‹ L'affaire LarcierChapitre 10 sur 17 · X

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--Ce M. Marteau, dit M. Moriceau en consultant son dossier, m’a donc exhibé cette procuration, ainsi que la procuration que vous aviez vous-même, chère madame, donnée à M. Larcier. Je lui ai donc versé les trois mille cinq cents francs.

M. Moriceau n’était pas, évidemment, au courant du crime de Toul; il avait peut-être lu dans les journaux un récit de cette affaire; mais le nom de Larcier ne l’avait pas frappé, et il ne s’était pas douté qu’il avait versé de l’argent à un assassin...

Je demandai à revoir les pièces qu’il avait gardées. J’examinai la signature de Larcier sur l’une d’elles. Elle était bien formée et ne tremblait pas.

Nous prîmes congé de M. Moriceau, en nous excusant, et nous allâmes dans les rues, un peu au hasard, en songeant à ce que nous venions d’apprendre.

En tout cas, nous savions quelque chose de nouveau; Larcier avait certainement passé par Paris. Il avait employé là un nommé Marteau qu’on pourrait peut-être retrouver.

Mais à quel hôtel était descendu Larcier? J’avais été assez distrait pour oublier de demander à M. Moriceau si par hasard il ne le savait pas.

Je priai donc Blanche de m’attendre, et je remontai chez l’homme d’affaires. Je le rencontrai au moment où il allait sortir. Il portait un chapeau haut de forme très brillant et des gants blancs encore présentables.

Au moment où Marteau était venu de la part de Larcier chercher l’argent, M. Moriceau s’était aperçu qu’il n’avait pas chez lui une somme aussi forte. Il proposa donc à Marteau de lui faire porter cette somme à l’hôtel.

Marteau hésita. Il dit que M. Larcier allait quitter Paris tout de suite... Puis, sur l’insistance de M. Moriceau, Marteau finit par indiquer l’hôtel. C’était l’hôtel Savarin, rue Saint-Denis. Une heure après cette conversation, M. Moriceau avait envoyé sa bonne porter la somme à l’hôtel, elle y avait trouvé Marteau, qui lui avait remis le reçu.

Je demandai à M. Moriceau le signalement de Marteau. C’était un homme âgé, bien dans le type de ces vieux hommes d’affaires, faits au rebuffades, qui s’occupent des recouvrements de créances. M. Moriceau ne le connaissait pas, mais on retrouverait facilement sa trace.

Nanti de tous ces renseignements, je retrouvai Blanche. Nous nous dîmes avec satisfaction que nous avions une piste. Nous étions contents de nous rapprocher de la vérité et peut-être d’avoir enfin trouvé un bon prétexte pour être ensemble à Paris.

Nous allâmes sans retard à l’hôtel Savarin. C’est un petit hôtel, très étroit de façade, comme il y en a tant dans les rues du centre. Le bureau, attenant à un petit salon, se trouvait au rez-de-chaussée, à gauche de l’allée d’entrée.

J’avais eu l’idée de retenir une chambre à l’hôtel, afin de m’y installer. Il m’était ainsi plus facile de causer avec les gens de la maison que si j’étais venu en inquisiteur.

Je pris donc une chambre au deuxième. Nous convînmes avec Blanche qu’elle retournerait à l’hôtel de la rue Vivienne, qui était très convenable, et où elle était en sûreté. Moi, au besoin, je viendrais coucher à l’hôtel Savarin.

Je m’assis dans le salon de l’hôtel, et je pris l’air d’un homme harassé, afin d’avoir un prétexte d’y rester quelques instants et d’engager la conversation avec un vieux monsieur à barbe blanche, légèrement impotent, qui était le père de la maîtresse d’hôtel.

Blanche était assise près de moi, et, pour ne pas brusquer cet homme aux sourcils broussailleux, nous écoutâmes patiemment toute sa conversation. Il paraissait très préoccupé des travaux de voirie qui se faisaient au coin de la rue. Il dit que c’était malsain, que ça faisait sortir de terre toutes sortes de fièvres. C’était, en somme, un vieil homme agressif, qui paraissait être de l’opposition; mais dès que, par complaisance, on semblait se rallier à ses idées, il n’en fallait pas davantage pour qu’il redevînt gouvernemental. Nous échangeâmes ainsi quelques propos sur la politique, puis je lâchai ce mot, innocemment:

--Vous avez dû avoir à l’hôtel un nommé Marteau?

--Oui, il y a deux ou trois jours. Il n’est pas resté longtemps; il est arrivé un soir, puis le lendemain matin, après qu’on lui a eu apporté de l’argent, il est parti... Où donc est-il parti?...

Il se posait la question à lui-même, m’épargnant ainsi la peine de l’interroger. Justement, un long garçon d’hôtel, à l’œil funèbre, passait dans le couloir. Il l’appela:

--Adolphe! Où donc est parti ce m’sieu Marteau, le savez-vous?

--Quand il a fait porter ses bagages à la gare, il a dit: «Gare de Lyon!», répondit Adolphe, mais il a changé d’adresse au tournant de la rue, et il a dit au chauffeur «Gare du Nord!» Je sais ça parce que le chauffeur qu’il a demandé est précisément une connaissance à moi. C’est le mari de la fruitière de la rue des Petits-Champs. Ce M. Marteau, comme vous dites, m’a demandé un taxi. Alors, moi, comme de juste, je suis allé lui chercher mon copain qui se trouvait arrêté, avec sa voiture, devant chez sa femme. J’y ai ramené cette voiture.

Adolphe, quand il parlait, avait l’air beaucoup moins lugubre. Je lui demandai de tâcher de retrouver ce chauffeur. Sans répondre, il partit brusquement. Nous comprîmes qu’il allait le chercher à sa place ordinaire.

C’était évidemment une faute de Marteau, s’il voulait cacher sa trace, de faire chercher un chauffeur par un garçon d’hôtel. Il arrive très souvent, en effet, que les garçons ramènent de préférence des camarades à eux, soit de la station, soit de devant un marchand de vin.

Au bout de très peu de temps, nous vîmes apparaître un gros homme, dans une houppelande de drap bleu. C’était le mari de la fruitière. Une grande partie de son existence devait s’écouler à la porte de la boutique où il stationnait de longues heures. Le drapeau de son compteur portait un manchon noir, afin de lui permettre de refuser les clients. Il ne cherchait pas après l’ouvrage. Il avait probablement pris ce métier de chauffeur parce qu’il faut avoir un état et que celui-là lui semblait honorifique.

Il nous raconta très complaisamment qu’il avait conduit Marteau à la gare du Nord, aux grandes lignes. Il ne savait pas exactement pour quelle destination, mais peut-être qu’en retournant à la gare, on pourrait retrouver un des hommes d’équipe et savoir dans quel train on avait porté la valise, plutôt lourde, que le voyageur avait avec lui.

Il nous donna le signalement de Marteau: c’était un homme assez âgé, haut et mince.

Un moment, l’idée me vint que Marteau n’existait pas, et que Larcier s’était grimé. Mais j’écartai tout de suite cette idée romanesque: il faut, pour se faire une tête, et pouvoir se promener, grimé, en plein jour, une expérience qui manquait à mon ami. Marteau était évidemment un envoyé de Larcier. Il était bien possible que Larcier fût déjà passé à l’étranger, en Angleterre par exemple, et que Marteau, rencontré à Paris et chargé de faire l’encaissement chez M. Moriceau, fût ensuite allé le retrouver à Londres.

Comment Larcier connaissait-il ce Marteau? Il ne m’avait jamais parlé de lui, mais il était fort possible qu’il eût connu à Paris des gens dont il ne m’eût jamais parlé. Notre amitié ne datait en somme que de mon entrée au régiment. Les gens les plus confiants, qui ne cachent rien à un ami, ne lui parlent cependant de certaines de leurs connaissances que lorsque l’occasion s’en présente.

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