‹ L'affaire LarcierChapitre 9 sur 17 · IX

IX

Pourtant, avant de quitter Bar-le-Duc, il me semblait qu’il fallait absolument épuiser toutes les chances de retrouver la trace de Larcier. Nous n’avions d’autres indices que son signalement et que ces pièces de cinq francs que lui avait données dans sa monnaie la préposée aux billets de la petite gare. Cette double pièce de cinq francs me semblait bien l’objet rare et anormal que le destin ingénieux avait choisi pour me mettre spécialement sur la trace du coupable. Aussi est-ce là-dessus que je fis porter mes investigations. J’interrogeai encore le buffetier de la gare, le patron et les garçons de l’auberge qui se trouvait en face de la station, pour tâcher de savoir si, en attendant sa correspondance, Larcier ne s’était pas arrêté là et n’avait pas utilisé ces dix francs accusateurs.

Mais je ne recueillis aucun indice, et force fut d’abandonner cette piste. Nous prîmes le train de Paris, en nous en remettant au hasard.

Je disais de temps en temps à Blanche «Procédons avec méthode, patiemment». Nous réfléchissions pendant deux minutes, ou plutôt nous croyions réfléchir, et nous rêvions... Puis notre pensée prenait une autre route. Ni l’un ni l’autre nous n’étions capables d’un effort sérieux: elle, parce que cela l’ennuyait; moi, parce que je n’avais pas confiance en moi. Les complications de la vie m’effrayaient, et j’avais bien l’impression que je n’arriverais jamais à éclaircir ce mystère.

Tant que nos recherches semblaient suivre une route à peu près certaine, Blanche et moi nous n’étions pas gênés d’être ensemble; mais, à présent, il nous semblait que le prétexte qui nous réunissait disparaissait un peu, car vraiment nous avions bien peu d’espoir de retrouver à Paris la trace de Larcier.

Je fouillais dans mes souvenirs, j’essayais de retrouver certaines conversations que j’avais eues avec mon ami. Ne m’avait-il pas parlé d’un hôtel où il descendait à Paris?... Mais il était peu vraisemblable qu’il eût songé à descendre à cet hôtel où il devait être connu; pourtant, il ne fallait pas écarter tout de suite cette indication.

Nous partîmes de bonne heure pour Paris. Nous avions pris des secondes. C’est Blanche qui me le conseilla. Elle voulait à toute force avoir sa part des dépenses du voyage. Je refusai. Mais, comme elle insista, je fus obligé d’accepter sa contribution, car, en somme, nous n’étions pas «ensemble». Nous voyagions simplement de concert, comme deux camarades, et aucun lien sentimental ne m’autorisait à prendre à mes frais son entretien et ses voyages.

--Mais, lui dis-je, vous devez avoir emporté très peu d’argent de là-bas...

C’est curieux comme le hasard d’une conversation peut vous amener tout à coup sur une piste; cette simple question mit en mouvement quelques souvenirs qui devaient nous être précieux pour notre enquête.

C’est ainsi qu’après avoir longtemps cherché un objet perdu, on tombe dessus par hasard, en cherchant autre chose.

Blanche, à ma question, avait répondu:

--Je n’ai pas d’argent, mais je peux en avoir à Paris.

Elle se frappa le front...

--Mais j’y songe! J’ai 3.500 francs à toucher à Paris, chez un homme d’affaires. J’avais donné à Larcier une autorisation de toucher cette somme et de me la rapporter. Car vous savez qu’il comptait aller passer quelques jours à Paris. Il serait tout à fait curieux qu’il fût allé chez cet homme d’affaires pour toucher cet argent. Je sais très bien que ce n’était pas à lui; mais vraiment, s’il est affolé par la poursuite de la justice, je l’excuse parfaitement, et même je l’approuve. Il a eu raison de se procurer de l’argent où il a pu. Il savait que je ne le désavouerais pas.

Nous arrivâmes à Paris, après avoir déjeuné dans le train du contenu d’un petit panier. Il était deux heures environ quand nous débarquâmes à la gare de l’Est.

Je pris le bras de Blanche. J’étais heureux de me promener avec elle dans ces rues où j’avais été élevé, autour de la gare de l’Est, la rue de Chabrol, la rue d’Hauteville, dans tout ce quartier propre et un peu sévère, animé par le commerce et par la montée des voyageurs vers les gares de l’Est et du Nord.

Maintenant, ma famille s’était retirée à la campagne, en Bourgogne. Je n’avais à Paris que quelques cousins que je ne tenais pas à voir...

J’étais résolu à mener avec Blanche une vie très libre de voyageur étranger.

Nous descendîmes dans un hôtel de la rue Vivienne où j’étais venu quelquefois. Blanche avait une chambre au premier. On avait d’abord voulu m’en donner une près de la sienne, mais j’avais refusé et j’en avais demandé une autre, à l’étage supérieur. Il y avait déjà vraiment entre nous trop d’intimité...

Mais nous avions pris, une fois pour toutes, l’habitude de nous promener bras dessus bras dessous, en bons camarades.

Nous étions venus à pied à l’hôtel. Nous avions confié nos valises à un commissionnaire qui se tenait devant la gare avec sa voiture à bras.

Puis, après avoir retenu nos deux chambres, nous étions allés sur le boulevard nous asseoir à la terrasse d’un café... On nous servit des glaces, et nous restions là, devant nos consommations, tout à la joie, presque inconsciente, d’être ensemble, quand Blanche me dit:

--Nous devrions peut-être aller chez cet homme d’affaires. Si Larcier a cherché de l’argent chez lui, nous aurons ainsi sa trace; s’il n’y est pas passé, je toucherai moi-même cette somme qui me sera pour le moment assez utile.

Il s’agissait de retrouver le nom de l’homme en question. C’était quelque chose comme «Morilleau», mais elle n’en était pas sûre... Il habitait rue de la Victoire; elle se souvint du numéro; nous en étions tout près.

Nous nous y rendîmes en nous promenant.

M. Morilleau s’appelait Moriceau. Il habitait sur la cour, à l’entresol, un appartement composé de plusieurs pièces sombres, encombrées de dossiers. Il nous reçut lui-même. C’était un petit homme gras et luisant, mis avec une certaine recherche, mais avec plus de raffinement dans la coupe de ses effets que dans leur propreté. Il avait le cou entouré d’une cravate noire abondante. Une fine poussière blanche sucrait son col et ses épaules. Une double chaîne d’or se courbait en accent circonflexe sur son gilet gonflé d’un ventre confortable.

Blanche Chéron lui expliqua l’objet de sa visite, et, dès le premier mot, M. Moriceau releva les sourcils avec étonnement. L’argent n’était plus chez lui; on était venu le chercher de la part de Larcier. Il expliqua que quelques jours auparavant--il nous donna la date, et nous reconnûmes que c’était bien le lendemain du crime--il avait reçu la visite, non pas de M. Larcier lui-même, mais d’un individu envoyé par lui et qui portait une procuration régulière.