odeur, et le peu qu’elle en avait était légèrement aromatique.
Lémery, qui, pendant plus de trente ans, partagea avec Homberg l’honneur de représenter la chimie dans l’Académie des sciences, était élève d’un apothicaire de Rouen, puis d’un chimiste nommé Glazer, démonstrateur au Jardin du Roi, et fort avare cependant des idées obscures qu’il avait sur la science. Lémery le quitta bientôt pour se placer, pendant près de trois ans, chez un apothicaire de Montpellier nommé Verchaut, dont les leçons l’auraient encore laissé fort ignorant, s’il n’avait trouvé moyen de s’instruire lui-même en s’aidant des livres et du laboratoire de son maître. Il ne tarda pas à ouvrir des cours qui attirèrent chez maître Verchaut tous les curieux de Montpellier, parmi lesquels se trouvaient, au grand honneur du jeune élève, des professeurs même de la faculté. Bien différent de ses premiers maîtres, Lémery ne se plaisait pas moins à révéler les secrets de la science qu’à en étaler les merveilles; il avait le don et la passion de l’enseignement, et ses cours, qui ne cessèrent qu’avec sa vie, ont servi, autant au moins que ses livres, à répandre dans toute l’Europe le goût et la pratique des opérations chimiques. Il devint apothicaire à Paris et professa chez lui dans la rue Galande. Son laboratoire, dit Fontenelle, était moins une chambre qu’une cave et presque un antre magique éclairé de la seule lueur des fourneaux; l’affluence y était si grande, qu’à peine y avait-il de place pour les opérations; les dames mêmes, entraînées par la mode, ne craignaient pas de s’y montrer. Ses leçons, comme celles de Duverney sur l’anatomie, devinrent bientôt célèbres dans toute l’Europe; les jeunes étrangers venaient à Paris par centaines dans le seul but d’entendre ces deux maîtres, dont ils rapportaient au loin la réputation d’éloquence et de parfaite clarté.
Le traité de chimie de Lémery, qui de 1675 à 1713, a eu dix éditions, et qui fut traduit dans toutes les langues de l’Europe, ne nous aide pas, il faut l’avouer, à comprendre cette clarté si vantée des contemporains; il faudrait, sans doute, pour s’en rendre compte, le comparer aux écrits mystérieux et énigmatiques des chercheurs du grand œuvre.
Le premier principe que l’on peut admettre pour la composition des mixtes est, dit-il immédiatement après avoir posé ses définitions, un esprit universel qui, étant répandu partout, produit diverses choses, suivant les diverses matrices, ou pores de la terre, dans lesquelles il se trouve embarrassé; mais, comme ce principe est un peu métaphysique et qu’il ne tombe pas sous le sens, il est bon, ajoute-t-il, d’en établir de sensibles, et je rapporterai ceux dont on se sert communément.
Les chimistes, en faisant l’analyse des mixtes, ont trouvé, dit-il, cinq sortes de substances, l’eau, l’esprit, l’huile et le sel, et la terre; de ces cinq, il y en a trois actifs, l’esprit, l’huile et le sel, et deux passifs, l’eau et la terre. Ils les ont appelés actifs, parce qu’étant dans un grand mouvement ils font toute l’action du mixte: ils ont nommé les autres passifs parce qu’étant en repos ils ne servent qu’à arrêter la vivacité des actifs. Toutes ces distinctions fausses ou insignifiantes, sont l’œuvre de ses prédécesseurs, et Lémery n’en est pas responsable; mais c’est lui-même qui parle, et avec beaucoup de sens, lorsqu’il ajoute: Le nom de principe, en chimie, ne doit pas être pris dans une signification tout à fait exacte, car les substances à qui l’on a donné ce nom ne sont principes qu’à notre égard et qu’en tant que nous ne pouvons point aller plus avant dans la division des corps; mais on comprend bien que ces principes sont encore divisibles en une infinité de parties qui pourraient, à plus juste titre, être appelées principes.
Le traité de chimie est la représentation exacte de la science positive à cette époque: toutes les opérations y sont clairement expliquées et décrites pour la pratique; les idées théoriques y tiennent peu de place, et, quoiqu’il définisse la chimie la science de l’analyse, la préparation des divers composés le remplit presque tout entier. Il se vendit, dit Fontenelle, comme un ouvrage de galanterie ou de satire; on le traduisit en latin, en allemand, en anglais et en espagnol; et les traducteurs, presque tous élèves de l’auteur, se plaisaient à vanter dans leurs préfaces l’habileté et la gloire de leur maître. L’autorité du grand Lémery, en matière de chimie, dit le traducteur espagnol, est plutôt unique que considérable.
Les persécutions religieuses vinrent troubler la vie de Lémery. Au milieu de sa plus grande prospérité, il reçut, comme protestant, ordre de quitter sa charge d’apothicaire. Croyant être plus tranquille en devenant médecin, il prit à Caen le bonnet de docteur, mais la révocation de l’édit de Nantes lui enleva bientôt aussi le droit d’exercer la médecine. C’est alors, dit Fontenelle, que, voyant sa fortune plutôt renversée que dérangée, l’esprit constamment occupé des chagrins du présent et des craintes de l’avenir, il vint enfin à craindre un plus grand mal, celui de souffrir pour une mauvaise cause en pure perte; il s’appliqua davantage aux preuves de la religion catholique et se réunit à l’Église avec toute sa famille. Les jours de prospérité revinrent pour lui; on ne pouvait plus lui rendre le titre d’apothicaire, mais, grâce à son mérite et un peu aussi à celui de sa conversion, on lui permit de préparer et de vendre des drogues: ses confrères réclamèrent inutilement, et il retrouva ses écoliers, ses malades et le grand débit de ses préparations.
Estienne-François Geoffroy, entré fort jeune à l’Académie comme élève, devait y fournir une longue et très-honorable carrière. Son père, riche apothicaire, n’épargna rien pour lui donner la plus excellente éducation; il eut les plus grands maîtres en tous genres. Des savants illustres, Cassini, le père Sébastien, Duverney et Homberg, tenaient chez lui des conférences réglées, où les jeunes gens des plus grandes familles briguaient la faveur d’assister, et qui furent, dit-on, l’origine de l’établissement des expériences de physique dans les colléges. L’éducation du jeune Geoffroy fut complétée par de nombreux voyages entrepris en compagnie de plusieurs grands personnages qui, avant même qu’il eût pris le grade de docteur, l’emmenaient avec eux pour soigner leur santé et le traitaient plus en ami qu’en médecin. La clientèle de Geoffroy, qui devint bientôt des plus brillantes, ne lui fit jamais négliger la science. Il avait pris au sérieux la thèse qu’il soutint devant la Faculté pour obtenir son premier grade: «Un médecin, disait-il, est en même temps un mécanicien chimiste.» En cultivant la science pure, il croyait fermement contribuer au progrès de son art. Un de ses travaux, qui attira vivement l’attention, mérite une place importante dans l’histoire des théories chimiques. En disposant dans une table fort courte les diverses substances que la chimie considère, Geoffroy croyait pouvoir indiquer l’ordre de leurs préférences les unes pour les autres et, dans chaque cas, déduire à l’avance d’une règle sans exception les décompositions et compositions qui doivent se produire. Lorsque deux substances sont unies, il admet qu’une troisième qui survient, et qui a plus d’affinité pour l’une, met l’autre en liberté et lui fait lâcher prise. Si, par exemple, l’huile de vitriol décompose le salpêtre, c’est qu’elle chasse l’acide nitrique dont l’affinité pour la potasse est moindre que la sienne.
Malgré bien des difficultés et des incertitudes qui suivirent, ce travail est considérable; on y voit paraître pour la première fois une théorie plausible des phénomènes chimiques.
«Les affinités de Geoffroy, dit cependant Fontenelle, firent de la peine à quelques-uns, qui craignirent que ce ne fussent des attractions déguisées, d’autant plus dangereuses que d’habiles gens ont déjà su leur donner des formes séduisantes.» La table de Geoffroy, généralement admise, a servi pendant longtemps de base à l’enseignement de la chimie. Les progrès de la science semblent donner raison toutefois, dans ce cas au moins, aux adversaires de l’attraction, et les théories de Berthollet devaient montrer, près d’un siècle plus tard, que, dans ces luttes engagées entre les corps, la victoire n’est pas due à une plus grande affinité, mais aux conditions extérieures de la lutte. Les corps éliminés sont ceux qui, par leur nature, doivent disparaître aussitôt qu’ils sont formés, et les éléments qui les composent sont vaincus, parce que, resserrés en quelque sorte sur un terrain trop étroit, il n’en peuvent perdre la moindre parcelle sans être rejetés du champ de bataille.
Après Homberg, Leymery et Geoffroy, Rouelle, Macquer, Sage et Beaumé répandirent par leur enseignement comme par leurs écrits la connaissance des vérités de pratique que leurs théories confuses et embarrassées ne sauraient ni prévoir ni expliquer. Rouelle, dont Jean-Jacques Rousseau suivit les leçons au Jardin du roi, joignait à une infatigable ardeur, un sincère et naïf enthousiasme pour le résultat de ses travaux. «On lui doit, a écrit Lavoisier, la plus grande découverte qui ait été faite en chimie depuis Stahl, celle des proportions diverses dans lesquelles un même acide et une même base peuvent s’unir pour former des sels.» La correspondance de Grimm donne de Rouelle un portrait voisin parfois de la caricature, mais tracé de main de maître:
«C’est lui qui introduisit la chimie de Stahl, et fit connaître ici cette science dont on ne se doutait point, et qu’une foule de grands hommes ont portée en Allemagne à un haut degré de perfection. Rouelle ne les savait pas tous lire; mais son instinct était ordinairement aussi fort que leur science. Il doit donc être regardé comme le fondateur de la chimie en France; et cependant son nom passera parce qu’il n’a jamais rien écrit, et que ceux qui ont écrit de notre temps des ouvrages estimables sur cette science, et qui sont tous sortis de son école, n’ont jamais rendu à leur maître l’hommage qu’ils lui devaient; ils ont trouvé plus court de prendre, sur le compte de leur propre sagacité, les principes et les découvertes qu’ils tenaient de leur maître; aussi Rouelle était-il brouillé avec tous ceux de ses disciples qui ont écrit sur la chimie. Il se vengeait de leur ingratitude par les injures dont il les accablait dans les cours publics et particuliers, et l’on savait d’avance qu’à telle leçon il y aurait le portrait de Malouin, à telle autre le portrait de Macquer, habillés de toutes pièces. C’étaient suivant lui, des ignorantins, des plagiaires. Ce dernier terme avait pris dans son esprit une signification si odieuse qu’il l’appliquait aux plus grands criminels; et pour exprimer, par exemple, l’horreur que lui faisait Damiens, il disait que c’était un plagiaire. L’indignation des plagiats qu’il avait soufferts dégénéra enfin en manie; il se voyait toujours pillé; et lorsqu’on traduisait les ouvrages de Pott ou de Lehman, ou de quelque autre grand chimiste d’Allemagne et qu’il y trouvait des idées analogues aux siennes, il prétendait avoir été volé par ces gens-là.»
«Rouelle était d’une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées et sans netteté, et il fallait un bon esprit pour le suivre et pour mettre dans ses leçons de l’ordre et de la précision. Il ne savait pas écrire; il parlait avec la plus grande véhémence, mais sans correction ni clarté, et il avait coutume de dire qu’il n’était pas de l’académie du beau langage. Avec tous ces défauts, ses vues étaient toujours profondes et d’un homme de génie; mais il cherchait à les dérober à la connaissance de ses auditeurs autant que son naturel pétulant pouvait le comporter. Ordinairement il expliquait ses idées fort au long; et quand il avait tout dit, il ajoutait: «Mais ceci est un de mes arcanes que je ne dis à personne.» Souvent un de ses élèves se levait et lui disait à l’oreille ce qu’il venait de dire tout haut: alors Rouelle croyait que l’élève avait découvert son arcane par sa propre sagacité, et le priait de ne pas divulguer ce qu’il venait de dire à deux cents personnes. Il avait une si grande habitude de s’aliéner la tête que les objets extérieurs n’existaient pas pour lui. Il se démenait comme un énergumène en parlant sur sa chaise, se renversait, se cognait, donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait ses manchettes, sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il y avait plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait ses jarretières, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe pendant quelque temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa jarretière, et continue sa conversation sans avoir le moindre soupçon de ce qu’il venait de faire. Dans ses cours, il avait ordinairement pour aides son frère et son neveu pour faire les expériences sous les yeux de ses auditeurs: ces aides ne s’y trouvaient pas toujours; Rouelle criait: «Neveu, éternel neveu!» et l’éternel neveu ne venant point, il s’en allait lui-même dans les arrière-pièces de son laboratoire chercher les vases dont il avait besoin. Pendant cette opération, il continuait toujours sa leçon comme s’il était en présence de ses auditeurs, et à son retour il avait ordinairement achevé la démonstration commencée et rentrait en disant: «Oui, messieurs;» alors on le priait de recommencer. Un jour, étant abandonné de son frère et de son neveu, il dit à ses auditeurs: «Vous voyez bien, messieurs, ce chaudron sur le brasier? eh bien, si je cessais de remuer un seul instant, il s’ensuivrait une explosion qui nous ferait tous sauter en l’air.» En disant ces paroles, il ne manqua pas d’oublier de remuer, et sa prédiction fut accomplie: l’explosion se fit avec un fracas épouvantable, cassa toutes les vitres du laboratoire et en un instant deux cents auditeurs furent éparpillés dans le jardin; heureusement personne ne fut blessé, parce que le plus grand effort de l’explosion avait porté par l’ouverture de la cheminée. M. le démonstrateur en fut quitte pour cette cheminée et une perruque...
«Rouelle était honnête homme; mais avec un caractère si brut, il ne pouvait connaître ni observer les égards établis dans la société, et comme il était aisé de le prévenir contre quelqu’un, et impossible de le faire revenir d’une prévention, il déchirait souvent dans ses cours à tort et à travers: ainsi il ne faut pas s’étonner qu’il se soit fait beaucoup d’ennemis. Il ne pouvait pas estimer la physique, ni les systèmes de M. de Buffon; il était peu touché de son beau parlage, et quelques leçons de ses cours étaient régulièrement employées à injurier cet illustre académicien. Il avait pris en grippe le docteur Bordeu, médecin de beaucoup d’esprit. «Oui, messieurs, disait-il tous les ans à un certain endroit de son cours, c’est un de nos gens, un plagiaire, un frater, qui a tué mon frère que voilà.» Il voulait dire que Bordeu avait mal traité son frère dans une maladie.
Rouelle était démonstrateur aux leçons publiques au Jardin du Roi. Le docteur Bourdelin était professeur et finissait ordinairement ses leçons par ces mots: Comme M. le démonstrateur va vous le prouver par ses expériences. Rouelle, prenant alors la parole, au lieu de faire les expériences annoncées disait: Messieurs, tout ce que M. le professeur vient de vous dire est absurde, comme je vais vous le prouver.»
Macquer, l’un des meilleurs élèves de Rouelle, siégea avec lui à l’Académie et y resta longtemps après la mort de son maître. Son Dictionnaire de chimie contient, avec des faits nouveaux et bien observés, un tableau très-clair et très-complet de la science à son époque. La théorie tant vantée de Stahl y est très-nettement exposée.
Le phlogistique est la pure substance du feu, c’est la matière subtile et pénétrante qui, sous forme de flamme, s’échappe d’un corps en combustion. Il est commun à tous les corps combustibles, le charbon entre autres le renferme en proportion considérable. Pour régénérer un corps brûlé qui a perdu son phlogistique, il faut le lui rendre, et pour cela souvent il suffit de le chauffer dans un creuset plein de charbon.
Cette interprétation telle quelle du phénomène de la combustion préparait la voie. Satisfaits de son apparence plausible, les chimistes, sans discuter ni approfondir, crurent avoir touché le but; et tous, pendant un demi-siècle, suivant sans s’en écarter le chemin battu, acceptèrent la théorie de Stahl comme exacte et indubitable. Pénétrant plus avant dans l’examen de ces matières, en apparence si cachées, et désireux de voir, non de deviner, l’esprit délicat et puissant de Lavoisier vint leur montrer pour la première fois la faiblesse de leurs preuves et les contradictions de leur doctrine. Les applaudissements si souvent recueillis en enseignant la théorie de Stahl étaient pour Macquer une attache qu’il ne pouvait rompre. «M. Lavoisier, écrit-il dans une lettre datée de 1772, m’effrayait depuis longtemps d’une grande découverte qu’il réservait in petto, et qui n’allait à rien moins qu’à renverser toute la théorie du phlogistique. Où en aurions-nous été avec notre vieille chimie, s’il avait fallu rebâtir un édifice tout différent? Pour moi, je vous avoue que j’aurais quitté la partie. Heureusement M. Lavoisier vient de mettre sa découverte au grand jour, dans un mémoire lu à la dernière assemblée publique de l’Académie, et je vous assure que depuis ce temps j’ai un grand poids de moins sur l’estomac.»
La volonté de Macquer, cette lettre le marque assez, était aussi opposée aux idées nouvelles que son esprit mal préparé à les accueillir; mais il avait le sens trop droit pour n’être pas enfin désabusé. Vaincu sans vouloir se rendre, il prit le plus mauvais de tous les partis. Gardien volontaire d’un édifice branlant, il tenta sans le quitter d’en changer la structure, et continuant à parler comme Stahl, accepta sans le dire plus d’une idée de Lavoisier. C’était, pour l’illustre novateur le présage assuré d’une victoire complète.
C’est de l’étude des gaz que sortit surtout la lumière, et les chimistes français, qui en comprirent trop tard l’importance, ont laissé à Boyle, à Hales et à Black l’honneur d’être les précurseurs de Lavoisier, comme à Priestley, à Cavendish et à Scheele celui d’être sur certains points ses émules.
Les chimistes aujourd’hui comptent des centaines de gaz parfaitement définis, et aussi différents les uns des autres que le fer l’est du cuivre, le marbre du cristal de roche et l’eau de l’alcool ou du mercure. Ces gaz ne produisent pas seulement certains effets extraordinaires et exceptionnels, mais il n’est pas de réaction chimique, pour ainsi dire, dans laquelle ils ne jouent un rôle actif, soit en se dégageant d’une combinaison qui contenait leurs éléments, soit en s’incorporant à une substance nouvelle. Tant qu’on ne vit en eux qu’une vaine et insignifiante fumée, la science, impuissante à rien approfondir, était condamnée aux contradictions. L’étude des divers gaz et la découverte des moyens de les recueillir devait donc être le signal d’un grand progrès. L’histoire de la chimie aurait ici à citer avec honneur les noms de van Helmont, de Hales, de Boerhave et de Cavendish; mais quoique postérieurs, les travaux de Priestley méritent un rang à part. Inventeur de l’appareil employé encore aujourd’hui pour recueillir les gaz, il a découvert et étudié un grand nombre d’entre eux en constatant leurs propriétés trop diverses et trop tranchées pour que la confusion restât possible.
Les travaux de Priestley ont exercé sur les recherches de Lavoisier une influence loyalement reconnue; mais en reproduisant les phénomènes si remarquables et si nouveaux découverts par le chimiste anglais, Lavoisier, qui les étudie la balance à la main, passe de bien loin son rival par l’interprétation qu’il en donne. Il comprend le premier que les réactions sont des échanges dans lesquels rien ne peut se gagner ou se perdre, et que le poids des produits solides, liquides ou gazeux d’une opération chimique est égal, grain pour grain, à celui des agents qui leur donnent naissance.
Lavoisier, dès son premier travail sur la nature de l’eau, rencontre et invoque ce principe sous une forme aussi nette que saisissante.
Van Helmont rapporte qu’ayant mis dans un vase d’argile deux cents livres de terre séchée au four, et l’ayant ensuite humectée avec de l’eau de pluie, il y avait planté un tronc de saule du poids de cent livres; au bout de cinq ans ce même arbre pesait cent soixante-neuf livres, et l’on ne s’était servi pour l’arroser que d’eau de pluie ou d’eau distillée; on avait même poussé la précaution jusqu’à couvrir le pot d’une lame d’étain percée de plusieurs trous, pour empêcher la poussière de s’y déposer. La terre, au bout des cinq ans, n’avait perdu que deux onces de son poids; c’est donc l’eau, ajoutait-il, qui a seule fourni à l’accroissement du saule et qui s’est convertie en bois, en écorce, en racines, peut-être même en cendres.
L’expérience, répétée et variée de bien des façons depuis un siècle, avait toujours donné le même résultat, dont la conclusion semblait fort évidente. Lavoisier en juge autrement: «Il est, dit-il, une autre source dont les végétaux tirent sans doute la plus grande partie des principes qu’on y découvre par l’analyse. On sait, par les expériences de MM. Hales, Guettard, Duhamel et Bonnet, qu’il s’exerce non-seulement dans les plantes une transpiration considérable, mais qu’elles exercent encore par la surface de leurs feuilles une véritable succion au moyen de laquelle elles absorbent les vapeurs répandues dans l’atmosphère.
Sans entrer pour cette fois dans un plus grand détail et sans pénétrer tout le secret, Lavoisier montre déjà, en suivant la bonne voie, une méthode aussi sûre que sévère. La transformation de l’eau en terre, annoncée et montrée par plusieurs auteurs, est une illusion dont il dénonce les causes, et leur eau solidifiée n’est autre, comme il le montre très-distinctement, que le verre du vase dissous en partie par l’ébullition prolongée.
L’étude d’un phénomène fort anciennement connu et très-analogue au fond à l’expérience du vase de van Helmont, devait conduire Lavoisier à la grande découverte dont il fut l’occasion et la preuve. Presque tous les métaux, le fer, le plomb, l’étain, le mercure, augmentent de poids par leur calcination à l’air: c’était depuis longtemps un fait incontesté et dont la vérification est trop facile pour laisser place à aucune objection sérieuse. Une livre de plomb, par exemple, calcinée un temps suffisant au contact de l’air, se brûle complétement, comme nous disons aujourd’hui, et se transforme en chaux de plomb ou litharge, qui, mélangée à du charbon en poudre et chauffée de nouveau, reproduit une livre de plomb.
Quelle est la cause de l’augmentation du poids? Le métal, en brûlant, perd, suivant Stahl, du phlogistique, il devient plus lourd cependant. Il y a donc là une contradiction visible. Stahl ne s’en explique ni ne s’en préoccupe, et ses successeurs, prévenus par le même préjugé, avaient laissé tomber ce fait dans un oubli si complet que Lavoisier le crut entièrement nouveau. Pour prendre le temps d’affermir les preuves en s’assurant la priorité de la découverte, il déposa à l’Académie un écrit cacheté conçu en ces termes:
«Il y a environ huit jours que j’ai découvert que le soufre en brûlant, loin de perdre de son poids, en acquérait au contraire, c’est-à-dire que d’une livre de soufre on pouvait retirer beaucoup plus d’une livre d’acide vitriolique, abstraction faite de l’humidité de l’air. Il en est de même du phosphore. Cette augmentation de poids vient d’une quantité prodigieuse d’air qui se fixe pendant la combustion et qui se combine avec les vapeurs.
«Cette découverte, que j’ai constatée par des expériences que je regarde comme décisives, m’a fait penser que ce qui s’observait dans la combustion du soufre et du phosphore pouvait bien avoir lieu à l’égard de tous les corps, qui acquièrent du poids par la combustion et la calcination, et je me suis persuadé que l’augmentation du poids des chaux métalliques tenait à la même cause. L’expérience a complétement confirmé mes conjectures; j’ai fait la réduction de la litharge dans des vaisseaux fermés, avec l’appareil de Hales, et j’ai observé qu’il se dégageait, au moment du passage de la chaux en métal, une quantité considérable d’air et que cet air formait un volume mille fois plus grand que la quantité de litharge employée. Cette découverte me paraît une des plus intéressantes de celles qui aient été faites depuis Stahl; j’ai cru devoir m’en assurer la propriété en faisant le présent dépôt entre les mains du secrétaire de l’Académie pour demeurer secret jusqu’au moment où je publierai mes expériences.»
L’assertion de Lavoisier eut le sort commun de presque toutes les découvertes réellement capitales; on la repoussa comme contraire aux principes connus, et ses adversaires, animés à la combattre, contestèrent successivement toutes les preuves, jusqu’au jour où, convaincus sur ce point, ils découvrirent qu’elle n’était pas nouvelle. On lit dans un rapport fait six ans après à l’Académie, sur la seconde édition du Dictionnaire de chimie de Macquer:
«C’est surtout en lisant les articles, Affinité, Pesanteur, Causticité, Feu, Phlogistique, Combustion, Gaz et autres, qu’on est convaincu de la différence qui existe entre une théorie sage, exacte, fondée sur un grand nombre d’expériences et un système hasardé, fruit précoce d’une imagination plus échauffée que brillante et plus curieuse d’obtenir les suffrages que de les mériter.»
L’allusion est évidente; les commissaires, malheureusement pour eux, ont voulu la rendre claire.
La question de priorité ne tarda pas aussi à être soulevée; on produisit un livre de Jean Rey, imprimé en 1630 où, après avoir écarté les diverses explications proposées pour l’accroissement de poids des chaux métalliques, l’auteur ajoutait: «A cette demande donc, appuyé sur les fondements juxtaposés, je réponds et soutiens glorieusement que le surcroît de poids vient de l’air qui dans le vase a été espessi, appesanti et rendu aucunement adhésif, par la véhémente et longuement continue chaleur du fourneau, lequel air se mêle avec la chaux (à ce aidant l’agitation fréquente) et s’attache à ses plus menues parties, non autrement que l’eau appesantit le sable que vous jetez en icelle pour s’attacher et adhérer à ses moindres grains.»
Ce passage d’un livre complétement oublié déclare le secret de la combustion avec tant de force et en termes si exacts et si clairs, que Lavoisier y soupçonna d’abord l’intercalation frauduleuse d’un texte nouveau; mais le doute n’était pas possible. A défaut du livre de Jean Rey on aurait pu citer les registres de l’Académie elle-même et une expérience concluante exactement interprétée par Duclos en 1667. Lavoisier ne chercha pas à contester. Ses adversaires auraient dû convenir en même temps que, plus étendue et plus haute, sa gloire d’inventeur n’avait rien à y perdre. Il ne s’agit pas en effet ici d’un éclair brillant de la pensée, notre admiration pour Lavoisier ne s’attache que pour une faible part à l’idée très-simple qu’un génie moindre aurait pu concevoir et produire; mais Lavoisier seul pouvait apporter pour la féconder et la mettre en lumière tant d’art et de sobriété dans le choix des expériences, tant de justesse dans leur discussion, tant de prudence et de génie enfin dans les hypothèses accessoires. C’est par là qu’en se montrant inimitable, il a égalé les inventeurs les plus illustres.
Pendant plus de vingt ans, passant sans repos d’un travail à un autre, il ramena peu à peu les esprits par la variété persévérante de ses preuves et la clarté de ses explications: après avoir démontré dans l’air atmosphérique l’agent nécessaire de la combustion et prouvé qu’elle est impossible partout où il ne pénètre pas; après avoir établi qu’en s’associant au corps qu’il brûle, il y demeure condensé, dans la proportion quelquefois de mille volumes pour un, il fallait chercher, en pénétrant plus en détail, si l’air tout entier intervient dans le phénomène, ou s’il agit par une de ses parties seulement. La découverte de l’oxygène était le complément nécessaire de la théorie nouvelle: Priestley, sur ce point, a devancé le chimiste français. Avec des talents tout autres et un génie moins élevé, il a joué dans la science un rôle presque égal. Un heureux et singulier instinct semblait lui révéler incessamment les faits les plus importants et les plus nouveaux, mais ils restaient stériles entre ses mains, et la théorie qui les rassemble et les utilise pour en montrer la convenance et le véritable rapport est due tout entière à Lavoisier.
En commençant un mémoire très-court et très-simple, plein d’un grand sens et de raisonnements rigoureux et prudents, Lavoisier dit loyalement: «Je dois prévenir le public qu’une partie des expériences contenues dans ce mémoire ne m’appartient pas en propre; peut-être même, rigoureusement parlant, n’en est-il aucune dont M. Priestley ne puisse réclamer la première idée; mais comme les mêmes faits nous ont conduits à des conséquences diamétralement opposées, j’espère que si on a à me reprocher d’avoir emprunté des preuves des ouvrages de ce célèbre physicien, on ne me contestera pas au moins la propriété des conséquences.»
Tous les faits, en effet, cadrent et s’ajustent pour Lavoisier, qui les ordonne, les interprète et les prévoit. Priestley, au contraire, affectant d’opérer au hasard et à l’aventure, semble non-seulement en respecter mais en accroître la confusion; et pour n’en pas citer d’autre exemple, disons seulement que l’analyse de l’air, si nettement établie par Lavoisier, repose sur des faits qui, connus de Priestley, lui montraient dans notre atmosphère un mélange de terre et d’acide nitreux.
Parler plus amplement des travaux de Lavoisier serait entreprendre l’exposition des principes de la chimie moderne, dont aujourd’hui encore ils forment la partie la plus solide et la moins contestée.
Malgré l’abondance des preuves renouvelées avec profusion, les habitudes de la plupart des chimistes leur en dérobaient l’évidence; mais, tandis qu’ils résistaient encore, Lavoisier eut la joie de voir, dans leur admiration, les représentants les plus illustres des autres sciences interrompre leurs propres découvertes pour étendre et fortifier les siennes. Monge et Laplace, devenus ses disciples, puis ses collaborateurs, lui apportèrent avec l’autorité de leurs noms la puissance d’invention de leur génie vaste et facile et la rigueur de leurs premières études.
Monge, le premier peut-être, produisit par synthèse une quantité d’eau assez grande pour dissiper tous les doutes sincères, et Laplace, associé à Lavoisier lui-même, donna dans un admirable mémoire, avec les vrais principes de la théorie des chaleurs spécifiques, la méthode la plus assurée pour en obtenir la mesure.
Indépendamment du mérite de ses travaux, Lavoisier avait su se créer une autorité personnelle considérable: membre obligé et toujours utile des commissions les plus importantes, conseiller judicieux et fort écouté de ses confrères, nul n’eut plus de part que lui aux affaires de l’Académie. Riche, de plus, aimant à réunir les savants et à guider leurs premiers pas, Lavoisier, pendant plus d’un quart de siècle, sut se faire un des plus beaux rôles et des plus enviables que raconte l’histoire de la science.
La Révolution n’interrompit pas ses travaux, et tandis que plus ambitieux ou plus confiants, d’autres académiciens s’empressaient dans le tumulte des affaires publiques, le fondateur de la chimie moderne, délivré au contraire de l’embarras de sa ferme générale, et peu soucieux des problèmes que nul jamais ne saura résoudre, suivait tranquillement ses fortes pensées et communiquait à l’Académie la suite de ses découvertes. Également éloigné des sentiments extrêmes, contemplant la Révolution sans hostilité et la servant sans affecter de zèle, rien ne semblait le commettre à la fureur ou le désigner même à l’attention des puissants du jour. Malheureusement il était riche, il avait été fermier général, il n’en fallait pas davantage. On l’accusa d’avoir souillé le tabac du peuple en l’arrosant pour le faire fermenter. Lavoisier ne se défendit pas. Ses amis les plus chers, quoique cruellement avertis déjà, ne prirent pas au sérieux une accusation aussi absurde; ils apprirent cependant sa condamnation, et quelques minutes suffirent, suivant l’exclamation précieusement recueillie de Lagrange, pour faire tomber une de ces têtes que la nature produit à peine une fois en plusieurs siècles.
Berthollet, qui doit compter parmi les chimistes les plus illustres, avait appris de ses maîtres la théorie déjà bien ébranlée du phlogistique. Né à Annecy, il fit ses premières études à Chambéry et à Turin. Ses parents, le destinant à la carrière de médecin, l’envoyèrent chercher, près de la Faculté de Paris, l’enseignement le plus célèbre qui fût alors. Le professeur de chimie, dès ses premières leçons, lui fit oublier ses projets. On ne le vit plus aux autres cours; mais ses faibles ressources s’épuisèrent bien vite, et l’aide amicale et généreuse du célèbre Tronchin lui permit seule de prolonger son séjour en France. Introduit par lui près de la famille d’Orléans, il trouva dans le riche laboratoire construit pour Homberg par le Régent, tous les moyens d’étude et de recherches dont il profita sans retard.
Berthollet, dans ses premiers travaux, adopte sur tous les points la langue de Stahl et la théorie du phlogistique sans mentionner, même par voie d’allusion, les objections qui l’ont ébranlée.
Aussi perspicace que généreux, Lavoisier, chargé souvent de juger les travaux du jeune inventeur, l’élève et le soutient en louant sans réserve ses belles expériences; applaudissant sans faiblesse à l’esprit sagace qui le dirige, il lui signale les écueils inaperçus, et l’avertissant pour l’instruire non pour triompher de lui, il le ramène parfois à des découvertes importantes dont ses premières vues l’auraient écarté.
La doctrine du phlogistique, aux yeux de Berthollet, était alors plus que vraisemblable, et sa conversion complète ne date que de 1785. Il a donc fallu près de dix ans à Lavoisier pour déraciner tous ses doutes; mais leurs relations n’eurent jamais à souffrir d’une résistance toujours loyale et tenace sans obstination. A partir de cette époque, on voit les deux amis complétement d’accord, et la parole brillante de Fourcroy répandre dans la chaire du Jardin des Plantes la doctrine devenue commune; la trace de leur union devait être ineffaçable. Unis à Guyton de Morveau, encouragés d’abord et applaudis bientôt par les chimistes les plus illustres de l’Europe, ils osèrent proposer et faire accepter par l’ascendant de leur renommée, une réforme complète de la langue des chimistes.
Un esprit alors très-admiré, Condillac, avait exagéré singulièrement l’influence possible des signes de la pensée sur la formation et la combinaison des idées.
Ses principes, adoptés ou peu s’en faut par les penseurs les plus illustres, n’avaient pas jusque-là porté de fruits bien positifs. On crut faire merveille en dotant les chimistes de tous les avantages promis à une langue bien faite.
Quoique la réforme de la nomenclature ait été élaborée en dehors de l’Académie, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy, qui s’associèrent à Guyton de Morveau pour égaler la simplicité du langage à celle de la théorie nouvelle, ne prétendaient nullement se soustraire à la règle. La section de chimie fut chargée d’examiner leur travail, et en autorisa l’impression sous le privilége de l’Académie, en essayant toutefois en faveur des idées anciennes une dernière et impuissante protestation.
«Cette théorie nouvelle, dit l’Académie, ce tableau, sont l’ouvrage de quatre hommes justement célèbres dans les sciences et qui s’en occupent depuis longtemps; ils ne l’ont formé qu’après avoir bien comparé sans doute les bases de la théorie ancienne avec les bases de la théorie nouvelle; ils fondent celle-ci sur des expériences belles et imposantes. Mais quelle théorie doit jamais donner naissance à des hommes doués de plus de génie, à un travail plus soutenu, plus opiniâtre, quelle autre réunit jamais les savants par un concert de plus belles expériences, par une masse de faits plus brillants que la doctrine du phlogistique?
«Ce n’est pas encore en un jour qu’on réforme, qu’on anéantit presque une langue déjà entendue, déjà familière même dans toute l’Europe, et qu’on lui en substitue une nouvelle d’après des étymologies ou étrangères à son génie, ou prises souvent dans une langue ancienne déjà presque ignorée des savants et dans laquelle il ne peut y avoir ni trace ni notion quelconque des choses ni des idées qu’on doit lui faire signifier.»
L’Académie, on le voit, faisait plus que des réserves.
Me permettra-t-on de dire que, sur la question spéciale du langage, je ne puis absolument la blâmer; la chimie subissait, cela est vrai, une complète et brillante transformation dont les mots nouveaux, soigneusement assortis aux idées, proclamaient le triomphe définitif et complet. Mais à cet avantage, tout entier de circonstance, on pouvait opposer plus d’un inconvénient.
Croit-on sérieusement qu’en continuant à appeler l’alcali volatil, ammoniaque au lieu d’azoture d’hydrogène, on ait compromis les progrès de la science ou la simplicité de son enseignement?
L’impuissance de cette nomenclature, qui croyait avoir tout prévu, à dénommer seulement les combinaisons du carbone et de l’hydrogène, n’a-t-elle pas retardé les progrès de la chimie organique, qui, pour y avoir forcément renoncé, a été longtemps considérée comme une science distincte et soumise à de tout autres principes?
Si l’histoire de la chimie, enfin, est si mal et si peu connue, n’en faut-il pas accuser ce changement complet des mots qui, indépendamment du progrès dans les idées, interdit même à des chimistes exercés, la lecture courante et facile des premiers maîtres de la science?
Mais l’époque était favorable aux révolutions. Celle-ci, sans retard comme sans résistance, s’établit dans toute l’Europe; elle n’a pas vu encore de réaction.
LES NATURALISTES.
L’histoire naturelle, désignée sous le nom de physique, occupait, avec la chimie, une moitié des séances de l’ancienne Académie des sciences. Lors de la réorganisation en 1699, elle y fut représentée par les sections de botanique et d’anatomie, dont les membres, toujours actifs, contribuèrent constamment et pour une grande part à la renommée et à la force de la compagnie.
Réaumur, qui devait être une des gloires de l’Académie, y entra, comme Amontons, avec le titre d’élève; il était âgé de vingt-trois ans; riche et indépendant comme Buffon, il ne demandait comme lui à la science d’autres avantages que le plaisir d’apprendre et la gloire de découvrir. Quoique plus pénétrant, plus patient dans ses observations et plus rigoureux dans ses raisonnements, il lui fut fort inférieur par le style et est resté beaucoup moins célèbre.
Réaumur se fit connaître d’abord de l’Académie par deux mémoires de géométrie qui montrent la pleine intelligence de la méthode de Descartes et des théories infinitésimales, que quelques membres de l’Académie repoussaient encore. Quoique son génie ne soit pas celui d’un géomètre, il a fortifié son esprit par la discipline des raisonnements rigoureux, en poussant ses études mathématiques assez loin pour pouvoir prononcer par lui-même, en toute circonstance, sur la possibilité et la légitimité de leur application; mais il les abandonna bien vite pour l’histoire naturelle, vers laquelle le portaient ses goûts et ses aptitudes. Curieux de tous les secrets de la nature, Réaumur se plaît à l’interroger avec un sage et excellent esprit, en étudiant les moyens par lesquels elle arrive à son but et l’usage des instruments qu’elle y emploie; les phénomènes eux-mêmes, qu’il aime à suivre et à faire naître, lui en apprennent plus que les discours et que les livres. Ses mémoires, dans la collection de l’Académie, sont au nombre des plus célèbres; marqués presque tous au même coin, ils n’exigent, pour être lus et compris, aucune étude préalable. Plus éclairé qu’érudit, Réaumur ne fait aucun étalage de sa science, qui, toujours cependant, sur toutes les questions, resta à la hauteur de son époque.
Réaumur, en effet, s’occupait de toutes les sciences en même temps; se proposant, avec une infatigable ardeur, les problèmes les plus divers, qu’il voulait et qu’il savait le plus souvent résoudre par lui-même, il n’avait pas le temps d’acquérir une érudition bien profonde; son activité dans les mémoires de l’Académie s’étend à tous les sujets, qu’il traite tous, sinon avec la même compétence, tout au moins avec la même sagacité.
L’étude des divers métiers occupait l’Académie; elle se proposait d’en publier successivement la description. Réaumur, jeune encore, toujours de loisir, curieux de tout voir et de tout connaître, était désigné tout naturellement pour prendre une part importante à ce travail.
La perspicacité inventive de Réaumur ne parut en aucun de ses ouvrages plus évidemment que dans son traité sur la fabrication de l’acier. On emploie depuis longtemps, on le sait, dans les usages de la vie, trois sortes de fer très-distinctes: le fer proprement dit, l’acier et la fonte, dont les propriétés diffèrent bien plus encore que l’aspect; la fonte est en effet fusible, dure et cassante; l’acier, difficilement fusible, dur et malléable; le fer, enfin, réfractaire au feu, dur à la lime, cédant au marteau et plus malléable encore que l’acier. Le fer, on l’ignorait alors, est un métal presque pur, l’acier contient 4 à 7 millièmes de charbon, et la fonte en contient le plus souvent de 20 à 30 millièmes; entre le fer et la fonte, on peut obtenir d’ailleurs tous les intermédiaires, qui participent, suivant leur composition, des propriétés du type le plus voisin.
L’acier se trempe, c’est-à-dire qu’après avoir été chauffé au rouge, puis plongé dans l’eau froide, il devient dur et cassant; la fonte se trempe aussi, en se transformant en fonte blanche; le fer ne se trempe jamais.
Ces caractères étaient bien connus avant Réaumur, mais on ignorait que le principe aciérant est le charbon pur. La chimie était trop peu avancée alors, et Réaumur, d’ailleurs, était trop peu chimiste pour qu’une telle découverte lui fût possible. La matière aciérante est pour lui une espèce de soufre.
Mais les chimistes alors, il ne faut pas l’oublier, enveloppaient dans ce mot les substances les plus diverses et l’appliquaient entre autres à tout corps réducteur.
Le livre de Réaumur, qui lors de son apparition produisit un grand effet, et fut pour lui, de la part du régent, l’occasion des plus riches récompenses, est intitulé: L’art de convertir le fer en acier et l’art d’adoucir le fer dur.
Pour aciérer le fer par la cémentation, on le chauffe en vase clos et pendant plusieurs semaines, au milieu des substances propres à opérer la transformation et lui fournir, suivant Réaumur, le soufre qui lui manque, et qui, nous le savons aujourd’hui, n’est autre chose que du charbon; quand l’acier a pris trop de ce soufre (traduisez charbon), il devient d’abord un métal intraitable, cassant et dur, puis de la fonte, comme le dit Réaumur en plusieurs endroits de son livre; et il enseigne à corriger cet acier intraitable en le plaçant à une haute température en contact avec de la craie; mais, ne connaissant ni la composition de la craie ni les propriétés de l’acide carbonique et de l’oxyde de carbone, et la transformation si facile et si fréquente de l’un de ces gaz dans l’autre, il ne pouvait voir les choses bien à fond, ni en donner une théorie bien précise. Ses explications valent à peu près cependant toutes celles que l’on donnait alors des réactions chimiques, et on conclut de ses idées que la fonte peut, en perdant tout ou partie de ce qu’il nomme les soufres, se changer en acier et même en fer doux, et il a trouvé le beau procédé de décarburation, qui, bien peu perfectionné depuis, nous fournit aujourd’hui la fonte malléable. Une partie de son ouvrage est consacrée à la description de cet art nouveau: il enseigne à couler la fonte destinée à l’opération; il donne la composition des meilleurs mélanges, parmi lesquels il cite l’oxyde de fer et même la limaille et les rognures de fer exclusivement employées aujourd’hui; il désigne enfin les objets qu’il convient de fabriquer ainsi et qui n’ont changé ni de nom ni de nature; quelques-uns seulement, comme les heurtoirs de porte, ne sont plus employés aujourd’hui.
La partie économique du livre de Réaumur n’est pas moins remarquable: «Il y avait, dit-il dans sa préface, deux partis à choisir pour rendre les arts, et surtout celui d’adoucir le fer fondu, utiles au royaume: ou d’accorder des priviléges à des compagnies, qui, comme celles des glaces, eussent eu seules le droit de faire de ces sortes d’ouvrages, ou de donner une liberté générale à tous les ouvriers d’y travailler. Le premier parti eût plutôt fait paraître des manufactures considérables et le public eût eu plutôt à choisir des ouvrages de ce genre. Dès que la liberté est générale, les artisans se chargeront de ce travail, mais leur peu de fortune ne leur permettant pas de faire les avances nécessaires pour fournir à une grande quantité d’ouvrages très-variés, parce que les premiers modèles coûtent cher, les ouvrages s’en multiplieront plus lentement; les compagnies qui pourraient entreprendre de plus grands établissements n’oseront peut-être pas les risquer, dans la crainte de voir bientôt leurs ouvrages copiés par tous les petits ouvriers; mais, outre qu’un amour de la liberté porte à souhaiter qu’il soit permis aux hommes de faire ce sur quoi ils ont naturellement autant de droit que les autres, c’est que, si les établissements se font de la sorte plus lentement, d’une manière moins brillante, ils se forment d’une manière plus utile au public. Comment s’assurer d’une société qui ne soit pas trop avide de gain? C’est le grand inconvénient des priviléges, qui d’ailleurs lient les mains à ceux qui n’en ont pas obtenu de pareils et qui auraient été en état d’en faire de meilleurs usages, qui auraient eu plus de talents pour perfectionner les nouvelles inventions. Ce n’est pas que les particuliers n’aient pour le profit une ardeur égale à celle des compagnies, mais la crainte que leurs voisins ne vendent plus qu’eux, l’envie d’attirer le marchand, leur fait donner à meilleur marché. J’ai eu la preuve de cette nécessité de faire multiplier le débit: j’avais permis à quelques ouvriers, qui avaient travaillé sous nos yeux dans le laboratoire de l’Académie, de faire des ouvrages de fer fondu. Malgré moi ils voulaient les tenir à un prix excessif; quand ils offraient pour 200 livres, en fer fondu, ce qui, en fer forgé, en eût coûté 1,200 ou 1,500, ils croyaient faire assez, quoiqu’ils eussent dû le donner pour 4 ou 5 pistoles. Il n’y a donc d’autre manière de vendre les choses à bon marché que de mettre les ouvriers dans la nécessité de débiter à l’envi.»
Ces excellentes paroles, que Turgot n’eût pas désavouées, sont écrites, il ne faut pas l’oublier, en 1732, et servent de préface à un ouvrage que le duc d’Orléans, alors régent du royaume et fort compétent sur les questions de science, récompensa par une pension de 12,000 livres. Quelques réflexions généreuses sur le devoir des inventeurs envers l’humanité tout entière méritent également d’être rapportées. «Il s’est trouvé des gens, dit Réaumur, qui n’ont pas approuvé que les découvertes qui font l’objet de ces mémoires aient été rendues publiques. Ils auraient voulu qu’elles eussent été conservées au royaume, que nous eussions imité les exemples du mystère, peu louables à mon sens, que nous donnent quelques-uns de nos voisins. Nous nous devons premièrement à notre patrie, mais nous nous devons aussi au reste du monde; ceux qui travaillent pour perfectionner les sciences et les arts doivent même se regarder comme les citoyens du monde entier.»
L’événement ne répondit pas, il faut l’avouer, aux espérances de Réaumur, et les progrès qu’il avait promis ne se réalisèrent que lentement. Une compagnie fut établie sous sa haute direction avec le nom de Manufacture royale d’Orléans pour convertir le fer en acier et pour faire des ouvrages de fer et d’acier fondu. Le prospectus inséré dans les journaux du temps contenait de magnifiques promesses. «On s’engage, disait-on, à ne livrer que des produits d’excellente qualité, et, s’il y en avait qui ne parussent pas tels à ceux qui les ont achetés, on s’engage à rendre l’argent quand on les rapportera.»
Peu d’années après, cependant, la compagnie dut se dissoudre après avoir épuisé son capital, et l’usine fut abandonnée.
C’est par ses études sur les animaux inférieurs que Réaumur a mérité un nom immortel. Observateur pénétrant et attentif de la nature, nul autre n’a eu un sentiment plus vif et plus précis des ressources simples et variées tout ensemble dont elle dispose pour l’exécution de ses desseins, et de l’admirable justesse avec laquelle elle accorde, même aux êtres inférieurs, les organes nécessaires à leurs besoins et conformes à leurs convenances comme à leurs instincts. L’anatomie ne joue, chez lui, qu’un rôle secondaire; c’est en épiant les mouvements et les actes de l’animal vivant qu’il se rend compte des forces mises à sa disposition et de l’usage qu’il en sait faire. Le rôle que l’histoire de la science lui attribue est d’avoir découvert et révélé les merveilleux secrets de la vie extérieure d’un grand nombre d’animaux choisis surtout parmi les plus humbles. Par quel mécanisme un mollusque s’avance-t-il sur le sable? Comment peut-il s’accrocher au rocher? Par quels moyens parvient-il à saisir sa proie et à la défendre contre ses ennemis? Comment l’insecte choisit-il son habitation? Quels matériaux emploie-t-il pour l’aménager? Quels sont ses artifices pour nourrir ses petits? Comment prépare-t-il les ressources nécessaires à leur développement? Telles sont les questions que traite le plus volontiers Réaumur et qu’il résout à l’aide des observations les plus intéressantes, accumulées et recueillies avec un rare bonheur et une infatigable patience. Dans un charmant mémoire sur les guêpes, dont la république, trop négligée des naturalistes pour celle des abeilles, lui ressemble pourtant un peu, dit-il, peut-être comme Sparte ressemblait à Athènes, Réaumur indique très-bien le but qu’il se propose et l’ordre des questions qu’il veut aborder: «Si je m’étais proposé, dit-il, de faire connaître les différentes espèces de guêpes dont les naturalistes font mention, de donner la description exacte de leur figure et de caractériser les espèces par les différences les plus marquées, un mémoire entier y suffirait à peine, mais je crois qu’on me saura gré de ce que j’épargnerai ici les détails secs pour ne m’arrêter pour ainsi dire qu’à leurs mœurs.» Tel est le programme de Réaumur dans ses belles et intéressantes recherches sur les insectes, dont la réunion forme six gros volumes, d’une lecture aussi agréable que facile, et auxquels il ne manquerait peut-être qu’un peu de concision pour être comptés parmi les ouvrages classiques les plus attachants.
Réaumur entra à l’Académie en 1708 et mourut en 1757, après avoir vu son influence, fort grande d’abord, s’effacer peu à peu devant celle de Buffon.
Lorsque Buffon, âgé de vingt-sept ans seulement, fut nommé par l’Académie membre adjoint de la section de botanique, rien ne faisait prévoir encore la célébrité réservée à son nom. Comme Bossuet, comme Crébillon et comme l’aimable président De Brosses, il était élève des jésuites de Dijon. Le souvenir de ses succès d’écolier n’est pas parvenu jusqu’à nous. Fils d’un magistrat fort considéré et fort riche, Buffon, dès sa jeunesse, put régler sa vie à sa guise et satisfaire librement tous ses goûts; il voyagea en France et en Italie, en compagnie d’un jeune seigneur anglais dont le précepteur, homme fort instruit, paraît avoir dirigé ses premières études sur la science de la nature. Buffon, de même que Réaumur, dont il devait bientôt devenir le rival, débuta par la géométrie, et un mémoire ingénieux sur quelques problèmes de probabilité, le montre capable de réussir dans cette voie; mais sa science encore imparfaite devait s’affaiblir et se perdre dans la pratique des travaux d’un autre ordre; et une discussion célèbre avec Clairaut, dans laquelle vingt ans plus tard il méconnaît les principes les plus élémentaires, montre que Buffon, en quittant la géométrie, n’y avait pas fait assez de progrès pour en armer à jamais son esprit.
La traduction d’un ouvrage mathématique de Newton et de la statique des végétaux de Hales, l’étude théorique et expérimentale des miroirs ardents attribués à Archimède, et des expériences faites en grand sur la manière de durcir les bois en les écorçant sur pied, ne semblaient pas indiquer bien nettement sa voie, lorsque sur la proposition de Dufay mourant il fut nommé à l’âge de trente-deux ans directeur et intendant du Jardin du Roi. Obligé par devoir de favoriser les études d’histoire naturelle et d’y présider en quelque sorte, il tourna désormais vers elles l’activité de son esprit en y appliquant avec un zèle constant tous ses soins, ses travaux, son crédit et ses forces. L’observation minutieuse des faits n’était ni dans ses goûts ni dans ses aptitudes. Son génie, acceptant les détails de toute main, avait besoin d’un plus grand vol. Buffon, pour peindre la nature entière, prétendait d’un premier coup d’œil saisir tout d’abord les principes et tracer à grands traits un tableau d’ensemble: c’est par là que commence et que finit son grand ouvrage. Dans deux de ses livres les plus admirés, la Théorie de la terre et les Époques de la nature, Buffon excité et soutenu par la grandeur de son sujet, semble débrouiller le chaos: aucune difficulté ne l’étonne, et l’on voit son éloquence, toujours majestueuse mais parfois trop ornée, devancer tour à tour la science de son temps, la dédaigner, ou y contredire.
Quoiqu’il eût succédé à Couplet comme trésorier de l’Académie, Buffon, presque toujours absent de Paris, assistait rarement aux séances. Peu soucieux des travaux de ses confrères, il communiquait rarement les siens à l’Académie et recherchait peu l’influence qu’il y exerçait cependant. L’Académie française, dans sa correspondance, l’occupe plus souvent et semble l’intéresser plus vivement que l’Académie des sciences. L’écrivain chez Buffon a en effet éclipsé le savant; dans ses écrits sur la science, qui valent surtout par l’exacte convenance et l’harmonieuse précision du style, on ne trouve qu’un bien petit nombre d’observations nouvelles ou d’expériences décisives sur des points jusque-là douteux. Et s’il est permis de rappeler une plaisanterie contre celui dont le long ouvrage n’en contient pas une seule, lorsque l’affectueuse estime de Louis XVI fit élever au Jardin des Plantes une statue à Buffon encore vivant, l’irrévérencieux passant qui, lisant sur le socle: Naturam amplectitur omnem, s’écria, dit-on: «Qui trop embrasse mal étreint,» ne manqua ni de justice ni d’à-propos.
Les noms de Daubenton et de Buffon sont inséparables dans l’histoire de la science. Compagnon de son enfance et collaborateur très-utile de son grand ouvrage, Daubenton, satisfait de la part qui lui était faite et dévoué sans arrière-pensée à l’œuvre commune, y apportait par des études sérieuses et originales un élément précieux de force, de solidité et de durée; un jour cependant Buffon, dans un intérêt de librairie, fit disparaître d’une édition nouvelle les chapitres écrits par son ami, dont la science plus profonde mais plus sèche que la sienne, avait moins d’attrait pour le public. Les intérêts de Daubenton étaient sacrifiés aussi bien que sa juste susceptibilité d’observateur et de savant, et cette cruelle blessure venait d’un compagnon d’enfance, d’un collaborateur admiré et aimé, et d’un protecteur généreux qui l’avait d’avance désarmé et enchaîné par les liens de la reconnaissance! Ces souvenirs dirigèrent la conduite de Daubenton et l’expliquent: attristé plus encore qu’irrité, il se plaignit avec douceur et modération; et, sans rompre des relations désormais froides et pénibles, il redoubla d’ardeur pour la formation du cabinet d’histoire naturelle, qui devint toute sa consolation. Malgré d’excellents et nombreux travaux, la création de ce beau musée reste l’œuvre saillante de Daubenton. On n’y trouvait guère avant lui que les coquilles recueillies par Tournefort. C’est Daubenton qui, pendant plus de quarante ans, y embrassant avec ardeur toutes les productions de la nature, les recueillit de toutes parts et souvent à grands frais, pour les grouper dans un ordre commode à la fois pour l’étude et séduisant pour les ignorants.
Daubenton a donné à l’Académie un grand nombre de mémoires sur des points particuliers d’histoire naturelle. On lui doit la description de plusieurs espèces réellement nouvelles, des études sur le développement des arbres qui, comme le palmier, ne croissent pas par couches extérieures et concentriques; des idées ingénieuses sur les albâtres et les stalactites, et les herborisations des pierres. Daubenton enfin, en appliquant à la paléontologie sa connaissance profonde des animaux vivants, a été le précurseur immédiat de Cuvier.
Ces travaux incessants et variés occupèrent Daubenton sans le captiver entièrement, et la juste célébrité de son nom s’attache en grande partie à une œuvre toute pratique et de grande utilité pour le pays. Ses écrits sur l’élevage des moutons et sur l’amélioration des laines le placent au nombre des bienfaiteurs de l’agriculture française.
«Mettre dans tout son jour l’utilité du parcage continuel, démontrer les suites pernicieuses de l’usage de renfermer les moutons dans les étables pendant l’hiver, essayer les divers moyens d’en améliorer la race, trouver ceux de déterminer avec précision le degré de finesse de la laine, reconnaître le véritable mécanisme de la rumination, en déduire des conclusions utiles sur le tempérament des bêtes à laine et sur la manière de les nourrir et de les traiter, disséminer les produits de sa bergerie dans toutes les provinces, distribuer ses béliers à tous les propriétaires de troupeaux, faire fabriquer des draps avec ses laines pour en démontrer aux plus prévenus la supériorité, former des bergers instruits pour propager la pratique de sa méthode, rédiger des instructions à la portée de toutes les classes d’agriculteurs, tel est, dit Cuvier, l’exposé rapide des travaux de Daubenton sur cet important sujet.»
Leur auteur, on en conviendra, n’avait pas besoin de paître lui-même ses troupeaux pour se faire délivrer sans scrupule, pendant les mauvais jours de la Terreur, un certificat de civisme sous le nom du berger Daubenton.
La direction du Jardin des Plantes, lorsqu’elle fut confiée à Buffon, était promise depuis longtemps à un naturaliste fort éminent, riche propriétaire, non moins recommandable par son caractère que par l’étendue de son esprit. Si Duhamel du Monceau n’a pas laissé comme Buffon un nom illustre, c’est que ses écrits, remarquables par le fond beaucoup plus que par la forme, ont servi surtout dans la science comme de précieux et solides matériaux utilisés par ses successeurs. Ami intime de Bernard de Jussieu et de Dufay, Duhamel, en étudiant sous leurs yeux l’histoire naturelle, sut à l’âge de vingt ans leur inspirer assez de confiance pour que l’Académie, conseillée par eux, lui confiât la mission d’étudier dans le Gâtinais les causes d’une maladie du safran qui alarmait alors les propriétaires du pays. Sa mission eut un plein succès, et la section de botanique l’appela peu après à une place d’adjoint.
Loin d’entrer à fond et par ordre dans le détail des travaux très-nombreux de Duhamel, nous ne pouvons pas même, dans cette revue rapide et superficielle, citer tous ceux qui, justement célèbres parmi les naturalistes, méritent encore aujourd’hui une sérieuse attention. Les expériences de Duhamel sur la formation des os sont très-élégantes et très-nettes. La garance, mêlée pendant quelque temps à la nourriture d’un animal, pénètre dans les os et les colore en rouge. Ce fait, observé par des savants anglais, lui donna l’idée de faire alterner la nourriture chargée de garance avec la nourriture ordinaire, pour observer, sur différents animaux bien entendu, le progrès de la coloration en rouge et le retour à l’état normal.
L’Académie, qui a compté parmi ses membres Tournefort, Magnol, Geoffroy, Vaillant, Duhamel, Antoine, Bernard et Laurent de Jussieu, et qui a inscrit le nom de Linnée sur la liste de ses associés étrangers, n’a pu manquer de prendre une grande et glorieuse part au progrès, on pourrait presque dire à la création de la science des plantes.
Magnol, qui le premier a prononcé en botanique le nom de famille, était professeur et professeur très-illustre à la Faculté de Montpellier. Le roi, sur sa grande réputation, le nomma successeur de Tournefort à l’Académie, quoiqu’il ne fût proposé qu’au troisième rang. Flatté d’un tel honneur, et renonçant à l’âge de soixante-douze ans aux habitudes de toute sa vie, il vint résider à Paris; mais le sacrifice était au-dessus de ses forces, et il n’assista que pendant un an à peine aux séances de l’Académie.
Vaillant fut un des élèves les plus illustres de Tournefort. Fagon, surintendant du roi, l’avait appelé, quoique fort jeune encore, à la direction des cultures du jardin, de préférence à Tournefort lui-même, qui s’en montra fort blessé. Le mauvais vouloir devint rapidement mutuel, et les mémoires scientifiques de Vaillant en conservent la trace; des critiques trop amères, quoique souvent fondées, y remplacent dans plus d’une page les applaudissements qui partout ailleurs saluaient les ouvrages de son maître.
Geoffroy, le frère du chimiste, fut un botaniste éminent. On lui doit une grande découverte, celle du sexe des plantes, qui, acceptée et mise dans un plus grand jour par Vaillant, lui a été souvent attribuée.
Antoine de Jussieu, élève de Magnol à Montpellier, et docteur déjà de la célèbre faculté, s’était rendu à Paris à l’âge de vingt-deux ans dans l’espoir surtout d’y suivre les leçons de Tournefort sur les plantes et de se perfectionner dans leur étude. Victime d’un accident qui devait être mortel, Tournefort ne professait plus, et peu de temps avant sa mort le jeune élève, rapidement distingué par Fagon, se trouva placé à l’âge de vingt-trois ans dans la chaire même dont la réputation l’avait attiré.
Antoine de Jussieu était un savant éminent et un excellent homme. Observateur ingénieux et sagace, il a composé d’excellents mémoires sur les diverses branches de l’histoire naturelle: frère généreux et dévoué, il a élevé et instruit le jeune Bernard, et en lui faisant partager la modeste aisance due à ses succès comme médecin, lui a permis de dévouer sa vie entière à la méditation opiniâtre d’une œuvre immortelle. L’esprit de famille et d’union est un des traits saillants du caractère des Jussieu; leur frère Joseph, compagnon de Lacondamine au Pérou, retrouva après trente-huit ans d’absence sa place au foyer fraternel, où il ne pouvait apporter qu’embarras et tristesse. Épuisé par de longues fatigues, il en avait oublié jusqu’à la triste histoire. On n’osa pas le conduire à l’Académie, qui l’avait élu pendant son absence, mais jusqu’à sa mort il trouva dans la petite maison de la rue des Bernardins les soins les plus intelligents et les plus affectueux.
Bernard survécut longtemps à Antoine: silencieux et caché par goût et par modestie, il n’était ni inconnu ni abandonné, et sa profonde douleur, en alarmant ses amis, accrut l’assiduité et l’empressement des meilleurs d’entre eux; chaque mercredi et chaque samedi, son confrère Duhamel venait le prendre dans son carrosse et le conduire au Louvre, à la séance de l’Académie; il le ramenait ensuite et partageait son modeste repas.
Sa maison reçut en 1765 un hôte nouveau et un peu dépaysé d’abord. Laurent de Jussieu, le célèbre auteur du Genera plantarum, devint, à l’âge de dix-sept ans, le commensal et le compagnon d’un vieillard triste et sérieux, que pendant son enfance il n’avait pas approché une seule fois. Chacun cependant y mit du sien: les soins et les leçons de Bernard inspirèrent à Laurent, avec la déférence d’un disciple, une affection réellement filiale. La vie austère de Bernard, consacrée à la science et à l’amitié, n’avait jamais ouvert son cœur à d’autres joies; mais la nature de Laurent différait de la sienne; son oncle le comprit, et pourvu qu’il se montrât exact à l’heure du souper, le jeune homme n’était jamais questionné sur les sorties qui pouvaient le précéder ou le suivre.
L’affection et la vénération de Laurent méritèrent toute l’estime de Bernard, qui le traita bientôt comme un ami avec qui on peut tout penser, tout dire et tout entendre; la science eut toujours la plus grande mais non la seule place dans leurs entretiens, qui parfois même moins graves que de coutume, les amenaient à lire ensemble quelques pages de Rabelais. Le vieil oncle confia bientôt à son neveu toute l’administration de la maison en lui disant: «Tout ce qui est à moi est à toi.» Cette parole était vraie à la lettre et s’étendait à son trésor le plus intime, à l’œuvre et à la préoccupation de toute sa vie, à sa méthode de classification des plantes, dont il le fit l’héritier, le dépositaire et le continuateur. Longtemps après la mort de son frère, Bernard ayant une dépense considérable à faire, ouvrit un vieux coffre où Antoine déposait ses économies et y prit 40,000 francs; mais le coffre servit toujours au même usage, et au moment de la mort de Bernard, il était rempli de nouveau. «Mon grand-oncle, disait Adrien de Jussieu, le digne fils de Laurent, traita ses idées scientifiques comme ses écus. Il les empila sans daigner s’en servir, ouvrit son coffre une seule fois et le légua à son héritier encore à moitié plein. Le modeste Bernard, depuis longtemps grand-maître dans la science des plantes, et connu pour tel de tous les botanistes de l’Europe, avait constamment refusé de faire des leçons publiques; il craignait d’ignorer l’art de bien dire. Ce fut l’académicien Lemonnier, frère de l’astronome, qui succéda à Antoine dans la chaire du Jardin du Roi. Forcé bientôt comme médecin des enfants de France de résider à Versailles, il dut se faire suppléer à Paris. Buffon, sur la présentation de Bernard, fit monter Laurent de Jussieu, âgé de vingt-deux ans, dans la chaire où le digne vieillard, non moins ému que lui, lui présentait silencieusement, comme à ses prédécesseurs, les plantes soigneusement choisies et que souvent la veille il lui avait appris à connaître.
Bernard n’a presque rien écrit: quatre mémoires publiés par l’Académie des sciences forment ses œuvres complètes; ils n’expliqueraient pas, malgré leur mérite réel, son immense et juste renommée. Méditant sans cesse sur les caractères des plantes pour en peser l’importance, observant toutes les analogies, estimant toutes les différences, et dans la diversité des détails contemplant l’harmonie de l’ensemble, Bernard ne cherchait pour elles ni un dénombrement ni même une nomenclature ou une ordonnance, mais un enchaînement. Lorsque Louis XV, inspiré par Lemonnier, le chargea d’établir à Trianon, dans un jardin des plantes, une école pratique de botanique, Bernard, forcé de donner une direction, dut fixer enfin son esprit toujours en suspens, et l’ordonnance générale de ses plantations, tout en trahissant quelques incertitudes, révélait clairement le principe déjà trouvé de la méthode naturelle. Le catalogue des plantes de Trianon était l’esquisse d’un grand ouvrage. Laurent de Jussieu, dépositaire et héritier des résultats de son oncle, le fut aussi de ses principes; et en publiant, quinze ans après la mort de Bernard, le célèbre Genera plantarum, il vint achever et accomplir pieusement le dessein de celui qu’il nomma jusqu’au bout son guide et son maître.
Haüy, étranger aux sciences jusqu’à l’âge de quarante ans, amené par un heureux instinct de son génie à réunir et à étudier des minéraux, devint le créateur d’une science nouvelle et l’une des gloires les moins contestées de l’Académie. Fils d’une pauvre famille, élevé par charité au collége de Navarre et satisfait d’un modeste emploi de régent, il enseignait le latin aux élèves de sixième, puis successivement à ceux de quatrième et de seconde. Ami intime du grammairien Lhomond, il avait pris près de lui le goût de la botanique, qui le conduisit au Jardin des Plantes, où le cours de Daubenton sur la minéralogie l’introduisit dans l’étude des cristaux. Le caractère fondamental de l’espèce, qui dans les plantes et les animaux est tiré de la reproduction, manque complétement dans les minéraux; c’est là une difficulté qui a longtemps retardé les progrès de la science. La composition chimique fournit, il est vrai, une base précise de classification, mais cette composition d’une part n’est pas toujours facile à connaître, et les minéralogistes d’ailleurs se refusent non sans raison aux conséquences d’un principe exclusif qui les obligerait, par exemple, à confondre la craie avec les cristaux transparents de spath d’Islande, ou le charbon avec le diamant. Tout en accordant à la composition chimique une importance considérable, une classification réellement naturelle doit faire nécessairement intervenir les propriétés physiques des corps.
Haüy tout d’abord s’attacha curieusement aux cristaux, qui, bien différents des fleurs auxquelles on les a comparés, présentent à peine, pour une même espèce, quelques analogies vagues et douteuses, et qu’apparemment au moins aucune loi ne régit. Un hasard heureux vint bientôt l’éclairer: dans un cristal de spath calcaire brisé devant lui par accident, Haüy remarqua des faces nouvelles, non moins nettes que celles du dehors, et formant un polyèdre identique par sa forme, comme il l’est par sa composition, aux cristaux de spath d’Islande très-différents pourtant de ceux du spath calcaire. Sans remonter aux causes réelles et sans doute éternellement inconnues qui le dominent et le nécessitent, Haüy frappé d’une lumière subite, entrevit dans ce fait la révélation d’un principe et une source nouvelle et assurée de découvertes qu’il devait, quoique féconde épuiser presque tout entière. Les cristaux si divers d’une même substance naissent de l’arrangement des mêmes molécules, dont les divers modes de groupement produisent toute la variété des formes. La petite collection d’Haüy, livrée immédiatement au marteau, confirma cette première vue. Le grenat, le spath fluor, la pyrite, le gypse, incessamment brisés et réduits en fragments imperceptibles, présentent chacun un polyèdre constant qui les distingue, et suivant Haüy les caractérise. Une voie nouvelle était ouverte, mais glissante, étroite et accessible aux seuls géomètres, Haüy, sans peut-être soupçonner toute la difficulté de l’entreprise, voulut la suivre jusqu’au bout. Agé alors de plus de quarante ans, le professeur de latin avait depuis longtemps oublié Euclide; mais il avait l’esprit géométrique. Il reprit ses vieux cahiers, demanda quelques leçons à des collègues plus habiles, et un petit nombre de théorèmes exactement étudiés et compris lui révélèrent les dernières conséquences des lois simples qu’il avait devinées, en lui donnant pour plusieurs espèces, avec la valeur précise des angles, la connaissance très-distincte de toutes les variations de la forme générale, de la disposition des facettes et de la dépendance des truncatures.
Quoique toujours timide et modeste, il apporta bien vite à l’Académie la grande découverte qui, plus fortement annoncée dans un second mémoire et portée à la dernière évidence, éleva aussitôt le nom d’Haüy au rang des plus grands et des plus illustres. Haüy, inconnu jusque-là dans la science et complétement éloigné des savants, apportait son premier mémoire le 10 janvier 1781; treize mois après, le 15 février 1782, l’Académie, dans son empressement à le posséder, le nommait presque à l’unanimité membre adjoint de la section de botanique.
Lagrange et Lavoisier, Berthollet et Laplace, comprirent que ce prêtre, hier encore ignorant et obscur, devenait tout à coup leur égal par la gloire comme il l’était par l’esprit d’invention, et le collége du cardinal Lemoine les vit plus d’une fois réunis autour du modeste régent de seconde qui, humblement confus de captiver et d’étonner de tels génies, leur démontrait dans les suites d’un seul principe toutes les richesses et toutes les harmonies de la géométrie des cristaux.
Haüy, de même que Lavoisier, eut à soutenir plus d’une controverse. On l’accusa d’avoir fait revivre une théorie ancienne et justement délaissée. Romé de Lisle, le plus célèbre alors des minéralogistes, et peut-être le seul savant français réellement considérable au XVIII^e siècle qui n’ait pas appartenu à l’Académie, appelait plaisamment la théorie nouvelle l’hérésie des cristalloclastes. «Mais heureusement, dit Cuvier, nous ne connaissons d’hérétiques dans la science que ceux qui ne veulent pas suivre les progrès de leur siècle; et ce sont aujourd’hui Romé de Lisle et ceux qui lui ont succédé dans leur petite jalousie qu’atteint avec justice cette qualification.»