‹ L'affaire LarcierChapitre 14 sur 17 · XIV

XIV

Le lendemain, quand je me levai, M. Galoin était déjà parti. Il m’avait simplement laissé un mot. Il me disait que, sans doute, il ne reviendrait pas avant le soir. Je retrouvai Blanche dans le hall de l’hôtel, et je lui racontai ce que, la veille, l’inspecteur m’avait dit de son voyage à Toul et de ses recherches à Londres.

Blanche m’écouta avec passion; elle retrouvait enfin en M. Galoin l’image traditionnelle du détective. Je ne lui parlai point de la partie de la conversation qui la concernait. J’étais gêné, on le conçoit, de lui en dire quelque chose.

Nous sortîmes ensemble dans Londres, et nous allâmes nous promener au Jardin Zoologique. Vraiment j’éprouvais un bien-être parfait à marcher à côté de Blanche, du même pas. Quand elle le ralentissait un peu, c’était un prétexte pour lui prendre doucement le bras et pour me rapprocher d’elle.

Je ne voulais pas songer à ce qui adviendrait aussitôt que nous rencontrerions Larcier; je ne voulais pas m’imaginer qu’il faudrait quitter Blanche et cesser de passer avec elle toutes les heures de la journée, comme j’en avais acquis la douce habitude depuis quelques jours. A un moment, comme nous allions l’un à côté de l’autre, dans une allée déserte, je la regardai. Elle leva les yeux. Son regard rencontra le mien. Ce fut comme un contact physique. Nos yeux gênés, presque blessés, se détournèrent aussitôt et nous marchâmes quelques instants en silence. Nous arrivâmes au tournant de l’allée où se trouvaient plusieurs promeneurs. Ce fut à la fois un soulagement et une déception de ne plus être seuls, mais je sentis très bien, et elle dut sentir, elle aussi, qu’à la prochaine occasion, cette gêne intime s’accuserait encore. Nous prîmes une auto pour sortir du Zoological Garden, mais nous avions beau être seuls dans la voiture, ce n’était pas l’isolement absolu; il y avait du monde qui nous croisait et la voiture était ouverte.

Elle nous arrêta à Regent street, et nous en descendîmes pour regarder les boutiques, dont chacune retenait l’attention de Blanche.

C’est alors que je me dis qu’un jour ou l’autre, nous retrouverions Larcier... Bien qu’il ne se fût rien passé de grave entre Blanche et moi, j’avais comme une espèce de remords. Peut-être même, qui sait? allions-nous rencontrer notre ami tout à coup... Londres est grand, mais, en somme, le quartier que les Français fréquentent est très restreint, et, malgré les précautions que Larcier devait être obligé de prendre, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il fût attiré par ce coin de la ville où reviennent naturellement tous les continentaux.

Tout à cette idée que nous pouvions nous trouver d’un moment à l’autre en présence de Larcier, j’eus comme un tressaillement quand je m’entendis appeler par mon nom.

Je vis devant moi un jeune homme blond, élégant, que je ne reconnus qu’au bout d’un instant. C’était M. de Simond, lieutenant dans mon régiment, qui suivait les courses et qui se trouvait à Londres pour assister au meeting d’Epsom.

--Mais qu’est-ce que vous faites ici, mon brave ami? me dit-il après avoir salué Blanche Chéron d’une inclinaison de tête soigneusement polie.

Un peu embarrassé, je lui expliquai le but de mon voyage.

Il me dit que j’avais peut-être tort de me donner tant de mal, que je ferais mieux de revenir au régiment auprès de mes camarades, et de reprendre ma vie habituelle, afin de faire peu à peu le silence sur cette affaire déplorable.

--On est très monté là-bas, me dit-il, contre Larcier, je n’ai pas besoin de vous le dire, mais aussi un peu contre vous. Je ne sais pas exactement ce qui se passe parmi les sous-officiers, mais j’en ai cependant un écho à notre mess. Vous savez, aux écuries, les officiers causent avec leurs maréchaux des logis, si bien que, quand nous nous réunissons à l’heure du déjeuner, nous sommes un peu fixés sur l’état des esprits...

... Qu’on dise pis que pendre de Larcier, cela ne me paraît que trop juste. Je sais bien qu’on a des tendances à tomber sur un homme qui s’est mis au ban de la société, mais enfin, c’est un criminel, un grand criminel, et tout ce qu’on dira ne sera jamais complètement injuste. Seulement, ce qui m’ennuie très sincèrement, ce qui ennuie quelques-uns d’entre nous, c’est de voir que, vous, vous soyez mis dans le même sac. Je vous dis les choses un peu brutalement.

J’ai gardé un bon souvenir de vous, n’est-ce pas? Je vous ai fait faire une partie de vos classes, et je vous ai eu deux mois sous ma coupe quand j’ai commandé le peloton des élèves brigadiers. Je ne vous passe pas de pommade, mais je vous ai toujours considéré comme un gentil garçon capable de faire un excellent sous-officier et même davantage, si vous aviez l’idée de préparer Saumur... Je peux donc me permettre de vous dire que je ne suis pas content de ce que j’entends autour de moi sur votre compte. Cela n’a rien de précis, évidemment... On ne prétend pas que vous avez été le complice de Larcier... Seulement, on a des façons de parler de vous qui ne sont pas aimables, moins dans ce que l’on dit que par le ton qu’on y met. Si vous étiez là-bas, mon ami, je suis persuadé que cela changerait les choses. Vous absent, on continue à dire que vous êtes parti on ne sait où, à la recherche de Larcier... J’ai même entendu insinuer que vous saviez parfaitement où il était, et que vous étiez tout bonnement allé le retrouver... On n’affirme pas positivement que vous êtes en train de partager avec lui le produit de son crime, mais si on ne dit pas ça, on ne dit pas le contraire.

Elle est très bien, cette petite femme, reprit-il à voix basse, en me désignant Blanche, qui, pour nous laisser causer tranquillement, s’était arrêtée à quelques pas, à une devanture, qu’elle examinait avec beaucoup d’attention.

J’inclinai la tête sans répondre. Il ne me convenait pas de donner à M. de Simond des informations plus détaillées sur le compte de Blanche.

--Sans blague, continua M. de Simond, vous ne savez pas où est Larcier?

--Non, mon lieutenant, je vous assure.

--Eh bien, mon ami, croyez-moi, ne vous attardez pas, et revenez là-bas, vous savez. Il faut tenir compte un peu de l’opinion du monde. Une fois qu’on a commencé à dire du mal de quelqu’un, et à se faire une mauvaise opinion de lui, c’est très difficile aux amis de faire revenir les gens sur leur idée. Rentrez donc à Nancy.

J’écoutais parler le lieutenant. Il s’exprimait comme un homme du monde d’une intelligence moyenne, qui aime bien parler, dire des choses sentencieuses. Il occupait ainsi, en discourant avec une autorité satisfaite, les quelques instants qu’il avait à tuer en attendant le moment de déjeuner et de partir pour les courses.

Il me demanda si je n’irais pas à Epsom l’après-midi. Il y avait perdu deux cents livres la veille. Il me parla du spectacle de l’Empire et de l’Alhambra, et m’invita à aller le voir à l’hôtel Carlton, si j’étais encore à Londres pour quelques jours.

Je vis qu’il n’était pas trop préoccupé par les conseils et les indications qu’il m’avait données. Je lui en sus gré. Tout de même, en le quittant, j’étais très irrité contre les sous-officiers de mon régiment. Il y avait longtemps que j’étais parti de là-bas et cette entrevue avec M. de Simond rafraîchit mes souvenirs.

A vrai dire, je n’étais pas ennuyé de ce qu’ils disaient de moi; mais cette espèce de haine méchante et satisfaite de tous ces gens pour Larcier m’inspira pour eux une aversion violente. Et plus vivement encore, je désirai retrouver Larcier, pour avoir de son crime l’explication que j’attendais. Mais arriverais-je jamais à confondre tous ces malveillants?

Nous déjeunâmes, Blanche et moi, dans un restaurant du Strand, très mouvementé et très pittoresque, et nous nous amusâmes beaucoup de nos efforts malheureux pour nous faire servir par ces Anglais, exactement selon nos souhaits.

Puis nous allâmes passer une partie de la journée à la National Gallery et, comme c’était mercredi, nous assistâmes à la matinée d’un théâtre.

Londres nous fatiguait un peu. Aussi, après la matinée, vers cinq heures et demie, au lieu de continuer à nous promener dans Regent street et dans Piccadilly, nous rentrâmes machinalement à l’hôtel, pour voir, soi-disant, s’il y avait du nouveau.

Arrivé là, je décidai d’écrire une lettre à ma famille. Comme je n’avais pas de papier à lettres, Blanche m’invita à venir en prendre dans sa chambre.

C’était une large chambre claire, à deux fenêtres, meublée d’un grand lit de cuivre, d’une armoire anglaise en noyer ciré, et de plusieurs sièges et fauteuils en faux style Empire.

Au lieu d’écrire, nous nous assîmes chacun sur ces fauteuils. Quand notre fatigue fut un peu calmée, nous nous aperçûmes que nous étions seuls, et notre embarras recommença.

Blanche s’était levée; elle était allée ouvrir un petit secrétaire. Je me levai aussi, je m’approchai d’elle, et je restai à côté, debout, sans rien dire. Puis, brusquement, en lui passant une main derrière la tête, j’approchai de mes lèvres sa tempe et ses fins cheveux blonds.

A peine lui eus-je donné ce baiser furtif que nous restâmes à nous regarder comme deux coupables. J’étais comme exténué d’émotion. Je revins m’asseoir sur un des fauteuils. Elle s’assit sur l’autre. Je la regardai, et lui dis:

--Pardonnez-moi! C’était impossible de me taire plus longtemps. Il arrivera ce qu’il arrivera. Ce n’est pas impunément qu’on peut rester pendant de longues heures auprès d’une femme comme vous. J’ai pris l’habitude de vous. Je sens que je vous aime, c’est-à-dire je le sais maintenant, mais je le sens depuis longtemps.

--C’est très mal! Oui, c’est très mal!

Je me figurais que j’étais très malheureux et très torturé, mais je n’en étais pas sûr, car je sentais que Blanche m’écoutait. J’éprouvais aussi une impression que je ne voulais pas reconnaître et qui peut-être était un sentiment de grande joie. J’aimais Blanche. Il me semblait qu’elle m’aimait aussi. Mais qu’est-ce qu’une joie dont on ne peut se rendre compte? Et, du moment qu’on s’imagine être torturé et malheureux, c’est qu’on l’est réellement.

Je me levai au bout d’un instant. Je serrai la main de Blanche, sans oser la porter à mes lèvres, et je lui demandai la permission de m’en aller, car j’étais trop troublé.

Je descendis l’escalier et je sortis de l’hôtel. J’arrivai jusqu’à Trafalgar square, presque sans m’en rendre compte. Je fis l’inventaire de ce qui s’était passé, et je me trouvai infâme à l’idée que j’avais trahi ce malheureux Larcier. Je pensais que Blanche et moi, il faudrait nous séparer, cacher au fond de notre cœur le secret de notre faiblesse.

J’étais encore assez jeune pour m’exalter pendant quelques instants en pensant à ce sacrifice. Mais je savais très bien que la joie morale d’un sacrifice aussi méritoire était tout de même d’assez courte durée, et j’entrevoyais déjà le moment où, séparé à jamais de Blanche, je mènerais une existence morne et désolée. Le régiment me semblait odieux, et d’autre part, que ferais-je dans la vie civile?

Il ne m’était pas encore arrivé de vivre auprès d’une femme d’une façon aussi continue. Et d’ailleurs, je n’avais trouvé personne dont le caractère répondît si bien à mes goûts. Jusque-là, ma vie était assez heureuse parce que je n’avais pas connu cela, mais maintenant je ne pourrais plus m’en passer. J’étais comme ces malheureux qui supportent très bien le froid tant qu’ils ne se sont pas approchés du feu.

Maintenant que Blanche était entrée dans ma vie, et que j’avais connu le charme rare d’avoir auprès de moi une compagne, cette compagne, il m’était impossible de reprendre mon existence d’autrefois.

Nous nous retrouvâmes, Blanche et moi, à la table du restaurant de l’hôtel; je lui tendis la main, elle me tendit une main glacée. Nous nous assîmes sans rien dire, de chaque côté de la table, en attendant M. Galoin.

On nous apporta une lettre de lui. Il ne viendrait pas dîner. Il nous disait de nous mettre à table sans l’attendre. Il dînerait ailleurs et serait à l’hôtel avant neuf heures. Et le mot ajoutait simplement: «Tout est en bon chemin.»

--Pour qu’il écrive cela, dis-je d’une voix altérée, il faut qu’il soit près d’aboutir.

--Oui, dit Blanche... Quand il est dans le doute, il ne s’avance pas autant.

Nous parlions, l’un et l’autre, d’une voix indifférente,--d’une fausse voix toute changée. Puis, c’est à peine si nous dîmes un mot jusqu’à l’arrivée de M. Galoin. Un peu avant neuf heures, en regardant du côté de la fenêtre, je le vis dans la cour de l’hôtel; il se dirigea vers la salle à manger. Il entra, et tout de suite sa physionomie satisfaite nous causa, à Blanche et à moi, une grande impression d’angoisse. Larcier était retrouvé; l’échéance était arrivée, et le moment d’obéir à notre devoir...

M. Galoin s’assit et me dit:

--Il se peut que ce soir j’aie besoin de vous pour une confrontation. J’ai télégraphié à Paris. Paris a télégraphié au juge d’instruction de Toul et j’attends d’un moment à l’autre un mandat d’amener. On arrêtera l’assassin suivant la loi anglaise, c’est-à-dire qu’on le mettra en sûreté en attendant que les juges d’ici aient statué sur son cas et maintenu la valabilité de l’arrestation. L’important est qu’il soit sous clé.

Nous étions suffoqués, Blanche et moi, en l’entendant. Comment? nous avions été chercher cet agent à Paris pour qu’il arrêtât notre ami?... C’est nous qui nous étions substitués à la police pour faire payer à Larcier le prix de son crime?... Je regardais M. Galoin sans comprendre...

Il savait pourtant pourquoi nous nous étions mis à la recherche de Larcier... J’avais bien expliqué à Rocheton, mon ami du ministère de l’Intérieur, que je voulais un détective pour m’aider dans mes recherches, mais qu’il ne fallait pas que ce détective eût une mission officielle...

Je regardai M. Galoin, et ne sus que lui dire:

--Je ne veux pas qu’on arrête Larcier!

C’est alors qu’il me regarda--et cette seconde, je ne l’oublierai jamais--et qu’il me dit simplement:

--Il n’est pas question d’arrêter votre ami Larcier. Il est question d’arrêter un assassin... Il s’agit d’arrêter Bonnel...

--Bonnel?...

--Oui, Bonnel... l’assassin de Larcier...

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