XV
Nous nous étions tus. M. Galoin nous raconta ce qui suit:
--En arrivant à Toul, je m’étais rendu tout de suite à la maison du crime et j’avais fait demander par des gens du voisinage le commissaire de police, en lui disant que j’étais envoyé par la Sûreté. Il vint assez vite, et nous parcourûmes ensemble la maison du crime. C’est à ce moment que je découvris dans le grenier les papiers dont je vous ai parlé. Je n’y attachais pas encore une très grande importance, et je ne me rendis compte de ce qu’ils valaient que lorsque j’examinai les vêtements de Larcier. Ils étaient déposés au greffe, avec les autres pièces à conviction, et j’obtins, assez difficilement d’ailleurs, un mot du juge d’instruction, pour qu’on me laissât regarder de très près ces vêtements, ou plutôt les morceaux de ces vêtements--car il faut que je vous parle ici d’une particularité intéressante, et dont les journaux n’ont pas fait mention--c’est que la tunique était tailladée. J’examinai les morceaux de drap qui, par endroits, adhéraient à la doublure, et je fus frappé d’un détail qui avait échappé, je crois, à la sagacité de M. le juge d’instruction: les vêtements avaient été bien lavés, mais c’était surtout du côté de la doublure de satinette grise. Aucune trace de sang n’y demeurait; mais je vis, sur le contour de la tache qu’y avait laissée l’humidité, un léger liséré brunâtre. Je pensai donc que ces vêtements avaient été tachés de sang sur la doublure...
Pourquoi l’assassin s’était-il ainsi taché? Je rapprochai ce fait de la disparition du cadavre, puis je rentrai précipitamment à l’hôtel, où j’examinai une partie des papiers que j’avais dénichés au grenier.
C’est dans ces papiers que je découvris les noms de quelques correspondants de Bonnel, et particulièrement de ce Hilbert, sur qui j’ai enfin mis la main.
Parmi ces adresses, se trouvaient aussi celles de deux ou trois maisons de banque de Paris.
Je pris le train de nuit, de façon à être à Paris de très bonne heure, puisque nous devions partir à quatre heures pour Londres. D’ailleurs, si mon enquête n’avait pas été suffisamment avancée à ce moment-là, je vous aurais prié de remettre le voyage, ma présence à Paris étant nécessaire.
C’est grâce aux deux ou trois visites que je fis avant de vous retrouver à la gare du Nord, que je pus reconstituer la vie de Bonnel...
Je n’avais pas communiqué mes impressions au juge de Toul, puisque celui-ci avait son idée, et il ne faut pas contrarier les gens... mais ma conviction était faite.
Etant donné ce que vous m’aviez dit, j’étais sûr désormais que Larcier était venu demander ses comptes de tutelle à son oncle, et mes investigations m’avaient prouvé que le vieux Bonnel était à peu près ruiné... J’ai très bien pu reconstituer sa vie pendant ces dernières années...
Ce qui perd des scélérats comme ce Bonnel, c’est qu’ils ne sont pas tout à fait des scélérats. Il y a chez eux beaucoup plus de négligence, d’imprudence et parfois de guigne, que de scélératesse.
Il y avait seize ans que le père Bonnel, pour la première fois, avait été sollicité par un de ses amis pour une affaire de bourse qui devait donner des résultats extraordinaires. Il perdit ce jour-là cinquante mille francs, qu’il était sûr de pouvoir rétablir, et qui faisaient partie de l’actif des mineurs Larcier. C’est pour rattraper ces cinquante mille francs malencontreusement perdus que Bonnel, pendant seize ans, s’acharna à spéculer; non pas avec une déveine persistante, car il se serait peut-être arrêté, mais avec des alternatives de chance et de malchance qui, même dans les meilleurs moments, le laissaient assez loin du pair pour qu’il n’osât pas s’arrêter, et pour qu’il repartît encore à la recherche de ce qui lui manquait pour combler le déficit.
Après douze ans de lutte, le capital des enfants Larcier se trouva complètement anéanti. Il y avait quatre ans que Bonnel empruntait pour envoyer à Mᵐᵉ Larcier et à ses enfants les intérêts dont ils avaient besoin pour vivre.
Dès lors, le père Bonnel s’enfonça dans toutes sortes de combinaisons, réussit à trouver quelques clients qui lui confiaient des fonds qu’il hasardait, soi-disant, dans des spéculations, et pour lesquels il donnait de soi-disant dividendes de quinze à dix-huit pour cent. C’était, bien entendu, le capital qui lui servait à payer ces arrérages, et à servir en même temps toutes les rentes en retard qu’il devait envoyer à Mᵐᵉ Larcier.
Il trouva pas mal d’argent autour de lui et grâce à ses combinaisons, il aurait pu se soutenir pendant une dizaine d’années encore peut-être. Mais il voulait spéculer, avoir l’espoir de rembourser. Il ne voulait pas se résoudre à être un escroc à ses propres yeux. Aussi continuait-il à spéculer, espérant toujours qu’il mettrait la main sur le renseignement précieux, sur l’affaire magnifique qui le tirerait d’un seul coup de ses embarras et lui permettrait de faire honneur à ses engagements.
Depuis six mois il amusait la mère de Larcier avec des promesses, pour éluder les demandes de rentes en retard qu’elle lui réclamait.
Quand Larcier arriva, le soir, à la porte de son tuteur, il sonna trois fois avant qu’on vînt lui ouvrir. Puis le vieillard descendit lui-même. Il eut un sursaut en voyant son pupille. Il bredouilla quelques mots pour expliquer qu’il n’avait pas de domestique. Le vrai est que son unique bonne était partie depuis une quinzaine, et qu’il avait pris, pour la remplacer, une femme de ménage qui ne venait que le matin.
Le père Bonnel préparait lui-même son dîner: des œufs et de la charcuterie. Les voisins savaient qu’il vivait très simplement, mais ils attribuaient cette économie à une certaine rapacité, et son renom d’avarice ne faisait qu’accroître la confiance des personnes qui lui avaient remis des fonds.
Il emmena Larcier jusque dans sa salle à manger, et ne songea qu’au bout d’un instant à lui demander s’il avait dîné.
Larcier cherchait à dire des paroles vagues, préoccupé de l’idée qu’il avait à demander de l’argent, et ne se doutant pas que son vieux tuteur était encore plus tourmenté.
Il accepta de se mettre à table...
On ne peut pas savoir exactement à quel moment Larcier parla au vieillard de ses comptes de tutelle. Il est probable que ce fut après dîner. L’autre dut être affolé par cette mise en demeure. Puis il monta avec son pupille dans son bureau qui se trouvait à l’étage supérieur.
Il y eut, sans doute, une préméditation, extrêmement courte et rapide... Il me semble qu’il faut admettre l’idée de la préméditation, parce que Bonnel devait apercevoir les avantages de la disparition de Larcier et de sa propre disparition; en tuant Larcier, il se débarrassait d’un créancier gênant. En se tuant lui-même d’apparence, il se débarrassait de tous ses créanciers. En enlevant tous ses papiers, il faisait disparaître les traces de ses escroqueries...
Il est certain, selon moi, que Larcier a été frappé dans le bureau de son tuteur, pendant qu’assis à table il attendait que le vieillard prît place sur son fauteuil et étalât devant lui les papiers qu’il était allé chercher dans son secrétaire. Le secrétaire se trouvait derrière Larcier... J’ai visité le bureau. Les sièges n’étaient plus à la place qu’ils occupaient au moment du crime, mais j’ai vu que, normalement, Larcier avait dû se placer en face du fauteuil de Bonnel, par conséquent de l’autre côté du bureau, soit entre le bureau et le secrétaire, et Bonnel a dû prendre, dans son secrétaire qu’il a ouvert, une arme, un couteau... Il s’est vu tout à coup derrière Larcier; l’occasion s’offrait à lui, et il a donné dans le dos du jeune homme un coup de couteau qui a dû amener une mort immédiate. La tunique devait se trouver percée dans le dos, à gauche. Mais le trou fait par l’arme eût fourni une preuve accablante contre Bonnel. Aussi a-t-il pris soin de couper avec un ciseau l’étoffe de la tunique en différents sens, ce qui a fait croire au magistrat instructeur que l’assassin avait eu d’abord l’intention de brûler la veste compromettante, et qu’il y avait probablement renoncé, parce que cela lui semblait un peu long. Le juge a bien fait réunir les différents morceaux de la tunique, mais il ne les a pas fait mesurer. Il aurait pu constater que le côté droit se trouvait plus étroit que le côté gauche, parce que la lame avait produit un trou régulier, et que, pour faire disparaître cette trace, l’assassin avait coupé une bande mince d’étoffe qu’il avait emportée probablement avec lui, pour la jeter quelque part, ou pour la brûler. Cette dernière hypothèse est moins probable que l’autre, car j’ai examiné la cheminée et je n’ai trouvé aucune espèce de cendres.
Qu’est-ce que Bonnel a fait du corps de Larcier? Nous n’en savons rien, et Bonnel seul, si nous mettons la main sur lui, pourra nous le dire. La vérité, c’est qu’on n’a pas procédé, sur ce point, à des recherches minutieuses. On s’est contenté de regarder si le cadavre n’avait pas été enfoui dans le jardin. On a examiné également une pièce de terre que possédait le vieux Bonnel, qui est située à deux kilomètres de là. Si l’on se donnait la peine d’explorer le pays, on trouverait peut-être le corps, soit dans la rivière, soit dans l’un de ces fossés recouverts d’une espèce d’aqueduc pour l’écoulement des eaux, comme il y en a beaucoup de ce côté-là. Nous aurons probablement tous les détails en mettant la main sur Bonnel.
Le crime aura dû être commis assez tôt dans la soirée. Comme l’assassin n’a pris le train qu’à quatre heures trente du matin, à la petite gare près de Toul, il a eu quatre ou cinq heures devant lui pour préparer cette fausse piste et faire disparaître le corps. N’oublions pas qu’après avoir tué Larcier, Bonnel l’a fouillé et a trouvé dans sa poche la procuration que Mᵐᵉ Chéron avait donnée à la victime. C’était assez imprudent de toucher cet argent, mais il est probable que l’assassin n’avait aucune ressource et qu’il a préféré courir ce risque que de mourir de faim. Il s’est donc fabriqué pour lui une fausse procuration au nom de Marteau... Il est bien certain que Marteau et Bonnel ne font qu’un.
Pour toucher de l’argent, il me semblait extraordinaire que l’assassin eût pris un complice. C’est la première circonstance qui ma donné l’éveil. Certes, l’assassin avait besoin de cet argent. Certes, si cet assassin eût été Larcier, il eût été dangereux pour lui, étant donné que l’affaire était connue, d’aller voir aussi ouvertement un homme d’affaires de Paris...
Voilà donc pourquoi j’étais persuadé que si nous retrouvions Marteau nous retrouverions Bonnel... Nous l’avons d’ailleurs retrouvé... J’ai enfin, hier, mis la main sur Hilbert, qui habite à deux pas d’ici, près du Soho square. J’avais pris des renseignements sur ce Hilbert qui a une réputation assez fâcheuse. Il était bien possible que Bonnel se fût confié à lui, ayant besoin de lui pour des affaires encore en train.
Il était dangereux d’aller chez Hilbert et d’obtenir de lui des renseignements qu’il ne m’eût sans doute pas donnés; le meilleur parti était de suivre Hilbert, ou de s’aposter aux environs de sa porte pour le cas où Bonnel viendrait lui rendre visite.
J’étais donc en faction depuis dix heures du matin, aussitôt après avoir eu l’adresse de Hilbert par le marchand de tabac que j’ai retrouvé. Vers onze heures et demie, j’ai vu Hilbert sortir de chez lui. Je me suis attaché à ses pas. Il est allé à la gare de Waterloo où il a pris le train pour Claremond. A la gare de Claremond, un homme âgé l’attendait, en qui je reconnus Bonnel.
Je ne sais pas ce qu’ils sont allés manigancer dans une maison du village, mais moi, je me suis mis en faction à l’auberge voisine, et, quand ils sont repartis prendre le train, je me suis trouvé derrière eux, en faisant, naturellement, tous mes efforts pour me dissimuler. C’était d’autant plus difficile que je voulais avoir l’oreille au guet.
J’avais envoyé une dépêche à Paris pour obtenir un mandat d’amener. J’ai téléphoné à l’hôtel pour voir si mon mandat d’amener était là. Comme j’avais déjà prévenu la police anglaise, je trouvai à Waterloo street, en arrivant, un détective qui s’est joint à moi, et qui s’est attaché aux pas de Hilbert. Maintenant Hilbert et Bonnel sont dans la petite maison de Hilbert, près du Soho. Je ne sais pas ce qu’ils trament entre eux, mais d’après mon collègue d’ici, Bonnel doit quitter Londres et même l’Angleterre dès demain. Il n’y a donc pas de temps à perdre...