‹ L'affaire LarcierChapitre 8 sur 17 · VIII

VIII

Réellement, ce qui m’a toujours fait défaut, c’est la confiance en moi. Je ne me suis jamais cru capable de venir à bout d’une recherche difficile. Ce n’est pas seulement par manque de confiance dans ma perspicacité, mais dans la perspicacité humaine. Il me semble toujours que le jeu des événements est trop complexe pour ne pas mettre en déroute l’intelligence d’un homme. Aussi, je n’ai jamais cru beaucoup à ces fameux détectives qui sont plutôt des inventions de romanciers. L’aide le plus efficace d’un inspecteur de police, c’est le hasard. Ce n’était pas ma propre habileté, mais le hasard, qui m’avait mis tout à coup sur la piste de Larcier. Je m’en rendais compte en ce moment, et ce premier succès ne me donnait pas, sur mon habileté future, de folles illusions.

Je me disais qu’après avoir reconstitué un bout de la route suivie par l’assassin, j’allais bientôt me retrouver sans guide, dans un carrefour dont je n’apercevais même pas tous les chemins! Certainement, si j’avais été seul, j’aurais renoncé à cette entreprise qui aurait bientôt lassé mon faible courage, mais heureusement, j’avais un stimulant sur ma route, et la présence de Blanche Chéron contribuait fortement à m’empêcher de lâcher prise.

Je mis ma compagne au courant de mes découvertes. Non seulement l’auxiliaire que je m’étais adjointe m’aidait considérablement à continuer ma tâche; mais, d’autre part, cette tâche même fortifiait les liens qu’il y avait entre nous deux. La recherche de Larcier fournissait un soutien à nos conversations qui, autrement, eussent été troublées et impatientes. Tout de suite, nous avions eu un sujet de préoccupations commun, nous savions pourquoi nous étions là tous les deux. C’était comme un livre que nous lisions ensemble,--livre d’autant plus attachant que nous étions seuls à en suivre les péripéties, que ce livre n’était pas fini, qu’on ne pouvait en hâter la lecture, et que nous n’avions pas la ressource, comme les lecteurs pressés, de tourner rapidement les feuillets pour voir la fin. Le grand avantage de cette préoccupation, c’est qu’elle diminuait mon trouble auprès de Blanche, puisqu’elle apportait constamment une excuse à ma présence. Je n’étais pas obligé de lui faire la cour; elle n’était pas obligée d’être coquette. Nous avions moins de méfiance, beaucoup plus d’abandon, et peut-être, à notre insu, des liens secrets d’amitié se formaient plus vite entre nos deux âmes...

Nous partîmes pour Bar-le-Duc après le dîner. Mais, quand nous y arrivâmes, il nous fut impossible de trouver à la gare un renseignement intéressant. Il n’y avait plus de train à cette heure. La préposée avait quitté le guichet. Il fallut attendre jusqu’au lendemain.

Nous nous promenâmes de nouveau dans les rues de la ville. Nous entrâmes au café-concert. Mais Blanche ne s’y plaisait point; nous y restâmes pourtant jusqu’à la fin, à critiquer ensemble le spectacle.

Blanche avait visité Paris en compagnie de son mari, qui avait fait avec elle le voyage classique, la conduisant au Théâtre-Français, à l’Opéra, aux Folies-Bergère. Ils avaient déjeuné au bois de Boulogne, ils avaient été au Jardin des Plantes. Ils avaient visité en toute hâte le musée du Louvre et le musée de Cluny. Elle était revenue de sa promenade avec une satisfaction appréciable: elle avait été à Paris.

Son mari avait fait ses études à Nancy; il avait même passé son bachot, après plusieurs tentatives. C’était un bon garçon, qui parlait peu. Faute de mots pour s’exprimer, sa sensibilité, assez vive, restait bouchée. Ils n’avaient vécu ensemble que huit mois; il était mort d’un chaud et froid. Elle avait eu à sa mort une douleur facile; les larmes ne lui avaient pas fait défaut. Autour d’elle, on avait regardé la mort de M. Chéron comme une chose injuste. C’était un très gentil garçon dont on se hâta de rappeler les mérites. Son souvenir fut annoté d’éloges pendant une semaine, puis classé.

On lui en avait voulu cependant de ne pas laisser une succession aussi nette qu’on l’avait cru d’abord; il avait acheté sur la fin de sa vie, des valeurs dont la réalisation serait assez lente. Il avait fait un testament en partie en faveur de sa femme. Quelques mille livres de rentes restaient à Mᵐᵉ Chéron, mais la liquidation l’obligeait à demeurer encore dans la famille de son mari. D’ailleurs, elle n’avait aucune velléité d’indépendance; elle était prête à y demeurer toute sa vie, si personne ne venait la tirer de là. Elle n’était pas contredisante de sa nature, déclarait-elle. Elle se mettait parfois en colère, mais cela ne durait pas.

Après avoir perdu ses parents d’assez bonne heure, elle avait été élevée par une de ses tantes qui l’aimait beaucoup et qui la gâtait énormément. Elle n’avait rien appris en classe, mais elle avait beaucoup lu; alors elle savait des choses à tort et à travers, mais les connaissances essentielles lui faisaient défaut. Elle répétait souvent qu’elle était très ignorante; mais il ne fallait pas trop lui donner raison; elle avait au fond beaucoup d’amour-propre quand on parlait de ses facultés intellectuelles. C’était en somme une jolie intelligence de femme. Elle n’inventait rien, mais elle comprenait tout.

Nous parlions tout bas, en rentrant à l’hôtel. Elle s’appuyait à mon bras, et je me sentais pris pour elle de beaucoup de tendresse... j’aurais voulu, par affection, poser tendrement mes lèvres sur sa tempe, en écrasant ses fins cheveux blonds.

En me couchant, je me repris à songer à Larcier et à la piste que j’étais en train de suivre. Il me sembla que j’avais quitté Toul un peu vite. J’aurais dû faire une visite au juge d’instruction; certains points devaient être élucidés. J’étais, décidément, un assez piètre détective, car si je m’arrêtais avec soin en face de tous les détails, j’omettais les circonstances essentielles qu’il me fallait connaître pour mon enquête. C’est que j’étais surtout séduit par ce qui était ingénieux, comme si la vérité était toujours ingénieuse! Je négligeais les grosses et fortes traces imprimées sur le sable pour examiner d’un œil scrutateur et malin de légères éraflures qui indiquaient, contrairement à l’opinion courante, la direction où, selon moi, le criminel s’était engagé.

J’étais sur le point de repartir pour Toul, quitte à en revenir dans la même matinée, quand je jetai les yeux sur un journal, et je vis qu’il donnait des détails sur l’affaire Larcier.

Le coffre-fort et les meubles du vieux Bonnel avaient été ouverts, mais il était probable que l’assassin n’y avait trouvé que des titres nominatifs. Il avait dû les emporter pêle-mêle, car ces meubles étaient vides maintenant. Ils avaient été ouverts sans être fracturés, avec le trousseau de clés qui se trouvait probablement dans la poche du mort.

Le malheureux Bonnel avait dû être assassiné au moment où il ouvrait son coffre-fort, de sorte que l’assassin n’avait pas eu la peine de chercher le secret de la serrure.

Bien entendu, c’était là l’hypothèse du rédacteur, ou celle du juge d’instruction; la mienne était tout à fait différente, et je me réservais, le moment venu, d’attirer sur ce point l’attention de la justice.

Je savais que Larcier était allé réclamer ses comptes de tutelle. Le vieux Bonnel lui devait donc de l’argent. Il était peu probable dans ces conditions qu’il voulût voler le vieillard, et la véritable cause du crime était celle que j’avais imaginée: une dispute, un accès de colère, un accident, l’affolement d’être cru coupable... Pourtant le vide des armoires et du coffre gênait un peu mes suppositions. Pourquoi Larcier avait-il fait disparaître ces papiers?... Maintenant, il était possible que le père Bonnel n’eût pas de papiers chez lui. L’enquête que l’on poursuivrait, en indiquant les maisons de banque avec lesquelles il était en rapport, donnerait peut-être des résultats... Mais cette enquête, pour le moment, personne ne songeait à la faire. Pour le juge d’instruction, l’assassin avait emporté les papiers et ce n’était pas la peine de chercher plus loin.

Au fond, le plus simple pour moi était d’essayer de retrouver Larcier, puisque j’étais sur sa trace, et de ne pas m’occuper de l’enquête judiciaire.

Je me rendis de bonne heure à la gare de Bar-le-Duc, et je trouvai enfin la préposée aux billets à qui je demandai si elle n’avait pas reçu de pièces de cinq francs. Sa réponse fut négative. Je lui demandai encore si elle n’avait pas vu, un jour auparavant, à son guichet, un homme de haute taille, vêtu d’un chapeau mou et d’un grand pardessus de couleur sombre, et tenant un mouchoir sur son visage, comme un homme très enrhumé.

--Oh! vous savez, me dit-elle, il passe tant de monde par ici! Je pourrais vous dire que je m’en rappelle, mais je ne m’en rappelle pas. Peut-être qu’à force que vous me demandiez, je finirais par m’imaginer que je l’ai vu, mais sincèrement, je ne peux pas dire que je m’en souviens.

Je revins à l’hôtel, où Blanche m’attendait, et je dus avouer que les indices pour poursuivre Larcier me faisaient un peu défaut.

Je pensais bien qu’il était allé à Paris... Mais, une fois à Paris, où diriger mes recherches? Ma foi, tant pis! Nous irions à Paris...

D’ailleurs, avant de demander un billet pour Bar-le-Duc, à la petite gare où il a changé les cent francs, il a demandé un billet pour Paris et il s’est repris. Il est certainement à Paris, du moins il a dû y passer. Allons à Paris...

Blanche et moi nous pensions chacun de notre côté: «Qu’importe! puisque nous y allons ensemble...» Mais aucun de nous n’osait prononcer cette phrase, et c’est à peine si nous nous la formulions en dedans de nous.